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La fin des systèmes socialistes

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224 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 94
EAN13 : 9782296295155
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LA FIN DES SYSTEMES SOCIALISTES Crise, réfonne et transformation

Collection "Pays de l'Est" dirigée par Bernard Chavance

- Gérard Roland, Economie politique du système soviétique, 1989. - Wladimir Andreff (ed.), Réforme et échanges extérieurs dans les pays de l'Est, 1990. - Pierre Dubois, Jena Koltay, Csaba Mako, Xavier Richet (eds.), Innovation et emploi à l'Est et à l'Ouest: les entreprises hongroises et françaises face à la modernisation, 1990. - Jacques Sapir (ed.), L'URSS au tournant. Une économie en transition, 1990. - François Bafoil, Entreprises et syndicats en RDA: une histoire de l'émulation socialiste, 1991. - Commission des Communautés Européennes, La situation économique et les réformes en Union Soviétique: Stabilisation, libéralisation et dévolution de compétences, 1991. - Catherine Locatelli, La question énergétique en Europe de l'Est, 1992. - Michel Roux (ed.), Nations, Etat et territoire en Europe de l'Est et en URSS, 1992. - Krystyna Vinaver (ed.), La crise de l'environnement à l'Est: Pays en transition et expérience française d'une économie mixte, 1993. - Elisabeth R. Najder, Une histoire de la monnaie polonaise, 1918-1992. Contrôle des changes et convertibilité, 1993. - Marie-Claude Maurel, La transition post-collectiviste. Mutations agraires en Europe centrale, 1994. - Frédéric Wehrlé, Le divorce tchéco-slovaque. Vie et mort de la

Tchécoslovaquie, 1918-1992,1994.

Bernard CHAV ANCE

LA FIN DES SYSTEMES SOCIALISTES Crise, réforme et transformation

Ouvrage publié avec le concours
de l'Université Paris 7

- Denis

Diderot

Edition L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Du MEME AUTEUR

Le capital socialiste. Histoire critique de l'économie politique du socialisme 1917-1954, Le Sycomore, 1980. Le système économique espagnole, 1987). soviétique, Le Sycomore, 1983 (trad.

(edJ Marx en perspective, Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 1985. (ed.) Régulation, cycles et crises dans les économies socialistes, Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 1987. Le système économique soviétique: de Brejnev à Gorbatchev, Nathan, 1989 (trad. japonaise, 1992). (ed., avec R. Boyer et o. Godard) Les figures de l'irréversibilité en économie, Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 1991. Les réformes économiques à l'Est: de 1950 aux années 1990, Nathan, 1992 (trad. japonaise, 1993; trad. américaine, 1994; trad. russe, 1994).

@ L'HARMATIAN, ISBN:

1994 2-7384-2837-1

A Charles Bettelheim

INTRODUCTION

Entre le lancement du premier plan quinquennal dans l'URSS de Staline et l'écroulement des régimes communistes en Europe centrale et orientale, quelque soixante années se sont écoulées. La formation, l'évolution puis la dislocation et la transformation des économies socialistes sont des processus historiques dont l'interprétation demeure difficile et souvent même controversée. Le recul historique n'est jamais un gage de certitude quant à la compréhension du passé, comme le montrent notamment les débats toujours actuels sur l'émergence du capitalisme ou les origines du sousdéveloppement. L'étude des économies socialistes et postsocialistes est d'un grand intérêt pour la réflexion économique en général. Elle confirme l'importance de la combinaison de la démarche historique et de la théorie économique défendue par Schumpeter et plus récemment par les courants régulationnistes, institutionnalistes ou évolutionnistes. Elle met en évidence l'effet de miroir propre à l'analyse comparative: la complexité de l'évolution de ces systèmes nous apprend beaucoup, en retour, sur nos propres économies réputées capitalistes. En effet, les divers socialismes ont été caractérisés par leur contraste avec le capitalisme, point de vue alors partagé par leurs défenseurs et leurs adversaires. Lorsqu'ils se sont effondrés l'unanimité a semblé se faire, de part et d'autre du rideau de fer qui venait de se rompre, sur la finalité incontestable de leur "transition" : l'économie de marché. Derrière les voiles des idéologies, caduques ou actuelles, une question demeure: quelle fut la spécificité des économies socialistes? Et par conséquent: qu'est-ce que... le capitalisme, ou l'économie de marché? Ces deux concepts sont-ils bien définis? Sont-il équivalents? 9

