La Géorgie entre Perse et Europe

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La Géorgie a longtemps occupé une place stratégique entre les empires russe, ottoman et iranien et joue aujourd'hui un rôle clé dans les relations de l'Europe et de l'Asie. Cet ouvrage tente d'apporter un nouvel éclairage, sur l'histoire de la ville Tiflis/Tbilissi et plus largement sur le rôle et les relations du pays avec la Perse/Iran et l'Europe.
Publié le : dimanche 1 mars 2009
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EAN13 : 9782336261874
Nombre de pages : 360
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La publication de cet ouvrage résulte de la collaboration de : L’Institut d’Études orientales G. Tsérétéli, Académie des Sciences de Géorgie 3, rue Acad. G. Tsérétéli, 62-38062 Tbilissi, Géorgie http://www.acnet.ge/orient et de L’équipe “ Mondes iranien et indien ” (CNRS - Université de la Sorbonne Nouvelle/Paris III- INALCO - EPHE) 27 rue Paul Bert, 94200 Ivry sur Seine, France http://www.iran-inde.ivry.cnrs.fr

Comité scientifique Grigol Beradzé, Bernard Hourcade, Florence Hellot-Bellier, Irène Natchkebia, Guiorgui Sanikidzé

Illustration de la couverture : Vue de Tiflis en 1828.

Extrait de Vladimir Machkoff, Batailles de la glorieuse campagne du comte Paskewitch-Erivansky dans l’Asie Mineure en 1828-1829, Saint-Pétersbourg, 1837.
© Institut d’Études orientales G. Tsérétéli Tbilissi.

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Éditions l’Harmattan 5-7 rue de l’École Polytechnique, 75005 Paris

SOMMAIRE
Avant-propos, par Thomas V. GAMKRELIDZÉ et Bernard HOURCADE Introduction, par Florence HELLOT-BELLIER et Irène NATCHKEBIA Premiers contacts Manana GABACHVILI Politique de la reine Thamar envers la Perse et l’0ccident Mikhaïl SVANIDZÉ La France et la guerre entre l’Empire ottoman et la Perse (1548-1555) Hirotake MAEDA The Household of Allahverdi Khan: An Example of Patronage Network in Safavid Iran Nana GELACHVILI Peintures et relations culturelles entre Perse et Géorgie au XVIIe siècle Marina ALEXIDZÉ Le cheikh Sana‘an et Tiflis / Tbilissi La Géorgie entre les empires Irène NATCHKEBIA Tiflis / Tbilissi dans les écrits français du début du XIXe siècle Irène NATCHKEBIA La place de la Géorgie dans le traité de Finkenstein (1807) Irina KOCHORIDZÉ L’art “ Oriental ” en Géorgie. Architecture et peintures à l’huile (Époque des Qadjars) Grigol BERADZÉ Paris-Tiflis / Tbilissi-Persépolis : Visite de Stanley en Iran via Tbilissi Florence HELLOT-BELLIER Migrations des chrétiens d’Azerbaïdjan iranien vers Tiflis au XIXe siècle David GOUDIACHVILI† La station séricicole du Caucase au XIXe siècle Nougzar TER-OGANOV Évocation de Tiflis par deux auteurs iraniens : Madjd os-Saltaneh et Yahya Dowlatabadi Tbilissi carrefour des idées Guiorgui SANIKIDZÉ Islam et musulmans en Géorgie contemporaine Thierry ZARCONE Tiflis / Tbilissi et l’émergence de l’intellectuel musulman Charles URJEWICZ Tiflis entre Orient et modernité, le temps des ruptures 275 299 313 19 37 49 67 73 7 9

89 115 143 155 221 237 261

La Géorgie au début du XXIe siècle.
© CNRS Mondes iranien et indien

NOTE SUR LES TRANSCRIPTIONS ET LES NOMS PROPRES

Les éditeurs ont respecté les usages orthographiques et systèmes de transcription en français et en anglais des citations et noms propres persans, géorgiens, russes ou turcs, en évitant, sauf nécessité, les signes diacritiques. Le terme Shah figure tel quel dans les textes écrits en anglais. Il est écrit chah ou Chah dans les textes rédigés en français.

AVANT-PROPOS
Par sa culture ancienne et originale et sa localisation entre Asie et Europe, la Géorgie a été depuis toujours un pont entre deux mondes et a souvent payé pour cela un lourd tribut. Au XIXe siècle, la Géorgie et sa capitale Tiflis, appelée aujourd’hui Tbilissi, ont joué un rôle capital entre l’Empire russe et la Perse des Qadjars. Pour l’Europe occidentale, notamment pour la France, ce pays et cette ville du Caucase ont servi de porte d’accès à la Perse et réciproquement. Cette fonction de médiateur découle de la complexité de l’histoire de la Géorgie et de sa culture qui ont renforcé son identité et son aptitude à maîtriser les langues et les cultures des mondes orientaux et occidentaux. La Géorgie indépendante continue de jouer ce rôle positif entre les mondes iranien et européen. Cette fonction de médiateur de la Géorgie a été au cœur du programme de collaboration scientifique réalisé depuis 1998 par l’Institut d’Études orientales G. Tsérétéli de l’Académie des Sciences de Géorgie à Tbilissi et l’Unité de recherche “ Mondes iranien et indien ” (Centre National de la Recherche Scientifique - Université de la Sorbonne Nouvelle - Institut National des Langues et Civilisations Orientales - École Pratique des Hautes Études) à Paris. Cette collaboration scientifique a bénéficié du concours de la Maison des Sciences de l’Homme de Paris et du programme INTAS sur Tbilissi, animé par Levon B. Zekian de l’Université de Venise, qu’il nous est agréable de remercier ici. Les chercheurs géorgiens et français travaillant sur l’histoire culturelle, en particulier sur celle du XIXe siècle, ont ainsi pu coopérer pour organiser deux tables rondes internationales et jeter les bases d’une collaboration durable. Le thème de la première table ronde organisée à Paris le 15 octobre 1998 par Bernard Hourcade et Irène Natchkebia a été celui de “ Tbilissi porte de la Perse au XIXe siècle ” ; la seconde table ronde, organisée les 20 et 21 avril 2001 à Tbilissi par Grigol Beradzé, Irène Natchkebia et Guiorgui Sanikidzé, a traité de “ La Géorgie entre Iran et Europe ”. Ces rencontres ont réuni un grand

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nombre de chercheurs historiens et orientalistes, mais aussi des spécialistes des relations internationales du Centre International d’Études des Relations Est-Ouest de Géorgie et de l’Institut d’Asie et d’Afrique de Tbilissi. Les articles réunis dans cet ouvrage – dont la collecte a duré plus longtemps que prévu – ne représentent qu’une partie des interventions présentées lors de ces tables rondes. Ils portent sur les dimensions historiques et culturelles de la relation Perse-Europe via Tiflis/Tbilissi et la Géorgie, pendant le XIXe siècle notamment ; ils ont été sélectionnés par un comité scientifique présidé par Bernard Hourcade et composé en outre de Grigol Beradzé, Florence Hellot-Bellier, Irène Natchkebia et Guiorgui Sanikidzé, qui ont bénéficié de l’aide de Madame Bibiléichvili professeur de français à l’université du Caucase de Tbilissi, ainsi que de celle de Jean Hourcade, Michel Potocki, Noal Mellott et Jacques Bellier pour traduire les articles dans le respect des contraintes éditoriales. L’édition de cet ouvrage a pu être menée à son terme grâce à la coopération de Bernard Hourcade et de Julien Thorez pour la carte de la Géorgie et grâce à l’appui de Marie-Madeleine Bériel, Rika Gyselen et Maria Szuppe qui n’ont pas hésité à consacrer de longs moments à la mise en forme et à la relecture du manuscrit. Que chacun d’eux, que Philip Huyse, directeur de l’équipe “ Mondes iranien et indien ” qui a soutenu le projet et que les directeurs des éditions L’Harmattan et de la collection “ Peuples et cultures de l’Orient ” trouvent ici l’expression de nos remerciements ! Ce livre, édité et imprimé à Paris, est le premier résultat d’une collaboration scientifique qui ne fait que commencer. Nous espérons qu’il sera bien accueilli par la communauté scientifique et témoignera à la fois de l’intérêt scientifique du thème étudié et de la qualité des relations professionnelles et amicales qui ont permis sa réalisation.

