LA LIGUE FRANÇAISE DES DROITS DE L'HOMME ET DU CITOYEN DEPUIS 1945

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La défense des droits de l’homme constitue depuis les années 1970, en France et ailleurs, une alternative à l’engagement partisan ou syndical qui semble attirer un nombre croissant de militants. Comment rendre compte de cet intérêt pour la lutte en faveur des droits et comprendre corrélativement l’importance prise par ce thème dans le débat public contemporain ? Comment saisir les conditions sociales et historiques d’un tel engagement civique et « moral » ? À partir de l’étude du cas de la Ligue française des droits de l’homme et du citoyen (LDH) et en utilisant notamment les concepts issus de la sociologie des mobilisations, cet ouvrage propose plusieurs pistes de réflexion.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296297630
Nombre de pages : 388
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La Ligue française des droits de l'homme et du citoyen depuis 1945 Sociologie d'un engagement civique

Collection Logiques Politiques dirigée par Pierre Muller
Dernières parutions

Emmanuel NEGRIER (dir.), Patrimoine culturel et décentralisation: une étude en Languedoc-Roussillon, 2002. Laure DELCOUR, La politique de l'Union européenne en Russie (1990 2000), 2002. Simon HUG et Pascal SCIARINI (dir.), Changements de valeurs et nouveaux clivages politiques en Suisse, 2002. Laurence EBERHARD HARRIBEY , l'Europe et lajeunesse, 2002. Elise FERON et Michel HASTINGS (dir.), L'imaginaire des conflits communautaires, 2002. Catherine PRUDHOMME-LEBLANC, Un ministère français face à l'Europe, 2002. Hélène REIGNER, Les DDE et le politique. Quelle co-administration des territoires?, 2002. Stéphanie MOREL, Ecole, territoires et identités, 2002. Virginie MARTIN, Toulon sous le Front National: entretiens nondirectifs, 2002.

Éric AGRIKOLIANSKY

La Ligue française des droits de l'homme et du citoyen depuis 1945 Sociologie d'un engagement civique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@ L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-2972-X

Table des matières

Introduction, p. 9
Première partie Les intellectuels et les droits de l'homme. Une histoire sociale de l'association, p. 31 Chapitre 1. Des intellectuels engagés. Les membres du comité central (1947-1994), p. 41 1. Des intellectuels en politique, p. 43 2. Présentation de soi et représentations de l'association, p. 53 3. Une organisation en changement (1975-1994), p. 68 Chapitre 2. Déclin et renouveau de la Ligue. Les fluctuations d'un engagement pour les droits de l'homme, p. 77 1. Disqualification(s) de l'intellectuel dreyfusard, p. 79 2. La guerre d'Algérie: un retour aux sources ?, p. 90 3. Un changement qui dure: les évolutions contemporaines de l'association, p. 113

Deuxième partie Militer à la Ligue: une sociologie compréhensive l'engagement altruiste, p. 131 Chapitre 3. Des affinités électives: position sociale et dispositions à l'engagement, p. 157 1. La pérennité de l'ancrage social, p. 159 2. La permanence des engagements, p. 170 3. La rémanence des croyances. Une culture de la culture, p. 175 Chapitre 4. Des militants en interaction, p. 191 1. Comment devient-on ligueur?, p. 194 2. Les contraintes de l'interaction militante, p. 202

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Chapitre 5. L'engagement dans une trajectoire biographique: militantisme, identité et récits de vie, p. 225 1. La ligue dans une «carrière» militante, p. 226 2. Un engagement différent, p. 248 3. Un engagement interstitiel: carrière militante et trajectoire biographique, p. 257

Troisième partie. Les droits de l'homme, le droit et l'État. Éléments pour une sociologie du secours juridique, p. 275 Chapitre 6. Les voies du droit: entre le procès et le recours hiérarchique, p. 291 1. Les limites du procès, p. 293 2. Ressources mobilisables et répertoire d'actions, p. 310 3. Usage du droit et définition des politiques publiques, p. 316 Chapitre 7. Les contraintes du droit, p. 333 1. Les acceptions communes de l'injustice, p. 335 2. Logiques d'institution et définitions de l'injustice, p. 347 3. Défendre des individus ou défendre des causes, p. 360 Conclusion, p. 385

Pour Sandrine et Colas

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Introduction Lorsqu'on arrive pour la première fois au siège de la Ligue des droits de l'homme on est frappé par une curieuse impression. La petite maison de la rue Jean Dolent où siégeaitl la Ligue depuis sa création se trouve en effet presque en face de la prison de la Santé. En sonnant à la grille d'entrée, on voit ill peu plus bas dans la rue se dresser les hauts murs noirs de 1a maison d'arrêt et l'on distingue, au-delà de l'enceinte, les fenêtres à barreaux des cellules. Lorsqu'on reste un peu plus longtemps dans les locaux de la Ligue, que l'oreille s'est habituée aux bruits de la maison, on discerne alors l'écho des voix des prisonniers qui s'apostrophent d'une fenêtre à l'autre. L'habitude gagne cependant et l'on ne prête bientôt plus attention à ces bruits, ni au passage de la ronde de police qu'on aperçoit pourtant depuis la fenêtre. Le hasard explique cette proximité topologique. Pourtant, elle n'est pas insignifiante. L'histoire de la Ligue est en effet continûment marquée par la question de l'emprisonnement, de la répression, du fonctionnement de la justice et de l'erreur judiciaire. La Ligue est créée entre février et juin 1898 par une dizaine de dreyfusards2, alors que le capitaine Dreyfus entame sa quatrième année de bagne à l'île du Salut, qu'une première tentative de révision du procès a échoué et que débute un autre procès, celui d'Émile Zola auteur du célèbre «J'accuse». On trouve parmi les fondateurs de l'association Ludovic Trarieux (qui en sera le premier président de 1898 à 1903), sénateur,
1. Le passé s'impose ici puisque la ligue vient de déménager (en 2001), troquant le siège historique de la rue Jean Dolent contre des locaux plus confortables et mieux adaptés à l'activité de ses permanents. 2. Sur l'histoire de la Ligue, voir: Charlot (Jean), Charlot (Monica), «Un rassemblement d'intellectuels: la Ligue des droits de l'homme», Revue française de science politique, n09-4, 19S9; Naquet (Emmanuel), «La Ligue des droits de l'homme dans le premier XXe siècle. Une association en politique», in Andrieu (Claire), Le Béguec (Gilles), Tartakowsky (Danielle), Associations et champ politique, Paris, Publications de la Sorbonne, 2001 ; Naquet (Emmanuel), «La Ligue des droits de l'homme. Une vieille dame presque centenaire», Dictionnaire des intellectuels, Paris, Seuil, 1996 ; Rebérioux (Madeleine), «La Ligue des droits de l'homme: une histoire bientôt séculaire», Humanisme, n0203, mars 1992 ; Rioux (Jean-Pierre), «Une gaillarde octogénaire», Hommes et libertés, nOS, mai 1978. Pour une synthèse des principales étapes de cette histoire, voir également le dossier spécial publié par la revue Hommes et libertés (n097-98, 1998) à l'occasion du centenaire de l'association: «1898-1998 : une mémoire pour l'avenir».