Le présent ouvrage contient un ensemble d'articles écrits au cours d'une période historique décisive, marquée par la grande crise des économies socialistes, par l'effondrement des régimes communistes (à l'exception de la Chine) et par les débuts de la transformation post-socialiste. Ce fut aussi un temps de controverse, où les diverses approches théoriques furent mises à l'épreuve, face à des évolutions et à des événements majeurs et inédits. On trouvera dans les textes ici rassemblés sous leur forme originale, un écho de ces débats d'interprétation, de théorie et de méthode. La première partie du livre concerne l'analyse du système socialiste classique. Dans "Stratégie et modèle effectif de développement" j'analyse, à partir des "modèles" soviétique et chinois, la complexité des relations entre les dimensions explicites et sousjacentes (pour reprendre la distinction de J. Sapir) dans les systèmes socialistes. La longue discussion de l'important ouvrage des auteurs hongrois, La dictature sur les besoins, porte sur les relations entre l'économie et le politique, ainsi que sur la propriété, les formes de marché et la rationalité dans les économies socialistes. Elle débouche sur une réflexion sur les formes du capitalisme et sur l'inadéquation du terme de "socialisme" pour penser les systèmes économiques ou sociaux alternatifs. La seconde partie aborde les questions de la crise et de la réforme dans les années 1980. Au début de la décennie, bien qu'observant des tensions manifestes dans l'évolution macro-économique des pays socialistes, de nombreux spécialistes étaient réticents à parler de crise, ou soulignaient surtout l'impact de la crise occidentale sur l'économie des pays de l'Est. Dans l'article "Les formes actuelles de crise... " rédigé
au début de 1983, j'ai cherché à montrer l'interaction de diverses tendances de long, de moyen et de court terme, qui permettaient de caractériser le tournant des années 1970 et 1980 comme le basculement de la

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"régulation pénurique" classique basée sur le cycle de l'investissement vers une grande crise (au sens de la théorie de la régulation). Bien que les causes de l'effondrement des Etats communistes en 1989-91 aient été avant tout géo-politiques, c'est-à-dire consécutives aux effets du gorbatchévisme en Union Soviétique, la grande crise du socialisme tardif avec son impact de délégitimation irréversible, en a constitué l'arrièreplan fondamental. Dans les deux textes consacrés aux réformes économiques sont soulignés la complexité et la conflictualité des processus de redistribution de pouvoir qui accompagnent les changements institutionnels. La reconversion des cadres ruraux consécutive à la décollectivisation évoquée dans "L'économie politique des réformes chinoises" préfigure ainsi certaines tendances communes observées dans les pays est-européens post-socialistes, à propos du reclassement de membres de l'ancienne classe dirigeante, dans le nouveau contexte. "Les dynamiques contrastées des réformes économiques en URSS et en Chine", rédigé à la veille du massacre de Tienanmen en juin 1989, s'interroge sur les effets opposés des réformes économiques dans les deux pays, un thème qui demeure brûlant dans les années 1990 où le contraste entre la croissance (et les tensions) de la Chine et la grande dépression économique (et les tensions) de l'ex-Union Soviétique est devenu l'objet d'un étonnement général et d'interprétations divergentes. La comparaison des trajectoires nationales conditionnées par l'interaction de nombreuses dimensions évolutives dans des systèmes économiques complexes, donne je crois une clé d'interprétation pertinente. La troisième partie de l'ouvrage porte sur la transformation post-socialiste consécutive à la rupture de 1989. Ecrit au printemps 1990, alors que l'euphorie domine à l'Est et à l'Ouest, "Quelle transition vers quelle économie de marché?" critique le concept finaliste de "transition" et le réductionnisme des théories alors dominantes. La grande dépression postsocialiste a donné lieu à de nombreuses controverses,
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en particulier sur le rôle des plans de stabilisation. "Transition et dépression en Europe de l'Est" (juillet 1992) constitue une contribution à ce débat où les insuffisances de la théorie économique standard, notamment dans la prise en compte des institutions et du temps dans le changement économique, ont été fortement mises en lumière. Enfin "L'économie mixte de transition post-socialiste" analyse l'émergence et la dynamique complexe d'une forme originale, postsocialiste, du capitalisme en Europe de l'Est. Le débat actuel sur les voies et les moyens de la transition post-socialiste prolonge celui qui portait sur la régulation et la crise. Un tableau schématique du clivage présent dans ce débat permet d'illustrer les divergences méthodologiques qu'il révèle (voir page cicontre). La conception libérale initiale de la transition était accompagnée de l'image de la table rase, curieusement réminiscente de la métaphore de la page blanche que Mao avait utilisée à propos de la Chine. Sur une page blanche ont peut écrire les plus beaux caractères, avait-il affirmé. Sur une table rase nous pourrons voir s'organiser d'eux-mêmes les plus efficaces mécanismes du marché, semblaient dire en écho nombre d'économistes. Mais si l'histoire des sociétés est un processus de création, où se manifestent à l'occasion surprises et grandes ruptures, elle ne connaît ni page blanche ni table rase. Les textes rassemblés dans ce livre se veulent en conséquence une contribution à la démarche institutionnelle et

