La junte birmane contre "l'ennemi intérieur"

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Quelle est donc la nature de la junte birmane qui conduit au mépris de toute la population birmane au-delà des opposants. .L'ouvrage montre comment les militaires veulent imposer leur conception du bouddhisme, en folklorisant les minorités ethniques, et cherchent à désintégrer la communauté musulmane des Rohinga, devenu le bouc émissaire. Ces pratiques de violence de la part des militaires ont-elles pour objectif la désintégration de l'Union de Myanmar ?
Publié le : lundi 1 septembre 2008
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EAN13 : 9782296204522
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LA JUNTE BIRMANE CONTRE
L/« ENNEMI INTERIEUR »
Le régime militaire, l'écrasement des minorités ethniques et le désarroi des réfugiés rohingya

(Ç)L'Harmattan, 5-7, rue de l'Ecole

2008 polytechnique;

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06209-2 EAN : 9782296062092

Pascal Arcaro et LoÏs Desaine

LA JUNTE BIRMANE CONTRE L'« ENNEMI INTERIEUR »
Le régime militaire, l'écrasement des minorités ethniques et le désarroi des réfugiés rohingya

L'Harl11attan

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Ugend~ :

Sommaire

Première partie: L'instauration

d'une stratocratie en Birmanie du régime

Chapitre 1 : Les fondements idéologiques militaire

Chapitre 2 : La formation d'une classe régnante et possédante d'officiers Chapitre 3 : La mise au pas de la société civile par l'armée

Chapitre 4 : L'exploitation de la société civile par l'armée

Deuxième partie: Du soulèvement des minorités ethniques aux accords de cessez-le-feu Chapitre 5 : Les racines de la crise de l'espace multiculturel birman Chapitre 6 : Le soulèvement général des minorités contre le régime militaire
Chapitre 7 : Offensives militaires et catastrophes humanitaires

Chapitre 8 : La déstructuration de l'opposition politique et ethnique

Troisième partie: Les Rohingya, une communauté Chapitre 9 : Stratocratie, bouddhisme

birmane en exil :

et birmanisation

l'impasse des musulmans arakanais

Chapitre 10 : Répression militaire et radicalisation rohingya Chapitre Il : Fuir la Birmanie
Chapitre politiques 12 : Entre reconstruction identitaire et enjeux

8

Introduction

L'Etat birman est un des rares régimes politiques à avoir poussé la logique prétorienne à son paroxysme: l'armée constitue l'essence du pouvoir, s' autolégitime, s'approprie les richesses de l'économie, modèle l'Etat, et tente de transformer la société civile à son image. Il s'agit d'un régime pouvant réellement être qualifié de stratocratie, terme introduit dans le vocabulaire de la politologie par Cornélius Castoriadis à propos de l'URSS, et utilisé par Alex M. Mutebi pour désigner le système politique birman actuel (Stratocratic Rule) 1.Depuis 1988 l'armée birmane ne cherche plus à dissimuler ses intérêts propres derrière des notions telles que la « voie birmane vers le socialisme », mais les identifie directement au futur de la Birmanie et de son peuple. Ayant été contrainte d'ouvrir son territoire aux investissements étrangers dans une économie fermée périclitant, la junte militaire a radicalisé son discours et ses pratiques en s'orientant vers un ultranationalisme paranoïaque. En effet, l' arlllée se déclare menacée en permanence par des ennemis intérieurs et extérieurs depuis le soulèvement de 1988, qui a failli renverser le régime. La junte a poursuivi une stratégie purement militaire pour se maintenir au pouvoir. Elle a battu temporairement en retraite en 1989 et 1990 en organisant des élections libres et en permettant une expression relative des oppositions. Cependant, elle a gelé le résultat de ses élections, qui montraient le peu de soutien populaire à sa cause, en promettant une nouvelle Constitution. Parallèlement, elle a
MUTEBI Alex M., « " Muddling Through" Past Legacies, Myanmar's Civil Bureaucraty and the Need for Reform », in KYAW YIN HLAING, TAYLOR Robert H. et TIN MAUNG MAUNG (dir.), Myanmar Beyond Politics to Societal Imperatives, Institute of Southeast Asian Studies (ISEAS), Singapour, 2005, p. 140-160. Alex M. Mutebi est professeur assistant à l'Université nationale de Singapour (Lee Kuan Yew School of Public Policy).
1