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ancien garde des Sceaux et des universitaires comme Émile Duclaux ou Édouard Grimaux. Rapidement l'association se développe, puisqu'elle compte 8000 adhérents en 1899, 80 000 en 1908 et presque 180 000 en 1932. Organisation de masse, le collectif dépasse le cadre d'une simple mobilisation pour l'innocence de Dreyfus. Ses dirigeants se recrutent alors à 1a fois dans les milieux universitaires et dans les cercles politiques radicaux ou socialistes à l'image de Francis de Pressensé (président de 1903 à 1914) journaliste au Temps, dreyfusard et socialiste, ou de ses successeurs à la présidence: Ferdinand Buisson (1914-1926) pédagogue, théoricien de l'enseignement républicain et radical-socialiste, ou encore Victor Basch (1926-1944) philosophe, qui fut, au nom de I a Ligue, l'une des chevilles ouvrières du Comité national de Rassemblement populaire qui, en 1935, prépare les accords de Front populaire entre socialistes, radicaux et communistes. La Ligue, initialement formée sur une ligne strictement défensive, au sens où elle ne revendique pas de réforme mais uniquement l'application du droit et des droits ou plus précisément «des principes fondamentaux de la Déclaration des droits de l'homme, sur lesquels repose depuis cent ans l'égalité de 1a patrie»1, voit sa position progressivement évoluer. Si le centre de gravité de son action demeure l'exigence de justice2, elle s'engage dans la première partie du siècle sur différents terrains revendicatifs dont la lutte pour la laïcité, la défense des droits syndicaux des fonctionnaires, la lutte pour la paix et l'antifascisme. Les traces de cette histoire imprègnent toujours, ill siècle après sa création, le siège de la Ligue. Une fois la grille d'entrée poussée, on pénètre dans une petite cour au fond de laquelle se trouve la maison où l'association est installée. Le siège de la Ligue s'étendait autrefois aux immeubles adjacents. Ces biens furent vendus pour des raisons financières à 1a Libération. La maison centrale (qui est restée propriété de 1a
1. Formule employée par L. Trarieux, le président fondateur de l'association, à l'assemblée générale du 4 juin 1898. Cité in Charlot G.), Charlot (M.), «Un rassemblement d'intellectuels: la Ligue des droits de l'homme», art. cit. 2. C'est ce que résume bien cette formule de V. Basch prononcée au congrès de 1929 : «La Ligue ne se borne plus à prendre en charge la portion de justice inscrite dans la loi: elle veut inscrire dans la loi la totalité de la justice». Ibid.

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Ligue) fut, à l'image de l'association, dévastée durant I a guerre. Le siège est ainsi pillé entre 1940 et 1944 par les troupes d'occupation. Elles emportent notamment les archives qu'on retrouvera au début des années quatre-vingt-dix à Moscou1. Victor Basch est lui-même assassiné par la Milice. À I a Libération, la situation de l'association est très précaire. Des problèmes financiers la conduisent à vendre une partie de ses biens. En outre, les adhésions ont très nettement décru puisque l'association compte alors moins de 20 000 adhérents. La Ligue ne sera désormais plus une organisation de masse comparable à ce qu'elle était avant-guerre, même si elle revendique encore aujourd'hui plus de 6 000 membres. Si on se tient dans la cour face à la maison, on distingue à droite et à gauche deux annexes qui encadrent le bâtiment principal. La première fut dans les années soixante-dix occupée par la Fédération internationale des droits de l'homme. La FIDH est une institution indépendante de la Ligue française qui fédère l'ensemble des Ligues des droits de l'homme dans le monde. Reconnue comme ONG, la fédération s'occupe exclusivement des affaires internationales définissant ainsi en négatif la compétence de la Ligue française qui intervient essentiellement dans le cadre national (à l'inverse de I a section française d'Amnesty international qui n'agit qu'à l'étranger). La seconde annexe abrite le stock des publications de l'association. «La police au rapport», «Rapport sur les violences policières commises en 1986», «Cent poèmes contre le racisme», «L'extrême droite en questions», etc. Un rapide inventaire des ouvrages publiés éclaire les grands axes de son action dans les vingt dernières années. La lutte contre le racisme et l'extrême droite constitue notamment un thème privilégié. Cependant, à la différence d'associations comme 1e MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples) ou la LICRA (Ligue contre le racisme et l'antisémitisme), la Ligue n'est pas une association exclusivement antiraciste. La police, la justice, la prison, les droits dans l'armée, les droits des enfants, des femmes, des
1. Ramenées en Allemagne, les archives furent saisies par l'Armée rouge qui les emporta à Moscou où elles furent conservées jusqu'aux années quatre-vingt-dix. Elles ont aujourd'hui été récupérées par la Ligue.

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nomades, etc. sont autant de causes dans lesquelles s'engagent ses militants. En poussant, enfin, la porte d'entrée pour pénétrer dans 1a maison proprement dite, on fait un saut du passé glorieux au présent affairé. Au rez-de-chaussée, à droite, s'activent les secrétaires. La Ligue emploie moins d'une dizaine de salariés qui s'occupent du secrétariat et en particulier des relations avec les adhérents. Les militants qui cotisent à l'association adhèrent à ses sections locales (320 environ). Les échanges entre les sections et le siège donnent lieu à de nombreuses tâches qui occupent les permanents (de la gestion des cotisations à l'expédition des publications de la Ligue comme le mensuel Hommes et libertés). Dans la seconde pièce qui occupe le rezde-chaussée, l'ambiance est toute différente. Une dizaine de personnes y attendent un rendez-vous avec le service juridique de l'association. Depuis le début du siècle, la Ligue offre une assistance juridique à «toute personne dont la liberté serait menacée ou dont le droit serait violé»1. Avant-guerre, le service juridique employait plus de dix personnes à plein temps. Dans les années quatre-vingts, me seule avocate assure le traitement des plaintes qui parviennent à l'association. Chaque jour la salle d'attente se remplit. Depuis une vingtaine d'années, l'essentiel des demandes concerne les problèmes de séjour des étrangers en France (cartes de séjour, expulsions, procédures de demande d'asile politique). En gravissant le petit escalier qui se trouve au fond de 1a maison, on accède au premier étage. C'est là que se trouve le bureau du président. Un avocat, Michel Tubiana, occupe aujourd'hui cette fonction, à la suite d'un autre avocat, Henri Leclerc, président de 1996 à 2000 et d'une universitaire, Madeleine Rebérioux, qui représenta la Ligue de 1991 à 1995. Depuis 1945, neufs présidents se sont succédés à la tête de l'association. Après Paul Langevin (éphémère président de 1944 à 1946 alors que la Ligue n'est pas totalement reconstituée), la présidence a été exercée par le Dr Sicard de Plauzolles (1946-1953) et Émile Kahn (1953-1958), tous deux
1. C'est tout au moins ce que déclaraient, le 4 juin 1898, les fondateurs de la Ligue. Cité par: Deljarrie (Bernard), Wallon (Bernard), La Ligue des droits de l'homme: un combat dans le siècle, Paris, EDI-LDH, 1988.

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ligueurs historiques qui y occupaient déjà des responsabilités avant-guerre. À la mort d'Émile Kahn, en 1958, c'est U1 «nouveau venu» qui prend la tête de l'association: Daniel Mayer. Il quittera cette fonction en 1975 (il devient président de la FIDH avant d'être nommé président du Conseil constitutionnel par F. Mitterrand). Deux avocats lui succèdent, Henri Noguères de 1975 à 1984 et Yves Jouffa de 1984 à 1991. Dans le bureau du président se dresse encore un buste de Victor Basch et l'original du formulaire de déclaration à 1a préfecture de l'association en 1898. C'est dans cette pièce que se réunit hebdomadairement le bureau de l'association qui comprend outre le président, un secrétaire général, un trésorier et plusieurs vice-présidents. Dans la pièce adjacente se trouve la direction administrative de la Ligue. Un dernier bureau aux tables surchargées de dossiers accueille le service communication. Bernard Wallon (avec Philippe BIard), qui n'exerce plus aujourd'hui ces fonctions, s'est occupé durant plus de 15 ans de ce secteur d'activité qui concerne, notamment, les contacts avec la presse mais aussi l'accueil des chercheurs (français ou étrangers) qui s'intéressent à la Liguel. Au second et dernier étage, on trouve enfin une grande salle de réunion. C'est ici que se tiennent les conférences de presse OJ les rencontres inter-organisations qui ponctuent les mobilisations auxquelles participe la Ligue (contre la peine de mort avant 1981, pour le droit de vote des étrangers depuis 1a fin des années soixante-dix, contre la réforme du Code de I a nationalité en 1986, etc.). Cette pièce accueille aussi les réunions du comité central. C'est l'organe «législatif» de l'association qui compte cinquante délégués élus par les sections au cours du congrès annuel. Le comité central siège tous les mois et décide, selon les statuts, des orientations de la Ligue. Hors de ces réunions, la grande salle du dernier étage est le lieu où se retrouvent les bénévoles qui viennent «donner un coup de main» aux. permanents.

1. B. Wallon et P. BIard (comme toute l'équipe des permanents de la Ligue) nous grandement aidé au cours de nos recherches tant par la chaleur de leur accueil que l'aide concrète apportée à différents moments (notamment pour le dépouillement archives ou pour la diffusion du questionnaire). Qu'ils s'en trouvent tous, et B. Wallon particulier, amicalement remerciés.

