La gauche française

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La gauche : expression mythique, à la fois programme, principe d'espérance et cri de ralliement, a catalysé et déchaîné les passions. En politique, cela suffit à en faire une grande aventure qui aura marqué notre modernité politique. Son problème vient de ce que la gauche a fait souvent prévaloir le principe de plaisir sur celui de réalité. L'affectif et l'idéologique ont souvent fait cause commune pour tenter de régenter la sphère politique et, surtout, pour y faire prévaloir une morale à sens unique.
Publié le : dimanche 1 février 2009
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EAN13 : 9782296215542
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LA GAUCHE

FRANÇAISE

Essai sur une idiosyncrasie politique

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

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Christian

SA VÉS

LA GAUCHE

FRANÇAISE

Essai sur une idiosyncrasie politique

L'~attan

@

L'HARMATTAN, 2008 75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique; http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmatran l@Wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07382-1 ~:9782296073821

«Les sentiments résistent longtemps à la réfutation des idéologies par lesquelles ils s'expriment et se rationalisent» Raymond Aron, Mémoires Cinquante ans de réflexion politique, Paris, Julliard, 1983, p. 578.

Sommaire

Introduction PREMIÈRE PARTIE La gauche: psychopathologie d'une identité politique

9

17

CHAPITRE

I

L'irrépressible tentation narcissique de l'homme de gauche
CHAPITRE II

19

La gauche comme fabrique mythologique ou le primat de la libido.. 27
CHAPITRE III

La gauche comme expression d'un rapport problématique (et conflictuel) au réel
CHAPITRE IV

39 .4 61 73

La gauche comme acte manqué: faiblesse de la volonté politique
CHAPITRE V

La gauche en procès: critique de l'intentionnalité politique
CHAPITRE VI

La gauche à l'épreuve du paradoxe des conséquences DEUXIÈME PARTIE Figures de la gauche: naissance et enracinement d'un « être au politique »
CHAPITRE I

83

Robespierre ou la soif d'absolu... étanchée jusqu'au crime
CHAPITRE II

85 95

Jaurès, ou la gauche tentée par le sublime

7

CHAPITRE III

Blum ou le socialisme à visage humain... trop humain
CHAPITRE IV

lOS 117 129 141

Le mendésisme ou l'éternelle nostalgie du destin avorté
CHAPITRE V

Mitterrand et la gauche: le consentement à l'automystification
CHAPITRE VI

Les héritiers présomptifs ou la gauche au mépris de la gauche TROISIÈME PARTIE La gauche à la recherche d' elle-même ou le récit d'une quête inachevée

155

CHAPITRE

I

La gauche et la question démocratique: du procès en suspicion aux équivoques d'une conversion tardive
CHAPITRE II

157 173

L'imparfait du passé: la gauche face à son miroir totalitaire
CHAPITRE III

La gauche à l'épreuve du pouvoir: quand la sociologie trahit « l'être de gauche» Chapitre IV La gauche et les intellectuels: l'engagement comme « expiation rédemptrice»
CHAPITRE V

187

203 219 229 239 251

La gauche ou l'improbable transfiguration du politique
CHAPITRE VI

La gauche comme ethos politique... dévoyé par la praxis Conclusion Bibliographie sélective

8

Introduction

A GAUCHE:expression mythique et emblématique s'il en est, à la fois programme, principe d'espérance et cri de ralliement pour des générations de bienpensants. En France, peu de mots, en vérité, auront connu une telle fortune politique. Peu de mots seront parvenus à acquérir une telle charge émotionnelle, une tonalité à ce point attractive ou répulsive, selon les points de vue d'où l'on se place. La gauche, ce n'est pas seulement une catégorie socio-politique ou encore l'expression d'une sensibilité. C'est beaucoup plus que cela: une croyance obstinée en un univers subliminal et fantasmagorique, finissant par effacer (ou en tout cas par estomper) toute frontière entre le rêve et le réel, entre le possible et le souhaitable... d'où sa faiblesse récurrente, en forme de talon d'Achille. La gauche, c'est l'affirmation d'une vision, d'une expérience politique transformée en conscience, comme aurait dit Malraux. Elle est le produit d'une éducation sentimentale, d'une libido politique en éruption, rejetant toute idée de limite à son action, la vivant comme une insupportable et indicible entrave. De là vient du reste une partie de son problème: la gauche a toujours éprouvé les pires difficultés à distinguer son désir du réel, autre façon d'affirmer qu'elle a parfois pris ses désirs pour des réalités. D'où ses positions maximalistes, les postures extrêmes qu'elle a adoptées en diverses circonstances... et ses échecs, en définitive. Pourtant, comme il arrive souvent en pareil cas, la fortune de l'expression a fini par faire le malheur de la chose qu'elle désignait. Plus exactement, elle fut à l'origine d'équivoques qui débouchèrent sur bien des désagréments, 9

