La Guerre, la stratégie et la deuxième théorie des jeux au XXIe siècle

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Comprendre la nature de la guerre et en déduire rationnellement des solutions réalistes et efficaces constituent la contribution majeure de cet ouvrage à la pensée stratégique contemporaine. Ecrit entre 2009 et 2014, ce livre avait pour objectif initial de définir des principes de la guerre authentiquement fondamentaux. Loin d'être un ouvrage de théoricien, il aborde en guise de travaux pratiques des problématiques actuelles comme celle de la prise du pouvoir au sein d'un Etat, celle de la défense de ce même pouvoir par le régime en place, et enfin celle des conflits nucléaires limités.
Publié le : vendredi 1 avril 2016
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EAN13 : 9782140006418
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Colonel Sébasten LeitnerLa guerre, la stratégie
et la deuxième théorie
edes jeux au xxi siècle
Comprendre la nature de la guerre et en déduire rationnellement des solutions
réalistes et efcaces constituent la contribution majeure de cet ouvrage à la pensée
stratégique contemporaine.
Écrit entre 2009 et 2014, ce livre avait pour objectif initial de défnir des principes
de la guerre authentiquement fondamentaux. Une telle recherche impliquait
préalablement d’élaborer une théorie générale de la guerre. Au cours de ce processus,
il est apparu nécessaire à l’auteur d’appuyer ses démonstrations non seulement sur
l’histoire militaire qui demeure subjective, mais aussi sur une théorie scientifque
plus globale comme une théorie des jeux.
Peu satisfait de la Téorie des jeux et du comportement économique de von Neumann
(1943), l’auteur s’est résolu à écrire ex nihilo une nouvelle « théorie des jeux et de la
confrontation ». La cohérence de cette nouvelle approche avec les théories classiques
de la guerre se trouve établie au constat que certains théorèmes majeurs de cette
nouvelle théorie des jeux aboutissent à des principes classiques de la pensée militaire,
comme la liberté d’action ou l’économie des forces. Loin d’être un ouvrage de
théoricien, ce livre aborde en guise de travaux pratiques des problématiques actuelles
comme celle de la prise du pouvoir au sein d’un État, celle de la défense de ce même
pouvoir par le régime en place, enfn celle des confits nucléaires limités.
Ofcier de l’arme du génie, le colonel Sébastien Leitner est diplômé
de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr (1981), de l’École des Mines La guerre, la stratégie de Nancy et breveté de l’École de Guerre (1993). Après avoir participé
au Centre d’Entraînement des Postes de Commandement (CEPC) à
l’analyse opérationnelle de plus de cinquante exercices d’entraînement et la deuxième théorie opérationnel au niveau brigade et au niveau division de classe OTAN,
il devient professeur à l’École de Guerre puis directeur des études du
eCours supérieur d’État-Major. Après avoir été en opérations extérieures
au Kosovo (1999) et en Afghanistan (2003), il sert comme chef des opérations de l’ONUCI des jeux au xxi siècle
en Côte d’Ivoire de 2013 à 2015 quand les forces des Nations Unies contribuèrent
efcacement à la stabilisation du pays avant les élections présidentielles de 2015.
En couverture : Nuclear power station de Norbert Reimer (CC).
ISBN : 978-2-343-09008-5
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La guerre, la stratégie et la deuxième théorie
Colonel Sébasten Leitner
e
des jeux au xxi siècle












































© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-09008-5
EAN : 9782343090085
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La guerre, la stratégie
et la deuxième théorie des jeux
e
au XXI siècle
Colonel Sébastien LEITNER








La guerre, la stratégie
et la deuxième théorie des jeux
eau XXI siècle



















OUVRAGE DU MÊME AUTEUR
Roman : Reconnaissance - Editions Publibook




6 AVANT-PROPOS
La réflexion des stratégistes sur les principes de la guerre ou sur ceux de la
stratégie a longtemps été confrontée à la réalité même du phénomène dont ils
pouvaient être témoins. Cette réflexion a permis l’émergence de familles de
grands principes dits « de la guerre », plus ou moins généraux, qui fertilisèrent
une partie de la pensée stratégique. Leur application éventuelle, ou du moins
affichée, par les stratèges sur le champ de bataille n’a pas pu déterminer leur
intérêt pratique, à défaut de pouvoir les remettre en cause. Par ailleurs, les
stratégistes ont souvent eu beau jeu, mais parfois à raison, de souligner les
erreurs de compréhension et d’application des théories originelles de la part des
stratèges. De plus, l’évolution des techniques ces deux derniers siècles pose la
question de la pertinence de la recherche historique d’invariants généraux
stratégiques. En effet, les performances croissantes des armes sur le terrain de
manière générale pourraient impliquer que seule compte l’adaptation constante
des tactiques à l’armement disponible.
Le paroxysme meurtrier des deux conflits mondiaux, la puissance du feu
nucléaire et quelques défaites de puissances occidentales face à des
« paysans aux pieds nus » constituèrent trois éléments majeurs pour
prétendre disqualifier, puis évacuer les idées classiques sur la guerre et son
univers conceptuel, dans lequel figure en particulier la stratégie. La notion de
guerre, qui se référait auparavant à une expérience tragique commune, est
devenue de moins en moins compréhensible pour nombre d’esprits
occidentaux.
Ce livre se situe donc en décalage avec les idées actuelles propres à la
plupart des milieux cultivés occidentaux, car il envisage que la guerre, un
phénomène considéré comme toujours actuel dans son acceptation
traditionnelle, pourrait encore faire l’objet d’une étude permettant d’en
dégager un certain nombre de principes. Ceux-ci resteraient alors valables,
quel que soit le type de guerre envisagé.
L’approche qui sera suivie peut être considérée comme effectivement
originale, car elle ne consistera pas en une énième compilation de théories
proposées par d’illustres stratégistes avec un costume au goût du jour. Il
s’agira de reformuler la problématique de la guerre et de la stratégie en
s’appuyant sur une nouvelle approche du concept de théorie des jeux. Cette
7 démarche permettra de déterminer, ou de retrouver, des principes, établis
jadis sur des évènements historiques, en se fondant maintenant sur une
approche se voulant à la fois strictement rationnelle comme de portée
universelle. Des exemples d’application sur des types de guerres possibles
permettront enfin de passer du domaine de la réflexion théorique à celui des
opérations.