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La visite s'achève, on redescend l'escalier qui résonne de cette effervescence militante. Parvenu en bas, on s'apprête à sortir, mais on aperçoit dans l'ombre un escalier qui s'enfonce dans le sous-sol. On s'y engage à tâtons, la main cherche l'interrupteur et lorsque la lumière jaillit le chercheur découvre le lieu où il passera une partie de son temps: les archives. Si les documents antérieurs à 1940 ont disparu, tout ce qui a été conservé depuis la fin de la guerre se trouve 1à , archivé, soigneusement parfois, le plus souvent encore non classé, rangé sur de longues étagères métalliques. Cette concentration d'histoire ravit d'abord, puisque l'essentiel s'y trouve, mais donne le vertige ensuite lorsqu'il s'agit de l'explorer et d'envisager une investigation plus vaste sur l'association et ses militantsl. Qu'est-ce que la Ligue? La Ligue des droits de l'homme est un objet de recherche qui se donne à voir comme homogène. On peut visiter son siège, rencontrer ses militants, explorer ses archives etc. La marque collective circonscrit les frontières de l'institution, définit les agents qui se reconnaissent en elle et les actions qui en relèvent. Cependant, ce premier tour d'horizon révèle aussi la diversité des champs qui s'offrent potentiellement à l'enquête. Hommes, lieux, idées, actions tissent une trame complexe qui constitue le collectif mais dont il faut démêler l'enchevêtrement pour construire un objet de recherche sociologique. Pour cela, on peut se tourner vers les travaux classiques qui proposent des typologies des protagonistes du débat public. Le premier élément de définition de la Ligue concerne, en effet, sa position dans l'espace public. Organisée autour d'une forme particulière (association de type loi de 1901), la Ligue peut se caractériser comme un «groupe d'intérêt»2. Cette catégorie désigne l'ensemble des collectifs structurés qui agissent
1. Cet ouvrage est une version remaniée d'une thèse réalisée entre 1993 et 1997 sous la direction de Pierre Favre. Agrikoliansky (Éric), La Ligue des droits de l'homme (1947-1990). Pérennisation et transformations d'une entreprise de défense des causes civiques, thèse pour le doctorat de l'Institut d'études politiques de Paris, 1997. 2. Sur les usages de la catégorie de groupe d'intérêt dans la littérature politiste française, voir: Offerlé (Michel), Sociologie des groupes d'intérêt, Paris, Montchrestien, 1994 ; Pouvoirs, «Les groupes d'intérêt», n079, 1996.

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publiquement, prennent position, revendiquent (pour influencer les autorités politiques notamment mais pas seulement) mais qui se situent hors de la compétition électorale proprement dite et qui se distinguent de ce point de vue des partis politiques. Ces groupes agissent dans des secteurs hétérogènes et peuvent prendre des formes diverses (des syndicats aux associations de citoyens, en passant par les mouvements de promotion de groupes minoritaires). Ce qui fait néanmoins leur particularité, c'est qu'ils organisent durablement des agents sociaux pour exprimer des revendications politiques sans pour autant participer directement à la lutte pour la conquête du pouvoir; ils se situent ainsi à l'intersection de trois secteurs sociaux qui en circonscrivent les frontières en négatif: le champ des partis politiques, l'espace des mouvements sociaux éphémères et non organisés, le secteur des associations non-revendicatives (associations de loisirs notamment). La Ligue représente cependant un groupe d'intérêt aux traits spécifiques dans la mesure où elle défend une cause qui se distingue justement de ce qu'on désigne traditionnellement par un «intérêt». Les travaux anglo-saxons ont classiquement établi une distinction entre les «groupes d'intérêt privé ou catégoriel» et les «groupes d'intérêt public»1. Les premiers se définissent par la référence à un secteur professionnel ou à une catégorie sociale spécifique dont ils défendent les intérêts: il s'agit des syndicats professionnels dont les adhérents défendent leurs propres droits, des groupes de promotion de revendications catégorielles (minorités culturelles, linguistiques, sexuelles), ou encore d'association de défense d'intérêts économiques (organisant par exemple des producteurs). L'adhésion à ce type de mouvement implique l'appartenance à une catégorie sociale ou économique spécifique et renvoie, surtout, à une logique d'auto-promotion du groupe. À l'inverse des groupes catégoriels, les groupes d'intérêt public (parfois aussi qualifiés de «groupes de citoyens») se distinguent par le fait qu'ils ne
1. Schattschneider (E.), The Semisovereign People, New-York, HoltRinehart and Winston, 1960 et Walker Gack L.), Mobilizing Interest Group in America. Patrons, Professions and Social Movements, Michigan, University Press of Michigan, 1991. Pour une discussion de ces notions: Jordan (Grant), Maloney (William A.), Bennie (Lynn G.), «Les groupes d'intérêt public», Pouvoirs, n079, 1996 ; Graziano (Luigi), «Le pluralisme. Une analyse conceptuelle et comparative», Revue française de science politique, n046-2, 1996.

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défendent justement pas des intérêts catégoriels mais des causes de vastes portées concernant potentiellement tous les citoyens (les droits de l'homme, l'environnement, la paix dans le monde, l'antiracisme). Ce type de mouvement n'implique donc pas l'appartenance à une catégorie spécifique, et ne vise pas à défendre les intérêts d'un groupe, puisque les résultats potentiels de l'action (la promotion de l'intérêt) ne bénéficient pas de manière sélective à ceux qui s'y engagent mais à l'ensemble d'une communauté dont les contours sont variables (des membres d'une communauté locale à l'humanité entière). Si cette typologie peut dans certains cas se révéler problématiquel, elle est néanmoins pertinente ici dans I a mesure où la Ligue des droits de l'homme correspond parfaitement au modèle du groupe d'intérêt public. D'abord l'association se caractérise par l'absence de référence à une catégorie sociale qu'elle viserait à représenter. Non seulement tout le monde peut devenir militant de la Ligue, mais l'association défend une cause civique, les droits de l'homme, qui concerne potentiellement tous les citoyens et qui prétend du coup transcender les différences de gemes (classe, sexe, origine ethnique, etc.). La défense des droits de l'homme s'apparente en effet à un «engagement civique» qui implique la promotion de droits indivisibles (libertés publiques, droits d'expression et de participation) concernant tous les membres de I a commtmauté politique. Cependant, et ce second point est essentiel, les ligueurs n'agissent pas dans ce cadre en tant que victimes exprimant leurs propres griefs, mais comme les défenseurs des intérêts d'autrui. Les ligueurs consacrent en effet l'essentiel de leurs activités militantes à des luttes dont ils ne sont pas eux-mêmes les bénéficiaires: action en faveur des étrangers en situation irrégulière, lutte pour le droit de vote des immigrés durablement installés sur le territoire français, assistance aux victimes d'actes de racisme ou de violences policières, défense des droits des détenus, etc. Or, les ligueurs appartiennent rarement à ces catégories dont ils défendent les
1. Comment par exemple qualifier des groupes de défense de minorité ou même des syndicats qui mêlent en pratique revendications catégorielles et référence à un bien commun ? L'une des limites de la distinction entre intérêt catégoriel et intérêt public est de figer comme trait caractéristique de l'organisation une dimension qui est souvent un enjeu pratique pour les acteurs et dont dépend en partie leur légitimité à agir dans l'espace public.