neutralisé la plupart des groupes de guérillas en passant des accords de cessez-le-feu de 1989 à 1997, date de son entrée dans l'Association des nations d'Asie du Sud-Est (Association of South-East Asian Nations, ASEAN). Après s'être « réarmée» pendant cette période de temporisation, elle a lancé de grandes offensives contre les opposants, notamment la Ligue nationale de la démocratie (National League for Democracy, NLD) et les derniers foyers de guérilla, acculés aux frontières du pays. Des centaines de milliers de civils ont été déplacés par ces offensives, qui se poursuivent encore pour atteindre l'objectif d'« écrasement de l'ennemi ». La présence de la Birmanie dans l'ASEAN est devenue une source de crises et un cauchemar pour les pays occidentaux, qui exercent des pressions pour empêcher la junte d'occuper la présidence de cette organisation. Les accords de cessez-le-feu passés avec les guérillas ethniques n'ont abouti à aucun accord de paix, et l'objectif de l'armée est désormais d'obtenir le désarmement de ces groupes, qu'elle a confinés dans des territoires sous son contrôle (à l'exception de celui de l'armée wa). De même, les partis d'opposition, autorisés en 1988, ont été réduits à une dizaine en 1990, puis ont été paralysés sur le terrain, ils sont aujourd'hui en voie d'anéantissement, comme la NLD de Daw Aung San Suu Kyi 2, qui ne dispose plus légalement que d'un local dans tout le pays. La Convention nationale, chargée de rédiger une nouvelle Constitution depuis 1994, n'est pas une instance de dialogue, mais un organe devant consacrer le contrôle de l'armée sur la vie politique de la Birmanie.

2 Daw est un titre de respect pour les femmes adultes honorables. Il lui a été attribué par ses partisans après l'obtention du prix Nobel en 1991. Aung San est le nom du père de Suu Kyi, fondateur de l'armée birmane et père de l'indépendance du pays; elle l'a ajouté à son propre nom après son entrée en politique en 1988 (voir au chapitre 5 l'histoire politique d'Aung San). Suu est le nom de naissance de sa grand-mère et aussi le sien. Kyi est une partie du nom de sa mère. Les noms birmans peuvent changer en fonction des circonstances de la vie; il suffit de faire une simple déclaration au service de l'état civil. 10

Pour aboutir à cette soumission quasi totale de la société civile birmane, qui s'était massivement soulevée en faveur de la démocratie de 1988 à 1990, le régime militaire a mené une «guerre» en profondeur en utilisant tous les moyens à sa disposition, et en les renforçant considérablement. L'armée birmane est désormais l'une des plus importantes armées d'Asie, en termes d'effectifs et de matériels, souvent des plus l110dernes selon certains analystes, comme Desmond BaIl le suggère pour les Signais Intelligence (SIGINT). Mais est-elle réellement opérationnelle? Une telle armée rappelle celle du régime de Saddam Hussein, qualifiée de quatrième armée du monde avant la première guerre du Golfe, mais qui fut écrasée en quelques jours. Cependant, elle ne se maintient au pouvoir que par la transgression continuelle de normes qui constituaient autrefois des limites symboliques dans cette civilisation. L'opposition nationale et l'opinion internationale sont déroutées par le recul des limites du macabre, comme les massacres d'infirmières ramassant les blessés dans les manifestations et les tueries dans les hôpitaux en 1988, ou les meurtres de bonzes en 1990 et 2007. Ces transgressions ne sont pas des actes isolés, car le système de la stratocratie lui-même fonctionne selon des règles qui horrifient la plupart des pays de la planète, au même titre que celles qui régissaient naguère la célèbre stratocratie de Sparte. Ainsi, les recrutements forcés d'enfants fourniraient le tiers, voire la moitié, des effectifs de l'armée, et le travail forcé généralisé réduit des centaines de milliers de personnes à une situation pire que celle du bétai 1. Le niveau de contrôle de la population est tel que les proches pays communistes (Chine, Laos, Viêt-Nam), pourtant privés de libertés publiques, apparaissent comme des havres de tranquillité individuelle en comparaison de la Birmanie. Il est effectivement difficile d'imaginer la pression permanente au quotidien de la lutte de l'armée contre les « destructeurs ». Quelques rares témoins étrangers et des exilés birmans ont pu rapporter des informations précises sur les mécanismes de contrôle et de répression de la population. Il est extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible, d'enquêter en Birmanie.

Il

Il y a quelques années, l'étranger en visite au Myanmar devait déposer son téléphone portable à la frontière, et découvrait à son arrivée des pancartes menaçantes rédigées exclusivement en anglais à son attention. Aujourd'hui, il fait l'objet de filatures constantes par des individus en civil. Il lui est quasiment impossible de téléphoner à l'étranger, à moins de passer par les lignes des grands hôtels de la capitale à un tarif prohibitif de plus de cinq dollars la minute. Peu de pays dans le monde pratiquent ce genre d'accueil. Les rares journalistes étrangers sont extrêmement surveillés en permanence par des agents du régime, et leurs informateurs risquent la prison ou la mort. Le recueil d'informations sur la réalité du pays reste donc très exceptionnel, et toute étude de terrain est proscrite. Pourquoi une telle fermeture de l'espace birman? Qu'a donc à cacher la junte militaire?

