La France et l'Italie dans les Balkans 1914-1919

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Lors de la Première Guerre mondiale, la France tente d'entraîner l'Italie dans le conflit en se servant de ses ambitions balkaniques. En 1915, le Traité de Londres inscrit dans le marbre les buts de guerre italiens. Mais le développement du conflit modifie les conditions politiques et stratégiques. L'idée de la création d'un Etat s'étendant des régions slovènes jusqu'à l'Albanie et absorbant le Monténégro offre aux Français la perspective d'un nouvel allié dans les Balkans, mais inquiète les Italiens. Les divergences des deux nations face à l'idée Yougoslave ne contribue guère à l'apaisement lors des négociations de paix de 1919.
Publié le : dimanche 1 octobre 2006
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EAN13 : 9782296156654
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LA FRANCE ET L'ITALIE DANS LES BALKANS
1914 - 1919

Collection « Inter-National»
dirigée par Denis Rolland avec Joëlle Chassin, Françoise Dekowski et Marc Le Dorh.

Cette collection a pour vocation de présenter les études les plus récentes sur les institutions, les politiques publiques et les forces politiques et culturelles à l'œuvre aujourd'hui. Au croisement des disciplines juridiques, des sciences politiques, des relations internationales, de I'histoire et de l'anthropologie, elle se propose, dans une perspective pluridisciplinaire, d'éclairer les enjeux de la scène mondiale et européenne. Série générale (déjà parus) : C. BERNAND et A. STELLA (coord.), D'esclaves à soldats. Miliciens et soldats d'origine servile. X/Ir - xxr siècles. Z. Haquani, (entretiens avec S. Brabant, M. Hecker, P. Presset), Une Vie d'Afghanistan. J. de La Barre, Identités multiples en Europe? Le cas des lusodescendants en France. F. Chaubet, La politique culturelle française et la diplomatie de la langue. A.-A. Jeandel, Andrée Viollis: une femme grand reporter. Une écriture de l'événement. 1927-1939. D. Rolland, M. Ridenti, E. Rugai Bastos (coord.), L'Intellectuel, l'État et la Nation. Brésil- Amérique latine - Europe. M. Le Dorh, Djibouti, Érythrée, Éthiopie. Pour un renforcement de la présence française dans la Corne de l'Afrique. M. Hecker, La défense des intérêts de l'Etat d'Israël en France. E, Anduze, La franc-maçonnerie au Moyen-Orient et au Maghreb. Fin XIX:début XX. E. Anduze, Lafranc-maçonnerie de la Turquie ottomane. E. Mourlon-Drool : La stratégie nord-américaine après Il-septembre. S. Tessier (sous la dir.), L'enfant des rues (rééd.). L. Bonnaud (Sous la 00.), France-Angleterre,un siècle d'entente cordiale A. Chneguir, La politique extérieure de la Tunisie 1956-1987 C. Erbin, M. Guillamot, É. Sierakowski, L'Inde et la Chine: deux marchés très différents? B. Kasbarian-Bricout, Les Amérindiens du Québec P. Pérez, Les Indiens Hopi d'Arizona. D. Rolland (dir.), Histoire culturelle des relations internationales. D. Rolland (dir.), Political Regime and Foreign Relations. D. Rousseau (dir.), Le Conseil Constitutionnel en questions. Série Master d'histoire de l'Université de Rennes 2 : J-.E Monnier, Esclaves de la canne à sucre: engagés et planteurs à Nossi-Bé, Madagascar 1850 -1880

Pour tout contact: Denis Rolland, denisrolland@freesurf.fr Françoise Dekowski, fdekowski@freesurf.fr Marc Le Dorh, marcledorh@yahoo.fr

Frédéric LE MOAL

LA FRANCE ET L'ITALIE DANS LES BALKANS
1914 - 1919

Le contentieux adriatique

Préfacede Georges-Henri SOUTOU

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm.

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www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr
(Ç)L'Harmattan, 2006

ISBN: 2-296-01448-8 EAN : 9782296014480

Le livre de Frédéric Le Moal ouvre une page essentielle de la Grande Guerre. La question des rapports franco-italiens à propos des Balkans durant la Première guerre mondiale n'avait guère attiré les chercheurs jusqu'à maintenant. Or elle est capitale, et pour cette région, au croisement des ambitions des grands pays européens, et pour l'histoire si complexe et heurtée des rapports franco-italiens au XXe siècle. Et nulle part mieux que dans les Balkans on ne peut observer le jeu des rapports entre la France et l'Italie, leurs moments d'entente, mais aussi leurs rivalités, leurs arrièrepensées, leurs rancoeurs réciproques. La déception de la "victoire mutilée" à Rome, un sentiment d'ingratitude à Paris, ces complexes nés précisément dans cette région pendant la Grande Guerre et lors de la Conférence de la Pais, portent en germes les tensions de l'entre-deux-guerres et contribuent à expliquer les réalignements que l'on connut à partir de 1935. Ils contiennent en germe l'entrée en guerre de la l'Italie contre la France le 10 juin 1940. Ce récit passionnant ne néglige aucun des problèmes de la région, et montre bien comment ils réagissent tous les uns sur les autres. Il présente tous les points de vue: hommes politiques, diplomates, militaires, publicistes. TIprésente le processus de décision, souligne les motivations, montre les incompréhensions, les préjugés, les erreurs de jugement. Il souligne les propagandes opposées, les discussions théoriques des commentateurs sur les différents problèmes de la région, coup de projecteur sur l'univers conceptuel des contemporains. D'autre part le livre couvre toute la gamme de l'analyse, explorant les causes profondes, géopolitiques et culturelles, mais décryptant aussi les événements précis. Les visions réciproques, les préjugés apparaissent de façon lumineuse. L'interface politico-stratégique est particulièrement bien mis en valeur, grâce aux très belles archives militaires françaises. Le rôle des militaires et des services de renseignement ressort dans ces affaires comme tout à fait considérable. On a là un modèle de ce que sait faire l'Ecole française de l'histoire des relations internationales, qui prend en compte les forces profondes, les décideurs et les structures du système international. D'autre part la politique de la France comme de l'Italie dans les Balkans est replacée dans le contexte de la politique d'ensemble de ces deux pays, sans oublier le rôle des autres puissances, en particulier celui, essentiel, de la Russie. Ce livre est aussi une étude des problèmes des nationalités, des buts de guerre et des négociations secrètes, et apporte une contribution

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La France et l'Italie dans les Balkans

majeure, au-delà même des Balkans, à notre connaissance de la Première guerre mondiale. Le point de vue informé et acéré de l'auteur, aussi à l'aise en Italie qu'en France, nous amène à réviser notre jugement sur certaines grandes personnalités. Clemenceau apparaît particulièrement changeant, voire incohérent. Delcassé en revanche est replacé dans une lumière beaucoup plus favorable qu'on ne le fait en général de nos jours, ainsi, dans une moindre mesure, que Poincaré. Du côté italien, le ministre des Affaires étrangères Sonnino, l'homme-clé, est bien compris: c'est un homme du Concert européen à l'ancienne. Or cette perception renouvelle le débat sur les divergences franco-italiennes: elles ne sont pas seulement l'expression d'ambitions rivales, mais du fait qu'il existe de plus en plus deux conceptions de l'Europe et des relations internationales, celle du Concert classique des Puissances, qui repose sur l'équilibre, et celle du droit des nationalités, deux conceptions qui s'affrontent. En même temps certains clichés doivent être révisés. En effet ce clivage n'apparaît pas tout de suite aussi clairement. Les premières négociations et sondages vers Rome, dès 1914, montrent combien on est encore éloigné à Paris d'une véritable politique des nationalités, même de la part du personnel radical qui en principe y souscrivait. Ce sont des négociations à l'ancienne: l'Italie devra obtenir des avantages, seule façon de la faire sortir de la neutralité. Mais la Serbie aussi. Toute la zone adriatico-balkanique devient ainsi dès le début zone de marchandage. Mais dans l'esprit des responsables français il n'y a pas au début contradiction: la Serbie aura un accès sur l'Adriatique, limité, que l'on arrivera bien à concilier avec les avantages concédés à l'Italie, tant que l'on fait abstraction du problème des nationalités. C'est dans cet esprit encore très "vieille Europe" qu'ait conclu le traité de Londres d'avril 1915, replacé ici dans un jour nouveau.. Pourtant dès les événements de l'automne 1915 et leur retraite héroïque sous les coups des Puissances centrales, les Serbes commencent à acquérir une place spéciale dans l'opinion et pour les dirigeants français. C'est là que naissent les racines de la brouille avec l'Italie par la suite, avec l'évolution de Paris vers le détachement de la Croatie d'avec l'Autriche et le désir d'agrandir le débouché serbe sur l'Adriatique, en envisageant à tout le moins une fédération serbo-croate. Progressivement la France commence à s'éloigner du programme italien et même du traité de Londres. C'est ce que comprend, et n'accepte pas Sonnino. Mais les jugements parisiens deviennent chez de nombreux responsables de plus en plus durs: on est loin de l'esprit de 1914, et là aussi les racines de la brouille apparaissent très tôt. Elles sont aussi psychologiques. D'autre part le thème des nationalités prend

Préface

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malgré tout progressivement de la force en France, même s'il ne domine pas tout. En particulier les Français pensent de plus en plus à réviser le traité de Londres, afin de soutenir les Serbes, qui apparaissent de plus en plus comme les mieux à même de favoriser leurs intérêts dans les Balkans. En 1918 les Français se dirigent toujours davantage vers la solution yougoslave (un Etat réunissant les Serbes, les Croates et les Slovènes), parce que c'est pour eux le meilleur barrage possible contre les Allemands dans les Balkans, mais aux yeux des Italiens cette solution est la pire possible. Pour 1919 et la conférence de la Paix, on constate l'ampleur des divisions en France comme en Italie. On constate aussi l'incapacité de Clemenceau à gérer correctement ce dossier. Paris, préoccupé par ses propres problèmes de sécurité sur le Rhin, préfère laisser les Italiens seuls face à Wilson. Cela va contribuer à une rupture franco-italienne qui n'était pas donnée d'avance: l'un des grands intérêts de ce livre est de montrer que tout n'était pas inévitable, ni défini à l'avance. Finalement les responsabilités dans l'échec fmal sont largement partagées: du côté italien, l'addition de Fiume aux revendications déjà exprimées à l'occasion du traité de Londres était une erreur fondamentale qui a contribué à ruiner leur dossier à la Conférence. Quant aux Français, ils n'ont pas su modérer les Yougoslaves, mettre les Italiens clairement en face de leurs contradictions ni intervenir utilement auprès de Wilson. Mais au-delà les causes du désaccord étaient structurelles. Et d'abord le fait qu'aucun des deux partenaires ne considérait l'autre comme suffisamment important pour lui pour tenir compte de son point de vue et faire les concessions nécessaires. Cette histoire est aussi un parfait exemple des limites, de l'impasse même atteintes par la diplomatie européenne de style classique à l'époque de la Première guerre mondiale: la recherche de l'équilibre entre les grandes puissances, désormais très éloignée d'une conception de la solidarité européenne encore très présente jusque vers 1870, exacerbait en fait les rivalités et ne permettait pas de dégager des solidarités. On en a ici une démonstration implacable. Georges-Henri Soutou

INTRODUCTION
« C'est chose vraiment tout àfait naturelle et ordinaire que de désirer acquérir. Et toujours, quand lefont les hommes qui le peuvent, ils en seront loués et non blâmés. Mais quand ils ne le peuvent pas et veulent à toute force lefaire, là est l'erreur et le blâme. » Machiavel, Le Prince, chapitre III

Cet ouvrage, version abrégée d'une thèse de doctorae, s'intéresse aux rapports passionnés entretenus par deux pays voisins mais en réalité fort éloignés, la France et l'Italie. La période de la Grande Guerre correspond certes, pour les «deux sœurs latines », à un rapprochement dans le cadre de l'Entente et du conflit contre les Puissances centrales. Mais derrière les discours lénifiants autour du combat commun, se cache une réalité beaucoup plus âpre, celle de deux Etats en compétition constante. L'une des causes des tensions franco-italiennes réside dans la réorganisation territoriale des Balkans. En effet, la péninsule, cause directe de la guerre, constitue, depuis plusieurs décennies, le champ d'expansion de l'influence italienne, un espace où les fortes ambitions de Rome entrent en compétition avec celles de l'Autriche-Hongrie et de la Russie, en Istrie, dans l'espace dalmate, au Monténégro, en Albanie et jusqu'en Macédoine. La guerre européenne ouvre soudain des perspectives nouvelles. Ennemie de l'Autriche contre laquelle elle a fait son unité par les armes, l'Italie n'en appartient pas moins, depuis 1882, à la Triplice sans cesse renouvelée, réseau d'alliance qui l'unit à Berlin et à Vienne, alors même que l'AutricheHongrie demeure l'obstacle à l'annexion des terres irrédentes. L'Adriatique est intégrée, aussi bien par Vienne que par Rome, comme un élément intrinsèque, incontournable, de leur ambitieuse politique balkanique. Quand, à partir de 1912, le temps est venu de « la grande explication» 2, qui durera jusqu'à la fm du conflit mondial, les deux pays se lancent dans une politique de prise de gages, afin de se retrouver en position de force. Il s'agit en fait d'attirer à soi des peuples, de créer des Etats susceptibles de servir d'alliés, de soutiens, à des projets d'expansion tant politique qu'économique. Pour l'Italie, le dessein majeur consiste à faire des Balkans un espace intégré à l'économie italienne. Ses efforts visent donc à «imposer ses vues concernant les zones d'influence lui revenant dans cette partie de la Méditerranée »3. Dans cette optique, le Monténégro et les montagnes
I Les relations entre la France et l'Italie dans les Balkans pendant la Première Guerre mondiale. Deux alliésface au problème yougoslave. 1914-1919, sous la direction du prof Georges-Henri Soutou, Paris IV Sorbonne, 2004. 2 Olivier Chaline, « L'Adriatique, de la guerre de Candie à la fin des Empires (1645-1918) » in Histoire de l'Adriatique, sous la direction de Pierre Cabanes, Paris, Seuil, 2001, p. 482. 3 Daniel J. Grange, L'Italie et la Méditerranée (1896-1911) Volume II, Rome, Collection de l'Ecole française de Rome, 1994, p. 1346.