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droits. La Ligue s'apparente en ce sens à un «mouvement de solidarité»l ou à ce que nous appellerons ici une entreprise morale. Les termes de «militantisme moral» ou de «militantisme par conscience»2 ont été utilisés pour désigner l'engagement altruiste orienté vers une aide à autrui ou vers des luttes généralistes concernant la communauté dans son ensemble, mais qui bénéficient en fait à des minorités dont l'égalité des droits est revendiquée. Le qualifica tif d'entreprise morale reflète à la fois la dimension solidaire de l'action de la Ligue et sa dimension normative. Howard Becker utilise l'expression «d'entrepreneurs de morale»3 pour désigner les individus et les groupes qui se mobilisent dans des «croisades pour la réforme des mœurs». Or, les droits de l'homme constituent en France un principe fondateur de l'ordre politique républicain et «impliquent une certaine conception des rapports entre l'individu et l'État»4. Causes civiques relatives aux principes constitutifs de l'ordre politique, les droits et les principes que défend la Ligue permettent
1. Le qualificatif de «mouvement de solidarité» désigne les groupes qui agissent en vue d'aider des populations qui ne sont pas membres de l'association: mouvements antiracistes, caritatifs, organisations humanitaires internationales, etc. L'analyse de ces organisations a été, notamment, abordée dans le cadre des travaux du Groupe d'études et de recherches sur les mutations du militantisme (GERMM) animé par Olivier Fillieule et Nonna Mayer. Pour une réflexion critique sur la portée de la catégorie «mouvement de solidarité», voir: Broqua (Christophe), Fillieule (Olivier), «Les associations de lutte contre le Sida», in Broqua (C.), Duchesne (S.), Fillieule (O.), Hamidi (C.), sous la direction scientifique de Nonna Mayer, Dynamique de l'engagement et élargissement des solidarités, Rapport de recherche MIRE, novembre 2000. 2. C'est Emmanuelle Reynaud qui a introduit en France cette idée (voir: «Le militantisme moral», in Mendras (H.), La sagesse et le désordre, Paris, Gallimard, 1980) qu'on trouve déjà formulée dans les travaux des théoriciens de la «mobilisation des ressources» (voir McCarthy (John D.), Zald (Mayer N.), «Resource Mobilization and Social Movements: a Partial Theory», American Journal of Sociology, n082, 1977) qui distinguent parmi les membres actifs des mouvements sociaux, ceux qui tireraient un profit direct de la satisfaction escomptée des revendications et les membres par conscience (conscience constituents) mettant leur savoir-faire militant et leurs ressources personnelles au service d'une cause qui ne les concerne pas directement. Voir, sur ce point, Neveu (Érik), Sociologie des mouvements sociaux, Paris, La Découverte, 1996. 3. TI analyse ainsi les mouvements conservateurs américains qui contribuent à définir comme déviants certains comportements sociaux (l'alcoolisme, la consommation de drogue). Becker (Howard), Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Paris, A.-M. Métailié, 1985, p. 171-188. 4. Chevallier (Jacques), L'État de droit, Paris, Montchrestien, 1994 (p. 57 pour la citation). C'est également ce que souligne Claude Nicolet, L' idée républicaine en France, 1789-1927, Paris, Gallimard, 1982.

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d'apprécier d'un point de vue normatif la réalité sociale (ce qui est juste ou injuste, acceptable ou indigne) et constituent en ce sens pour ceux qui les brandissent, à l'image d'un décalogue républicain, une morale politique. Sociologie d'une mobilisation morale Considérer la Ligue comme lID groupe d'intérêt civique et moral amène en premier lieu à s'interroger sur les conditions de possibilité d'une telle mobilisation. Cette question s'adosse à une critique générale formulée à l'égard d'un des postulats fondamentaux de l'approche classique des groupes d'intérêt: toute demande ou aspiration sociale se traduit naturellement par l'émergence d'un mouvement de revendication organisél. De ce point de vue, l'existence d'une organisation comme I a Ligue semble aller de soi, puisque les citoyens sont supposés se mobiliser spontanément pour défendre leurs droits face à l'État. Cette hypothèse a été ébranlée par la réflexion de Mancur Olson2 montrant qu'une concordance d'intérêts individuels ne conduisait pas inévitablement à une action collective, c'est-à-dire qu'intérêt(s) individuel(s) et bien commun ne coïncident pas forcément. S'il ne va pas de soi que les individus se regroupent et s'organisent pour défendre leurs intérêts ou leurs valeurs, il faut alors saisir les conditions sociales, politiques, historiques permettant à des mouvements de défense d'intérêts collectifs de cristalliser des griefs individuels et de s'installer durablement comme acteurs du débat public. Ces questions qui concernent tous les groupes d'intérêt sont d'autant plus importantes pour les mouvements qui ne défendent pas des intérêts matériels catégoriels mais des principes civiques et moraux. Les analystes des groupes d'intérêt public ont souligné que de telles organisations constituaient une énigme. D'abord, parce qu'elles font figure
1. L'étude des groupes d'intérêt s'est initialement articulée à une théorie de la démocratie pluraliste selon laquelle la représentation naturelle et spontanée d'intérêts ou de valeurs par des citoyens organisés constituait l'un des fondements de la démocratie moderne. On trouve cette conception exprimée en particulier chez Arthur Bentley (The Process of Government, Evanston, Principia Press, 1949) ou chez David Truman (The Governmental Process, New York, Knopf, 1951). 2. OIson (Mancur), La logique de l'action collective, Paris, PUF, 1978.

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«d'associations improbables»1 tant les publics qu'elles visent (tous les citoyens) et les causes qu'elles défendent sont larges. Les théories de l'action collective mettent classiquement l'accent sur la dimension identitaire du processus de mobilisation2. Comment rendre alors intelligibles les conditions de possibilité d'une telle entreprise de revendication qui se construit sur une référence à l'universalité et qui fonde sa légitimité sur la prétention à parler au nom de tous sans représenter un groupe spécifique? Une seconde partie de l'énigme dérive de la dimension morale de cet «engagement altruiste», pour utiliser l'expression de Florence Passy3. S'il est difficile de comprendre pourquoi certains se mobilisent pour défendre leurs propres intérêts matériels, comment alors saisir un engagement de masse autour de la promotion de valeurs et de droits immatériels dans des conditions où les profits de l'action ne bénéficieront pas à ceux qui s'engagent? La première question, la plus décisive, qui guide cette réflexion concerne donc l'intelligibilité sociologique des conditions dans lesquelles un mouvement comme la Ligue a pu mobiliser durablement des agents sociaux autour de la défense d'un bien commun? Pour répondre à celle-ci, il faut emprunter deux directions de recherche complémentaires. Une histoire sociale de l'association Les travaux relatifs aux mouvements de solidarité contemporains se penchent le plus souvent sur leur genèse et leur institutionnalisation progressive, afin de comprendre comment naissent et s'organisent de telles mobilisations. En abordant ici la Ligue à la période contemporaine, pour l'essentiel après 1945, nous avons à faire à une institution «déjà là», ancrée dans un passé glorieux -ou plutôt exalté comme glorieux par ses représentants contemporains- et qui semble se fondre dans le paysage politique français. Cette naturalité de l'association est d'abord un obstacle aux questionnements évoqués: pourquoi
1. Pour reprendre une expression de Jack Walker (Mobilizing Interest Group in America. Patrons, Professions and Social Movements, op. cit.). 2. Pour une évocation classique et très documentée de ces analyses, voir: Cohen (J.), «Strategy or Identity: New Theorical Paradigm and Contemporary Social Movements», Social research, n052-4, 1985. 3. Passy (Florence), L'engagement altruiste, Paris-Genève, Droz, 1998.

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s'interroger sur l'existence d'un mouvement qui semble avoir toujours existé? Pourquoi, en outre, retenir une périodisation de l'objet (depuis la fin de la seconde guerre mondiale) laissant dans l'ombre la genèse de ce mouvement et la période de son plus intense rayonnement? La période d'étude retenue n'est pas un choix par défaut, mu par le souci académique de laisser aux historiens ce qui leur appartiendrait. Il relève davantage du désir d'aborder une question peu traitée en science politique (peut-être parce qu'elle est bien peu spectaculaire. ..) : celle des conditions sociales de pérennisation d'un mouvement social. On peut en effet se demander pourquoi la Ligue, née dans le contexte spécifique de la Ille République, a survécu à la guerre et aux transformations qui ont affecté l'espace politique français? Comment cette «vieille dame» (l'expression est couramment utilisée par les militants et les dirigeants pour surnommer affectueusement et avec une pointe de fierté leur association) a-t-elle pu rester active durant plus d'un siècle au point de constituer aujourd'hui encore le principal mouvement civique français? Cette interrogation n'est pas purement spéculative. Au lendemain de la seconde guerre mondiale les effectifs de la Ligue, qui représentait dans les années trente ill mouvement de masse, chutent durablement (de 180 000 adhérents et près de 2 400 sections au début des années trente à moins de 20 000 cotisants). Ses dirigeants vieillissent et disparaissent progressivement au cours des années cinquante. La Ligue qui jouait un rôle central de mobilisation des classes moyennes intellectuelles autour de la gauche laïque noncommuniste occupe désormais une place secondaire dans l'espace public. Cette rupture décisive suscite deux interrogations. La première concerne les causes de cet affaiblissement qui est d'autant plus étonnant que cette période est aussi celle où les droits de l'homme s'imposent comme une référence consensuelle dans l'espace public. C'est paradoxalement au moment où les droits de l'homme, avantguerre objets de controverses polarisant les débats partisans, deviennent des principes juridiquement reconnus1 et largement
1. Proclamés universellement comme référence de la nouvelle société internationale (c'est la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948), ils sont inscrits en France dans le Préambule de la Constitution de 1946 puis de 1958. Pour l'état du droit positif en matière

