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La ligne bleue des Balkans

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384 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1996
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EAN13 : 9782296323902
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LA LIGNE BLEUE DES BALKANS
Témoignages d'observateurs
1875-1876

militaires

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4525-X

Jean PAILLER

LA LIGNE BLEUE DES BALKANS
Témoignages d'observateurs 1875-1876 militaires

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine, 55, rue Saint-Jacques Montréal(Qc) - CANADAH2Y lK9

Collection "Aujourd'hui l'Europe" dirigée par Catherine Durandin La fin de la guerre froide confronte les Européens à d'énormes mutations et ouvre des perspectives unitaires. Et pourtant de nouvelles frontières et fractures se dessinent. Les Européens vivent une compétition parfois hégémonique, parfois frustrante, pour accéder à un niveau de développement présupposé comme normal. La collection Aujourd'hui l'Europe a pour objectif de publier des textes de philosophie, histoire et sciences politiques qui s'interrogent sur les redéfinitions d'identité et de sécurité européennes, sur les traditions, sur les crises ... - Général Henri PARIS (CR), L'atome rouge, le nucléaire soviétique et russe, 1996. - Nicolas PELISSIER, Alice MARRIE, François DESPRES (dir.),A la recherche de la Roumanie contemporaine. Approches de la "transision", 1996. -Sous la direction du Général d'arme Jean COT (CR), Dernière guerre balkanique? Ex-yougoslavie: témoignages, analyses, propositions, 1996. -Stéphane CHAUVIER, Du droit d'être étranger, 1996

En mémoire des soldats des Nations tombés sur le sol de l'ex -Yougoslavie.

I 1875-1876 LA CRISE BALKANIQUE ET SES OBSERVATEURS EUROPÉENS

I

Raguse', 9 Décembre 1876 Mon Colonel, Quand je vous ai serré la main à Paris le 24 octobre, je ne m'imaginais certainement pas que six semaines après je serais à l'autre bout du monde. Vous ne me croiriez pas si je vous disais que j'ai été enchanté de la mission de confiance qui m'est échue, et certes ce n'est qu'après que j'en aurai fini avec les Turcs et les Monténégrins, quand je me retrouverai dans la capitale civilisée, que peut-être je me réjouirai, au souvenir, d'avoir vu un pays nouveau, et d'avoir été mêlé d'un peu près aux grosses questions du jour. Je vous fais grâce pour le moment du récit de mon odyssée, mais vous devez savoir que ma qualité de Français m'a valu les fonctions de secrétaire dans la Commission\ et vu l'activité avec laquelle nous avons tous tenu à produire quelque chose, je n'ai jamais eu un instant de loisir à vous consacrer. Je ne cherche donc pas à m'excuser si jusqu'ici je ne vous ai pas donné signe de vie. Si je le puis aujourd'hui c'est parce que nous avons complètement terminé notre travail et que MM. les chefs de mission à Constantinople, probablement gangrenés au contact des lenteurs et des incertitudes ottomanes, ne nous ont pas envoyé l'exeat que nous avons sollicité dès mercredi soir, pour partir cet aprèsmidi et regagner chacun nos pénates. Je ne sais ce qui peut les faire hésiter; nous avions à établir une ligne de démarcation entre deux armées en présence. Nous avons déterminé cette ligne, bien qu'il n'y ait plus de part et d'autre un soldat en position, et dans le cas où il surviendrait quelque complication, ce ne sont certes pas les cinq sabres des six commissaires européens qui pourraient faire respecter l'armistice. Ainsi mon intention est-elle, dans le cas où de Constantinople on nous répondrait d'attendre ici les événements, de télégraphier à Paris pour demander à m'en
*
Aujourd'hui Dubrovnik 9

aller; et je vous serais bien obligé de me donner un coup d'épaule, à l'occasion en disant quelques mots soit au cabinet du Ministre soit au général Gresley. Mais, au fait, à qui pourriez-vous vous adresser? J'ai lu ces jours-ci une dépêche télégraphique en date du 3, qui annonce la démission du ministère2, et comme aucune autre nouvelle ne m'est parvenue depuis, j'en suis à ignorer si le Général Berthaut est encore en place, si le Général Gresley n'a pas changé de situation. Je m'en rapporte tout à vous pour me tirer d'embarras le cas échéant. Comme d'habitude, je suis ici sans instruction, sans direction, et je dois m'en tenir à mon bon sens pour soupçonner la règle de conduite de la France au milieu de cet imbroglio... L'auteur de cette missive, Jules-Victor Lemoyne, est chef d'escadron d'Etat-major, et son destinataire est le lieutenant-colonel Vanson, chef du 20 bureau à l'Etat-major général du Ministère de la guerre, à Paris. Trois jours plus tard, de Riélina (Rosnie J, un autre officier français, le capitaine Louis de Torcy écrit ceci : Le Ministre sait, qu'aux termes des instructions remises par les ambassadeurs à Constantinople aux délégués militaires des six puissances garantes, la tâche de la commission ne devait pas être bornée à la réglementation de l'armistice en Serbie, mais comprenait aussi un essai de pacification des insurgés de Bosnie. La commission s'est préoccupée, avant même son entrée en Bosnie, de remplir cette seconde partie de sa tâche; ses intentions ont été, malheureusement, paralysées par l'attitude de la Sublime Porte et par celle du gouverneur général de Bosnie qui a refusé, de la manière la plus formelle, les sauf-conduits demandés par les consuls, au nom des ambassadeurs, pour deux des chefs insurgés avec qui elle avait pensé devoir se mettre en rapports. La commission ne s'est pas crue autorisée à s'avancer davantage sur ce terrain qui n'avait plus rien de militaire et elle s'est bornée à rendre compte du fait à Messieurs les Ambassadeurs, en sollicitant, pour chacun de ses membres, l'autorisation de regagner leur poste respectif.

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Le 3 décembre, le colonel Zélénoi; de l'Etat-major russe, télégraphiait au général Kemball, de l'armée britannique des Indes: Le commandant du corps serbe de la Morava nous fait savoir qu'à la date du 30 novembre le colonel Ramzi Bey, accompagné de 40 cavaliers réguliers et d'irréguliers, s'est présenté aux avant-postes serbes, en avant de Yankova Klissura, au moment où ils s'établissaient sur la ligne nouvelle déterminée par la commission et a signifié au commandant des avant-postes qu'il dirigerait une attaque contre ses troupes s'il n'avait, dans les 24 heures, évacué le territoire ottoman jusqu'à la frontière politique. La commission vous prie d'inviter le quartier général ottoman à donner les ordres les plus sévères pour empêcher le retour de semblables faits; elle se réserve, en outre, le cas échéant, de signaler aux ambassadeurs la conduite du colonel Rarnzi Bey et d'appeler leur attention sur sa responsabilité dans le cas où il surviendrait un conflit sur la ligne ou en dedans de la ligne. De plus, pour empêcher toute cause de difficultés ultérieures, la commission a décidé, à l'unanimité, par modification à la décision arbitrale du 27 novembre, d'établir sur ce point, en avant de la ligne des avant-postes serbes, une zone neutre d'une largeur moyenne de 4 kilomètres. Ainsi, voilà cent vingt ans, des officiers français, avec d'autres militaires appartenant à plusieurs nations européennes arpentaient les chemins de ce qui n'était pas encore l' ex- Yougoslavie, ni même la Yougoslavie;

travaillant ensemble à contrôler un armistice, ils ne
pouvaient qu'en constater la violation et rendre compte à une lointaine conférence d'ambassadeurs.. chargés par la communauté internationale d'entendre des insurgés bosniaques, ils en étaient empêchés par l' arrogance d'un simple préfet. Enfin, ils ne pouvaient se faire aucune illusion sur l'efficacité de leur rôle, et les intentions même de leur gouvernement leur semblaient vagues, le gouvernement luimême plus occupé de survie que de géopolitique. Cette description n'est pas sans rappeler une situation tragiquement contemporaine. Il faut toutefois rester prudent, car si l'on dit souvent que l'Histoire se répète, il est rare qu'elle le fasse avec une telle application, et fasse rejouer la 11

