La France en Chine 1843-1943

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Le rescrit impérial de 1839 punissant le trafic de la consommation d'opium, et la fermeture du port de Canton, seul accessible aux "Diables de l'ouest", provoquent la première guerre de l'Opium. Vaincue, la Chine se voit imposer des traités. Année après année, civils, diplomates, militaires et missionnaires vivent au rythme des soubresauts d'un grand pays agité. Des archives diplomatiques et consulaires françaises permettent de redonner vie à ces cent années de péripéties de l'histoire de la Chine.
Publié le : vendredi 1 mars 2013
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EAN13 : 9782336660837
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La France en Chine (1843-1943)

sous la direction de
Jacques Weber et François de Sesmaisons

Xavier Antoinet, Yves Bachelier,
Hervé Barbier, Nicole Bensacq-Tixier.
Aude Biellmann, François Chabot,
Pascal Collineau, Christophe Dubois,
Frédérique Girard, Chris Guignet,
Jean-Marie Lasalle, Florence Perrais,
Virginie Plaud et Amaury Verron
ont également participé à cet ouvrage.

Le rescrit impérial de 1839 punissant le trafic et la consommation d’opium, et la
fermeture du port de Canton, seul accessible aux « Diables de l’ouest », provoquent
la première guerre de l’Opium. Vaincue, la Chine se voit imposer des traités et, avec
eux, légations, consulats, commerçants, pasteurs, prêtres, religieuses, soldats et
concessions territoriales.
Année après années, civils, diplomates, militaires et missionnaires vivent au
rythme des soubresauts d'un grand pays agité par des soulèvements, des révoltes, la
chute de l'empire et l’instabilité qui la suit. Tous sont confrontés à une
xénophobie souvent active, aux mandarins, aux sociétés secrètes, aux Seigneurs Sous la direction de
de la guerre, aLuxa na tioFnalristaes net acu Pear ti ceomnmu nisCte, …h Lia npréesence occidentale
imposée s’achève avec l’occupation japonaise et les humiliations qu’elle inflige. J. Weber et F. de Sesmaisons
Des archives diplomatiques et consulaires françaises permettent de redonner vie à 1843-1943
ces cent années de péripéties de l’histoire de la Chine, dont le souvenir n’est effacé ni à
Taiwan ni en République populaire.

La France en Chine
sous la direction de 1843-1943
Jacques Weber et François de Sesmaisons
Le rescrit impérial de 1839 punissant le trafc et la consommation
d’opium, et la fermeture du port de Canton, seul accessible aux
« Diables de l’ouest », provoquent la première guerre de l’Opium.
Vaincue, la Chine se voit imposer des traités et, avec eux, légations,
consulats, commerçants, pasteurs, prêtres, religieuses, soldats et
concessions territoriales.
Année après année, civils, diplomates, militaires et missionnaires
vivent au rythme des soubresauts d’un grand pays agité par des
soulèvements, des révoltes, la chute de l’empire et l’instabilité qui
la suit. Tous sont confrontés à une xénophobie souvent active, aux
mandarins, aux sociétés secrètes, aux Seigneurs de la guerre, aux
nationalistes et au Parti communiste, … La présence occidentale
imposée s’achève avec l’occupation japonaise et les humiliations
qu’elle infige. Des archives diplomatiques et consulaires françaises
permettent de redonner vie à ces cent années de péripéties de
l’histoire de la Chine, dont le souvenir n’est effacé ni à Taiwan ni en
République populaire.
Xavier Antoinet, Yves Bachelier,
Hervé Barbier, Nicole Bensacq-Tixier,
Aude Biellmann, François Chabot,
Pascal Collineau, Christophe Dubois,
Frédérique Girard, Chris Guignet,
Jean-Marie Lasalle, Florence Perrais,
Virginie Plaud et Amaury Verron
ont également participé à cet ouvrage.
ISBN : 978-2-336-29106-2
28 euros
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dir. J. Weber et F. de Sesmaisons
La France en Chine 1843-1943La France en Chine
1843-1943La France en Chine (1843-1943) a été édité en 1997 par les Presses académiques de
l’Ouest/Ouest Éditions et le Centre de Recherches en histoire internationale et atlantique
de l’Université de Nantes (CRHIA).
L'ouvrage portait le n° 24 dans la série Enquêtes et Documents.
Cette réédition a été mise à jour et complétée.
La couverture illustre les quatre piliers de la présence française :
la marine, l’armée, les consulats et les Missions.
• L’amiral Amédée Courbet (06.1827-06.1884), polytechnicien, Commandant en chef
de la flotte française en Extrême-Orient, meurt sur le cuirassé Bayard, d'où il dirigeait la
facile victoire navale du 29 août 1884 sur la Min près de Fou-Tcheou/Fuzhou au Fujian.
(Dessin in Paul BONNETAIN, L’Extrême-Orient, Paris, Librairies-Imprimeries réunies,
s.d., p. 385.)
• Chasseurs à pied français de l’expédition en Chine de 1858. (Histoire populaire
contemporaine de la France, Paris, Lahure, Hachette, 1866.)
• Consulat de Tien-tsin/Tianjin avant sa destruction complète par les Boxeurs début
1900. (Idem, p. 271.)
• Cathédrale du Sacré Cœur, Seksat, édifiée à Canton sur le modèle de Sainte-Clotilde
eà Paris VII par Mgr Guillemin des MEP à partir de 1862 en partie grâce à des subsides
de Napoléon III. (ArSMEP, Canton.)










© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-336-29106-2
EAN : 9782336291062Sous la direction de
J. Weber et F. de Sesmaisons
La France en Chine
1843-1943
L’Harmattan
Avant-propos

Les Chinois racontent une histoire que l’on pourrait résumer ainsi : une gre-
nouille, qui vivait heureuse dans son puits, rencontra un jour une tortue de mer.
Hospitalière, elle lui vanta les mérites de sa demeure, son eau agréable et sa mar-
gelle ensoleillée, et l’invita à s’y établir. Tentée par l’offre, la tortue se ravisa fina-
lement et expliqua à la grenouille que la vraie vie se trouvait dans les immensités
océaniques. La grenouille apprit ainsi que, hors de son puits, se trouvait le vaste
monde. « Il ne faut pas regarder le ciel du fond de son puits », conclut le proverbe.
Les Nantais ont très tôt tourné leurs regards vers les mers lointaines. Ils
es’intéressent à la Chine dès le XVIII siècle. Le commerce avec Canton est certes
insignifiant en comparaison du trafic triangulaire et des relations avec les Antilles,
mais les ventes de porcelaines suscitent un véritable engouement à Nantes au
temps de la Compagnie des Indes.
L’intérêt pour l’Extrême-Orient est essentiellement mercantile : Thomas Dobrée
fils (1810-1895) rassemble certes des œuvres d’art qui constituent les collections
echinoises du Musée Dobrée, mais on ne constate pas à Nantes au XIX siècle une
sensibilité sinophile comme à Paris, à Bordeaux et même à Rennes. L’historien de
l’art Marc Braud impute cette carence « à la force de l’esprit mercantile et au prag-
ematisme qu’il implique, chez les Nantais du XVIII siècle. Plus sérieusement,»
ajoute-t-il, « le fait que Nantes ne soit pas le siège d’une université est assurément
1 une des causes structurelles de cette faiblesse de l’intelligentsia à cette époque.»
L’ouverture à Nantes en 1986 d’un Centre d’archives diplomatiques a permis
aux jeunes chercheurs du département d’histoire d’embrasser le vaste monde. Les
fonds qui y sont conservés ont été rapatriés des consulats et ambassades français en
Europe, en Amérique, en Afrique et en Asie. Ils permettent d’étudier les divers as-
pects de la présence de la France dans le monde aux époques moderne et contem-
poraine. De nombreux travaux ont déjà été soutenus sur l’action culturelle, écono-
mique, politique et militaire de la France dans diverses parties du monde.
Les fonds chinois de ces archives, qui sont particulièrement riches, ont donné
lieu à une soixantaine de travaux de recherches. Ces études sont des apports non
négligeables à la connaissance historique, tant par la pertinence des problématiques
dégagées que par l’intérêt des conclusions. C’est la raison pour laquelle le dépar-
tement d’histoire de l’université de Nantes et le Centre de recherches en histoire in-
ternationale et atlantique ont décidé, dès 1997, de publier un ouvrage consacré à la
présence française en Chine de 1843, date de la fondation du premier consulat à
Macao, à 1943, année de la rétrocession des concessions.
Cette seconde édition de La France en Chine (1843-1943), revue et enrichie, est
augmentée de cinq nouvelles contributions. Bibliographie, chronologie, iconogra-
phie et notes ont également été améliorées.
Jacques WEBER


1 BRAUD (Marc), « Nantes et la Chine au dix-huitième siècle », in Voyages à la Chine,
1817- 1827, Nantes, Musée Dobrée, 1988, p. 8.
5

Avertissement

L’orthographe des citations est respectée, et la transcription en pinyin adoptée,
sauf pour quelques noms d’usage répandu, tels que Canton/Guangzhou, Nan-
kin/Nanjing, Pékin/Beijing ou Chiang Kai-shek/Jiang Jieshi/Jiang Zhongzheng
(1887-1975) et Sun Yat-sen/S n yì xi n (1866-1925).
Abréviations les plus utilisées :
AD.N : Archives diplomatiques de Nantes.
AD.QO : “ “ “ diplomatiques du Quai d'Orsay à La Courneuve.
ArCm : “ “ “ de la Congrégation de la Mission (Lazaristes).
ArGuéb : “ “ “ Guébriant aux MEP et à Saint-Pol-de-Léon (Finistère).
CAM : Conseil d’administration municipale à Shanghai.
CCC : Correspondances consulaires et commerciales avec le MAE.
COC : Corps [français] d’occupation en Chine.
CPC : Correspondances politiques et commerciales du MAE.
MAE : Ministère des Affaires étrangères françaises.
(S)MEP : (Société des) Missions étrangères de Paris, rue du Bac.
NS : Nouvelle série.
SCPF : Sacrée Congrégation de la Propagation de la Foi à Rome.

MINISTRES plénipotentiaires-LÉGATS de France :
MM. de Bourboulon (1860), Berthemy (1863), de Lallemand (1866), de Geof-
froy (1871), Brenier de Montmorand (1875), Bourée (1880), Patenôtre (1884),
Constans (1887), Lemaire (1888), Gérard (1894), Pichon (1898), Beau (1902), Du-
bail (1903), Bapst (1906), Jacquin de Margerie (1909), Conty (1913), Boppe
(1918), de Fleuriau (1922), de Martel (1924), Wilden (1929).
MINISTRES-AMBASSADEURS de France :
MM. Naggiar (1936), Cosme (1939-43), Pechkoff (nov. 1944), Meyrier (janvier
1946-1949) non remplacé jusqu’à la reconnaissance de La République populaire de
Chine de Maozedong (par la France du Général de Gaulle en …1964.
^ ^ ^ ^



Enfants chinois
au naturel.







