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La fin de l'unilatéralisme américain ?

De
245 pages
L'apparition et l'affirmation brutale de l'unilatéralisme américain résultent de la stratégie américaine de domination, et de la faiblesse - ou du renoncement - des autres. Il repose sur l'arbitraire, la violence et la politique de "deux poids, deux mesures", et suscite des foyers de tension dans le monde. Aujourd'hui, il est parfaitement clair que c'est la fin de l'unilatéralisme et l'émergence de la multipolarité qui serviront la paix et la sécurité.
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La fin de l'unilatéralisme américain?

2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris

@ L'Harmattan,

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.ft harmattan l@wanadoo.ft ISBN: 978-2-296-09614-1 EAN: 9782296096141

Salah MOUHOUBI

La fin de l'unilatéralisme américain?

essai

L'Harmattan

Du même auteur
Sous-développement et extraversion financière du monde

OPU, Alger-Paris, 1983 La politique de coopération algérofrançaise: bilan et perspectives, Publisud-OPU, Alger-Paris, 1989. L'..Algérie et le tiers monde face à la crise, Ettarik, Alger, 1990. L '..Algérieau futur, Dar Ettakafa, Alger, 1992. L'..Algérie à l'épreuve des réformes économiques, OPU, Alger, 1998. Afrique. L'ère des turbulences, Casbah Editions, Alger, 1990. Jeux d'enfants (roman), L'Harmattan, Paris, 2001. Le revenant (roman), L'Harmattan, Paris, 2002. La mondialisation en marche, ENAG, Alger. Destins éclatés (roman), L'Harmattan, Paris, 2004. Ahaggar (roman), L'Harmattan, Paris, 2004. La politique extérieure de l'..Algérie et le nouvel ordre économique mondial: de 1970 à 1978, ANEP, Alger, 2005. Le NEPAD, une chancepour l'..Afrique? OPU, Alger, 2005. L'honnête homme (roman), L'Harmattan, Paris 2006.

arabe, Publisud,

«... Le deuxième courant est celui de la puissance unilatérale. Une puissance de plus en plus impériale, confortée par sa victoire sur l'Union soviétique, dans cette Troisième guerre mondiale qu'a été la guerre froide. Une puissance de plus en plus nationaliste, unilatéraliste sans gêne ni faux-semblants, l'ONU étant récusée, les alliés euxmêmes devenant superflus. A ce stade de puissance et de responsabilités, selon les tenants de cette politique, il n'est plus possible de soumettre les décisions qu'on dit prendre pour sa sécurité aux réactions aléatoires de l'ensemble des autres Etats, dictateurs lilliputiens ou pays qui n'en sont pas. .. Ce courant a connu une mutation quand il a récusé, après la fin de la guerre froide, la stratégie de l'endiguement, du «containment», et donc de la dissuasion, qui avait été celie des Etats-Unis pendant des décennies, et préconisé le passage à une ligne très différente, offensive, de neutralisation des menaces à la source. Ce qui traduit une pensée militarisée et conduit à la forme préventive» (Hubert Védrine : «Face à l'hyperpuissance» - Fayard - p 362). 7

INTRODUCTION

Le phénomène le plus marquant du nouveau cours des relations internationales, après la chute du mur de Berlin, est l'apparition et l'affirmation brutale de l'unilatéralisme américain. Avant l'implosion de l'ex-Union soviétique, le monde était dominé par la rivalité entre deux blocs antagonistes. Les Etats-Unis et l'ex-Union soviétique, les deux superpuissances mondiales, représentant les chefs de file de chaque bloc. Cette bipolarité préservait un équilibre précaire. Elle permettait surtout la neutralisation de chaque bloc grâce à l'équilibre de la terreur. Cette période fut qualifiée, à juste titre, de guerre froide. De 1945 à 1990, soit environ un demisiècle, le monde fut soumis à un affrontement sans merci entre deux idéologies antinomiques. Cet affrontement avait pour finalité d'assurer la suprématie de chaque bloc pour la domination du monde. Dans cette lutte implacable contre le bloc rival, les Etats-Unis avaient la ferme conviction de mener une mission messianique pour la survie du monde libre et, par ricochet, pour assurer la défense des valeurs de la civilisation occidentale, menacées par une idéologie assimilée au nihilisme. Ils furent les seuls à pouvoir tenir tête à ce bloc et même à le supplanter sur tous les plans. C'est la raison pour laquelle tout le bloc occidental s'était rangé derrière eux. Bien plus, il s'était mis sous la protection de la bannière étoilée pour assurer sa survie. C'est donc délibérément qu'il avait confié le leadership aux Etats-Unis pour faire face au bloc rival. Les Etats-Unis symbolisaient effectivement le rempart infranchissable et la seule superpuissance incontestable du monde occidental capable de s'opposer à l'autre bloc. Cette situation n'est ni le fait du hasard, ni 9