même partie sur le même terrain avec les mêmes acteurs qui commettent les mêmes fautes, à plus d'un siècle d'intervalle. Quelques explications s'imposent. Une caricature de « l'Illustration» posait la question suivante: «pourquoi élever un porc-épie? » La réponse était: «pour s'habituer à la Question d'Orient ». Il est entendu une fois pour toutes que le sujet est épineux, que l'affaire est complexe, et qu'entre le Danube et l'Adriatique une guerre permanente oppose des peuples ennemis depuis la nuit des temps, et dont rien ne saurait réconcilier les différences. Ce qui donne le droit, paraît-il, à n'importe qui d'aller y dire le droit. Il n'est pourtant pas interdit de chercher à comprendre et, faute de pouvoir enlever une à une les épines, à voir sur quelles lignes elles se dressent, et quelles agressions fait se hérisser «l'animal balkanique ». Faut-il remonter au quatorzième siècle et rappeler l'existence du grand royaume serbe de Dushan3? Faut-il remonter à la bataille de Kossovo4 où les peuples slaves du Sud, fédérés pour l'avantdernière fois, tentèrent de s'opposer à l'invasion ottomane? Ces souvenirs guerriers et splendides sont toujours dangereux à manier. Déformés par la perspective, ils alimentent des nationalismes anachroniques. On sait trop, en Europe de l'Ouest, l'effet qu'ont eu les nostalgies carolingiennes. On ne peut cependant se contenter d'expliquer l'histoire par les échos du temps, le chaos actuel par les oustachis et la dictature communiste, de se souvenir vaguement que l'assassin de François-Ferdinand et celui de Louis Barthou étaient l'un serbe l'autre croate, et de piétiner consciencieusement le fait yougoslave avec des préjugés et des attendrissements médiatiques. D'oublier, par exemple, que voici quarante ans Tito, avec Nehru, Nasser et Soekarno, avait rêvé de rompre, en ne s'alignant pas, la logique de la guerre froide, et que dans le discours au moins, il avait réussi. La crise de 1875-1876 n'explique pas tout, et les analogies relevées avec la situation actuelle peuvent être trompeuses. Au moins en s'y référant peut-on prendre un certain recul et avoir de cette crise une vision d'ensemble un peu plus large, et néanmoins assez précise. En 1875, la Serbie et le Monténégro sont des principautés autonomes, soumises à l'autorité de l'empire ottoman, auquel elles paient tribut. Elles n'ont point de personnalité 12

internationale, et les consuls de France à Belgrade et à Cettigné dépendent de l'Ambassade à Constantinople. La Bosnie (capitale Sarajevo), l'Herzégovine (capitale Mostar), comme la Bulgarie, sont des provinces turques, peuplées en grande partie de chrétiens, administrées par des fonctionnaires turcs musulmans, et par ceux des autochtones qui, au fil du temps, ont été islamisés. Le Sultan Abdul Aziz porte encore le titre de Calife et de Commandeur des Croyants. Assisté d'un théologien - le Cheikh ul Islam - il est le chef suprême, temporel et spirituel, de tout l'Islam sunnite. Son autorité s'étend, au Couchant, jusqu'aux confins du Maroc (où règne le Sultan alaouite, descendant direct de Mahomet) et au Levant jusqu'au bout de la
péninsule arabique et à la Mésopotamie -l'Irak actuel

-. Les

Lieux Saints des trois religions du Livre sont sous sa juridiction, et les Juifs et les Chrétiens de son Empire sont sous sa protection, moyennant le paiement d'un impôt particulier. Ils ne jouissent pas cependant des mêmes droits que les «hommes libres» musulmans qui ne les aiment guère. L'empire ottoman, qui s'est étendu jusqu'aux portes de Vienne au XVlIo siècle, est en voie de régression et d'affaiblissement. Il est au bord de la faillite économique. Six grandes puissances (la Russie, l'Autriche-Hongrie, l'Allemagne, l'Angleterre, la France et l'Italie) ont acquis par la guerre et les traités un droit de regard sur les populations chrétiennes de la Turquie d'Europe. L'administration turque est corrompue, inefficace et brutale. En 1875, des révoltes éclatent en Herzégovine et en Bosnie. Elles sont encouragées par la Russie, et jusqu'à un certain point par l'Autriche-Hongrie. Les troupes turques, mal commandées, et qui ne disposent d'aucune logistique, ne parviennent pas à rétablir l'ordre de façon durable, en particulier en Herzégovine, où l'insurrection est soutenue par le prince de Monténégro, qui ne cache pas l'ambition d'étendre son territoire. Au printemps de 1876, la Bulgarie à son tour entre en ébullition, à l'instigation des Russes. La révolte est matée avec une férocité incroyable, non par les troupes turques, mais par des supplétifs venus de partout dans l'Empire, et qui ne sont pas tous musulmans, les « bachi-bozouks ». Des incidents, peut-être fortuits, éclatent 13

à Salonique, où les consuls de France et d'Allemagne sont assassinés. La Turquie, insolvable et désormais réputée barbare, est au ban de l'Europe. C'est à ce moment que la Serbie et le Monténégro, sous le prétexte de venir en aide aux chrétiens de Bosnie et d'Herzégovine, déclarent la guerre à la Turquie. De nombreux volontaires russes rejoignent l'armée serbe. La campagne dure tout l'été, et s'achève par une défaite des Serbes. Ceux-ci font appel à la médiation des puissances pour obtenir la cessation des hostilités. Devant les tergiversations turques, et pour éviter l'effondrement complet de la Serbie, le Czar impose l'armistice par un ultimatum. Les commissions chargées de l'application de cet armistice avec les deux principautés sont composées d'officiers des six Puissances garantes": les attachés militaires des ambassades à Constantinople ou à Vienne, renforcés d'envoyés des états-majors généraux. Elles rendent compte de leur mission à la réunion des Ambassadeurs, à Constantinople. Une conférence internationale se tient dans la capitale ottomane pour organiser la paix sur la base de l'autonomie de la Bosnie, de l'Herzégovine et de la Bulgarie. Les Turcs refusent d'être ainsi dépouillés et humiliés, alors qu'ils n'ont pas été vaincus. En mai 1878 la guerre éclatera enfin entre eux et les Russes. Ceux-ci attaqueront sur deux fronts: dans les Balkans et en Asie mineure, et finiront par l'emporter. Après l'éphémère traité de San Stéfano, les négociations de paix, marquées par le désaccord entre Russes et Anglais, se termineront par le traité de Berlin, qui reconnaîtra l'autonomie (bientôt transformée en indépendance) de la Bulgarie, et donnera à la BosnieHerzégovine un statut étrange et qui ne pourra durer. Elle sera administrée par l'Autriche-Hongrie sous la suzeraineté virtuelle du Sultan au nom de qui se dira toujours la prière du vendredi dans les mosquées. L'échec de ce statut conduira la double monarchie à occuper la double province, et le rejet du principe de cette occupation par la population, entretenu par la volonté d'expansion de l'état serbe, sera la cause de l'attentat de Sarajevo. L'emploi par les occupants de fonctionnaires croates - pour des raisons linguistiques *
Cf. annexe 1 14

creusera entre serbes et croates un fossé qui a son origine moins dans une différence « ethnique» inexistante entre les deux peuples slaves du Sud que dans la différence culturelle introduite par la séparation des églises catholique et orthodoxe, et dans l'expérience de deux administrations étrangères différentes. Tout l'intérêt de la crise de 1875-1876 vient de ce qu'elle est à l'origine du «mauvais» statut de la Bosnie et d'Herzégovine, qu'elle a été mal gérée par les Puissances garantes, qu'elle a révélé les ambitions territoriales de la Serbie et du Monténégro, qu'un discours de «croisade» orthodoxe s'y est affronté à un discours de «jihad» islamique, qu'elle a donné lieu à des actes particulièrement cruels et barbares. Sur fond de dislocation d'un état autoritaire, elle a surtout révélé les intérêts contradictoires des grandes puissances et leur impuissance à imposer des solutions qui ne répondent pas aux aspirations de la population concernée. De là viennent les résonances tristement familières des rapports des observateurs militaires français qui, à cette époque et aussi près du terrain que possible, éprouvaient - et dénonçaient - la menace d'un affrontement qui ne se limiterait pas aux Balkans.