Cet ouvrage ne constitue pas la justification d’une thèse particulière sur la
Défense de notre pays, ou celle de la politique d’un quelconque État ou d’un
groupe d’États au cours de l’Histoire. La réflexion théorique sur la guerre se
veut ici la plus générale possible. Les extrapolations pratiques restent par
contre volontairement limitées.
Le lecteur remarquera enfin qu’il ne s’agit pas d’un ouvrage rédigé par un
universitaire, car il ne sera jamais agacé par d’innombrables notes de pied de
page ou de renvois lassants à la fin de l’ouvrage dans l’annexe des notes et
des références. Ce livre ne demande pas de compétence particulière pour être
compris, car ce n’est que l’ouvrage d’un « honnête homme » au sens du
eXVIII siècle.
Si une bibliographie figure en bonne place, car il aurait été malhonnête de
ne pas citer tous les ouvrages qui ont constitué une bonne part de
l’inspiration de ce livre, son auteur ne s’est par contre jamais astreint à
indiquer la page qui contient le passage à livrer en pâture au lecteur. Il s’est
donc inspiré librement de nombreux auteurs dont il ne partage pas d’ailleurs
forcément ni la philosophie, ni les conclusions, sur le sujet qui va être
développé dans les chapitres qui suivent.
Il est évident que l’ensemble des propos tenus dans ce livre n’engage en
aucune façon l’institution dans laquelle l’auteur a l’honneur de servir. Ce
dernier en assume donc l’entière responsabilité.



8 INTRODUCTION
eTraiter des principes de la guerre et de la stratégie au début du XXI
siècle expose à deux difficultés majeures.
Tout d’abord la littérature sur le sujet, certes peu connue des profanes,
recense une quantité importante d’ouvrages signés par de grands auteurs,
dont par exemple les mythiques Sun Tsu et Clausewitz, ou encore des
outsiders récemment redécouverts comme Galula. La comparaison de ce
livre avec les ouvrages de ces grands anciens apparaîtra souvent comme
hasardeuse, surtout si l’auteur donnait par mégarde l’impression fâcheuse de
vouloir rivaliser par son œuvre avec ces classiques. Ceux-ci sont en effet
relativement bien connus, et parfois défendus avec passion, au sein de la
petite cohorte parmi laquelle l’audacieux qui écrit ce livre espère recruter ses
futurs lecteurs.
eEnsuite, dans l’Europe du début du XXI siècle, la guerre et toutes les
terribles réalités qui s’y rattachent connaissent maintenant une longue éclipse
dans les mémoires, du moins dans celles du grand public. Ce fait n’est pas à
regretter, mais il ne facilite pas la compréhension personnelle d’un
phénomène historique redoutable, lequel est vécu cependant aujourd’hui
comme frappant les autres, c'est-à-dire tous les êtres humains qui n’ont pas la
chance de vivre sur ce continent fortuné.

La notion de conflit armé, ce dernier objet d’étude de la polémologie, la
science de la guerre, a été renouvelée depuis que Gaston Bouthoul a posé les
premiers jalons de son étude au lendemain de la seconde guerre mondiale.
Depuis la bataille nucléaire, qui heureusement pour l’humanité n’a pas eu
lieu, jusqu’aux conflits dits asymétriques en passant par les guerres de
libération nationale, le spectre phénoménologique de la guerre s’est
suffisamment élargi pour qu’il nécessite une description appuyant un essai
de reformulation.
Il faut en effet définir d’abord les formes primordiales de la guerre, car
elles permettront d’établir dans quelle mesure celle-ci n’est qu’une variation
violente propre à certains niveaux des civilisations humaines ou si la guerre
trouve son essence dans la biologie. Cette étude permettra alors de mieux
déterminer les formes possibles de la guerre à travers l’Histoire. Il s’agira
9 ensuite de distinguer entre les causes et les prétextes des guerres, en
envisageant leurs buts possibles. Enfin, la façon d’achever les guerres
permettra de mieux appréhender certains aspects de la problématique des
conflits armés.

Cette reformulation du concept de la guerre permet ensuite de s’intéresser
à la conduite proprement dite de la guerre et au concept de stratégie. Ce
terme aujourd’hui assez courant dans le langage ordinaire présente
cependant une multitude de significations, parfois très éloignées du sens
précis que nous allons lui donner au cours de cette étude. La connaissance de
la conduite de la guerre permet alors de s’interroger sur la nature de sa
pratique. Il sera alors tenté de répondre à la question classique sur les parts
respectives de la science et de l’art dans cette pratique de la guerre.
La présentation d’une nouvelle théorie des jeux constitue la clé de voûte
de cet ouvrage. À partir de cette théorie, il sera alors possible de légitimer
objectivement quelques principes de la guerre cohérents avec les concepts
préalablement établis. Il s’agit aussi d’une originalité de ce livre car
généralement les auteurs préfèrent s’appuyer sur des considérations
historiques, éventuellement complétées par leur propre expérience
personnelle, pour élaborer des principes de nature stratégique.

Le lien entre des considérations fondées sur une théorie et la réalité de la
guerre sera établi en tentant de les appliquer à deux types de conflits
epossibles en ce début du XXI siècle, les guerres internes aux États et les
conflits nucléaires limités. Ce dernier type de conflit demeure certes, mais
peut-être pour un nombre réduit d’années, encore du domaine de
l’anticipation. Par contre, les conflits internes constituent certes aujourd’hui
une banalité, mais au traitement le plus souvent insatisfaisant car l’état final
atteint à la fin de ce genre de conflit apparaît souvent comme très différent
de l’état final recherché initialement. De par leur particularité, ces deux types
de conflits constituent alors deux bancs d’essai très intéressants pour cette
nouvelle théorie des jeux.