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La France et l'Italie dans les Balkans

albanaises se retrouvent au~si au cœur du dispositif politico-économique de l'Italie. Or, face à ces ambitions, se dresse un autre obstacle, la Serbie des Karageorgevitch, lancée dans un vaste projet de réunion de tous les Slaves du Sud, de la Dalmatie à la Macédoine, en passant par le Monténégro et le Banat (la Grande Serbie). Suite aux guerres balkaniques, un coup d'arrêt a été porté à ces ambitions, notamment par le refus d'accorder aux Serbes l'accès à l'Adriatique, par la création de l'Albanie 4. Cette politique, soutenue par Rome, résume assez bien la réalité de la compétition pour la domination de l'espace adriatico-balkanique. Toutefois, notons que, si depuis Vienne, la Serbie est considérée, comme un ennemi mortel à détruires, à Rome, en 1913 comme en juillet 1914, on refuse catégoriquement l'anéantissement de la Serbie qui consacrerait la domination austro-hongroise sur l'Adriatique et ruinerait toute chance d'expansion italienne dans les Balkans. C'est là que la politique italienne croise celle de Paris. La France ne possède pas dans les Balkans d'intérêts dits vitaux puisque c'est avant tout sur l'Allemagne que se concentrent tous ses efforts et ses projets politicomilitaires. Mais elle ne peut s'en désintéresser et parvient à lier les questions balkaniques à la question allemande et au binôme encerclement/affaiblissement de la puissance germanique. Une réorganisation politico-territoriale favorable lui permettrait en effet de constituer cette barrière anti-allemande tant recherchée, à laquelle se rajouterait l'Italie. Suite aux négociations du printemps 1915, l'Italie entre dans l'Entente, attelage particulièrement complexe. L'alliance franco-italienne, pour la zone adriatico-balkanique, n'est pas, de ce fait, un tête à tête. De plus, l'Italie et la Serbie se retrouvent dans le même système d'entente, avec la France, la Grande-Bretagne et la Russie, mais sans l'avoir réellement voulu, c'est-àdire que ce n'est pas une entente construite par leur volonté déterminée de combattre ensemble. Leur point commun, le pivot central de cette entente, c'est la France. Avec l'Italie et la Serbie, Paris se retrouve dans la situation décrite par Raymond Aron dans Paix et Guerre entre les nations sur les alliés occasionnels, qui sont en fait des ennemis permanents, c'est-à-dire « des Etats qui, en raison de leur place sur l'échiquier diplomatique ou de leur idéologie, sont voués à se combattre »6. De même, l'alliance francoitalienne ne s'inscrit que dans un cadre beaucoup plus large, celui de l'Entente, c'est-à-dire d'une coalition où la France est loin d'être le pays le plus proche de l'Italie7. C'est au cours des négociations de Versailles - terme de notre étude - que le Traité de Londres apparaît au grand jour comme un
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Dusan T. Batakovic, Yougoslavie, Nations, Religions, Idéologies, Paris, L'Age d'Homme, 1994, p. 109. 5 Jean-Paul Bled, «L'Autriche-Hongrie et les Balkans du Congrès de Berlin à la Première Guerre Mondiale (1878-1914) »in Relations Internationales, n0103, 2000, p. 293-294.
6

7 Gilles Ferragu, Camille Barrère, ambassadeur de France à Rome, et le rapprochement 1898 à 1914, volume 2, thèse de doctorat, Université Paris X Nanterre, 1998, p. 605.

Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann Lévy, réédition de 1984, p. 40.
franco-italien de

Introduction

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obstacle maj eur à la création de la Yougoslavie et, partant, à l'établissement de la paix sur les rives de l'Adriatique. On date logiquement la crise des relations franco-italiennes de cette année 1919. Mais n'est-ce pas en fait plus profond? N'est-ce pas dans la guerre elle-même qu'il faut chercher la source des remises en cause de 1919 ? C'est en fait tout le problème des buts de guerre des nations belligérantes qui est ici posé. Jean-Baptiste Duroselle a rappelé que « la connaissance des buts réels est l'une des tâches les plus ardues pour l'historien »8. Et si les buts de guerre de la France en ce qui concerne l'Allemagne sont aujourd'hui largement connus, ils le sont moins pour les Balkans, où la complexité de la répartition des populations permettrait à la France d'appliquer sa politique des nationalités, cœur de sa propagande de guerre9. TI demeure, encore aujourd'hui, de nombreuses zones d'ombre dans ce domaine. Georges-Henri Soutou rappelle, dans une étude pionnière consacrée aux nationalités, combien «certains aspects de la politique française pendant la Première Guerre Mondiale, en particulier dans ce domaine, sont encore loin d'être
totalement élucidés »10.

A travers des recherches dans les archives françaises et italiennes, notre travail s'est porté sur un certain nombre de questions, peu traitées par I'historiographie. Quand la révision du Traité de Londres est-elle apparue dans les esprits français, puis vraiment désirée et afm appliquée, dans une Europe choquée par le piétinement allemand des «chiffons de papier» ? D'où ce principe de la révision est-elle venue? du pouvoir politique? des diplomates? des militaires? des services de renseignements? Comment les responsables italiens gèrent-ils cette évolution chez leurs alliés transalpins et quelles en sont les conséquences sur l'alliance des « sœurs latines» ? Quel rôle joue les intellectuels, les journalistes dans la dégradation des rapports entre Paris et Rome? L'essence même du travail de I'historien est de faire ressurgir le passé de l'oubli afm de le transformer en histoire. Cette tâche vise donc à embrasser la complexité des évènements, à en éclairer les zones d'ombre, à connaître les hommes, acteurs majeurs du fait historique, la dynamique de leur action, leurs succès comme leurs manques, et leurs conséquences sur le reste de la collectivité; sans jamais porter le moindre jugement de valeur sur des

hommes qui ont - on l'oublie trop souvent - une guerre mondiale sur les
bras.

Jean-Baptiste Duroselle, Tout Empire périra. Théorie des relations internationales, Paris, A. Colin, réédition de 1992, p. 107. 9 Georges-Henri Soutou, «La France et les marches de l'Est 1914-1919» in Revue historique, octobredécembre 1978, pp. 347-348, et dans L'or et le sang, les buts de guerre économiques de la Première Guerre mondiale, Paris, Fayard, 1989, p. 168. 10Georges-Henri Soutou (sous la direction de), Recherches sur la France et le problème des nationalités pendant la Première Guerre Mondiale (Pologne, Ukraine, Lituanie), Paris, Presses de l'Université ParisSorbonne, 1995, p.S.

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PREMIERE PARTIE LES BALKANS DANS LA CONSTRUCTION L' ALLIANCE FRANCO-ITALIENNE AOUT 1914-0CTOBRE 1915 DE

En ce qui concerne les relations franco-italiennes, il ne faut pas perdre de vue un certain nombre de points. D'abord, la neutralité et ses avantages n'effacent pas les souvenirs de la Triplice et ceux, plus récents des incidents de 19121. Ensuite, la neutralité d'août 1914 donne déjà matière à une différence d'interprétation entre des Français qui la perçoivent comme la conclusion logique des accords de 1902 et des Italiens qui en font un acte totalement indépendant2. De même, la France n'est pas l'acteur majeur, loin de là, des discussions de 1914-1915 parce que les Italiens s'en méfient et qu'ils accordent beaucoup plus d'importance à la Grande-Bretagne pour leur positionnement. Enfin, pour la France, l'alliance avec sa voisine transalpine - mais dans le cadre général de l'Entente, ne l'oublions pas - est un réel succès. Elle consacre l'évolution amorcée à l'extrême fm du XIXèmesiècle vers un rapprochement qui ne déboucha jamais vers une sortie de l'Italie de la Triplice. Seule la guerre le permet. Afm de se débarrasser de la menace sur les Alpes et en Méditerranée, que constitue une Italie hostile, les Français sont prêts à beaucoup et s'inscrivent dans une vision sur le long terme. Les Balkans deviennent pour eux le réservoir de promesses territoriales avec lesquelles se paie l'alliance, même si sa valeur n'atteint jamais celle d'avec Saint-Pétersbourg ou de l'entente avec Londres. Il est erroné d'affirmer que les revendications serbes sont écartées par les dirigeants français, puisque, une fois l'alliance avec les Italiens conclue, le Quai d'Orsay y porte un regard plus attentif, en liaison avec l'entrée en guerre de la Bulgarie dont il faut satisfaire les appétits en Macédoine. Mais il est vrai que, devant les enjeux de l'alliance franco-italienne, les rêves serbes et yougoslaves pèsent bien peu. Pour l'instant...

1 Vincent Cloarec, « Raymond Poincaré et la diplomatie française en Méditerranée la Première Guen-e mondiale: une préfiguration de la politique mandataire?» diplomatique, 2000, n01, p. 33. 2 Gilles Ferragu, op. cît., p. 598-599.

orientale à la veille de in Revue d'histoire

CHAPITRE PREMIER Entre urgence et expectative Août / octobre 1914

Dès le 1er août, l'ambassadeur de France à Rome, Camille Barrère,
informe le Quai d'Orsay que l'Italie restera neutre en cas de conflit, décision confirmée officiellement le 3 et qui change le visage diplomatique et militaire de l'Europe. En effet, toutes les combinaisons deviennent alors possibles, et surtout celle visant à un passage de l'Italie dans le camp de l'Entente. C'est alors que s'ouvre un épisode souvent occulté par les négociations du printemps 1915: les marchandages autour de futures acquisitions italiennes dans l'Adriatique. Dans les premières semaines du conflit se mettent en place des discussions dans lesquelles interviennent plusieurs personnages, officiels ou non, munis d'instructions ou pas, qui lancent des propositions qui, si elles ne débouchent sur rien, ont pour nous le mérite d'apporter de nombreux éclairages sur les positions françaises et italiennes. Pour le mois d'août 1914, deux initiatives officieuses s'élaborent parallèlement autour d'une possible entrée en guerre de l'Italie: celle venant de l'attaché commercial italien, le comte Sabini et celle, à l'origine plus confuse, se concrétisant par les conversations de Pétrograd.

I. Les discussions de Pétrograd
]0) L'initiative Sabini Cet épisode trouve son origine dans la conviction du comte Sabini, attaché commercial à l'ambassade d'Italie à Paris, gérée par Tommaso Tittoni, selon laquelle l'Italie ne peut rester neutre. Francophile même lorsque la politique de son pays restait triplicienne, le comte pense donc que l'intérêt de l'Italie réside dans une intervention aux côtés de la France contre ses anciens alliés de la Triplice. C'est ce qu'il dit, dès son retour à Paris le 6 août, à Clemenceau chez qui il se rend1. L 'historiographie tant italienne que française a jugé avec une certaine légèreté cet épisode qui n'aurait pas de grande valeur en soi, et y voit plutôt l'agitation d'un Italien non responsable de l'activité diplomatique de son
I Candido Sabini, Le fond d'une J921. Paris, Grasset, 1921, p. 40. querelle. Documents inédits sur les relations franco-italiennes J9J4-

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La France et l'Italie dans les Balkans

pays et d'un Clemenceau en pleine illusion2. Si nous ne contestons pas cette vision, il n'en reste pas moins que ces discussions apportent, selon nous, des éclairages tout à fait intéressants, surtout si nous la comparons avec d'autres discussions se déroulant au même moment. Sabini choisit de s'adresser à Clemenceau, un ami personnel, qui, même s'il n'éprouve pas un amour ardent pour la monarchie des Savoie, et considère, selon Jean-Baptiste Duroselle, «que les affaires italiennes n'ont guère d'importance», ne peut cependant ignorer le rôle que jouerait ce pays dans la politique anti-allemande. Et rappelons que, lors de son passage aux affaires entre 1906 et 1909, Clemenceau approuve la politique pro-italienne de Barrère3. C'est donc à un ami personnel et susceptible de l'être pour l'Italie, à un patriote passionné et foncièrement attaché à la lutte contre l'Allemagne agresseur de la France que s'adresse le comte Sabini, sans en référer ni à son Gouvernement, ni à Tittoni encore absent de Paris à ce moment. On a donc à faire ici à une initiative personnelle, qui ne revêt aucun caractère officiel, ce que Sabini ne cherche pas à cacher. Il trouve d'ailleurs Clemenceau dans le même état d'esprit que lui. Or, le lendemain, 7 août, Sabini s'avère déjà moins enthousiaste et considère, après réflexion, que l'Italie n'est pas en mesure de rentrer immédiatement dans le conflit. Répondant à une question de Clemenceau, le comte énumère les conditions d'une intervention armée (c'est nous qui soulignons, car cela sous-entend à brève échéance) de l'Italie parmi lesquelles on trouve une alliance défensive et offensive, un accord d'égalité en Méditerranée avec la France et la Grande-Bretagne, l'Adriatique italienne, Trente et Trieste et tous les territoires italiens, et une série d'avantages en Asie et en Afrique4. Notons tout de suite qu'il s'agit dans son esprit, comme dans celui de Clemenceau, d'une alliance en bonne et due forme, ce qui est, en réalité, très éloigné de la position du gouvernement italien au même moment, nous y reviendrons. D'autre part, il s'agit ici d'un programme assez ambitieux pour l'Italie avec quelques points peu précis. Qu'entend en effet le comte Sabini par « l'Adriatique italienne» et «tous les territoires italiens» qui figurent avec la possession de Trente et de Trieste? Il est possible d'y voir une allusion à la Dalmatie où résident de fortes communautés italiennes et dont l'attribution à l'Italie ferait en effet de la mer Adriatique une «mer italienne». Nous entrons ici dans le domaine de ce que nous concevons comme le programme maximum des revendications italiennes. Or, celui-ci ne semble absolument pas heurter Clemenceau qui trouve que ces propositions n'ont rien d'exagéré et il propose à Sabini de se rendre chez le Président Poincaré afin de lui faire part de ce plan.
2

J.B. Duroselle, «Clemenceau et l'Italie» in La France et l'ltalie pendant la Première Guerre mondiale,
1976, p. 496-498. Il

Actes du colloque des 28-29-30 septembre 1973, Presses Universitaires de Grenoble, suit en cela l'opinion d'Enrico Serra. 3 Ibid., p. 494. 1. B Duroselle, Clemenceau, Fayard, Paris, 1988, p. 538-539.
4

Sabini, op. cil., p. 47.