2 Pour comprendre l'ampleur de cette menace, il convient de préciser les enjeux de la crise qui s'ouvre en 1875, et les intérêts des puissances concernées. Le conflit semble avoir pour but de libérer, de l'occupation turque musulmane, les populations balkaniques chrétiennes. C'est-à-dire quatre grands ensembles culturels: les grecs orthodoxes, les bulgares orthodoxes de rite grec mais séparés du patriarcat de Constantinople, les slaves du Sud orthodoxes de rite slavon ou catholiques, enfin les roumains orthodoxes. 11 va sans dire qu'aucun de ces ensembles ne recouvre une réalité géographique définie, cette région d'Europe ayant été le théâtre d'innombrables migrations et de déplacements de populations, et qu'ils coexistent avec de nombreuses minorités, comme les albanais musulmans, les tziganes, etc... 15

Le reflux de la puissance ottomane a commencé depuis longtemps. Enfait, depuis l'abandon du siège de Vienne en 1683, dû à l'intervention du polonais Sobieski. Tout cela est bien connu, et parfois oublié. La Grèce a obtenu son indépendance en 1830, grâce à l'intervention des puissances européennes. Elle est un petit royaume mal gouverné sous l'autorité d'un roi danois, privé des terres les plus riches de ce qu'on pourrait appeler son domaine naturel encore englobé dans la Roumélie, ou Turquie d'Europe. La Roumanie est une principauté vassale de la Porte, réunie depuis 1866 sous un prince allemand (HohenzollernSigmaringen, lointain cousin du Hohenzollern de Prusse). La Serbie et le Monténégro ont à peu près le même statut, depuis 1856 et 1862. La première a pour prince Milan Obrenovich, le second Nicolas Petrovich Niegosch. Ce dernier est, de tous les petits souverains balkaniques, le seul qui ait une légitimité historique, puisqu'il est issu d'une longue lignée de princes-évêques, laïcisée depuis deux générations seulement. Obrenovich est le fils d'un aventurier, comme son rival Karageorgevich est le petit-fils d'un marchand de cochons. Le Hohenzollern et le Glücksbourg ont été imposés par l'Europe et leur trône est le résultat d'un marchandage entre les nations. La Bulgarie, la Bosnie, l' Herzégovine, et la Roumélie, sont des provinces, ou des groupes de provinces (vilayet)* administrées directement par les Turcs. On y dit le vendredi la prière au nom du Calife, les seuls musulmans accèdent à la propriété foncière et les fonctionnaires ottomans prélèvent autant d'impôts qu'ils le peuvent. Le schéma est très sensiblement celui de toutes les colonisations. Et pour cause, puisqu'elles procèdent toutes dans leur esprit de la méthode romaine. Les pays Croates et Slovènes appartiennent à l'empire austro-hongrois. Au souci de s'affranchir de la tutelle étrangère et d'une oppression administrative à laquelle la différence religieuse apporte un prétexte, commun à tous les peuples sous administration turque, s'ajoutent les motivations personnelles des jeunes états: La Roumanie, la Serbie et le Monténégro veulent accéder à la pleine indépendance, comme la
Les Français connaissent * encore en usage au Maghreb. mieux le mot sous la forme "wilaya"

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Bulgarie, dont l'unité culturelle et historique est incontestable. Le Monténégro, à l'étroit dans ses montagnes, cherche à accéder plus largement à la mer et annexerait volontiers l'Herzégovine. En Serbie, le sentiment national est soutenu par l'action de Vouk Karadzich, auteur de poèmes patriotiques et qui" surtout, a jeté les bases d'un langage unifié, le «serbo-croate », qui s'écrit indifféremment dans l'alphabet latin et dans l'alphabet cyrillique.. on rêve volontiers de reconstituer la « Grande Serbie» du XIa siècle, qui couvrait presque tout l'ouest de la péninsule balkanique, et de refaire avec la Bosnie l'unité perdue après la bataille de Kossovo. En Slovénie et en Croatie, comme dans tous les autres pays de l'empire des Habsbourg, naît un nationalisme un peu plus moderne: l'idée de fédérer tous les slaves du sud. C'est là qu'apparaît pour la première fois le terme
« YOUGOSLAVE », sous la plume de l'évêque catholique Strossmayer. LES PAYS SLA YES DU SUD EN 1875

EMPIRE AUSTRO-HONGROIS -.....

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17

La tutelle des Puissances est le résultat du Traité de Paris, qui a mis fin en 1856 à la guerre de Crimée. Russes, Allemands, Austro-hongrois, Anglais, Français et Italiens sont solidairement garants, à la fois de l'indépendance et de l'intégrité de l'empire ottoman, et des «droits et immunités» de la principauté de Serbie. Mais l'efficacité de cette garantie dépend évidemment de l'entente entre les six états, et d'une volonté politique commune qui n'existe pas. Chacune des six Puissances a un intérêt différent des autres: L'Italie ne saurait peser d'un grands poids. Nouvelle venue sur la scène internationale, la consolidation de son unité passe par la reconnaissance de son statut de grande puissance, héritière de Venise dans l'Adriatique, et par la conception d'un destin historique qui assure définitivement le pouvoir de cette petite dynastie turinoise qui a chassé de la péninsule les Habsbourg et les Bourbons, et de ses Etats le Pape. La Russie, en pleine mutation, hésite entre l'héritage nordique de Pierre le Grand et l'héritage byzantin des premiers tsars de Moscou. Alexandre II tient à effacer l'humiliation du traité de Paris, par lequel les Français, les Anglais, les Piémontais, alliés aux Turcs, ont chassé son pays de la Méditerranée. Une guerre contre la Turquie pourrait constituer un terrain d'essais pour la nouvelle armée russe en voie de création, sans présenter de risque excessif, si la Turquie ne se crée pas d'alliés. En outre elle servirait d'exutoire au nationalisme et de prétexte à la répression de l'opposition. L'Autriche-Hongrie est affaiblie depuis Sadowa et amoindrie par l'accession de l'Allemagne au rang impérial. La double monarchie doit trouver un nouvel équilibre et maîtriser les tendances séparatistes des minorités. Elle ne peut accepter ni la présence des Russes ni la constitution d'un grand état yougoslave, sans risquer la sécession de ses provinces slaves (Croatie, Slovénie, Dalmatie...) et la perte du contrôle de la navigation sur le Danube. Elle ne peut donc avoir qu'une politique dans les Balkans: s'opposer à celle de la Russie, mais elle ne peut le faire qu'en entrant dans son jeu,. c'est ainsi qu'elle va être entraînée, presque malgré elle, dans l'aventure bosniaque. 18

L'Angleterre a deux politiques: préserver les Indes et maintenir l'équilibre européen. La première l'oblige à soutenir les Turcs, la seconde à soutenir les Russes. Elle traverse une grave crise économique et sociale et son armée n'est pas en état de soutenir un conflit terrestre, on peut donc prévoir que son intervention ne dépassera le stade des déclarations, des démonstrations et des combinaisons diplomatiques. La France n'a pas de politique du tout dans les Balkans. Son dessein colonial se limite encore à l'Algérie. En devenant, lentement, républicaine et laïque, elle perd son attachement aux chrétiens du Levant et aux Lieux Saints, pour lesquels Napoléon III avait déclenché la guerre de Crimée. Après avoir subi la défaite de Sedan et le traumatisme de la Commune de Paris et de sa répression, elle paie ses dettes, installe sa République et ne pense qu'à la revanche. La grande habileté de l'Allemagne sera de n'apparaître jamais en première ligne, de sembler s'abstenir tout en faisant agir les autres à sa place, et, ayant provoqué en 1873 l'alliance des Trois Empereurs5, engager l'Autriche et la Russie dans ce conflit naissant. Il est facile aujourd'hui d'interpréter l'intention de Bismarck: pousser la Russie vers Byzance, c'est l'empêcher de consolider son implantation sur les rivages baltiques, de devenir une grande puissance européenne, d'équilibrer à l'Est le continent et, en s'alliant à la France, de prendre en tenaille le jeune empire allemand. Pousser l'Autriche vers le Sud, c'est paraître lui donner des compensations, tout en accroissant les tensions internes de cette double monarchie impossible à gérer.. c'est à terme provoquer son éclatement et assurer définitivement l'hégémonie berlinoise sur le monde germanique. C'est enfin, en satellisant cette Autriche-Hongrie éclatée et les jeunes pays danubiens, s'assurer la maîtrise du commerce jusqu'à la Mer Noire et une ouverture vers l'Orient. Face à ces manœuvres, l'attitude de la Turquie surprendra parfois. Mais la guerre, même perdue - et on serait tenté de dire, surtout perdue - peut permettre de profondes réformes. Tant que le vieux sultan Abdul Aziz gouvernera avec son divan de vizirs octogénaires, rien ne sera possible. Les réformes sont souhaitées à la fois par les 19