(Annales des MEP,
janvier 1936).
6



Un siècle de présence française en Chine (1843-1943)

La Chine en 1840
eDans la première moitié du XIX siècle, la Chine reste fermée. Elle ne souhaite
pas commercer avec l’Occident dont les négociants se font les artisans de la domi-
nation politique et de la conquête militaire de leur pays. Elle veut éviter le sort de
l’Inde, victime de la rivalité des grandes Compagnies et finalement soumise à la
domination de l’East India Company. Les productions de l’Occident ne l’inté-
ressent d’ailleurs pas, ainsi que l’écrit sans ambages l’empereur Jiaqing à George
III en 1816 : « La Cour Céleste ne tient pas pour précieux les objets venus de loin,
et toutes les choses curieuses et ingénieuses de ton royaume ne peuvent non plus
1être considérées comme ayant une rare valeur.»
La Chine est un monde en soi, qui peut se suffire sans recourir aux produits de
l’étranger : c’est, écrit le lazariste Huc en 1844, « un pays si vaste, si riche et si va-
rié, que le trafic intérieur suffit surabondamment pour occuper la partie de la nation
2qui peut se livrer aux opérations mercantiles ».
eDepuis le milieu du XVIII siècle, seul le port de Canton est entrouvert aux Oc-
cidentaux, qui s’y procurent la soie, la laque, la porcelaine et surtout le thé. Les
conditions du commerce avec la Chine y sont fort peu satisfaisantes pour les
« barbares roux » : ils doivent se soumettre aux exigences des « firmes officielle-
3ment habilitées » qui composent le Cohong. Cette association, contrôlée par le vi-
4ce-roi des Liangguang et le superintendant des Douanes de Canton, a le monopole
du commerce avec les étrangers et fixe les prix. Enfin, d’énormes quantités
d’argent métal étant englouties dans ce nouveau « gouffre de l’Asie », les grandes
maisons anglo-saxonnes, désireuses d’équilibrer leur balance commerciale, se lan-
cent dans la contrebande de l’opium du Bengale ou de Turquie, écoulé clandesti-
nement dans les ports de la Chine méridionale.
e eLa Chine s’est également fermée aux missionnaires au XVIII siècle. Au XVII
siècle pourtant, les jésuites, à la suite de Matteo Ricci, avaient su se faire admettre
à Pékin, grâce à leurs connaissances scientifiques et surtout à leur politique
d’adaptation aux valeurs chinoises et aux rites confucéens. C’est précisément
l’opposition de Rome à cette stratégie apostolique et la condamnation des rites chi-
nois qui provoquèrent la fermeture de l’empire du Milieu à la religion catholique.
Aux yeux des mandarins, le catholicisme était une secte subversive, dont les lieux
5de culte violaient les « règles du vent et de l’eau » ou fengshui, et dont les adeptes,

1 Lettre de Jiaqing au roi George III, en réponse au refus de la mission de Lord Amherst
de se sou mettre au rite du koutou et de se prosterner devant l’empereur en 1816. Traduc
tion de VIS SIERE (A.), in Bulletin de Géographie historique et descriptive, 1895.
2 HUC (É.), L’empire chinois, Paris, Gaume, rééd. 1879, p. 154.
3 Cohong : équivalent cantonnais de gong hang, « maisons de commerce officielles ».
4 Liangguang : « les deux Guang », c’est-à-dire le Guangdong et le Guangxi.
5 En vertu des « règles du vent et de l’eau », l’habitat humain doit être en harmonie avec
7 qui prêtaient allégeance à un souverain étranger, le pape, ne pouvaient qu’être sus-
pects d’infidélité à l’empereur : de même qu’il n’y a qu’un seul soleil dans le ciel,
il ne peut y avoir qu’un seul souverain dans l’Empire du milieu.
Sous les empereurs Jiaqing (1796-1821) et Daoguang (1821-1851), le christianis-
eme fut persécuté : les terres léguées aux communautés catholiques au XVII siècle
furent confisquées, des chrétiens furent arrêtés, comme au Guizhou en 1815, et par-
fois mis à mort, et les églises furent fermées, la dernière, celle du Beitang, à Pékin,
en 1827. Totalement isolés, les quelque cent à deux cent mille catholiques disper-
sés dans tout le pays ne pouvaient plus compter que sur les rares prêtres la-zaristes
ou des MEP qui parvenaient à pénétrer clandestinement dans l’empire.
eFace à un Occident en expansion, la Chine s’en tient, au début du XIX siècle, à
son splendide isolement, imbue de la supériorité et de l’universalité de sa civilisa-
tion : « Sache, écrit Jiaqing à George III, montrer le fond de ton cœur et t’étudier à
la bonne volonté, et on pourra dire alors, sans qu’il soit nécessaire que tu envoies
annuellement des représentants à ma Cour, que tu marches vers la transformation
civilisatrice. C’est afin que tu y obéisses longtemps que je t’adresse cet ordre.»
De leur côté, les free traders anglo-saxons, débarrassés du carcan des compa-
1gnies à monopole et encouragés par l’orientation libérale de l’Angleterre, voient
dans l’immense Chine une source d’inépuisables profits, tandis que les congréga-
tions missionnaires, en plein renouveau en France, entendent diffuser parmi le peu-
ple chinois, qui y fut sensible au temps des jésuites, le message de l’Évangile. Frus-
trés par la fermeture et l’arrogance d’un pays qui offre de si belles perspectives,
marchands et missionnaires n’attendent qu’une occasion.

L’ouverture

Les Concessions
Cette occasion est fournie par le rescrit impérial de 1839, qui punit sévèrement
le trafic et la consommation de l’opium. Parce que le trafic de l’opium provoque
des désordres économiques, sociaux et politiques, « répugne au sentiment humain
2 et est en désaccord avec la Voie du Ciel » , le commissaire impérial à Canton, Lin
Zexu, fait détruire des milliers de caisses d’opium et décide finalement de fermer
au commerce occidental le seul port qui lui était jusque-là accessible.
La première guerre de l’Opium, que déclenche cette décision, est un désastre
pour la Chine, qui, par les traités de Nankin avec l’Angleterre le 29 août 1842, de
Wangxia avec les États-Unis le 3 juillet 1844, et de Huangpu (Whampoa) avec la
France le 24 octobre 1844, doit s’ouvrir au commerce occidental.
Ces traités abolissent le Cohong, limitent à 5 % les droits de douane contre
70 % auparavant et ouvrent cinq ports au commerce des Puissances : Canton, Fuz-
hou, Ningbo, Shanghai et Xiamen. Les commerçants européens ou américains
pourront s’y installer et y acquérir des propriétés. Ils y jouiront du droit
d’exterritorialité et ne seront, en conséquence, jugés que par leur consul, selon les
lois de leur pays et non celles, souvent expéditives, de l’empire.


la nature. Or, les édifices religieux catholiques ne tiennent pas compte de ces principes.
1 L’East India Company perd son monopole en 1833.
2 Let. de Lin Zexu à la reine Victoria (1839), in WALEY (A.), The Opium War through
Chinese Eyes, Londres, 1958.
8 Ces dispositions permettent à la France, qui a installé un consulat à Macao en
1843, d’ouvrir de nouveaux postes à Canton en 1845, à Xiamen (Amoy) en 1846, à
Shanghai en 1848, à Fuzhou en 1864. Ainsi naît un réseau diplomatique qui ne ces-
sera de s’étoffer. Nicole Bensacq-Tixier (p. 153) en décrit l’histoire complexe : des
agences, des vice-consulats et des consulats sont ouverts ou fermés en fonction de
la fluctuation des intérêts français dans le pays.
Quelques grands diplomates feront leurs premières armes en Chine, dont, dans
ela première moitié du XX siècle : Paul Claudel à Fuzhou, François Georges-Picot
à Chongqing, Alexis Léger à Pékin, ... D’autres, moins connus, vivent longtemps
en Chine, dont ils acquièrent une solide connaissance : c’est par exemple le cas
d’Ernest Frandon, dont l’activité à Fuzhou est analysée par Nicole Tixier (p. 171).
Hormis Pékin, siège de la légation, Tianjin et Shanghai, qui sont des postes im-
portants, c’est dans le sud que la représentation française sera toujours la plus den-
se. Avec l’extension de l’influence française en Indochine, la Chine méridionale, et
notamment le Yunnan, revêtent en effet un intérêt particulier.
Le droit de résidence des étrangers dans les ports ouverts est à l’origine des
1concessions. Le 29 novembre 1845, le daotai de Shanghai jette les fondements de
la concession britannique en délimitant de conserve avec le capitaine Balfour la
zone où les Anglais pourront devenir propriétaires et résidents : ces premières land
regulations, qui créent une enclave étrangère en terre chinoise, sont confirmées par
les conventions des 24 septembre 1846 et 27 novembre 1848 signées par le consul
Alcock. L’évêque Boone obtient le même privilège pour les résidents américains
en 1848. Enfin, une proclamation du daotai Lin fonde la concession française le 6
avril 1849. Elle est située entre les concessions anglo-saxonnes au nord, la ville
chinoise au sud et le Huangpu à l’est.