surtout la partie visible du cours tumultueux des relations internationales depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale mais bien la résultante d'un processus qui s'est déclenché au début du siècle dernier. Processus lent, inexorable et s'amplifiant à chaque fois que l'occasion permettait aux Etats-Unis de confirmer toute l'étendue de leur puissance. C'est grâce à leur intervention, certes tardive mais décisive, dans les deux conflits mondiaux du siècle dernier, que le monde occidental s'en est sorti indemne. Ces deux victoires successives ont permis aux Etats-Unis de conforter leur rôle de superpuissance sur la scène internationale, d'une part, et de mettre sous leur aile protectrice leurs alliés, d'autre part.

Durant toute la période de la guerre froide, la position de leadership des Etats-Unis s'est considérablement consolidée. Ils symbolisaient la liberté contre la dictature. Ils avaient bâti toute leur propagande sur des concepts à consonance religieuse, le bien contre le mal. Evidemment, ils incarnaient le bien. Cette dichotomie, simpliste mais porteuse de périls, reflétait une vision manichéenne du monde. Ce manichéisme imprègne fortement l'action extérieure des Etats-Unis. Ainsi se développa l'idée que l'incarnation du bien pouvait justifier toutes les actions, bonnes ou néfastes, pour affaiblir le camp du mal. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle les Etats-Unis se sont arrogés exclusivement le titre de vainqueur du bloc rival. C'est le triomphe du libéralisme américain sur le communisme. C'est la victoire de la superpuissance américaine et des valeurs qu'elle incarne. Aucune voix discordante n'est venue contester l'appropriation exclusive de cette victoire par un seul pays. Pour les Etats-Unis, c'est leur victoire, et cela justifie qu'ils imposent leur conception du nouvel ordre mondial. Après tout, durant toute la période de la guerre froide, le bloc occidental leur a concédé sciemment et volontairement le leadership, et il a accepté de se mettre sous leur tutelle. Quoi de plus normal donc que les 10

Etats-Unis veuillent, dans ce sillage, rester la locomotive du monde entier cette fois-ci. En effet, après la chute du mur de Berlin, et comme la nature a horreur du vide, ils l'ont vite comblé en s'érigeant, cette fois-ci, en «guide» incontestable. Aucune force au monde ne pouvait contrecarrer leurs desseins parce qu'aucune puissance n'avait les moyens de s'y opposer. Aucun bloc rival n'avait émergé et l'Europe, la seule qui aurait pu constituer une alternative, accepta de jouer les seconds rôles, voire même d'être la «sous-traitante» fidèle de la nouvelle politique hégémonique américaine. Au Kosovo, en Irak, en Afghanistan, sur le dossier du nucléaire iranien et les questions complexes du Proche-Orient, l'Europe s'aligne sur son grand allié même si, de temps à autre, elle ose «chicaner» sur des questions mineures. Cette toile de fond permet de conclure que l'unilatéralisme américain n'est pas spontané mais constitue la résultante de la stratégie américaine de domination, d'une part et de la faiblesse - ou du renoncement - des autres, d'autre part. D'ailleurs, ce n'est pas un hasard si le statut des Etats-Unis changea à la faveur de l'implosion du bloc rival. De superpuissance, ils vont devenir l'hyperpuissance qui plane sur le monde. L'aigle américain, du haut des cimes, observe, guette et menace. C'est dans ce cours tumultueux des relations internationales qu'est né l'unilatéralisme américain. C'est une manière de prolonger la «guerre froide» pour faire perdurer une suprématie totale. Sans rien demander au reste du monde, l'Amérique a décidé de le régenter selon ses conceptions et surtout ses intérêts. Les objectifs ne sont plus les mêmes. Du temps de la guerre, il fallait remporter, d'une manière ou d'une autre, la victoire sur l'autre bloc. Ce fut le choc des idéologies. Aujourd'hui, l'ennemi est «partout et nulle parD>, et la seule idéologie régnante est la mondialisation, une synthèse entre le libéralisme économique et politique et les intérêts de l'hyperpuissance. La mondialisation légitime, en fait, 11