Il pourra enfin apparaître comme évident qu’il existe un éventail très
large de conflits du passé, du présent comme du futur qui pourraient
constituer eux aussi des tests pour les considérations avancées dans cet
ouvrage. L’auteur laisse aussi à la sagacité du lecteur le plaisir d’y procéder
ultérieurement.


10 PREMIÈRE PARTIE

LE CONCEPT DE LA GUERRE
Afin d’établir avec quelque intérêt ce concept de guerre, il apparaît la
nécessité de prime abord de préciser le sens du mot guerre. Dans un essai
d’exhaustivité, la guerre devra être étudiée dans ses premières formes
possibles, c’est-à-dire éventuellement en s’intéressant aux différentes formes
qu’elle peut prendre au sein même du règne animal. Dans cette approche très
générale s’inscrivent en toute logique l’étude des formes possibles de la
guerre, puis, afin d’établir d’éventuelles relations de causalité, la recherche
des causes et des buts de la guerre. La problématique de l’achèvement d’une
guerre complète alors logiquement cette démarche.



11 CHAPITRE 1

Une définition générale de la guerre
Traiter du phénomène de la guerre implique un premier essai de
définition. Dans une vision occidentale, la forme la plus classique consiste
en une lutte armée entre deux États, assortie du rituel au départ de la
déclaration de guerre puis à l’issue du traité de paix. Si les deux conflits
mondiaux présentèrent à l’occasion quelques déviations par rapport à ce
e emodèle théorique, l’histoire du XX siècle et du début du XXI siècle a
conduit à reconnaître d’autres types de guerre qui peuvent se différencier de
façon assez nette du paradigme initial. Outre les classiques guerres civiles,
opposant plusieurs parties d’une même population, et les tout aussi
classiques guerres de sécession, visant à rompre l’unité d’une nation, il
existe maintenant les guerres révolutionnaires, les guerres de décolonisation
ou de libération nationale, lesquelles d’ailleurs ont longtemps été assimilées
à de simples mouvements de rébellion interne.
En ne considérant que l’époque moderne, tous les continents ont connu
cette diversité de conflits interétatiques ou intraétatiques. D’autres types de
guerre sont aussi possibles entre d’une part une organisation non étatique,
voire transnationale, adepte d’une doctrine, d’une idéologie ou d’une
religion donnée, et d’autre part un ou plusieurs États. À cette dernière
catégorie appartient par exemple la guerre entre les États-Unis et Al Qaeda,
quoique non reconnue de fait car il ne saurait être question pour certains de
faire un tel honneur à une organisation officiellement cataloguée de
terroriste.
Il faut attendre 1995 pour que la communauté internationale commence à
reconnaître l’étendue du spectre du phénomène « guerre » et ne le confine
plus aux conflits interétatiques, les autres types de conflits étant auparavant
assimilés à du grand banditisme ou à du terrorisme. Il est vrai que la
frontière entre le mouvement armé de résistance, ou de libération, et la
criminalité à grande échelle reste souvent ténue : de très nombreuses
organisations de type militaire ou paramilitaire sont financées par le trafic de
la drogue ou des extorsions de fonds appelées plus communément « impôt
13 révolutionnaire ». Symétriquement, des mafias peuvent disposer d’armes
sophistiquées et utiliser le terrorisme pour assurer le contrôle de leur
territoire. Ainsi les mouvements insurgés afghans et les narcotrafiquants
mexicains constituent deux exemples emblématiques de la difficulté à opérer
cette distinction.
Cette première tentative de classification doit de plus être croisée avec de
nouvelles terminologies recensant les termes de guerre majeure, de guerre
totale ou encore de guerre froide, sans omettre les idées de dissymétrie et
d’asymétrie dans les conflits. La guerre majeure apparaît essentiellement
comme une guerre ordinaire, mais dont les conséquences constituent un
moment décisif dans l’histoire d’un État ou des relations entre plusieurs
États. La guerre totale semble être l’application de l’ingénierie à la conduite
de la guerre, mais une ingénierie qui s’appliquerait à l’ensemble du matériau
humain et des ressources économiques d’un État engagé dans une guerre
« ordinaire ». Ainsi les deux conflits mondiaux présentent à la fois des
aspects de guerre totale comme de guerre majeure pour les principaux
protagonistes.

Le concept de guerre dite « froide » est apparu lors de la crise entre les
États-Unis et l’Union soviétique après le deuxième conflit mondial et semble
assez différent des concepts plus classiques de guerre majeure et de guerre
totale. D’un point de vue historique, la guerre froide s’était divisée en d’une
part un noyau circonscrit au continent européen, saturé d’armées restant
l’arme au pied, dénué de victimes dues à la violence armée, et d’autre part
une périphérie étalée sur plusieurs continents recensant de nombreuses
guerres ordinaires. Ces dernières donnèrent à ladite guerre froide son
véritable statut de guerre, du moins dans la première approximation de
définition qui sera donnée quelques lignes plus loin. Il faut bien sûr noter
que, historiquement, le noyau central resta en paix, car les deux principaux
belligérants, les États-Unis et l’Union soviétique, ne pouvaient entrer en
guerre en raison du risque sérieux d’une destruction mutuelle suite à un
échange nucléaire. Nous reverrons plus tard ce type très particulier de
situation qui est apparu suite à l’augmentation sans commune mesure des
capacités massives de destruction instantanée due à l’armement nucléaire.

Pour en terminer avec les perspectives offertes par le raffinement actuel
de la nomenclature sur la guerre, il faut enfin noter qu’un conflit entre deux
camps disposant chacun d’armements d’un niveau technique similaire à celui
de l’autre, mais dans des volumes très différents, est appelé dissymétrique.
Ainsi l’invasion de l’Irak en 2003 ressort, lors des premiers mois, de ce type
de conflit. Par contre, si les armements utilisés par chaque camp apparaissent
comme très différents, par exemple drones de combat d’un côté et artifices
déclenchés par téléphone portable de l’autre, le conflit est dit asymétrique.