12

PREMIERE PARTIE

L'INSTAURATION

D'UNE STRATOCRATIE

EN BIRMANIE

L'armée birmane a justifié sa prise de contrôle de l'appareil d'Etat birman par les périls intérieurs et extérieurs qui menaçaient l'intégrité nationale. Les officiers supérieurs ont estimé que le système parlementaire était incapable d'empêcher le démantèlement de la Birmanie, et ont décidé d'exercer tous les pouvoirs depuis la fin des années 1950. Les justifications avancées à l'époque par les militaires pour s'emparer du pouvoir civil constituent le socle idéologique de la stratocratie birmane actuelle. Les faits d'armes perpétrés entre la Deuxième Guerre mondiale et le début des années 1960 ont inspiré les mythes de fondation du régime actuel. Ils permettent de présenter le soldat birman comme un héros et un démiurge, tant dans l'enseignement qu'à travers la propagande et les médias. Cette stature conférée par l'idéologie aux militaires justifie le rôle politique de l'armée, ainsi que sa mainmise sur l'Etat et l'économie. Les officiers supérieurs forment désormais une classe possédante, qui règne sans partage sur le pays, et s'isole de plus en plus de la société civile.

14

Chapitre 1 Les fondements idéologiques du régime militaire birman

Au début de l'année 1949, quelques mois à peine après l'indépendance, l'armée birmane, appelée Tatmadaw, s'est décomposée en raison de conflits internes entre deux tendances: les militaires dits de «gauche », c'est-à-dire des socialistes, des membres de l'Anti-Fascist People 's Freedom League (AFPFL, parti du Premier ministre U 3 Nu) et des anciens militaires projaponais, d'une part, et les militaires dits de « droite », à savoir les probritanniques, d'autre part. Ces derniers étaient essentiellement des Karen, qui, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, contrôlaient l'état-major, l'intendance et les services de renseignements. Ils avaient aussi le soutien de trois bataillons d'infanterie ethniques sur un total de sept bataillons. A l'époque, en raison des choix opérés pendant la période coloniale, la plupart des officiers appartenaient aux minorités ethniques: à la conférence des Con1n1anding Officers (CO) du 31 janvier 1949, 9 officiers sur 33 étaient Karen, 20 autres appartenaient à d'autres minorités ethniques, et les 4 seuls Birmans étaient de la tendance de droite. Pis, les agents des polices urbaine et rurale étaient presque tous des métis anglo-birmans ou angloindiens, des Gurkhas et des Karen 4. Le gouvernement birman avait été sauvé de l'insurrection communiste déclenchée en 1947 par une armée essentiellement composée de soldats issus des Ininorités ethniques. Elle était dirigée par des Karen, mais, dès 1948, ce gouvernement préparait
3

U (prononcer « ou ») est un titre de respect attribué aux hommes adultes
comme honorables.

considérés
4

CALLAHAN Mary P., Making Enemies, War and State Building in Burma. Cornell University Press, Ithaca and London, 2003, p. 119. 15

l'éviction de ceux-ci des postes de commandement S, pour les
remplacer par des Birmans. La position militaire du gouvernement était délicate, car il ne contrôlait pas l'armée, dirigée par des Karen conseillés par la British Services Mission (BSM). En outre, une grande partie de sa milice, People's Volunteer Organisation (PVO), s'était constituée en fraction appelée White Band, et avait rej oint les guérilleros communistes 6. Avant même l'indépendance, en août 1947, le gouvernement de l'AFPFL avait créé une force armée partisane, dépourvue de Karen de droite et de communistes, l'Union Military Police (UMP). Elle avait été formée à l'initiative du ministre de l'Intérieur et d'officiers de l'ancienne armée birmane projaponaise, tels le lieutenant-brigadier Shu Maung alias Ne Win (<< Soleil de gloire») et le lieutenant-colonel Aung Gyi 7 D'autres groupes paramilitaires progouvernementaux, dirigés par Aung Gyi, qui se déclarait de tendance socialiste, ont été créés à partir de mars 1948. En octobre 1948, forts de 13 000 hommes, ces groupes paramilitaires ont été unifiés sous le nom de Sitwundan 8. En août 1948 un groupe d'officiers de gauche a échoué dans sa tentative de coup d'Etat, mais le Premier ministre U Nu a autorisé ceux-ci à quitter leur unité avec environ deux cents soldats en armes 9. Puis les séparatistes des minorités ethniques karen et môn ont déclenché une nouvelle insurrection, opposée à la fois au gouvernement et à la guérilla communiste. En décembre 1948 et en janvier 1949, les Sitwundan ont perpétré des massacres de villageois karen, alors que presque toutes les grandes villes étaient contrôlées par les rebelles 10.Le pays était en proie à l'insécurité généralisée, la population étant victime à la fois des guéri llas, des milices et des bandits.

