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La France dans les jeux d'influences en Syrie et au Liban

De
258 pages
Pendant la Seconde Guerre mondiale, la nécessité de contrôler le pétrole et les axes stratégiques fait du Moyen-Orient une région incontournable, dont la porte d'entrée est la Syrie et le Liban. Ces territoires, sous mandat français depuis 1918, sont un théâtre où s'expriment luttes, intrigues et jeux d'influences, menés par Vichy pour préserver l'Empire, l'Axe pour contrôler le Moyen-Orient, les Britanniques impatients d'évincer la France, Les Américains guidés par leurs intérêts économiques et pétroliers et les nationalistes syriens et libanais aspirant à l'indépendance...
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LA FRANCE DANS LES JEUX D'INFLUENCES EN SYRIE ET AU LIBAN ( 1940-1946)

2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris

@ L'Harmattan,

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07364-7 EAN: 9782296073647

Anne-Lucie CHAIGNE-OUDIN

LA FRANCE DANS LES JEUX D'INFLUENCES EN SYRIE ET AU LIBAN ( 1940-1946)

L'I-lmattan

Du même auteur La France et les rivalités occidentales au Levant, Syrie-Liban L'Harmattan, avril2006, ISBN: 2-296-00677-9 1918-1939,

A Aymeric, Aliénor et Alaric

Introduction
Le Levant suscite convoitises, rivalités, luttes d'influence, compétitions, duels sous l'Empire ottoman et encore sous le mandat français de 1918 à 1946. A la fin de la Première Guerre mondiale, la Syrie et le Liban, provinces arabes de l'Empire ottoman vaincu, sont attribués à la France par la Société des Nations sous la nouvelle forme juridique du mandat. Les liens d'amitié entretenus entre la France et les maronites - liens tissés à partir du règne de François 1er et qui culminent en 1860 avec l'envoi d'un détachement militaire français pour protéger les maronites dans la guerre qui les opposent aux druzes - légitiment à l'époque l'attribution du mandat à la France. Cette dernière tient également sa légitimité des missions religieuses françaises très actives au Levant où eI1es contribuent, par leurs actions scolaires et caritatives, au rayonnement français. L'attribution du mandat à la France est suivie par la création d'un Etat du Liban indépendant de la Syrie comme s'y était engagé le président du Conseil Clemenceau en réponse aux délégations maronites venues plaider leur cause à la conférence de la paix. L'attribution du mandat à la France et la création du Liban sont autant d'événements qui modifient la géographie de la région et les relations internationales. La France doit en effet faire face à de nombreuses forces contraires, provenant des nationalistes et des puissances occidentales, la Syrie et le Liban se retrouvant ainsi au cœur d'enjeux internationaux. Le 25 avril 1920, l'accord de San Remo attribue le mandat à la France. Les nationalistes arabes conduits par l'émir Fayçal le refusent. La France intervient alors militairement. En 1925, la France est de nouveau confrontée à une manifestation du nationalisme arabe, lors de la révolte druze, soutenue en sous-main par les Britanniques. Bien avant l'attribution du mandat par la Société des Nations, la France se heurte en effet aux autres puissances occidentales, en particulier la Grande-Bretagne soucieuse de défendre la sécurité de la route des Indes. Pendant l'entre-deux-guerres, les rivalités nées des interventions des puissances occidentales dans les domaines réservés à la France exacerbent les tensions entre cette dernière et les populations

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La France dans les jeux d'influences

en Syrie et au Liban

syrienne et libanaise, désireuses d'accéder à l'indépendance complète. Les puissances occidentales font le jeu des nationalistes et leur promettent ce que la France a du mal à lâcher: l'indépendance et l'unité arabe. Usant de moyens politiques, économiques, idéologiques, culturels et re1igieux, les puissances tentent d'affaiblir l'influence de la France, en lui faisant perdre son prestige auprès des populations syrienne et libanaise, voire en la discréditant en mettant en évidence les erreurs et les errements de la politique mandataire. Deux événements renforcent l'incompréhension des Syriens et des Libanais à la fin des années 1930. En 1936, le refus du Parlement français de ratifier les traités prévoyant l'indépendance à terme de la Syrie et du Liban - traités pourtant initiés par le gouvernement Blum et ratifiés par les chambres syrienne et libanaise - tend encore les relations entre la France et le Levant. En 1939, la cession par la France de la région syrienne d'Alexandrette à la Turquie pour s'assurer sa neutralité en cas de guerre provoque incompréhension et indignation. Les erreurs d'appréciation de la France, relayées par les puissances occidentales, ne font qu'envenimer des relations déjà très tendues, et sont considérées par les Français du Levant comme autant de trahisons. En critiquant ainsi la France, les puissances ontelles pour but de mettre un terme à sa présence mandataire? Rien ne permet de l'affirmer, les responsables occidentaux ayant toujours nié avoir un tel dessein. Ce qui est certain, c'est que les interventions ou ingérences occidentales ont entamé pendant l'entre-deux-guerres la confiance des Syriens et des Libanais à l'égard de la France, mettant en place un processus menant inéluctablement à l'indépendance, processus favorable aux populations du Levant et prévu par la Société des Nations. De ]9] 8 à ] 939, la tension ne fait que monter entre la France et les Etats sous mandat, mais elle reste contenue. La Seconde Guerre mondiale met le feu aux poudres. L'intérêt géostratégique et l'enjeu que représente le Levant pour les acteurs tant régionaux qu'internationaux ne fait que s'accentuer à l'aube de 1939. Alors que se profile la Seconde Guerre mondiale, la tension est palpable en Syrie et au Liban. Mais contre toute attente, la déclaration de la guerre le 2 septembre 1939 provoque une « union sacrée» autour de la puissance mandataire: les populations lui manifestent un attachement unanime. Un grand nombre de télégrammes témoignant de leur loyalisme ne cesse d'affluer au haut-commissariat, provenant des dirigeants de Syrie et du Liban, des chefs de toutes les communautés confessionnelles et des hommes politiques. Ces soutiens insistent néanmoins, en souvenir du conflit précédent, pour que soit assuré le ravitaillement des.populations. D'un point de vue plus large, les pays arabes expriment leur indignation contre « l'ignominie et l'esprit de conquête de Hitler », et tous souhaitent lutter contre « le Führer dément et l'ennemi commun ». Une telle coalition entre les démocraties occidentales et les Etats mandataires contre « l'ennemi de