historique en économie. *

*Les articles sont repris sous leur forme initiale. Moins d'une dizaine de corrections mineures (mots ou membres de phrases) ont été effectuées. Les références apparaissent dans certains articles en note, dans d'autres à la fin du texte.

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Deux conceptions
Optimisme hôéral
Quel but ? Economie libérale

de ]a transition
Prudence institutionnaliste
Capitalisme moderne

de marché

Diversifié A quel rythme? Rapide domaines, ralement

selon les génégraduel

Par recomposition Par destruction Comment? radicale de l'ancien et jeu du marché autorégulateur progressive interaction processus et entre spontanés

et intervention-

nisme de transition
Mode de coordination

Le marché étendu aux différents domaines: produits, travail, capital...

Une imbrication entre marchés et autres modes de coordination

Hypothèses
surles

comportements

Rationalité absolue de l'Homo economicus, libéré du carcan totalitaire

Apprentissage à partir d'une rationalité limitée dans une situation
d'incertitude

Stabilisation à court terme Durée de la transition Quelques années Monétaire

Monétaire et réelle (production, emploi)

Une ou deux décennies

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Les références des revues ou ouvrages dans lesqueIs les articles inclus dans ce livre ont été initialement publiés sont indiquées ci-dessous. Nous remercions les responsables de ces publications pour leur autorisation à reproduire ces textes.

"Stratégie et modèle effectif de développement (A propos des expériences soviétique et chinoise)", Cahiers Développement, GERTTD, Université Paris 7, n01, novembre 1984. "Economie et politique dans la Dictature sur les besoins", Les Temps Modernes, n° 468-469, juillet-août 1985. "Les formes actuelles de crise dans les économies de type soviétique", Critiques de l'économie politique, n° 26-27, janvierjuin 1984. "L'économie politique des réformes chinoises", Revue d'Etudes Comparatives Est-Ouest, vo1.19, n° 1, 1988. "Les dynamiques contrastées des réformes économiques en Chine et en URSS", Le Courrier des pays de l'Est, n° 340, mai 1989. "Quelle transition vers quelle économie de marché? Quelques enjeux de la grande transformation à l'Est", Revue Française d'Economie, vol.V, n04, automne 1990. "Transition et dépression en Europe de l'Est", in R. Boyer et T. Yamada (eds.), La grande transformation du socialisme, Fujiwara-Shoten, Tokyo, 1993 (en japonais). "L'économie mixte de transition post-socialiste (Première approche)", Cahiers du Centre Français de Recherche en Sciences Sociales, n03, Prague, juillet 1993 (en tchèque).