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acceptés dans l'espace politiquel que le mouvement qui en revendique la promotion entre en crise... La rupture de l'aprèsguerre conduit ensuite à s'interroger sur la pérennisation de ce mouvement. Il n'est en effet pas absurde d'imaginer, à titre d'hypothèse de recherche, que la Ligue ait pu disparaître au lendemain de la guerre (la crise du recrutement qui l'affecte dans les années cinquante n'est en réalité pas loin de conduire l'association au dépérissement). Or, ce qui surprend lorsqu'on étudie la Ligue c'est à la fois qu'elle survive à cette crise et que son ancrage social reste remarquablement stable. L'analyse des caractéristiques sociales et politiques des dirigeants depuis 1945 montre, en effet, qu'au-delà de la référence à l'universalité qui caractérise le discours des droits de l'homme dans la tradition républicaine française, la Ligue revendique continûment la filiation de la tradition dreyfusarde de mobilisation des intellectuels. Les dirigeants de l'association se recrutent ainsi toujours dans les catégories intellectuelles moyennes et supérieures. Loin d'être un mouvement sans attache, elle s'ancre donc dans un secteur du monde social cù s'épanouit une «vocation à l'universel»2 qui procède à la fois de la propension de ces catégories moyennes intellectuelles à se penser hors des rapports de forces entre classes sociales3 et, se considérant comme hors du monde, à prescrire des normes ayant vocation à s'appliquer à tous (même si celles-ci reflètent leurs propres représentations du monde4). Ce qui est finalement
de droits de l'homme, voir, par exemple, Madiot (Yves), Droits de l'homme, Paris, Masson, 1991. 1. L'affirmation d'une nouvelle catégorie de droits «économiques et sociaux» a ainsi permis de rendre la cause acceptable pour le mouvement ouvrier. La délégitimation de l'extrême droite après-guerre a, de plus, contribué à faire disparaître les ennemis les plus acharnés de droits individuels qui étaient pensés comme inconciliables avec la nature, à leurs yeux, communautaire de la société politique. 2. Pour emprunter la jolie formule de : Pinto (Louis), «La vocation à l'universel. La formation de la représentation de l'intellectuel vers 1900», Actes de la recherche en sciences sociales, n° 55, novembre 1984. 3. Sur la propension des catégories intermédiaires à fort capital culturel à se penser hors des affrontements économiques et des conflits de classe, voir: Gouldner (A.-W.), The Future of the Intellectual and the Rise of a New Class, Nex-York, Seabury press, 1979. 4. On retrouve ici l'analyse marxiste de la propension à l'universalisme de la «petitebourgeoisie» qui ne «veut pas imposer un intérêt de classe égoïste (mais ...) croit au contraire que les conditions particulières de sa libération sont les conditions générales seules capables de sauver la société moderne». Marx (K.), Le dix-huit brumaire de Louis Bonaparte, Paris, Éditions sociales, 1984, p. 107.

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énigmatique, c'est que la Ligue tout en se transformant reste identique à elle-même, en apparence tout du moins. Restituer cette continuité implique en effet de ne pas être victime d'une illusion téléologique mais d'analyser les ruptures et les reconfigurations qui rendent possible cette apparente stabilité. C'est précisément en retraçan"è dans la première partie de cet ouvrage l'histoire sociale des instances dirigeantes de la Ligue depuis 1945 qu'on peut saisir comment a pu se pérenniser le lien entre la défense des droits de l'homme et l'appartenance au monde intellectuel et comprendre dans quelle mesure, les évolutions structurelles de l'espace politique et du rôle qu'y jouent les intellectuels ont pu influer, de manière contradictoire, sur le statut et la position de l'association, en 1a conduisant à me crise au lendemain de la guerre puis en lui permettant de retrouver une place dans l'espace des engagements intellectuels possibles au cours des décennies qui suivent. Comprendre ['engagement altruiste

Si l'histoire donne à voir les mécanismes qui sont au principe de la pérennisation de l'association depuis la fin de 1a seconde mondiale, elle ne permet pas de résoudre réellement l'énigme du militantisme altruiste. Pour cela il faut se consacrer à un terrain plus propice pour observer les mécanismes concrets de l'engagement. La seconde partie de cet ouvrage est ainsi consacrée à l'étude de l'engagement local à la Ligue dans les années quatre-vingts et quatre-vingt-dix. Qui sont ceux qui dans la France contemporaine acceptent de s'engager au niveau local dans me telle entreprise civique? Rendre intelligible ce militantisme de solidarité permet d'éprouver les théories qui visent à rendre compte de l'action collective et du militantisme. Ces analyses oscillent le plus souvent entre deux modèles qui font figure de paradigmes dominants pour expliquer l'engagement. Le premier, qui s'inscrit dans une perspective utilitaristel, envisage le processus d'engagement comme le résultat d'un calcul individuel évaluatif comparant les coûts consentis et les rétributions attendues de l'action
1. Ce modèle s'inspire collective, op. cit.). de la réflexion déjà évoquée de M. OIson (La logique de l'action

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collective. Le second, cherche dans la socialisation des agents les facteurs déterminants leur propension à l'action et leurs choix d'engagement (dans me organisation plutôt qu'me autre). Or, cette alternative est peu satisfaisante pour penser la complexité du processus de l'engagement. L'analyse en termes de rétributions et d'intérêts a ainsi l'inconvénient majeur de présenter me version réductrice des raisons qui sont au principe de l'action collective. Il est rare que des individus s'engagent consciemment contre leurs intérêts ru n'aient pas de bonnes raisons de faire ce qu'il font. Se limiter à explorer ces évidences risque de condamner à ne saisir que l'écume du phénomène. L'autre perspective, centrée sur les dispositions incorporées par les acteurs, pose également problème. Certes l'engagement à la Ligue implique de partager les valeurs que promeut l'association et de se trouver en adéquation avec les modes d'action qu'elle valorise. Cependant, les valeurs promues par la Ligue sont largement partagées par des catégories sociales dont le nombre excède largement celui des militants actifs de l'association: tous ceux qui peuvent ressentir des affinités à l'égard du mouvement n'y adhèrent pas. Si on refuse de se contenter d'lffi raisonnement probabiliste limitant l'analyse sociologique à la mise en évidence des conditions de possibilité de l'action, il faut alors saisir pourquoi parmi les soutiens potentiels du mouvement certains s'engagent alors que d'autres restent passifs. Nous défendons ici lffie sociologie compréhensive de l'engagement, qui n'est pas pensé dans ce cadre comme le produit d'lffi déterminisme social inconscient ou d'lffi calcul rationnel, mais comme le fruit d'une série de choix significatifs qu'il est nécessaire de restituer et de comprendre dans leur complexité -c'est-à-dire sans les ramener systématiquement au modèle du calcul rationnel. Ces raisons construites par les acteurs ne peuvent cependant tenir lieu d'explication. Il faut en effet saisir ensuite en quoi ces choix reflètent les interférences entre, d'un côté, la trajectoire biographique des militants et, de l'autre, les systèmes d'interactions dans lesquels ils se trouvent insérés au cours du processus de l'engagement. En ce sens, 1a propension à la morale qu'implique cet engagement civique doit être appréhendée comme un construit biographique, c'està-dire comme le résultat d'lffie série d'inflexions et d'adaptations qui conduisent certains militants à revendiquer le désintéressement d'une action altruiste. Pour mener cette 23

analyse, la notion de carrière militante, que proposent les sociologues interactionnistesl, est particulièrement utile. Reconstituer la carrière militante des ligueurs consiste, en effet, à retracer les itinéraires individuels au sein de l'association et à replacer cette séquence dans le cadre d'une biographie. En privilégiant l'étude de parcours individuels, I a notion de carrière incite d'abord à explorer les systèmes d'interactions qui orientent certains vers me telle association et qui constituent ensuite de puissantes invitations à Ia loyauté. Les ligueurs viennent rarement à la Ligue par hasard, mais sont le plus souvent conduits vers l'association à travers le maillage des réseaux sociaux auxquels ils sont préalablement affiliés. De la même manière, les raisons qui conduisent à privilégier un engagement actif pour la défense des droits de l'homme (au détriment d'autres affiliations publiques cu d'activités «privées» -professionnelles ou familiales) peuvent ici se comprendre, nm en terme de calcul isolé, mais à partir des obligations et des contraintes qui dérivent des interactions nouées au sein du mouvement (avec d'autres militants, avec ceux qu'ils secourent). Ensuite, en soulignant l'importance de I a dimension temporelle des processus d'engagement, la notion de carrière invite à lier l'analyse du militantisme à me réflexion sur les itinéraires de vie qui en constituent le cadre. L'engagement à la Ligue intervient en effet le plus souvent à l'âge de la maturité, lorsque la carrière professionnelle est déjà avancée (voire lorsqu'elle s'achève pour les retraités) et alors que de nombreuses autres formes d'engagement public (dans ill parti ou un syndicat) ont été expérimentées. En reconstituant ces trajectoires politiques et personnelles, on comprend alors que I a Ligue constitue un militantisme de reconversion qui fait écho tant à l'histoire des engagements passés (en particulier aux ruptures qui les ont souvent conclus) qu'aux aléas d'une biographie qui rend attrayant un engagement distancié et dégagé des contraintes de la lutte électorale.