En 1854, Alcock propose de confier la gestion des trois concessions à un
conseil municipal élu par les propriétaires fonciers. Édan, consul de France, accep-
te. Dans un environnement incertain, la solidarité occidentale semble une question
2 3de survie : les révoltes du Petit Couteau et des Taiping rendent alors la région de
Shanghai peu sûre. Mais, la création d’un conseil unique devant entraîner la fusion,
les autorités diplomatiques choisissent finalement de préserver l’indépen-dance de
la concession française. Alors que la fusion des deux concessions anglo-saxonnes
donne naissance, le 31 mars 1862, à l’International Settlement, la France se dote
progressivement d’un régime autonome : entre 1862 et 1866, son organisation mu-
nicipale est achevée.
Commence alors l’affrontement des deux pouvoirs. L’autorité consulaire a le

1 Daotai : intendant responsable de l’administration de Shanghai.
2 La société du Petit Couteau, affiliée à la Triade, établit sa domination en 1853 et 1854
sur Shanghai et y proclame la restauration des Ming. Les insurgés, issus des milieux po-
pulaires, sont vaincus par l’armée impériale grâce au soutien des Occidentaux.
3 La révolte des Taiping agite la Chine de 1850 à 1964 et n’est matée, une fois de plus,
que grâce à l’intervention occidentale. Á Nankin, dont il a fait sa capitale, Hong Xiu-
quan pro clame la déchéance des Mandchous et l’avènement en sa personne d’une nou-
velle dy nastie. L’insurrection est essentiellement rurale, les Taiping préconisant une ré-
forme agraire égalita riste, qui ne sera d’ailleurs pas appliquée. Le mouvement, qui, à
bien des égards, se rattache aux sociétés antimandchoues et aux traditions populaires
et nationales, est influencé par le modernisme de l’Occident et par le christianisme :
Hong se prétend second fils de Dieu et égal au Christ.
9 monopole des relations avec l’administration chinoise, et, d’autre part, le conseil
d’administration municipale (CAM), composé des plus gros contribuables étran-
gers, qui établit le budget, fixe le taux des impôts et contrôle les services des Tra-
vaux publics et de la Police. Comme le montre Florence Perrais (p. 207), les Chi-
nois sont au centre de tous les conflits : alors que seules quelques familles étaient
établies sur la concession en 1849, le recensement de 1865 évalue leur nombre à 55
465. La révolte des Taiping, qui a provoqué un véritable exode vers les enclaves
étrangères, est à l’origine de cette spectaculaire croissance. D’abord inquiets, les
propriétaires fonciers voient finalement dans cette invasion une manne : ils prélè-
veront sur la population chinoise, qui, jusqu’en 1927, ne sera pas représentée au
CAM, les impôts qui alimentent leur budget. Dans les conflits qui opposent le
conseil aux contribuables chinois, le consul prend le plus souvent partie pour ces
derniers, plus par hostilité à l’égard des élus que par convictions philanthropiques.

Malgré l’inégalité des conditions sur la concession, les flambées de violence y
sont rares. La seule insurrection notable, en 1875, autour de la pagode Ningbo, a
d’ailleurs des raisons religieuses plus que des objectifs politiques. C’est que les
conditions de vie ne sont pas meilleures dans la ville chinoise, tant s’en faut.
À en croire les agents consulaires, les Chinois apprécieraient la qualité de la jus-
tice rendue sur la concession. Ils « se félicitent de la manière équitable dont nous
nous efforçons de rendre justice et […] considèrent comme la plus grande punition
1qui puisse leur être infligée, celle de les renvoyer à leurs propres mandarins.»
En avril 1869, à la suite d’accords tacites avec le daotai, une cour mixte est mi-
se en place : trois fois par semaine, le consul et le daotai, ou leurs délégués, siègent
au consulat de France.
Lorsqu’une affaire civile ou criminelle n’intéresse que des Chinois, le juge
français assiste aux débats, mais n’intervient généralement pas. Dans les affaires
chinoises mettant en cause la sécurité et l’ordre sur le territoire de la concession ou
dans les affaires mixtes entre Chinois et étrangers, les deux magistrats statuent «
suivant l’équité » : ils « peuvent appliquer, s’il est équitable de s’y référer, soit la
loi chinoise ou même la loi française ou encore soit telle loi étrangère
2qu’indiqueraient les règles du droit international privé sur le conflit des lois.»
Deux historiens de la concession française écrivent en 1929, époque où, il est vrai,
l’histoire est souvent militante et patriotique, que la cour mixte a rendu « d’inap-
préciables services, dont le moindre n’a pas peut-être été d’enseigner expérimenta-
3lement à la population chinoise ce qu’est vraiment la justice.»
Dans les années 1860, alors que les systèmes administratif et judiciaire de la
concession de Shanghai sont organisés, les intérêts français progressent ailleurs..

Les progrès des Missions
Les premiers traités inégaux autorisant les missionnaires à séjourner dans les
ports ouverts, les lazaristes, la SMEP et les jésuites reprennent pied en Chine.
Ceux-ci s’installent à Xujiahui (Zikawei), à l’extrémité ouest de la concession fran-

1 AD.N, Shanghai 166, Let. 233 du consul général au ministre de France, le 14. 1.1869.
2 AD.N, Shanghai 164, aide mémoire pratique d’équité à l’usage de la Cour mixte de la
con cession française, s.d.
3 MAYBON (Ch. B.) et FREDET (J.), Histoire de la concession française de Changhai,
Paris, Plon, 1929, p. 348.
10 çaise, où ils créent un observatoire météorologique. Le 28 décembre 1844, un édit
de tolérance de Daoguang permet aux catholiques chinois de pratiquer leur culte,
mais les traités sont une déception pour les missionnaires, qui ne peuvent séjourner
plus d’une journée hors d’un port ouvert et donc pénétrer à l’intérieur de l’empire.
Leur insatisfaction rejoint celle des taipan, chefs des grandes maisons de com-
merce, déçus par la stagnation des affaires et désireux d’obtenir l’ouverture des
ports du nord et des riches régions de l’intérieur. Une fois de plus, marchands et
prêtres attendent d’une intervention des Puissances de nouvelles concessions de la
Chine. Les demandes des diplomates français, anglais et américains en vue d’une
révision des traités de 1842-1844 ayant été repoussées en 1854, seule une nouvelle
guerre peut contraindre l’empire à s’ouvrir davantage.
Une offense au commerce, en l’occurrence la saisie à Canton de l’Arrow, accu-
sé de piraterie, et l’assassinat le 29 février 1856 du Père Chapdelaine , missionnaire
normand des MEP, permettent à la France et à l’Angleterre de déclencher la se-
1conde guerre de l’Opium. Elle reste marquée par la victoire du général Cousin-
Montauban à Palikao et par le sac du Palais d’Été à Pékin. Victor Hugo dénonce la
profanation par « deux bandits [France et Angleterre] de ce « splendide et formida-
ble musée de l’Orient [que] tous les trésors de toutes nos cathédrales réunies n’éga-
2leraient pas.»

Les traités de Tianjin (27 juin 1858) et Pékin (21 octobre 1860) autorisent les
Puissances à ouvrir des légations à Pékin et obligent la Chine à créer un Bureau des
3Affaires étrangères, le zongli geguo shiwu yamen ou, plus simplement, zongli ya-
men. Onze nouveaux ports sont ouverts, dont Tianjin et, sur le Yangzi, Zhenjiang,
4Nankin et Hankou. La France ouvre une concession à Tianjin dès 1861, ainsi qu’à
Canton, puis une autre en 1866 à Hankou. Les bateaux étrangers peuvent désor-
mais remonter la plus grande partie du Yangzi, et l’intérieur du pays est, en vertu
de l’article 13 du traité de Pékin, ouvert aux missionnaires.
Tandis que les missionnaires protestants opèrent dans les ports et centres ur-
bains, Shanghai pour la China Inland Mission et les presbytériens, Canton pour la
London Missionary Society, les congrégations catholiques œuvrent davantage en
milieu rural : la SCPF romaine a confié à la SMEP la Mandchourie au nord, les
Marches tibétaines, le Sichuan, le Yunnan et le Guizhou au sud ; aux jésuites le
Zhili et aux dominicains le Fujian. Des franciscains, des augustins, des Pères des
Missions de Milan sont à l’œuvre dans les provinces centrales du Henan, du Hubei
et du Hunan. Les lazaristes exercent leur apostolat au Jiangxi, au Zhejiang et au
Zhili. Les franciscains, présents dans le centre, évangélisent également les provin-
ces septentrionales du Shandong, du Shanxi et du Shaanxi.
En 1865, 164 missionnaires catholiques sur 204 sont français, soit 80,4 %.
Vers 1885, on compte environ 600 missionnaires catholiques dans toute la Chi-
ne, la plupart français, ainsi que 335 prêtres chinois pour un demi million de catho-

1 Voir BOURGERIE (R.) et LESOUEF (P.), Palikao (1860). Le sac du Palais d’Été et la
prise de Pékin, Paris, Economica, 1995.
2 Let. de V. Hugo au capitaine Butler du 25 nov. 1861, in WANG (N.), YE XIN et WANG
LOU, Victor Hugo et le sac du Palais d’Été , Indes savantes/You Feng, 2003, p. 10.
3 Bureau d’administration générale des affaires avec tous les pays.
4 Cinq autres ports seront ouverts par la convention de Zhifu, obtenue par les Britanniques
en 1876, dont 2 sur le Yangzi : Wuhu (Anhui) et Yichang/Itchang (Hubei).
11 liques. En 1898, les quatre-vingt-cinq prêtres étrangers qui évangélisent le Sichuan
sont tous français. À la même époque, les missionnaires protestants sont plus nom-
breux, environ un millier, mais leur apostolat est un échec : on ne compte que 30
000 convertis. Comme en Inde, les Églises réformées déploient d’énormes moyens
pour de piètres résultats.
Les relations des missionnaires catholiques avec les mandarins et le peuple sont
difficiles. Imposés par les canons des Puissances, les missionnaires rappellent aux
Chinois l’humiliation et l’abaissement de leur pays. Leur prétention à traiter d’égal
à égal avec le mandarin et leurs revendications sur les biens et propriétés de la
première Église de Chine exaspèrent. Dans l’euphorie de l’ouverture, leur
« triomphalisme » est durement ressenti par une population qui, imbue de la supé-
riorité et de l’universalité de sa civilisation, accepte mal que les Barbares se
conduisent chez elle comme en pays conquis : à Canton, la cathédrale est construi-
te, au lendemain des guerres de l’Opium, là où quelques années auparavant se dres-
sait le yamen du vice-roi. À Tianjin, un temple confucéen est rasé pour faire place à
Notre-Dame-des-Victoires et, à Pékin, la nouvelle cathédrale domine orgueilleu-
sement la Cité interdite. Dans les campagnes, l’interdiction faite aux néophytes de
pratiquer des rites confucéens et de verser des contributions superstitieuses expli-
que aussi les progrès de la xénophobie et de la propagande antichrétienne.
Les mandarins et les sociétés secrètes sont à l’origine des violences qui se mul-
tiplient après la seconde guerre de l’Opium. C’est à un lettré du Hunan qu’est dû le
Bixie jishi ou Exposé authentique destiné à éliminer l’hétérodoxie, qui appelle les
Chinois à constituer des milices et à chasser les missionnaires, corrupteurs de
l’ordre social et politique. Certains libelles et caricatures ne font pas dans la nuance
: le Christ est représenté par un porc et les Chinois convertis par des chèvres.
Les missionnaires sont décrits comme des êtres pervers menant une vie sexuelle
dissolue. Leurs orphelinats sont particulièrement suspects : les prêtres sont accusés
d’enlever et de tuer des enfants afin de fabriquer des philtres et des élixirs avec
leurs yeux et leurs organes. Dans un tel contexte, les flambées de violence se mul-
tiplient. Entre 1860 et 1869, pour trente-trois incidents répertoriés, on compte trois
missionnaires et cent trente catholiques massacrés. Les faits les plus graves ont lieu
à Tianjin en 1870, où l’orphelinat de Saint-Vincent-de-Paul est la cible des Chinois
: on déplore la mort de vingt-et-un Occidentaux, dont le consul de France et dix re-
ligieuses. Des violences aussi graves se produisent en 1891 dans la vallée du
Yangzi. Tous ces conflits entraînent l’intervention de la France.