5 6

Id., p. 124. Id., p. 121. La fraction progouvemementalede la pva était appelée

Yellow Band. 7 Id., p. 122. 8 Id., p. 127. 9 Id., p. 130. 10 Id., p. 132. 16

En février 1949 le Premier ministre U Nu a remplacé le chef de l'armée, un Karen, par Ne Win, puis il a nommé celui-ci Supren1e Commander of All Defence Forces and Police Forces (ministre de la Défense et de l'Intérieur). Cette nomination d'un officier birman, connu pour son hostilité à la tendance probritannique de l'armée et pour son passé fasciste, a provoqué une vague de désertion dans l'armée: près de 12 000 militaires, dont 4 000 Karen, ont déserté; les Karen ont emporté la plupart des armes et des matériels de l'armée Il ; 5 des Il bataillons ont pris parti pour
les rebelles 12.

Outre les Sitwundan et les milices paramilitaires de la PVO (fraction Yellow Band) et des socialistes, le gouvernement birman n'avait plus qu'une armée sans équipement de 2 000 militaires à opposer à de puissantes guérillas, bien équipées et formées de combattants aguerris 13. Si les restes de l'armée birmane ont pu reprendre aux milices karen les villes d'Insein et de Toungoo, respectivement en mai 1949 et en mars 1950, il paraît incroyable que cette armée peu organisée, sans chaîne de commandement cohérente et souséquipée ait pu contenir les innombrables bandes de guérilleros et de bandits, puis contrôler un pays aussi vaste avec si peu d'effectifs. Pourtant, le mythe fondateur du régime militaire évoque le rôle décisif de l'armée birmane, dirigée par Ne Win, dans la lutte contre les mouvements séparatistes. En réalité, les rapports présentés aux conférences des CO de 1950, de 1951 et de 1952 faisaient état d'une situation catastrophique: l'armée avait peu de munitions, peu d'équipements de télécommunications et peu de blindés; la majorité des militaires n'avaient pas d'uniformes 14. Face à cette

Il 12

Id., p. 135.

BALL Desmond, Burma's Military Secrets, Signals Intelligence (SIGINT) from 1941 to Cyber Warfare, White Lotus, Bangkok, 1998, p.59. 13 CALLAHAN Mary P., opus cil., p. 114 ; SELTH Andrew, Burma's Armed Forces, Power without Glory, Eastbridge, Norwalk, 2002, p. Il.
14

CALLAHAN Mary P., opus cit., p. 152. 17

situation de pénurie, Ne Win a démissionné de son poste ministériel en septembre 1950, et a été remplacé par un civilIs. Constatant l'inefficacité de l'armée birmane, les dirigeants du parti socialiste et de l' AFPFL se sont appuyés sur un réseau de milices, dont le soutien leur était acquis grâce à des liens tissés durant la Deuxième Guerre mondiale avec des notables locaux. Ils ont aussi activé leur réseau associatif, constitué de syndicats paysans et de coopératives de consommateurs. En échange de leur participation à la lutte contre les insurgés, ils ont permis à ces différents acteurs d'obtenir des avantages en nature (terres, patentes commerciales, prêts financiers, etc.), ainsi que la tolérance des autorités quant aux opérations de contrebande 16. Ce sont ces milices, appelées pocket armies, formées au combat de guérilla et connaissant intimement le terrain, qui ont pu repousser les insurgés à la périphérie du pays. Puis le gouvernement a tenté de dissoudre les groupes paramilitaires. En 1955 il a intégré les Sitwundan dans l'armée, mais a créé l'année suivante une nouvelle milice, les Pyus awth is, qui s'est immédiatement illustrée par des crimes de masse commis dans les villages 17.Les partis de gouvernement continuaient à donner leur préférence à un réseau de milices locales pour refouler les guérillas communistes ou ethniques. C'est l'extension de la guerre civile chinoise au territoire birman qui a suscité l'intérêt du gouvernement birman pour son armée. En effet, de 1949 à 1952, 14 000 soldats du Kuomintang fuyant la Chine communiste se sont installés dans l'est de l'Etat Shan avec leurs familles. Ils ont bénéficié d'un pont aérien américain qui les ravitaillait en permanence. Le gouvernement birman, incapable de refouler cette armée professionnelle, bien équipée et entraînée, a craint une invasion des communistes chinois, comme en Corée, où ceux-ci étaient en train de soutenir les forces du parti communiste coréen contre une coalition

15
16

Id., p. 153.
Id., p. 141-143.
Id., p. 153.