l'unilatéralisme américain, cette assertion est partagée par Zbigniew Brzezinski qui estime: «Par là même, la mondialisation venait combler une lacune majeure. L'accession de l'Amérique au statut de superpuissance unique reposait sur la seule défaite de l'adversaire. Or, la puissance internationale, dans ses dimensions à la fois politique et économique - même si elle est concentrée dans un seul Etat-nation -, a besoin d'une légitimité sociale, d'une reconnaissance partagée par les dominants, comme par les dominés. Elle donne aux premiers le sentiment d'une mission à remplir, leur procure l'assurance morale nécessaire à la poursuite de leurs objectifs et à la défense de leurs intérêts. Aux seconds, elle facilite la soumission en justifiant leur assentiment. Une légitimité doctrinale réduit les coûts de l'exercice du pouvoir en mitigeant les ressentiments de ceux qui le subissent. La mondialisation est donc la doctrine naturelle de l'hégémonie mondiale» (1). Le même auteur tente de cerner les éléments constitutifs du concept d'hégémonie mondiale, en ces termes: <<Al'aube du XXIe siècle, l'Amérique jouit d'une puissance sans précédent dans l'histoire. Celle-ci se manifeste sous divers aspects: capacités d'intervention militaire à l'échelle planétaire, caractère névralgique de sa vitalité économique pour la santé de l'économie mondiale; dynamique technologique aux effets décisifs sur l'innovation; diffusion au-delà des frontières de toutes les facettes de sa culture de masse, y compris les plus vulgaires. Tous ces aspects concourent à accroître le poids politique mondial de l'Amérique, lequel atteint un niveau inégalé. L'Amérique donne le la au reste du monde et aucun rival n'est à portée de vue» (2). Il est établi maintenant que l'unilatéralisme américain repose sur une doctrine. Il a été conceptualisé et mis en œuvre sur une base doctrinale. Les deux grands partis qui dominent la scène politique américaine s'en réclament, et il 12

constitue en fait, leur dénominateur commun. C'est une des raisons qui suscitent l'inquiétude du reste du monde. L'unilatéralisme américain fait peur car il repose de plus en plus sur le manichéisme et la violence. En outre, il laisse planer des incertitudes angoissantes sur l'évolution du cours des relations internationales. Même leurs alliés inconditionnels éprouvent de sérieuses difficultés à faire entendre leurs différences. Robert Kagan résume parfaitement les causes profondes du fossé qui tend à séparer de plus en plus l'Europe des Etats-Unis, en développant un point de vue communément admis aujourd'hui. «. .. Les Etats-Unis, écrit-il, recourent plus vite à la force et, par comparaison avec l'Europe, s'accommodent moins bien de la diplomatie. En général, les Américains considèrent que le monde est partagé entre le bien et le mal, entre les amis et les ennemis, alors que, pour les Européens, le tableau est plus complexe. Face à des adversaires réels ou potentiels, les Américains sont plus favorables à la coercition qu'à la persuasion et préfèrent les sanctions punitives aux incitations à une meilleure conduite, le bâton à la carotte. Ce qui les intéresse dans les affaires internationales, c'est la finalité: ils veulent que ces problèmes soient résolus, les menaces éliminées. De surcroît, bien sûr, ils penchent de plus en plus dans ce domaine vers l'unilatéralisme. Ils aiment de moins en moins agir par le truchement d'institutions internationales comme les Nations unies, de moins en moins coopérer avec d'autres pays pour la réalisation d'objectifs communs, ils croient de moins en moins au droit international et tendent de plus en plus à passer outre quand ils le jugent nécessaire ou même tout simplement utile» (3). Devant toutes ces dérives de l'unilatéralisme américain, certains se mettent à regretter l'époque de la guerre froide où chaque superpuissance s'arrangeait pour ne jamais franchir le rubicon. A leurs yeux, cet équilibre de la terreur est préférable, et de très loin, à l'unilatéralisme débridé. D'où, évidemment, la naissance, fort légitime au 13