Le protectorat
La France est en effet le seul pays à qui les traités de 1858 et 1860 reconnais-
sent un droit de protection des catholiques. Outre ses propres missionnaires, elle
protège donc ceux des autres nations catholiques. Chris Guignet (p. 31) a étudié
l’exercice du protectorat dans les provinces du Henan, Hubei et Hunan, évangéli-
sées par des lazaristes ou des franciscains italiens, et par des augustins espagnols. Il
montre que le protectorat est, pour la France, un moyen d’exercer une forte in-
fluence politique en Chine. Les diplomates français adoptent cependant, entre 1860
et 1885, une politique conciliante, qui contraste avec l’intransigeance de la plupart
des vicaires apostoliques. Les indemnités réclamées par les Missions en compensa-
tion des dommages subis sont à la charge de la population locale et contribuent à
exacerber sa xénophobie.
12 La France durcit sa position à la fin du siècle, non pas tant en raison de sa vic-
toire sur la Chine en 1885 que pour affirmer son protectorat, menacé par les préten-
tions de l’Allemagne, de l’Espagne et de l’Italie. Le protectorat est également
contesté en France à partir de 1905. Ses détracteurs soulignent les contradictions du
gouvernement, anticlérical à l’intérieur et protecteur de la religion en Chine. Mais,
parce que les missionnaires sont « les signes avant-coureurs de l’influence françai-
se [ouvrant] une voie morale et politique autant qu’une voie d’expansion économi-
que et commerciale », le protectorat est maintenu et défendu contre les empiète-
ments étrangers.
Alors que les anticléricaux eux-mêmes y restent attachés, un missionnaire des
MEP, Jean de Guébriant, dont François de Sesmaisons retrace le parcours (p. 77),
doute de son efficacité et de son avenir.

Une contribution française à la modernisation de la Chine
Les atteintes portées par les Occidentaux à la souveraineté et à l’organisation
sociale de la Chine, ainsi qu’à certains principes confucéens, suscitent une timide
réaction dans les milieux lettrés. Au lendemain des traités de Tianjin et Pékin,
émerge une classe politique nouvelle, pragmatique, qui, sans renier les valeurs du
confucianisme, entend recourir à l’assistance scientifique et technique de l’Occi-
dent, à l’instar du Japon du Meiji, qui a su se moderniser en s’ouvrant à l’Occident
sans pour autant renoncer à ses fondements politiques, sociaux et culturels.
Ces modernistes sont des Chinois, qui ont révélé leur valeur dans la répression
de l’insurrection Taiping et à qui la dynastie mandchoue a dû accorder une place
dans les hautes sphères gouvernementales. La politique de Zeng Guofan, Li Hong-
zhang et Zuo Zongtang, promoteurs du Ziqiang ou Renforcement et du Yangwu,
« gestion à l’occidentale », peut être résumée par la formule Zhong xue wei ti xi xue
wei yong, « le savoir chinois pour fondement, la science occidentale comme
moyen ». En application de ces principes, ils font traduire des ouvrages occiden-
taux en chinois, financent des compagnies de navigation et des sociétés industriel-
les et font appel à des techniciens européens.
Christophe Dubois (p. 91) décrit l’œuvre considérable des ingénieurs français
qui, dans le cadre de cette politique de coopération, ont réalisé l’arsenal de Fuzhou,
au Fujian, et doté la Chine d’une flotte de guerre moderne. La guerre franco-
chinoise de 1884-1885 porte un rude coup à cette entreprise en même temps qu’au
yangwu et à ses promoteurs, qui avaient misé sur le consensus avec les Puissances :
l’un des hauts faits du conflit est le bombardement, sur ordre de l’amiral Courbet,
de l’arsenal réalisé par les ingénieurs français. (Se reporter p. 94-98).

Le break-up of China

La Chine du sud, chasse gardée de la France
Par le traité de Tianjin du 9 juin 1885, la Chine renonce à ses droits sur
l’Annam et le Tonkin et s’engage à s’adresser en priorité à des sociétés industriel-
les françaises lorsqu’elle décidera de doter le Yunnan de lignes ferroviaires. Le
traité de commerce du 25 avril 1886 et la convention du 26 juin 1887 confirment
l’ouverture du Yunnan aux intérêts économiques français : les négociants français
peuvent s’installer à Longzhou, Manhao et Mengzi, où un consulat sera ouvert.
Ils bénéficient d’une réduction de trois dixièmes à l’importation et de quatre
13 dixièmes à l’exportation sur le tarif général, limité à 5 % depuis le traité de Nankin
du 29 août 1842.
La victoire de la France, qui s’est heurtée à une résistance patriotique des Chi-
nois et a subi des revers (Langson au Tonkin), n’est pas totale et les traités ne sont
pas accablants pour la Chine : la France n’a obtenu ni nouvelle concession ni in-
demnité et son monopole sur les chemins de fer du Yunnan est hypothétique.
Néanmoins, le règlement de la guerre de 1884-1885, qui annonce le break-up de
1898, revêt pour la France un intérêt particulier. Il fait du Yunnan l’arrière-pays de
l’Indochine et la voie d’accès à la Chine du sud.
La défaite de 1894-1895 face au Japon et le traité de Shimonoseki (17 avril
1895) ont des conséquences plus graves pour la Chine, vaincue par un pays consi-
déré comme inférieur, à qui elle doit faire d’importantes concessions aux dépens de
sa souveraineté. La guerre sino-japonaise aiguise les appétits des Puissances, qui se
lancent dans une course aux « avantages particuliers » et exigent des compensa-
tions lorsqu’une rivale a obtenu gain de cause. C’est le break-up of China, le
« dépècement ». Lord Salisbury a beau affirmer : « There is room in Asia for all of
us », les Puissances entrent dans une ère de compétitions et de rivalités.

Dans cette « bataille des concessions », la France ne reste pas inactive. La
convention du 20 juin 1895, outre une avantageuse rectification de frontière au
Laos, accorde aux Français, de préférence aux ressortissants des autres Puissances,
l’exploitation des mines du Yunnan, du Guangxi et du Guangdong et ouvre à son
commerce deux nouvelles villes du Yunnan, Hekou et Simao. Le 5 juin 1896, les
espérances nées du traité de Tianjin de 1885 trouvent un début de concrétisation :
la société Fives-Lille, qui a construit la ligne de chemin de fer de Hanoi à Langson,
est autorisée à la prolonger jusqu’à Longzhou au Guangxi.
Cette société appartient à la mission de l’industrie française, qui s’est constituée
au lendemain de la guerre franco-chinoise dans le but d’obtenir de Pékin des mar-
chés et des chantiers. La mission est soutenue par de puissantes banques, notam-
1ment le Comptoir d’es-compte de Paris.
Un accord ultérieur du 12 juin 1897 accorde aux Français l’extension jusqu’à
Nanning de la ligne du Guangxi. Le 10 avril 1898, la France obtient le prolonge-
ment de la ligne Hanoi-Lao Cai jusqu’à Kunming (Yunnan-fou), la capitale du
Yunnan. Un avenant du 29 octobre 1903 stipule qu’elle pourra faire garder la ligne
du Yunnan par une milice encadrée par des Européens : c’est un nouvel empiète-
ment sur la souveraineté chinoise. Longue de 454 kilomètres en territoire chinois,
2la ligne française du Yunnan est construite entre 1904 et 1910.
« Le coût de cet investissement -243 millions de francs dont 165 pour la section
chinoise- le positionne en tête de tous les placements financiers français en Chi-
3ne.» Dans l’esprit des Français, cette ligne, qui a le mérite d’ouvrir le Yunnan à

1 Des syndicats étrangers poursuivent les mêmes objectifs que la Mission : un syndicat
a llemand unit la Diskonto-Gesellschaft, la Deutsche Bank et Krupp. Deux syndicats amé-
ricains sont sur les rangs au moment du break-up : l’un est patronné par Vander bilt et
l'autre par des banques de Chicago [BASTID, BERGÈRE et CHESNEAUX , La Chine de la
guerre franco-chinoise à la fondation du PCC, 1885/1921, Paris, Hatier, 1972, p. 28].
2 Voir notamment BRUGUIÈRE (M.), Le chemin de fer du Yunnan, Paris, 1963, 102 p.,
tiré à part de la Revue d’histoire diplomatique.
3 MERCIER (F.), Vichy face à Chiang Kai-shek…, Paris, L’Harmattan, 1995, p. 21.
14 1leur commerce, doit être prolongée jusqu’à Chongqing.
En 1898, en réponse à l’implantation allemande au Shandong, la France confor-
te ses positions dans l’extrême sud : les 15 mars et 10 avril, elle obtient du gouver-
nement de Pékin l’engagement qu’il ne cèdera à aucune autre Puissance des terri-
toires dans les trois provinces méridionales, ainsi que dans l’île de Hainan. C’est la
reconnaissance par la Chine d’une zone d’influence française.
Le 27 mai, la France occupe un territoire de 800 km2 englobant les petites îles
de Donghai et Naozhou, et le nord-est de la péninsule de Leizhou, à l'ouest du
Guangdong, dont la ville de Zhanjiang, renommée Fort-Bayard. Le 16 novembre
de l’année suivante, l’empire lui cède ce Kouang-Tchéou-Wan/Guangzhouwan par
un bail de quatre-vingt-dix-neuf ans avec possibilité d’y entretenir une garnison et
d’y établir une station navale. Occupé par moins de cent quatre-vingt mille habi-
tants, ce territoire, qui se voulait base avancée de drainage des exportations de la
Chine du sud, ne connaîtra jamais l’essor commercial espéré, en raison notamment
de la proximité et du dynamisme concurrentiels de Hong Kong.