L

d'illusions et de malheurs qu'a vécus la gauche. A dire vrai, la postérité du mot vient paradoxalement de ses impuissances et de la nostalgie qu'elles ont fait naître, dans les esprits et dans les cœurs. C'est que le mythe a su remarquablement (redoutablement?) mettre en scène ses défaillances, ses échecs successifs pour mieux les auréoler de gloire et leur conférer parfois les apparences (trompeuses) du succès et du prestige qui va avec. Le subterfuge n'a pas été vain, en ce sens qu'il a permis à la gauche de capitaliser la sympathie populaire et d'acquérir une aura que peu de réalisations concrètes venaient effectivement conforter et justifier... mais ce n'était pas grave: le mythe tenait lieu de vérité révélée, il se suffisait à lui-même. Dans l'univers ainsi recréé, la surréalité tient lieu de réel et elle le fait d'autant mieux qu'elle a, quelque part, l'incorruptibilité du non être. Ce perpétuel jeu de faux-semblants ou, comme on voudra, de faux-fuyants, ne contribue-t-il pas à expliquer que la gauche ait été si souvent flichée avec le réel et les faits qu'il met en scène? La réponse à cette lancinante interrogation promet déjà de susciter la polémique, si ce n'est de déclencher les hostilités entre partisans et adversaires de cette gauche.

Pour l'heure, faisons fi de la polémique. Observons seulement que peu de termes ont aussi parfaitement joué le rôle de catalyseur. La gauche aura littéralement catalysé (et déchaîné) les passions, que l'on soit pour ou contre. Le mot fut aussi une immense caisse de résonance, exprimant mieux qu'aucun autre tout l'amour et toute la haine du monde. En politique, cela suffit pour en faire une grande aventure qui a, de fait, marqué l'époque contemporaine, notre modernité politique... pour le meilleur (diront certains) et pour le pire (diront d'autres). Mais, cette grande aventure a eu parfois trop tendance à oublier que la politique n'élit pas domicile au pays des merveilles, ainsi que l'écrivit le regretté Georges Burdeau, au soir de sa vie (1). D'où ses déboires, ses malheurs immenses et le fait qu'elle ait, en quelques 10

circonstances, tourné au tragique. Car la politique n'est pas le domaine des beaux et des grands sentiments; elle est d'abord celui des rapports de forces. Or, la gauche a toujours eu du mal à s'y faire, à voir plus loin que ses bons sentiments. Par là, elle fut souvent victime d'un déficit de lucidité qu'elle paya au prix fort. Rechignant à se départir de ses bons sentiments et de ses bonnes intentions, elle fut à l'origine de drames que sa cécité a frappés du sceau de la fatalité historique mais qui étaient peut-être évitables, résistibles, avec un peu plus de bon sens et de bonne volonté. Le malheur a souvent eu, pour elle, des allures de construction rétrospective de l'histoire et des historiens, ce qui lui permettait (très accessoirement) d'en rejeter la responsabilité sur d'autres qu'elle. Remonter à la source et au sens premier de cette grande mythologie politique contemporaine conduit à voir simultanément, et comme en surimpression, deux phénomènes essentiels dont le rapport dialectique est constitutif de la gauche elle-même, dans ce qu'elle peut avoir de revendicatif et de contradictoire à la fois. La gauche, c'est d'abord l'expression d'une idée, œcuménique et charismatique à souhait. C'est l'idée qu'il est à la fois possible et souhaitable, ici-bas, de libérer l'homme de ses chaînes, de l'émanciper du joug de l'oppression, d'œuvrer à une égalité en droits, bref, de croire à son bonheur terrestre et de vouloir participer à sa réalisation pratique. La gauche, c'est ensuite une réalité sociopolitique antithétique et problématique, en ce sens qu'elle prend l'exact contre-pied de l'idée qu'elle a par ailleurs véhiculée. C'est poser là, en des termes abrupts, tout le problème de la praxis politique schizophrénique qui a caractérisé la gauche, au XXe siècle... et encore aujourd'hui. Ce rapport de conflictualité permanent et non surmonté, cette tension intellectuelle et politique incessante entre l'idée et la réalité, explique donc grandement la trajectoire sociohistorique de la gauche, ses heurs et ses malheurs. Elle 11