Directeur de l’Institut d’études orientales G. Tsérétéli ACADÉMIE DES SCIENCES DE GÉORGIE, TBILISSI

THOMAS V. GAMKRELIDZÉ

Directeur de recherche au CNRS MONDES IRANIEN ET INDIEN, PARIS

BERNARD HOURCADE

INTRODUCTION

LA GÉORGIE ENTRE PERSE ET EUROPE : UNE LONGUE HISTOIRE L’histoire de la Géorgie est celle de la résistance opiniâtre d’un peuple dont la langue et l’Église chrétienne ont cimenté la cohésion, mais qui a été continuellement soumis aux invasions et aux migrations des hommes entre l’Asie centrale et l’Asie occidentale comme entre les steppes russes et les contreforts montagneux du Caucase et de l’Iran. Si terribles et meurtrières qu’aient été les invasions ou les tyrannies imposées, jamais elles n’ont réussi à rayer la Géorgie de la carte. Les composantes actuelles de la population géorgienne témoignent à la fois du tourbillon des passages et de la manière dont des communautés humaines, de langues et de religions différentes, se sont fixées sur le territoire géorgien, pour finalement constituer une mosaïque humaine d’une grande richesse.
LA GÉORGIE VOIE DE PASSAGE ENTRE L’ORIENT ET L’OCCIDENT

Depuis des temps immémoriaux la Géorgie a été un carrefour de voies commerciales entre l’Orient et l’Occident, parcourues par de nombreuses caravanes circulant – entre autres – entre la Perse/Iran et l’Europe. Certaines routes de la soie qui véhiculèrent langues, cultures et religions en même temps que textiles, épices et marchandises traversaient déjà les territoires de la Géorgie dans l’antiquité. En dépit de son environnement montagneux, la Géorgie sut capter une partie du commerce est-ouest entre la Chine et l’Europe. Si les invasions mongoles interrompirent cette circulation, la Géorgie n’en continua pas moins à faciliter le passage des commerçants qui empruntaient un axe nord-sud. On conserve le souvenir de ces aspindzi – dépôts, entrepôts ou haltes – qui

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jalonnèrent les chemins de Géorgie dès le troisième siècle de l’ère chrétienne ; l’utilisation du terme aspindza, dérivé du persan, tend à prouver l’existence d’importantes relations commerciales entre la Perse sassanide et la Géorgie. Aux époques médiévale et moderne, les foires de Nijni-Novgorod ou de Leipzig furent encore courues par les commerçants des bazars de Perse, qui traversaient la Géorgie pour s’y rendre. Ces échanges, amplifiés par la conquête russe de la Géorgie au début du XIXe siècle, furent facilités par l’aménagement des ports de la mer Noire, la construction des voies ferrées entre mer Noire et mer Caspienne et l’installation du télégraphe. La Géorgie devint sur le plan économique une plaque tournante du commerce entre la Perse, la Russie et l’Europe de l’Ouest. Les consuls européens s’installèrent en nombre à Tiflis/Tbilissi, attirant avec eux les missionnaires, les commerçants et les médecins occidentaux. La voie d’échanges entre la Perse, la Géorgie et les ports méditerranéens de l’Europe, concurrente des routes commerciales qui traversaient la Turquie ottomane, s’en trouva réanimée. Les actuelles discussions relatives au passage d’oléoducs destinés à approvisionner l’Occident en pétrole tiré des régions de la mer Caspienne, ne font que souligner la permanence de l’importance stratégique du Caucase et de la Géorgie.
LA GÉORGIE ET LA PERSE

Dès le IVe siècle de l’ère chrétienne, la présence iranienne est attestée en Géorgie, sous une forme militaire, dans les chroniques ; elle annonce les relations ultérieures entre les dynasties iraniennes et les dynasties géorgiennes : légères quand la Perse était en lutte avec ses voisins occidentaux (romains, byzantins ou turcs), conflictuelles aux autres époques. À partir du XVIe siècle, la Géorgie, comme l’ensemble du Caucase, fut l’objet de luttes très dures entre les empires safavide et ottoman qui l’emportèrent tour à tour. Cette alternance est une des constantes de l’histoire géorgienne : la lutte contre les empires safavide et ottoman, qui se partagèrent la Géorgie en 1555 par le traité d’Amassi/Amassya fut particulièrement dramatique, mais les luttes ne cessèrent pas pour autant, la région tombant alternativement aux mains d’un empire ou de l’autre. Après la chute de Nader Chah Afchar (1736-1747), le royaume de KartlieKakhétie retrouva une certaine liberté ; il se rapprocha des puissances

UNE LONGUE HISTOIRE

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européennes, mais sans grand succès, ce qui conduisit le souverain géorgien à rechercher la protection de la Russie pour lutter tout à la fois contre les invasions des tribus caucasiennes et contre la double pression des Iraniens et des Ottomans. Par le traité de Guiorguievsk (1783) le roi de Kartlie-Kakhétie dénonça publiquement sa dépendance vis-à-vis de la Perse et reconnut l’autorité de la Russie. Le passage de la Géorgie orientale sous la protection de la Russie provoqua le courroux d’Aqa Mohammad Khan Qadjar : il surenchérit et voulut imposer sa protection au roi Éréklé II/Héraclius ; devant son refus, il mena une terrible expédition en Géorgie, dont l’épisode le plus connu est celui du “ Sac de Tiflis ” en 1795. L’armée iranienne envahit la Géorgie, dévasta Tiflis, massacra la population, et mit en esclavage de très nombreux Géorgiens qui furent dispersés dans toute la Perse. Cette agression de la Perse incita la Russie à être plus active en Transcaucasie : elle annexa le royaume de Kartlie-Kakhétie en 1801. Les relations commerciales et culturelles avec la Perse furent cependant intenses comme en témoigne l’existence de documents bilingues en persan et en géorgien, à partir de la fin du XVIe siècle et jusqu’en 1758. Cette situation est à mettre en relation avec la permanence des relations culturelles, notamment littéraires, entre la Perse et la Géorgie. Les textes en moyen-perse étaient connus en Géorgie et la poésie persane joua un rôle important dans le développement de la littérature géorgienne. Chacun emprunta à l’autre dans le domaine littéraire ou dans celui des mythes et des légendes. La poésie persane joua un rôle important dans l’élaboration de la littérature géorgienne. Le roi Teymouraz Ier (1589-1663) qui avait passé ses jeunes années en Perse, fut épris de poésie. “ Le sucre du langage persan excita en moi le désir de chanter ” écrivit ce roi poète, en paraphrasant le proverbe iranien “ la langue persane, c’est le sucre ”. Quant au roi Vakhtang VI (1675-1737) il fut poète, savant, éditeur et traducteur. Il mit à profit son séjour en Perse pour se perfectionner en persan et étudier les courants littéraires dans le pays, en sélectionnant les œuvres qu’il jugeait dignes d’être traduites en géorgien. De retour en Géorgie il fonda une école de traducteurs. Plus tard l’éminent historien Ivan Djavakhichvili (1876-1940) nota que “ si dans le domaine politique la Géorgie entretenait des rapports d’hostilité avec ses voisins islamiques, particulièrement avec la Perse,