Entre urgence et expectative

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Depuis la crise de juillet 1914 et jusqu'à la retraite de la fin du mois d'août, Poincaré a exercé une influence et un rôle directs dans les affaires intérieures et extérieures du pays, surtout face à un Président du Conseil Viviani dépassé et peu expert en questions internationales5. TIapparaît donc naturel que ce soit à l'Elysée que se rendent Clemenceau et Sabini, où ils sont reçus le même jour, 7 août. Nous disposons de plusieurs comptesrendus de cet entretien entre Poincaré, Clemenceau et Sabini. Celui que fait l'attaché commercial italien dans son Journal présente Poincaré comme tout à fait ouvert aux propositions qui lui sont faites, allant jusqu'à déclarer qu'en cas de concours actif - c'est-à-dire armé - on accorderait à l'Italie «des titres plus solides pour de plus larges compensations », tandis qu'il décide de charger Barrère d'engager des conversations à ce sujet. Or, du côté français, ce n'est pas du tout la même impression qui ressort. Dans son Journal, Poincaré juge les propositions de Sabini « imprécises» et se montre très réservé sur cette initiative équivalente à un «partage du butin avant la bataille ». De plus, selon une note manuscrite sur une feuille en tête de la Présidence de la République, Poincaré a posé des conditions très nettes à l'intervention armée de l'ltalie6. C'est ici que l'initiative Sabini croise une seconde discussion ouverte depuis le début du mois d'août.
2°) Les bases d'une éventuelle discussion

TIs'avère en fait très difficile de savoir quel pays est à l'origine de cette discussion. L'historiographie italienne semble considérer que l'initiative vient de Raymond Poincaré et se fonde, pour cela, sur un télégramme envoyé par Iswolsky, l'ambassadeur russe, à son ministre Sazonoff, le 1er août 19147. Toutefois, un entretien entre Sazonoff et l'ambassadeur d'Italie Carlotti le 5 août8, et celui du 4 août entre Philippe Berthelot, alors Directeur Politique adjoint du Quai d'Orsay avec le conseiller de l'ambassade de Russie9 nous font penser à une initiative russe qui aurait unilatéralement interprété ce que sont les intérêts italiens: Trente et le port albanais de Valona, pour court-circuiter une discussion avec l'Autriche. Quoi qu'il en soit, une discussion officieuse s'engage alors. Les dirigeants français voient toutefois avec inquiétude l'ouverture de négociations avec Rome alors même que les buts de guerre français ne sont

5 François Roth, Poincaré, Paris, Fayard, 2000, p. 291. 6 Sabini, op. cil., p. 54-58, R. Poincaré, Au service de la France. L'Invasion, 1914, vol 5, Paris, Plon, p. 30-31. 7 Documenti Diplomatici Italiani (DDI), Serie V, vol l, notes (1) p. 24 et 118-119. Voir également Mario Toscano, Il patto di Londra, Bologne, Zanicheli Editore, 1934, p. 33-34. Un /ivre noir. Diplomatie d'avant guerre d'après les documents des archives russes, Tome 2, Paris, Librairie du Travail, 1922, télégramme
224, 19 juillet

8 DDI, vol l, télégramme Carlotti à San Giuliano, gab 1086/45,5 août 1914, n.65 9 Archives du Ministère des Affaires Etrangères Français (AMAEF), Guerre Berthelot, fo 14.

/ 1 er août

1914.

1914-1918,

555, Note

20

La France et l'Italie dans les Balkans

ni définis, ni assuréslo. Il faut en effet attendre le mois de septembre pour que s'engagent les premières conversations entre Paris et Pétrograd au sujet des futures acquisitions françaisesll. Poincaré, Viviani et le ministre des Affaires Etrangères Doumergue sont d'accord sur ce point de faiblesse de la position française et pour agir avec fermeté et circonspection à l'égard de cette ouverture. Peu après l'entretien avec Poincaré, Doumergue précise à Iswolsky que par «revendications nationales» il doit entendre l' AlsaceLorraine « dont le retour à la France devrait être assuré en tout cas» 12 . Le 6 août, Britanniques et Français tombent d'accord pour ajouter le port de Trieste, en plus du Trentin et de Valona. Comme le dit Paul Cambon, l'ambassadeur à Londres, « l' enjeu de la partie c'est l'existence de la France comme grande puissance, je considère comme indispensable de faire à l'Italie ce qu'on peut appeler «un pont d'or »13.Jean Herbette, journaliste au quotidien L'Echo de Paris, sur un ton quelque peu péremptoire, appelle l'Italie à sortir de sa neutralité qui n'est plus tenable devant les bouleversements balkaniques et se prononce pour l'obtention du Trentin et de Valonal4. Ce sont donc Valona, Trente et Trieste - le programme minimum - qui serviraient de bases aux discussions. Mais cette «triade» ne fait pas l'unanimité. Maurice Paléologue, l'ambassadeur en Russie, ne cache pas son hostilité à des concessions trop larges en faveur des Italiens qu'ils méprisent. « Vallona et Trieste, écrit-il le 7 août, constituent selon moi la rémunération suffisante d'une coopération et tous les efforts de l'armée italienne n'excéderaient pas ce qu'on peut en attendre de son courage habituel» 15. On aboutit ainsi à une position française très nuancée. D'un côté, le gouvernement accepte la discussion, avec l'ajout de Trieste, et laisse Sazonoff maître des pourparlers. Mais, de l'autre, le Quai d'Orsay, s'inscrivant en fait dans le même schéma de pensée que Poincaré et Paléologue, fait connaître au Gouvernement italien, par l'entremise de Barrère, les conditions immédiates qu'il pose à son acceptation des acquisitions futures de l'Italie: ces dernières se feront «sans préjudice des revendications nationales de la France» et avec des «satisfactions territoriales sur le littoral adriatique » en faveur de la Grèce et de la Serbie. Sont ainsi préservées les revendications françaises en Europe qui ne seront pas subordonnées à celles de sa voisine. Mais il est, d'autre part, manifeste que, dès le début du mois d'août 1914, il y a, chez les Français, une prise en compte réelle des intérêts balkaniques en général, et slaves en particulier.
10Raymond Poincaré, op. cil., vol 5, p. 15-16. Il Georges-Henri Soutou, « La France et les Marches de l'Est. 1914-1919 » in Revue Historique, octobredécembre 1978, p. 345. 12 Un livre noir, op. cil., télégramme d'Iswolsky, 240, 25 juillet / 5 août 1914. 13 Documents Diplomatiques Français (DDF), 1914, Paris, Imprimerie Nationale, 1999, télégramme Paul Cambon, 222,6 août 1914, p. 16. 14Jean Herbette,« L'heure de l'Italie », L'Echo de Paris, 8 août 1914. 15AMAEF, Guerre Italie, 555, télégrammes Paléologue, 7 août 1914, 374, fo 31 et 380, fo 33.

Entre urgence et expectative

21

Car, sur l'échiquier politique des Balkans, le pion bulgare joue un rôle incontournable. A l'issue de la seconde guerre balkanique, la Bulgarie s'est retrouvée vaincue par ses anciens alliés, la Serbie, la Grèce, auxquelles s'était jointe la Roumanie, perdant ainsi une vaste partie de la Macédoine acquise aux termes du traité de mars 1912. A partir d'août 1914, le but de la diplomatie russe est, dans le meilleur des cas, de reconstituer le bloc balkanique, d'unir les anciens alliés qui se sont déchirés avec haine, contre les Empires centraux et éventuellement, contre la Turquie dont on n'est pas très sûr, ou alors, d'obtenir de la Bulgarie une neutralité bienveillante en faveur de la Serbie. Or demander à la Bulgarie, vaincue, ayant perdu de nombreux territoires, un positionnement si favorable aux Serbes honnis supposerait un prix très fort16.Sazonoff pense pouvoir s'assurer la neutralité de la Bulgarie en lui accordant des morceaux de la Macédoine obtenus par les Serbes qui, en échange, seraient assurés de l'accès à l'Adriatique si désiré. Paléologue, en insistant sur la limitation des acquisitions italiennes a probablement en tête le problème bulgare17. Pour résumer, nous voyons qu'à cette date la France accepte d'une part une réorganisation territoriale de la péninsule balkanique qui se ferait sans qu'aucun des Etats proches de la Triple Entente, ou susceptibles de l'être, ne puisse se considérer comme lésé, mais sans apporter aucune précision contraignante par nature, et d'autre part une présence italienne renforcée, mais loin d'être dominante, en Adriatique par l'obtention de Trieste et surtout de Valona. Et ceci est d'autant plus facile pour Paris que, d'une part, la situation militaire n'est pas encore catastrophique, et que les territoires promis ne sont absolument pas des terres slaves: Trente et Trieste sont considérées comme des villes italiennes gravitant dans la sphère germanique tandis que Valona est un port albanais. L'expansion italienne ne se ferait pas au détriment des intérêts du slavisme, ni d'ailleurs de la France, heureuse que la domination sur l'Adriatique soit partagée. Même si la guerre change bien des éléments, on a du mal à admettre que toute méfiance vis-à-vis de l'Italie ait disparu des esprits. Il existe incontestablement chez les responsables politiques et diplomatiques un réel désir de voir l'Italie entrer dans le conflit. C'est le langage que tiennent les interlocuteurs de Sabini, Clemenceau, Poincaré, Briand, Bourgeois, Deschanel - les hommes formant le groupe restreint qui dirige la politique française18 -, ainsi que Barrère à l'égard du francophile Ministre des Colonies Ferdinando Martini19.

16 Jean-Claude Allain, «La course aux alliances» in La première guerre mondiale, Paul Marie de la Gorce, vol 1, Paris, Flammarion, 1991, p. 140-141.
17

sous la direction

de

AMAEF, Guerre Bulgarie, 296, télégramme Paléologue, 377, 7 août 1914, fo 1. Les trois télégrammes

sont d'ailleurs envoyés le même jour. 18 G-H Soutou, « La France et ... », op. cil., p. 356. 19Ferdinando Martini, Diario 1914-19/8, Verona, Mondadori,

1966, p. 19-28.

22 3°) Les ouvertures

La France et l'Italie dans les Balkans

autour de la Dalmatie

Si les conversations tournent autour de Trente, Trieste et Valona, la Dalmatie apparaît parfois, ce qui change la nature de l'éventuelle expansion italienne. Située sur la rive orientale de l'Adriatique, cette région sous souveraineté austro-hongroise comporte une population mixte, d'Italiens ou d'italophones - et de Slaves, la plupart catholiques, donc Croates. Rapidement Sazonoff se met à parler de la Dalmatie2o. Le 12 août, le Ministre italien des Colonies, Ferdinando Martini se rend à l'ambassade d'Angleterre où Rodd lui parle de la nécessité absolue d'une intervention armée avec, à la clef, le Trentin, Trieste mais évoque également l'Istrie et la Dalmatie 21.Du côté italien, Carlotti évoque devant Paléologue, mais à titre privé, l'obligation d'une éventuelle annexion de la Dalmatie à l'Italie22. La position française semble plus prudente, au moins sur la forme. Les responsables français n'évoquent à aucun moment la Dalmatie d'une façon aussi précise que leurs homologues britanniques ou russes, mais utilisent les mots d'une façon équivoque. Devant Tittoni, Briand n'hésite pas à affirmer que la France est «prête à reconnaître toutes les revendications territoriales italiennes »23. Englobe-t-il la Dalmatie dans ces revendications? TI est difficile de l'affmner. Il est vrai qu'à cette date le gouvernement italien ne revendique rien officiellement puisque les terres irrédentes sont toujours restées dans le domaine des rêves nationalistes, littéraires ou «ligueurs ». Mais on ne peut exclure que ces responsables français pensent à une expansion en Dalmatie, puisque la formule reste suffisamment vague pour l'y englober, s'il le faut. Poincaré, de son côté, sait que Carlotti a parlé devant Sazonoff d'une annexion italienne de cette région, et quand il rencontre Tittoni le 12 août, il dit espérer que l'Italie pourra « reconquérir les terres italiennes soumises à l'Autriche »24.De plus, de nombreux indices laissent à penser que Doumergue n'est pas hostile par principe à des vues italiennes sur la Dalmatie mais reste assez vague dans un premier temps. Le 10 août, il presse Barrère de faire comprendre au Gouvernement italien que «jamais pareille occasion ne s'est présentée pour l'Italie de réaliser ses aspirations nationales». Lui-même tente d'agir sur Tittoni, qu'il reçoit au Quai d'Orsay le même jour. Durant l'entretien, à la veille de la rupture officielle avec l'Autriche-Hongrie qui ouvre d'intéressantes perspectives territoriales, il place au cœur du conflit en cours la question des nationalités étouffées par la volonté hégémonique de l'Allemagne, considère que la paix future devra faire «disparaître les épineuses et graves questions de nationalités déracinées », parle du nécessaire équilibre européen qui devra

20

DDI, vol l, tele gab Carlotti, 1086/45,5 août 1914, n.65 et 1029/50,8 août 1914, n.133.
Martini, AMAEF, op. cil., p. 34. GuetTe Italie, dossier 555, télégramme Paléologue, 407,. Il août n.221. 14, fo 77.