14 Décider que la guerre ne se limite pas aux conflits armés entre États de
droit pose la question de la légitimation de groupes qui avaient été assimilés
et traités comme de vulgaires criminels. Cette décision permet de plus
d’éliminer des abstractions comme les guerres contre le terrorisme, qui
conceptuellement ne sont guère différentes des guerres contre la criminalité
ou contre la pauvreté.
Elle donne surtout une base conceptuelle plus vaste à la présente étude,
car les guerres classiques entre des États, répondant à une conception
appelée communément westphalienne du monde, sont devenues plus
l’exception que la règle depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

L’élément commun à tous les types de guerre semble être la mort
violente, administrée de façon théoriquement intentionnelle, à des êtres
humains sur une échelle numérique extrêmement variable mais toujours
significative - l’adverbe « théoriquement » de théoriquement intentionnelle
prend en compte les effets collatéraux qui ne sont pas normalement
intentionnels.
Il est bien sûr difficile d’arrêter le seuil minimum de morts pour définir
une guerre. Le plafond maximal reste laissé à la capacité et à la volonté de
destruction des belligérants – une estimation de quelques milliards de morts
dans un échange nucléaire majeur implique la quasi-totalité de l’armement
nucléaire disponible sur la planète.
Cette définition assez extensive rejoint celle de Gaston Bouthoul, à savoir
l’existence de heurts violents entre plusieurs groupes d’individus de la même
espèce biologique engendrant la mort de certains des protagonistes. Elle
présente bien sûr le défaut de recenser comme guerre, par exemple, les
batailles, parfois à l’arme de guerre, entre les gangs de juvéniles que
connaissent actuellement à l’occasion certaines grandes cités du continent
nord-américain. En dépit de ce biais apparent, nous la conserverons en
première approximation et nous verrons dans la suite du discours s’il est
possible de l’affiner.
Il faut incidemment noter que les recherches de Gaston Bouthoul avaient
pour but de construire un pacifisme scientifique. La réflexion sur la guerre et
donc l’effort de théorisation à ce sujet semblent surtout l’apanage de
chercheurs rêvant à éliminer la guerre. Il faut bien sûr ici citer Lewis Fry
Richardson dont l’approche extrêmement intéressante visait à déterminer les
conditions d’apparition de la guerre. Il fondait sa réflexion sur une approche
similaire à celle utilisée en météorologie – discipline qu’il pratiquait comme
professionnel – à savoir tenter de prévoir l’arrivée d’une perturbation
atmosphérique avec les moyens d’une époque ne bénéficiant pas de
l’imagerie spatiale.
Notre propos ici ne vise ni à éliminer le phénomène de la guerre – il s’agirait
d’un vœu pieux d’autant plus s’il apparaissait que la guerre est consubstantielle à
la nature humaine – ni à en élaborer une théorie académique.
15 Il s’agit de déterminer une définition de la guerre permettant d’élaborer
des éléments suffisamment irréfutables ayant trait à sa conduite, de façon à
optimiser les configurations finales à l’issue d’un conflit, en d’autres termes
être victorieux si cet adjectif peut encore rester pertinent.


16 CHAPITRE 2

Les formes primordiales de la guerre
La guerre apparaît en effet comme un phénomène extrêmement ancien et
qui d’ailleurs ne concernerait pas apparemment uniquement l’espèce
humaine.
Intéressons-nous d’abord aux colonies d’insectes sociaux et en particulier
aux fourmis. Ainsi de nombreuses espèces de fourmis, comme par exemple
les fourmis rousses de l’espèce Formica Polyctena, se livrent à de féroces
batailles entre fourmilières voisines, engageant parfois jusqu’à des milliers
de combattants. La motivation de ces fourmis serait le contrôle de la
ressource en protéines : incidemment, les combattants tués appartenant aux
deux fourmilières en conflit sont mangés indistinctement par les survivants
qui transportent ainsi les sources de protéines vers leurs fourmilières.
Les fourmis brunes de l’espèce Tetramorium Caespitum se combattent
aussi entre elles, mais pour le contrôle d’un territoire sur lequel elles peuvent
fourrager et surtout consommer sur place les proies de taille importante. Une
bataille entre deux fourmilières de cette espèce de fourmis peut aussi
engager des milliers de combattants, mais les victimes ne deviennent pas la
proie des survivants.
Ainsi, il existe au sein d’une même espèce, différente de l’espèce
humaine, des confrontations violentes entre deux camps qui engagent
éventuellement plusieurs milliers de combattants. Les schémas de ces petites
batailles restent cependant très primitifs. En se référant aux travaux du
professeur Bram Mabelis de l’université de Wageningen (Pays-Bas),
spécialiste de ce domaine, il faut remarquer que ces batailles rangées entre
fourmis se résument d’un point de vue tactique à de simples combats de
rencontre, sans la moindre idée de manœuvre. Il eut en effet été possible
d’imaginer qu’il existerait dans la nature extrahumaine des schémas naturels
de manœuvre, comme le débordement face à une résistance ou l’embuscade
à grande échelle.
Cette recherche de formes naturelles se fonde sur l’idée que les
mécanismes de l’Évolution peuvent à l’occasion permettre à certaines
17 espèces animales de mettre en évidence un aspect optimal dans un domaine
donné, mais habituellement propre à la culture humaine. Ainsi, dans le
edomaine de l’architecture, Réaumur avait établi au XVIII siècle que les
abeilles réalisent d’emblée des rayons de cire avec des formes optimales
pour stocker leur miel.
Aussi la recherche d’archétypes fondamentaux - ici dans le domaine
tactique - chez les fourmis apparaît alors comme assez raisonnable. En effet,
les membres de certaines espèces d’Amazonie montent de véritables
embuscades, engageant plusieurs dizaines de chasseurs, pour piéger puis
mettre à mort des insectes cent fois plus gros qu’une simple fourmi.
Il s’agit certes d’un procédé de chasse, mais celle-ci peut être
éventuellement considérée comme un domaine connexe à celui de la guerre.
Cependant, il semble qu’il ne sera pas apparemment possible de dépasser le
niveau de l’embuscade du niveau tactique propre à ces insectes sociaux.
Par ailleurs, il faut aussi noter que les nécessités du combat défensif de la
termitière ont entraîné une certaine spécialisation physiologique au sein des
populations de termites. Le combattant assurant la fonction de défenseur de
sa termitière apparaît physiquement différente de la reine ou d’une ouvrière.
La pression évolutive – un phénomène par essence naturel – a donc engendré
une forme de différenciation entre combattants et non-combattants dans une
autre espèce que l’espèce humaine.