demeurant, d'un sentiment de riposte à l'hyperpuissance. Le comportement de ses alliés traditionnels, mais aussi de la Chine, de la Russie et de quelques pays latino-américains en faveur d'un monde multipolaire est une illustration d'une tendance lourde pour la contenir. Ainsi, et pour beaucoup d'analystes et d'observateurs avertis, la multipolarité est la seule voie efficace et pacifique pour l'émergence d'un système international sûr et plus équitable.

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Références bibliographiques
(1) - Zbigniew Brzezinski: <<Levrai choix. L'Amérique et le reste du monde)) -Odile Jacob - p 1958. (2) - Op.cit - P 9 (3) - Robert Kagan: ((La puissance et lafaiblesse. Les EtatsUnis et l'Europe dans le nouvel ordre économique)). - Plon

-pll.

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Chapitre 1 Le contexte mondial et l'émergence de l'hyperpuissance

L'émergence de l'hyperpuissance s'est faite à travers un processus lent, logique et inexorable. Lent, car il s'est établi sur un demi-siècle. Logique, car il a été nourri et encouragé par des faits et des événements internationaux qui ont confirmé la suprématie des Etats-Unis malgré la redoutable puissance de l'empire soviétique. Il a été inexorable car malgré les défis et les enjeux, aucune force au monde n'a pu ni le contrarier, ni le dévier et encore moins l'arrêter. L'émergence de l'hyperpuissance n'est donc que le couronnement décisif de l'évolution des relations internationales durant toute cette période. En fait, c'est au cours du second conflit mondial que le processus fut déclenché qui, cinquante ans après, a fait muer la superpuissance en une hyperpuissance, prélude inévitable à l'éclosion de l'unilatéralisme américain. C'est en assumant chaque fois plus de responsabilités mondiales que les Etats-Unis ont progressivement atteint ce stade supérieur que Brzezinski qualifie d'»hégémonie mondiale». Pour cet analyste, fin et pertinent, l'hégémonie américaine va de soi et confirme qu'elle est aussi l'aboutissement d'un processus. Dans son ouvrage, il souligne que, <<laposition unique qu' occupe l'Amérique dans la hiérarchie mondiale est aujourd'hui largement admise. La surprise initiale, voire la colère, suscitées à l'étranger par l'affirmation explicite du rôle hégémonique de l'Amérique ont laissé place à des efforts plus résignés - quoique non dénués de ressentiment - visant à brider, contraindre, abaisser ou ridiculiser cette hégémonie. Les Russes eux-mêmes qui, nostalgie aidant, ont été les plus réticents à reconnaître l'ampleur de la puissance et de 17

l'influence américaine, ont accepté le fait que, dans la période actuelle, les Etats-Unis ont vocation à jouer - seulsun rôle décisif dans les affaires mondiales» (1). Des auteurs américains ont mis en relief les fondements de l'unilatéralisme de leur pays. Ils ne s'en cachent pas puisqu'ils tentent même de le justifier. Pour Brzezinski, la fin de l'hégémonie américaine entraînerait un chaos planétaire. Sans aucun détour, il affirme qu'»une fin brutale - de la prépondérance américaine mondiale- ouvrirait à l'évidence une période de chaos et d'anarchie internationale, ponctuée d'éruptions dévastatrices» (2). L'ancien secrétaire d'Etat, Henry Kissinger, estime lui aussi qu' «à l'aube du nouveau millénaire, les Etats-Unis jouissent d'une prééminence avec laquelle les plus grands empires du passé eux-mêmes ne sauraient rivaliser. Qu'il s'agisse d'armement ou de dynamisme économique, de science ou de technologie, d'enseignement supérieur ou de culture populaire, l'Amérique exerce un ascendant sans précédent sur l'ensemble de la planète. Au cours de la dernière décennie du XXe siècle, la prépondérance des Etats-Unis a assuré un rôle irremplaçable dans la stabilité du monde» (3). Pour Paul Kagan, un autre observateur américain, il ne fait aucun doute que, «si l'évolution de ce dispositif mondial incite de plus en plus les Etats-Unis à l'unilatéralisme dans les affaires internationales, aucun observateur lucide ne pourra s'en étonner. En échange de la garde des murailles de l'ordre postmoderne européen, ils demandent naturellement une certaine liberté de mouvement pour s'occuper des dangers stratégiques qu'eux seuls ont les moyens, et parfois la volonté de combattre» (4). Les confondues, auteurs américains, toutes obédiences admettent naturellement la suprématie de 18