La France, qui conforte ses positions dans le sud, ne néglige pas pour autant les
autres régions. Ses banques sont très présentes sur le marché chinois, soit qu’elles
financent de grandes réalisations comme les chemins de fer, soit qu’elles consen-
tent des prêts à un État aux abois. Elles agissent souvent en association avec leurs
homologues de pays alliés. Le 6 juillet 1895, des banques françaises associées à
des banques russes accordent un prêt de cent millions de taëls (plus de quatre cent
millions de francs) à 4 % d’intérêt au gouvernement chinois qui doit payer une
lourde indemnité au Japon.
La Banque russo-chinoise, fondée en décembre 1895 afin de financer les tra-
vaux du Transmandchourien, est certes dirigée par des Russes, mais les capitaux
sont fournis par sept banques françaises. Celles-ci placent des actions de la Com-
pagnie du Chemin de fer de l’Est chinois, accréditée par le gouvernement impérial
le 8 septembre 1896.
La construction de la ligne Pékin-Hankou, qui doit devenir l’une des artères vi-
tales du pays, suscite les convoitises de toutes les Puissances. En mai 1897, le gou-
2verneur général des Lianghu, Zhang Zhidong, tranche en faveur d’un « petit pays
d’Europe », en l’occurrence la Belgique. Le consortium bancaire, qui bénéficie du
contrat du 27 juillet 1897, est en réalité franco-belge. C’est un incontestable succès
pour les intérêts français, qui n’ont pas renoncé à concurrencer la Grande-Bretagne
en Chine centrale. La ligne Pékin-Hankou sera achevée en 1906.
Malgré ces succès, les investissements français restent inférieurs à ceux des au-
tres Puissances. En 1914, ils approchent les deux cents millions de dollars, mais
ceux du Japon dépassent cette somme, ceux de l’Allemagne et de la Russie frisent
les trois cents millions et ceux de la Grande-Bretagne sont supérieurs à six cents
millions. Les États-Unis, avec cinq ante millions, sont en retard sur l’Europe.
Malgré la modestie de ses apports, la France se fait une place en Chine grâce au
dynamisme de ses groupes financiers davantage que par son commerce.

1 En 1914, la Banque industrielle de Chine sera sollicitée par le gouvernement chinois
en vue d’un prêt de six cents millions de francs destiné à la construction du Chinyu, le
che- min de fer de Kunming à Chongqing, mais la guerre empêchera la réalisation de
cette liaison Tonkin-Sichuan par le Yunnan.
2 Lianghu : les « Deux Hu », c’est-à-dire Hubei et Hunan, encore appelés Huguang.
15 La Belle époque de la domination occidentale

Les humiliations infligées par le Japon et les Puissances suscitent en Chine une
réaction des modernistes, conduits par Kang Youwei, Liang Qichao et Tan Sitong,
partisans d’une « occidentalisation intégrale ». L’empereur Guangxu les ayant ap-
pelés au pouvoir, ils multiplient les réformes à partir de juin 1898, modernisant
l’administration, la justice et l’armée, créant des écoles, fondant l’université de Pé-
kin et stimulant le commerce. Les conservateurs, conduits par l’impératrice douai-
rière Cixi, et l’armée mettent fin à cette expérience des Cent Jours, le 21 septembre
1898. Kang Youwei et ses amis ont échoué par manque de soutiens dans le pays et
même dans les hautes sphères de l’administration impériale.
Les Yihetuan, Milices de justice et concorde, plus connus sous le nom de
Boxers ou Boxeurs, ont, au contraire, une assise populaire. D’abord hostiles aux
Mandchous, comme les autres sociétés secrètes, leur commune aversion des Occi-
dentaux et leur désir de mettre un terme aux empiètements des Puissances les rap-
prochent de la cour en 1899. Les violences qu’ils déclenchent en 1898 contre les
missionnaires et leurs convertis, qui dépassent celles de 1870 à Tianjin et de 1891,
le long du grand canal et dans la vallée du Yangzi, et, surtout, le siège des légations
provoquent la réaction des Puissances et l’écrasement final des Boxeurs. Le Corps
expéditionnaire français a largement contribué à la répression : on compte 15 000
soldats français dans le Zhili, à la fin de l’insurrection, selon Amaury Verron.

Le Protocole des Boxers du 7 septembre 1901 accentue l’emprise des Puissan-
1ces : soumise à une indemnité de 450 millions de taëls, payable en or en trente-
neuf annuités, la Chine doit accepter que les revenus des Douanes soient versés à
un consortium de banques étrangères, dont fait partie la Banque de l’Indochine.
Après prélèvement des sommes dues, le consortium restitue le « surplus » au gou-
vernement impérial. L’indépendance de la Chine est également mise à mal par la
mainmise européenne sur des administrations : les Français Piry et Picard-Destelan
assurent la gestion des Postes, tandis que les Britanniques contrôlent les Douanes.
Les accords de 1901 sont à l’origine d’une occupation militaire de la Chine par
les Puissances. La Brigade française d’occupation, qui prend très vite le nom de
Corps d’occupation de Chine ou COC, peut compter jusqu’à 1 700 hommes. Il a
notamment pour rôle la protection des Missions, la garde de la légation et la défen-
se d’un secteur de la voie ferrée reliant Pékin à la mer. La soumission des Boxers
étant suivie d’une relative accalmie, il intervient fort peu, sauf en 1910 lorsqu’il ai-
de l’armée des Qing à mater une révolte antifiscale au Shandong.
Amaury Verron (p. 139) explique que, comme la légation, le COC entretient
également, avant la Révolution de 1911, d’excellents rapports avec les républicains
2du Tongmenhui, fondé par Sun Yat-sen en 1905. La stabilité des Qing intéresse
certes la France, mais la prudence politique impose d’entretenir de bonnes relations
avec une opposition forte dans le Sud et à qui le délabrement impérial peut à tout
moment permettre d’accéder au pouvoir. Après la Révolution, le corps diplomati-
que et les forces d’occupation se rallient à la République et au général Yuan Shikai

1 Soit 1 750 millions de francs-or.
2 Le Tongmenhui ou Ligue jurée, fondé en 1905, soutient les Trois principes du peuple ou
Sanjinzhuyi, exposés par Sun Yat-sen : indépendance (nationalisme), souveraineté du
peuple (démocratie) et bien-être du peuple. Il annonce le Guomindang.
16 (1859-1916) plutôt qu’à Sun Yat-sen, tandis que les milieux financiers occidentaux
et nippons lui apportent les fonds qui lui font cruellement défaut.
En 1910, s’est esquissé un consortium financier international réunissant des
1banques anglaises, américaines, allemandes et françaises : c’est la fin des âpres ri-
valités du break-up et le début d’une coopération, qui donne ses premiers résultats
en avril 1911, date à laquelle le consortium obtient le financement des chemins de
fer de Chine centrale. En juillet 1912, le consortium est élargi aux Japonais et aux
Russes : Yuan Shikai ne peut plus échapper aux exigences du monopole ainsi créé.
L’ « emprunt de réorganisation » qu’il contracte le 27 avril 1913 se monte à 25
millions de £ et est remboursable sur les revenus des douanes et de la gabelle.

Une politique commerciale et des résultats insignifiants

Le changement de régime ne contrarie pas les intérêts des Puissances. L’âge
d’or de la présence occidentale en Chine, commencé en 1901, se poursuit après
1911. Le commerce de la Chine est dominé par la Grande-Bretagne, dont la part est
de 85 % en 1871 et de 60 % encore en 1900. Celle de la France est infime, de
l’ordre de 5 %, malgré les efforts de certains consuls comme Frandon qui multiplie
les initiatives pour développer le commerce français. Les provinces méridionales -
Guangxi, Guangdong et Yunnan - sont des exceptions.
Virginie Piaud rappelle la dépendance du budget de l’Indochine à l’égard de
l’opium importé du Yunnan, où la culture du pavot a été introduite sous Daoguang.
Elle s’est répandue dans des provinces voisines à partir de 1880, encouragée par le
gouvernement impérial, soucieux de mettre fin au désastreux déséquilibre de sa ba-
lance commerciale résultant des importations d’opium. Pour l’Indochine, l’opium
yunnanais présente un triple intérêt : il alimente la Régie de l’opium, principal
pourvoyeur du budget de la colonie ; avec les revenus qu’ils tirent de la vente de la
drogue, les Yunnanais achètent des productions indochinoises, par exemple des fi-
lés ; enfin, ce commerce assure un fret à la ligne Hanoi-Lao Cai-Kunming.
Au lendemain de la révolte des Boxers, la France envoie des canonnières sur le
Yangzi avec une double mission. Hervé Barbier (p. 127) évoque une stratégie dé-
fensive, visant à protéger les Français, notamment les Missions, et une stratégie of-
fensive : les marins sont chargés d’effectuer des relevés hydrographiques et de
trouver une voie fluviale reliant le riche Bassin Rouge à Kunming, elle-même liée
au Tonkin par le rail. Il s’agit de devancer les Britanniques, qui envisagent de relier
la Birmanie au fleuve Bleu, et d’élargir la zone d’influence française en Chine mé-
ridionale. La voie fluviale espérée n’existant pas, ces projets tourneront court.

e Au début du XX siècle, la France tente d’avoir une politique commerciale en
Chine. Á Shanghai, grande métropole économique de la Chine, le conseil munici-
pal a aussi une politique. Jean-Marie Lasalle (p. 219) décrit une véritable « révolu-
tion urbaine » entre 1885 et 1910, dont l’objectif est de faire de la concession une
vitrine du commerce français : il s’agit, par des réalisations spectaculaires, de de-
vancer les Anglo-Saxons et de convaincre les Chinois de la qualité de la technolo-
gie française et de la puissance économique de la France. La concession est dotée

1 La Banque de l’Indochine représente les intérêts français dans le consortium, dont sont
membres la Deutsche Asiatische Bank, la Hong Kong and Shanghai Banking Cor pora-
tion, la Banque russo-asiatique, la Yokohama Specie Bank et des banques de New York.
17 de l’eau courante en 1885, d’un éclairage public à l’électricité dès 1895 et d’un
etramway électrique dans la première décennie du XX siècle. Agrandie en 1900,
assainie, la concession, avec ses belles artères ombragées par des platanes et ses ré-
sidences luxueuses, est une ville française transplantée sur le sol chinois, où il fait
bon vivre et où viendront s’installer la veuve de Sun Yat-sen, Wang Jingwei et
Chiang Kai-shek, qui y possèdera une belle demeure.
Tous les Français vivant en Chine sont considérés comme des agents de l’in-
fluence et du commerce de leur nation. Les militaires comme les missionnaires. Le
COC est « un véritable musée des productions de guerre françaises » (A. Verron).
Les missionnaires, « qui sont toujours et avant tout des instruments de propagande
1nationale, les meilleurs qu’on ait jamais pu trouver », sont au service de leur patrie
autant que de l’Église.
Pour Pascal Collineau (p. 47), les prêtres de la SMEP, qui évangélisent le Si-
chuan, sont des agents actifs de l’expansion française. On les voit apporter leur ai-
de à la mission industrielle et commerciale lyonnaise qui parcourt la province en
1895. Ils redoutent l’implantation exclusive des intérêts britanniques dans la ré-
gion, dont la conséquence serait une progression des missions protestantes au dé-
triment des catholiques. Le Père Moutot des MEP à Yibin, s’inquiète de voir « les
Anglais considérer le Setchouen comme une dépendance de la Birmanie. […] Si les
Français ne font pas diligence pour terminer le chemin de fer de Laokay à Suifou,
2il est probable que nous deviendrons colonie anglaise.»
C’est avec soulagement et enthousiasme que les missionnaires y accueillent la
canonnière française Olry qui, trois ans après le Pioneer, atteint Chongqing en
1902. L’un d’eux, le Père de Guébriant, se met au service des marins, qui cher-
chent une liaison fluviale entre Sichuan et Yunnan. L’hôpital de Chongqing, où
collaborent religieux et laïcs, contribue au renom de la France dans la région. En-
fin, durant la Première guerre mondiale, les missions chrétiennes du Sichuan parti-
cipent à la propagande antiallemande.