Quittons l’univers des insectes sociaux pour revenir vers des animaux
beaucoup plus proches de nous - du point de vue du génotype comme celui
du phénotype - à savoir les chimpanzés. Ceux-ci vivent en bandes organisées
qui se livrent parfois à de véritables expéditions de type militaire contre des
groupes adverses avec pour objectif apparent, là aussi, le contrôle des
ressources alimentaires. Il s’agit effectivement de guerre au sens de notre
définition car certains des combattants perdent la vie dans ce type
d’aventure.
Pour la même espèce de grands singes, il existe aussi une variante
simiesque de l’ « enlèvement des Sabines » où, suivant les concepts de la
sociobiologie – discipline créée par Edward Wilson - les gènes d’un groupe
donné essaient d’optimiser leurs chances de reproduction.
Il semble aussi probable que le ressentiment dû à la frustration engendrée
par l’action adverse - comme par exemple ne pas vouloir partager une
nourriture ou ne pas accepter de rendre un objet volé – peut constituer un
moteur important pour une action agressive collective. La force de la
vengeance a été clairement mise en évidence chez d’autres espèces animales
aussi intelligentes comme certaines familles d’ursidés ou de corvidés. Cet
esprit de vengeance peut donc animer le mâle ou la femelle alpha d’un
groupe et lancer l’ensemble de ce dernier dans une expédition punitive.

18 Ce type de comportement dans le monde animal, analogue à celui
conduisant parfois aux conflits armés chez les humains, se distingue de celui
propre à la chasse et au duel. La première consiste essentiellement en une
opération de capture et de mise à mort de représentants d’une autre espèce.
Le duel se réduit à la rencontre violente entre deux individus appartenant à la
même espèce, certes devenus rivaux pour des raisons soit de reproduction,
soit d’accès à une source de nourriture.
Le passage de ces deux types d’activités à l’opération militaire se fait
sans solution de continuité, car une expédition à l’issue de laquelle les
vaincus servent de repas aux vainqueurs peut tenir aussi bien de la chasse
que de la guerre.
Nous pouvons donc déjà voir que la bataille est une notion extrêmement
ancienne, c'est-à-dire réellement préhistorique. En extrapolant les travaux de
Jane Goodall sur les chimpanzés, il est logique de penser que les premiers
groupes de préhominiens - ceux-ci étant de la taille d’un grand primate actuel -
pouvaient éventuellement monter des raids contre leurs voisins comme le font
les populations contemporaines de chimpanzés. Il n’y a pas cependant de
certitude dans ce domaine car nos ancêtres ont pu aussi se comporter comme des
bonobos, appelés lors de leur découverte, et à tort, chimpanzés des montagnes.
Au contraire des vrais chimpanzés, ces singes ont un comportement
extrêmement coopératif avec moins d’agressivité. Cette différence de
comportement entre ces deux espèces de primates semblerait étroitement
corrélée avec leurs structures sociales respectives et la place des femelles.
Toujours dans le monde animal, il est intéressant d’apprécier le niveau
tactique de la technique de chasse des lycaons, une espèce particulière de
chiens sauvages africains. Après avoir repéré une proie éventuellement de
grande taille, une partie de la meute à la suite du mâle dominant fait une
approche discrète de son objectif. L’autre partie du groupe effectue une
manœuvre de contournement, toujours dans la plus grande discrétion. Puis le
premier élément du dispositif fonce à grand bruit sur sa proie qui, si elle
réussit à éviter l’accrochage par la meute survenant, va foncer
immanquablement sur le second groupe de chasseurs. Celui-ci a en effet
attendu posté en mesure d’interrompre toute tentative d’esquive. Ces
animaux ont trouvé naturellement une variation sur le thème classique en
tactique terrestre de fixer –déborder – détruire concluant une phase
d’acquisition du renseignement suivie d’une phase de mise en place discrète.
Il ne s’agit dans le cas d’une meute de lycaons que d’une manœuvre mettant
en œuvre une vingtaine d’acteurs. Mais un schéma tactique similaire peut se
retrouver à l’occasion et dans ses grandes lignes par exemple au niveau des
procédés de combat de la brigade blindée, une grande unité pouvant
comprendre plusieurs centaines de véhicules et d’engins.
En revenant à nos ancêtres, faute de pouvoir distinguer les gènes incitant
à un comportement prédateur de ceux privilégiant les comportements
coopératifs, il serait imprudent de vouloir spéculer sur la nature de leur
19 tempérament. Il est par contre probable que les premières sociétés