l'hyperpuissance et l'unilatéralisme qui caractérise sa vision du nouvel ordre mondial. Bien plus, comme l'attestent les passages ci-dessous, ils pensent que l'unilatéralisme ou l'hégémonie des Etats-Unis préservent le monde du chaos. Il faut donc qu'il les accepte.
Certains auteurs européens partagent aussi cette vision des Américains au sujet du rôle de leur pays dans le monde. C'est ainsi que Ignacio Ramonet soutient que, <<les Etats-Unis dominent le monde comme nul empire ne l'a jamais fait. Ils exercent une écrasante suprématie dans les cinq domaines traditionnels de la puissance: politique, économique, militaire, technologique et culturel... Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, le monde est donc dominé par une unique hyperpuisance» (5). Et de citer, en conclusion, un passage d'un article (International Herald Tribune - 7.1.2002) : <<LesEtats-Unis sont en quelque sorte le premier Etat protomondial -estime un analyste américain. Ils ont la capacité de prendre la tête d'une version moderne de l'Empire universel, un empire spontané dont les membres se soumettent à son autorité volontairement» (6).

Tout en reconnaissant la suprématie américaine, le Professeur Pierre Hasner tente de cerner l'unilatéralisme en empruntant une voie plus nuancée. Il estime que, «si, naguère, on se déterminait par rapport à l'URSS, à la Chine et au socialisme, c'est bien par rapport aux Etats-Unis, au capitalisme ou encore à la modernisation et à la mondialisation - dont ils semblent à la fois l'incarnation et les bénéficiaires - que l'on prend aujourd'hui position. Et les faiblesses mêmes de l'hégémonie américaine, sur le plan stratégique comme sur le plan culturel, sont moins celles des Etats-Unis comme acteur particulier que, d'une part, celles de la puissance militaire ou diplomatique comme telle et d'autre part, celles du capitalisme comme mode d'intégration économique et sociale ou comme principe de légitimité» (7). Et d'ajouter dans le sillage de cette observation: «Ce n'est 19

qu'ainsi, nous semble-t-il, que l'on peut comprendre deux paradoxes. D'une part, tout le monde, à commencer par la plupart des théoriciens américains, proclame qu'il n'existe plus qu'une superpuissance, à savoir les Etats-Unis. D'autre part, on constate que, du Proche-Orient à l'Asie du Sud, en passant par l'Afrique, cette superpuissance a de plus en plus de mal à imposer sa volonté. Et cela non seulement à cause des résistances des autres ou du caractère inextricable de leurs problèmes, mais aussi à cause de ses propres contradictions, de sa fragmentation ou de sa tendance à projeter ses réalités intérieures sur celles des autres. Mais, inversement, si les Etats-Unis peinent à transformer le monde selon leurs souhaits, ils sont sans rival aucun quand il s'agit de l'interpréter. C'est là le deuxième paradoxe: cette puissance qui rencontre tous les jours ses limites, dont la politique étrangère fluctue au gré des vents - et, plus particulièrement, au gré des incohérences - est celle d'où viennent sans exception les grandes interprétations et les modes intellectuels de l'après-guerre froide» (8). Le Professeur Alain J oxe, dans un ouvrage pertinent, abonde dans le même sens tout en apportant un autre éclairage sur le concept de l'unilatéralisme américain: <<Mais les Etats-Unis, comme empire, refusent aujourd'hui d'assurer la fonction protectrice à l'égard de leurs auxiliaires amis ou soumis. Ils ne cherchent pas à conquérir le monde et à prendre donc la responsabilité des sociétés soumises. Ils n'en sont pas moins la tête d'un empire, mais c'est un système qui se consacre seulement à réguler le désordre par des normes financières et des expéditions militaires, sans avoir pour projet de rester sur le terrain conquis. Ils organisent au coup par coup la répression des symptômes de désespoir, presque selon les mêmes normes au-dedans et au-dehors» (9). Il ajoute: «On se pose la question de savoir si le pouvoir des Etats-Unis est avant tout économique ou bien avant tout militaire, et dans quelle «proportion» ou sur quel mode d'articulation. En somme, quelle est la définition 20