Introduction

Il

l'humanité, de la civilisation, de la raison et de la liberté» ne s'était jamais vue!. Cette union sacrée perdure jusqu'au printemps 1940, où l'on continue de proclamer que: «le Liban a définitivement lié son sort à celui de la démocratie française et a proclamé son loyalisme et sa disposition à aider la France et ses alliés» contre l'ennemi allemand qui ambitionne « de dominer le monde, de soumettre les nations à leur domination et à leur orgueil et de les obliger à travailler pour leurs propres intérêts »2. Mais ce formidable élan est brisé par les événements de mai 1940 : la défaite et l'armistice sont le prélude à la descente aux enfers de la France et marquent une rupture profonde au Levant, tant sur le plan humain, psychologique que politique. La Seconde Guerre mondiale constitue pour la France le dernier acte de la pièce qui se joue sur le théâtre levantin depuis la Première Guerre mondiale. Sur une période de temps très ramassée, l'action n'a jamais été aussi intense en comparaison avec les événements de l'entredeux-guerres. La France est ainsi au cœur d'une tragédie dans laquelle les acteurs principaux, l'Allemagne, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis ne lui laissent aucune chance. Tel une mise en scène bien réglée, au Levant, les puissances apparaissent et agissent au rythme des événements suscités par le conflit mondial. Fin juin 1940, les autorités françaises d'Afrique du Nord, d'Afrique Noire, d'Indochine et du Levant laissent entendre qu'elles refusent l'armistice et qu'elles veulent poursuivre la lutte. Mais le général Noguès, commandant en chef en Afrique du Nord, se rend finalement à la volonté de Pétain d'accepter l'armistice. Il est suivi dans sa décision par le reste de l'Empire. Seuls le général Catroux, Gouverneur général de l'Indochine, et le général Legentilhomme, commandant les troupes de la côte des Somalis, décident de résister, mais ils sont remplacés par des hommes qui respectent les décisions de Vichy. Les demandes allemandes consécutives à l'armistice sont lourdes de conséquences pour l'empire colonial français - et notamment pour la Syrie et le Liban - qui reconnaît l'autorité du maréchal Pétain, mettant ainsi potentiellement l'empire sous la domination allemande. Comment dès lors protéger le Moyen-Orient de la menace de l'Axe? Cette question cruciale et légitime au regard de la problématique générale de la guerre favorise néanmoins les desseins des puissances étrangères - et plus précisément ceux de la Grande-Bretagne présente en Irak et puissance mandataire en Palestine - qui trouvent leur aboutissement à la faveur des événements. Les accords d'armistice et l'affaiblissement qui s'ensuit acculent la France à répondre favorablement aux demandes de l'Allemagne. Mais la révolte en Irak et la pression grandissante de l'Allemagne obligent les Alliés à réagir, afin de protéger les voies de communication et le pétrole. La solution est l'intervention armée des Britanniques et des Français ralliés à de Gaulle, lors de la guerre du Levant de juin 1941, guerre qui oppose les Alliés à l'armée française du Levant.

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La France dans les jeux d'influences

en Syrie et au Liban

Ce conflit fratricide et l'éradication de la menace allemande donnent aux Britanniques l'occasion de s'immiscer dans la politique mandataire et d'œuvrer pour obtenir enfin ce qu'une partie de la classe politique britannique désirait depuis l'octroi du mandat par la Société des Nations en 1918 : évincer la France du Levant. Ces événements permettent également aux Français libres et au général de Gaulle de s'imposer sur la scène politique du Levant et de tenter de contrer certaines manœuvres britanniques. Malgré sa lutte acharnée, la France n'est pas de taille à affronter les desseins de la politique britannique, ni les vexations et les manœuvres quotidiennes, d'autant plus qu'elle ne reçoit le soutien d'aucun autre Allié afin de conserver le mandat. C'est un combat perdu d'avance. Les Américains n'interviennent en effet pas directement dans les rivalités franco-britanniques, préférant au rôle d'arbitre celui de conciliateur. Cette attitude non partisane leur permet de dévoiler leur jeu: sortant de la réserve première à laquelle ils s'étaient tenus pendant l'entre-deux-guerres, par leur positionnement sur le plan idéologique (élimination des manifestations du colonialisme), et par leurs actions dans les domaines scolaires et caritatifs, ils se font de plus en plus présents dans la région, y compris aux dépens des intérêts britanniques, en développant leurs intérêts pétroliers, économiques et culturels et en faisant du Moyen-Orient une de leur priorité diplomatique. L'on assiste également pendant la Seconde Guerre mondiale à la montée en puissance de l'URSS. Après le formidable élan d'amitié pour la France en mai 1940, les populations syrienne et libanaise regardent l'évolution du conflit et restent dans l'expectative. Elles attendent de connaître le vainqueur vers lequel elles se tourneront pour obtenir leur indépendance effective et sans condition. Ces enchaînements vont déterminer l'issue de la présence française au Levant.