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la poésie et la culture, par contre, créèrent une unité spirituelle entre les Géorgiens et les Persans, et semèrent l’amour, au lieu de la discorde ”. Les relations commerciales, économiques et culturelles de la Géorgie et de la Perse se renforcèrent au XVIIe siècle et au XVIIIe siècle, quand la Géorgie s’initia activement aux échanges commerciaux à l’échelle mondiale, faisant de sa capitale Tiflis/Tbilissi un centre important pour les pays d’Orient et surtout pour l’Iran.
LA GÉORGIE ET LA LOINTAINE EUROPE

L’Europe occidentale était plus éloignée de la Géorgie que ne l’était la Perse et les relations que la Géorgie fut appelée à entretenir avec elle furent moins souvent conflictuelles. On aime à se rappeler que la Colchide où Jason et ses Argonautes vinrent chercher la Toison d’Or se trouvait à l’ouest de l’actuelle Géorgie. Au IVe siècle, le christianisme introduit en Géorgie par sainte Nino, venue de Cappadoce, rapprocha la Géorgie des chrétiens de l’empire romain, jusqu’à ce que l’Église géorgienne se proclame Église autocéphale lors du concile de Dvin de 506. Menacée par l’islam, elle fit parfois cause commune avec les envoyés des puissances chrétiennes. Ce fut le cas pendant le règne de David le Constructeur qui ne repoussa pas l’aide des croisés lors de sa victoire sur les Turcs en 1121, victoire rapportée dans des chroniques françaises et arméniennes du XIIe siècle. La chute de Constantinople en 1453 et celle de l’empire de Trébizonde en 1461 coupèrent les relations traditionnelles de la Géorgie avec l’Europe et firent cesser les relations commerciales et culturelles, comme le déplora le roi Constantin III, dans une lettre adressée à Isabelle de Castille : “ Après la chute du Trébizonde nous sommes restés seuls […] ”. La mer Noire étant passée sous le contrôle des Turcs à partir du XVe siècle, les tentatives des Géorgiens pour rétablir les anciennes relations avec l’Europe n’aboutirent pas avant le e XVIII siècle et cela d’autant plus que les pays d’Europe ne virent pas l’intérêt qu’ils pouvaient avoir à aider ce royaume chrétien de Transcaucasie. La Géorgie suscita pourtant un intérêt particulier dans les projets de coalition anti-turque conçus à Rome par les papes et une mission de Ludovico di Bologna fut envoyée en Géorgie dans ce but. Inversement, en 1459 Nikoloz Tbiléli, ambassadeur du roi de Kartlie Georges VIII, se rendit en Europe occidentale, notamment en France.

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En 1714 Soulkhan-Saba Orbeliani, accompagné du Français Jean Richard, bien introduit en Perse, présenta au ministre Jérôme Phélipeaux, comte de Pontchartrain, un Mémorandum destiné à être lu par Louis XIV. Il y demandait l’envoi de missionnaires en Géorgie, l’ouverture de relations commerciales et la délivrance du roi géorgien Vakhtang VI. Louis XIV reçut Soulkhan-Saba Orbeliani. Jean Richard fut nommé consul en Géorgie, mais la mort de Louis XIV en 1715 suspendit tout. En 1735 encore, l’ambassadeur du roi de France à Saint-Pétersbourg, Béranger, chercha – vainement – à se lier avec le roi Héraclius/Éréklé II pour renforcer la position française au Levant. Il utilisa pour cela les services du père Ange qui connaissait le roi Éréklé et l’Orient. N’ayant pu trouver de soutien en Europe occidentale, la Géorgie sous tutelle iranienne fut contrainte de se rapprocher de la Russie, surtout après le sac de la ville par les Iraniens en 1795.

Copie d’une gravure conservée à l’Institut d’Études orientales G. Tsérétéli de Tbilissi.
© Institut d’Études orientales, Tbilissi

Tiflis/Tbilissi à la fin du XVIIIe siècle.

L’Église de Géorgie s’était par ailleurs rapprochée de l’Église orthodoxe russe, plus européenne qu’asiatique. Cette attirance

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réciproque des deux Églises ménagea une entente, alors que les tsars russes ne cessaient de menacer l’indépendance du Caucase et celle de la Géorgie en particulier. C’est là que résida toute l’ambiguïté des relations entre Géorgiens et Russes. Les premiers considéraient les Russes comme les représentants d’une puissance européenne, qui leur était plus familière que les puissances musulmanes voisines ; les Russes trouvaient plus prosaïquement en Géorgie l’opportunité de s’avancer vers la Perse et de s’emparer du Caucase. Quand en 1801, le tsar Alexandre Ier réalisa l’ambition de ses prédécesseurs et assujettit la Géorgie – le Manifeste fut signé le 12 septembre 1801 – les Géorgiens se rappelèrent les idéaux de liberté des philosophes des Lumières et l’élan révolutionnaire français. Ils se tournèrent vers la France et mirent tous leurs espoirs en Napoléon pour les libérer du joug russe. Ce faisant, ils se trouvèrent un court moment au cœur de l’éphémère alliance de Fath-‘Ali Chah et de Napoléon. La Géorgie, longtemps écartelée entre la Perse et la Russie, entama ainsi une autre page de son histoire en s’ouvrant à la présence des Européens de l’Ouest.
LA GÉORGIE AU XIX SIÈCLE : PORTE EUROPÉENNE DE LA PERSE
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Après l’annexion par la Russie de la Géorgie orientale, les anciennes relations commerciales, économiques, politiques et culturelles de la Géorgie et de la Perse déclinèrent rapidement. À la suite des guerres russo-iraniennes de 1804-1813 et de 1826-1828, et russo-turques de 1802-1806 et 1828-1829, toute la Transcaucasie fut annexée par la Russie qui utilisa dès lors la voie de passage de la Géorgie à son profit − économique et politique. La Géorgie devint un pont reliant la Russie et l’Europe avec la Perse/Iran et les autres contrées du Moyen-Orient, elle prit une nouvelle importance sur le plan stratégique. La construction dans les années 1870-1880 d’un chemin de fer et de lignes télégraphiques reliant la Russie au Caucase permit à la Perse de communiquer avec l’Europe et la Russie via la Géorgie qui devint ainsi pour le royaume des Qadjars, la porte des innovations.

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Extrait de Voyage en Perse, par le prince A. D. Soltykov, Paris, 1851.
© Institut d’Études orientales, Tbilissi

Tiflis dans la seconde partie du XIXe siècle

La capitale de la Géorgie, Tiflis/Tbilissi, devint le centre administratif et politique de toute la Caucasie et le siège du gouverneur général de Transcaucasie. C’est dans cette ville que fut établi un consulat général de Perse et que s’installèrent des associations de bienfaisance et des établissements culturels et d’éducation. La ville devint alors une capitale cosmopolite active et prospère aux frontières des empires russe, ottoman et iranien. Dans la population de Tiflis, on comptait de nombreux Iraniens résidant à demeure dans la ville, mais également de nombreux négociants et artisans iraniens qui s’installèrent dans cette ville où la civilisation persane avait conservé une place privilégiée dans tous les domaines. L’importance de la langue et de la littérature persanes déclina cependant très vite en raison de l’influence politique croissante de la Russie et des autres pays européens. Après la Révolution d’Octobre et durant la période soviétique, les relations entre la Géorgie et l’Iran furent presque totalement interrompues, et c’est seulement après la chute de l’Union Soviétique en 1991, que la Géorgie, indépendante, et l’Iran purent à nouveau établir des relations diplomatiques, commerciales, culturelles et