1. Sur le concept de carrière appliqué notamment à la sociologie des professions ou à la sociologie de la déviance, et sur les liens avec l'analyse de l'action en termes de «processus», voir: Becker (H.), Outsiders, op. cit. et Hugues (Everett C.), Men and Their Work, New York, Free Press of Glencoe, 1958.

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Expertise et représentation des intérêts civiques: une sociologie du secours juridique La dernière partie de cette réflexion sur l'association de défense des droits de l'homme concerne son action dans l'espace public. L'analyse de la contribution des groupes d'intérêt aux processus politiques a fait l'objet d'une abondante littérature tant française qu'anglo-saxonnel. L'un des principaux acquis de ces approches est de montrer que ces groupes interviennent dans les procédures d'inscription des revendications sociales dans l'agenda politique et jouent ainsi un rôle déterminant d'intermédiaire ou de médiateur entre la «société civile» et l'espace politique. Les travaux américains d'inspiration systémique et fonctionnaliste ont en particulier souligné que l'expression des intérêts sociaux par des groupes spécialisés reflétait la forte division des tâches dans les sociétés différenciées: d'un côté les groupes d'intérêt qui articulent et publicisent des demandes sociales et, de l'autre, les partis qui les agrègent dans de vastes programmes destinés à trouver me traduction en terme d'action publique2. Le schéma systémique auquel s'adosse cette définition du rôle de ces groupes a le mérite de souligner qu'ils occupent une position stratégique de passeur entre le système politique institutionnel et son environnement social. D'une part, ces mouvements, qui capitalisent ressources et savoir-faire, constituent des interlocuteurs privilégiés des autorités publiques et participent ce faisant aux processus d'élaboration ou de mise en œuvre des politiques publiques3 (que cette participation soit protestataire ou institutionnalisée). D'autre part, ils jouent ill
1. Parmi les travaux de synthèse les plus représentatifs de ce secteur d'étude et de ses évolutions, voir: Berger (Suzanne), éd., Organizing Interest in Western Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 1981 ; Graziano (L.), «Le pluralisme. Une analyse conceptuelle et comparative», art. cit. ; Wilson (Franck L.), Interest Group Politics in France, Cambridge, Cambridge University Press, 1988. 2. Cette perspective a notamment été développée par Gabriel A. Almond (<<AComparative Study of Interest Group», American political science review, 1958, n052) et Henry w. Ehrmann (Interest Groups on Four Continents, Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 1958). 3. Ce schéma n'est pas propre à la théorie des groupes d'intérêt, mais inspire largement les analyses des politiques publiques en terme d'agenda. Voir Cobb (R.), EIder (C. D.), Participation in American Politics. The Dynamics of Agenda Building, Boston, Allymand Bacon, 1972.

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rôle essentiel dans la formalisation des demandes sociales adressées au système politique dont ils canalisent et favorisent l'émergence et la cristallisation. Ces analyses ont cependant fait l'objet de multiples critiquesl qui n'en invalident pas la pertinence mais qui invitent plutôt à explorer leurs points aveugles et ouvrent ainsi de nouvelles perspectives de recherche. Une première interrogation, suscitée par un usage critique de la notion, concerne les distinctions sur lesquelles elle repose. Il paraît en effet bien hâtif d'établir une frontière stricte entre des groupes incarnant la «société civile» et l'État, dans la mesure où une grande partie des soutiens de l'association se recrutent justement dans les rangs des employés de l'État... Ce qui fait l'une des particularités de cette association qui défend les droits des citoyens contre l'État, et dont les interventions sont de ce fait presque exclusivement dirigées vers les autorités étatiques, c'est justement que la majorité de ses membres représentent dans leur vie professionnelle l'État. Ce simple constat invite non seulement à relativiser la distinction académique entre des entités trop grossièrement définies (l'État, la «société civile»), mais suscite surtout des questions déterminantes: comment des agents de l'État agissent-ils pour revendiquer des droits auprès d'institutions dont ils sont parfois eux-mêmes membres? En quoi cette multipositionnalité constitue-t-elle une ressource ou un handicap pour l'expression de revendications? Dans quelle mesure leur vision du monde, qui reflète une socialisation où la puissance publique tient une place spécifique, influe-t-elle sur la formulation des causes qu'ils défendent et sur leur manière de les promouvoir? Une seconde série de critiques adressées au modèle de I a représentation des intérêts concerne la notion d'intérêt ellemême. Par intérêt on désigne généralement l'ensemble des griefs, demandes, revendications, droits dont sont porteurs les groupes comme la Ligue. Or, le schéma classique considère que ces intérêts préexistent à l'activité revendicative (ils manifestent les griefs ou les demandes des individus vivant en
1. Certaines visent les connotations normatives de ce modèle qui est implicitement développementaliste. En particulier, comme le note S. Berger (<<Introduction», in Berger (S.), éd., Organizing Interest in Western Europe, op. cit.), la démocratie américaine fait figure de modèle achevé du développement du système politique.

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société). Dans ce cadre, la tâche des groupes et des partis politiques se limiterait donc à articuler ces demandes individuelles multiples en un tout cohérent. Or, l'étude de l'action des groupes montre qu'ils ne se contentent pas de publiciser des intérêts mais, comme le souligne M. Offerlé, qu'ils interviennent de façorL décisive dans le processus de «genèse et de construction des intérêts»l. Les intérêts sociaux n'existent pas à l'état latent, mais sont le fruit d'un complexe travail de construction politique dont les sciences sociales doivent rendre compte. Les théoriciens anglo-saxons de l'action collective ont ainsi souligné combien l'intervention des organisations civiques ou syndicales était déterminante pour comprendre l'éclosion de mouvements de revendication2. Non seulement ces organisations fournissent une infrastructure matérielle aux protestataires, mais produisent surtout les cadres cognitifs permettant de penser les malheurs singuliers sous la forme de maux catégoriels3. On peut en ce sens se demander dans quelle mesure la Ligue contribue à forger de tels cadres d'action collective dans 1a France contemporaine et, ce faisant, s'interroger sur 1a spécificité de la conception des droits de l'homme que défendent et promeuvent les ligueurs. Certes, les droits de l'homme ne constituent pas une catégorie inventée ou forgée par l'association: elle existe, à l'inverse, à travers une multitude de codifications et d'inscriptions (dans le droit international ou interne) et reflète le travail interprétatif et prescriptif d'un grand nombre d'acteurs. Cependant, les droits de l'homme ne constituent pas un ensemble intangible qui s'imposerait à tous par la seule force des principes qu'ils proclament. Produits d'une histoire4, celle des textes successifs qui les évoquent et

1. Offerlé (Michel), Sociologie des groupes d'intérêt, op. cit., p. 39. 2. C'est l'un des principaux arguments avancés par les théoriciens du courant de la «mobilisation des ressources». Mac Carthy G.), Zald (M.), «Ressource Mobilisation and Social Movement: a Partial Theory», art. cit. 3. Elles produisent de ce fait aussi des catégories sociales auxquelles les individus peuvent s'identifier. Sur ce processus, voir en particulier: Thomson (Edward P.), La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, EHESS-Gallimard-Seuil, 1988 et Boltanski (Luc), Les cadres. La formation d'un groupe social, Paris, Éd. de Minuit, 1982. 4. À l'opposé d'une conception des droits naturels, universels, intemporels et préexistants à l'État, l'approche «positiviste» aujourd'hui dominante met l'accent sur la dYnamique