CHAPITRE l

Le Levant, terre de l'Axe, terre franco-britannique
La débâcle française de juin 1940 est suivie avec incrédulité au Levant. Le haut-commissaire Gabriel Puaux, en poste depuis le 22 octobre 1938, et le général Mitte1hauser, commandant du Théâtre d'Opération du Moyen-Orient (TOMO), qui remplace le général Weygand rappelé le 19 mai en métropole, décident initialement de poursuivre la lutte. L'agitation est manifeste dans les rangs des forces françaises du Levant, et le général Mittelhauser craint que I'hostilité contre l'Axe ne renforce l'exode vers la Palestine sous mandat britannique. Il estime en outre que cette agitation provoque des troubles propices à des interventions étrangères 1. Affectés par la défaite de la France et l'invasion allemande, les Français du Levant sont tentés de poursuivre la lutte, en dépit des directives du gouvernement de Pétain. La Grande-Bretagne profite d'ailleurs de cet état de fait pour favoriser l'arrivée en Palestine de Français du Levant. Cependant, l'attaque de la flotte française de Mers-el-Kébir par les Britanniques le 3 juillet est vivement ressentie au Levant et porte un coup d'arrêt au mouvement de ralliement aux forces britanniques2. Puaux choisit finalement d'obéir au gouvernement et de respecter le choix du maréchal Pétain mais il est conscient qu~ cette décision aura de graves répercussions au Levant. En effet, l'opinion publique syrienne et libanaise voit dans la défaite de la France l'opportunité de mettre fin au mandat. Quant à la colonie civile et militaire française du Levant, elle est profondément démoralisée par la défaite de la métropole. Enfin, des rumeurs commencent à circuler: le gouvernement britannique ne pourrait tolérer que la Syrie et le Liban deviennent des bases pour l'action germano-italienne, ou bien des foyers de trouble. Pour Puaux, la situation ne pourra donc s'améliorer que si Berlin et Rome n'interviennent pas dans les affaires du Levant. Mais Mers-el-Kébir précipite le Levant dans l'obéissance à Pétain et à l'Allemagne. En représailles, le siège du consulat britannique est transporté de Beyrouth à la montagne libanaise et la France surveille attentivement le

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personnel diplomatique britannique. Le consul britannique Havard est ainsi suspecté de propagande auprès de marins français récemment arrivés à Beyrouth3. Ainsi la diplomatie française au Levant est aussi prompte à se méfier de l'Angleterre que de l'Axe et cherche à réprimer les désordres émanant des puissances étrangères. Au final, Puaux se concentre sur le maintien de l'intégrité territoriale du Levant.

Le Levant sous l'administration 1940)

de Vichy (mai-décembre

Les conséquences de l'armistice compromettent la position de la France au Levant, en raison des interventions de la Commission italienne d'armistice, des ambitions de l'Allemagne et des craintes exprimées par la Grande-Bretagne sur l'avenir du Levant, s'il venait à tomber aux mains du Reich. Les autorités au Levant sont constamment obligées de manœuvrer contre ces pressions italiennes, allemandes et britanniques.

LA COMMISSION ITALIENNE

ITALIENNE

D'ARMISTICE

ET LA CRAINTE

D'UNE

OCCUPATION

A la suite de la signature de l'armistice avec l'Italie puis avec l'Allemagne, des commissions d'armistice sont créées afin d'assurer l'exécution des deux accords d'armistice. Une délégation de la Commission italienne d'armistice de Turin arrive à Beyrouth le 27 août 1940 pour contrôler les forces militaires françaises. Cette délégation doit déterminer les effectifs et le matériel accordés à l'armée française du Levant et contrôler la démobilisation. Installée au consulat d'Italie, elle est composée du général de Giorgi s, président, de trois officiers, de trois sous-officiers et de cinq secrétaires. Y sont adjoints en novembre 1940 deux diplomates dont l'un est Sbrana, ancien consul général d'Italie à Beyrouth. En septembre, des rumeurs en provenance de Londres et relayées par le consul Havard font état que, sous prétexte de faire un inventaire du matériel militaire, la Commission italienne d'armistice serait en réalité chargée de s'assurer de la destruction graduelle ou de l'enlèvement de tous les matériels de guerre, depuis les tanks jusqu'aux avions, voitures blindées et canons et qu'une fois les forces françaises de Syrie affaiblies, l'Italie envahirait le pays4. Ces rumeurs britanniques agitent les milieux locaux. La Commission italienne d'armistice se plaint de l'attitude britannique, qui cherche selon elle à préparer un mouvement favorable à un débarquement anglais dans les ports et dans les villes de la côte. Mais en réalité, la Commission italienne d'armistice tolère difficilement les contacts entre le

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haut-commissaire Puaux et le consul Havard, ainsi qu'avec des émissaires britanniques qui arrivent de Palestine5. Les critiques italiennes sont-elles justifiées? Les craintes d'une occupation italienne, l'inquiétude des officiers et des troupes françaises quant à leur avenir, la propagande britannique suscitent à nouveau parmi les Français du Levant la volonté de rejoindre la « dissidence» 6. Le haut-commissaire Puaux réagit et demande que la Commission italienne d'armistice ne prolonge pas son séjour au Levant afin d'éviter le ralliement des officiers français à la dissidence et au mouvement contrôlé par le général Catroux (qui sera nommé par de Gaulle délégué général de la France libre pour le Moyen-Orient le 14 novembre 1940 et résidant au Caire). Puaux tente aussi d'apaiser les craintes britanniques en expliquant que la Commission italienne d'armistice n'a pour mission ni de prendre possession du matériel ou des aérodromes ni d'occuper militairement le Levant et demande de cesser de propager des idées contraires aux intérêts de la France? La presse britannique poursuit néanmoins ses attaques contre la Commission italienne d'armistice. Selon le News Chronicle, « le monde islamique et arabe considère la question syrienne comme inquiétante. Il est actuellement hors de doute que la mission italienne qui se trouve à Beyrouth a l'intention de désarmer et de démobiliser les troupes françaises à l'exception de la légion étrangère qui pourrait le cas échéant servir aux puissances de l'Axe ». La presse britannique joue aussi la carte de l'unité arabe, chère aux nationalistes, pour lesquels l'occupation de la Syrie par l'Italie signifierait l'abandon des plans d'action en faveur de l'unité arabe. La Grande-Bretagne se fait également le porte-parole des idées des Syriens: ceux-ci sont décidés à empêcher les Italiens d'utiliser leur pays contre l'Egypte et le canal de Suez. On peut s'interroger sur l'instrumentalisation du concept syrien de l'unité arabe et de l'intégrité du territoire par la GrandeBretagne qui craint une attaque de l'Axe partant de la Syrie, en direction de la Palestine. En Italie, le général Pietro Pintor, président de la Commission italienne d'armistice, et qui contrôle la délégation dirigée par le général de Giorgis en Syrie, réagit à son tour. Il indique le 26 septembre 1940 que l'agitation anglaise s'exerce contre les puissances de l'Axe et contre le gouvernement français lui-même et que le gouvernement italien ne peut tolérer plus longtemps cette situation, dont la responsabilité revient au hautcommissaire. Celui-ci doit en effet faire respecter les clauses de l'armistice. Désapprouvant les contacts qu'il qualifie de « continuels» entre le consul anglais et le haut-commissariat, le gouvernement italien demande le remplacement de Puaux et l'expulsion du consul britannique de Beyrouth8. La position de Puaux est délicate. Il ne peut nier les faits qui lui sont reprochés par Pintor, et même s'il est tenté de faire front commun avec la Grande-Bretagne, il doit également obéir aux instructions de Paris, et faciliter la mission de la Commission italienne d'armistice.