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scientifiques. La Géorgie retrouve désormais sa fonction traditionnelle, ancienne et positive de voie de passage et de médiateur entre l’Iran et l’Europe. Cet ouvrage intitulé “ La Géorgie entre Perse et Europe ” se fonde sur les travaux présentés lors de deux tables rondes organisées sur ce thème en 1998 et en 2001. Il ne présente que certains aspects, culturels et historiques, économiques à un moindre degré, du rôle qu’a joué et continue de jouer la Géorgie entre l’Orient et l’Occident et il analyse les rapports des cultures iranienne, géorgienne et européennes. Dans ce cadre, cette étude confirme combien la ville de Tiflis/Tbilissi, comme capitale, centre politique, culturel et économique a joué, à l’instar d’Istanbul, un rôle-clé dans les relations des mondes iranien et européen, dans les domaines politique et culturel, mais aussi industriel − comme le montrent l’industrie et la circulation de la soie. Ce rôle international de la Géorgie et de sa capitale a pris une ampleur nouvelle au XIXe siècle et au début du XXe siècle. Tiflis/Tbilissi est alors devenue une capitale moderne tandis que la Géorgie se trouvait confrontée aux conflits qui opposaient non seulement les empires russe, ottoman et iranien, mais aussi l’empire des Indes britanniques ou celui de Napoléon.
Florence HELLOT-BELLIER Irène NATCHKEBIA

Mondes iranien et indien, Paris

Institut d’Études orientales G. Tsérétéli, Tbilissi

PREMIERS CONTACTS

LA POLITIQUE DE LA REINE THAMAR ENVERS LA PERSE ET L’OCCIDENT
MANANA GABACHVILI Institut d’Études orientales G. Tsérétéli, Tbilissi

RÉSUMÉ La Géorgie, État puissant du Caucase et du Moyen-Orient aux XIIe-XIIIe siècles prétendait poursuivre la politique maritime de Byzance. En 1204 elle participa à la création de l’empire de Trébizonde à la tête duquel la reine Thamar intronisa son parent Alexis Ier Comnène chassé de Byzance et élevé à sa cour. Plus tard, la Géorgie fit campagne en Perse et prit les villes de Marand, Mianeh, Zandjan, Qazvin et Tabriz – la ville la plus importante. En contrôlant la route TabrizTrébizonde et la voie commerciale septentrionale reliant la Méditerranée à l’Asie centrale, la Géorgie devint un intermédiaire incontournable du commerce entre l’Orient et l’Occident. Les Géorgiens envisagèrent de contrôler les routes commerciales méridionales du Moyen-Orient, mais l’arrivée des Mongols et des Turcs fit échouer ce projet. Mots-clés : Géorgie, Perse, Trébizonde, XIIe-XIIIe siècles, Thamar, Comnène, commerce. XII-XIII saukuneebSi kavkasiasa da maxlobel aRmosavleTSi uZlieresi saqarTvelos saxelmwifo pretenzias acxadebs bizantiis sazRvao politikis memkvidreobaze. 1204 w. saqarTvelos daxmarebiT daarsda trapizonis imperia, sadac Tamarma taxtze dasva bizantiidan devnili Tavisi naTesavi da mis karze aRzrdili aleqsi I komnenosi. amis Semdeg, saqarTvelom sparseTSi ilaSqra da aiRo qalaqebi: marandi, miiani, zenjani, yazvini da rac mTavaria, Tavrizi: Tavriztrapizonis gzis gakontrolebiT, CrdiloeT levantis magistralze gasvliT, saqarTvelo aRmosavleTisa da dasavleTis saerTaSoriso vaWrobaSi Suamavali xdeboda. saqarTvelos gegmaSi samxreT levantis magistralis dauflebac Sedioda, magram saqarTvelos miznebis ganxorcielebas xeli SeuSala monRolebisa da Turqebis gamosvlam maxlobeli aRmosavleTis asparezze.

reziume

sakvanZo sityvebi: saqarTvelo,sparseTi, trapizoni, XII-XIII ss., Tamari, komnenosebi, savaWro politika.

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LA GÉORGIE ENTRE PERSE ET EUROPE

ABSTRACT Georgia was one of the most powerful countries of the Caucasus and the Near East in the 12th-13th centuries, and claimed to be the successor of Byzantium’s maritime power. In 1204 the Trabzon Empire was founded with the help of Georgia. Queen Thamar brought up her relative Alexis Comnenus expelled from Byzantium at her royal court, before making him the king of Trabzon. Later, Thamar waged a war on Persia and occupied the cities of Marand, Miyaneh, Zanan, Qazvin, and Tabriz. By controlling the Tabriz-Trabzon road and opening the way to the Northern MiddleEast road, Georgia became an intermediary in the international trade between East and West. Georgia hoped to control the Southern Middle East road, but failed because of the arrival of the Mongols and Turks on the arena of the Near East. Keywords: Georgia, Persia, Trabzon, 12th-13th centuries, Thamar, Comnenus, trade policy. * * *

Le règne de la reine Thamar, à la fin du XIIe siècle, est l’une des périodes les plus glorieuses de l’histoire de la Géorgie. Appelée Âge d’or, cette époque n’a cessé d’attirer l’attention des chercheurs géorgiens autant qu’étrangers. Maintenant que la Géorgie indépendante essaie de se libérer de l’idéologie imposée pendant de nombreuses années, certaines questions doivent être étudiées sous une nouvelle optique. On peut présenter et expliciter avec une plus grande objectivité la place et le rôle de la Géorgie dans les circonvolutions de l’histoire. Cette nouvelle perspective s’applique évidemment à la période de la reine Thamar. Sa politique envers la Perse et l’Occident a été importante non seulement pour la Géorgie, mais aussi pour les pays qui avaient des relations avec le Caucase. Si le facteur géorgien avait été pris en considération, plusieurs événements historiques de cette période, jusqu’ici mal compris, auraient été clarifiés. On a souvent analysé la politique étrangère de la reine Thamar en isolant chacune de ses principales composantes. Une telle approche ne rend pas compte de ses objectifs réels.
DEUX FACES DE LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE DE LA REINE THAMAR

À la fin du XIIe siècle et au début du XIIIe siècle, la politique étrangère de la reine Thamar devint plus active. Il n’existait alors aucune unité entre les pays du Moyen-Orient et l’empire byzantin était affaibli. Dans ce contexte, deux axes de la politique extérieure de la

LA POLITIQUE DE LA REINE THAMAR

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Géorgie se dégagent clairement : vers l’est la guerre contre la Perse, vers l’ouest la fondation de l’empire de Trébizonde. On a pu se demander quel lien existait entre la fondation de l’empire de Trébizonde en 1204 et la campagne contre la Perse en 1210. On sait maintenant que ces deux importants événements ont été programmés par la reine Thamar et exécutés par le royaume de Géorgie. Thamar (1184-1210) a commencé à mettre en œuvre cette politique d’abord dans le Caucase, puis en débordant le cadre régional. Grâce au succès de ses entreprises, les routes commerciales transcaucasiennes passèrent sous le contrôle de la Géorgie. Deux coalitions musulmanes furent défaites lors des batailles de Chamkori (1195) et de Bassiani (1202), faisant de la Géorgie l’État le plus puissant du Caucase et du Moyen-Orient 1 . Ces guerres eurent un écho et un retentissement au niveau international, et les hommes politiques de cette époque y prêtèrent une grande attention, comme l’ont prouvé les sources contemporaines (‘Ali al-Hossayni, Ibn Bibi, Hamdollah Qazvini, Mirkhond). Ces victoires favorisèrent le succès de la politique de la Géorgie à l’est, comme à l’ouest. Cette orientation régionale constitua longtemps un axe majeur de la politique étrangère géorgienne, dont la mise en œuvre ne fut cependant possible que sous le règne de Thamar.
LES INTÉRÊTS MARITIMES DE LA GÉORGIE

Le début de cette politique date en réalité du moment où la Géorgie opéra son unité au Xe siècle, mais le mouvement fut parachevé par Thamar. L’attention est attirée sur le fait que dans la source anonyme iranienne Hodoud al-‘alam la mer Noire était appelée ‘mer des Géorgiens’, ce qui reflète l’intérêt et l’attitude des Géorgiens pour la mer Noire, même à une période où la navigation, particulièrement importante, constituait une source de profits élevés pour les Iraniens. Abou Saïd al-Istakhri écrivit que tous les marins ou les individus engagés dans le commerce maritime étaient des Iraniens, même sur les rivages arabes du Golfe Persique. Dans la perspective dans laquelle nous nous plaçons, il est important de noter que les Iraniens tenaient compte de l’intérêt particulier des Géorgiens pour la mer Noire, ce qui peut expliquer cette appellation. Manifestement les intérêts et les
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L’expression Moyen-Orient utilisée au XXe siècle a cependant été retenue ici pour désigner des régions dont la situation politique était complexe et éphémère.