intellectuels musulmans, qui répudient la corruption de ce régime finissant, et par les progressistes formés en Europe ou frottés d'européanité, qui ont à la fois un peu plus de goût pour l'efficacité et une haine de l'Europe qui ne se fonde plus sur l'idolâtrie supposée des giaours', mais sur l'arrogance des banquiers de Vienne, Paris ou Londres, qui contrôlent, exploitent, et méprisent les Turcs. La guerre seule, d'ailleurs inévitable, pourrait, en permettant l'alliance de Hussein Avni et de Midhat Pacha, et la déchéance d'Abdul Aziz, provoquer le redressement de la Turquie. Voici, peinte à grands traits, la situation en 1875. La guerre, voulue par l'Allemagne, voulue par la Russie, voulue par les Principautés, acceptée d'avance par la Turquie, envisagée par l'Autriche avec fatalisme, par l'Angleterre avec perplexité, par la France avec une vague inquiétude, ne peut tarder à éclater. La Russie la prépare avec une minutie extrême. En 1871, le général1gnatieff, ambassadeur du Tsar à Constantinople obtient l'accord du Sultan au regroupement des évêchés de Bulgarie et de deux évêchés de l'ancienne Serbie sous l'exarchat de l'archevêque de Sofia, les détachant ainsi du patriarcat de Constantinople. Le nouvel exarchat, dans des pays où la hiérarchie religieuse est nécessairement très proche de la hiérarchie politique, préfigure dans l'esprit des Russes une grande Bulgarie avec qui ils auront des liens privilégiés. Il n'est aucunement question, en revanche, de rassembler les « Slaves du Sud », car Vienne et Budapest ne sont pas près de tolérer un grand état slave sur la frontière du Sud.. les Russes soutiennent d'ailleurs les ambitions du prince de Monténégro, qu'ils jugent capable de faire contrepoids à l'ambition des Serbes, et qui peut leur assurer une escale sûre dans l'Adriatique, si on satisfait ses prétentions - somme toute assez modestes -. Ce dessein étant maintenant assez clair, il s'agit d'obtenir que le Turc fasse figure d'agresseur, et que les autres puissances - ou plus exactement l'Angleterre, la France et l' ltalie- n'aient pas d'autre issue que de rester neutres. La rébellion des populations chrétiennes et la répression qui s'en suivra fatalement vont d'abord créer un climat favorable. Ensuite, l'entrée en guerre des Principautés contre
*
Infidèles

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la Turquie ne peut qu'user les forces de l'Empire et, qu'il faille repousser d'Europe une Turquie victorieuse, ou achever le démantèlement d'une Turquie vaincue, la Russie est certaine de pouvoir employer sa force à la destruction programmée de l'empire ottoman. On le voit, les droits des peuples yougoslaves sont bien loin de ces préoccupations. Ce n'est pas d'eux qu'il s'agit, mais d'un nouvel ordre européen qui se constitue suivant les desseins de l'Allemagne, et c'est ce que sentent confusément les observateurs militaires, et particulièrement les attachés militaires français qui, comme leurs camarades des garnisons de l'Est, ont les yeux fixés sur une ligne bleue - celle des Balkans.

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L'existence des attachés militaires est un tissu de contradictions. Orphelins de la hiérarchie, éloignés de la troupe comme des bureaux, privés des rites quotidiens qui cimentent la cohésion de l'armée, ils semblent n'avoir plus de militaire que le nom, et jamais pourtant la chose militaire n'est absente de leur esprit, peut-être plus tendu vers son unique objet qu'il ne pourrait l'être au milieu des soucis de garnison. Ils accomplissent leur mission de renseignement de la façon la plus ouverte et la plus naturelle, mieux protégés par les broderies et les aiguillettes de leur uniforme que par le plus terne des manteaux couleur de muraille. Attachés, enfin à une ambassade, ils n'ont jamais que des rapports ambigus avec les diplomates dont ils ne parlent pas le langage, et qui ont parfois du mal à prendre au sérieux leurs rapports. Pour le public, l'attaché étranger est une sorte d'espion, l'attaché national un figurant. L'espion est souvent maladroit, à la merci d'un chantage ou d'une femme de ménage, comme le Schwarzkoppen de l'affaire Dreyfus, et lorsqu'il se fait prendre, on l'expulse poliment en espérant que son successeur ne sera pas plus habile. Le figurant plante son uniforme dans les réceptions, fronce le sourcil 21

d'un air grave et mystérieux, et glane, entre deux petits fours, des informations inutiles dont il emplit ses rapports, à moins qu'à l'image du colonel Grondin de Roger Peyrefitte' il ne rétribue des deniers de l'Etat des «agents» recrutés dans de mauvais lieux. La vérité est, comme souvent, à mi-chemin. Représentant de l'armée de son pays, il a, indéniablement, une fonction de parade. Agent de l'Etat-major, il est évidemment chargé de le renseigner sur tout ce qui touche au fonctionnement de l'appareil militaire, les menaces possibles comme les améliorations éventuelles. Surtout, il assure la liaison entre deux systèmes dont le point commun est leur finalité: l'ultime recours des Etats pour faire valoir leur droit ou triompher leur ambition. A ce titre, il gère des échanges d'informations et peut être amené à se comporter, officiellement ou non, en véritable conseiller technique. Dans l'intérêt même de sa mission, il entretiendra de bonnes relations avec les militaires du pays d'accueil qui, parfois, l'adopteront comme un des leurs. Avec eux, il devra faire échange de confiance, donner souvent son amitié sans jamais se livrer, être à la fois particulièrement discret et totalement sincère. Il a des contacts, des informateurs, exceptionnellement des agents secrets: par nature il se méfie de ceux dont on obtient l'information par la violence ou la corruption, et ne les aime guère. Ces officiers n'ont pas été spécialement préparés à leur envoi à l'étranger.. ils ne sont point spécialement polyglottes. La plupart ont d'assez bonnes connaissances de l'allemand. Ils savent un peu d'italien, peu d'anglais. Rien de plus. C'est là une faiblesse dont ils sont conscients. A son arrivée à Constantinople, le capitaine de Torcy écrit: Monsieur l'Ambassadeur7 ne m'a pas dissimulé qu'il voyait à ma mission de très grandes difficultés résultant de mon ignorance de la langue turque; cette étude doit être et sera en effet le point de départ de mes travaux, je crois être toutefois fondé à penser, d'après la courte expérience que j'ai faite l'année dernière dans mon excursion en Bulgarie, que le temps consacré à cet apprentissage indispensable ne
*
Dans son roman "Les Ambassades ".

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sera pas entièrement perdu pour les choses militaires, et que je ne laisserai pas de rencontrer, parmi les officiers ottomans familiarisés avec le français et l'allemand un concours qui me permettra de compléter quelques-unes des observations que j'aurai pu recueillir par moi-même. Quant au colonel Gaillard, attaché militaire à SaintPétersbourg, il adresse au Ministre une véritable lettre de remontrances, sur le peu d'effort qui est fait dans l'armée française pour l'enseignement du russe: 21 janvier 1875 Votre Excellence a bien voulu me faire connaître qu'Elle serait disposée à désigner, pour m'être adjoint, un officier que je pourrais lui présenter, comme joignant la connaissance du russe aux qualités générales et spéciales qu'exige cet emploi. Je suis en mesure de répondre immédiatement sur le premier point, et il pourra n'être pas sans utilité que je profite de l'occasion qui se présente ainsi, pour signaler à votre attention, une situation qui est certainement loin de répondre à vos intentions. On pouvait croire, il y a un an, que l'étude du russe allait prendre quelque faveur dans l'armée française et donner des résultats. Mais, d'après des renseignements recueillis aux meilleures sources, et particulièrement, dans une circonstance où une conférence spéciale avait dû réunir les officiers qui se sont le plus occupés de cette étude, l'état des choses serait aujourd'hui le suivant: Dix élèves se sont présentés au cours de russe, qui a été ouvert à la réunion des officiers, en 1873. Aucun d'eux ne suit le cours cette année, et celui-ci n'a que trois élèves. L'armée française serait donc, sous ce rapport, dans une situation d'infériorité tout à fait marquée. J'ai, en effet, rencontré des officiers de tous les autres pays de l'Europe, parlant très bien le russe. Il est vrai que tous avaient reçu des encouragements plus ou moins importants. Deux officiers élèves de l'école de la guerre de Berlin ont obtenu ainsi de venir l'été dernier, visiter la Russie et même le Caucase. La Suède et la Turquie envoient même des officiers qui consacrent d'abord deux années à l'étude de la langue. On 23

