La grande illusion. Quand la France perdait la paix.

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La grande illusion : que la guerre de 1914-1918 serait courte et mettrait fin à la position dominante occupée par l’Allemagne depuis Bismarck ; que la France récupérerait les territoires perdus depuis la Révolution française, mais aussi établirait une sphère d’influence de premier rang et une mainmise sur les régions rhénanes, voire remettrait en cause l’unité allemande ; et, pour finir, que les traités de paix réaliseraient au moins les principaux objectifs poursuivis et en tout cas garantiraient la sécurité à long terme.
Ces illusions, largement partagées, étaient portées par l’obsession de la sécurité face à l’Allemagne et par l’affirmation du modèle républicain face au « militarisme prussien ». Ceux qui tentèrent d’achever le conflit par la négociation furent écartés.
Paris a joué son rôle dans la marche à la guerre et a défini des buts qui ont largement contribué à déterminer le déroulement du conflit et ensuite la paix. Finalement, les dirigeants n’ont pas obtenu ce qu’ils souhaitaient, tout en compromettant, par leurs exigences et par leur vision biaisée des réalités, la restauration du système international.
C’est ainsi que la France a perdu la paix.
Publié le : mercredi 13 mai 2015
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EAN13 : 9791021010215
Nombre de pages : 384
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Pour Jacqueline

Introduction


La grande illusion : que la guerre serait courte, décisive, et permettrait de mettre un terme à la position dominante que l’Allemagne occupait en Europe depuis Bismarck. Que la France pourrait non seulement récupérer les territoires perdus depuis 1789, mais aussi établir en Europe occidentale et centrale une sphère d’influence de premier rang, à la fois politique, militaire et économique. Et pour finir que les traités de paix, même s’ils n’étaient pas parfaits du point de vue français, permettraient néanmoins de réaliser progressivement les principaux objectifs poursuivis et en tout cas garantiraient la sécurité du pays à long terme. Ces illusions n’étaient pas partagées également par tous les responsables, mais elles constituèrent cependant la toile de fond de leurs réflexions pendant toute la guerre1.

Néanmoins, dans le flot des commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale, un livre consacré aux buts de guerre et à la politique de paix de la France pourra surprendre. Quoi de plus démodé en effet, paraît-il, que l’histoire politico-stratégique classique, celle des campagnes militaires, des plans d’opérations, des buts de guerre des belligérants, des négociations et des traités de paix ? C’est l’« histoire vue d’en haut », dit-on aujourd’hui, alors que ne comptent plus, pour beaucoup de nos contemporains, que les perceptions et la mémoire des simples combattants, l’« histoire vue d’en bas », y compris les peurs, la misère, l’inconfort quotidien des soldats. L’histoire mémorielle dérive souvent vers une forme de catharsis collective quelque peu voyeuriste. L’émotion se substitue à la réflexion.

Mais ce sont les dirigeants qui ont pris les grandes décisions, de l’entrée en guerre aux traités de paix, à travers les différentes phases du conflit. C’est « l’histoire vue d’en haut », si on veut parler ainsi, qui a façonné l’avenir de la France et de l’Europe pour la suite, avec des répercussions jusqu’à nos jours, des Balkans à l’Ukraine. C’est l’« histoire vue d’en haut » qui a conduit à la Seconde Guerre mondiale et aux différents totalitarismes du XXe siècle, largement issus de la Grande Guerre et des traités de paix. Il est donc indispensable de s’interroger sur les buts de guerre des responsables, sur ce qu’ils voulaient obtenir, sur le type de système international qu’ils voulaient instaurer après le conflit. Or, ces responsables, qu’ils fussent hommes politiques, diplomates, militaires, acteurs de l’économie, de la presse, de la vie intellectuelle et scientifique du pays, ont consacré beaucoup de temps et de réflexion à ces questions. Sans être, et de loin, tous d’accord entre eux, ils ont néanmoins développé un ensemble d’objectifs ambitieux, qui allaient beaucoup plus loin que la simple récupération de l’Alsace-Lorraine.