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LA GÉORGIE ENTRE PERSE ET EUROPE

objectifs maritimes de la Géorgie furent pris en considération au niveau international. Une question se pose au sujet des intérêts de la Géorgie en matière de politique maritime : étaient-ils strictement liés à Trébizonde ? ou étaient-ils appelés à se porter ailleurs ? À une certaine époque, Ivan Djavakhichvili et d’autres chercheurs géorgiens ont supposé que cette politique masquait de plus vastes ambitions, mais ceci n’est qu’une hypothèse qui n’est pas corroborée par l’historiographie géorgienne, essentiellement en raison du manque de sources adéquates. La clé se trouve dans un passage très connu relatif à la fondation de l’empire de Trébizonde par la Géorgie 2 .
LA FONDATION DE L’EMPIRE DE TRÉBIZONDE

La fondation de l’empire de Trébizonde fut un événement marquant de la politique maritime de la Géorgie. Lors de la bataille pour Trébizonde, la Géorgie ajouta la Paphlagonie et les terres adjacentes à son territoire et, lors de la fondation de l’empire de Trébizonde, elle semble avoir relancé une nouvelle bataille pour ces territoires. Le combat fut mené par David Comnène, frère de l’empereur Alexis Ier, que les historiens médiévaux appelaient le souverain de la Paphlagonie 3 . L’historien V. Loran disait que David avait réussi à réunir deux mers (la Propontide et la mer Noire) en annexant la Paphlagonie, la Nicomédie et les territoires adjacents, de grande importance stratégique. En s’étendant jusqu’au Bosphore, il fermait la route à son rival Théodore Lascar, qui se proclamait l’héritier de Byzance 4 . Ce plan est révélateur des objectifs de David. C’est pourquoi V. Loran traite du sujet dans un article sur David Comnène, tout en considérant David et Alexis Comnène comme des souverains indépendants. Le nouvel État-tampon, fraîchement créé, ne fut probablement pas assez puissant. L’histoire de sa création devrait prendre en compte le fait que la Géorgie était le seul État du Caucase et du Moyen-Orient à pouvoir à l’époque non seulement résister à Byzance, mais même prétendre lui succéder. Le royaume de Thamar était limitrophe de ce petit empire autoproclamé qui avait de vastes ambitions politiques. Thamar fit d’Alexis Comnène, le chef de cet
Kartlis tskhovreba 1959 vol. II, p. 142. Choniatès 1966, vol. V, p. 131; Georgios Acropolite 1969, vol. VII, p. 45. 4 Ianzent 1959, p. 159.
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empire 5 . Alexis, neveu de Thamar, était proche parent des Bagrationis. Il avait été expulsé de Byzance et élevé comme un Géorgien à sa cour. Elle fit également d’Alexis le roi de Trébizonde et paracheva ainsi une étape de la politique maritime de la Géorgie. Elle chargea David Comnène de suivre cette politique et d’enlever à Byzance certains territoires stratégiques. Selon l’ouvrage Kartlis Tskhovreba (Histoire de la Kartlie) ces territoires avaient déjà été occupés par Thamar auparavant. David, qui avait reçu des droits étendus et bénéficiait pleinement de l’accord et de l’aide d’Alexis, reçut également l’aide de l’armée des Ibères de Géorgie occidentale 6 . Ainsi, il est impossible de dessiner un tableau exact de la politique intérieure et extérieure de Trébizonde sans prendre en compte le facteur géorgien, tout au moins dans la période initiale de son histoire. Il faut également bien voir que la Géorgie, dotée d’une économie prospère et d’une armée puissante, incarnait l’ensemble du Caucase sur la scène politique internationale. Certes, certains chercheurs disent que la Géorgie était seule à pouvoir prétendre sérieusement prendre la place de Byzance, mais ils oublient le point principal. Pour se substituer à Byzance, la Géorgie devait porter atteinte à sa politique maritime. Or la Géorgie infligea un coup très sérieux à la domination de Byzance sur les mers en fondant l’empire de Trébizonde. La bataille pour la seconde phase de cette “ politique maritime ” commença plus tard ; elle dura environ dix ans après la fondation de l’empire de Trébizonde, avant la mort de la reine Thamar. L’axe principal de la politique maritime de Byzance était le contrôle de la mer Noire et de la mer Méditerranée. Mais tandis que David Comnène combattait pour atteindre ses objectifs, les relations se tendirent entre la Géorgie et la Perse. En 1210, les Géorgiens entrèrent en guerre avec la Perse. Il ne s’agissait sans doute pas d’une simple coïncidence, ni d’un accident, mais plutôt d’une relation logique entre les deux faits, soigneusement étudiés par le royaume de Géorgie et qui cadraient bien avec ses projets en politique étrangère. Il nous semble qu’en étudiant ces deux événements 7 séparément et isolément on occulte les véritables buts de la politique extérieure géorgienne et que l’on fait obstacle à la nouvelle interprétation de sa politique maritime.
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Panaretos 1967, vol. VII, p. 165-166. Choniatès 1966, p. 131. 7 Kartlis tskhovreba 1955, p. 104-109.

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LA GÉORGIE ENTRE PERSE ET EUROPE

LA CAMPAGNE DE THAMAR EN PERSE

Bien que de nombreux chercheurs intéressés par l’époque de Thamar aient consacré leurs travaux à cette guerre, la signification profonde de la campagne de Perse n’a jamais été vraiment élucidée. Les historiens ont insisté sur les razzias, sur le pillage des villes de Perse et sur les demandes de tributs. L’affaire est plus complexe. Cette campagne résultait d’un plan bien étudié, dont la réalisation avait été soigneusement préparée par les Géorgiens. La véritable signification de la guerre contre la Perse doit être recherchée dans le contexte international et dans celui de la politique étrangère géorgienne. Ainsi considérée, cette campagne semble n’avoir pas relevé de la politique maritime de la Géorgie. Difficultés de la campagne En comparant les politiques géorgiennes à l’égard de l’Ouest et de l’Est – fondation de l’empire de Trébizonde et campagne contre la Perse – dans les documents géorgiens, on peut observer que les informations concernant Trébizonde sont concises, précises et, en même temps, détaillées, alors que la campagne contre la Perse est décrite d’une manière large et factuelle. Ces sources traitent des mouvements tactiques liés à la guerre, des pertes humaines, des pillages avec une estimation générale des dommages, etc. Que la Géorgie ait rencontré plus d’une difficulté dans l’exécution de sa politique orientale et occidentale paraît évident. On peut l’expliquer ainsi : Trébizonde avait été intégrée dans la sphère politique géorgienne depuis les temps anciens et elle était peuplée de Lazes, peuple d’origine géorgienne. Les Géorgiens rencontrèrent donc peu d’opposition dans cette région ethniquement liée à la Géorgie depuis des siècles et partageant les mêmes traditions et les mêmes coutumes. C’est sans doute là une des raisons du succès de la politique vers l’Occident. La situation à l’égard de la Perse était tout autre et les souverains géorgiens rencontrèrent plus de difficultés à l’est qu’à l’ouest. La campagne de Perse – qui relevait de la ‘politique orientale’ – a été menée au moment où la ‘politique occidentale’ avait depuis longtemps été couronnée de succès avec la fondation de l’empire de Trébizonde. Les sources géorgiennes laissent à penser que l’idée de mener une campagne contre la Perse avait dû germer bien plus tôt qu’on ne le croyait jusqu’à maintenant. L’idée trouve son origine bien avant la