de la domination politique mondiale qu'ils mettent en place sous le nom de «globalisatioID>et qui entraîne l'accentuation de la différence entre riches et pauvres, l'apparition d'une «caste noble», internationale, sans racines, et la multiplication des guerres sans fin ?» (10). Tous ces auteurs, qu'ils soient américains ou d'outreAtlantique, toutes obédiences idéologiques et doctrinales confondues, admettent et «théorisent» un fait indéniable qui caractérise le cours des relations internationales. La prééminence américaine est incontestable, et ses conséquences sur le reste du monde sont bien évidentes. Certains l'admettent comme un fait qui va de soi, d'autres la déplorent mais aucun ne peut l'ignorer et encore moins la
tn1111tI11ser.

Malgré ses critiques acerbes de la suprématie des Etats-Unis et des dérives de leur unilatéralisme, Ignacio Ramonet, observateur lucide de la scène internationale, reconnaît leur position d'hyperpuissance: «Qui domine, écrit-il, le monde d'aujourd'hui? On peut dire qu'un double triumvirat tient les commandes de la planète et agit comme une sorte d'exécutif mondial. Au plan géopolitique, le premier triumvirat est constitué par les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France. Au plan économique, le second triumvirat est fourni par les Etats-Unis, l'Allemagne et le Japon. Dans les deux cas, les Etats-Unis occupent une position hyperdominante» (11). L'essayiste et philosophe Emmanuel Todd, qu'on ne peut taxer de fervent admirateur de la politique des EtatsUnis, a mis en exergue les ravages de l'unilatéralisme américain dans son ouvrage, très pertinent, au titre combien évocateur: «Après l'empire. Essai sur la décomposition du système américaim>. Dans cet essai, il étale toutes les options possibles pour venir à bout de l'hyperpuissance américaine et de son unilatéralisme débridé. C'est bien la preuve de la 21

reconnaissance de la suprématie irréfutable des Etats-Unis. «Le monde, qui se crée écrit-il, ne sera pas un empire, contrôlé par une seule puissance. Il s'agira d'un système complexe, dans lequel s'équilibreront un ensemble de nations ou de métanations, d'échelles équivalentes, même si elles ne sont pas à proprement parler égales. Certaines entités, comme le pôle russe, garderont en leur centre, une seule nation. On peut en dire autant du Japon, minuscule sur une carte mais dont le produit industriel est égal à celui des Etats-Unis et qui pourrait, s'il le désirait, construire en quinze ans, une force militaire de technologie équivalente ou supérieure à elle de l'Amérique. A très long terme, la Chine rejoindra ce groupe. L'Europe est, quant à elle, un agrégat de nations, avec en son cœur, un couple leader germanofrançais, mais dont le niveau de puissance effective dépendra d'une participation britannique. L'Amérique du Sud semble destinée à s'organiser sous leadership brésilien» (12). Pour cet auteur, il faut à tout prix réduire l'hyperpuissance américaine à des dimensions plus acceptables pour permettre l'émergence d'un monde multipolaire, seul garant de la paix et de la sécurité. S'appuyant sur la puissance des Etats-Unis qui a permis la défaite du bloc rival de l'Est, deux auteurs, Fukuyama et Huntington, ont renforcé, grâce à leurs idées, le concept même de l'unilatéralisme américain. Francis Fukuyama avance l'hypothèse d'une «£in de l'histoire» et ce, dès les années 89/92, soit au moment de l'effondrement du bloc soviétique. Il soutient que l'histoire ne s'arrête pas pour autant et que son point d'aboutissement serait l'universalisation de la démocratie libérale et par ricochet de l'économie de marché. En fait, il ne fait là que «théoriser» les objectifs stratégiques poursuivis par les EtatsUnis durant toute la durée de la guerre froide jusqu'à l'effondrement du bloc communiste. Par conséquent, la période nouvelle qui s'ouvre ainsi n'est que le prolongement 22