Cet ensemble a déjà fait l’objet d’études, on ne prétend pas ici tout découvrir à partir de zéro2. Néanmoins, beaucoup d’aspects devaient être encore approfondis (la recherche est d’ailleurs loin d’avoir dit son dernier mot). Des archives de certains acteurs, nouvellement accessibles, ajoutaient un éclairage à la documentation que l’on avait déjà, comme on le verra au fil du récit. Et surtout, l’originalité que cet ouvrage revendique, c’est de mettre en relation les buts de guerre, d’une part, et de l’autre les sondages confidentiels en vue d’éventuelles négociations de paix. Ces derniers ont été plus nombreux et surtout plus significatifs qu’on ne le croit, et en outre une véritable dialectique se dégage : les buts de guerre peuvent être modulés dans une certaine mesure, en fonction des opportunités que paraissent ouvrir des contacts secrets. Par exemple, si on désire détacher l’Autriche de l’Allemagne, on peut limiter les objectifs la concernant, de façon à convaincre Vienne qu’elle a tout intérêt à une paix séparée. D’autre part, des compromis, des échanges de concessions peuvent être suggérés si on a le sentiment qu’une victoire complète sera impossible à atteindre. À certains moments, de hauts responsables en seront persuadés, car ils ne sont pas du tout insensibles à l’horreur du conflit, et ils chercheront à explorer la possibilité d’une paix négociée susceptible de l’abréger. En effet, les chiffres des pertes ne seront pas publiés avant la fin de la guerre, mais les dirigeants les connaissent. Mais, leur répond-on, par ses tentatives d’approche, l’adversaire ne tend-il pas un piège pour diviser les Alliés ? Et si on conclut une paix bancale, ne faudra-t-il pas reprendre la lutte plus tard contre une Allemagne encore plus forte ? Débats dramatiques dans une France en guerre et qui ont conduit certains à la prison, comme Joseph Caillaux, ou peut-être pas loin, comme Aristide Briand.

Le jeu réciproque des objectifs de guerre et des manœuvres de paix est donc essentiel et très révélateur des orientations politiques, géopolitiques, idéologiques, économiques des uns et des autres. D’autant plus que si on n’a pas souvent l’occasion d’évoquer les buts de guerre avec l’adversaire, avec lequel les contacts sont rares, indirects et incertains, il faut les défendre bec et ongles en permanence face aux alliés ! Et négocier avec ceux-ci constamment. La question des buts de guerre est donc centrale pour toute la conduite de la guerre, sur le plan politique mais aussi stratégique, car une corrélation existe aussi entre les opérations militaires et les objectifs poursuivis : corrélation à la hausse quand les affaires vont bien, à la baisse quand elles vont mal.

Deuxième originalité de ce travail : j’ai tenu à aller jusqu’aux traités de paix de 1919-1920, donc à inclure les résultats dans le récit. On arrive d’ailleurs à la conclusion qu’en 1919-1920, la France a obtenu en fait bien plus que ce que l’on croit en général. Le problème fut ensuite d’utiliser cela à bon escient, avec réalisme et continuité. Or, ce ne fut pas le cas, même si certains comprenaient le problème et entrevoyaient des solutions. Les traités n’étaient certainement pas parfaits, ni d’un point de vue européen d’ensemble, ni même en fait du point de vue français. Mais leur exécution a été pire encore que leur contenu3.

Bien entendu, malgré des fuites et des indiscrétions, les démarches secrètes en vue de la paix n’étaient pratiquement pas connues des contemporains. Quant aux buts de guerre, la censure en interdisait la discussion dans la presse, et le gouvernement ne laissait filtrer que quelques formules et mots d’ordre fort vagues. L’opinion ne pouvait avoir que des sentiments très généraux. Or, si les élections de mai 1913 avaient porté à la Chambre une majorité fort pacifique, sinon pacifiste, qui croyait au Progrès, à un monde où l’Humanité dépasserait les conflits armés comme mode de règlement des différends (rappelons que le XIXe siècle, une fois terminées les guerres de la Révolution et de l’Empire, avait été relativement peu belliqueux), les élections du 16 novembre 1919 ont produit, avec 433 députés contre 180, une majorité de droite « Bleu horizon », comprenant une forte proportion d’anciens combattants, qui était bien décidée à faire respecter rigoureusement les traités. On ne peut pas dire que les dirigeants du temps de guerre, en particulier le président de la République, Raymond Poincaré (qui joua dans la définition des buts de guerre un rôle fort actif), et Georges Clemenceau, président du Conseil à partir de novembre 1917 qui mit un terme brutal aux tractations secrètes avec l’adversaire, aient été désavoués par les électeurs de novembre 1919. La France d’en bas ne s’est donc pas désolidarisée de la France d’en haut à l’occasion de cette guerre épouvantable (l’historien voit si souvent dans les archives le papier à lettres bordé de noir qu’utilisaient les pères en deuil pendant la guerre…). Ainsi, le sujet, qui comporte d’ailleurs de nombreuses ramifications dans bien des secteurs de la société française et de la vie nationale dans tous ses aspects, mérite vraiment qu’on s’y arrête.