comprend que, pour ces pays limitrophes, le but à atteindre ait une importance particulière; mais il est venu aussi, à 5tPétersbourg, des officiers italiens qui n'étaient pas inférieurs aux autres. J'ai, mainte fois, signalé l'importance qu'on attache, en Russie, à l'étude de l'étranger, et j'ai mentionné, en particulier, les voyages à travers l'Europe que font, tous les ans, les premiers élèves sortant des trois académies militaires. D'après ce que j'ai recueilli ici - à la Réunion des officiers et ailleurs - une semblable perspective serait considérée comme un encouragement décisif, et des officiers paraissant très modérés expriment la conviction que le bon vouloir du premier moment aurait produit des résultats certains, s'il avait été soutenu par quelques facilités, dans le temps des études, et par quelque bon espoir, pour le moment où le travail aurait pu obtenir sa récompense. Dans l'état actuel des choses, je ne saurais désigner aucun officier de qui il me fût permis d'attendre un concours de traduction quelque peu efficace, dans le cas où il me serait adjoint. S'ils ne sont donc pas choisis pour leurs connaissances linguistiques, les attachés militaires ont au moins en commun une certaine facilité de dialogue avec l'étranger. Le colonel Gaillard est accueilli par le grand-duc Nicolas «comme un officier de son état-major» et recueille familièrement les confidences du chef d'Etat-major de la Garde prussienne sur les faiblesses logistiques de l'armée russe. Le capitaine de Torcy, qui évoque l'amitié de plusieurs généraux turcs, est traité en camarade par l'attaché autrichien, et sur un pied de presque intimité, compte tenu de la différence de rang ou d'âge, aussi bien par le général Ignatieff, le formidable ambassadeur russe, que par Sir Arnold Kemball, l'attaché britannique. Cette faculté d'adaptation est probablement la clef du succès de certains attachés, et son insuffisance la faiblesse des autres. Pour le reste, les attachés militaires français des années 1870 sont le plus souvent recrutés dans le prestigieux corps d'Etat-major, où l'on choisit de faire carrière, si l'on est assez bien noté, dès la sortie de Saint-Cyr ou de Polytechnique. Ils sont donc, ,à vingt-cinq ans, les plus brillants lieutenants de leur génération, au terme d'un cursus qui associe les mathématiques, les langues, l'histoire, aux 24

disciplines purement militaires. A quarante ans, le caractère de l'homme ayant pris le pas sur le mérite de l'élève, les meilleurs d'entre eux restent les meilleurs, les autres sombrent dans la routine. Leur mission à l'étranger terminée, ils rentreront dans le rang et graviront les degrés de la hiérarchie dans les états-majors de province et à Paris. Un petit nombre repartira en poste extérieur. Très peu d'entre eux se spécialiseront dans le renseignement militaire et

serviront au « 2 0 Bureau ».
Ils ne sont pas tous aristocrates par le sang, tant s'en faut. Et s'il est un peu tôt, en 1875, pour qu'on puisse les penser tous républicains, et un peu tard pour qu'ils soient nombreux à être royalistes, on ne peut sérieusement les imaginer bonapartistes, alors qu'ils ont tous payé d'une blessure ou de quelques semaines de captivité l'effondrement du Second Empire. En fait la politique n'est pas leur affaire: leur affaire, c'est de contribuer au redressement militaire de la France après la défaite. C'est de faire oublier Bazaine et l'armée de courtisans de Napoléon 111. Tous différents, ils se ressemblent seulement par le patriotisme et le professionnalisme. Notre petit groupe d'observateurs de la crise balkanique de 1875-1876 est une remarquable représentation de cette diversité sociale et personnelle. Voyons, de capitale en capitale, qui ils sont et comment ils observent:

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De tous ces personnages, le plus surprenant est sans doute le commandant Brunet, qui pendant plusieurs mois assure l'intérim du poste de Vienne, et rédige des études extrêmement détaillées sur les travaux des Autrichiens en matière d'armement, concernant en particulier les canons en alliage bronze-acier. Né à Belfort en 1838, de condition modeste, il entre à Polytechnique en 1857, en sort dans l'Artillerie, trop médiocrement classé pour choisir le Corps d'Etat-major. Il participe à la campagne du Mexique avec le régiment d'artillerie monté de la Garde Impériale. Rien, 25

jusque là, que de très banal. Mais, le 7 septembre 1866, il s'embarque pour le Japon, avec un petit groupe d'instructeurs, pour participer aux réformes du gouvernement shogounal. Il s'enthousiasme et se range, avec quelques camarades, sous la bannière des rebelles à l'empereur Meiji. Il participe même à la fondation d'une éphémère république dans l'île d'Hokkaïdo. L'expérience terminée8, les Japonais le renvoient poliment en France, où il est, on l'imagine, fort mal reçu. Après quelques mois de mise à pied, il est cependant réintégré, et, après les campagnes de 1870 et 1871, il est pris comme officier d'ordonnance par le ministre de la Guerre. C'est à ce poste qu'il devra, sans nul doute, le second souffle de sa carrière, qui le conduit à Vienne, comme attaché intérimaire puis attaché adjoint. En 1876, il est marié depuis six ans, et officier de la Légion d'Honneur. Après avoir assisté aux manœuvres d'automne en Hongrie, il écrit, le 21 octobre 1875 : Ce qu'on a réalisé ici depuis six mois me confirme, comme l'indiquaient mes récents rapports, que certainement l'Autriche-Hongrie aura en 1878 une artillerie de campagne excellente et un très intéressant commencement de grosse artillerie. Si on joint à ce fait important la probabilité de fusion complète à même date des éléments militaires trans- et cis-Ieithans, on voit que l'armée austro-hongroise sera dans deux ans en effet une force avec laquelle il faudra compter. Son chef, le lieutenant-colonel Corbin, semble être, tout au contraire, l'archétype de l'officier d'Etat-major. Leurs rapports, d'ailleurs, semblent n'avoir été rien moins que chaleureux. Fils de notaire, Charles-Emile Corbin naît à Paris en 1831 et sort en 1853 major de Polytechnique. Il obtient les meilleures notes en artillerie et fortifications (20/20) équitation, géodésie et dessin de paysage (19/20) Sa plus mauvaise, JO/20... en langue allemande. Il est également le premier de sa promotion de l'école d'application d'Etat-major, noté « excellent officier sous

tous les rapports », et remarqué par sa tenue « très belle et
très soignée ». Le général Foltz, commandant de l'Ecole, sera son témoin lors de son mariage en 1861. Il participe aux opérations de Crimée et à la campagne d'Italie à l'Etat26

major du 4° Corps. De 1860 à 1869 il est l'aide de camp du maréchal Niel. En 1869 on l'envoie en mission à l'ambassade de France à Londres. Affecté à l'Etat-major de l'Armée du Rhin, il est blessé le 6 août 1870 au combat de Froeschwiller. Fait prisonnier à Sedan, il rentre de captivité en mars 71, retrouve des postes d'état-major et, à partir de mars 1872, il est mis à la disposition de la commission de la réorganisation de l'armée. Attaché militaire à Vienne à partir de juillet 1875, il s'attache surtout aux travaux de réorganisation de l'armée austro-hongroise et en particulier de son corps d'état-major, ceci dans le prolongement direct de ses fonctions à Paris. Voici ses premières impressions d'Autriche: 5 août 1875 (D) L'Empereur qui a bien voulu s'entretenir avec moi pendant près d'une demi-heure, m'a fait au sujet de notre armée plusieurs questions qui prouvent à quel point notre réorganisation lui est familière et l'intéresse; il m'a demandé où en était la réorganisation du Corps d'Etat-major et quelles étaient les lois militaires encore en cours de préparation; il m'a dit qu'il savait à quel point le goût de travail avait gagné tous nos officiers; il m'a parlé de la reconstitution de notre matériel et ne m'a pas caché son étonnement de la rapidité avec laquelle ce matériel avait été reconstitué: «mais, m' a-til dit, l'argent ne vous manque pas, et votre Chambre vote sans hésiter tout ce que demande le Ministre, plus même que le Ministre ne demande (Je suppose que l'Empereur faisait allusion aux batteries d'artillerie dont l'assemblée a voté la création dans chaque corps d'armée en excédent sur le nombre demandé par le ministre de la guerre JO) «Quelle riche nation que la France! a-t-il repris. Alors que tous les Etats de l'Europe, notamment l'Autriche et l'Allemagne, souffrent d'une crise à la fois financière, commerciale et industrielle, alors que le contrecoup de cette crise se fait sentir jusqu'aux Etats-Unis, la France seule échappe à cette influence qui est impuissante à l'atteindre, et elle ne semble même pas se douter des épreuves que nous traversons. Quelle richesse que celle de la France! » C'est là, en effet, autant qu'il m'a déjà semblé, la grande préoccupation de l'Empereur et des hauts fonctionnaires de 27