C’est dans le domaine de l’enseignement que les missionnaires sont les plus uti-
les à l’influence et au commerce français. « Le commerce suit la langue », affirme
en 1912 la Revue Indochinoise, et les missionnaires sont d’efficaces propagateurs
de la langue française, comme le montre Frédérique Girard (p. 103). Leurs réalisa-
tions dans le domaine de l’enseignement sont considérables, notamment à Shang-
hai, où, dès 1850, les jésuites fondent le collège Saint-Ignace. Les maristes ensei-
gnent à l’école municipale franco-chinoise ouverte en 1886 et, à partir de 1923, au
collège Sainte-Jeanne d’Arc. Les Auxiliatrices des âmes du purgatoire accueillent
de jeunes Chinoises au pensionnat de L’Étoile du Matin, créé en 1904. La plus bel-
le réussite est l’université L’Aurore, fondée par les jésuites en 1903, plus de vingt
ans avant l’université catholique de Pékin (1925). Elle fournira à la Chine une peti-
te partie de ses élites.
Malgré ces réussites dans le domaine de l’enseignement, le commerce français
en Chine reste médiocre, hors du Yunnan et des Liangguang. Les hommes
3d’affaires anglo-saxons et japonais font preuve d’un dynamisme dont sont dé-

1 Rapport du lieutenant Coulon au gouverneur général de l’Indochine en mars 1913, cité
par Frédérique Girard.
2 AD.QO, NS Chine 323, Let. du Père Moutot au consul de France à Chongqing, 1.9.1901.
3 Voir VITALIS (S.), L’infiltration japonaise en Chine de 1895 à 1927 à partir de la cor-
18 pourvus les Français et, peu à peu, l’anglais, langue des affaires, supplante le fran-
çais. En 1922, il devient langue obligatoire dans les écoles chinoises et le français
n’est plus que facultatif. Ce n’est pas le commerce qui suit la langue, conclut Fré-
dérique Girard, mais la langue qui suit le commerce.
Jamais celui de la France ne sera comparable à celui des autres Puissances : en
1936, ses productions ne représentent que 1,3 % des importations des Chinois et sa
part dans leurs exportations n’est que de 4,3 %. Celle de l’empire français dans le
mouvement commercial extérieur de la Chine n’est que de 5,7 %, contre 26 % pour
l’empire britannique, 23,2 % pour les États-Unis, 18,5% pour le Japon et 11,5 %
1pour l’Allemagne. À Shanghai, malgré la concession et les institutions françaises,
le commerce français n’est que le quatrième en valeur. En 1931, on compte dans la
métropole chinoise 617 maisons britanniques, 551 américaines, 307 allemandes et
171 françaises. Ailleurs, la situation n’est pas plus brillante.
À Xiamen (Amoy), dont la concession internationale de Gulangyu (Kulangsu) a
été étudiée par Yves Bachelier (p. 183), la France entretient un bureau des Postes et
Télégraphes et vend quelques articles de mode et des bouteilles de cognac, que les
Chinois imitent fort bien d’ailleurs. Le commerce végète et ne revêt une certaine
importance que dans les années Trente, en grande partie grâce aux bonnes relations
que le consul Roy entretient avec les autorités chinoises : la France réussit alors à
vendre à l’armée chinoise des avions Breguet et Morane.

2Un « commerce d’esclaves » ?
eÀ Fuzhou, prospère au début du XX siècle un trafic vite entaché de scandales,
celui des coolies. Le coolie trade s’est développé après l’abo-lition de l’esclavage,
décrétée en 1833 dans les colonies britanniques et en 1848 dans les colonies fran-
çaises. Il pourvoit en main-d’œuvre libre d’origine indienne et chinoise les îles à
sucre. La dynastie Qing, hostile à cette émigration, ne peut s’y opposer après les
3traités inégaux qui la légalisent. On évalue à 500 000 le nombre des émigrants
4chinois entre 1847 et 1874. Quelques-unes des plus importantes compagnies de
navigation françaises, notamment la Compagnie générale maritime, qui a par ail-
leurs obtenu en 1855 le monopole de l’introduction des travailleurs indiens dans les
colonies d’Amérique, transportent entre 1856 et 1870 plusieurs milliers de coolies
5chinois à la Réunion et aux Antilles. En 1870, date à laquelle on évalue à 1 183 le

respondance de la diplomatie française, Université de Nantes, octobre 1996.
1 MERCIER (F.), Vichy face à Chiang Kai-shek, op. cit. p. 25.
2 Le ministre de Grande-Bretagne estime en 1852 que le coolie trade ressemble à un
« commerce d’esclaves ».
3 Il semble que des coolies chinois aient été recrutés clandestinement pour le Brésil dès
1810 et pour les Mascareignes en 1829. En 1829, la Réunion fait également appel à des
engagés libres indiens. Le coolie trade indien et chinois à destination des colonies fran-
çaises ne prend toutefois son essor qu’après 1848. Voir WEBER (J.), Pondichéry et les
comptoirs de l’Inde après Dupleix, Paris, Denoël, 1996, p. 154-182.
4 TROLLIET (P.), La diaspora chinoise, Paris, PUF, Que sais-je ? n° 2 879, 1994, p. 15.
5 En août 1856, La Cie Arnaud et Thouache recrute un millier de coolies à Xiamen (Amoy)
et Shantou (Swatow) pour la Guadeloupe et la Guyane ; en avril 1857, 800 Chinois
sont introduits aux Antilles ; en novembre 1858, la Compagnie générale mari time, qui
devient en 1861 la Compagnie générale transatlantique, recrute 800 travailleurs à
Shanghai ; le même mois, la société de MM. Gastel, Assier et Ma lavois de Paris passe
un accord avec le ministère de la Marine et des Colonies en vue de re cruter à Shanghai
19 nombre des Chinois employés à la Réunion, ce trafic s’interrompt : aux Chinois,
les planteurs préfèrent les Indiens, plus dociles et moins commerçants. Le coolie
trade chinois à destination de la Réunion reprend en 1885, lorsque le gouverne-
ment de Calcutta met un terme au recrutement français en Inde.
Á partir de 1895, les destinations se diversifient et les positions françaises en
Chine servent les intérêts de nombreuses colonies : dès 1896, des centaines de Chi-
nois sont employés à Madagascar dans des travaux d’aménagement, par exemple à
Diégo Suarez. Fuzhou, dont Paul Claudel est alors le consul, devient au début du
eXX siècle, le grand port d’embarquement des coolies vers Madagascar et
l’Indochine.
En 1901, le gouverneur général par intérim, Édouard Broni, fait appel à des tra-
vailleurs du Fujian pour les chemins de fer indochinois et le port de Saigon. Les
planteurs d’hévéas de Cochinchine et du Cambodge et l’Association cotonnière
française, désireuse de développer la culture du coton en Annam et au Cambodge,
adressent leurs demandes de main-d’œuvre à Claudel. La Société des mines d’étain
du Caobang se met sur les rangs. La société minière et métallurgique de Nouvelle-
Calédonie Le Nickel, qui a fait appel à des travailleurs chinois dès 1884, accroît sa
demande à partir de 1907 ; en 1911, les Nouvelles-Hébrides sont à leur tour dési-
reuses d’accueillir des Chinois. Entre 1901 et 1907, le coolie trade français connaît
1à Fuzhou une remarquable expansion.
Malgré la convention du 5 mars 1866 et de nombreuses dispositions adoptées
par la suite pour protéger les émigrants, le coolie trade chinois, comme le coolie
trade indien, donne lieu à de nombreux abus et scandales. En 1905, les autorités
chinoises entravent le recrutement opéré à Canton et Tianjin par Francis Vetch et
les maisons Reynaud et Guibert pour le compte de la Compagnie des chemins de
fer de l’Indochine et du Yunnan, qui construit alors le tronçon de Lao Cai à Mengzi
: elles invoquent les mauvaises conditions de vie offertes depuis 1903 aux vingt
mille travailleurs chinois qu’elle a employés. En 1908, les autorités chinoises de
Longzhou et de Fuzhou interdisent le recrutement pour les mines d’étain de Cao-
bang, où les salaires sont versés avec retard. Le triste sort qui est réservé aux Chi-
nois dans les mines de cuivre du Boléo, à Santa Rosalia au Mexique, où le taux de
mortalité est très élevé, discrédite définitivement les promoteurs de ce coolie trade,
2négociants et diplomates, ternit l’image de la France au Fujian, et alimente la pro-
pagande xénophobe.

Sauver le pays, Jiu guo

Le Mouvement du 4 Mai
La belle époque de la domination occidentale en Chine prend fin avec la mort
de Yuan Shikai, le 6 juin 1916. Son attitude conciliante à l’égard des Puissances et
son acceptation des Vingt et une demandes du Japon avaient entraîné un regain du

dix milliers de coolies pour la Martinique.
1 Selon les statistiques du service de l’émigration chinoise, fondé par le négociant Fran-
cis Vetch et Paul Claudel, 3 787 coolies de Chine au moins sont embarqués à Fuzhou
en tre 1901 et 1907 : 745 pour Madagascar, 791 pour la Réunion, 745 pour l’Indochine,
579 pour le Mexique et 927 pour le Yunnan.
2 Pour plus de détails sur le coolie trade chinois, voir BOUSSEAU (C.), Le recrutement
des coolies de Chine (1850-1914), Université de Nantes, juin 1996.
20 nationalisme, tandis que sa volonté, affichée en 1915, de rétablir l’empire en sa
personne suscitait une vive opposition et provoquait la sécession de six provinces
du Sud. La décomposition du pays se confirme en 1917 : des cliques se disputent le
pouvoir à Pékin, des « Seigneurs de la guerre », les dujun, se déclarent indépen-
dants dans leur région et se combattent, les provinces du Sud font de nouveau sé-
cession, et Sun Yat-sen fonde à Canton un gouvernement hostile à celui de Pékin.
La Chine s’enfonce pour dix années dans la confusion.
Plus que le désordre, c’est la montée de la xénophobie et du sentiment national
qui menacent la présence étrangère en Chine. Les Japonais ont beau cristalliser la
haine des Chinois depuis les Vingt et une demandes, les Français n’échappent plus
à la fureur de la foule : le COC, qui sera toujours fidèle à une ligne de prudente
neutralité dans les conflits opposant cliques et seigneurs de la guerre, doit interve-
nir à Tianjin d’octobre 1916 à janvier 1917. La colère de la foule a été provoquée
par une tentative d’annexion du quartier de Laoxikai à la concession française. Ce
mouvement spontané, dont les Français font les frais, annonce, par la forme qu’il
revêt, les grands mouvements de contestation des années Vingt : pétitions, suspen-
sion des cours, manifestations de rues, grèves et boycottage. La France renonce fi-
nalement à son projet devant la persistance et l’ampleur de la réaction chinoise.