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guerre de Chamkori en 1195, c’est-à-dire avant la première campagne de la coalition musulmane, lors du paroxysme de la tension entre la Géorgie et Abou-Bakr Ildeguizid, le souverain de la Perse septentrionale et de l’Azerbaïdjan. Le Chirvanchah, un vassal de la Géorgie, l’appela à son secours pour combattre la Perse et défendre ses territoires contre Abou-Bakr 8 . Dans cette affaire, il fut soutenu par le frère d’Abou-Bakr, son beau-frère Amir-Mirman, qui l’accompagna à la cour royale de Géorgie. Ils pensaient que la puissante Géorgie serait capable de conquérir la Perse et proposèrent que la fille de Thamar, Roussoudan, fût proclamée reine si la Géorgie était victorieuse 9 . Description de la campagne Cette information provenant des sources géorgiennes est corroborée par l’auteur oriental ‘Ali al-Hossayni qui a écrit qu’AmirMirman avait demandé protection à la Géorgie à qui il avait également demandé d’envahir la Perse. Il lui promit d’être son vassal si AbouBakr était chassé de Perse où la Géorgie n’avait pas de rival 10 . À ce moment Abou-Bakr, qui avait été informé des négociations entre la Géorgie et le Chirvanchah, se prépara à la guerre. Les Géorgiens surent habilement tirer parti de l’opposition politique qu’ils avaient perçue en Perse. La Géorgie par ailleurs attaquait constamment les zones frontalières d’Abou-Bakr. Grâce à une politique avisée et à long terme, elle chercha des appuis dans ce pays et les trouva, comme le montre la guerre du Chamkori. ‘Ali al-Hossayni déclare en effet ouvertement que, dans la guerre, une partie de l’armée d’Abou-Bakr combattit aux côtés des Géorgiens, avec l’espoir d’en retirer des avantages. Pour Abou-Bakr et le monde musulman de l’époque ces plans géorgiens constituaient un danger. C’est pourquoi ils formèrent une grande coalition musulmane, à laquelle les Géorgiens infligèrent une cuisante défaite dans la bataille de Chamkori en 1195. On peut considérer la bataille de Chamkori sous l’angle de l’opposition économique et politique entre la Perse du Nord et la Géorgie. Cette opposition constante bloqua l’évolution de la ‘politique orientale’ géorgienne. L’importance de cette guerre est confirmée par le fait que les propos d’Abou-Bakr rencontrèrent un large écho au
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Sakartvelos istoriis narkvevebi 1979, vol. III, p. 321-322 ; Kartlis tskhovreba 1959, vol. II, p. 63-64. 9 Kartlis tskhovreba 1959, vol. II, p. 63-64. 10 al-Hossayni 1980, p. 158, texte en persan, (I. 105).

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niveau international et qu’il combattit sous l’égide et avec l’aide du calife de Bagdad 11 . L’attention d monde musulman, inquiet, devait être suspendue au résultat de la guerre. La guerre de Chamkori fut aussi très importante pour la Géorgie, comme l’attestent les poèmes que Thamar lui a consacrés. Ses historiens en ont parlé longuement. Ils ont insisté sur la défaite de la Perse quoique Thamar ait limité sa conquête au Nord de la Perse et ne l’ait pas étendue aussi loin qu’elle le ferait lors de la campagne suivante en Perse. L’armée géorgienne lança des incursions dans le Nord de la Perse et atteignit la grande ville stratégique de Tabriz. Les Géorgiens pillèrent les environs de la ville et assiégèrent Tabriz où se cachait Abou-Bakr. Ils ne levèrent le siège qu’après avoir reçu une énorme contribution, puis ils rentrèrent chez eux 12 . Les Géorgiens s’emparèrent d’un important butin et de tout le bétail de la région. ‘Ali al-Hossayni écrit que seul Allah sait combien de captifs furent emmenés. Les événements ultérieurs permettent de saisir que c’est le Nord de la Perse qui constituait l’objectif principal de Thamar. Pour atteindre ses objectifs, la reine entama une campagne militaire en Perse sur une grande échelle, mais elle rencontra de nombreuses difficultés. Elle dut prouver sa force en combattant les deux coalitions musulmanes déjà évoquées (en 1195 et 1202). La question de Trébizonde restait pendante ; elle fut résolue en 1204 après la défaite de la seconde campagne de la coalition turque à Bassiani, en 1202. Ces victoires ont contribué à accélérer le lancement de la campagne menée en Perse en 1210.
RÉACTION ET COALITION DU MONDE MUSULMAN

La principale conséquence de la guerre de Chamkori menée par Thamar fut que le monde musulman se tourna vers l’ouest plutôt que vers l’est. Thamar entama des actions pour parvenir à son but et donna l’exemple d’une politique bien équilibrée. Dans l’intervalle qui sépare les guerres de Chamkori et de Bassiani (1195-1202), les Géorgiens ajoutèrent à leur territoire des villes commerciales importantes pour le Moyen-Orient : Ani, Bidjnissi, Kari, Dvin. Ils attaquèrent Khlat/Akhlat et, se dirigeant vers l’ouest de la Géorgie, ils pillèrent la côte de la mer Noire, chassèrent les Turcs d’Artaani ainsi que des
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Kartlis tskhovreba 1959, vol. II, p. 67. al-Hossayni 1983, p. 160 (I. 107a).

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territoires alentour et atteignirent Bassiani 13 . Ils provoquèrent une campagne militaire turque menée par Rokn ed-Din. L’empereur de Byzance qui voulait régner sur l’Orient et contrôler la côte orientale de la mer Noire essaya d’empêcher la Géorgie d’avancer dans cette direction. La localisation géographique de ces deux campagnes est un point essentiel de cette étude. L’une s’est déroulée sur le territoire appartenant aux Ildeguizids, souverains de la Perse septentrionale et de l’Azerbaïdjan, l’autre sur des terres qui longent les côtes de la mer Noire. Ces deux régions figurent dans une phase du programme de politique étrangère de Thamar orienté à la fois vers l’est et vers l’ouest, couronné par la fondation de l’empire de Trébizonde et la guerre de 1210 en Perse. La coalition musulmane essaya, en lançant sa campagne, d’entraver la réalisation des deux projets. Les sources médiévales au Moyen-Orient (Ibn al-Athir, al-Omari, Abol-Fida, Hamdallah Qazvini, Mirkhond etc.) témoignent de la manière dont l’Orient apprécia cette entreprise 14 . L’on sait qu’avant même d’accomplir ces pas importants – la fondation de l’empire de Trébizonde et le lancement de la guerre en Perse – la Géorgie contrôlait déjà les routes commerciales à l’est et à l’ouest, spécialement les routes Dvin-Erzeroum et DerbentChamakhah qui ont joué un rôle important dans le développement économique d’une Géorgie unifiée et puissante. Les historiens géorgiens ont raison de penser que l’exploitation par la Géorgie des dites routes commerciales a fait naître le problème de la conquête des sultanats d’Archech-Khlat et de la route commerciale joignant la Perse au Moyen-Orient 15 . C’est pour cette raison que fut menée la bataille de Khlat qui permit de signer un traité de paix qui dura trente ans 16 . Comme ci-dessus mentionné, le monde musulman perçut le danger et fit de son mieux pour contrer les plans de la reine. Les souverains des pays du Moyen-Orient utilisèrent alors l’arme de la diplomatie, comme le montre le fragment d’un document persan publié dans les dernières années du XIIe siècle par un érudit iranien, Younessi. Il établit que la reine Thamar promit de respecter les règles de bon voisinage et de s’abstenir de nouvelles agressions 17 . Le document
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Kartlis tskhovreba 1959, vol. II, p. 78. al-Hossayni 1980, p. 244 ; Metreveli 1994, p. 191. 15 Berdzenichvili 1937, p. 289. 16 Sakartvelos istoriis narkvevebi 1979, p. 336. 17 Guiounachvili 1970, p. 174.