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en Syrie et au Liban

L'Italie n'a de cesse de rappeler que l'attitude néfaste de la GrandeBretagne à l'égard de la Commission italienne d'armistice peut influencer la population locale et entraver la bonne marche de la mission. En novembre, Pintor réitère la demande du gouvernement italien de hâter le départ de Havard, de mettre en place des moyens techniques permettant de brouiller les émissions anglaises et d'instaurer une contre-propagande9. Puaux répond en rappelant les diverses mesures mises en œuvre pour lutter contre la « propagande britannique» : les émissions des stations de radiodiffusion du Caire, de Jérusalem et de radio Levant France Libre sont brouillées par les services du haut-commissariat et sont inaudibles dans les centres importants de la Syrie et du Liban et les nouvelles lancées par les Britanniques sur la situation au Levant font l'objet de démentis radiodiffusés et publiés dans la presselO. Par ailleurs, Sbrana signale le danger de réduire de façon trop importante les forces armées du Levant en cas de déclenchement d'une attaque britannique et souligne l'augmentation du nombre des partisans de de Gaulle parmi le personnel du haut-commissariat et parmi les officiers. Il évoque même une complicité évidente entre Puaux et les Britanniques et considère indispensable le rappel du haut-commissairell. Outre les critiques formulées à l'encontre de la Grande-Bretagne et du haut-commissaire Puaux, la Commission italienne d'armistice dénonce l'action des Français « dissidents» et « l'œuvre de propagande organisée et réalisée par le général Catroux, pour gagner à la dissidence les officiers et les troupes de l'armée française du Levant, propagande rendue plus dangereuse par le prestige dont semble jouir le général parmi les troupes syriennes autrefois sous ses ordres »12. La Commission italienne d'armistice déplore également l'œuvre de propagande nouvellement entreprise par la presse française du Levant, dont le ton lui paraît nettement anti-italien et partial13. En plus de ses missions militaires (autorisation de transport de troupes, d'armements) la délégation de la Commission italienne d'armistice constitue des comités d'assistance et de bienfaisance à Beyrouth, Tripoli, Damas et Alep. Ces comités sont dirigés et contrôlés par d'anciens consuls italiens, dont les fonctions font craindre une interaction dans les affaires politiques du Levant. À titre d'exemple, le comité d'assistance pour Damas est formé d'un membre de la délégation d'armistice, du directeur de l'hôpital italien, du directeur de la succursale du Banco di Rama, du directeur de l'école des garçons, de la directrice de l'école de filles, ainsi que de l'attaché au consulat général du Brésill4. Les comités s'efforcent en effet de satisfaire toutes les requêtes qui leur sont présentées, quelle que soit la nationalité du demandeurl5. Cette ouverture sociale et humanitaire s'accompagne d'un renouveau de l'influence des Italiens, plus particulièrement dans les milieux diplomatiques et religieux levantins. Au total, la sous-commission italienne d'armistice, entravée par le haut-commissariat et par les actions britanniques, apparaît être un échec. C'est ainsi qu'en décembre, Sbrana fait part à son ministre Ciano des

Le Levant, terre de l'Axe, terre franco-britannique

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demandes de la France de réduire la délégation italienne au Levant, sa présence n'étant plus considérée comme nécessaire, d'autant plus qu'elle encourage la « rébellion» arabe et la « propagande» britannique. Le général de Giorgis considère qu'il est au contraire du devoir de l'Italie de rester au Levant, car le départ de la Commission italienne d'armistice serait interprété comme le signe de la renonciation de l'Italie à s'investir au Proche-Orient, et encouragerait même les Arabes à préférer les Britanniques. Estimant que par sa présence, l'Italie a contribué à réduire la menace britannique et la propagande gaulliste et craignant que l'Italie soit remplacée par l'Allemagne si elle quitte le Levant, il plaide au contraire pour que les effectifs de la Commission italienne d'armistice soient non seulement maintenus mais renforcés16. Mais son discours ne convainc pas et la commission italienne est finalement rappelée en disgrâce à Rome en 194117. En même temps que la Commission italienne d'armistice est présente au Levant, l'Italie intrigue auprès des personnalités musulmanes en Europe et au Proche-Orient afin d'obtenir une place prééminente dans cette région. Dans ce but, elle sollicite l'avis de représentants religieux qui conseillent à l'Italie une coopération avec les pays arabes, en raison de leur voisinage dans la Méditerranée. Cette proximité géographique permettrait d'optimiser les possibilités de coopération efficace. En outre, après la guerre, la flotte italienne sera la plus forte, et les pays arabes seront les collaborateurs principaux de l'Italie, notamment lors des transactions commerciales. Les domaines politiques et culturels sont les deux autres secteurs dans lesquels une collaboration pourra s'effectuer. Dans cette perspective, les pays ennemis communs sont la Grande-Bretagne, la France, la Turquie et la Palestine, c'est-à-dire tous les pays qui peuvent être un frein à la future collaboration italo-arabe18. Quant au Mufti de Jérusalem Hajj Amin al-Husseini, réfugié à Bagdad, il demande à l'Italie des armes afin de soulever la Palestine et la Transjordanie contre la présence étrangère. Ciano soutient cette demande et propose que les armes passent par la Syrie19. Mais en même temps qu'ils se tournent vers l'Italie et lui font miroiter la possibilité de jouer un rôle au Proche-Orient, les Arabes sollicitent également l'Allemagne.