21 22 24

23DDI, tele gab Tittoni,
Poincaré,

1059/104,

12 août 1914, n.220.
vol l, tete gab Tittoni, 1066/105,

op. cU., volS,

p. 72. DDI,

Entre urgence et expectative

23

suivre la guerre et «qui donn[eraJ à chacun ce qui doit lui revenir »25, formules suffisamment précises pour faire penser à la Dalmatie mais assez vagues pour ne pas trop engager la France. Cette prudence n'échappe d'ailleurs pas à Tittoni qui trouve le ministre français beaucoup plus circonspect que Clemenceau qui, rencontré la soirée précédente, lui assurait en son nom et au nom de Poincaré et du gouvernement français ( !) que la France était prête à reconnaître tous les agrandissements territoriaux jugés nécessaires par l'Italie 26. Il paraît donc justifié de parler d'un certain consensus chez les Français pour discuter de la Dalmatie avec les Italiens, de leur laisser ouverte la fenêtre donnant sur une province d'italianità sans jamais évoquer toutefois son nom. Cinq jours plus tard, le 15 août, toujours devant l'ambassadeur italien, Doumergue parle de « satisfactions importantes» accordées à l'Italie en cas de rupture de la neutralité et lui annonce que la France verrait «avec sympathie se constituer une grande Italie », ce qui sous-entend ici une annexion de terre irredente par Rome27. Jusqu'à ce moment, la question dalmate n'a été évoquée que de manière privée ou officieuse, comme s'il s'agissait pour les différents acteurs de tester l'interlocuteur sur cette région où le mélange de populations rend son attribution particulièrement complexe, et dont l'acquisition par l'Italie jetterait pour elle les bases d'une nouvelle puissance. Même si, là aussi, rien de précis n'est avancé, Doumergue franchit une étape et sort de la «triade» qui constituait la base de la discussion depuis le début du mois d'août. Parler de Grande Italie ne peut pas être considéré comme un propos superficiel. Or, dans le même temps, Doumergue et son homologue britannique Grey ont accepté le principe des négociations avec la Bulgarie sur les bases posées par Sazonoff: un morceau de Macédoine en échange d'un accès à l'Adriatique pour la Serbie. Le problème vient du Président du Conseil serbe Pachitch qui ne cache pas son hostilité à la perte de la Macédoine28. Le 25 août, la veille de son départ, Doumergue balaie ses arguments en insistant sur « l'intérêt vital qu'il y a pour la Serbie à s'entendre avec la Bulgarie, au prix de quelques concessions qui doivent être à l'issue de la guerre
largement compensées par ailleurs »29.

On le voit, durant ces discussions, Doumergue ne cache pas le peu de considération qu'il éprouve pour l'abandon par la Serbie de territoires macédoniens pourtant peuplés de Serbes. Et il est ouvert à des discussions sur la Dalmatie en faveur des Italiens. Et ce malgré sa proximité politique et personnelle avec le courant défenseur du principe des nationalités. Il est en outre l'un des soutiens les plus solides de Jean Pélissier, secrétaire général de l'Office central des Nationalités, dans lequel on trouve, entre autres des
25

AMAEF, Guerre Italie, 555, Doumergue à Barrère, 445, 10 août 14, fo 55. Note sur conversation Doulnergue avec Tittoni, 10 août 14, fo 72/73. 26 DDI, vol l, tele gab Tittoni, 1051/92, 10 août 1914, n.169. 27 AMAEF, Guerre Italie, 555, Doumergue à Barrère, 495, 15 août 1914, fo 107. 28 AMAEF, Guerre Balkans, 217, télégramme Boppe, 82, 19 août 1914. 29Ibid., Doumergue à Boppe, 166,25 août 1914.

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La France et l'Italie dans les Balkans

hommes comme Paul Painlevé, le Serbe Pachitch et l'Italien Barzilaï3o. Ce qui ressort, aussi bien des discussions avec Rome qu'avec Sofia, c'est qu'on n'agit pas par volonté de fonder les compensations territoriales sur un respect absolu du principe des nationalités mais poussé plutôt par l'urgence, par cette « angoisse du moment» dont a parlé Jean-Baptiste Duroselle et qui peut empêcher de réfléchir à une perspective à long terme31 et qui, ici, encourage les dirigeants à renvoyer à la paix les partages futurs dont les principes sont seulement posés d'une façon vague. Cependant, pour les diplomates français, il ne s'agit pas de tout gâcher par précipitation. Le 8 août, Iswolsky informe Doumergue de la volonté de son gouvernement de faire une démarche officielle auprès du gouvernement italien, par l'intermédiaire des ambassadeurs de l'Entente à Rome, afin d'obtenir de celui-ci l'assurance d'une intervention militaire. Le 10 août, Doumergue reçoit, via Paléologue, une proposition de texte très précise sur les conditions d'entrée en guerre de l'Italie et sur les compensations futures: Trente, Trieste et Valona32. Si Doumergue est tenté d'accepter l'initiative russe33, il se heurte à l'opposition de Cambon et de Barrère, tous deux jugeant la démarche prématurée34. Doumergue se range à leur avis mais en partie seulement. S'il se dit d'accord pour la poursuite des négociations Carlotti/Sazonoff, il estime néanmoins nécessaire qu'une pression soit exercée sur Rome, certes discrète, mais sans ambiguïté sur les compensations qui seraient accordées. Cette méthode aurait, selon lui, l'avantage « d'éveiller suffisamment leurs ambitions pour que nous puissions espérer les entraîner plus aisément à l'action à nos côtés »35.Il décide donc que Barrère lui-même, devra, sous forme de conversations privées, convaincre les Italiens de marcher. Un entretien a lieu le 13 août entre lui, Rodd et le Président du Conseil Salandra qui confmne l'opinion exprimée par Barrère: le Président du Conseil italien fixe la limite de l'acceptable pour l'Italie à une conversation officieuse et ne leur cache pas le danger d'une déclaration officielle36.

30 Nous nous fondons sur l'étude de G.H Soutou «Jean Pélissier et l'Office central des nationalités» in Recherches sur la France et le problème des nationalités, sous la direction de G-H Soutou, Paris, Presses de l'Université de Paris-Sorbonne, 1995, p. 14-17. 31 J-B Duroselle, in préface du livre de G-H Soutou, L'or et..., op. cil., p. III. 32 AMAEF, Guerre Italie, dossier 555, télégramme Paléologue, 108, 10 août 14, fo 54. 33 Poincaré" op. cil., vol 5, p. 49. DDF, Doumergue à Cambon 534, Barrère 439, Paléologue 571, 8 août 1914. 34 AMAEF, Guerre Italie, 555, télégramme Cambon, 245, 9 août 14, fo 49 ; télé Barrère, 10 août 14, fo 52. 35Ibid., Doumergue à Paléologue, 592bis, 12 août 14, fo 89. 36 Ibid., télégramme Barrère, 326, 12 août 14, fo 86; Doumergue à Barrère, 463, 12 août 14, fo 88 ; télégramme Barrère, s.n, 13 août 14, fo 94.

Entre urgence et expectative

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4°) L'échec

des discussions

Il y a eu, à Paris, beaucoup d'espoirs quant à une décision italienne rapide. Pourtant, de nombreuses informations ont fait état d'un volonté d'attente chez les Italiens. Nous avons vu que dès le 7 août, le comte Sabini prévient Poincaré de l'impossibilité pour l'Italie d'entrer immédiatement en guerre. Dès le 10 août, le lieutenant de vaisseau d'Huart, attaché naval à Rome, prévient Paris que, même si des préparatifs sont indéniables et l'esprit des marins très anti-autrichien, il ne faut pas compter que « l'Italie puisse songer un seul instant à sortir de sa neutralité »37. Et il faut attendre le milieu du mois d'août pour que les gouvernements de l'Entente comprennent enfm que les discussions seront plus lentes que prévues et que Rome ne compte guère les voir aboutir immédiatement. Non seulement les Français se sont fait des illusions quant au désir italien de rompre la neutralité, mais ils se trompent sur les ambitions mêmes du gouvernement de Rome. Dans sa correspondance avec le Président du Conseil Salandra ou avec Victor Emmanuel III, le ministre des Affaires Etrangères San Giuliano ne cache pas le peu d'enthousiasme que l'entrée en guerre lui procure. S'il n'écarte pas la possibilité d'accords signés avec la Triple Entente, il considère que la situation n'y est guère propice, vu l'impossibilité de savoir à cette date lequel des deux camps vaincra38. Pourtant, San Giuliano sait depuis le début du conflit que l'Europe en sortira modifiée et que l'Italie risque d'être exclue des vastes remaniements qui se feront, notamment dans les Balkans, origine directe de la guerre. C'est pourquoi, évoquant la possibilité d'une attaque contre l'Autriche-Hongrie, il transmet à l'ambassadeur à Londres, Imperiali, le Il août - le jour de la rupture des relations diplomatiques entre la France et l'Autriche-Hongrie les conditions absolues qui devront être acceptées pour une intervention, mais en spécifiant clairement à Imperiali qu'il devra le faire à titre personnel. La lecture de ce texte, parfois considéré comme une simple esquisse39, ne peut que frapper par les revendications qui y sont exposées: pour la zone adriatique, Trieste (à laquelle est bien sûr associée Trente) serait annexée, Valona seulement neutralisée et San Giuliano refuse la proposition de Sazonoff d'annexer la Dalmatie jugée par le ministre italien comme «en dehors des frontières géographiques de l'Italie »40.Nous sommes loin ici d'un programme maximum, et les Alliés ont plus d'appétit pour l'Italie que les Italiens eux-mêmes. C'est une extrême prudence qui caractérise l'attitude italienne, prudence née de la crainte tout à fait réelle entretenue à l'égard d'une Autriche-Hongrie contre laquelle seule la Russie est en guerre à cette
31

Service Historique de la Marine (SHM), SS, Xe, dossier 3, d'Huart à Ministre, 884, 10 août 14. 38DDI, vol l, San Giuliano à Salandra, 9 août 1914, n.lSl. San Giuliano à Victor Etnmanuel III, 10 août 1914, n.166. 39 Brunello Vigezzi, L 'Italia di fronte al/a prima guerra mondiale, volume L L 'ftalia neutrale, Milano, Ricciardi, 1976, p. 84. 40 DDf, vol 1, tele gab San Giuliano à Imperiali, 892, Il août 1914, n.20 1.

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La France et l'Italie dans les Balkans

date et contre laquelle l'Angleterre et la France ne seraient d'aucune aide pour les armées italiennes. Quant au destin de l'Empire dualiste, le texte du Il août, très vague sur ce point, n'envisage pas en tout cas son démantèlement41. Enfin, le 15 août, Barrère informe Paris que San Giuliano, contrairement aux vœux des Alliés, refuse de donner des instructions officielles à Carlotti pour des négociations avec Sazonoff. C'est la fm des conversations de Pétrograd, enterrées par l'Italie elle-même qui néanmoins assure, par la bouche de Salandra, à Barrère : «Mais quoiqu'il arrive [...] nous ne ferons rien contre vous ». La neutralité est donc maintenue, ce qui est confirmé officiellement, le lendemain, à Tittoni42. Si le principe de discussions avec l'Entente est maintenu, elles se dérouleront, non plus en Russie, mais à Londres. Les ouvertures de Doumergue au sujet de la Dalmatie, faite à Tittoni ce même 15 août, ne servent donc à rien. Poincaré note alors: « Une fois de plus, la Consulta se montre la plus adroite et la plus subtile de toutes les chancelleries européennes »43. C'est, pour nous, un point fondamental. Ce n'est pas une surenchère italienne qui fait échouer la négociation d'août. Si surenchère il y a dans les propositions territoriales, ce n'est pas du côté italien qu'elle vient, mais bien de l'Entente. Et notons bien que, dès les premières semaines de guerre, l'idée d'une expansion italienne sur la rive orientale de l'Adriatique rencontre un accueil favorable chez les responsables français. La dégradation de la situation sur le front français achève de convaincre San Giuliano: il faut attendre l'issue de cette bataille et ne plus rien évoquer devant Barrère et Krupensky qui risqueraient de compromettre le gouvernement italien aux yeux de Berlin. A la mi-août, la situation est on ne peut plus claire pour San Giuliano: « l'Italie ne peut rompre avec l'Autriche et avec l'Allemagne si elle n'a pas la certitude de la victoire. Ceci n'est pas héroïque, mais c'est sage et patriotique» 44. C'est dans cet état d'esprit qu'il met fin aux discussions de Pétrograd tout en laissant entrouverte une porte mais du côté de Londres, et certainement pas vers Paris. Le courant de méfiance, voire d'hostilité à l'égard de la France, sorte de pendant à celui qui se manifeste à Paris, conserve une influence dont il ne faut pas sous-estimer le poids, suspicions confmnées par l'attitude française que les Italiens jugent équivoque à l'égard de l' AutricheHongrie45. Mais des divergences opposent les Italiens quant aux conséquences à tirer de la position future de la France. Pour San Giuliano, c'est une raison de son neutralisme car il craint de voir l'Italie prise entre une France dominante et des anciens alliés tripliciens ulcérés de sa trahison. Au contraire, Imperiali considère qu'il faut intervenir car c'est dans une
41 Brunello Vigezzi, op. cil., p. 84. 42 AMAEF, Guerre Italie, dossier 555, Télégramme

Barrère,

336 et 342, IS août 1914. Tittoni, op. cil.,

p. 141.
43 Poincaré, op. cil., voiS, p. 114. 44 DDI, vol l, San Giuliano à Salandra, 16 août 1914, p. 160. 45 Ibid., San Giuliano à Imperiali, 892, Il août 1914, n. 201.