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n’indique pas l’État musulman concerné, mais il est évident que la Géorgie était alors un pays puissant dont il fallait tenir compte. Ainsi, tant la Géorgie que chacun des pays du Moyen-Orient firent de leur mieux pour maîtriser les relations bilatérales et la situation dans la région. La Perse tenta une première provocation. L’atmosphère existant avant la campagne militaire géorgienne en Perse est décrite dans l’ouvrage Kartlis Tskhovreba. Pensant le moment propice pour attaquer la ville d’Ani, car Thamar était à l’ouest de la Géorgie (Guelati), le sultan d’Ardebil envahit ladite ville en 1208. La Géorgie était manifestement préparée et prête, comme le prouvent la prompte réaction de Thamar ainsi que son plan tactique bien réfléchi. Un certain nombre de guerriers devaient se porter vers Ardebil pour désorienter l’ennemi et tromper sa vigilance. Les Géorgiens battirent le sultan et le mirent à mort. Ils emmenèrent en captivité sa famille (femme et enfants) et repartirent avec un énorme butin. La reine Thamar accueillit l’armée victorieuse avec félicitations et honneurs. La signification de la victoire d’Ardebil fut soulignée par les historiens de l’époque. À l’époque contemporaine on fait remarquer avec pertinence que cette campagne militaire a permis aux Géorgiens de se rendre clairement compte qu’il n’y avait pas d’unité en Perse et d’en constater la faiblesse. L’attaque du sultan d’Ardebil contre la ville d’Ani avant la campagne militaire de 1210 en Perse ainsi que la riposte géorgienne furent les prémices d’autres événements. Après avoir défait le sultan d’Ardebil, la Géorgie dut affronter le sérieux problème de la Perse. Thamar en informa les chefs féodaux de l’est et de l’ouest de la Géorgie et requit leur accord pour une campagne militaire. En raison de l’étendue de cette campagne, l’armée fut mobilisée de la mer Noire à la mer Caspienne ou de Nicopsia à Derbent, selon une source géorgienne. L’Orient tout entier fut appelé à contempler la puissance géorgienne pendant la guerre. Tout le pays fut mobilisé ; la reine eut le soutien complet du peuple et des seigneurs féodaux qui saisirent l’importance de la politique orientale, maintenant que la politique occidentale était couronnée de succès avec la fondation de l’empire de Trébizonde.
PRÉPARATION IDÉOLOGIQUE DES CAMPAGNES

L’ensemble du pays n’était pas seulement prêt politiquement et économiquement, mais également sur le plan idéologique. L’armée

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qui se dirigea vers la Perse était bien équipée, mais, ainsi que le dit un historien de la reine Thamar, elle voulait vraiment la victoire sur la Perse 18 . Les étendards géorgiens portaient les symboles d’Alexandre et d’Auguste, ainsi que ceux de Vakhtang Gorgassal et de David. À cette époque, les historiens médiévaux considéraient Thamar comme ayant pris la succession d’Alexandre de Macédoine et de César Auguste. La politique ambitieuse de Thamar se reflétait dans les titres “ Autocrate de l’Orient et de l’Occident ” 19 qu’elle portait. Sur les monnaies de Thamar se voyaient aussi de fières inscriptions. Les œuvres historiques et littéraires elles-mêmes révélaient aussi les objectifs de la politique étrangère. Ce n’est pas un hasard si un génie de la Renaissance géorgienne, Chota Roustaveli, apparut sur la scène littéraire. Son poème “ L’homme à la peau de tigre ” est un bon exemple des sommets atteints par la pensée et la culture géorgiennes. L’ambition et l’étendue de la politique étrangère géorgienne traduisirent ce sentiment général d’un grand destin. Les œuvres des brillants poètes de l’époque, Grigol Chakhrukhadzé et Ioane Chavteli sont de très grande valeur. Ils traitent largement de la politique extérieure de Thamar. Malheureusement leurs œuvres poétiques n’ont pas été étudiées dans cette perspective jusqu’à maintenant, contrairement à celles de Thamariani ou d’Abdolmessiani. Elles traitent aussi de la navigation, de la question de la Perse, de la fondation de l’empire de Trébizonde, de la campagne militaire en Perse, de l’expansion de l’influence de la Géorgie sur le Pont et de la victoire sur la Perse. Ioane Chavteli qualifie Thamar de “ Souveraine de la Perse ” et de “ Maître de la terre et de la mer ”. Ces œuvres saluent le succès des politiques occidentale et orientale de Thamar 20 . Le poème qui traite de la guerre de Chamkori engagée par Thamar est une réflexion sur ces événements politiques. Les sources historiques géorgiennes contiennent d’abondants renseignements sur la campagne de Perse et montrent que la Géorgie devait être prise au sérieux, comme le prouve la reddition sans combat de certaines villes iraniennes, telle Tabriz. Les Géorgiens s’approchèrent d’abord de Marand dont les habitants avaient fui et avaient trouvé refuge alentour, dans les rochers. Les Géorgiens
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Kartlis Tskhovreba 1959, II, p. 100-104. Sakartvelos istoriis narkvevebi 1979, p. 318. 20 Kartuli Proza 1965, vol. III.

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choisirent cinq cents de leurs meilleurs guerriers, qui établirent leur campement dans la vallée de Marand. Les Iraniens crurent qu’il serait facile d’écraser une si petite armée et quittèrent leurs abris. Ils furent sévèrement défaits. Selon l’ouvrage Kartlis Tskhovreba, pas un Géorgien ne fut tué dans ce combat. L’armée géorgienne se dirigea vers Tabriz. Effrayés, les habitants se rendirent sans combattre. Pour apaiser les Géorgiens, les qadis, les khwadjas, les derviches et la noblesse de la ville se portèrent à leur rencontre avec d’innombrables cadeaux de grande valeur. Les sources géorgiennes soulignent particulièrement la richesse de la ville, qui ne fut pas sans surprendre les Géorgiens. En raison de l’importance de la ville, ceux-ci y laissèrent leur armée et, pour renforcer leurs arrières, ils occupèrent Mianeh qui s’était aussi rendue sans combattre. Ensuite les Géorgiens occupèrent Zandjan et bataillèrent pour prendre Qazvin 21 . De cette manière ils concrétisèrent leur intention d’atteindre la province du Khorassan. Lacha-Guiorgui écrit que “ Les Géorgiens occupèrent les villes de Perse et atteignirent des contrées dont on ne savait rien jusqu’alors ” 22 . À notre avis, l’incursion si profonde de l’armée de Thamar en Perse n’était qu’une démonstration de force. Il s’agissait de renforcer ses arrières dans le Nord de la Perse. Il était important pour elle de s’emparer de Tabriz qui était l’un des plus grands centres du commerce international.
CONTRÔLER LA ROUTE TABRIZ-TRÉBIZONDE : OBJECTIF DE THAMAR

Valerian Gabachvili avait raison d’écrire à propos de la politique extérieure de Thamar : “ La grande vision de sa politique dans le Caucase et en Orient était aussi influencée par l’économie et, notamment, par la nécessité de contrôler la plus importante voie commerciale ”. Cependant le désir de Thamar de contrôler la route Tabriz-Trébizonde est sans doute à mettre en relation avec la simple idée de contrôler les routes menant de Perse à la Méditerranée orientale, comme dans les années vingt du XIIIe siècle 23 . La conquête des voies commerciales menant de Perse à la Méditerranée permettait à la Géorgie de jouer un rôle d’intermédiaire dans les échanges entre l’est et l’Ouest. À cette époque deux grandes voies passaient par Tiflis/Tbilissi : l’une allait vers Tabriz, l’autre vers
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Kartlis tskhovreba 1959, vol. II, p. 104-107. Kartlis tskhovreba 1955, vol I, p. 369. 23 Gabachvili 1967, p. 202-206.