préhistoriques, ainsi que les individus qui les composaient, devaient
présenter des assemblages de ces deux comportements mis en œuvre de
façon opportune. En effet, individuellement comme collectivement, les
meilleures stratégies au sens éthologique sont des mélanges de prédation et
de coopération. Ce résultat a pu être établi statistiquement en procédant à des
séries de simulation testant les solutions du classique dilemme du prisonnier.
Au cours de ces guerres préhistoriques, voire préhumaines, a pu
apparaître occasionnellement la situation où la mort d’un combattant permet
à ses descendants ou sa parenté immédiate de survivre au conflit. En se
référant toujours aux conjectures de la sociobiologie, ce mécanisme
sacrificiel peut se comprendre comme une variation sur le thème de
l’altruisme. Ce dernier ne serait que l’expression de la volonté des gènes de
tout mettre en œuvre pour que le mécanisme de leur réplication ne
s’interrompe pas. La mort de certains membres de l’espèce, porteurs d’une
génération de gènes, devient alors utile à la survie des nouvelles générations,
portées-elles par d’autres individus de cette espèce. Par extrapolation,
l’acceptation de la mort au combat de l’individu, laquelle permet alors le
succès du groupe, pourrait alors prendre ses racines dans le comportement
des premiers organismes multicellulaires dotés d’un cerveau rudimentaire,
ceci dès la fin du Précambrien il y a environ sept cent millions d’années. Il
ne s’agirait incidemment que des conséquences de la mise en œuvre, chez
ces animaux, du mécanisme de réplication, apparue il y a plus d’un milliard
d’années, de molécules organiques géantes comme par exemple l’acide
désoxyribonucléique (ADN) et l’acide ribonucléique (ARN).
Ces formes primitives de guerre peuvent aussi s’appréhender comme une
réponse au besoin d’extension territoriale correspondant à l’accroissement de
l’effectif d’une population. Celle-ci nécessite toujours plus d’énergie pour
survivre, donc au niveau primitif où nous nous situons, à plus de ressources
alimentaires. Cette extension se produit sur un territoire donné, avec toutes
les possibilités de collision entre deux extensions ou entre une extension et
une présence indigène.
La notion de territoire et surtout celle de possessivité sur ce territoire font
partie des éléments clés du concept de conflit. Nous rencontrons aussi cet
instinct territorial chez de nombreuses espaces animales. Rapporté à certains
types de lutte à main nue, le perdant est celui qui est chassé du cercle où se
déroule le combat. Traditionnellement, le vaincu dans une bataille est celui
qui abandonne le champ de bataille.
La notion de hiérarchie constitue aussi un autre élément clé du concept
général de conflit. Les différences de taille ou de caractère entre individus
d’une même population, couplées avec la pression biologique pour se
reproduire, engendrent des hiérarchies naturelles au sein de la population.
Ces hiérarchies du temps de paix se retrouvent aussi au moment de la
bataille entre groupes rivaux.
20 Elles peuvent aussi influencer le sort des conflits, dans la mesure où les
performances au combat des chefs naturels en temps de paix peuvent se
révéler insuffisantes pour la survie du groupe.
Inversement, la hiérarchie d’un groupe peut se retrouver confortée suite à
un conflit victorieux avec un autre groupe. Le partage des dépouilles peut
aussi renforcer les statuts respectifs des différents niveaux de la hiérarchie du
groupe vainqueur. Il peut alors aussi exister un mécanisme de couplage entre
le succès au cours d’une série de conflits et une volonté plus ou moins
consciente d’extension géographique et d’accroissement numérique du
groupe.
La notion de hiérarchie et celle de domination liant deux individus, l’un
considéré comme supérieur à l’autre, doivent être croisées avec la présence
de populations sur le territoire conquis. La richesse de ce dernier ne
s’exprime pas simplement en termes de ressources naturelles, mais aussi en
richesse de ses habitants. Leur simple existence en tant que fournisseurs de
richesse par leur labeur constitue déjà une richesse.
L’ultime forme de domination sur une population se dénomme esclavage.
Celui-ci n’est nullement un comportement propre aux êtres humains car il est
aussi pratiqué par certaines fourmis, comme l’espèce Formica sanguinea,
sur des espèces voisines. Il faut par ailleurs noter que dans des cultures
postérieures à l’Antiquité gréco-romaine, l’esclave est surtout vu par son
maître comme le représentant d’une espèce subhumaine et donc d’abord
comme une forme de richesse.