17

18

internationale 18. La Chine communiste était alors devenue le plus grand danger potentiel pour le gouvernement birman 19. Le commandement de l'armée birmane et Ne Win ont accusé le ministère de la Guerre d'être à l'origine de l'échec des offensives de celle-ci contre les troupes du Kuomintang entre 1950 et 1953. Ils ont obtenu la création d'un Planning Committee, dirigé par Aung Gyi. Entre-temps, le lieutenant-colonel Maung Maung faisait circuler son mémoire sur les armées professionnelles du monde. Ne Win et Maung Maung voulaient obtenir le contrôle absolu de l'armée sur la conduite des opérations militaires, et Aung Gyi

réclamait 40 % du budget de l'Etat pour l'armée 20. Or le Premier ministre U Nu cherchait à éviter le conflit avec la Chine par des moyens diplomatiques, en intégrant notamlnent l'organisation des pays non alignés. Il n'a pas retenu les plans des militaires qu'il regardait comme inefficaces et dispendieux 21. En raison du rejet de leurs propositions d'armée nouvelle par le gouvernement civil en 1952, les militaires ont transformé l'organisme de programlnation militaire dirigé par Aung gyi en Directorate of Psychological Warfare (DPW), placé sous la direction du lieutenant-colonel Ba Than. Cet organisme a créé le Defence Services Historical Research Institute (DSHRI), et est devenu le fer de lance de l'idéologie militaire, multipliant les actions publiques et se dotant d'importants moyens de propagande (radio, spectacles, brochures, le journal
Myawaddy, etc.) 22.

En avril 1958, à la suite de la scission de l' AFPFL entre la fraction loyaliste « Clean» (appelée Drapeau jaune), soutenue par le Premier ministre U Nu, et la fraction socialiste «Stable» (appelée Drapeau rouge), les officiers se sont divisés entre les deux fractions. Le pays était au bord d'une nouvelle guerre civile entre ces deux groupes qui disposaient de milices armées. Les socialistes
18 19

Id., p. 155-156.

STEINBERG David B., « Defending Burma, Protecting Myanmar »,

The Irrawaddy Online, mai 2006. 20 CALLAHAN Mary P., opus cit., p. 159-162. 21 Ibid; STEINBERG David B., opus cit. 22 CALLAHAN Mary P., opus cit., p. 182-183. 19

avaient aussi obtenu le soutien de la police militaire et de la majorité des officiers à leur cause 23. Après que, en juillet 1958, U Nu a décidé la réduction de moitié des effectifs de la milice supplétive de l'armée, les Pyusawthis, et que, en septembre 1958, le ministre de l'Intérieur a placé la police militaire sous son autorité, des groupes de militaires ont préparé des projets de coups d'Etat. Le 26 septembre 1958 U Nu a dû céder le pouvoir à l'un de ces groupes d'officiers, mené par Aung Gyi, Maung Maung et Tin Pe 24. Le 28 octobre 1958 le Parlement a officiellement confié les pleins pouvoirs à Ne Win, désigné par le groupe factieux, pour former un gouvernement intériInaire, appelé « Caretaker Governement » 25, permettant ainsi au DPW d'appliquer ses théories sur le rôle de l'armée. Dès la réussite de ce coup d'Etat masqué, le DPW a durci son analyse de la situation birmane en critiquant directement le régime parlementaire: avant septembre 1958, le DPW incitait les officiers à faire appliquer la Constitution; après septembre 1958, il a préparé la modification de celle-ci, et a indiqué les méthodes permettant de soumettre l'opposition. Les 20 et 21 octobre 1958, lors d'une conférence militaire à Meiktila, le DPW a présenté un document intitulé « Some Reflections on Our Constitution », qui est devenu la référence doctrinale des officiers birmans jusqu'à nos jours. Ce document fait le constat que « le défaut majeur de la démocratie birmane réside dans le caractère déficient des masses ». Le DPW considère, dans ce même document, que le pouvoir politique s'exerce dans des conditions anormales, lorsque, notamment, il « autorise chaque adulte, citoyen égal aux autres et libre, à exprimer ses opinions et ses souhaits sur tous les sujets de la façon qui lui plaît» 26.Cette analyse fondée sur le postulat de
23