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Trébizonde. Tiflis était le point d’intersection de ces deux routes. Trébizonde était le port de mer de Tabriz, qui se trouvait aussi au point de jonction de différentes voies menant vers l’Est. Ce n’est pas par hasard que la Géorgie se tourna vers le Nord de la Perse et vers Tabriz, après avoir renforcé son influence sur l’empire de Trébizonde, mais pour mettre en œuvre une politique de domination économique. La Géorgie ne put mener à bien son programme en raison de l’invasion mongole. Les incursions mongoles modifièrent le tableau politique et économique du Moyen-Orient. Lorsque les Mongols occupèrent l’Est de la Géorgie, le gouvernement dut changer de politique. La Géorgie ne renonça pas à ses objectifs pour autant. Trébizonde resta un atout politique et économique important. Ceci se reflète dans les relations avec l’Italie et le reste de l’Europe maritime.
ENJEUX PERMANENTS DE LA ROUTE TABRIZ-TRÉBIZONDE

Les événements de l’époque suivante montrent que la voie TabrizTrébizonde garda pour la Géorgie une importance égale à celle qu’elle avait eue sous le règne de Thamar. La politique des Ilkhans confirme la justesse des vues de Thamar. Ils choisirent Tabriz comme capitale de leur empire et après la désintégration de l’empire ilkhanide Tabriz demeura capitale. Sous la domination des Cheybanides, des Djalayrs et des Qara-Qoyounlous, il en fut de même. La Horde d’Or et Tamerlan cherchèrent également à dominer le Nord de la Perse et Tabriz. De brillants historiographes mongols tels que Rachid od-Din, Vassaf, Hamdollah Qazvini et d’autres soulignent l’importance de cette région et des routes qui la traversent. Tous les souverains de Tabriz ont veillé à la sécurité de la route commerciale de Trébizonde. Les Ilkhans furent les premiers à conclure des accords avec les Italiens. L’importance de Tabriz s’accrut après l’occupation de Bagdad par les Mongols en 1256. Les Italiens trouvèrent un chemin vers la mer Noire et participèrent au commerce international en mer Noire. À partir du XIIIe siècle l’économie occidentale dépendit des résultats du commerce avec le Moyen-Orient. Ainsi l’activité du port de Gênes quadrupla du fait du commerce avec les pays riverains de la mer Noire. Ce fut ce que les spécialistes de l’histoire italienne appellent l’Âge d’Or de Gênes 24 . Dans ce contexte, lorsque le trafic
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Istoria Italii 1970, p. 209.

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de la route Tabriz-Trébizonde s’intensifia, les Européens, surtout des Italiens, arrivèrent à Tabriz. Marco Polo, qui s’y trouvait à l’époque, considérait Tabriz comme la plus grande et la plus belle ville de Perse. Il énumère les personnalités qui vinrent pour le commerce : elles étaient d’origine italienne, iranienne, géorgienne, arménienne et autres 25 . L’Église de Rome s’intéressa également à la voie TabrizTrébizonde. De nombreux missionnaires y furent envoyés. Tout ceci influença le système monétaire. Dans la période de Ghazan Khan, les monnaies de Tabriz et de Trébizonde eurent le même poids, soit 2,13 grammes. La Géorgie adopta le même étalon, accrochant sa monnaie à celle des deux villes. Rachid od-Din rapporte que les Géorgiens adoptèrent la monnaie unifiée de Ghazan Khan comme étalon quand ils se libérèrent de la domination des Ilkhans. Cet historien médiéval explique que cette décision procéda du souhait de la Géorgie de participer au commerce international 26 . La réforme monétaire de Ghazan Khan visait peut-être à réguler le système monétaire international en y incluant d’autres pays. C’est aussi à cette époque de la fin du XIIIe siècle que la Géorgie rejoignit le réseau commercial international de la mer Noire, dans la continuité de l’esprit de la politique de Thamar.
LES CAMPAGNES STRATÉGIQUE EN DIRECTION DE BAGDAD : CONTINUITÉ

Les informations données par Juvaini sont très intéressantes. Il évoque la campagne militaire dirigée contre Tabriz et le projet d’en chasser Djalal od-Din. On peut aussi ajouter qu’après avoir pris Tabriz, les Géorgiens eurent l’intention d’occuper Bagdad, de renverser le calife, de placer un Catholicos sur le trône et de transformer les mosquées en églises. Selon Juvaini, ils réunirent plus de trente mille hommes et se mirent en route. Les sources ne s’étendent pas sur la genèse du plan, mais elles donnent des détails sur les mesures prises 27 . Comme l’a écrit Juvaini, il est vrai que les Géorgiens furent battus du fait de leurs négligences. Selon Ibn al-Athir plus de soixante-dix mille hommes devaient prendre part à la campagne, mais ils n’auraient été que soixante mille selon al-Nassawi. Pour combattre Djalal od-Din
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Marco Polo 1955, p. 6. Rachid od-Din 1957, vol. III, p. 410, p. 232, texte en persan. 27 Juvaini/Djovaini 1974, p. 28-29.

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les Géorgiens négocièrent avec les Ouzbeks Atabeg et d’autres. En accord avec les Géorgiens, la population de Tabriz devait se soulever contre lui, mais le complot fut découvert et les participants sévèrement punis 28 . Le plan géorgien était donc un plan à plusieurs facettes : diplomatique, militaire, conspirations ; il provoqua une multitude de réponses. En Orient, on en saisit bien l’importance. Pour ce qui est de Bagdad, rappelons que Ghazan Khan, Tamerlan et d’autres essayèrent, eux aussi, de prendre Bagdad après Tabriz. Il s’agit d’un mouvement naturel pour prendre le contrôle des routes commerciales en occupant Bagdad, puis Alep.
CONCLUSION

Revenons aux sources concernant les projets de la reine Thamar pour une campagne militaire en Perse. Les affirmations de l’historien de Thamar au sujet d’une attaque en direction de Bagdad, concomitante de la campagne de Perse sont certainement exactes. Il savait bien pourquoi le problème de Bagdad était lié à celui de la Perse et il connaissait la probabilité d’une agression des dirigeants de Bagdad contre les Géorgiens qui étaient entrés en Perse. Il souligne que ni le souverain du Khorassan, ni celui de Bagdad n’étaient en mesure de résister aux Géorgiens 29 . Tant la Perse que les dirigeants de Bagdad voulaient empêcher la Géorgie de prendre possession de la route du Moyen-Orient. Ces plans géorgiens, qui s’inscrivent dans la continuité de la politique de Thamar, sont corroborés par d’autres sources, rédigées à des époques proches de la sienne. Ainsi la politique orientale et occidentale de Thamar a connu plusieurs phases. La première consista à prendre le contrôle des routes transcaucasiennes. Après avoir pris Tabriz, les Géorgiens voulurent pousser jusqu’à Bagdad. Après avoir fondé l’empire de Trébizonde, ils voulurent aller jusqu’en Méditerranée. La première phase ouvrit l’accès à la route menant au sud du Moyen-Orient. En prenant le contrôle des routes septentrionales et méridionales du Moyen-Orient, la Géorgie fut capable de se poser en arbitre du commerce international entre l’Orient et l’Occident. Ces projets furent entravés par l’arrivée des Turcs et des Mongols qui modifia profondément la situation politique et économique de la région.
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‘Ali-Zadeh 1956, p. 105. Kartlis tskhovreba 1959, vol. II, p. 103-108.

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LA GÉORGIE ENTRE PERSE ET EUROPE

BIBLIOGRAPHIE
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LA POLITIQUE DE LA REINE THAMAR

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Expansion de la Géorgie à l’époque de la reine Thamar (1184-1210).

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