L'ALLEMAGNE

LIMITE SON INFLUENCE

A DES ACTIONS

DE PROPAGANDE

Le Reich souhaite aussi jouer un rôle au Proche-Orient, ou tout au moins y exercer une influence. Les liens d'amitié qui attachent l'Allemagne aux populations arabes sont constamment rappelés, dans la lignée déjà suivie pendant l'entre-deux-guerres. Des vœux sont ainsi formés pour la prospérité et le bonheur des peuples arabes et pour leur accès rapide à l'indépendance2o. Ces vœux sont d'ailleurs renouvelés par une déclaration commune de l'Allemagne et de l'Italie, suivant une proposition des Arabes transmise par

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le mufti de Jérusalem al-Husseini. Dans un communiqué diffusé par Radio Berlin et Radio Rome le 23 octobre 1940 et publié dans la presse le 5 décembre, les deux pays déclarent: « l'Allemagne et l'Italie reconnaissent l'indépendance des pays arabes et suivent avec intérêt et sympathie les efforts que fournissent les Arabes en vue de réaliser l'indépendance »21. Cette déclaration semble recueillir un certain écho: la presse allemande rapporte que de nombreux cercles arabes influents espèrent de l'Allemagne la liberté. Certains religieux arabes vont jusqu'à dire que d'après la volonté d'Allah, il n'y a qu'une puissance dans le monde et qu'un homme capables de sauver l'islam: le peuple allemand, ami fidèle du respect des droits et Hitler, qualifié de héros ayant tiré l'Allemagne de la détresse de la Grande Guerre pour en faire la première nation du monde. Par ailleurs, le statut de la France au Levant est vivement remis en cause, plus particulièrement sa politique non conforme à l'esprit du mandat confié par la SDN, ce qui aura pour conséquence de lui faire perdre toute influence en Syrie22.Par exemple, des informations d'origine allemande font état de la condamnation à mort d'agitateurs syriens par les tribunaux français du Levant et de l'effervescence qui en aurait résulté à Damas. Des pétitions auraient été adressées à ce sujet par divers groupements arabes au hautcommissaire Puaux et au général Weygand, ainsi qu'aux gouvernements égyptien et irakien. Dans un communiqué de presse, le Foreign Office qualifie ces nouvelles d'inventions et de propagande, ou tout au moins de déformation des faits, le consul Havard n'ayant jamais mentionné dans ses rapports de telles informations23. Cette propagande renforce la suspicion des populations syrienne et libanaise sur les intentions réelIes de la France. Ainsi, en février 1941, la Gazette de Francfort annonce que les Arabes attendent avec impatience que l'Allemagne les libère d'une tutelle étrangère néfaste. Et ce d'autant plus que les Syriens craignent que l'administration française ne s'oppose que faiblement à une intervention armée britannique, ce qui les ferait passer de la domination de la France à une autre domination. Les Syriens espèrent obtenir leur liberté et l'aide de l'Allemagne pour créer une fédération panarabe24. L'Allemagne se pose en championne de l'indépendance syrienne et souligne en particulier que la France n'a pas tenu ses promesses en 1936. Elle se réserve ainsi un accueil favorable auprès des populations dans le cadre d'une potentielle intervention au Levant, dont l'intérêt semble plus reposer sur des motifs économiques et stratégiques que sur l'indépendance des populations.

Le Levant, terre de l'Axe, terre franco-britannique
L'ANGLETERRE FRANCE »25 « EN GRAND DANGER PROVENANT DE LA CAPITULA nON DE LA

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La Grande-Bretagne s'inquiète des véritables intentions de l'Axe. La défaite française la plonge dans l'inquiétude: l'Axe va-t-il intervenir militairement au Levant, territoire qui lui servira de base pour couper les routes pétrolières et conquérir les pays sous contrôle britannique? Si l'on en croit François Charles-Roux, ambassadeur de France près le Saint-Siège, les Britanniques craignent les visées italiennes - dont la propagande avait été très soutenue pendant la période de l'entre-deux-guerres au Levant - et que le gouvernement français s'engage secrètement en faveur de l'Italie, mais ces craintes se révèlent être sans fondement. Charles-Roux attribue les soupçons britanniques à la présence de la Commission italienne d'armistice à Beyrouth26. Suite à l'acceptation de l'armistice par les autorités françaises du Levant, la Grande-Bretagne annonce se réserver le droit d'intervenir militairement au Levant, afin de préserver ses intérêts au Proche-Orient.

Dans un communiqué du 1er juillet 1940, soit deux jours avant Mers-elKébir, le gouvernement britannique présume que, au cas où l'Allemagne et l'Italie chercheraient à occuper le Levant, les forces françaises s'y opposeraient. Mais il déclare également qu'il ne pourrait permettre que la Syrie et le Liban soient occupés par une puissance ennemie, ni utilisés comme base d'attaque contre les pays du Proche-Orient, ni que ces territoires ne deviennent le théâtre de désordres susceptibles de constituer un danger pour la région. Le gouvernement britannique déclare en outre que les mesures qui pourraient être prises n'auront aucune influence sur le statut futur des territoires qui se trouvent sous mandat français27. L'évocation d'une intervention britannique au Levant ne manque pas de susciter la méfiance parmi les représentants français, même si les Britanniques assurent ne pas vouloir profiter de leur présence militaire pour s'ingérer dans les affaires de la région. Au consul Havard qui indique alors que son gouvernement désire vivement le maintien des relations entre les Etats du Proche-Orient sous contrôle britannique et le Levant et qu'aucune initiative pouvant porter préjudice à l'exercice du mandat français ne sera prise, Puaux répond qu'à toute attaque dirigée contre l'intégrité de la Syrie, il serait répondu par la force28. Ces échanges diplomatiques et la presse britannique de l'époque laissent entendre qu'une action militaire de l'Axe partant du Levant ne peut être exclue dès l'été 194029. Après l'échec, en septembre 1940, de la France libre appuyée par la flotte et l'armée britanniques à s'emparer de Dakar afin de rallier l'Afrique occidentale Française, la presse britannique s'exprime plus radicalement, et considère qu'il est du devoir de la Grande-Bretagne de se prémunir, même par des mesures radicales, d'une potentielle intervention ennemie. Ainsi, selon le Daily Sketch du 18 octobre 1940: « Nous vous avons laissé les navires de guerre français qui ont gagné Dakar nous glisser entre les