Il est évident qu’une réflexion sur l’intérêt d’une forme de prédation à
l’égard d’autres groupes ne peut apparaître que chez des êtres humains
relativement modernes, même appartenant éventuellement à la haute
préhistoire. Il est certes parfaitement raisonnable de considérer que les
formes primitives de la guerre ne constitueraient pas un trait propre à
l’espèce humaine, mais représenteraient l’expression biologique de relations
conflictuelles entre des groupes d’individus d’une même espèce.
Mais il faut reconnaître que la relation à la mort, la notion de tabou et les
outils de destruction, fruits du progrès technique, confèrent aux
affrontements armés au sein de l’espèce humaine un caractère spécifique et
une puissance inconnue par rapport aux formes primordiales de la guerre.


21 CHAPITRE 3

Les formes possibles de la guerre
L’originalité des conflits proprement humains semble se structurer autour
des quatre dimensions suivantes, à savoir la problématique de la mort, la
réalisation d’outils conçus pour une œuvre de destruction, l’existence d’une
base économique et culturelle, enfin le degré de participation des membres
du groupe humain concerné par l’affrontement. Ce dernier aspect apparaît
déjà sous une forme archétypale dans les formes primordiales de la guerre.
Cette approche, fondée sur un processus générateur dans ces quatre
dimensions, peut poser la question de la variété possible des formes de
guerre qui ont pu apparaître au cours de l’Histoire. En effet, si la richesse de
la nomenclature actuelle des formes de guerres, formant ainsi une typologie
aujourd’hui commune dans la littérature usuelle, correspond à la déclinaison
de la réalité, alors toute formulation à caractère général sur le domaine et en
particulier toute étude de principes fondamentaux devront en rendre compte.
Il est par ailleurs important d’envisager la guerre, et en particulier les
quatre dimensions évoquées, à travers la grille des rites, des tabous et de tous
les interdits qui constituent le cœur de toutes les cultures humaines, y
compris les plus pauvres en termes de capacités techniques. Cet aspect
normatif s’exprime particulièrement dans la sphère juridique propre au
monde de la guerre.
3.1. La problématique de la mort violente
La première dimension évoquée, la problématique de la mort, sera traitée
suivant deux axes pouvant être considérés comme les plus pertinents avec le
phénomène de la guerre. Il s’agira d’abord concernant le premier axe de
l’acceptation par l’individu de l’éventualité de sa propre mort, mais de façon
violente en raison d’un conflit armé dans lequel son intérêt personnel ne se
retrouve pas obligatoirement engagé. Le second axe envisagera l’incidence
du nombre de morts sur la nature de ce type d’évènement et sur sa
perception collective.
23 La mort est considérée souvent, et ceci dès la très lointaine préhistoire,
comme un passage vers un au-delà, éventuellement redoutable. Ce point de
vue a été partagé longtemps par la plus grande partie de l’humanité en
remontant à un passé très éloigné. À Qafzeh (Israël) ont été retrouvées des
sépultures vieilles de près de 100000 ans où avaient été joints aux corps des
objets probablement destinés à l’au-delà. Suivant les civilisations, les rites de
passage peuvent varier à l’extrême et leur respect pointilleux apparaît être
une occurrence assez fréquente au cours de l’Histoire, comme de nos jours
chez les musulmans par exemple.
Cette conception du trépas n’exclue pas une crainte individuelle légitime
car, depuis longtemps, de nombreuses religions envisagent une forme de
jugement des âmes après la mort, comme par exemple la religion de l’Égypte
ancienne des pharaons. La guerre précipite, souvent avec beaucoup de
souffrances, ce passage dans cet inconnu, néanmoins relativement
envisageable pour de nombreuses personnes possédant une foi quelconque.
À toutes les époques et pour toutes les cultures, la guerre a donc toujours
constitué un fléau et aussi une fatalité. À son issue, des familles se retrouvent
privées d’êtres chers et éventuellement d’acteurs économiques
fondamentaux.
La guerre constitue aussi une transgression extraordinaire de la loi
ordinaire interdisant le meurtre effectué à titre privé au sein d’une société
humaine. De façon à expliquer le fait de pouvoir tuer impunément et
exceptionnellement ses semblables, elle implique la création de normes
spéciales, appelées d’abord coutumes ou traditions, avant d’être formalisées
plus tard sous l’appellation de jus ad bellum et de jus in bello. La dimension
religieuse universelle apparaît avec toutes les divinités de la guerre et de la
violence comme Mars chez les Romains, Thor chez les Vikings, Kali chez
les Indiens, ou encore Huitzilopochtli chez les Aztèques. À cette
sacralisation de la guerre dans de nombreuses civilisations peut se voir par
contre opposé le « celui qui prend l’épée périra par l’épée » de l’Évangile de
Saint Matthieu.
Cette codification de la transgression du « tu ne tueras point » demande
d’être nécessairement complétée par des représentations légitimes de la
violence par rapport à l’autre, l’ennemi. Si ce dernier perd au moins
symboliquement de son humanité, le tabou du meurtre peut être
sérieusement affaibli. Des études statistiques sur plusieurs conflits depuis la
seconde guerre mondiale, et en incluant certaines campagnes de cette
dernière, ont montré que les soldats au psychisme ordinaire avaient tendance
à tirer à côté de leur cible humaine. Pendant la guerre du Vietnam, les
Américains durent endurcir une partie de leur infanterie dans des centres
spécialisés de façon à améliorer les résultats du « tir à tuer » en luttant contre
cette tendance naturelle. Cette formation particulière s’avère bien sûr moins
nécessaire lorsque la cible est à 10000 kilomètres et à vingt minutes de vol
d’un missile intercontinental. Inversement et de façon plus marginale, les
24 meurtres de masse et les massacres peuvent aussi engendrer une certaine
frénésie hystérique chez leurs participants.