SEEKINGS Donald M., The Disorder in Order: The Army-State in Burma since 1962, White Lotus, Bangkok, 2002, p. 33. 24 CALLAHAN Mary P., opus cil., p. 186-188. U Nu l'a reconnu dans son autobiographie Saturday 's Son. 25Id., p. 191 ; SEEKINGS Donald M., opus cil., p. 33. 26CALLAHAN Mary P., opus cil., p. 189-190 (document consulté par cet auteur au DSHRI). 20

l'incapacité politique des citoyens birmans a justifié le rôle de l'armée dans la sphère politique et l'instauration d'un état d'urgence permanent. Elle a été développée dans l'ouvrage de Ba Than, directeur du DPW, The Roots of the Revolution, publié après le coup d'Etat de 1962 27. En application directe de ces analyses de la société politique birmane, les officiers ont occupé tous les postes de responsabilité de l'administration centrale à partir de décembre 1958 (94 officiers). Puis le gouvernement militaire a créé des Conseils de sécurité régionaux et les Associations nationales de solidarité (NSA), dont l'instauration visait à démanteler les réseaux de la fraction Clean de l'AFPFL, en particulier ceux des notables locaux et de leurs milices 28. Après la prise du pouvoir par l'armée en 1958, le DPW a lancé une grande campagne anticommuniste, appelée Dhammarantaya, (<< Les enseignements de Bouddha en danger»). Des centaines de personnes ont été arrêtées pour des raisons politiques, et internées sans jugement et pour plusieurs années dans un camp de détention spécial, que l'armée venait de faire construire dans les îles Coco. Une chasse aux sorcières a été lancée dans la presse; elle était d'une telle ampleur que l'ambassadeur de Grande-Bretagne a déclaré en 1960 : « La liberté de la presse a subi de dures restrictions,. même les critiques mineures du gouvernement sont sévèrement punies» 29. Paradoxalement, ce nouveau régime militaire a organisé des élections législatives en février 1960. En effet, le commandement de l'armée était persuadé que la population avait été convaincue par sa propagande et voterait massivement pour son allié politique, la fraction Stable de l' AFPFL. Or c'est la fraction Clean de l'AFPFL, transformée en Parti de l'Union, qui a obtenu la majorité des suffrages. U Nu est alors redevenu Premier ministre, et dès

27

28
29

Ibid. Id., p. 192 ; TAYLOR Robert Ho, The State in Burma, University of
1987, po 2670

Hawaii Press, Honolulu,

CALLAHAN Mary Po,opus cit., p. 194-195. 21

avril 1960, il a renvoyé les militaires de l'administration dans les
casernes 30.

Les puissances occidentales ont loué le rôle de Ne Win dans l'organisation des élections, et se sont félicitées du retour au pouvoir civil. La position officielle des généraux évoquait la préoccupation démocratique de l'armée birmane, en contradiction totale avec les documents du DPW et la politique de répression des opposants. En effet, l'objectif réel de l'armée était de consolider son pouvoir politique en organisant des élections démocratiques, comme en faisait état certains documents internes de l'armée. Lors de la conférence des CO de 1959, le rapport déplorait l'impopularité croissante de l'armée. En outre, les frictions augmentaient entre les officiers en poste dans les administrations centrales à Rangoon (staff officers) et ceux, plus jeunes, déployés dans les Etats de l'Union auprès des administrations militaires et civiles (field officers), qui craignaient de perdre des privilèges nouvellement acquis avec un retour d'U Nu au pouvoir. Cette explication a été fournie par Mary P. Callahan, en complément à d'autres hypothèses, comme celles formulées par Trevor Dupuy, qui met en avant la personnalité exceptionnelle d'U Nu, et celle de Hanna Willard, qui insiste sur le souci de l'armée de restaurer son image dégradée par sa brutalité à l'égard de la population urbaine 31. En tout état de cause, l'armée avait été trop loin dans sa conquête du pouvoir en 1958 pour admettre sa défaite. L'idée d'instaurer une stratocratie séduisait de plus en plus d'officiers, convaincus de l'incompétence dangereuse des civils dans la conduite des affaires nationales. Au lieu d'assurer la continuité, U Nu avait pris le contre-pied des politiques des militaires, car: - il avait noué une alliance avec la Chine communiste pour lancer une grande offensive armée contre le Kuolnintang en 19601961, alors que l'armée avait déclenché une vaste campagne
30 31