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La France dans les jeux d'influences

en Syrie et au Liban

doigts. [...] Allons-nous laisser le territoire sous mandat de Syrie, qui est vital, nous glisser aussi entre les doigts? Actuellement, l'Allemagne et l'Italie jouent avec le gouvernement syrien désorienté comme s'il était un saumon ferré. Bientôt, le moment viendra d'employer la gaffe. Et si l'Axe veut établir une base solide en Syrie, notre position en Méditerranée orientale sera définitivement aggravée. [...] Quand les navires étaient mouillés à Oran, et que nous craignions qu'ils ne devinssent des outils entre les mains de nos ennemis, nous avons agi. Ce fut à regret, mais ce fut prompt et radical. Pourquoi hésiterions-nous maintenant que nous sommes en présence d'un grand danger provenant de la capitulation de la France? »30. Tout au long de cette période, la Grande-Bretagne s'inquiète d'une invasion possible par l'Axe. Le seul fait d'évoquer en outre la possibilité du ralliement de la Syrie à l'Axe sous-entend que la Grande-Bretagne n'exclut pas cette possibilité. La Grande-Bretagne met également en place une active propagande contre l'Axe. Des tracts sont ainsi lancés par des avions britanniques dans les pays arabes qui se trouvent sous influence «de l'ennemi ou de Vichy». Rédigés en anglais, ils décrivent le paradoxe de l'Allemagne qui se prétend être l'amie des Arabes, et qui en réalité agit contre eux, citant des passages de Mein Kampf où ils sont considérés comme des êtres inférieurs, et insistant également sur le mépris allemand pour la religion musulmane: « Savez-vous que les Allemands pensent être les seuls élus et que toutes les autres nations ne sont aptes qu'à travailler simplement comme esclaves? [...] Nous, les Arabes, ne seront autorisés qu'à être des cantonniers, paysans et serviteurs. Savez-vous que selon les Allemands, seule une race de maître peut prospérer: les races inférieures doivent disparaître progressivement de la face de la terre? [...] Savez-vous que dans tous les pays qu'ils occupent, les Allemands remplacent progressivement le culte de Dieu par le culte de Hitler, et que sous la domination allemande, nous n'aurons pas la liberté de prier Allah ou de suivre les livres sacrés du Coran? »31. La propagande britannique tente ainsi de convaincre du double langage de l'Allemagne. Toutes ces interventions étrangères contribuent à abaisser le rôle et le prestige de la France au Levant, déjà entamés par la défaite de mai 1940, et suscitent son inquiétude.

L'INQUIETUDE

DES AUTORITES

FRANÇAISES

FACE A LA GRANDE-BRETAGNE

La France analyse les différentes raisons qui pourraient amener les Britanniques à une action contre les territoires du Levant sous mandat. Selon les autorités françaises, la Grande-Bretagne vise à ruiner le prestige de la France au Levant afin de s'y substituer. Divers exemples étayent cette analyse de la France sur les actions britanniques. Ainsi, le consul britannique à Beyrouth, Havard, considéré par le haut-commissariat

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français comme le plus actif parmi les consuls britanniques en poste au Levant, organise clandestinement dès juillet 1940 le transfert en Palestine d'officiers et de soldats français. Des facilités pour franchir la frontière sont accordées à tous ceux qui souhaitent déserter et se rallier à de Gaulle et des assurances de pouvoir conserver l'intégralité de leur solde, ainsi que leur grade et leur fonction sont données aux militaires de tous grades qui se rendent en Palestine. Des campagnes en faveur de la Grande-Bretagne sont effectuées par la presse du Moyen-Orient, par des tracts et des brochures rédigées en arabe et en français, attaquant le gouvernement du maréchal Pétain. Par exemple, La guerre et la diplomatie, revue paraissant à Jérusalem, énumère dès son numéro de juin 1940 les erreurs stratégiques imputées au commandement français, et notamment au général Weygand. La propagande britannique emprunte également la voie des radios de Londres, du Caire et de Jérusalem et lance des appels contre la France, pour la Grande-Bretagne et pour de Gaulle. Selon les autorités françaises, des agents libanais recrutés parmi les journalistes, les intellectuels et les chefs de tribu travaillent pour la Grande-Bretagne et sont rétribués par elle. Ces autorités se méfient également de la progression du mouvement gaulliste (notamment après le départ en Palestine en septembre du colonel de Larminat, chef d'état-major de Mittelhauser) et de ses répercussions probables sur le Levant. Parallèlement à l'action des agents britanniques, le mouvement en faveur du général de Gaulle se développe dans les milieux militaires et civils et prend une « tournure inquiétante », tentant même, selon la sûreté générale, de soustraire à la France, au besoin par la force, les pays placés sous son mandat32. La crainte, ancienne, d'un partage des Etats sous mandat, la Turquie s'emparant du nord de la Syrie, la Grande-Bretagne occupant le littoral méditerranéen et contrôlant les régions intérieures, perdure pendant cette période. En novembre 1940, Puaux envisage de déclarer aux Turcs et aux Anglais que la France n'a pas l'intention de céder aux Italiens ou aux Allemands des bases en Syrie et au Liban ou de les laisser s'en emparer33. La France craint également les convoitises des pays arabes voisins, en particulier celles de l'émir Abdallah de Transjordanie, soutenu par les Anglais, qui souhaiterait le trône de Damas, et celles des Irakiens qui voudraient voir la Syrie entrer dans le giron d'une patrie arabe dont Bagdad prendrait la tête. Au total, la France estime que la propagande britannique fait espérer aux Syriens la réalisation de leurs aspirations nationales, au sein d'une confédération arabe34. Enfin, l'administration de Vichy voit également la responsabilité de la Grande-Bretagne dans la mort du nouveau haut-commissaire Jean Chiappe. En effet, après avoir rappelé Puaux, jugé trop conciliant, la France nomme le 15 novembre 1940 un nouveau haut-commissaire, le préfet de police Chiappe. Mais l'avion de la compagnie Air France qui le transportait à Beyrouth pour prendre ses nouvelles fonctions est abattu le 27 novembre