est aussi de nature à expliquer qu'il y ait eu, sur l'échiquier politique, non pas une mais plusieurs gauches: la gauche modérée, encore appelée gauche institutionnelle ou de gouvernement, l'extrême-gauche, l'ultra-gauche. La première correspond, grosso modo, aux radicaux et aux socialistes; la deuxième renvoie plutôt au parti communiste; la troisième désigne, elle, les groupuscules gauchisants: trotskistes, maoïstes, lambertistes, voire anarchistes... Pour sa part, l'historien Michel Winock établit même une typologie qui l'amène à distinguer chronologiquement quatre gauches. Les trois premières seraient issues de trois révolutions successives: la Révolution de 1789, la révolution industrielle du XIXe siècle et la révolution bolchevique. Il en identifie une quatrième dans le gauchisme, présent dès l'origine, et qui n'a jamais cessé de souffler sur les braises (2). A Y regarder de près, les trois gauches qu'il évoque tout d'abord sont fort différentes et elles n'entretiennent que peu de rapports entre elles. Elles correspondent en effet à des séquences sociohistoriques distinctes: ces gauches-là ne sont pas homogènes et il convient d'être conscient des limites de toute tentative de comparaison. De ce point de vue, parler de la «gauche française» a quelque chose de problématique: en elle-même, l'expression ne rend pas compte de cette pluralité qui fut le fait de la gauche, particulièrement en France. C'est d'ailleurs, de son propre aveu, le constat qui amena Jean-Jacques Becker a envisager une «histoire des gauches en France» plutôt qu'une histoire de la gauche française (3). C'est qu'en effet, grande est la diversité caractérisant les sensibilités se réclamant de la gauche. Car s'il existe ou s'il a existé une identité de gauche, il ne fait aucun doute que cette identité a beaucoup évolué: en 1860, au moment de la révolution industrielle, elle n'était plus la même que celle qui prévalait en 1789; de même, en 1920,

elle n'avait plus que de lointains rapports avec celle qui avait
accompagné la révolution industrielle. Pour autant, cette

12

expression de « gauche française» ne perd ni de son intérêt ni de sa pertinence, en tant qu'expression emblématique permettant effectivement de renvoyer à une origine commune, à une famille d'appartenance (idéologique et politique), à une sensibilité politique qui s'est développée et qui a prospéré à partir d'un front commun d'idées et de valeurs partagées. Aujourd'hui, alors que la gauche paraît plus que jamais en mal d'identité, son plus petit dénominateur commun reste peut-être cet «instinct de gauche» qui la caractérise et qui peut être défini par son attitude à s'insurger, à s'indigner face aux grands problèmes de société, à l'injustice, aux inégalités, à la violation des droits sociaux, ou, plus simplement, des droits de l'homme. Pour autant, et dans la perspective qui est ici retenue, il ne s'agit pas d'appréhender (une fois de plus) la gauche en tant que force politique, dans une optique sociohistorique et chronologique. Cela, d'autres s'en sont déjà chargés, dans des ouvrages de référence, qui sont même désormais devenus des classiques, à l'instar du livre de Jean Touchard sur La gauche en France depuis 1900 (4). D'autant qu'après mai 1981, avec la nouvelle ère politique qui s'ouvre à gauche, les ouvrages parus sur le sujet sont légion. Compte tenu du sous-titre choisi (Essai sur une idiosyncrasie politique), ce qui importe, c'est moins l'historique (connu et même banalisé) que le dévoilement de la psychologie intime de cette gauche. Il convient de se pénétrer de sa psychologie, c'est-à-dire de tout ce qui en éclaire les motivations, les agissements, les blessures de l'âme, bref la mystique et la foi conduisant (consciemment ou pas) à un tel engagement politique. C'est tout cet ensemble qui, par un phénomène de sédimentation idéologique et politique, a fini par fixer les contours dans le temps de cette idiosyncrasie qui caractérise la gauche, au point d'en être le signe distinctif. Quelque part, c'est donc bien le portrait psychologique de la gauche qu'il s'agit d'esquisser. Car cette psychologie, en se reproduisant puis en