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PREMIERE

PARTIE

LE SYSTEME TRADITIONNEL: LA NORME ET LE FAIT

STRATEGIE ET MODELE EFFECTIF DE DEVELOPPEMENT
A propos des expériences
soviétique et chinoise

L'histoire des "modèles de développement" nationaux, de leur perception et de leur impact, est à bien des égards étrange et fascinante. Elle se situe en effet à un niveau où interagissent confusément et de façon constante le changement social et l'idéologie. Il s'agit d'un domaine où les faits et leur représentation idéale s'imbriquent jusqu'à obscurcir à l'extrême le tableau. Sur la base d'un tel constat et à partir de problèmes rencontrés dans l'analyse comparative des systèmes économiques, ce texte propose quelques réflexions méthodologiques suscitées par les cas soviétique et chinois, mais dont les implications se veulent plus larges. Le ''modèle de développement' soviétique Ce modèle est en général décrit de manière peu satisfaisante; il est surtout mal expliqué. L'une des raisons de cette situation réside dans l'enjeu idéologique considérable qu'aura constitué au 20e siècle l'interprétation de l'expérience économique (et politique) soviétique. Pour les dirigeants de l'URSS, l'industrialisation et le développement ne constituaient pas seulement un objectif stratégique qui se résumait à "rattraper et dépasser" les économies capitalistes avancéesl objectif que les représentants de la restauration Meiji du Japon s'étaient donné pour

-

leur

part

quelque

soixante

ans

plus

tôt

-

mais

représentait

aussi

une finalité

que le "socialisme"

1. J. Berliner, "The Economics of Overtaking and Surpassing", in H. Rosovsky (Ed.), Industrialization in Two Systems, New York, John Wiley, 1966. 17

était supposé désormais seul à même d'atteindre dans un pays économiquement arriéré. L'ambiguité du rapport entretenu par les hommes d'Etat bolcheviks avec les modèles occidentaux est qu'il s'agissait pour eux de construire un système alternatif en même temps que de battre ces derniers sur leur propre terrain, celui du "développement des forces productives". La "lutte entre les deux systèmes" avait aussi l'aspect d'une course de vitesse. "Qui l'emportera?" se demandait déjà Lénine, fortement impressionné - avant ses successeurs - par les économies allemande et américaine. L'opinion commune reste que la stratégie de développement soviétique a connu un incontestable succès, en permettant une industrialisation rapide du pays, et cela malgré ses défauts ou ses effets "secondaires" - dont la conscience ne s'est d'ailleurs développée progressivement qu'avec le temps ou à travers l'émergence de stratégies alternatives. D'où son effet de démonstration bien connu. Pourtant un tel jugement renvoie à une série de questions: quelle fut la véritable stratégie de développement de l'Etat soviétique? Quel a été son impact sur les transformations effectives opérées dans le pays? Quelles ont été les formes réelles de développement ou de "modernisation", leurs coûts économiques et sociaux? Quelle est la part de l'idéal et du réel dans ce "modèle soviétique"? Toutes ces questions ne possèdent pas de réponse évidente. Par exemple il est souvent admis, même par des critiques, que sans la planification et sans la centralisation staliniennes, le grand bond opéré par l'URSS entre les années 1930 et 1950 n'aurait pas été possible. Sans remonter jusqu'au cas des "nouveaux pays industriels", l'expérience yougoslave de 1950 à 1975 montre cependant que, dans un cadre institutionnel sensiblement différent sur le plan économique (agriculture familiale, suppression de la planification centrale, système d'autogestion dans les entreprises), des taux de croissance industrielle du même ordre que ceux de l'URSS ou de l'Europe de l'Est 18