La Chine n’a jamais admis les traités inégaux et le gouvernement impérial n’a
eu de cesse de les remettre en cause. Avant la guerre franco-chinoise, il avait pro-
posé en 1869 une révision des traités. Après la révolte des Boxers, l’édit anti-opium
de 1906, dont l’application entraînerait une chute de 15 à 20 % des revenus de
l’État, a des raisons politiques, autant que de salubrité publique et de morale : il
s’agit d’éradiquer la cause de l’ouverture du pays aux étrangers et l’une de leurs
sources d’enrichissement, explique Virginie Piaud (p. 197).
Enfin, il ne se passe pas une année sans que les autorités provinciales et le gou-
vernement central ne cherchent à affaiblir les droits d’exterritorialité et les compé-
tences des cours mixtes des concessions. À partir de 1915-16, la particularité de
l’agitation xénophobe est son double caractère moderniste et national. On ne mani-
feste plus au nom de la tradition confucéenne, mais du progrès, de la science et de
la démocratie. Les manifestations étudiantes se conjuguent aux grèves et au boy-
cottage des marchandises étrangères préconisé par les hommes d’affaires chinois.
Provoqué par les clauses du traité de Versailles qui attribuent au Japon les posi-
tions allemandes au Shandong, alors que la Chine s’est engagée aux côtés des Al-
liés avec l’espoir de recouvrer sa souveraineté sur cette province, le Mouvement du
4 Mai est une lame de fond, dont les objectifs sont culturels (remplacement de la
langue classique wenyan par la langue populaire baihua, par exemple) et politiques
: il s’agit de « sauver le pays », jiu guo, de lui rendre son intégrité et sa souveraine-
té. Le Mouvement se scinde vite en deux tendances, l’une de droite dirigée par Hu
Shi, le chantre du baihua, l’autre de gauche, gagnée par les théories marxistes et
animée par Li Dazhao et Chen Duxiu, fondateur en 1915 de la revue Xin Qingnian,
Nouvelle Jeunesse.
Entrés en contact avec Voitinski, envoyé du Komintern en Chine en 1920, des
intellectuels marxistes fondent en juillet 1921 le Parti communiste chinois (PCC)
1sur la concession française de Shanghai, où se tiennent les premières réunions,

1 Le premier congrès du PCC s’ouvre le 23 juillet 1921 au n° 106 de la rue Wantz, actuel
76 de la rue Xingye.
21 auxquelles participent Mao Zedong, Zhang Guotao, Dong Biwu, Li Dazhao et
Chen Duxiu, qui occupe les fonctions de secrétaire général jusqu’en 1927. Inquié-
tés par la police de la concession, les premiers communistes se réfugient à Jiaxing
au Zhejiang.
Les effets du Mouvement du 4 Mai et de la naissance d’un Parti communiste mi-
litant ne tardent pas à menacer les intérêts étrangers. Les rivalités auxquelles se li-
vrent les Puissances sur leur sol, l’antagonisme anglo-japonais par cliques interpo-
sées, le Japon soutenant les partis Anfu puis Fengtian, et les Britanniques le Zhili,
les excès de certains militaires des forces d’occupation, les conditions de travail
imposées par les firmes étrangères et le poids du corps diplomatique dans la vie po-
litique chinoise exacerbent la xénophobie et le sentiment national dans toutes les
couches de la société chinoise. La politique de la Russie bolchevique, qui renonce
le 25 juillet 1919 par la déclaration Karakhan à ses concessions de Tianjin et Han-
kou, au privilège d’exterritorialité et à sa part de l’indemnité des Boxers, est aussi
un encouragement au nationalisme chinois.
Les résultats de la conférence de Washington, qui se tient du 12 novembre 1921
au 6 février 1922, constituent à la fois un encouragement et une déception pour le
nationalisme chinois : certes, le Japon renonce à ses droits et privilèges au Shan-
dong et les Occidentaux s’engagent à respecter la souveraineté, l’indépendance et
l’intégrité territoriale de la Chine. Mais les concessions, les droits d’exterritorialité,
les canonnières, les corps d’occupation et le contrôle administratif et douanier des
Puissances ne sont pas remis en cause. C’est une frustration pour la Chine.
Le rapprochement du Guomindang et des communistes alourdit la menace. Dé-
çu par l’Occident, qui soutient les gouvernements du Nord et ne pouvant rien at-
tendre des « Seigneurs de la guerre » du Sud, qui privilégient leurs intérêts person-
nels, Sun accepte en janvier 1924 cette alliance souhaitée par le Komintern, qui
préconise le rapprochement des communistes avec les nationalistes bourgeois
contre l’impérialisme.

La France sur la défensive
Les intérêts et institutions français subissent le contrecoup de cette évolution,
sauf au Yunnan. Après les efforts de Cai E pour éradiquer l’opium de sa province,
son successeur, Tang Jiyao, dont l’ambition est de prendre la tête d’un « grand
Yunnan », s’attaque à ses voisins, notamment au Sichuan (1917-1920). L’opium,
nerf de la guerre, remplissant les caisses de l’État, la culture du pavot et le com-
merce avec l’Indochine reprennent avec vigueur, Hanoi et Kunming rivalisant
d’hypocrisie pour éviter les condamnations d’une Société des Nations dont les
conférences de Genève, en 1924 et 1925, révèlent l’impuissance. L’opium, outre
les revenus qu’il rapporte à la régie, permet à l’Indochine de resserrer son emprise
sur sa zone d’influence yunnanaise.
Ailleurs, les Français se tiennent sur une prudente réserve, n’osant même pas
profiter des occasions que la conjoncture politique leur offre. Hostile aux Anglo-
Saxons, qui soutiennent la clique du Zhili dirigée par son rival Wu Peifu, Zhang
Zuolin, maître de la Mandchourie, essaie de se rapprocher de la France. Il offre une
réception grandiose au maréchal Joffre à Mukden (Shenyang) en janvier 1922, puis
au gouverneur général de l’Indochine en juin 1924. Il se dit résolu à développer la
coopération économique et militaire avec la France, mais n’obtient que l’ouverture
d’une agence de la Banque ide Chine à Mukden. « Il règne sur cette Mandchourie
22 une sorte de mystère qui inquiète car les affaires trouvent à y prendre un caractère
1plus grave que dans les autres provinces de la Chine », explique un diplomate.
Généralement timides, les capitalistes français sont particulièrement réservés à
2l’égard de cette région sous influence japonaise.
Dans les années Vingt, les Français sont soumis aux turbulences de la Chine qui
s’éveille.L’agitation populaire prend de l’ampleur avec l’alliance PCC/ Guomin-
dang et l’installation d’un gouvernement révolutionnaire à Canton. À Pékin et
Tianjin, le COC, qui a discrètement soutenu l’amiral Koltchak, est à son tour tou-
ché par la propagande communiste.
Á Shanghai, les établissements d’enseignement, notamment l’Institut technique
franco-chinois créé en 1919, sont agités par de longues grèves d’élèves au début
des années 1920. La jeunesse chinoise subit l’influence de doctrines d’Occident ou
puisées en France même : les étudiants qui y sont accueillis au début du siècle sont
sensibles aux thèses anarchistes et socialistes.
C’est encore le cas de ceux qui sont envoyés à Paris et Lyon, à partir de 1912,
par le mouvement Travail et Études de Cai Yuanpei. Frédérique Girard (p. 117)
confirme que les centaines d’étudiants chinois accueillis en France après 1919,
parmi lesquels Chen Duxiu, Zhou Enlai ou Deng Xiaoping, y cultivent leur
connaissance du marxisme plus qu’ils n’y préparent un diplôme et rentrent au pays
avec la volonté de chasser les impérialistes étrangers plus qu’avec le désir d’y ser-
vir les intérêts de la France. Tandis que sortent des médecins, des scientifiques et
des hommes d’affaires des universités britanniques et américaines, les institutions
françaises ne produisent que « des rêveurs ou des agitateurs.»

L’année 1925 est particulièrement agitée dans les concessions. Le Mouvement
du 30 Mai, consécutif à de longues grèves dans les filatures japonaises de Shanghai
et au meurtre d’un ouvrier communiste par un policier japonais, est déclenché par
le PCC qui veut « faire revivre l’esprit du 4 Mai ». La manifestation dégénère et
douze personnes sont tuées par la police de la concession internationale. Les étu-
diants de la concession française se sont joints au Mouvement pour dénoncer
l’impérialisme.
Des incidents graves se produisent peu après dans les concessions française et
anglaise de Canton : les Britanniques ayant répondu à un appel à la grève générale
par le blocus de Canton, la foule menace les concessions de l’îlot de Shamian, le 23
juin 1925 : les fusiliers marins britanniques et français ouvrent le feu, tuent 52 ma-
nifestants et en blessent 117. Le 28 juin, le Guomindang demande avec insistance
aux Puissances de dénoncer les traités inégaux. Durant quinze mois, la grève para-
lyse Canton et Hong-Kong.
L’expédition du Nord ou Beifa, que Chiang Kai-shek, beau-frère de Sun Yat-
sen, mort en 1925, lance en juillet 1926, est destinée à réunifier la Chine. Elle me-