son entourage. L'Autriche-Hongrie est pauvre; ce n'est qu'à force d'économies et d'expédients que l'on parvient à entretenir sur le pied de paix avec un budget restreint un effectif relativement élevé; et ils se rendent compte à quel point ce manque d'argent est un obstacle sérieux à la complète réorganisation de leur armée. Vienne, le 23 octobre 1875 (0) La physionomie générale de l'armée est sévère, je dirai même un peu triste. Tout y est tourné vers un but pratique, rien n'y est satisfait au luxe. A part les musiques d'infanterie qui sont excellentes, mais dont l'entretien est fort peu dispendieux, grâce à la faculté qui leur est donnée d'aller jouer en uniforme dans les bier-halle et les restaurations de tout genre qui abondent à Vienne et dans les grandes villes, les corps de troupes ne contiennent pas un élément inutile; les cadres sont réduits au strict nécessaire. Les escadrons et les batteries défilent avec un seul trompette, sans que personne en soit choqué. Les uniformes sont simples, mais commodes. Le harnachement de la cavalerie est le même pour tous, depuis l'Empereur jusqu'au lieutenant en second, très modeste, mais très pratique. Les soldats ont peu d'argent à leur disposition; aussi la manœuvre finie, on ne les voit guère se répandre aux environs en quête de distractions. La ville de Bruck n'a rien qui évoque l'idée de la proximité d'un camp. On y chercherait en vain un cabaret ou autre établissement similaire. La rencontre d'un soldat ivre y est chose inconnue. Les officiers eux-mêmes y viennent peu, n'ayant aucun délassement à y rencontrer et ne disposant au reste que de rares instants de loisir. La vie de l'officier austro-hongrois est en effet une des plus chargées et des plus pénibles qui puissent se rencontrer. A chaque grade revient sa tâche et sa responsabilité; le lieutenant-colonel lui-même exerce les fonctions de chef de corps ou de major et occupe un emploi nettement défini. Les cadres sont déjà peu nombreux; les officiers détachés et non remplacés à leur corps se comptent au contraire en grand nombre, et c'est là un assez sérieux sujet de plainte; le fardeau en retombe d'autant plus lourd sur les épaules de ceux qui sont seuls à le porter. La nécessité d'avoir complété en trois années l'éducation de leurs hommes impose aux 28

capitaines commandants dont la responsabilité est en jeu, et aux officiers qui les assistent, l'obligation d'apporter à cette tâche une ardeur et un dévouement infatigables. C'est surtout dans la cavalerie que l'on se rencontre en présence d'obstacles que l'on serait tenté de considérer comme insurmontables. Sur les 43 régiments de cavalerie, il n'en est que Il qui soient groupés. Les autres, faute de casernements, sont répartis dans les villages; il en est qui relégués sur les confins de la Hongrie ont leurs éléments dispersés entre 10 ou 12 villages éloignés souvent entre eux à des distances considérables. Quelles difficultés doit présenter dans ces conditions l'instruction des recrues? Ai-je besoin d'ajouter que les manèges couverts sont chose à peu près inconnue? Et pourtant l'on obtient ainsi ces magnifiques résultats qui assurent à la cavalerie austro-hongroise un rang très distingué, sinon le premier, parmi toutes les cavaleries de l'Europe. Une autre difficulté inhérente à la constitution même de l'armée et tout à fait spéciale à ce pays réside dans la multiplicité des langues. On parle huit langues différentes dans l'armée. A part les commandements qui se font uniformément en allemand, chaque régiment parle la langue de son pays d'origine, et les officiers doivent être désignés pour tel ou tel corps suivant les langues qu'ils possèdent. Ne doit-on pas s'étonner de voir obtenir ce résultat que dans ces régiments si divers par l'origine, par la langue, par la physionomie même, car ces diverses races, allemande, hongroise, polonaise, croate ont des types très distincts et très caractéristiques, on arrive néanmoins à une uniformité d'éducation à peu près absolue, à tel point que ces diverses troupes n'accusent leur diversité d'origine que par des nuances à peine sensibles. En résumé l'armée austro-hongroise est une armée laborieuse et sympathique. Lancée franchement dans la voie du progrès, il est regrettable qu'elle soit arrêtée à chaque instant par des considérations financières. Dans les conditions actuelles, avec les ressources modiques qui lui sont affectées, il est déjà surprenant que l'on puisse faire autant avec si peu; et un semblable résultat ne serait peut-être pas atteint sans le concours dévoué et l'abnégation de chacun. Ce dévouement trouve sa source dans l'amour du pays, dans le souvenir de 29

désastres récents, souvenir que neuf années n'ont pas effacé au moins chez le plus grand nombre, et surtout dans l'affection profonde, ardente et inébranlable que l'Armée a destinées futures de l'Autriche-Hongrie. Une telle correspondance fait ressortir l'esprit de synthèse et le brillant d'un rédacteur d'état-major qui est aussi un homme du monde, mais guère l'acharnement d'un spécialiste du renseignement. Nous verrons pourtant que l'intuition du lieutenant-colonel Corbin lui fit pressentir, quelques mois plus tard, la solution même qui allait être donnée en 1878 à la question Bosniaque.

vouée au jeune souverainIl qui tient entre ses mains les

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A Saint-Pétersbourg, tout au contraire, le colonel Gaillard semble être un habitué des missions ingrates: ce fils de maréchal-ferrant est entré à Saint-Cyr à dix-huit ans, en 1842. Distingué pour sa brillante conduite au siège de Sébastopol, blessé et cité à l'ordre du corps d'armée à la bataille de Rezonville le 16 août 1870, il a été l'aide de camp de plusieurs généraux et servi dans de nombreux étatsmajors. Son dernier poste, au service de la justice militaire de Versailles, l'a sans doute particulièrement bien préparé à sa mission dans une Russie où la police est toute puissante. Son ancienneté, ses états de service, sa cravate de commandeur de la Légion d'Honneur, lui permettent sans doute aussi de faire bonne figure à côté de son Ambassadeur. Celui-ci n'est autre que le général Le Flô, ancien ministre de la guerre du gouvernement de la Défense Nationale, de qui Bugeaud

avait écrit « le colonel Le Flô ferait marcher des soldats de
bois' », et qui annote de sa main les rapports que Gaillard envoie au ministre de la guerre. Arrivé à Saint-Pétersbourg en 1873, il semble s'y être senti à l'aise, et avoir été traité avec une cordialité toute particulière par le grand-duc * En 1843 30