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se sédimentant, avec le temps, a fini par produire, chez les dirigeants, les militants ou même simplement les sympathisants, tout un ensemble de comportements politiques et personnels, de manières d'être que l'on ne peut véritablement comprendre sans recourir aux facteurs psychologiques, sans s'intéresser à la «face cachée» de l'engagement, aux phénomènes de latence politique qu'il peut plus ou moins expliquer. C'est que la gauche s'est investie, en politique, au terme d'une démarche particulière qui lui était propre. Elle a toujours revendiqué, à haute et intelligible voix, la pureté et l'intégrité de ses mobiles, à nul autre pareils. Elle a toujours considéré qu'elle avait ses raisons propres, pour agir de la sorte et qu'elles se suffisaient à elles-mêmes. En d'autres termes, elle est passée maître dans l'art de la justification et même de l'autojustification. Au fond, elle n'a jamais résisté au vertige de la justification ultime. Faite de continuités et de ruptures, cette psychologie de la gauche n'en a pas moins préservé une certaine unité dont elle porte encore la marque au quotidien, dans ses manières d'être et d'agir, bref dans les vestiges de son idiosyncrasie politique. Mais, justement, mettre à jour les ressorts cachés de cette idiosyncrasie n'est pas une entreprise des plus aisées. La psychanalyse, en tant que technique ou thérapie permettant à l'être de se révéler à lui-même, peut s'avérer d'un grand secours. Il n'est pas pour autant certain qu'elle suffise au succès de l'entreprise. De même que l'on a du mal à percer le mystère de la foi, s'agissant des religions, l'on peut avoir tout autant de peine à percer le « mystère» d'un ethos politique, d'une idiosyncrasie. Le résultat risque en effet de ne pas être à la hauteur des espérances. Cependant, sur le principe comme sur la démarche, il n'en demeure pas moins vrai que nul ne saurait prétendre à acquérir une connaissance fine, une intelligence intime de ce qu'est la gauche, intrinsèquement, qu'à la condition d'avoir préalablement acquis une solide

14

connaissance de sa psychologie et des ressorts qui l'animent, de sa psychologie des profondeurs... sa psychologie dostoïevskienne, celle qui sert de trame aux Frères Karamazov et nous révèle Gusque dans ce qu'ils peuvent avoir de plus inavouable et refoulé) les mobiles servant de support aux actes individuels de chacun des héros, au point que Freud vit dans cette œuvre l'exercice le plus achevé de psychanalyse littéraire avant la lettre (5). Ceci étant, pour tenter de percer le mystère ou le secret de cette idiosyncrasie politique qui fit la gauche et pour laquelle la gauche fit tant, en retour, il est proposé, dans un premier temps, de se livrer à la psychopathologie de cette identité politique qui a constitué la gauche. Ensuite, un essai de généalogie intellectuelle et politique permettra de voir comment elle a évolué dans le temps, comment et avec qui s'est formée cette idiosyncrasie politique, ce qu'elle est devenue, au final. Enfin, cette gauche sera appréhendée en tant que quête inachevée d'un improbable être politique, puisque, aussi bien, le caractère inachevé de cette quête participe de cette idiosyncrasie et a contribué à lui conférer la physionomie qui fut la sienne, au xrxe et au XXe siècle. Pour le reste, l'avenir n'est pas écrit et le XXIe siècle nous dira si la gauche française a su se repenser et donc reconstruire sa propre idiosyncrasie politique ou si elle est demeurée prisonnière de ses vieux démons, inapte à toute entreprise de rénovation, de réforme intellectuelle et morale, pour reprendre l'expression chère au grand Ernest Renan... (6)

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NOTES (Introduction)

(1) Georges Burdeau: La Politique au pays des merveilles, Paris, P.D.F, 1979. (2) Michel Winock: Le jeu des quatre familles, article paru dans la revue L 'Histoire (Les collections de l'Histoire), sur le thème: « Les grandes batailles de la gauche », avril- juin 2005, p. 7. (3) Jean-Jacques Becker (direction) : Histoire des gauches en France (2 tomes), Paris, La Découverte, 2004. (4) Jean Touchard: La gauche en France depuis 1900, Paris, Seuil, 1977 (rééd). (5) La lecture du chef-d'œuvre de Dostoïevski séduisit Freud, au point qu'il vit un peu dans l'écrivain russe son prédécesseur littéraire et rédigea par la suite une préface aux Frères Karamazov. (6) La réforme intellectuelle et morale de la France fut en son temps l'un des textes les plus remarqués du grand Renan. Une réforme intellectuelle et morale: c'est ce dont la gauche française a un pressant besoin, aujourd'hui.