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entre la côte de Sardaigne et la côte d'Afrique, probablement par un appareil de chasse britannique. Au moment de sa chute, l'avion français émet le message suivant: « SOS, suis mitraillé, feu, SOS ». Au même moment, deux porte-avions britanniques croisaient dans les parages; et un avion italien était descendu en flammes par la chasse britannique peu avant l'avion français. Laval proteste officiellement auprès du gouvernement britannique auquel il attribue cette action35. Un article du Giornale d'Italia, intitulé « l'assassinat comme moyen d'hégémonie »36, attribue la mort de Chiappe à un complot criminel de l'Intelligence Service, qui considérait Chiappe comme un fervent nationaliste anti-démocratique et anti-anglais, chargé d'arrêter et de repousser l'intrigue britannique en train de se nouer au Levant contre Vichy. Selon ce même article, le gouvernement de Vichy aurait reçu des avertissements sur le complot qui se préparait contre son envoyé, considéré à Londres comme dangereux pour les desseins britanniques. La BBC ne fait aucun commentaire sur la mort de Chiappe, mais rapporte que les milieux politiques estiment que la nomination de l'ancien préfet de police avait été spécialement demandée par les autorités allemande et italienne en raison des sympathies fascistes de Chiappe et du manque de souplesse de Puaux37. La radio britannique Daventry signale, quant à elle, que l'avion d'Air France n'a pas été abattu par les Britanniques mais par des appareils italiens et indique que des avions de chasse italiens, patrouillant au-dessus des eaux de Sardaigne, ont attaqué et endommagé un appareil ennemi d'un type qu'ils n'ont pu identifier38. A la mort de Chiappe, le général HenriFernand Dentz, qui a été en poste au Levant dans les années 1920, est nommé haut-commissaire le 7 décembre 1940. Ainsi, l'administration française du Levant considère la GrandeBretagne comme une menace. Mais contrairement à ce que l'on attendrait d'une administration vichyste, l'administration du Levant se montre également réticente aux directives de l'Axe en 1940. Au final, elle souhaite rester à l'écart de toute intervention, qu'elle soit anglaise, allemande ou italienne.

Le Levant, carrefour stratégique pour l'Allemagne
L'extension du conflit place le Moyen-Orient dans la situation stratégique d'un carrefour, tant pour l'Axe qui espère faire la jonction entre les théâtres d'opération ouverts en 1941 (Libye et Egypte, Balkans, puis Union soviétique et en particulier Caucase), que pour les Alliés, tributaires de la région pour leurs routes de communication. Par ailleurs, cette région productrice de pétrole, en particulier les puits de pétrole irakiens de Mossoul et de Bassorah, attise les convoitises.

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Le 20 janvier 1941, Hitler décide l'envoi en Libye d'un corps d'armée allemand pour soutenir son allié italien défait par l'offensive du général Wavell, commandant les troupes britanniques au Proche-Orient. Arrivé en Libye en février, l'Afrika Korps dirigé par Erwin Rommel reprend le terrain perdu par les Italiens et atteint la frontière égyptienne en avril. Ce succès foudroyant fait naître les ambitions allemandes au Proche-Orient: tandis que des révoltes anti-britanniques seraient fomentées dans les territoires de l'Empire britannique, et notamment en Irak, l' Afrika Korps prendrait le canal de Suez, artère principale de l'empire. Dans ce cadre, l'Allemagne étudie alors les possibilités d'intervention au Levant, par l'intermédiaire d'agents de renseignement venus enquêter sur le terrain. Son plan ainsi élaboré, le Reich sollicite l'autorisation de faire atterrir des avions sur les aéroports syriens, afin que ceux-ci rejoignent l'Irak, précipitant ainsi l'embrasement du Levant.

LA MISSION

DE VON HENTIG

ET DE ROSER

Après sa victoire de juin 1940, plutôt que de s'introduire directement dans le jeu syrien, l'Allemagne laisse à l'Italie le soin de défendre ses intérêts au Proche-Orient, par l'intermédiaire de la Commission italienne d'armistice, tout en plaçant près d'elle dès août 1940 un délégué allemand, Roser, qui prend alors contact avec diverses personnalités connues pour leurs penchants germanophiles et les incite à se mettre au service de l'Allemagne. En janvier 1941, le ministre allemand des Affaires étrangères von Ribbentrop souhaite envoyer Otto von Hentig évaluer sur place les possibilités d'une action allemande en Irak et en Syrie. La France de Vichy refuse initialement, von Hentig ayant déjà effectué pendant la Première Guerre mondiale des missions spéciales qui visaient à créer des difficultés aux Britanniques dans le Golfe Persique et aux confins Nord-Ouest des Indes. Mais, ne voulant pas donner l'impression qu'elle met de la mauvaise volonté à répondre aux exigences allemandes, la France de Vichy cède finalement devant l'insistance allemande et octroie à von Hentig un permis d'entrer au Levant valable pour deux mois39. Von Hentig arrive à Beyrouth le 12 janvier 1941, avec pour mission officielle d'étudier les problèmes économiques, et plus spécialement les intérêts allemands dans le Proche-Orient, ainsi que d'étudier les intérêts culturels du Reich au Levant. La France reste cependant sceptique sur le but réel de sa mission, son passé en Orient lui laissant penser qu'il ne s'en tiendra pas aux activités culturelles et économiques évoquées dans son programme40. Von Hentig et Roser, délégué allemand auprès de la Commission italienne d'armistice, poursuivent en réalité des buts politiques bien déterminés. Selon Emile Fauquenot, conseiller français auprès du gouvernement syrien, ils envisagent d'étudier la situation politique en Syrie,