1. Un ouvrage tout récent révèle sans fard l’ampleur de ces illusions : Charles Dupont, Mémoires du chef des services secrets de la Grande Guerre, présentés et annotés par Olivier Lahaie, Paris, Histoires & Collections, 2014.

2. Cf. David Stevenson, French War Aims Against Germany (1914-1919), Oxford, Clarendon Press, 1982 ; Peter Jackson, Beyond the Balance of Power. France and the Politics of National Security in the Era of the First World War, Cambridge, Cambridge University Press, 2013 ; Pierre Renouvin, « Les buts de guerre du gouvernement français (1914-1918) », Revue historique, no 477, 1966 ; Georges-Henri Soutou, « La France et les marches de l’Est (1914-1919) », Revue historique, 1978/4.

3. G.-H. Soutou, « Le deuil de la puissance », Histoire de la diplomatie française, présentation de Dominique de Villepin, Paris, Perrin, 2005.

CHAPITRE PREMIER

L’avant-guerre :
vers un nouvel équilibre européen ?


Comment les Français voyaient-ils la situation internationale en 1914 ? Le souvenir de la défaite de 1870 devant la Prusse et de l’« année terrible » était encore très présent, même si la Revanche n’était pas un objectif, sauf pour une minorité. On était certes de plus en plus préoccupé par la supériorité démographique et par la puissance économique et militaire de l’Allemagne, soupçonnée dans certains milieux de vouloir établir son hégémonie sur le continent. Mais, malgré les périodes de tension récurrentes depuis les crises marocaines de 1905 et 1911, où chaque fois Paris et Berlin s’étaient affrontés, et les guerres balkaniques de 1912 et 1913, la plupart des gens ne pensaient pas probable ni même possible une Grande Guerre en Europe. Les progrès de l’économie, de la civilisation, le développement des liens de toute nature entre pays européens paraissaient pour beaucoup exclure cette hypothèse. En outre, la crise de l’été 1914 est survenue dans un contexte général de prospérité bien établie depuis 1895 et dans un climat d’optimisme et de vague pacifisme progressiste pour une majorité de la population, même si depuis la deuxième crise marocaine les manifestations d’un nationalisme chauvin devenaient plus fréquentes dans la presse ou à l’occasion des défilés militaires ou de tel ou tel incident franco-allemand, comme les incidents de Saverne en 19131. Mais il ne faut pas en exagérer la portée : la mobilisation de 1914 montrera certes le calme et la détermination de la population, mais aussi sa résignation, beaucoup plus qu’un esprit cocardier en dehors de quelques quartiers de certaines grandes villes2.

Bien entendu, au-delà de ces généralités, il faut distinguer entre : les responsables initiés, c’est-à-dire les hommes de gouvernement, les diplomates, les militaires, qui sont bien conscients des tensions croissantes, on va le voir ; l’opinion dans son ensemble, aux conceptions très floues ; et enfin, entre les deux, le groupe, relativement restreint à l’époque, des experts, publicistes, journalistes qui suivent les affaires internationales.


1. Où un officier prussien particulièrement peu psychologue avait suscité l’ire de la population et des manifestations répétées.

2. Jean-Jacques Becker, L’Année 1914, Paris, Armand Colin, 2004 ; et son classique 1914, comment les Français sont entrés dans la guerre, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1977.

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