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des interprétations de ces textes, les droits de l/homme peuvent faire 1/objet de lectures diverses et hétérogènes. Le sens qui leur est prêté engage ainsi une vision de 1/ordre politique et social qui varie notablement selon les affiliations idéologiques ou les contextes politiquesl. Or, la Ligue participe directement ru indirectement à de nombreux mouvements sociaux: l/essentiel de son activité consiste à soutenir des revendications adressées aux pouvoirs publics, en particulier lorsqu/il s/agit de défendre des individus singuliers qui se disent victimes d/une injustice. L/association à travers cette activité concourt donc à façonner les représentations des agents sociaux ordinaires à propos de ce que sont leurs droits et de ce que sont les revendications qu/ils peuvent exprimer publiquement. Organisation collective défendant les droits politiques des individus, la Ligue participe, avec d' autres, à la mise en forme de catégories du «malheur social» susceptibles de fonder une protestation publique ou une action collective et c/est cette contribution qu/il faut mettre au jour ici. L/lll1des objectifs de ce travail est donc de cerner la vision spécifique des droits promue par l/association et ses militants. Intellectuels liés à l'État et caractérisés par des trajectoires professionnelles et politiques particulières, ceux-ci accordent aux droits un sens qui reflète ce que l'on peut nommer un éthos spécifique dont il faut esquisser les contours en analysant à la fois les dispositions incorporées par les ligueurs et les effets contraignants des savoir-faire qu'ils mobilisent pour leurs actions. Pour explorer ces pistes de recherche (quels droits défendent les ligueurs? En quoi leur action contribue-t-elle à définir des cadres d/injustice susceptibles de conduire à une protestation collective ?) nous avons choisi de nous intéresser dans 1a dernière partie de cet ouvrage à un mode spécifique d/action : le secours juridique. L/une des spécificités de l/association est, en effet, de s/être dotée dès sa création d/un service juridique destiné à apporter lID soutien à tout citoyen estimant être victime d/une atteinte à ses droits fondamentaux.
historique qui est au principe de l'évolution de ces droits. Voir: Villey (Michel), Philosophie du droit, Paris, Dalloz, 1982 et Madiot (Y.), Droits de l'homme, op. cit., p. 16-27. 1. Olivier Duhamel a, par exemple, montré les différences dans l'interprétation des droits et des libertés au sein de la gauche française après 1958. Duhamel (Olivier), La gauche et la Ve République, Paris, PUF, 1996.

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L'accroissement de la proportion des professionnels du droit à la Ligue, à partir de la fin des années soixante-dix (en particulier des avocats et des magistrats), a contribué à donner une grande importance à ce mode d'action: les ligueurs sont non seulement des militants des droits mais aussi des militants du droit. L'étude de l'activité du service juridique de la Ligue à I a période contemporaine permet en ce sens d'explorer trois perspectives. D'abord, elle offre d'observer à travers I a sélection effectuée par ce service, parmi les différents cas qui lui sont soumis, la définition spécifique que retient l'organisation de ce qui constitue une violation des droits de l'homme et de ce qui s'apparente à son domaine d'intervention. Ensuite, en suivant les interventions diligentées par les juristes de la Ligue auprès des administrations ou des juridictions, m peut observer dans quelle mesure l'association intervient dans les modalités d'application des politiques publiques. En ce sens, fi peut analyser le rôle que joue l'usage expert du droit comme modalité d'accès militant à l'État. Enfin, l'étude de cette voie très spécifique de revendication offre de considérer dans quelle mesure le droit peut constituer un instrument susceptible de produire des cadres pour exprimer l'injustice et ses conditions de réparation et peut donc contribuer, ou parfois ne pas contribuer, à fonder une action collective.

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PREMIÈRE PARTIE Les intellectuels et les droits de l'homme Une histoire sociale de l'association

Comprendre ce qu'est la Ligue aujourd'hui et ce que font ses militants implique de se pencher sur son passé et en particulier sur son histoire proche: celle qui s'étend de la fin de la seconde guerre mondiale aux années quatre-vingt-dix. Cette histoire reste cependant à faire, puisque pour la période contemporaine la Ligue n'a fait l'objet d'aucune investigation spécifique, ni en histoire ni en science politique (les causes d'un tel désintérêt résidant, sans doute, dans la spécificité de ce moment qui se caractérise comme une phase de récession pour la Ligue). Retracer cette histoire est une vaste entreprise qui peut prendre des formes diverses. Puisque nos interrogations portent principalement sur la question de l'engagement, nous avons choisi de privilégier une histoire sociale de l'association relative aux dirigeants de l'association, aux logiques de leur engagement et à leurs caractéristiques sociographiquesl. Qui sont ceux qui font et ont fait la Ligue depuis 19472 ? La réponse à cette première question dessine une orientation déterminante pour la recherche. La prosopographie révèle ainsi l'homogénéité et la stabilité du recrutement des dirigeants qui sont, en très grande majorité, issus des catégories intellectuelles supérieures. La Ligue et la défense des droits de l'homme constituent en effet depuis l'affaire Dreyfus un pôle structurant de l'engagement des intellectuels en politique, à la fois parce qu'il s'agit d'un engagement prisé par les intellectuels et parce qu'à travers ce mode de militantisme se définit une figure, parmi d'autres mais jouissant d'une incontestable notoriété, d'intervention publique des clercs. Sans prétendre traiter l'ensemble des questions relatives à la participation des intellectuels à la vie politique3, la sociologie des
1. L'entreprise sociographique se trouve restreinte aux instances dirigeantes par l'absence de sources relatives aux militants locaux avant 1975. Certains éléments d'informations seront néanmoins utilisés dans la seconde partie qui traite principalement de l'engagement local à la Ligue. 2. La Ligue cesse pratiquement d'exister sous l'Occupation. La date de 1947 marque sa renaissance officielle: c'est à ce moment qu'est reconstituée l'organisation et que ses instances dirigeantes font l'objet d'un renouvellement formel. 3. Parmi les nombreuses études consacrées aux intellectuels en politique, on peut notamment citer: Charle (Christophe), Naissance des «intellectuels», Paris, Éditions de Minuit, 1990 ; Hourmant (François), Le désenchantement des clercs, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 1997 ; Ory (Pascal), Sirinelli Oean-François), Les intellectuels en France, de l'Affaire Dreyfus à nos jours, Paris, Colin, 1986 ; Rieffel (Rémy), Les intellectuels

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représentants de la Ligue offre l'opportunité de s'interroger sur les traits distinctifs de ce modèle et sur ses évolutions depuis 1a fin de la seconde guerre mondiale. L'association s'est en effet initialement constituée dans le sillage d'une catégorie, les intellectuels, qui manifestent, à 1a fin du XIXe siècle, leur propension à une action publique autonome. À la lisière du champ des partis, c'est-à-dire de 1a compétition électorale pour la conquête du pouvoir, et des syndicats, c'est-à-dire de la représentation organisée d'intérêts sectoriels, la Ligue offre une tribune alternative d'action publique depuis laquelle des écrivains, des savants ru des artistes peuvent intervenir en politique. Celle-ci se trouve cependant étroitement liée aux divisions qui structurent l'espace partisan et syndical. Républicains et laïques, les intellectuels ligueurs sont affiliés soit au radicalisme, soit au socialisme. Ils expriment pourtant à travers la défense des droits de l'homme et du citoyen une visée qui dépasse le simple cadre de l'affrontement politique et qui participe à 1a promotion de valeurs supérieures (la justice, la vérité, 1a raison) à travers des modes d'actions originaux (notamment l'assistance juridique apportée à des particuliers qui se disent victimes d'injustices). Après-guerre, période qui nous préoccupe ici, cette spécificité perdure, même si la Ligue n'incarne plus qu'un courant secondaire, voire marginal, de la gauche laïque. L'association reste ainsi à l'écart des mouvements, pourtant dominants depuis la Libération, qui attirent les clercs d'abord vers le Parti communiste, puis vers les groupes d'extrême gauche et vers de «nouveaux mouvements sociaux». Elle reste de même largement étrangère à la redécouverte, dans les années soixante-dix (par exemple par les «nouveaux philosophes»), du concept d'État de droit, au renouveau des mobilisations antitotalitaires ou encore à l'essor du mouvement humanitaire. Comment comprendre alors la spécificité de 1a voie empruntée par l'association et expliquer parallèlement 1a remarquable continuité qui caractérise son recrutement? Comment rendre compte, surtout, des mutations qui affectent
sous la Ve République, Paris, Calmann-Lévy, intellectuels, Paris, Seuil, 1997. 1993, 2 tomes; Winock (Michel), Le siècle des