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entrée en guerre aux côtés de l'Entente que l'Italie trouvera le soutien britannique, nécessaire pour contrebalancer la puissance française 46. Dans les deux cas, la perspective de devenir l'allié de la France ne crée pas un enthousiasme débordant.

II. Ménager l'Italie
]0) Les opérations navales dans l'Adriatique

Les responsables italiens se montrent particulièrement attentifs à la guerre en Méditerranée et cherchent à en tirer profit. La rupture des relations diplomatiques avec Vienne, le Il août, ouvre des perspectives intéressantes pour les Italiens. Ainsi, en même temps qu'il envoie à Imperiali ses conditions du Il août en vue d'une éventuelle entrée en guerre, San Giuliano lui précise que «notre participation à la guerre serait facilitée si entretemps et sans retard la flotte anglo-française attaquait et battait la flotte autrichienne car ceci provoquerait en Italie des démonstrations de joie que le Gouvernement ne pourrait réprimer et donnerait à l'Autriche une occasion de remontrances que le Gouvernement ne pourrait accepter» 47. Tittoni, de son côté, tient un discours équivalent à Poincaré qu'il rencontre le 12 août et devant lequel il évoque la possibilité d'une action de l'Italie en cas d'opération navale franco-anglaise48. Cette éventualité d'une attaque contre la flotte autrichienne est bien sûr envisagée par le gouvernement français qui a reçu, par la convention navale du 6 août 1914 passée avec Londres, le commandement des opérations navales en Méditerranée, et donc dans l'Adriatique49. Le commandant en chef de la flotte française en Méditerranée, l'Amiral Boué de Lapeyrère, a reçu du Ministre de la Marine Augagneur, le 10 août, l'ordre de se préparer à une action dans l'Adriatique contre les Autrichiens50. Le but est bien pousser les Italiens dans le conflit, comme l'explique Augagneur à Lapeyrère, le 13 août5\ à condition d'épargner, dans la mesure du possible, les populations italophones des côtes dalmates52, ce qui paraît assez difficile d'un point de vue militaire. Les Français croient donc, à cette date, à la possibilité d'une rupture de la neutralité italienne en liaison avec la guerre dans l'Adriatique. Le conflit contre l'Autriche-Hongrie pose inévitablement la question de son avenir, surtout dans un contexte de guerre courte. Et c'est à cette
46

Ibid., San Giuliano à Salandra, 9 août 1914, n.151. Tele gab lmperiali, 1083/240, 14 août 1914, n.242. 47 Ibid., San Giuliano à hnperiali, tele gab 892, II août 1914, n.20 I. 48 Poincaré, op. cil., vol5, p. 78-79. 49 Guy Pedroncini, «Les Alliés et le problème du haut commandement naval en Méditerranée, 19141918 », in Marins et Océans, 1991, Tome 2, p. 224. Lire aussi le livre ancien mais toujours valable de Adolphe Laurens, Le commandement naval en Méditerranée 1914-1918, Paris, Payot, 1931. 50 SHM SS, série Ed, dossier 88, télégramme Ministre à Boué de Lapeyrère, 9028, 10 août 1914, fo 88. 51Ibid., A Armée navale, 31, télégramme Ministre à Boué de Lapeyrère, 31891, 13 août 1914. 52 AMAEF, Guerre Italie, 555, Doumergue à Barrère, 477, 14 août 1914, fo 98. AMAEF, Guerre opérations navales, dossier 1052, Berthelot à Delaroche-Vernet, 47, 14 août 1914, fo 7.

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occasion que l'on voit apparaître les premiers projets concernant la monarchie dualiste. Charles Loiseau, journaliste spécialiste des questions slaves et marié à une Croate, en poste au Palais Farnèse d'où il renseigne Paris sur la politique pontificale, tente de tirer profit des réflexions conduites sur la portée des opérations adriatiques pour orienter les regards des responsables des Affaires Etrangères vers les Slaves du Sud de l'Autriche. Dans une note du 14 août 1914, il se montre très favorable à une action navale française sur les côtes dalmates, qui induirait des effets moraux redoutables sur la cohésion de l'empire dualiste. TI croit à une révolte des équipages slaves de la flotte et des Serbes de Bosnie-Herzégovine, aidés en cela par la proximité de l'Armée navale française; tout cela constituant le prélude à une entente de la France avec les Slaves en lutte contre la Double Monarchie qui, une fois vaincue, serait remodelée par les vainqueurs53. Conformément à ses instructions, Boué de Lapeyrère organise un raid en Adriatique dans la nuit du 15 au 16 août, et dans la journée du 16, devant le port monténégrin d'Antivari, opération qui se révèle décevante puisque il n'y a rencontré que des éléments modestes de la flotte autrichienne et qu'il a dû, devant la menace de sous-marins, ressortir presque aussitôt de l'Adriatique. La possibilité d'attaques contre le gros de la flotte ennemie, dans l'Adriatique nord, apparaît plus qu'hypothétique. Lapeyrère préfère alors surveiller l'entrée de l'Adriatique et attendre l'occasion d'une attaque contre la flotte austro-hongroise54. Cette opération déçoit beaucoup Jean Herbette. Il n'en attend aucun effet sur l'Italie parce que son regard est fixé sur Trieste et Pola55.Pour Le Temps, au contraire, la neutralité et les opérations navales alliées dans l'Adriatique sont désormais incompatibles: « le canon français dans l'Adriatique sonne pour l'Italie l'heure de courir sa chance! »56.Or, les Italiens doutent de la sincérité de l'Entente. Cette attitude dans l'Adriatique ne peut en aucune façon les satisfaire et les pousser hors de la neutralité. San Giuliano établit un lien entre la lenteur de l'offensive russe contre l'Autriche-Hongrie et l'immobilisme naval dans l'Adriatique, et en tire la certitude que les Alliés de l'Entente n'ont pas l'intention d'attaquer à fond les Autrichiens 57.De fait, l'Italie reste neutre. Mais tout ceci confirme, selon nous, que le gouvernement italien a entrevu la probabilité d'agir entre le Il et le 15 août 1914 et que les Français y ont cru.

SHM SS, Série Ea, dossier 92, rapport Loiseau, 14 août 1914. Copie transmise à Marine par Jules Cambon le même jour avec comme note manuscrite: «Le document contient diverses indications qui }) sont de nature à intéresser l'Amiral de Lapeyrère. 54 SHM SS, A Armée navale, 78, rapport Boué de Lapeyrère à Ministre, 1282, 17 août 1914. 55 Jean Herbette,« Le silence de l'Italie », L'Echo de Paris, 23 août 1914. 56 Le Temps, Bulletin de l'étranger, « Les devoirs nationaux» du 19 août 1914. 57 DDI, vol 1, San Giuliano à Imperiali, tele gab 977, 24 août 1914. AMAEF, Guerre Italie, 555, télégramme Barrère, 388,25 août 1914, fo 148.

53

Entre urgence et expectative

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2°) La question albanaise

Créée en 1912, avec des frontières délimitées en 1913, sous les auspices des Grandes Puissances et de leurs ambassadeurs réunis à Londres, l'Albanie, déclarée Etat neutre, est gouvernée depuis février 1914 par le prince de Wied, prince allemand, qui se révèle incapable de stabiliser son pouvoir. En mai 1914, une insurrection contre le prince éclate dans le centre du pays, et finit par se propager sur tout le territoire, à tel point qu'en juillet 1914, sa situation devient critique. De plus, l'existence même de l'Albanie, à laquelle l'Italie a largement contribué, reste fortement menacée par ses voisins serbes, grecs et monténégrins, intéressés à un partage de territoires albanais qu'ils n'ont pu obtenir en 1913. Le Monténégro regarde du côté de Scutari, la Serbie s'intéresse au nord de l'Albanie tandis que les Grecs rêvent à une annexion de l'Epire. Afin d'assurer la fiabilité de l'Albanie, les Grandes Puissances ont créé une Commission Internationale (la CIC) composée d'un de leurs représentants, plus un délégué albanais, chargée d'organiser l'administration et fmancière du pays58. De plus, des détachements de troupes internationales sont installés dans les zones contestées, comme par exemple à Scutari, dans le nord du pays, que les Monténégrins ne purent annexer. Or, la menace d'une guerre, puis son éclatement, pèsent sur le fonctionnement des institutions internationales d'Albanie. La Grande-Bretagne, l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie ayant décidé de retirer leurs contingents de Scutari - ce qui annule la proposition d'internationalisation de la France - les 400 soldats français et italiens se retrouvent seuls dans la ville, et les deux gouvernements tentent alors d'agir de concert. Le Quai d'Orsay hésite sur la position à tenir - évacuation ou maintien - et craint une action du Monténégro sur Scutari qui mécontenterait les Serbes. Il faut donc « éviter à tout prix que les Monténégrins attaquent l'Albanie qui n'est pas mêlée à la guerre et qu'ils occupent Scutari. Une action monténégrine de cette nature risquerait d'amener l'entrée en action de la Turquie. Elle influencerait aussi défavorablement l'Italie. Ce n'est que dans le cas où l'Autriche-Hongrie attaquerait Scutari que l'action monténégrine pourrait se produire de ce côté »59. De même, les Italiens s'inquiètent d'une prise de Scutari qui préluderait au démembrement de l'Albanie60. Finalement, les deux contingents sont évacués simultanément le 23 août. Ce qui est évident ici, c'est que la France ne se positionne pas par rapport à l'intégrité albanaise en soi, au respect de son indépendance et de sa neutralité fixées par les textes internationaux, mais bien par rapport au contexte général de la guerre. En effet, outre le prétexte que pourrait tirer la
58
59

A. Luce, L 'Albania nei rapporti italo-austriaci (1897-1913), p. 354-355.
AMAEF, Guerre Albanie, 222, Doumergue
DDI, vol l, San Giuliano à Negrotto

à Cettigné,
4580,9

55,23 août 1914.
août 1914, n. 144.

60

Cambioso,

30

La France et l'Italie dans les Balkans

Turquie d'une attaque contre l'Etat musulman d'Albanie pour entrer en guerre, la France craint évidemment un rapprochement de l'Italie et de l'Autriche-Hongrie, évolution qui serait inévitable en cas d'action du Monténégro, membre du camp de l'Entente, et contre lequel Rome ne pourrait trouver de soutien qu'à Vienne. Alors même qu'un passage de l'Italie vers la Triple-Entente demeure envisageable, ce serait, pour les Français, un fait très dommageable. Et le Quai d'Orsay juge cette question très importante puisqu'il demande à Londres et Pétrograd de soutenir ses pressions sur Cettigné61,répondant ainsi aux craintes de Pachitch. C'est là, selon nous, un aspect essentiel de la position de Paris, puisque nous la retrouvons sur la question de Valona. Au moment des premières discussions du mois d'août, le port de Valona fait partie de la «triade» que l'Entente est prête à accorder à l'Italie pour son intervention, c'est-à-dire que le port lui serait donné en pleine souveraineté, tandis que San Giuliano, dans ses instructions à Imperiali du Il août, écarte cette proposition; il lui préfère une neutralisation de la ville et son internationalisation à l'image de Tanger. Mais devant le retournement russe en faveur des Serbes et les menaces pesant sur les intérêts italiens, le ministre italien se ravise et demande alors Valona en pleine souveraineté, port auquel Pétrograd est prêt à associer l'île de Saseno qui lui fait face62.La France, quant à elle, a toujours vu avec bienveillance l'obtention par les Italiens de Valona. Or, sur place, Valona est directement visée par les Albanais insurgés contre le Prince de Wied et qui s'en approchent dangereusement. La fonction de Ministre de France à Durazzo, est occupée par le vicomte de Fontenay, l'un des personnages clé de notre étude. Il prévient le Quai d'Orsay de la situation, en notant que les notables albanais espèrent ouvertement un débarquement italien qui mettrait fm à l' anarchie63. Mais dans le même temps, une autre menace pèse sur le port albanais, celle exercée par la Grèce et les bandes épirotes à sa solde, et qui avancent dans le sud de l'Albanie. San Giuliano demande l'appui du Ministre d'Autriche-Hongrie à Durazzo, et prévient l'Entente, dont la France, que «l'occupation [de Valona] soulèverait toute l'opinion publique italienne et ne pourrait être tolérée »64.La possibilité d'une intervention armée serait envisageable, mais pas comme l'espère la France. Car, face à la Grèce, l'Italie se tournerait alors vers Vienne afin d'agir. Nous retrouvons ici le cas de figure de Scutari. La menace est estimée suffisante à Paris pour que, malgré les démentis de Venizelos, le Quai d'Orsay se décide à agir, ce qui prouve l'étendue de ses craintes devant cette collaboration austro-italienne qui pourrait déboucher
61

AMAEF, Guerre Légion monténégrine, 333, Doumergue à Londres 817 et Pétrograd 744, 24 août 1914, fo 42. 62 P. Pastorelli, L 'Albania nella politica estera italiana, 1914-1920, Napoli, Jovene, 1970, p. 12. 63 AMAEF, Guerre Albanie" 222, dépêche Fontenay, 127,20 août 1914. 64 DDI, voll, San Giuliano à Avama et Bosdari, 4874, 25 août 1914, n.438 ; AMAEF, Guerre Albanie, 222, télégramme Barrère, 384, 24 août 1914.