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PREMIÈRE

PARTIE

La gauche: psychopathologie d'une identité politique

CHAPITRE

I
narcissique

L'irrépressible

tentation

de l'homme

de gauche

OMMENT PEUT-ONÊTREDE GAUCHE? Il faut se poser la question un peu à la manière de Montesquieu, se demandant en son temps comment pouvait-on être persan. Il convient de le faire non pour railler la gauche dans ses prétentions politiques, au niveau de la réponse qui peut être apportée à la question, mais pour stimuler une sorte d'étonnement philosophique, ou au moins de questionnement, face à la découverte d'un phénomène marquant. En d'autres termes, il s'agit de se poser la question non pour être polémique (même si cette dernière aide parfois au progrès de la connaissance) mais dans une démarche sociologique et compréhensive ayant à cœur de pénétrer au plus profond l'intimité de son objet d'étude. Le grand Spinoza n'avait-il pas affirmé, un jour: « J'ai mis tous mes soins à ne pas tourner en dérision les actions des hommes, à ne pas pleurer sur elles, à ne pas les détester, mais en acquérir une connaissance vraie» ? (1)

C

Le questionnement de Montesquieu, par rapport au persan, était intéressant par ce qu'il avait de faussement naïf. Repris et appliqué à la gauche, en tant qu'idée et praxis, il peut aider à esquisser les contours psychologiques d'une identité politique. Car c'est bien de cela qu'il s'agit: étudier la psychologie de la gauche du point de vue de sa pathologie, au sens freudien du terme. C'est donc en quelque sorte à la psychopathologie de sa vie quotidienne qu'il faut ici s'atteler 19

(2). La gauche est intéressante et même captivante, en tant que phénomène socio-politique, en raison de sa pathologie d'origine psychologique. Elle est constitutive de son être politique; elle en constitue une dimension irréductible, ni plus ni moins. L'idée que la gauche se faisait d'elle-même, dès l'origine, et son positionnement idéologique la prédisposèrent d'emblée à cette psychopathologie. Elle se proposait rien de moins que de mener un combat, farouche et déterminé, contre les forces du Mal au nom du souverain Bien. Cette ambition est elle aussi constitutive de son dessein philosophique et de son projet politique. Il est vrai que dans le contexte révolutionnaire où elle voit le jour, politiquement, il y a beaucoup à faire pour abolir la souffrance, l'exploitation de l'homme par l'homme et faire triompher l'amour du prochain, la générosité, les grands sentiments. En même temps qu'un réflexe d'altérité, elle est désireuse d'imposer l'amour du prochain comme loi humaine imprescriptible, laquelle va trouver sa traduction à la fois idéologique et juridique dans les Droits de l'homme. A sa naissance, cette gauche-là est donc bien porteuse d'une nouvelle anthropologie politique, au sens que le sociologue Georges Balandier donna à cette expression (3). Du coup, avec un programme politique aussi chargé que généreux (rappelant, à bien des égards, les dix travaux d'Hercule), la gauche commençait à offrir un terrain propice au développement de tendances mythomaniaques et mégalomaniaques... même si elle n'en fut pas pleinement consciente, au départ. D'où, à partir de là, chez ses plus éminents représentants, une certaine propension à se sentir une vocation (et, parfois, une énergie) de surhomme. C'est qu'en effet, de tels hommes ne peuvent que sortir du lot, être hors du commun, puisqu'ils se proposent d'embrasser un tel chantier (qui aurait rebuté Zarathoustra en personne) avec cette foi chevillée au corps, en soi et en l'avenir, qui seule peut permettre de soulever des montagnes.