de la stratégie américaine et le monde entier doit se fondre dans le moule de la mondialisation. C'est sur ce soubassement que repose l'unilatéralisme américain. En 1996, Samuel Huntington fait sensation en publiant un ouvrage au titre volontairement provocateur: «The clash of civilizations and the Remaking of Wor! Order». Il faut bien noter la séquence de parution des ouvrages de Fukuyama (1989-1992), au moment de l'effondrement du bloc rival, et de Huntington (1996), juste après. A la suie de la disparition de la principale menace pour l'Occident, en général et les Etats-Unis, en particulier, il fallait bien «inventer» de nouvelles «théories» sur les décombres des idéologies qui ont dominé le monde durant près d'un siècle. La fin des idéologies accoucha de «théories» pour légitimer l'hyperpuissance et l'unilatéralisme d'un pays qui n'hésite pas à imposer une vision manichéenne du monde. C'est ce qui explique que les Etats-Unis se sont imposés un autre challenge pour perpétuer leur domination après la mort programmée du communisme. Le clash des civilisations s'inscrit donc dans cette véritable stratégie de domination. L'invasion de l'Afghanistan et de l'Irak est une parfaite illustration de toutes ces thèses et confirme, si besoin est, l'unilatéralisme conquérant de l'hyperpuissance. L'académicien Jean-François Revel, thuriféraire de la puissance américaine, reconnaît le caractère d'hyperpuissance des Etats-Unis. Dans un célèbre <<pamphlet»,il défend la prépondérance de ce pays. «Il y a eu, écrit-il, dans le passé, des empires et des puissances d'échelle internationale, avant les Etats-Unis en cette fin du XXe siècle. Mais il n' y en avait jamais eu aucun qui atteignit à une prépondérance planétaire. Pour mériter le titre de superpuissance mondiale, un pays doit occuper le premier rang dans quatre domaines: économique, technologique, militaire et culturel. L'Amérique est actuellement le seul pays - et le premier dans l'histoire - qui remplisse ces quatre 23

conditions à la fois à l'échelle planétaire et non plus seulement continentale. . . En technologie, notamment depuis le développement foudroyant qu'elle a imprimé aux instruments de communication de pointe, elle jouit d'un quasi-monopole. Au point de vue militaire, elle est la seule puissance capable d'intervenir à tout moment sur n'importe quel point du globe. Quant à la supériorité culturelle, elle est plus discutable» (13). Allant plus loin dans l'apologie des Etats-Unis, il impute l'unilatéralisme américain aux défaillances, voire à l'attitude timorée de l'Europe, en particulier. Certes, ce constat a été fait par bon nombre d'analystes, voire par des personnalités politiques de tous bords. Cependant, Revelle fait avec un parti pris qui frise la passion. Ainsi, soutient-il qu' (<Une des raisons de l'«unilatéralisme» américain est qu'en général les Européens rejettent systématiquement comme fausses les analyses des Etats-Unis et s'interdisent donc à eux-mêmes, d'être associés aux politiques qui s'en déduisent. Ce n'est certes pas toujours le cas. Mais, même quand les alliés agissent de concert avec l'Amérique, par exemple dans la guerre du Golfe en 1991, ou dans l'intervention en Afghanistan dix ans plus tard, ils s'empressent ensuite de se désolidariser d'elle dès qu'il s'agit de tirer les conséquences pratiques qui prolongent logiquement ces opérations... Si les Européens écartent le diagnostic et condamnent donc la politique, comment pouvaient-ils ensuite s'incorporer à une action «multilatérale» ? On répliquera que les Etats-Unis pourraient au moins tenir compte davantage des objections européennes. Mais justement, il s'agit, la plupart du temps, non pas d'objections mais d'un refus intégral de l'analyse américaine et d'une obstination à tenir pour nulle, non avenue et dangereuse, la politique qui en résulte» (14).
Tous ces auteurs, américains et étrangers, reconnaissent que les Etats-Unis sont sans rival, et cette donnée explique, en quelque sorte, leur unilatéralisme. C'est un constat qui ne souffre aucune objection à leurs yeux.

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