Id., p. 197. Id., p. 195 ; DUPUY Trevor, «Burma and its Army: Contrast in Motivations and Characteristics », Antioch Review, 1961, 20, n° 4, p. 428440 ; WILLARD Hanna, Re-Revving a Revolution, American Universities Field Staff Reports Service, Southeast Asia Series Il, 1963, n° 4. 22

anticommuniste en 1958, et que certains officiers, comme Maung Maung, étaient liés aux services secrets américains 32; - il avait entrepris des négociations avec les mouvements de guérilla ethniques sur la base de leurs projets fédéralistes en février 1962, alors que l'armée avait entrepris la création d'un Etat centralisé et hiérarchisé 33; - il avait commencé à rétablir les pouvoirs des princes shan et karenni, supprimés pour la plupart par les militaires, et il avait restauré les réseaux locaux de notables et de milices de l'exAFPFL Clean 34. Le déroulement du coup d'Etat de 1962 montre que l'armée n'attendait qu'un prétexte pour renverser le gouvernement civil. Au cours d'un « Séminaire sur les nationalités », que le gouvernement avait organisé avec les représentants des minorités ethniques, le commandement de l'armée a déclenché, le 2 mars 1962, une vaste opération militaire sur l'ensemble du territoire birman pour prendre le pouvoir. Il ne s'agissait pas d'un putsch isolé et improvisé comme en 1958 35. Après le coup d'Etat de 1962, la junte militaire s'est appliquée à détruire en profondeur le système politique démocratique, et s'est maintenue au pouvoir sans partage jusqu'à nos jours: - la Constitution de 1947 a été suspendue; elle a été de fait remplacée par celle de 1974 ; celle de 1974 a été abrogée en 1988, et depuis cette date, la Birmanie n'a plus de Constitution. Depuis 1993 la junte a réuni à plusieurs reprises une assemblée de représentants de la société civile, choisis en grande majorité par ses instances, pour faire adopter une nouvelle Constitution qui entérinerait le rôle politique central de l'armée dans une «démocratie disciplinée et épanouie ». Ce processus, appelé « Convention nationale» a été ajourné à plusieurs reprises, l'armée étant satisfaite du statu quo, jusqu'à l'adoption d'un projet par référendum en mai 2008 par un score stalinien de 92 0/0,après une

32

33 SEEKINGS Donald M., opus cit., p. 37. 34 TAYLOR Robert H., opus cit., p. 270. 35 CALLAHAN Mary P., opus cit., p. 203.

CALLAHANMary P., opus cit., p. 199.

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campagne unilatérale interdisant la contradiction et dans le chaos ayant suivi le passage du cyclone Nargis ; - le Parlement a été remplacé en 1962 par un « Conseil révolutionnaire », composé de 17 officiers et présidé par Ne Win; en 1971, il a été réduit à 15 membres, dont Il militaires 36. En 1988, ce conseil a été remplacé par le « State Law and Order Restoration Council (SLORC) » (Na Wa Ta en birman) composé d'une vingtaine de tTIembres, des militaires pour la plupart. Le SLORC a été renommé en State Peace and Development Council (SPDC) en 1997 pour améliorer l'image du régime à l'occasion de l'entrée de la Birmanie dans l'ASEAN. Le nombre des membres du SPDC varie constamment. Il est présidé depuis 1992 par le senior général Than Shwe, commandant en chef des services de Défense (armée, marine, aviation) ; le vice-président est le vicesenior général Maung Aye, chef de l'armée. Le troisième homme fort du SLORC/SPDC était le général Khin Nyunt, chef des services de renseignetTIent, soutenu par Ne Win, qui gouvernait dans les coulisses depuis 1988. Après l'assignation à résidence, puis le décès de Ne Win en 2002, Khin Nyunt a été évincé par ses deux rivaux en octobre 2004. - le Conseil des ministres a été maintenu, et a été occupé en majorité par des militaires de 1962 à nos jours; en août 2005 il était composé d'une quarantaine de ministres, dont une trentaine de militaires; il est présidé par Than Shwe, chef de l'Etat et ministre de la Défense; le Premier ministre était le général Soe Win, remplacé après son décès en octobre 2007 par le lieutenant-général Thein Sein; le ministre de l'Intérieur (Hon1e Affairs) est Ie major général Maung 00. Ce Conseil se réunit chaque tTIois avec des membres du SPDC 37. - le pouvoir central du SPDC est relayé dans les provinces par les Regional Commanders, gouverneurs et chefs tTIilitaires, véritables seigneurs de guerre dotés d'un pouvoir absolu. - le système judiciaire a été démantelé et remplacé par des Chief Courts contrôlées par l'armée. L'habeas corpus et les libertés
SEEKINGS Donald M., opus cil., p. 38-42. 37 Ba KYAW NEIN, « Understanding Burma's Generals », Mizzima, 26 janvier 2006. 24
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publiques ont été supprimés 38. La corruption et l'arbitraire sont les principales règles de fonctionnement de ce système. L'orientation politique de l'armée n'a changé qu'en apparence de 1962 à nos jours: l'objectif du commandement militaire est resté l'établissement d'une stratocratie. L'idéologie forgée par le régime en 1962, appelée « voie birmane vers le socialisme », visait à légitimer la mainmise de l'armée sur l'économie. Lors d'un entretien avec Mary P. Callahan en 1992, Tin Pe, officier supérieur chargé de l'agriculture au sein du Conseil révolutionnaire, a déclaré avoir été chargé par Ne Win de fournir une idéologie de gauche à la junte quelques jours après le coup d'Etatdu2mars 1962. En dépit de ses anciennes orientations fascistes et des campagnes de répression anticommuniste menées par l'armée entre 1958 et 1960, la junte militaire souhaitait appuyer son projet de stratocratie sur une idéologie à connotation socialiste. En effet, l'ancien fasciste Ne Win voulait éloigner la menace d'une intervention militaire de la Chine communiste, en créant un régime s'affichant comme socialiste et hostile à l'impérialisme américain. Tin Pe s'est alors rendu à la bibliothèque universitaire de Rangoon pour lire quelques livres sur le marxisme, idéologie qu'il méconnaissait et qu'il avait combattu violemment dans le précédent gouvernement militaire, auquel il avait participé avec Ne Win! 39 Deux mois après le coup d'Etat, le 30 avril 1962, le Conseil révolutionnaire a publié un document intitulé The Burmese Way to Socialisn1, inspiré par Tin Pe, qui a ensuite été surnommé le «Brigadier rouge ». Ce texte rejettait le parlementarisme et proposait la création d'un Etat « socialiste et démocratique », appuyé sur une économie centralisée contrôlée par l'armée 40. Un autre texte, un peu plus consistant et très touffu, mêlant marxisme et bouddhisme, intitulé The System of Correlation of Man and his