aux mêmes stades de développement ont pu être atteints2. Un premier niveau d'analyse consiste à rechercher les véritables objectifs des dirigeants de l'URSS lors du lancement du programme d'industrialisation. Il apparaît alors une différence sensible entre les périodes, et au sein d'une même période entre les objectifs proclamés et les objectifs réels - ceux que se donnaient subjectivement, et souvent non publiquement, les maîtres du pouvoir. Ces objectifs réels ne peuvent être saisis directement à travers ce que J.-C. Asselain a qualifié de "priorités révélées" de la politique stalinienne, en partant des résultats effectifs obtenus. Cet auteur a fait lui-même remarquer que cela "reviendrait à attribuer aux autorités centrales, contre toute évidence, une parfaite maîtrise de l'ensemble des processus économiques"3. Le grand inconvénient des représentations dominantes des systèmes socialistes réside précisément dans cette idée que - pour le meilleur ou pour le pire - le développement social serait "maîtrisé" par le Centre, le Parti-Etat. Une telle approche est paradoxalement commune à l'idéologie officielle de ces pays, comme dans l"'économie politique du socialisme", et à de nombreuses approches critiques en terme de "totalitarisme", d'''économie de commandement", etc. La réalité est cependant plus complexe. Bien que le rôle de l'Etat ait été et demeure considérable dans de tels systèmes, particulièrement au cours des périodes d'accumulation primitive, ses effets n'ont jamais été réellement maUrisés par les équipes dirigeantes. On ne saurait trop insister sur le
2. Cf. J. Moore, Growth with Self-Management: Yugoslav Industrialization 1952-1975, Stanford, Calif., Hoover Institution Press, 1980. 3. J .-C. Asselain, Plan et profit en économie socialiste, Paris, Presses de la Fond. Nat. des Sciences Politiques 1981. Les "priorités révélées" sont les suivantes: maximisation du taux de croissance et primauté de l'accumulation, prépondérance des secteurs de base dans la structure des investissements, politique de prélèvements sur l'agriculture, politique d'autarcie. 19

rôle qu'ont joué dans l'industrialisation soviétique les résultats non désirés ou les effets pervers - non seulement du point de vue de la société, ce qui est assez bien connu, mais encore par rapport aux objectifs réels de ses promoteurs4 . La nature de la stratégie "voulue" à diverses périodes peut être reconstituée, avec prudence, en ayant recours à divers éléments. Les documents des plans quinquennaux sont sujets à caution, compte tenu de leur fonction "mobilisatrice", de leur incohérence et de leur instabilité dans les années 19305. Ils mélangent souvent la stratégie proclamée et la stratégie effective. La divergence entre les deux tend en général à s'accroître au fur et à mesure où l'on s'avance dans la période quinquennale. On a pu même interpréter la planification stalinienne comme un processus où des promesses irréalisables sont annoncées au début du plan, les arbitrages effectifs étant opérés en cours de réalisation, alors que les impossibilités et les goulets d'étranglement se manifestent jour après jour6. E. Zaleski, soulignant que le "modèle de croissance" stalinien, c'est-à-dire le chemin effectif suivi par l'économie à partir des années 1930, diffère sensiblement des plans, demande pourquoi les dirigeants n'ont pas inscrit les objectifs réels dans ces derniers. Sa réponse est que la politique économique qu'ils contenaient nourrissait les espoirs populaires, et pas seulement nationaux, et permettait de mobiliser les masses et les militants du Parti, en promettant notamment une amélioration du niveau de vie parallèle au développement industriel. En même temps se trouvaient dissimulés les coûts réels de la
4. Ch. Bettelheim, B. Chavance, "URSS: la planification réellement existante", in "Planification, socialisme et IXe plan", L'Economie en question, n° spécial, 1983/1984. 5. M. Lewin, "Disappearance of Planning in the Plan", Slavic Review, june 1973. 6. A. Smolar, "La planification comme processus d'apprentissage. Le cas soviétique", Revue d'Etudes Comparatives Est-Ouest, n° 3, 1978. ID