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L'homme de gauche se singularise ou se distingue par le sentiment (la certitude ?) d'être un élu, celui que le destin ou la providence a chargé d'une mission particulière, celui qui a l'immense et noble tâche d'écrire l'Histoire en lettres capitales. D'où la difficulté, pour ne pas dire la réticence, qu'il peut avoir à se départir de l'idée qu'il est dans le vrai, qu'il a raison, qu'il est peut-être bien le seul à avoir raison. D'où, aussi, et comme par répercussion, la conviction que cette situation éminente lui confère des droits particuliers. L'homme de gauche est véritablement un homme nouveau, tel qu'il naît de l'accouchement révolutionnaire, en 1789. A homme nouveau, statut et droits nouveaux, exorbitants du droit commun... au besoin. Voilà bien la matrice psychologique et intellectuelle qui se met en place, à ce moment-là, dans l'esprit de nombre d'hommes politiques, d'acteurs de la Révolution. Bien sûr, elle va expliquer le radicalisme de certains révolutionnaires (Robespierre, SaintJust, Marat...) et la rapide dérive vers la Terreur. C'est qu'en effet, ces hommes nouveaux ont tous les droits, compte tenu du caractère sacré et historique de la mission qui leur est confiée. Ce trait de caractère, constitutif de la psychologie profonde des grandes figures de la gauche française, va donc leur servir de marqueur psychologique et idéologique, et pour longtemps. Les uns et les autres avaient à cœur de soigner un vieux complexe de culpabilité lié, pour la plupart d'entre eux, à leur appartenance à la classe sociale historiquement « coupable» de tous les maux et, à ce titre, vouée aux gémonies: la bourgeoisie. L'appartenance à cette bourgeoisie (qui, en France, caractérisa tant les milieux intellectuels) diffusa en eux un sentiment «océanique» de mauvaise conscience, de remords, de culpabilité. Nombre d'entre eux mirent d'ailleurs en scène la répudiation symbolique de leur passé par une sorte d'apostasie sociale, d'acte de contrition consistant à dénoncer ses origines pour s'acheter une nouvelle vertu en même temps qu'un certificat de bonne conduite. Le reniement, la repentance et 21

l'abjuration du passé semblent d'incontestables vertus curatives.

aVOIr eu

pour

eux

Mais, dans le même temps, la démarche n'était pas complètement altruiste et désintéressée (le fut-elle jamais, dans l'esprit de ces gens-là ?). Elle recélait sa part d'ambiguïtés car, au fond, c'est toujours d'eux qu'il était question, à travers l'autre, la figure emblématique de l'autre. Il s'agissait de (se) donner de soi-même une image plus engageante: celle de l'honnête homme, de l'homme de bonne volonté, en un mot celle de l'homme de Bien. Car l'homme de gauche est celui qui sait se mettre au service des humbles, des humiliés et des exploités, suivant en cela une inclination qu'il croit naturelle. Bien sûr, elle ne l'est pas tant que cela, puisque, en définitive, il se réserve le plus beau rôle: celui de chevalier des temps modernes, noble, généreux, compatissant, voire sans peur et sans reproche, à l'image du Chevalier Bayard. Derrière ce positionnement politique et moral, il y a en filigrane, une sorte de survalorisation narcissique du sujet. C'est au demeurant ce phénomène qui explique que tant de grands bourgeois aient eu à cœur de racheter leur appartenance sociale et leur éducation en jouant les redresseurs de torts, en se faisant les défenseurs de la veuve et de l'orphelin, bref en passant pour des gens biens. Mais, s'estimant, de leur point de vue, du mauvais côté de la barrière, ils mirent un point d'honneur à changer de côté. Ce profil psychologique est assez symptomatique chez l'homme de gauche: c'était aussi un moyen de satisfaire son ego. Ce véritable « transfert» psychanalytique fut en quelque sorte la condition de sa renaissance à la vie, à une vie rêvée, épurée des objections du réel et donc satisfaisante pour son ego. Ce phénomène paraît de nature à expliquer l'engagement et la trajectoire politique de personnages tels que Danton et Robespierre, ou encore Saint-Just et Marat, Lénine et Trotsky, Castro et Che Guevara, Sun Vat Sen et Chou EnLaï... Hélas, chez ces gens-là, le travail de valorisation