38 Id., p. 38. 39 CALLAHAN Mary P., opus cil., p. 258, note 258. Tin Pe a été exclu du Conseil révolutionnaire en 1970. 40 Ibid. ; SEEKINGS Donald M., opus cit., p. 43. 25

Environment, a été publié par la junte en 1963 pour servir de manuel idéologique destiné aux Birmans 41. Cependant, depuis 1988, la propagande du régime rejette le thème du socialisme, et met désormais directement en avant Tatmadaw, l'armée birmane, au lieu de l'Etat lui-même 42, avec des slogans comme celui-ci: « Le pouvoir de la Défense bénéficie 43. L'idéologie est désormais aussi au pouvoir politique» simplifiée et pourrait se résumer à la maxime suivante: « Ce qui est bon pour l'armée est bon pour le pays ».

41

42 SELTH Andrew, 43 The New Light against the danger people », Rangoon,

SEEKINGSDonald M., opus cil., p. 45.
opus cil., p. 88. of Myanmar Uoumal du SPDC), «Meeting: Guard posed by destructionists through united strengh of the 31 juillet 2005.

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Chapitre 2 La formation d'une classe régnante et possédante d'officiers

L'armée ne s'est pas contentée de s'emparer des leviers de contrôle du pouvoir d'Etat comme dans une dictature militaire classique, elle a aussi introduit les militaires dans l'administration publique, et a accaparé l'essentiel de l'économie birmane. Du coup d'Etat de 1962 à l'instauration du SLORC en 1988, elle a plongé la Birmanie dans l'isolement politique et économique. Ses ressources et ses armes provenaient principalement de l'intérieur du pays, mais celle-ci encourageait la contrebande massive de biens manufacturés, et tirait profit de l'exportation de la drogue. A partir de 1988, la situation catastrophique des finances de l'Etat birman et de son économie autarcique a incité la junte militaire à ouvrir l'économie du pays aux investissements étrangers. L'armée a aussi utilisé cette ouverture pour renforcer considérablement ses moyens techniques, afin de mater le soulèvement général de la population. Les circuits de ces rentrées d'argent frais ont été canalisés par les officiers supérieurs, devenus hommes d'affaires, pour certains richissimes. L'opération a été d'autant plus attrayante et facile qu'ils avaient acquis depuis longtemps la maîtrise des flux financiers, légaux et illégaux, du pays. Cette politique de prévarication a été institutionnalisée au fil des ans depuis les années 1950. En 1949 les officiers, confrontés à de graves problèmes d'approvisionnement, ont été contraints de recourir au marché noir pour nourrir leurs soldats. Certains officiers ont commencé à réfléchir sur la façon de réformer l'intendance. En 1951 Aung Gyi, un des officiers rénovateurs, a été nommé chef d'un nouveau service d'intendance de l'armée, le Defense Service Institute (DS!).

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