croissance, le sacrifice implicite de la consommation, la politique d'austérité effective et le coût exorbitant d'une planification autoritaire et peu efficace7. Une telle dimension existe sans aucun doute. Mais il ne suffit pas de voir dans les premiers plans ce qui révèle comment les dirigeants soviétiques trompent alors le peuple, il faut également y déceler comment ils se trompent eux-mêmes. Et aussi bien sûr - plus tard comment ils tromperont nombre d'étrangers à travers la rationalisation d'un "modèle soviétique" mélangeant inextricablement des éléments de la réalité, des voeux pieux et de cyniques tromperies. Car l'histoire des premiers plans n'est pas seulement celle d'un succès, l'industrialisation d'un pays à prédominance agraire en une période historique très courte, elle est aussi celle d'un échec par rapport à la façon dont cette industrialisation était d'abord envisagée. Certes de grands objectifs généraux la priorité à l'industrie lourde ou de la construction des grandes industries de base. Ce ne fut pas toutefois à travers la stratégie conçue initialement, mais par la constance des arbitrages, lors de la "réalisation" problématique des plans, en faveur de certaines priorités, et donc selon une orientation à la fois pragmatique et stratégique implicite, sacrifiant du même coup d'autres grands objectifs affichés. La politique des premiers plans prévoyait le prélèvement d'un important surplus sur l'agriculture désormais
collectivisée

- proclamés

et réels-

ont été atteints,

qu'il s'agisse

de

-

et donc

supposée

croître

rapidement

pour financer un développement prioritaire et accéléré de l'industrie lourde, tout en augmentant le niveau de vie général de la population. Non seulement ce dernier a baissé au cours des années 1930, et dramatiquement
dans les campagnes, mais la stratégie

-

-

en partie

inspirée de l"'accumulation socialiste primitive" de Preobrajensky - a connu un échec manifeste. La contrainte employée à l'encontre des paysans a
7. E. Zaleski, La planification stalinienne. Croissance et fluctuations économiques en URSS. 1933-1952, Paris, Economica, 1984. 21

conduit à l'effondrement agricole, et donc à la contraction drastique du tribut escompté. Si les kolkhoziens ont bien "payé" l'industrialisation, c'est surtout par leur émigration vers les nouvelles villes industrielles, sans oublier la réduction catastrophique de leur consommation. Les sources de l'industrialisation ont été, non pas tant le "surplus agricole" réduit alors à peu de choses, que l'afflux de maind'oeuvre d'origine rurale dans l'industrie en expansion, et les taux considérables d'accumulation que l'Etat a été capable d'imposer au détriment de la consommation populaire dans les villes et les campagnes8. Il est donc clair qu'un bilan réel des premiers plans quinquennaux est difficile à établir, non seulement parce qu'il faudrait y intégrer l'ensemble des coûts sociaux de l'industrialisation (comme on doit le faire également pour les pays capitalistes traditionnels), mais encore parce que certains objectifs seulement - bien que prioritaires - ont été atteints, au détriment de tous les autres9. A quoi s'ajoute, sur un autre registre, une interrogation: la voie suivie - si l'on admet le but de l'industrialisation était-elle vraiment la seule possible et praticable, compte tenu des conditions culturelles, économiques, sociales, prévalant dans la Russie post-révolutionnaire, sans compter son environnement international? Mais toutes ces questions sont généralement évacuées à partir des années 1930 et surtout aprèsguerre, à travers la rationalisation que les idéologues

-

8. Pour une discussion plus détaillée et plus nuancée du problème, cf. A. Nove, D. Morrison, "The Contribution of Agriculture to Accumulation in the 1930s", in Ch. Bettelheim (Ed.), L'industrialisation de l'URSS dans les années 1930. Paris, Ed. de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 1982. 9. Cf. Ch. Bettelheim, Les Luttes de Classes en URSS. 3eme période 1930 -1941, 2 vol., Paris, Maspéro/Seuil 1982. Sur la capacité des ministères, surtout après 1945, à mettre en échec certaines priorités sectorielles ou régionales décidées au Centre, cf. T. Dunmore, The Stalinist Command Economy. London, Macmillan, 1980. 22