1 AD.N, Pékin 453, lettre du 18 juin 1922 du consul de France en Mandchourie.
2 Les banques françaises avaient déjà fait la sourde oreille aux demandes du vice-roi de
Mandchourie en 1911 et des autorités provinciales du Jilin en 1913, parce que « l’em-
prunt envisagé soulèverait à la fois les protestations du Japon et de la Russie qui s’op-
poseraient à une opération de ce genre en Mandchourie.» (AD.N, Pékin 168, télégramme
n° 36 du chargé d’affaires à Pékin au consul de France à Mukden du 4 décembre 1911).
Voir BARRETEAU (S.), Influence et intérêts français en Mandchourie (1898-1937),
Université de Nantes, 1994.
23 nace et inquiète les étrangers. En décembre 1926, alors que l’Armée nationale ré-
volutionnaire approche de Hankou, les Anglais reconnaissent les « aspirations légi-
times » du peuple chinois et se disent prêts à une révision des traités inégaux.
Néanmoins, les deux concessions britanniques de Hankou et Jiujiang sont prises
d’assaut les 3 et 6 janvier 1927. Londres reconnaît le fait accompli et renonce à ces
concessions, ainsi qu’au droit de juridiction consulaire. C’est le recours à la force
qui a permis cette remise en cause partielle des traités inégaux. Une menace plane
désormais sur toutes les concessions. Le Japon et les États-Unis font d’ailleurs sa-
voir qu’ils acceptent la négociation de nouveaux traités sur la base de l’égalité.
La France, pour sa part, se montre prête à défendre ses intérêts à Han-kou,
Chongqing et Shanghai. L’avancée de l’ANR incite les autorités françaises à faire
appel à Shanghai à des renforts venus d’Indochine et à y déployer une partie du
COC pour protéger la concession contre une éventuelle menace nationaliste ou ré-
volutionnaire. Désormais, le COC est stationné à la fois dans le Zhili et à Shang-
hai ; ses effectifs sont augmentés : ils atteindront 3 200 hommes en 1932, preuve
de l’incertitude des temps. Les canonnières sont également mobilisées pour la dé-
fense des concessions de Shanghai et Hankou. Les autres Puissances ayant renforcé
leur potentiel défensif, 30 000 soldats étrangers et plusieurs dizaines de bâtiments
de guerre sont présents à Shanghai au début de 1927 et assurent une efficace pro-
tection des concessions.
Chiang Kai-shek a d’ailleurs, dans l’immédiat, une autre priorité que la révision
des traités inégaux : il entend profiter du succès de la beifa pour éliminer les com-
munistes dont les progrès l’inquiètent. Le 12 avril, il déclenche son fameux « coup
» contre eux et les syndicalistes. Les violences qui ensanglantent alors Shanghai
obligent une fois de plus l’université Aurore à suspendre ses cours. Néanmoins, les
concessions sont relativement épargnées par les troubles.

Le gouvernement de Nankin et la remise en cause des traités
Le conflit qui oppose Chiang aux communistes permet une normalisation de ses
relations avec les Puissances. Tandis que la France lui fournit des armes,
l’Allemagne offre les services de conseillers militaires et les Anglais des crédits.
Mobilisé contre les communistes, puis confronté à l’agression japonaise en Mand-
chourie à partir de 1931, le gouvernement installé à Nankin par Chiang Kai-shek
doit ménager les Puissances.
Il ne renonce pourtant pas à renégocier les traités inégaux. Il échoue lorsqu’il
demande l’abrogation du droit de navigation sur les eaux intérieures, mais il obtient
aussi quelques succès : à partir de 1927, les écoles étrangères sont soumises à
l’enregistrement et doivent accepter à leur tête un directeur chinois ; en 1928, la
Chine retrouve son indépendance douanière ; enfin, le 28 décembre 1929, Nankin
erinvite les étrangers à se soumettre aux lois chinoises à compter du 1 janvier 1930.
Les Puissances refusant de renoncer à l’exterritorialité, Nankin décide unilatéra-
lement, le 4 mai 1931, que tous les étrangers seront soumis à la juridiction chinoise
erà partir du 1 janvier 1932. L’invasion japonaise de la Mandchourie l’oblige à re-
pousser la liquidation de ce privilège. Si elles ne peuvent accepter que leurs natio-
naux soient soumis aux codes chinois, les Puissances doivent consentir à la dispari-
tion des juridictions mixtes.
La cour mixte de la concession internationale fait place à une cour provisoire en
1927 et est remplacée définitivement, le 10 février 1930, par une cour spéciale du
24 district de Shanghai, « partie intégrante de l’organisation judiciaire chinoise et res-
sortissant du ministère de la Justice de Nankin.»
Accepter que les décisions judiciaires soient rendues sur les concessions fran-
çaises et internationales par un magistrat chinois, sans le concours du consul ou de
son délégué, « ce n’est rien de moins que porter le premier coup de pioche à la dé-
molition de l’édifice de nos droits extraterritoriaux », estime-t-on en haut lieu en
octobre 1930. « C’est aussi saper à sa base la structure même de notre Concession.
Car tout se tient. Le jour où la cour de la concession française, composée du seul
juge chinois, pourrait à son gré mander à la barre, placer sous caution, arrêter, met-
tre en détention, condamner au civil comme au pénal, les Chinois résidant sur le
territoire de la Concession, que deviendraient le prestige et l’autorité du consul de
1France ? »
La cession des cours mixtes est pour certains la preuve du « défaitisme des ra-
ces blanches » et le début d’un processus : « cette politique défaitiste et, pour em-
ployer l’expression anglaise, suicidal, […] a donné ses fruits non seulement en
Chine, mais surtout aux Indes. Nous n’en sommes qu’au premier acte et il nous
reste bien des choses à voir. Pour nous, Français, entraînés dans ce courant
d’abandons successifs où se sont complus l’Angleterre et les États-Unis, nous
2n’avons rien pu faire que résister le mieux possible.» Mais le courant est trop fort,
et, le 31 juillet 1931, la cour mixte est remplacée par une cour chinoise.

Les Missions dans la tourmente
Si, dans l’ensemble, les concessions et les Français vivant en milieu urbain ont
traversé sans trop de dommages les terribles années Vingt, les missionnaires ont
subi de cruelles épreuves. Ceux qui évangélisent les Marches tibétaines n’ont guère
grconnu de répit entre 1901 et 1936, période du vicariat apostolique de M Girau-
deau, qui a fait l’objet des recherches d’Aude Biellmann (p. 59). Dans ces régions,
où la complexité ethnique et linguistique rend l’apostolat difficile et où le pouvoir
est incertain et contesté, les missionnaires sont victimes de l’antagonisme entre
Lhassa et Pékin et pris à partie tantôt par les Tibétains, tantôt par les Chinois.
Á l’époque des Seigneurs de la guerre, alors que les Marches tibétaines sont
convoitées par le Sichuan, par le Tibet et par Tang Jiyao, qui rêve d’un « grand
Yunnan », ils apparaissent comme un facteur d’équilibre, offrant refuge aux uns et
autres, soignant dans leurs hôpitaux sans distinction Tibétains et Chinois.
Entre les brigands au service de Lhassa et les débris de l’administration chinoi-
se, ils apparaissent comme les intermédiaires de toutes les négociations, formant en
quelque sorte « un troisième pouvoir ». Le passage dévastateur de l’Armée rouge,
conduite par Mao Zedong et Zhu De, qui laisse derrière elle « un amoncellement de
cadavres », constitue, non pas l’ultime épreuve, mais la plus cruelle sans doute
pour les missionnaires et leurs quelque cinq milliers de fidèles.
En 1936, le gouvernement de Nankin entreprend d’appliquer dans les Marches
un règlement du 20 juillet 1928 interdisant aux Missions d’être propriétaires. Elles
ne peuvent plus qu’être locataires, ce qui les met à la merci de propriétaires chinois
et tibétains, souvent xénophobes. Les mandarins peuvent, de plus, déposséder les
Missions de terrains dont la possession ne leur paraît pas nécessaire à leur survie.


1 AD.N, Shanghai n° 166, note du 5 octobre 1930 sur la Cour mixte.
2 Ibid, let. du 28.5.1931 de R. d’Auxion de Ruffé, avocat à Shanghai, au consul Kœchlin.
25 Le protectorat menacé
Hostile au protectorat de la France sur les catholiques, le gouvernement chinois
assiste avec satisfaction à sa décomposition progressive sous l’effet de facteurs ex-
ternes. Mussolini revendique la création d’un Corps d’occupation italien en 1924 et
l’obtient en 1925, malgré l’opposition de la France : l’Italie a désormais les
moyens de protéger ses missionnaires. Le protectorat est menacé par le pape, bien
gr grplus que par le duce : après M de Guébriant, M Costantini, premier délégué
apostolique en Chine, dénonce en 1921 les liens entre les Missions et les intérêts
français et le caractère national que les missionnaires français impriment à leur ac-
tion. Le Vatican préconise alors la constitution d’un clergé chinois, dont Guébriant
est l’un des plus chauds partisans. Soumise à la loi chinoise, cette hiérarchie ne né-
cessiterait plus la protection d’une Puissance étrangère (voir P. Collineau et F. de
Sesmaisons). Onze des quatorze séminaires dont la construction est décidée lors du
concile de Shanghai en 1924 sont effectivement ouverts en 1936. L’ordination de
prêtres chinois, de convictions religieuses douteuses mais d’un nationalisme sans
nuance, ainsi d’ailleurs que la proportion croissante de missionnaires étrangers,
dont certains consacrent leurs sermons à dénoncer l’exploitation occidentale, amè-
nent la diplomatie française à considérer l’action missionnaire comme désormais
contraire aux intérêts de la France.
Longtemps vivier des Missions, la France n’est plus, depuis la Première guerre
mondiale, en mesure de fournir à la Chine les prêtres dont elle a besoin. Les mis-
grsionnaires mobilisés en 1914 sont remplacés par d’autres étrangers. M Choulet,
vicaire apostolique de Mandchourie méridionale, se trouvant un moment en 1915 «
seul avec un Italien pour administrer une mission grande comme la France », sou-
ligne que ces départs sont préjudiciables aux intérêts français : « que de fois […] je
me suis fait la réflexion qu’en son coin de terre éloignée, le missionnaire ne travail-
1lait pas moins pour le pays que ceux qui le défendent sur le champ de bataille.»

Entre 1925 et 1928, les deux vicariats de Mandchourie sont divisés : la SMEP,
qui avait le monopole de l’évangélisation de ces régions jusqu’à la Première Guer-
re mondiale, ne conserve que les vicariats de Mukden et de Jilin. Les autres sec-
teurs sont confiés aux Missions étrangères de Québec, de Maryknoll (États-Unis),
d’Immensee (Suisse) et aux bénédictins de Sainte-Odile (Bavière). Le recul des
missions françaises, qui est général entre les deux guerres, n’affecte pas le catholi-
cisme chinois puisque les prêtres français sont remplacés et que le clergé local s’est
développé. En revanche, l’influence française, dont ils sont les principaux agents,
2est sérieusement menacée.

Année Prêtres Prêtres Total Pourcentage
français étrangers des Français
1865 164 40 204 80,4 %
1907 730 658 1 388 52,5 %
1927 700 1 000 1 700 41,2 %


1 Lettre de Mgr Choulet publiée à Shanghai par L’Écho de Chine en 1915.
2 Revue d’Histoire des Missions, décembre 1938, n° 4, p. 523.
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