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les activités des Britanniques, ainsi que les rellÙions existant entre les Français et les Britanniques au Levant. Ils enquêtent grâce aux nombreux contacts secrets entretenus avec des personnalités syriennes. Les renseignements obtenus leur permettront de mettre en place ultérieurement le programme politique de l'Axe en Syrie. Von Hentig apparaît ainsi comme l'homme de l'ombre de l'Allemagne, dirigeant officieusement les activités de la Commission italienne d'armistice à Beyrouth41. Les renseignements donnés par Fauquenot concordent avec les archives allemandes: les instructions remises à von Hentig sont effectivement de s'enquérir de la situation politique et militaire en Syrie et dans les territoires voisins, afin de déterminer si les Britanniques constituent une menace pour la Syrie. Von Hentig doit également déterminer si la France a les moyens de se défendre contre une attaque britannique et si le ralliement en faveur de de Gaulle se poursuit. Il doit enfin rassembler des données pouvant être utiles à la politique arabe de l'Allemagne42. Outre la situation politique, les deux délégués allemands s'intéressent au pétrole, à l'état des pistes du nord-est et du sud-est syrien, aux gisements, à la prospection pétrolière de l'Euphrate et de la Djézireh et aux importations venant d'Irak. Von Hentig et Roser logent à l'hôtel Métropole de Beyrouth où ils établissent de nombreuses relations avec les musulmans. Le 17 janvier, les deux délégués allemands accompagnés de notables musulmans se réunissent en présence du général de Giorgis, chef de la Commission italienne, afin d'organiser la propagande allemande dans le pays. Il semble qu'un accord selon lequel la propagande italienne s'exercerait au profit de l'Allemagne soit mis en place. Le 21 janvier, Roser et von Hentig sont invités par la Commission italienne à un grand dîner à l'hôtel de Normandie43. Le 25 janvier, ils reçoivent la communauté allemande de Beyrouth. Un film est projeté, représentant les opérations des divisions blindées allemandes, des convois de prisonniers français et les attaques aériennes sur l'Angleterre. À partir du 26 janvier, Roser et von Hentig entreprennent un grand déplacement à travers la Syrie. Ils arrivent le 27 janvier à Damas et séjournent à l'Orient Palace Hôtel. Un rapport de police signale que les deux délégués y rencontrent des nationalistes. Les bruits les plus divers sont colportés sur la mission des deux Allemands: ils auraient pour mission de contacter les notables du pays et de se renseigner auprès d'eux sur la solution qu'ils voudraient voir donner à la question syrienne, ou pour mission d'examiner sur place les mesures de défense et les travaux de fortification entrepris par les troupes françaises en vue de parer à toute agression éventuelle des Anglais, ou encore de se rendre compte de l'état des aérodromes, dans le cas où les aviateurs allemands en auraient l'usage. Tous les nationalistes espèrent que la venue des deux Allemands permettra de . 44 . trouver une so 1 utlOn au pro bl eme synen . ' Le passage de Roser et de von Hentig provoque une forte agitation dans les milieux politiques damascènes. Ils promettent en effet d'exercer

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toute la pression nécessaire sur le gouvernement français pour qu'un gouvernement nationaliste accède au pouvoir. Le général Dentz estime que la venue de von Hentig et de Roser est une conséquence directe de la propagande britannique dans les territoires français et que von Hentig, par les multiples contacts entretenus avec les notables musulmans du pays a donné une impulsion à l'activité des agents allemands. Les deux Allemands gagnent ensuite Alep, Hama, Lattaquié, Tripoli avant de regagner Beyrouth45. A Hama, von Hentig indique que la victoire allemande ne fait aucun doute et qu'elle apportera un ordre nouveau non seulement en Europe mais dans le monde entier. Il précise que la Syrie sera une nation indépendante, libérée de toute tutelle et que le Führer donnera aux Arabes la place qu'ils méritent dans le cadre des nations indépendantes. Il conclut en recommandant de résister aux Français, car la France est vaincue et doit être considérée comme telle, exhorte les Syriens à créer des désordres et des manifestations, et promet l'aide de l'Allemagne, en cas d'action de représailles de la France46. Le discours de von Hentig met en évidence le paradoxe de la situation des pays du Levant, placés sous un mandat dont l'organisme de tutelle, la SDN, n'existe plus. Pour von Hentig, le mandat doit donc disparaître, et la Syrie doit devenir indépendante. Il essaie également de propager l'idée que l'Allemagne n'a aucune visée coloniale sur ces pays et qu'elle nourrit à l'égard des Arabes des sentiments désintéressés. Enfin, von Hentig est à l'origine de nombreuses rumeurs qui favorisent le mécontentement des Syriens à l'égard de la puissance mandataire comme celle selon laquelle la France ferait installer au Levant 50.000 réfugiés français venus d'Alsace. Malgré le démenti officiel du hautcommissariat dans la presse, quelques écoles de Damas font grève pour protester contre l'arrivée de ces réfugiés. Par exemple, les professeurs Salahedine Bitar et Michel Aflak47seraient à l'origine du mouvement hostile à l'arrivée des réfugiés alsaciens. Ils estiment que la grève est nécessaire, pour mettre un obstacle à l'arrivée des familles françaises à Damas. À l'heure de la rentrée des classes le 8 février 1941, les élèves du lycée où enseignent les deux professeurs se rassemblent dans la cour de l'établissement pour déclarer la grève. Quelques-uns prononcent des discours violents à l'adresse des Français dont voici un passage: « nous sommes prêts à sacrifier notre avenir pour l'amour de la patrie et pour parer à l'arrivée des familles françaises en Syrie ». Ce mouvement gagne d'autres établissements, les élèves allant jusqu'à enfoncer la porte d'entrée d'un collège et faire irruption dans la cour. La police établit alors un barrage devant la porte de l'école où les grévistes restent enfermés. La grève prend finalement fin avec l'intervention de nationalistes syriens48. La grève se solde le 12 février au matin par l'arrestation de 16 jeunes, dont Il de moins de 20 ans. La responsabilité est attribuée à Roser et von Hentig, mais rien ne permet de supposer que les deux Allemands leur ont donné l'ordre de fomenter des troubles. L'objectif de cette mission allemande dépasse en effet