Nicolas. Son expérience à Versailles l'aura certainement sensibilisé aux questions touchant à la discipline et au moral des armées, ce qui nous vaut ce témoignage: Camp de Krasnoïé Selo, 24 juin 1875 (D) On s'est fort ému, dans ces derniers temps, de certaines entreprises qui ont été faites dans un régiment de la Garde (le régiment de Moscou). Il a été découvert que des gens du dehors avaient tenté d'agir sur l'esprit de la troupe, en introduisant dans les casernes de très mauvais livres. Ces livres, habilement composés et imprimés à l'étranger, portaient des titres des plus simples et les premières pages mêmes ne présentaient que le commencement d'histoires, comme on en peut donner à lire à des soldats. L'autorité supérieure n'a pas admis que, même dans ces conditions, les mauvais livres dont il s'agit aient pu échapper à une surveillance bien exercée et il vient d'être pris, pour l'exemple, des mesures rigoureuses qui ont été portées à l'ordre du jour. Le commandant de la division a été réprimandé. Deux commandants de bataillons sont aux arrêts. Des chefs de compagnies ont perdu leur commandement. Des sousofficiers, des sergents-majors même, ont été remis soldats. Enfin les soldats coupables d'avoir servi d'intermédiaires vont être mis en jugement. Les auteurs non militaires des tentatives dont il s'agit, seront, en même temps, livrés aux tribunaux ordinaires et, quoi qu'il n'y ait eu, de la part de la troupe, aucun acte d'insubordination, la législation en vigueur permet de punir les coupables d'un emprisonnement assez prolongé. Je ne puis que donner aujourd'hui ces premiers renseignements. Le grand-duc Nicolas vient, luimême, de m'en parler. 26 août 1875 Cette affaire a reçu la suite judiciaire qui avait été tout d'abord annoncée. Une délégation spéciale du Sénat dirigeant a été appelée à juger ce «procès politique de propagation d'écrits subversifs» dans lequel se trouvaient impliqués neuf individus n'appartenant pas à l'armée et deux militaires, et le Journal de St-Pétersbourg en a donné un compte rendu, dont les développements ont même produit 31

quelque étonnement. Un résumé de l'acte d'accusation se trouve dans le numéro du 18/30 juillet. Tous les accusés ont été déclarés coupables, sans admission aucune de circonstances atténuantes, et condamnés à des peines dont la plus forte a atteint dix ans de travaux forcés, dans une enceinte fortifiée, avec perte de tous les droits civils et politiques. Les deux militaires - un musicien et un élève aide-chirurgien (l'aide-chirurgien n'est qu'une sorte d'infirmier-major) reconnus coupables « d'avoir eu connaissances des menées criminelles de plusieurs de leurs coaccusés et de ne les avoir pas dénoncées », crime prévu par le code pénal et par le code militaire, ont été condamnés à la perte des droits civils et à l'incorporation dans les compagnies disciplinaires (pénitenciers militaires) l'un pour un an, l'autre pour neuf mois. L'émotion produite par cette affaire reste encore très vive et l'on s'occupe beaucoup de la recherche de moyens pouvant assurer une meilleure surveillance, dans l'intérieur des corps de troupes. Jusqu'à présent les casernes ont été entièrement ouvertes. Ce sont, pour la plupart, même dans la capitale, des maisons bordant les rues et, quand il y a une entrée principale, le poste de police n'en est même pas voisin. Il paraît certain que cet état de chose va être modifié. On a senti aussi la nécessité de fortifier la surveillance intérieure, depuis que l'armée a cessé d'être recrutée uniquement parmi les paysans. Cette conclusion conduit à évoquer les considérables bouleversements qu'Alexandre II avait apportés à la société russe, entre l'abolition du servage (1861) et l'instauration du service militaire obligatoire (1874). La réorganisation de l'armée par le général Milioutine est évidemment observée avec attention par la France, où l'on songe déjà, avec vingt ans d'avance. à l'alliance franco-russe qui permettra de prendre à revers l'ennemi potentiel allemand. Sur ce sujet, voici une des premières synthèses du colonel Gaillard: St-Pétersbourg le 15 mai 1875 L'adoption du nouveau règlement sur le service militaire a été une mesure d'une gravité exceptionnelle, pour ce pays où la composition de l'armée, sous le rapport social, avait présenté, jusque là, des conditions si particulières, et quand 32

on rapproche, de ce qui était hier, ce qui commence à être, on ne peut manquer de voir surgir d'imposants problèmes, en tête desquels la question des cadres en place, ici comme ailleurs, mais avec une part beaucoup plus étendue pour l'inconnu. Depuis quelques années déjà, la noblesse était arrivée à considérer, beaucoup moins qu'autrefois, le service militaire comme sa mission première; ne va-t-elle pas, dans le nouvel ordre de choses, se croire trop vite, tout à fait déliée de cette obligation - et, si elle vient à s'en dégager ainsi très brusquement, comme des indices sérieux tendraient à le faire craindre, quelle autre partie de la population pourra la suppléer, en fournissant les cadres d'officiers, puisque la classe moyenne n'existe pas encore? D'un autre côté, les espérances que l'on avait fait reposer, sur les volontaires et les jeunes gens entrant dans l'armée, comme appelés, avec les privilèges attribués aux divers degrés d'instruction, semblent déjà se modifier, en se montrant moins fermes. Enfin la question relative à la conservation des cadres de sous-officiers, - par le moyen des rengagements - donne lieu aussi à des préoccupations assez vives. On dissimule à peine des mécomptes, et il paraît certain que les dernières mesures n'ont pas répondu, quant à présent, à tout ce qu'on en attendait. La valeur morale de l'armée russe est en voie de se modifier, en prenant au moins d'autres bases; un jugement très affirmatif sur un état de choses si peu fixé ne manquerait pas d'être au moins téméraire. En présence des changements si profonds qui s'accomplissent, de jour en jour, dans l'organisation de l'armée russe et dans sa composition, on ne saurait guère exprimer, actuellement, au point de vue de la valeur morale de cette armée, que des espérances pour un avenir plus ou moins prochain, ou des appréhensions. Mais, en réservant ce qui reste forcément à l'état de problème, on peut affirmer comme bien établi: Que l'instruction des officiers et de la troupe a été en progrès constant depuis plusieurs années; Que le développement intellectuel du soldat a donné lieu aux constatations les plus favorables, l'année dernière, quand l'instruction des recrues a dû s'accomplir, dans des

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conditions toutes nouvelles, et beaucoup plus rapidement qu'auparavant; Que ce soldat possède toujours ses qualités bien connues de discipline, de bravoure et de résistance aux fatigues; Qu'enfin les troupes de la ligne qui, selon une expression trop répandue «ne sont pas celles qu'on montre aux étrangers» constituent cependant une très sérieuse force militaire. Quant à la partie matérielle, il y a là, comme je l'ai dit, un ensemble des plus considérables de faits acquis, et si l'on tient compte du point de départ et des difficultés particulières à travers lesquelles le mouvement s'accomplit, on ne peut que s'étonner de l'étendue des résultats obtenus. Les forces actives de la Russie sont en état de fournir, à tout instant, 400 000 à 450 000 hommes prêts à entrer en ligne. L'organisation nouvelle doit donner un effectif de guerre de I 375000 hommes; mais on ne saurait dire, actuellement, quand il sera possible de présenter une pareille force entièrement composée d'hommes ayant servi - ce résultat étant subordonné, pour une part importante, à des combinaisons encore en projet. Je n'ai recueilli, jusqu'à présent, sur ce point, que des données trop contradictoires, pour qu'on puisse les reproduire en chiffres. Le travail de mobilisation ne doit être arrêté que dans quelques mois. D'ici à plusieurs années encore, on ne pourrait pas entrer en campagne avec un fusil unique. Le matériel et le personnel d'artillerie, à raison de 4 pièces pour I 000 hommes, sont prêts, mais, indépendamment de la différence entre le pied de paix et le pied de guerre, il y aurait aussi à trouver des attelages pour une moitié des pièces qui en sont aujourd'hui dépourvues, et l'on cherche encore un système de conscription pour les chevaux. Les réserves d'artillerie sont à créer. Les parcs de l'artillerie et du génie, les équipages de ponts sont prêts. Le service général des équipages ne possède que le matériel d'ambulances (sans attelages) mais encore ne peut-on dire qu'il n'existe pas, pour le reste, puisque le train régimentaire comporte ici une partie de ce qui appartiendrait, dans d'autres armées, aux approvisionnements généraux. Un service par réquisitions serait très facile à pourvoir. Le train régimentaire et les ambulances demanderaient aussi un grand nombre de 34

chevaux. Le service militaire des chemins de fer est complètement organisé; son matériel spécial est prêt partout. Il dispose aussi d'un personnel, en officiers et hommes de troupe, déjà en fonctions, et qui suffirait, et au-delà, pour les premiers besoins. Enfin, les fortifications maritimes sont prêtes; mais la frontière occidentale est, pour ainsi dire, à créer. L'Etat-major français montrant quelque impatience de voir se réaliser les réformes de l'armée russe, le colonel Gaillard conseille une certaine prudence en rappelant
« qu'il pourrait y avoir loin, entre l'adoption officielle d'une

disposition nouvelle et son exécution ». Dans sa compréhension de la Russie, il partage le point de vue du général Le Flô, qui écrivait, dès 1872: «Non! La Russie n'est pas le colosse que certains ont voulu croire; mais ce colosse réduit à ses véritables proportions n'a pas non plus les pieds d'argile que d'autres lui infligent... »