Entre urgence et expectative

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sur son cauchemar: une intervention armée de l'Italie aux côtés de l'Autriche. Le 26 août, Doumergue, encore ministre, enjoint au Ministre de France Deville d'expliquer au gouvernement grec qu'il ne peut «par ses entreprises imprudentes et inopportunes sur l'Epire ou sur Vallona [fournir] des prétextes à des événements dont il doit comprendre le redoutable danger» 65. Que ce soit au sujet du sort de Scutari ou de celui de Valona, le Quai d'Orsay a comme préoccupation de ne pas inquiéter l'Italie, d'éviter que les Etats balkaniques avides d'annexion ne la poussent à un rapprochement avec l'Autriche, et de ce fait, la France se doit de veiller au respect de l'intégrité de l'Albanie, non pas en tant que dogme politique, mais en attente d'un partage général où l'Italie serait conviée. En fait, la question du sort de Valona s'inscrit dans un problème beaucoup plus large, celui de la survie ou de la partition de l'Albanie. III. Delcassé, l'Italie et les Balkans Le 25 août, Joffre ordonne la retraite des armées françaises qui plient devant l'avancée allemande. La perspective d'une défaite de la France se dessine de plus en plus clairement. Viviani décide, le 26 août, de remanier son gouvernement et d'y faire entrer Théophile Delcassé. Son retour au Quai d'Orsay ne peut être considéré comme un élément de dosage et d'équilibre d'un mouvement ministériel. L'axe principal de son action entre 1898 et 1905 a été de constituer un réseau d'alliances qui enserre l'Allemagne, afin de protéger la France en cas de guerre et dont fait partie, par sa neutralité, l'Italie66. Lorsqu'il retrouve le Quai d'Orsay, tout semble indiquer qu'il compte poursuivre cette politique d'alliances pour gagner la guerre. Il assure ainsi à Tittoni, chez qui il se rend le 28 août, que ses sentiments à l'égard de l'Italie n'ont pas changé depuis son premier ministère des Mfaires Etrangères67. Jean Doulcet, en poste à Petrograd, a parfaitement saisi cet état d'esprit quand il écrit, en octobre 1915, à son sujet: « Un de ses dogmes est la nécessité absolue des alliances pour la France qui, dans l'état actuel du monde et surtout dans ce conflit gigantesque est dans l'impossibilité d'agir seule. Nul homme politique n'a compris mieux que lui toute la valeur pour nous de l'alliance russe, anglaise et aussi italienne... »68.
1°) Ne pas hypothéquer l'avenir de la Dalmatie

Lorsque Delcassé retrouve son bureau du Quai d'Orsay, la situation diplomatique autour de l'Italie a évolué par rapport au début du mois d'août.
65

66

Ibid., Doumergue à Deville, 205, 26 août 1914. Jean-Marie Palayret, «Théophile Delcassé et l'Italie» in Delcassé et l'Europe à la veille de la Grande Guerre, actes du colloque de Foix, octobre 1998, Archives départementales de l'Ariège, p. 401-402. 67 AMAEF, Guerre Italie, dossier 555, Delcassé à Barrère, 577,28 août 1914, fo 167. 68 AMAEF, Papiers Doulcet, dossier 21, lettre à Manneville, 15 octobre 1915, fo 213.

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La France et l'Italie dans les Balkans

Les négociations de Pétrograd ont échoué, arrêtées par les Italiens euxmêmes, qui désormais attendent. Les articles du Temps se font moins pressants vers la fin du mois d'août et le journal cadre sa ligne éditoriale avec la ligne politique du gouvernement italien69. Du côté allié, le ton change à l'égard des Italiens. Des promesses susurrées avec affabilité on passe à une mise en demeure trahissant une profonde exaspération. Après l'échec des conversations de Pétrograd, et malgré la volonté italienne de maintenir un contact à Londres, Grey et Sazonoff estiment que les discussions sont désormais subordonnées à une entrée effective de l'Italie dans la guerre, surtout avec l'étendue des promesses faites (territoires, coopération des flottes, refus de paix séparée). Le 25 août, exaspéré par la pusillanimité des Italiens, Sazonoff proclame que la Dalmatie est peuplée majoritairement de Serbes, et informe Doumergue qu'il considère que désormais « il faudrait soigneusement éviter toute promesse prématurée au sujet du littoral et la Dalmatie» et qu'il convient «de rester sur le terrain des promesses déjà données qui comprennent le Trentin, Trieste et Vallona »70. La diplomatie russe effectue ici un virage d'envergure, elle qui n'hésitait pas à promettre la Dalmatie à Rome. Une note du 27 août d'Iswolsky rappelle au Quai d'Orsay que toutes les promesses précédentes restent subordonnées à une action militaire de l'Italie. Le Directeur Politique du Quai d'Orsay, Margerie, note que la France partage cette opinion mais, suivant le désir italien de voir les discussions se dérouler uniquement à Londres, a demandé à Barrère «de ne plus prendre l'initiative de conversations sur ce sujet». Cependant, une fois encore, Barrère juge avec sévérité ce positionnement dont il craint qu'il ne soit perçu en Italie comme une «mise en demeure qui ressemblerait à une menace péremptoire »71.Ce serait pour lui ruiner davantage la position de l'Entente à Rome puisque cette menace s'ajouterait au «recul manifeste» de San Giuliano sur le principe d'une intervention qu'il a parfaitement perçu. Le revirement russe s'explique moins par la colère de Sazonoff devant la volonté italienne de discuter à Londres72 que sous l'influence de plusieurs facteurs. D'une part, la situation du front serbe vient d'évoluer en faveur de l'armée serbe qui, le 24 août, a fait reculer les Autrichiens jusqu'à la frontière. D'autre part, la Dalmatie est plus que jamais au cœur du marchandage bulgare. Pachitch profite des sollicitations alliées pour admettre la cession de territoires serbes - qu'il ne précise pas lui non plus en échange de l'annexion des territoires serbo-croates avec le littoral adjacent73, autrement dit la Dalmatie. Pour lui, c'est une façon de pousser les gouvernements de l'Entente à se découvrir, eux qui jusque là en restent à
69 Le Temps, Bulletin de l'étranger,« L'unanime confiance» du 27 août 1914. 70 AMAEF, Guerre Italie, 555, Note Ambassade de Russie, 25 août 1914, fo 154. 71Ibid., Note Ambassade de Russie, 27 août 1914, fo 161. Télégramme Barrère, 399,29 168.
72

août 1914, fo

73AMAEF, Guerre Balkans, 217" télégramme Boppe, 1 septembre 1914.
Œ

Mario

Toscano,

op. cil., p. 41.

Entre urgence et expectative

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l'idée d'une simple compensation quelque part en Adriatique. La négociation avec la Bulgarie devient l'occasion d'arracher à l'Entente la promesse de la réalisation de la Grande Serbie. D'autant plus que la situation militaire serbe est alors très favorable. Sazonoff élabore en réponse un projet à la fois évasif et ferme, selon lequel l'Entente, satisfaite de l'accord serbe dans la discussion avec les Bulgares «se réserve l'entière liberté d'apprécier au moment de la conclusion de la paix à leur juste valeur, les efforts et les sacrifices de la Serbie ainsi que les compensations qui lui reviendront de ce fait ». Ce n'est pas de Russie que vient le soutien à la cause pans erbe, du moins dans l'immédiat. Une fois le texte accepté par Bordeaux et Londres, le Ministre de France Boppe le communique le Il septembre à Pachitch qui se déclare satisfait puisqu'il n'y a pas de refus clairement exprimé à propos de la Dalmatie et que toutes les concessions territoriales sont renvoyées à la paix74.Quoi qu'il en soit, la Bulgarie, à cette date, s'est déjà tournée vers Vienne en signant le 6 septembre un accord secret d'amitié et d'appui mutuel75. On le voit, la France et la Russie éprouvent une extrême réticence à s'engager, à garantir, à se lier les mains concernant les territoires à promettre, même si la cession de la Bosnie-Herzégovine, demandée par Pachitch, est, en fait, envisagée par les Russes puisque, dès le 16 août, Carlotti la considère comme le prix à payer par l'Entente pour convaincre les Serbes 76.Mais tout ceci reste officieux. L'évolution de la position russe dans les discussions bulgares est également liée à la question italienne. Paléologue a deux entretiens majeurs, l'un avec Sazonoffle 13 septembre 1914,tout à fait personnel et officieux, et l'autre, officiel cette fois, avec Nicolas II, le 21 novembre, sur lequel nous reviendrons plus loin. Lors de la discussion de septembre, Sazonoff décrit à l'ambassadeur français les conditions générales de la nouvelle carte de l'Europe: l'Autriche-Hongrie serait maintenue et transformée en Empire trialiste ; la Serbie annexerait la Bosnie-Herzégovine, la Dalmatie et le nord de l'Albanie. Une compensation serait donné à la Bulgarie en Macédoine et la Grèce obtiendrait le sud de l'Albanie sauf Valona qui serait dévolue à l'Italie77. En ce qui concerne l'Italie, Valona lui est donc donné - sans doute
comme prix de sa neutralité

- mais

le reste du programme

du mois d'août a

été réduit à néant, puisque non seulement aucune mention n'est faite du Trentin et de Trieste, mais il n'est plus question de lui donner la Dalmatie. L'hostilité des Russes à l'égard des Italiens et le retournement de leur politique dans la question adriatique est confnmée par un rapport que Charles Loiseau adresse à Paris depuis Rome le 17 septembre 1914. Dans un contexte de rumeurs sur une éventuelle volonté autrichienne de paix séparée,
74

Ibid., télégramme Paléologue, 566,5 septembre 1914; télégramme Boppe, 137, Il septembre 1914. 7S Guy Pedroncini, Les négociations secrètes pendant la grande guerre, Paris, Flammarion, 1969, p. 38. 76DDI, vol l, tele gab Carlotti, 1112/60, 16 août 1914, n.273. 77 AMAEF, A Paix, 54, télégramme Paléologue, 603, 13 septembre 1914, fo 1.

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La France et l'Italie dans les Balkans

un diplomate russe lui confie que dans ce cas, et en vertu du maintien de sa neutralité, l'Italie ne recevrait à la paix que le Trentin. Quant aux côtes adriatiques, c'est aux Slaves qu'il faudrait les donner. Loiseau profite de cet exposé pour formuler à Margerie, son correspondant direct, de nouvelles analyses sur cette réorganisation territoriale. Tout en prévenant de l'hostilité profonde que nourrissent les Croates et les Slovènes pour les Italiens, il se montre assez hostile à l'installation du royaume de Serbie sur les rives adriatiques au-delà du port de Spalato et favorable à la constitution d'un royaume de Croatie-Slavonie-Dalmatie, auquel il adjoint les régions slaves de la Carniole. Loiseau paraît donc disposé à l'idée d'une dislocation austrohongroise rendue nécessaire pour la création de ce royaume de Croatie indépendant. De plus ce projet pose la question de la possession de Trieste qui sera, pour lui, inévitablement évoquée par les Slaves. Loiseau ne prend pas parti sur ce problème de Trieste et se contente de remarquer qu'il pourrait être un prétexte pour pousser l'Italie à se décider. Contrairement à son rapport du 14 août, il se penche sur le problème italo-slave et se montre plus nuancé sur la répartition des terres entre les différentes convoitises. Il insiste sur l'importance d'assurer un équilibre adriatique et de trouver « un départ équitable entre les visées de l'Italie et celles de ses voisins slaves [qui] serait la solution la plus conforme à ses intérêts [à la Grande-Bretagne] comme aux nôtres »78. C'est ici un projet tout à fait original, qui se veut équilibré, mais conforme aux intérêts croates et que Loiseau intègre au problème de l'intervention et des ambitions italiennes.
2°) L'armée serbe vers la Dalmatie

En septembre, c'est de nouveau vers les côtes de l'Adriatique que se tournent les regard français et italiens avec la possible arrivée d'une troisième acteur, l'armée serbe. En effet, après la victoire de la Marne, San Giuliano commence à s'inquiéter des visées serbes sur l'Adriatique. Sa crainte vient de deux télégrammes qu'il reçoit à deux jours d'intervalle. Le premier vient de Pétrograd, le second de Londres. Le 14 septembre, Carlotti l'informe de la complète indifférence qui caractérise désormais Sazonoff quant à l'intervention italienne. TI soupçonne Sazonoff de vouloir profiter de la neutralité italienne pour donner les territoires adriatiques à la Serbie et au Monténégro79. Imperiali, quant à lui, n'est pas plus rassuré. TIrépète à San Giuliano, lui qui a poussé à l'action dès août, qu'une Italie neutre sera exclue du règlement final. De plus, deux autres menaces pèsent sur l'Italie: son inaction ne peut que favoriser les ambitions serbes dans l'Adriatique,
78

AMAEF, GuelTe Italie, 555, rapport Loiseau « L'opinion slave et la neutralité italienne », in dépêche Barrère, 345, 17 septembre 1914, fo 238. 79 DDI, vol 1, tele gab Carlotti à San Giuliano, 1304/81, 14 septembre 1914, p. 391. La position lUsse apparaît d'autant plus curieuse qu'ils ont été écrasés à Tannenberg et que les Serbes ont été repoussés à cette date.