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cette figure de l'intellectuel engagé et des transformations des pratiques militantes qui y sont associées? Pour répondre à ces questions, il faut d'abord préciser quelles sont les catégories d'intellectuels qui éprouvent ill intérêt pour ce registre de l'action morale qu'est la défense des droits de l'homme dans l'après-guerre (chapitre 1). Le substantif intellectuel, flou et mal défini, renvoie à des réalités disparates désignant potentiellement des groupes professionnels hétérogènes. L'analyse des caractéristiques du personnel dirigeant de l'association et de ses évolutions permet de mieux cerner ceux qui s'engagent dans ce secteur bien particulier d'action publique (celui de la gauche laïque et humaniste) en mettant en évidence la position spécifique qu'ils occupent dans l'espace des professions intellectuelles, en précisant la nature de leurs engagements publics parallèles (partisans notamment) et en rendant compte des systèmes de représentations qui guident et orientent leurs choix. L'exercice sociographique permet en effet de mêler étroitement la mesure objective des affiliations des acteurs (à des groupes, des métiers, des idéologies) et l'examen du sens qu'ils attribuent à leurs statuts, rôles et professions. En ce sens, il est nécessaire d'explorer conjointement les modalités pratiques de cet engagement intellectuel et ses représentations, au sens de «mises en scène». C'est de ce point de vue, qu'on peut saisir comment certaines catégories d'intellectuels imaginent leur place dans le monde social et dans l'espace public et en quoi l'association constitue le vecteur d'une telle représentation. L'approche prosopographique ne doit cependant pas leurrer. Si elle révèle l'homogénéité et la continuité du recrutement de l'association, elle risque aussi d'occulter les transformations qui l'affectent. Si la Ligue se pérennise depuis 1945, c'est aussi parce qu'elle s'est transformée, insensiblement parfois, mais suffisamment pour que de nouvelles générations d'intellectuels s'y engagent. Pour saisir ces évolutions, il est donc nécessaire de retracer les principales étapes et ruptures qui ponctuent l'histoire du renouvellement de la direction de I a Ligue depuis la fin de la guerre (chapitre 2). En revenant sur I a crise de la Libération, puis sur le renouveau de la vocation des intellectuels pour les droits de l'homme au moment de la guerre d'Algérie et, enfin, sur le processus de juridicisation de l'élite de la Ligue dans la décennie quatre-vingts, on saisit l'importance du contexte politique dans lequel s'inscrit 35

l'association et ceux qui y militent. Par contexte politique nous désignons ici la nature, à tn1 moment donné, des opportunités d'engagement offertes aux agents se reconnaissant sous le label d'intellectuels. De ce point de vue, la sociographie conduit à élargir la focale d'analyse en envisageant la Ligue dans ill espace concurrentiel qui détermine la logique de son recrutement. Du coup, on est conduit à relativiser la portée des seules variables sociales pour rendre intelligible ce militantisme. Si les dirigeants de la Ligue sont indéniablement des intellectuels, ils sont aussi et surtout des intellectuels engagés; c'est donc sur les logiques de ces engagements antérieurs ou parallèles et sur les contextes mouvants dans lesquels ils se réalisent qu'il faut se pencher pour comprendre comment certains en viennent à s'engager durablement dans une telle association.

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Éléments méthodologiques
«L'archive foisonne de personnages, plus que n'importe quel texte ou n'importe quel roman. Ce peuplement inhabituel d'hommes et de femmes, dont le nom dévoilé ne réduit aucunement l'anonymat, renforce pour le lecteur une impression d'isolement. L'archive impose très vite une étonnante contradiction en même temps qu'elle envahit et immerge, elle renvoie, par sa démesure, à la solitude» Arlette Farge, Le goÛt de l'archive, Paris, Seuil, 1989, p. 21.

Le premier temps de ce travail, consacré à l'histoire sociale de l'association à travers l'étude de ses dirigeants depuis la fin de la seconde guerre mondiale, s'est essentiellement fondé sur l'exploitation des archives de la Ligue. S'il faut reprendre à son début le récit concernant l'exploration des archives, celui-ci commence alors par l'histoire d'un marché. En 1989, lorsque je commence à m'intéresser à la Ligue, la petite maison de la rue Jean Dolent où siège l'organisation est en travaux. La rénovation du bâtiment s'achève, laissant derrière elle le lot habituel des bouleversements propres aux déménagements. Les archives naguère entreposées dans la cave ont été transportées, pour la durée des travaux, dans une petite pièce située au dernier étage de la maison. Une centaine de cartons, que ne distingue qu'un numéro tracé au feutre rouge, attendent qu'une ardeur militante leur redonne le statut de documents, classés, datés, prêts à être consultés. Le problème est alors simple: si je veux avoir accès aux informations contenues dans ces archives, ce à quoi consentent les responsables de la Ligue, il me faut contribuer à la réduction des cartons. Prendre une caisse, s'assurer que personne ne vient dans l'escalier trop étroit pour que l'on puisse s'y croiser à trois (deux hommes et un carton), descendre les trois étages jusqu'à la cave, découper au cutter 1a large bande de scotch marron qui ceint la caisse, en sortir les dossiers et les chemises jaunies, éliminer les résidus de plâtre qui se sont mêlés à l'histoire, les disposer sur les étagères métalliques que l'on a préalablement montées, se demander, enfin, l'espace d'un instant, si le poids nouveau ne va pas rompre l'équilibre de l'édifice qui risque de vous ensevelir: voilà la première semaine de recherche. Ce premier contact physique augure bien de ce que sera le travail sur les documents d'archives: la pénombre de la cave, la prégnance de 1a poussière que chaque mouvement contribue à répandre un peu plus et que vous rappelle, le soir encore, le petit picotement allergique sur l'avant-bras, la multitude, surtout, des textes, 37

des hommes qui les écrivent ou dont il est question, et des dépouillements qu'il faut, lorsque l'on commence à peine, envisager. Plus tard, lorsque la cave s'est civilisée, que les textes sont classés, indexés pour certains, que l'on distingue au premier coup d'œit avec la facilité que donne l'expérience, 1a place de chacun, on se souvient de la multitude originelle, de l'incertitude des premiers rangements. Plus que le travail de raison, l'expérience physique des archives fait apparaître les réductions que produisent les opérations de tri et de mise en forme. D'une suite sans ordre et sans signification, surgissent des chronologies, des affinités qui font ensuite des classements, des choix, bref de l'ordre et ce que l'on appelle de l'histoire. Celle que nous avons choisi de relater porte sur les dirigeants de l'association depuis 1945. Pour cela, nous avons exploré les archives relatives aux congrès nationaux de l'association. Ces dossiers contiennent en effet à la fois les biographies des candidats, les résultats des élections au comité central, et, dans une moindre mesure, des informations relatives aux adhérents, notamment par le biais des rapports financiers présentant l'état des cotisations pour chaque année. Il a fallu d'abord mener un patient travail de reconstitution de la composition du comité central (et du bureau) depuis 1945, puisque la Ligue ne disposait pratiquement d'aucune liste fiable des membres du comité entre deux élections. Ensuite, nous avons entrepris un travail prosopographique sur ces dirigeants. Celui-ci a été rendu possible par la découverte des biographies qui accompagnaient systématiquement les candidatures à l'instance dirigeante de la Ligue. L'usage de ces biographies ne va cependant pas sans poser des problèmes méthodologiques tant la forme de celles-ci varie selon les périodes. Dans l'immédiat après-guerre, elles sont parfois rédigées par ill autre que le candidat (par un autre membre du comité central ru d'une section de la Ligue) et constituent de véritables éloges, développant longuement tel ou tel aspect de l'activité du postulant. En revanche, pour les biographies postérieures à 1975, et pour la plupart de celles qui seront rédigées à la fin des années soixante, le texte se resserre sur l'indication des principales caractéristiques sociales du candidat et de son activité au sein de l'institution. De plus, disparaissent à la fin des années soixante-dix les indications relatives à l'engagement politique des candidats. Les présentations biographiques sont enfin «contrôlées» avant publication par 38

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