6 Le capitaine Louis de Torcy, en poste à Constantinople, est certainement le plus jeune de tous les attachés militaires français concernés par la Question d'Orient. Travailleur infatigable, bon rédacteur et observateur précis, c'est pourtant lui qui sera notre principale source d'informations. Ce saint-cyrien de trente et un ans, fils d'un receveur des impôts du Pas de Calais, sans fortune, est marié depuis trois ans. Il a été blessé au combat de Froeschwiller et a passé presque huit mois en captivité. Avant d'être affecté à Constantinople, et sans doute parce qu'il parle parfaitement l'allemand, il a effectué une mission en Roumanie et en Bulgarie. En rejoignant son poste à Constantinople, il s'arrête à Belgrade pour quelques jours à peine, et rédige une note sur l'armée serbe qui en dit long sur sa capacité d'écoute et de mémorisation: Belgrade, 9 septembre 1875 (D) Les forces militaires de la Serbie, organisées seulement depuis 1862, se composent de deux parties distinctes, l'armée permanente et l'armée nationale. 35

L'armée permanente, qui forme un très petit corps de toutes armes, ne comprend, sur le pied de paix, qu'un effectif budgétaire d'environ 5000 hommes. Réduit d'un tiers à peu près par suite de la délivrance de nombreux congés temporaires, il ne compte guère plus de 3 500 hommes en ce moment sous les drapeaux. Lors du passage au pied de guerre, le rappel de ces hommes en congé doit porter l'effectif à 6 500 hommes, se subdivisant ainsi qu'il suit: une brigade d'infanterie de 4 bataillons, deux escadrons de cavalerie (dont un de hussards pour la garde du Prince), une brigade d'artillerie, un bataillon du génie, plus les différents services auxiliaires, tels que gendarmerie, service sanitaire, etc. L'armée active ne saurait donc, lors même qu'on la suppose portée à son maximum d'effectif, être considérée comme une véritable force militaire; on ne peut guère admettre davantage qu'elle ait du moins la mission de servir d'avant-garde à l'armée nationale et de couvrir sa mobilisation, car la Constitution même de la Principauté interdit au Gouvernement, en dehors du cas de guerre déclarée, de déplacer les troupes actives du district où elles sont cantonnées, et la réunion de la majeure partie de l'armée à Belgrade, c'est-à-dire au point le plus éloigné de la frontière ottomane, ne permettrait guère à ces troupes, en l'absence de moyens de communication rapides, d'atteindre les districts frontières moins de 12 ou 14 jours après la déclaration de guerre. On serait donc presque en droit de se demander de quelle utilité est pour la Serbie l'entretien onéreux de cette petite armée, si on n'en trouvait l'explication dans la nécessité d'y recruter, à tous les degrés de la hiérarchie, des instructeurs pour l'armée nationale; tel est en effet, presque exclusivement, le rôle de l'armée active. L'armée nationale, réellement digne de ce nom puisqu'elle comprend tous les hommes valides de 20 à 50 ans, constitue pour moi la véritable force militaire de la Principauté: elle est divisée en deux bans, comprenant l'un les hommes de 20 à 35 ans, l'autre ceux de 35 à 50 ans. Les troupes du premier ban sont destinées à opérer, comme celles de l'armée active, hors du territoire aussi bien qu'à l'intérieur; celles du 2° sont spécialement affectées à la garde et à la défense du pays. 36

Le premier ban de l'armée nationale forme 18 brigades correspondant aux 18 circonscriptions civiles administratives de la Principauté; chaque brigade se compose, suivant le chiffre de la population du district, de 3 à 6 bataillons d'infanterie, de 1 à 4 escadrons de cavalerie, de 1 ou 2 batteries et d'une compagnie du génie, plus un certain nombre d'hommes affectés aux services auxiliaires. Le nombre total de ces unités est, en ce moment, de 80 bataillons d'infanterie, 33 escadrons de cavalerie, 28 batteries d'artillerie (168 pièces), 18 compagnies du génie, train et services divers. Soit un total de 80 000 hommes Le deuxième ban de l'armée nationale forme également 18 brigades, mais ne se compose Uusqu'à ce que la mise à exécution de la loi de 186212 y ait introduit des soldats de cavalerie et d'artillerie venant de l'armée active, ce qui ne commencera qu'en 1878) que de troupes d'infanterie. Le nombre de bataillons est aussi de 80, mais leur effectif est notablement moindre et, d'après les indications fournies le 28 mars 1875 à la Skupstina' par le Ministre de la Guerre serait actuellement de 48 400 h. équipés et armés: ce chiffre ne me paraît pas devoir être sensiblement exagéré. Les corps de troupe du 10 ban de l'armée nationale sont entièrement organisés: chaque brigade est, en tous temps, placée sous le commandement d'un officier supérieur de l'armée active, dit commandant de brigade de l'armée nationale et qui exerce, sur tout le territoire du district, les attributions du commandement territorial. Près de cet officier supérieur se trouvent, dans chaque district, des capitaines ou lieutenants de l'armée active, dits instructeurs de l'armée nationale, et dont le nombre est calculé à raison de 1 instructeur pour 2 bataillons, et de même pour chaque escadron ou batterie: ces officiers sont renouvelés périodiquement et rentrent à tour de rôle dans les cadres de l'armée active. Ils sont chargés de diriger l'instruction théorique et pratique des officies et soldats de l'armée nationale: les premiers sont, en outre, appelés de temps en temps, pendant les mois d'hiver, à l'Ecole Militaire de Belgrade pour y suivre certains cours et perfectionner ainsi ce que peut avoir d'incomplet leur instruction militaire.
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Diète ou parlement serbe 37

L'instruction de détail est donnée au centre de la compagnie, du peloton, ou de la section, tous les dimanches et jours fériés pendant la belle saison; les manœuvres d'ensemble ont lieu deux fois par an, au printemps et en automne. Leur durée totale ne peut, d'après la loi, excéder 25 jours; la durée de ces manœuvres en 1874 a été de 20 jours. Les hommes de l'armée nationale conservent en tous temps par-devers eux leurs armes et leurs effets d'habillement; les hommes appartenant à la cavalerie, qui sont en outre propriétaires de leur monture, ont aussi le harnachement complet acheté à leurs frais. Ces troupes peuvent donc, en tous temps, grâce à l'établissement d'un réseau télégraphique très complet, être immédiatement réunies, sur tout le territoire de la Principauté. L'armement se compose de fusils se chargeant par la culasse, dont le nombre suffit largement à l'armement de l'armée active et du 10 ban de l'armée nationale. Les hommes du 20 ban ont des fusils rayés se chargeant par la bouche et de systèmes divers. Le matériel d'artillerie, fondu en grande partie à l'arsenal de Kragujevatz, se compose, à part une seule batterie Krupp de 4, de pièces en bronze du système de Lafitte; des réserves considérables de projectiles et de cartouches d'infanterie sont réunies dans les magasins à poudre de district et peuvent être distribuées au premier ordre. Les chevaux de cavalerie de l'armée nationale, quoique de très petite taille (lm 35 à lm 40) sont résistants, adroits et sobres, parfaitement aptes en un mot à supporter les fatigues d'une campagne; le pays est d'ailleurs très riche en chevaux de cette race et la remonte de la cavalerie n'offrirait, en cas de guerre, aucune difficulté. Il n'en est pas de même de l'artillerie, pour laquelle ces chevaux trop légers ne sauraient convenir; le gouvernement a cherché à remédier à cet inconvénient des plus graves au point de vue de la mobilisation en achetant en Hongrie des chevaux de trait pour l'artillerie de l'armée nationale, mais le manque de ressources budgétaires a obligé à restreindre beaucoup le chiffre de cette remonte et il n'existe actuellement dans chacune des batteries de l'armée nationale qu'un cadre de 16 chevaux et de 20 hommes appartenant à l'armée active. Il serait donc indispensable, dans le cas d'une mobilisation, de 38