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défendue avec de plus en plus de succès par l'action du spécialiste des questions danubiennes et fervent défenseur des nationalités au Times, Henry w. Steed; ensuite, le succès de la Marne donne à la France l'image de sauveur de l'Entente dans l'opinion britannique8o. C'est bien sûr l'Italie qui verrait ainsi diminuer le soutien de l'Angleterre dont elle est si proche et dont elle aurait besoin pour défendre ses intérêts dans les discussions de paix face à la France. Ferdinando Martini reçoit le 21 septembre des informations d'Edoardo Scarfoglio, journaliste au quotidien neutraliste JI Mattino de retour d'un voyage en Adriatique pendant lequel il a eu un entretien avec Boué de Lapeyrère. L'Amiral français s'est fait très menaçant. Il indique que la France n'attaquera pas la flotte austro-hongroise, dans des conditions difficiles, uniquement pour plaire à une Italie neutre, avant de glisser que «le jour où Cattaro et Pola seront prises avec l'aide des Monténégrins et des Serbes, l'Adriatique septentrionale leur appartiendra. Et l 'Jtalie se
retrouvera avec une vingtaine de millions de Slaves» 81

.

Les télégrammes de Carlotti et d'Imperiali ont convaincu San Giuliano des dangers de la situation. Il lance alors une offensive auprès des Alliés en réactualisant le projet d'opérations navales dans l'Adriatique. Ainsi rappellet-il à Barrère la nécessité «que la flotte anglo-française fit quelque démonstration ou quelque débarquement sur les côtes dalmates soit à Cattaro soit plus au nord »82,c'est-à-dire contre la base navale autrichienne la plus dangereuse ou sur la côte convoitée par les Serbes et les Italiens. Le secrétaire général de la Consulta, De Martino, est d'ailleurs convaincu que l'opinion italienne y verrait une faveur accordée aux Serbes et pousserait donc son gouvernement à l'action. De son côté, Paul Cambon tente de convaincre l'attaché naval italien à Londres que l'inaction de la flotte alliée n'est pas due à une quelconque volonté de ménager l'Autriche mais à la menace des torpilleurs et des mines. Barrère pense que la simple annonce d'une action suffirait à donner un prétexte au gouvernement de Rome. Delcassé, en s'installant au Quai d'Orsay, s'est d'abord montré assez réservé sur une action navale alliée tant contre Trieste que contre Valona, techniquement difficiles et susceptibles, pour Valona, d'éveiller les suspicions de l'Italie et de la pousser vers les Empires centraux83. C'est dans ce sens que s'exprime Robert de Billy, premier secrétaire de l'ambassade de France, auprès de De Martino. Ce dernier lui rappelle alors avec vigueur que «seule une action navale résolue franco-anglaise ou française dans l'Adriatique, associée à une avance serbe, pourrait faire entrer en action [l'Italie]» afin de préserver l'équilibre adriatique. Après avoir prévenu Delcassé, qui s'est assuré, entre-temps, de l'accord de Londres. De Billy annonce, le 21 septembre, à De Martino que des canons seront débarqués à
80

Ibid., tele gab Imperiali,
Martini, AMAEF, Mario op. cil., p. Ill. Guerre Toscano, Italie,

1312/342,

16 septembre
Barrère,

1914, p. 408.
452/453, 18 septembre 1914, reçu le 19, fo 240.

81 82 83

555, télégramme

op. cil., p. 42-43.

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Antivari pour la défense du Mont Lovcen et qu'une opération contre Cattaro sera mise sur pied afm de s'en emparer84. Le débarquement de matériel à Antivari est effectivement réalisé rapidement. Mais pour Cattaro, Delcassé s'est, semble-t-il, avancé. Dans un rapport détaillé, l'amiral Boué de Lapeyrère étudie les conditions d'une prise de Cattaro mais, finalement, se déclare hostile à un tel projet. Il ne nie pas tous les avantages que la réussite de cette opération apporterait à la flotte alliée mais ilIa juge impossible car elle «nécessiterait l'emploi de forces très importantes et d'un sérieux équipages de siège qui n'existe pas ». Seule l'intervention et la coopération terrestre de l'armée serbe, pour l'heure irréalisables, rendraient la prise possible. L'amiral préfère donc s'en tenir à sa position de surveillance et d'attente d'une bataille navale décisive85. Tittoni ne se trompe donc pas quand il accuse Lapeyrère d'être à l'origine de l'inaction navale, ce qui dresserait contre lui certains membres du gouvernement français favorables à une guerre navale offensive en Adriatique86. Les Italiens s'inquiètent de l'hypothèse d'une avancée des Serbes vers l'Adriatique, rendue tout à fait plausible par leurs victoires du mois d'août. A Rome, les Français perçoivent l'inquiétude de leurs homologues italiens et pensent qu'il est possible de l'exploiter. L'attaché naval d'Huart note que les Italiens se rendent compte « des énormes conséquences qui en résulteraient pour l'avenir de l'Italie, si l'expansion slave trouvait libre cours sur la côte Adriatique, et la conviction s'établit que le meilleur moyen de l'endiguer est
d y prendre part» avant de conclure que « c'est de là que naîtra l'occasion

qui permettra au gouvernement de se décider... »87.L'opinion de Barrère est conforme à celle de son attaché naval. fi la fonde sur la conversation qu'il a eue avec De Martino le 18 septembre, et sur un article du Messagero, attribué à Bissolati; la neutralité y est perçue comme un obstacle à la protection des intérêts italiens en Dalmatie et à une participation de l'Italie aux futurs partages. Barrère cherche alors à tirer profit de cette situation. Il conseille à Delcassé de faire comprendre au gouvernement italien que les Alliés se passeront de la flotte italienne dans l'Adriatique et qu'ils agiront de concert avec les Serbes, les Monténégrins et les Bosniaques. Une telle menace, selon l'ambassadeur, «suffirait à donner au cabinet Salandra le prétexte qu'il cherche »88.Une semaine plus tard, il revient sur ce point. Il parle à Delcassé d'« attention passionnée» des Italiens au sujet des mouvements de l'armée serbe et de l'action navale alliée à Cattaro, de la «perte réelle pour l'italianité» si les Serbes arrivent en Dalmatie, d'où sa conviction que «ce théâtre d'opération est celui où, d'après les hommes

84

DDI, vol 1, San Giuliano à Imperiali et Tittoni, tele gab 1060, 22 septembre 1914. AMAEF, Italie, 555, Margerie à Barrère, 91,22 septembre 1914, fo 256. 85. SHM SS, Année navale, 78, rapport Boué de Lapeyrère, 1306,26 septembre 1914. 86DDI, vol l, tele gab 1362/206,25 septembre 1914, p. 474. 87 SHM SS, Xe, dossier 3, rapport d'Huart à Augagneur, 900, 20 septembre 1914. 88 AMAEF, Guerre Italie, 555, dépêche Barrère, 350, 19 septelnbre 1914, reçue le 23, fo 249.

Guerre

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d'Etat de ce pays, l'indifférence n'est pas permise» 89.Sa conviction, forgée dès août, se voit confmnée : le prétexte de l'intervention italienne se trouve dans les Balkans. Ni d'Huart ni Barrère ne se trompent quant à l'état d'esprit des Italiens. A la fin de septembre, San Giuliano, tout en restant ferme sur la neutralité, envisage une défaite de l'Autriche-Hongrie qui cesserait alors de faire barrage à 1'« invasion slave ». fi faut donc se préparer à ce bouleversement politique. San Giuliano cherche des appuis dans deux directions: vers la Roumanie et vers l'Entente. Le 23 septembre, l'Italie signe avec Bucarest un traité secret par lequel les deux pays s'engagent à rester neutres, à se tenir en relations politiques constantes pour l'examen de la situation internationale et, si besoin est, à agir de concert9o. Dans le même temps, San Giuliano prépare une éventuelle entrée en action aux côtés de l'Entente. Il expose donc, le 25 septembre, à Tittoni et Carlotti un nouveau projet d'intervention avec l'Entente, considéré comme « l'ossature du Traité de Londres »91.Le premier point concerne toujours l'obligation d'opérations navales alliées dans l'Adriatique, et ce n'est qu'après celles-ci que l'Italie signera un accord. Mais San Giuliano hésite beaucoup quant aux acquisitions dans cette zone. fi ne tergiverse pas sur toute la zone alpine jusqu'au Quarnero, et sur Valona qui reviendront à l'Italie, mais il reste incertain sur l'étendue des revendications en Dalmatie, sur la côte et sur les îles, vu «le danger de futurs graves conflits avec les Etats slaves », et demande leur avis aux ambassadeurs92. Que ce soient donc San Giuliano, De Martino, confiant le même jour à Martini ses doutes sur l'acquisition de la Dalmatie, entraînant inévitablement une guerre contre les Slaves93, Carlotti ou Tittoni, tous les responsables italiens s'interrogent sur l'acquisition de la Dalmatie. Tittoni est nettement hostile à l'annexion de la Dalmatie et de l'Istrie, peuplées majoritairement de Slaves - à l'exception de Valona tandis que Carlotti espère néanmoins une possession italienne de la Dalmatie, de Zara à Spalato. Mais tous les deux pensent que la survie de l'Autriche-Hongrie est nécessaire autant pour l'équilibre européen que pour affaiblir les Slaves94.Si Tittoni accepte le principe d'un débouché serbe sur l'Adriatique, Belgrade devra choisir entre la possession du littoral dalmate et celui de l'Albanie. fi est clair en tout cas que la pensée de Delcassé reste mystérieuse. Homme secret et silencieux, il semble, comme dans les négociations avec la Russie sur les buts de guerre français, attendre et ne rien demander. Attend-il la mort de San Giuliano dont l'état de santé n'est un secret pour personne et le renouvellement de l'équipe gouvernementale italienne? Cette hypothèse ne peut être écartée. Barrère lui a spécifié clairement que « l'initiative d'une
89

90 92

Ibid., dépêche BaITère357,29 septembre 1914, reçue le 4 octobre, fo 277.
op. cil., p. 58-59. op. cil., p. 32. à Tittoni et Carlotti, tele gab 1066,25 septembre 1914, p. 475.

Mario Toscano, 91 Guy Pedroncini, DDI, San Giuliano Vigezzi, 93 94 Martini, Brunello

op. cil., p. 123. op. cil., p. 114-115.

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politique anti autrichienne peut difficilement venir de celui qui a renouvelé l'an dernier le traité de la Triple-Alliance »95.Mais cela n'empêche pas qu'il est fort probable aussi que Delcassé n'ait encore arrêté aucune décision quant à la répartition des terres dalmates. Tittoni aurait alors raison quand il dit, le 27 septembre à San Giuliano que la France n'a pas réfléchi à ce problème96. En tout cas, sa politique provoque de multiples interrogations au Quai d'Orsay. Jules Laroche, alors en fonction à la section Europe pour les questions méditerranéennes et balkaniques, comme Legrand, s'étonnent de la lenteur des Italiens mais aussi de celle de Delcassé97.Un mois plus tard, le Il octobre, la position de Legrand a nettement évolué: il se montre opposé à toute précipitation. TIconsidère « qu'il ne sert à rien de pousser les peuples à l'action par la flatterie ou l'injure »98, visant ici probablement autant des diplomates et des politiques français que la diplomatie russe. Il critique l'impatience et la précipitation de ceux qui ont associé intervention italienne et victoire. Au moment de la rédaction de cette deuxième lettre, la situation de la France est certes moins dangereuse, mais cela suffit-il à expliquer le revirement de Legrand? N'aurait-il pas été convaincu par la politique plus prudente de Delcassé? Son analyse semble, en tout cas, correspondre parfaitement à la pensée et à la ligne politique du ministre des Affaires Etrangères.
3°) L'Albanie dans l'œil du cyclone

Dans son programme du Il août, San Giuliano fonde la politique italienne dans le dossier albanais sur l'acceptation d'une partition du pays entre la Serbie et la Grèce. C'est un fait très important pour un gouvernement qui a posé comme dogme politique fondamental le maintien de l'indépendance albanaise. Et, bien que San Giuliano prenne rapidement conscience de son erreur, ce positionnement est enregistré par Pétrograd. Le 3 septembre, le Prince de Wied quitte l'Albanie, chassé par une insurrection armée. La chute du monarque placé par l'Europe et la prise du pouvoir par les insurgés musulmans posent de redoutables questions aux Puissances et ouvrent un vide politique qu'il faut alors remplir. Le Temps rappelle alors l'importance du port de Valona «point stratégique le plus important de l'entrée de l'Adriatique» aussi bien pour la flotte alliée que pour l'Italie voisine99. Suite à la demande du gouvernement serbe d'être autorisé à occuper des points stratégiques en Albanie afin de protéger son flanc sud contre les
95

AMAEF, Guerre Italie, 555, dépêche Ban-ère, 338, 7 septembre 1914, reçue le 18, £0 178. 96 DDI, vol l, tele gab Tittoni, op. cil., p. 488. 97 AMAEF, Papiers Ban-ère, dossier 3, lettre Laroche à Ban-ère, 18 septembre 1914, £040. lettre Legrand à Ban-ère, 16 septembre 1914, £0 99. 98Ibid., lettre Legrand à Barrère, Il octobre 1914, £0 101. 99 Le Temps, 2 septembre 1914.