ePar ailleurs, une longue période de paix dès le milieu du XX siècle sur le
sol de nombreux pays privilégiés en Europe et sur le continent
nordaméricain a suscité l’apparition d’une culture particulière dans sa façon
d’envisager la mort.
Cette dernière devient un sujet tabou, toujours très ritualisé, avec l’idée
latente, mais jamais ouvertement affichée, que, comme pour le reste du
monde animal, la mort pour les humains constituerait aussi une destruction
totale, sans une quelconque forme transcendante de survie. Cette idée a été
plus ou moins insidieusement répandue au sein des populations du monde
occidental. Son succès demeure difficile à apprécier car il s’agit du domaine
des convictions les plus profondes que les sondages d’opinion ne mesurent
pas forcément de façon fiable. Il est par contre certain que si une majorité de
la population y souscrivait, cela constituerait un fait culturel nouveau dans
l’appréciation du phénomène de la guerre. Ce dernier devient alors
totalement terrifiant car parfaitement absurde, sauf à trouver une valeur
singulièrement élevée à la notion de sacrifice. Ce déni de la mort – celle-ci
n’a pas le droit d’exister – se conjugue souvent avec une peur panique de la
violence, quelle que puisse être sa légitimité, comme de la souffrance,
physique autant que psychique. Le psychologue peut alors jouer le rôle de
religieux de substitution pour les populations effarées en quête d’un sens
ultime à leur vie.
Cette culture est effectivement moderne historiquement car, si l’athéisme
ou l’apathéisme ont toujours existé, ils restaient confinés dans des cercles
etrès restreints jusqu’au début du XX siècle. Le fait nouveau réside dans leur
diffusion généralisée au sein de nombreuses sociétés modernes
économiquement développées.
Le choc au cours d’un conflit armé de cette culture avec d’autres cultures
plus traditionnelles dans leur appréhension de la mort constitue une réelle
source d’intérêt dans cette étude de la guerre. Ainsi, après la bataille de
Mogadiscio en octobre 1993, un combattant somalien disait à un officier
américain : « Nous gagnerons car vous avez peur de mourir ».
e eLes combattants occidentaux de la fin du XX siècle et du début du XXI
siècle n’ont pas forcément plus peur de mourir au combat que leurs aînés.
Mais ceux qui les envoient dans la bataille ne supportent plus impunément
de les voir mourir car ils peuvent craindre la réaction des familles – donc des
électeurs - auxquelles a été dispensée la peur de la mort. Nous reviendrons
ultérieurement sur cette problématique car elle présente un intérêt certain
pour la conduite de la guerre.
Le second axe envisagé dans cet aperçu sur la problématique de la guerre
et de la mort violente a trait au nombre de morts et aux circonstances de ces
décès lors d’un conflit.
25 Il faut en effet distinguer les combattants mourant les armes à la main, ou
du moins en pleine action de combat, et tous ceux qui périssent de mort
violente au cours du conflit sans pouvoir se défendre.
Dans cette dernière catégorie, la part des combattants a été extrêmement
variable, suivant les époques et les évènements propres à chaque conflit. Il
est ainsi possible de distinguer, mais sans souci d’exhaustivité, la mise à
mort des prisonniers de guerre, le massacre d’une population dans son
ensemble après une reddition ou encore des pertes collatérales massives suite
au bombardement indiscriminé d’une grande ville.
Il faut remarquer que ces destructions de vies humaines obéissent à une
certaine codification relativement élaborée. Ainsi, même en Europe à
l’époque classique, la garnison d’une place-forte pouvait être passée au fil de
l’épée dans la mesure où la durée de sa résistance semblait exagérée pour
son assaillant. Chez les Aztèques, les prisonniers de guerre pouvaient être
sacrifiés en grand nombre à Huitzilopochtli, dieu de la Guerre et du Soleil,
de façon à ce que le retour de ce dernier chaque matin soit garanti. Dans ce
dernier exemple, si le grand prêtre pouvait éventuellement dévorer le cœur
encore tout chaud de l’une de ses victimes sacrificielles, il ne s’agissait que
d’un aspect du rite et nullement une forme quelconque d’anthropophagie
primaire. Le tabou interdisant de considérer systématiquement les
prisonniers ou les morts du champ de bataille comme des sources
potentielles d’apport en protéines animales semble être apparu dès la
préhistoire. En effet, l’Histoire ne consigne pas l’apparition de cet interdit.
Enfin, dans un autre contexte et toujours à titre d’exemple, le
bombardement des grandes villes allemandes pendant la seconde guerre
mondiale était opéré dans le cadre d’une planification précise, optimisée par
la recherche opérationnelle. Ces exemples très différents montrent que la
guerre ne saurait se résumer à une boucherie aveugle, mais bien au contraire
présente des codes, certes évolutifs et variés dans le temps, dont le respect
demeure impératif.
Si les guerres de l’Antiquité sont connues pour leurs massacres, en
particulier lors des prises de villes ayant trop longtemps résisté ou à la fin
d’une bataille lorsque les vaincus fuient éperdus, il faut noter que la tendance
à la destruction physique de l’adversaire en Europe a été plutôt à la baisse
ejusqu’à la fin du XVIII siècle. Si l’Antiquité gréco-romaine constituait à
cette dernière époque une référence dans de nombreux domaines, l’élite
cultivée répugnait cependant à suivre l’exemple antique dans ses terribles
orgies de violence. La soi-disant « guerre en dentelle » faisait certes de
nombreuses victimes, mais cela apparaissait comme fort fâcheux.
De plus, massacrer les populations civiles d’un pays civilisé était
considéré par la bonne société comme quelque chose de particulièrement
barbare : il est vrai qu’il en était différemment lorsque la brutalité était
déployée dans les colonies lointaines ou même sur les franges de l’Europe de
ce temps-là, comme par exemple en Écosse. Les guerres nationales
26 européennes qui commencent avec la Révolution française avec leurs armées
de plus en plus nombreuses inversèrent la tendance à la baisse de la mortalité
due à la guerre.
eMais le paroxysme fut atteint avec le XX siècle où les deux conflits
mondiaux et leurs millions de victimes détruisirent l’âme de la culture
européenne, laquelle s’est longtemps voulu le moteur de la civilisation
humaine. Dans ces conflits, le nombre de victimes civiles dépassa largement
celui des militaires tués au combat. La diffusion généralisée de la culture
« niant la mort » trouve peut-être son origine dans le cataclysme que
constituèrent ces deux guerres exceptionnelles par leur magnitude.
Les guerres ont continué à faire des victimes après la seconde guerre
mondiale, mais dans tous les conflits dans lesquels furent engagées les
armées occidentales le nombre de morts resta quelque peu contrôlé, loin des
carnages industriels des deux guerres mondiales. Une prise en compte
médicale réellement efficace des blessés sur le champ de bataille, en
eparticulier dès la fin du XX siècle, permit aussi de limiter le nombre des
décès des combattants des armées occidentales.
Il n’en demeure pas moins que la problématique du nombre de morts
interpelle toujours celle de la légitimité de la guerre et de sa pratique. Les
théoriciens de la guerre juste ont toujours peiné à convaincre depuis les
premiers essais de Saint Augustin. L’abandon souvent fréquent de toute
morale d’ordre transcendant au profit d’une éthique opportuniste et
parfaitement relativiste ne facilite pas leur tâche.
L’idée fondamentale de la Société des Nations, déjà entre les deux
conflits mondiaux, puis celle de l’Organisation des Nations Unies étaient de
mettre la guerre hors-la-loi. Puisque la guerre semble faire partie de
l’héritage mental biologique, il fallait trouver des raisons puissantes pour que
les communautés humaines n’entrent plus en conflit.
À défaut, il était possible, du moins pour les nations occidentales, de
continuer à faire la guerre tout en niant qu’elles la faisaient, c'est-à-dire en
respectant le nouveau tabou interdisant la guerre sous une forme affichée.
Il était d’abord nécessaire que les grandes puissances coloniales
européennes se débarrassent, par une succession de conflits plus ou moins
sanglants mais toujours perdus, du moins sur le plan politique, de leurs
empires coloniaux.
Les États-Unis, pourtant anticolonialistes de principe, se retrouvèrent
eux-mêmes à gérer la liquidation d’une partie de l’empire colonial français
avec leur aventure vietnamienne.
Les guerres classiques entre États non occidentaux ont perduré avec par
exemple la guerre du Kippour en 1973, la guerre entre la Chine et le
Vietnam en 1979 ou encore celles entre l’Inde et le Pakistan, la dernière
étant aujourd’hui celle de Kargil en 1999. Seule la Grande-Bretagne s’est
retrouvé confrontée de façon relativement classique avec l’Argentine en
1982 lors de la guerre des Falklands.
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