22

narcissique du sujet, c'est-à-dire la volonté de vouloir apparaître à tout prix comme un homme de Bien, a souvent généré des comportements qui ont pris, en pratique, l'exact contre-pied de ceux qu'adoptent les hommes de Bien authentiques. Un ego surdimensionné, à la limite de la mégalomanie, les a parfois amenés à se cantonner dans une forme d'égocentrisme et à faire de leur moi la seule réalité sensible, dans une optique stimerienne d'individualisme radical. Leur moi a reconstitué son unité perdue: il est devenu à la fois sa seule cause, son seul objet et son seul but. Cette « enflure du moi» a constitué la manifestation pathologique ou, si l'on préfère, le «pathos régressif» de l'engagement idéologique et politique reposant sur un malentendu, quelque part. C'est qu'ils s'engageaient non pas pour les autres, au contraire, mais pour être encore mieux au service d'eux-mêmes. Voilà pourquoi, dans bien des cas, ils s'avérèrent incapables du moindre effort d'empathie, consistant à aller à la rencontre de son prochain, en se mettant à sa place. Inaptes à adopter le point de vue de l'autre, ils s'enfermèrent à l'occasion dans une sorte d'autisme politique dont ils ne sortirent qu'avec la mort. Devenus la cause et l'unique objet de leur dévotion, cherchant à se tendre un miroir qui leur renvoyait d'euxmêmes l'image la plus flatteuse qui soit, ils ne pouvaient guère prétendre à finir autrement que comme ils ont fini: loin du peuple, coupés de toute racine populaire et en situation d'incommunication avec lui.

Cette tentation narcissique constitue bien l'une des tendances de fond de la gauche française, puisqu'il apparaît bien qu'elle a continué à y sacrifier, y compris sur la période la plus récente. L'on sait qu'un personnage comme François Mitterrand, souvent présenté comme énigmatique et florentin, était particulièrement épris de lui-même et se faisait une haute idée de sa personne. Il était imbu de lui23

même et cela lui a souvent été reproché, par ses adversaires, mais aussi par ses amis et ses biographes (4). C'est donc qu'il y avait plus qu'un simple fond de vérité dans ce genre d'allégation sur le narcissisme plus ou moins latent des hommes de gauche. Cette tentation se retrouve d'ailleurs chez ses héritiers, un peu comme s'il la leur avait léguée en même temps que sa succession politique. Au sein de la gauche française, la conspiration des Egaux, jadis chère à Gracchus Babeuf, a été remplacée par la conspiration des Egos, tant il est vrai que cette gauche (que l'on se tourne vers son haut personnel politique ou vers les grands intellectuels se revendiquant d'elle) a fait en sorte qu'une certaine forme de narcissisme politique et intellectuel finisse par triompher de toute prévention, de toute pudeur et modestie. De telle sorte que, par un curieux retournement, l'excroissance ou l'hypertrophie de l'ego a fait disparaître chez eux toute tendance et même toute aspiration à l'égalité. En un mot, le culte de l'ego a fini par rendre cette gauche plus élitiste encore que la droite. Comme quoi, en politique, les grands et nobles sentiments, les bonnes intentions, les engagements sincères ramènent toujours à soi. Puisqu'il n'est rien de plus grand que le moi, ce culte de l'ego répandu au sein de la gauche aura conduit ses représentants à une sorte d'individualisme radical non avoué et aux antipodes de l'idée socialiste. Un peu comme si, en passant du peuple aux élites, la gauche était aussi passée du progrès au conservatisme, voire à la réaction. Les anecdotes qui ont pu circuler autour de l'attitude hautaine et distante, du « superbe isolement », de certaines futures stars de la gauche française, à l'instar de Laurent Fabius ou de Bernard Henri Lévy, lorsqu'ils effectuaient leur scolarité à l'École normale supérieure, en disent long sur la prégnance de certains types de comportement. L'enflure du moi et le sentiment de supériorité sur lequel elle repose ont constitué le carburant qui a nourri cette foi que ces gens-là avaient en eux-mêmes. Convertis à leur moi, ils firent de leur narcissisme un réflexe 24

conditionné, quasi pavlovien. En cela, cette tentation narcissique a été, reste et devrait rester, selon toute probabilité, une dimension, c'est-à-dire un élément constitutif (même si elle est loin d'être le seul) de cette idiosyncrasie politique qui est le signe distinctif de la gauche française.

Il paraît que l'on n'échappe pas à ce que l'on est: « chassez le naturel, il revient au galop », affirme un dicton répandu et peut-être vieux comme le monde... Plus que tout autre, l'homme de gauche a eu le loisir d'en faire l'édifiante expérience: ne pouvant échapper à ce qu'il était intrinsèquement, son ego fut en même temps son assignation à résidence, le lieu de son confinement psychologique et affectif, sa prison dorée et son exutoire.

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