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Albanais musulmans armés et poussés par l'Autriche-Hongrie, Tittoni se rend chez Delcassé et lui rappelle la position de Rome sur le maintien du statu quo albanais. A la suite de cet entretien, Delcassé ne se montre pas très favorable au projet serbe, jugeant le théâtre militaire albanais secondaire, mais il insiste pour que l'Italie soit associée à la prise de décision de l'Entente et demande à Sazonoff de s'assurer de l'acceptation de Rome « dont il faut ménager les susceptibilités »100.La position de la France est renforcée dans la question albanaise par, d'une part, le désintérêt de Londres dans ce dossier signifié à Paul Cambon le 9 septembre, et par le départ de Durazzo des Ministres allemand et autrichien, suivi même par celui provisoire - de leur collègue italien Aliotti, qui laisse Fontenay et son collègue de Serbie seulsl0l. Au sujet de Valona, San Giuliano hésite énormément. Il subit de très fortes pressions afm d'occuper Valona, ou au moins l'île de Saseno qui lui fait face. D'abord opposé vigoureusement à cette opération, mais inquiété par les campagnes interventionnistes en Italie même, il s'interroge dès le 4 septembre, lendemain de la chute de Wied sur une possible occupation de Saseno afm de donner un gage d'action à l'opinion publique. Mais il conçoit cette occupation comme provisoire, effectuée «avec le plein et public accord de l'Autriche-Hongrie» et comme un avertissement donné aux bandes épirotes et à la Grècel02.Avarna (ambassadeur à Vienne) et Tittoni se montrent favorables à l'occupation de Saseno, et même à l'envoi de la flotte devant Valona. Or, dans sa réponse du 5 septembre, Imperiali met l'accent sur la contradiction de San Giuliano, qui laisse ouvertes des négociations avec Londres sur Valona, Trente et Trieste, et en même temps veille à une stricte et meilleure collaboration en Albanie avec Vienne qui ne cesse, selon lui, d'y violer les engagements internationaux. Il ne cache pas le danger de perdre la confiance de Grey. Il lui rappelle également son acceptation de la partition de l'Albanie entre la Grèce et la Serbie et la nécessité d'obtenir l'assentiment de l'Entente à une occupation de Saseno. TI se déclare donc hostile au projet et lui préfère l'envoi de navires à Valonal03. Dans le même temps, Vienne demande que l'occupation soit présentée officiellement comme résultant d'un accord entre l'Italie, l'Allemagne et l'Autriche. San Giuliano affirmera, un mois plus tard, que son télégramme du 4 septembre informant l'ambassadeur Bollati du projet sur Saseno a été communiqué par ce dernier au gouvernement allemand contre sa volonté, d'où la condition autrichienne que San Giuliano repousse sans doute sous l'influence des analyses d'Imperiali. Le ministre décide fmalement d'abandonner le projet le

AMAEF, Guerre Albanie, 222, Delcassé à Paléologue, 19, 9 septembre 1914. 101Ibid., télégramme Paul Cambon, 562, 9 septembre 1914 ; dépêche Fontenay, 161, 13 septembre 1914. 102DDI, vol 1, San Giuliano à A varna, Bollati, Imperiali, Carlotti et Tittoni, 1027, 4 septembre 1914, n.576. 103Ibid., tele gab Imperiali 1267/325,5 septembre 1914.

100

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10 septembre. Mais il accepte le principe d'un accord préalable de l'Entente avant toute action en Albanie104. Le Il septembre, arrivent de Russie des nouvelles inquiétantes selon lesquelles les Russes, ulcérés par l'immobilisme italien, envisagent de diviser l'Albanie: le nord à la Serbie, le sud à la Grèce et le centre érigé en un petit Etat musulman, Valona étant donné à 1'Italie105.De plus, le ministre russe n'entend pas laisser l'Italie s'installer à Valona sans contrepartie et reste sur sa position: «rien pour rien », c'est-à-dire que l'accord sur Valona ou Saseno reste subordonné à une entrée en guerre contre l'Autriche et à « un nouvel examen de la question de Valona »106.Dans le même temps, à partir du 19 septembre, des renseignements sur Valona venant des Serbes parviennent jusqu'à Rome, signes selon lesquels le gouvernement serbe serait d'accord pour attribuer Valona à l'Italie, étant donné qu' «un Etat d'Albanie viable ne réussira pas à se former et que cette région sera partagée entre le Monténégro, la Serbie et la Grèce [sic] »107. C'est dans ce contexte inquiétant que San Giuliano fait parvenir à Tittoni et Carlotti ses instructions générales du 25 septembre 1914 qui leur indiquent que «l'Italie ne s'opposera pas à la partition de l'Albanie entre le Monténégro, la Serbie et la Grèce, avec une neutralisation préalable de ses côtes. Cependant Valona en pleine souveraineté à l'Italie »108. Au début du mois d'octobre, San Giuliano réactive le projet sur Valona. Ses craintes d'une prise de Valona par les Epirotes sont toujours aussi vives, surtout après leur prise de Bérat. En cas d'occupation de Valona par ces derniers, la Grèce pourrait, après la paix, l'annexer. Il pense qu'il faut agir et prévient Londres via Imperiali, le 3 octobre. Considérant que l'Entente ne peut qu'être favorable à une occupation de Valona par l'Italie, il demande l'accord de Londres et des deux autres capitales. Mais il insiste avec force sur le fait qu'il ne s'agit en aucun cas de sortir de la neutralité car les intérêts italiens en Adriatique ne sont pas menacés à cette date mais «la compromission irrémédiable des intérêts italiens sur Valona paraît imminente »109.Londres et Paris donnent leur accord et écartent la thèse russe du «rien pour rien ». Sazonoff finit par suivre. Delcassé ne peut qu'être satisfait: Rome a demandé et il a acquiescé, gage de sa bonne volonté, en écartant l'obstacle des conditions russes. Mais San Giuliano tient à être très clair: il n'est pas question d'interpréter l'action à Valona comme un acte hostile à l'Autriche-Hongrie et les textes internationaux sur l'Albanie

104

Ibid., tele gab Bollati, 1279/129, 8 septembre
10 septembre 1914, n.642 ; San Giuliano

1914, n.613 ; San Giuliano à Avama et Bollati, tele gab
à Tittoni, Imperiali, Carlotti, tele gab 1048, 17 septembre

1032,

1914, n.723. lOS Pastorelli, 106 AMAEF,
107

op. cil., p. 8-9. GuetTe Albanie, 222, télégramme Paléologue, 642,20 septembre 1914.

DDI, vol l, tele gab Squitti 9347/103, 19 septembre 1914, n.745 et 9645/111, n.837. 108Ibid., San Giuliano à Tittoni et Carlotti, 1066,25 septembre 1914, n.803. 109Ibid., San Giuliano à Imperiali, tele gab 1090,3 octobre 1914, n. 873.

28 septembre

1914,

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restent valables tant que toutes les puissances signataires ne les ont pas modifiés, ni celles de l'Entente, ni les Empires centraux, ni 1'ItalieI 10. C'est à ce moment là que se situe le retour de l'ancien ministre de la Guerre albanais, le musulman Essad Pacha qui avait été chassé par Wied III. Arrivé à Salonique au début du mois de septembre, alors que Wied quitte l'Albanie, il y rencontre les consuls des Puissances. Le consul de France met l'accent sur les liens qui semblent se tisser entre Essad et les Italiens: la fréquence et la longueur de ses entretiens avec le consul d'Italie, les éloges de l'Italie prononcés par Essad et l'intérêt qu'aurait ce pays, selon lui, à placer à la tête de l'Albanie un prince musulman capable de lui garantir la domination de l'Adriatique tout en sauvegardant les intérêts serbes et grecs. Le consul prévient la France qu'Essad va se rendre à Nisch, auprès de Pachitch pour mettre sur pied une collaboration contre l' AutricheI 12. San Giuliano est décidé à jouer la carte Essad Pacha. Fontenay ne se trompe pas quand il décrit des liens étroits entre Essad Pacha et les Italiens]]3. Dès la chute de Wied, le chargé d'affaires d'Italie à Durazzo, gérant la légation en l'absence d'Aliotti, fait le bilan des derniers événements et le trouve très favorable à l'Italie, avec le départ de Valona et de Durazzo de tous les éléments austrophiles. TIpense qu'Essad sera reconnu comme chef naturel et saura s'imposer à ce pays1l4. Celui-ci quitte Salonique le Il septembre pour Nisch et ce voyage est bien vu par San Giuliano qui demande à Squitti «d'user avec Essad d'égard et de courtoisie pour démontrer que nous apprécions les preuves d'amitié qu'il nous a données jusque là ». Pour le chef de la Consulta, le retour d'Essad devra permettre, par une action modératrice, d'éviter des tensions avec les Etats voisins, et de protéger ValonalI5. Après un entretien avec Pachitch, et avant de partir pour Durazzo, Essad confie à Squitti que l'existence même d'une Albanie indépendante se révèle impossible et que l'Italie doit en occuper une partie. Fontenay s'intéresse à cette proximité avec les Italiens, à la concordance de date entre le retour d'Essad Pacha et celui d'Aliotti, accompagné du capitaine Castoldi, militaire italien spécialiste de la question albanaise, conseiller du Prince de Wied et que nous retrouverons à plusieurs occasions. Pendant plusieurs semaines, il livre à Delcassé de très nombreux et longs rapports sur la situation albanaise, dans lesquels il fait une large place à l'étude de la politique italienne. Il n'y cache pas son enthousiasme à l'idée d'une collaboration entre Essad et les Italiens, voire d'une utilisation du premier par les seconds. Persuadé que l'Italie désire le maintien de l'indépendance et de la neutralité albanaises, il pense que, sur ce point, les
110

Ibid., San Giuliano à Imperiali, 1105,6 octobre 1914, n.903. 111Ferdinando SaUeo, Albania, un regno per sei mesi, Palenno, Sellerio, 2000, p. 72. 112AMAEF, Guerre Albanie, 223, dépêche consul de France à Salonique, 97,4 septembre 1914. 113DDI, vol l, tele per posta, Chargé d'affaires à Durazzo, 9125/886, Il septembre 1914, n.653. 114Ibid., télégramme Chargé d'affaires de Durazzo, 3459/335, 7 septembre 1914, n.608. 115Ibid., San Giuliano à Squitti, 5264, 13 septembre 1914, n.665.

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intérêts de la France convergent avec ceux de l'Italie. Toutes deux ont intérêt à maintenir ce pays, à satisfaire la Serbie par un débouché sur la mer bien plus au nord - et non pas par Durazzo - et la Grèce par des concessions en Epire. Fontenay n'hésite pas à sortir de son rôle d'informateur et d'analyste pour indiquer à Delcassé les meilleures voies à suivre pour la France. TI marque sa préférence pour un chef d'Etat albanais musulman - pense-t-il alors à Essad? - , et finit par lui conseiller fortement, d'une part, de tenir la France éloignée de la confusion albanaise en laissant les Italiens agir et, d'autre part, de prendre une orientation nettement pro-italienne. TI conclut donc en notant: «du moment où nous avons des motift d'être agréables aux Italiens nous pouvons .,les seconder dans leurs vues, d'autant plus que nous . contrecarrerons les visees d u germanisme dans sa poussee vers l 'L' » 116 , LSt ' analyses convergentes avec celle de Delcassé mais pas avec celles de San Giuliano qui ne désire absolument pas utiliser l'Albanie comme un prétexte de rupture avec l'Autriche-Hongrie. Le 16 octobre 1914, le marquis de San Giuliano meurt, ouvrant ainsi la voie à un remaniement ministériel et à une orientation politique différente. Même si rien de véritablement concret ne ressort de ces premiers mois de guerre, cette période n'en reste pas moins très riche d'enseignements. Les Balkans ont tout de suite occupé une place centrale dans les discussions entre l'Entente et Rome. Pour la France, à l'été et à l'automne 1914, rien n'est prévu, organisé, acquis sur la réorganisation des Balkans, mais ses dirigeants sont persuadés que c'est des Balkans que surgira le prétexte d'une action militaire de Rome. Les différentes régions sont perçues avant tout comme des pièces de marchandages où le principe des nationalités, d'ailleurs peu évoqué, est grandement bafoué, autant sous le poids des événements militaires que par une hostilité à son égard ancrée au Quai d'Orsay après les désastres du Second Empire. Toute la politique adriatico-balkanique de la France est perçue à travers le prisme de l'entrée en guerre de l'Italie. Les Français se sont montrés prêts à installer l'Italie en Dalmatie au milieu du mois d'août. Ce n'est pas dans le domaine des concessions qu'il faut chercher un changement avec l'arrivée de Delcassé, mais dans celui d'une attitude moins pressée, plus attentiste, qui désire provoquer l'action italienne sans la forcer. Cependant, il est certain que Delcassé n'ignore rien des tensions latentes italo-slaves dans l'Adriatique. Le deuxième point réside dans l'apparition dès août 1914 d'éléments que nous retrouverons pendant toute la période de notre étude, s'amplifiant ou s'amenuisant selon les époques, tout en restant permanents: la collaboration avec la Serbie, les débats autour de l'Autriche-Hongrie, les divergences entre les ministères à propos des buts de guerre, des opérations militaires et de leur exploitation politique, des pays sur lesquels s'appuyer, les accusations italiennes au sujet d'une modération vis-à-vis de l'Autriche116

AMAEF, 223, dépêche Fontenay,

185,5 octobre 1914, reçu le 13 octobre, fo 30.

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