La Logique de l'honneur. Gestion des entreprises et traditions nationales

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La logique de l'honneur


Chaque pays a ses traditions, sa manière de définir les droits et devoirs de chacun, sa façon de commander, d'obéir, de coopérer et de s'affronter. Notre culte sourcilleux de l'honneur, nos distinguos infinis entre le noble et le vil nous font vivre dans un univers bien différent de celui où s'affrontent, outre-Atlantique, l'avidité du gain et la passion de l'honnête, ou encore des prudentes démarches qui conduisent les Néerlandais à accorder leurs volontés. À discerner les ressorts de chaque culture, on découvre ce qu'y ont de spécifique les moteurs de l'efficacité.


Un classique de la sociologie et du management.





Philippe d'Iribarne





Né en 1937. Polytechnicien, ingénieur des Mines et directeur de recherche au CNRS. Ses travaux portent sur l'enracinement du fonctionnement des entreprises et des économies dans la diversité des institutions et des cultures.


Publié le : samedi 25 juillet 2015
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EAN13 : 9782021290745
Nombre de pages : non-communiqué
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Du même auteur
La Science et le Prince Denoël, 1970 La Politique du bonheur Seuil, 1973 Le Chômage paradoxal PUF, 1990 Vous serez tous des maîtres La grande illusion des temps modernes Seuil, 1996 Culture et mondialisation (en collaboration avec A. Henry, J.-P. Segal, S. Chevrier et T. Globokar) Seuil, 1998 o et « Points Essais » n 482, 2002 Le Tiers-monde qui réussit (avec la participation d’Alain Henry) O. Jacob, 2003 L’Étrangeté française Seuil, 2006 o et « Points Essais » n 606, 2008 Penser la diversité du monde Seuil, 2008 L’Épreuve des différences L’expérience d’une entreprise mondiale Seuil, 2009 Les Immigrés de la République Impasses du multiculturalisme Seuil, 2010 L’Envers du moderne
Conversations avec Julien Charnay CNRS éditions, 2012 L’Islam devant la démocratie Gallimard, « Le débat », 2013
La première édition de cet ouvrage
a paru dans la collection « Sociologie » en 1989
TEXTE INTÉGRAL
EN COUVERTURE : archives J.D.L.
ISBN 978-2-02-129074-5
re (ISBN 2-02-010709-0, 1 publication)
© Éditions du Seuil, mai 1989
Cet ouvrage a été numérisé en partenariat avec le Centre National du Livre.
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Préface
pour l’édition de poche
La parution en édition de poche deLa Logique de l’honneurl’occasion, fournit quatre ans après la publication initiale, de discuter et d’éclaircir la perspective adoptée dans l’ouvrage. Celui-ci a sa cohérence interne et il n’était pas opportun d’en modifier le texte. Mais les réactions qu’il a suscitées et les enseignements apportés par la suite des recherches ont conduit à approfondir plusieurs pistes de réflexion qui permettent de mieux situer la démarche entreprise. Mettant en évidence des modèles nationaux de fonctionnement et de gestion des entreprises, à partir de l’analyse comparée de la vie d’établissements de production appartenant à plusieurs pays, l’ouvrage relève d’un double registre. Œuvre de sciences sociales, il concerne des chercheurs et des étudiants. Portant sur des questions à fortes implications pratiques, il s’adresse simultanément à ceux qui, dans les entreprises, sont soucieux d’éclairer leur action de gestionnaires ou militent pour changer les relations entre dirigeants et dirigés. Mais, si chercheurs et praticiens se rencontrent souvent dans les objets qu’ils souhaitent mieux comprendre, les types de connaissance auxquels ils aspirent ne se recouvrent pas totalement. Aussi le parti adopté dans la rédaction du texte a-t-il été de mettre l’accent sur les questions qui concernent à la fois les uns et les autres. Ce faisant, ce qui relève de l’intérêt exclusif soit des chercheurs soit des praticiens a été laissé de côté. L’ouvrage ne comporte ni discussions théoriques approfondies ni recettes de gestion. Pareilles limitations, qui n’ont pas manqué de susciter interpellations et invitations à poursuivre de la part des diverses catégories de lecteurs et critiques, n’étaient bien sûr que provisoires. L’ouvrage une fois paru, des articles à caractère théorique ont été rédigés pour des revues académiques. Et des problèmes pratiques ont été traités à la demande d’entreprises, ce qui a amené à élaborer des prescriptions concrètes de gestion. Sans chercher, dans la présente préface, à rendre compte exhaustivement de cet ensemble de travaux, on s’attachera à clarifier les questions centrales qui ont été soulevées. Nous évoquerons successivement des questions théoriques et méthodologiques relevant de la position de notre démarche au sein des sciences sociales, puis des questions liées à la gestion des entreprises. Les praticiens pourraient sans doute ne pas se sentir concernés par la première de ces rubriques (ce qui les inciterait à passer directementici). Mais ils trouveront peut-être quelque intérêt à voir comment notre capacité à concevoir des pratiques de gestion adaptées aux divers contextes nationaux est liée à certains aspects fondamentaux de notre compréhension des
sociétés où nous vivons. Et de même, les théoriciens pourraient trouver trop terre à terre les questions de gestion (et sauter les pagessuivantes). Mais ils seront peut-être heureux de voir combien les débats qui agitent les sciences sociales sont lourds de conséquences concrètes.
Culture, institutions, stratégies, histoire
Les principales interpellations, écrites ou orales, adressées àLa Logique de l’honneur par les sociologues des organisations ou du travail ont porté non sur les résultats obtenus, qui dans l’ensemble ont été bien reçus, mais sur la nature disciplinaire de l’approche adoptée. Dans ses courants dominants, la sociologie des organisations contemporaine ne s’intéresse guère ni aux cultures nationales ni à l’histoire. Analysant le système d’action français, Michel Crozier a fait pourtant, il y a trente ans, un travail de pionnier dans ce domaine. Il a cherché à mettre en relief le caractère culturel des modes de conception et d’exercice de l’autorité et s’est penché sur l’existence, dans la France contemporaine, d’un « modèle d’action sociale » hérité de l’Ancien Régime. A la même époque, d’autres travaux portant sur le Japon ont eux aussi mis l’accent sur les questions de culture. Mais depuis cette veine de recherche a été pour l’essentiel abandonnée, y compris par Michel Crozier. Le rejet de ce qu’il est convenu d’appeler le « culturalisme » s’est répandu. Et les comparaisons internationales portant sur les entreprises privilégient, dans leurs courants dominants, les différences de systèmes institutionnels. Dans pareil climat intellectuel, le fait de remettre à l’honneur une dimension culturelle a suscité nombre d’interrogations et quelques réactions négatives. De multiples questions portant sur les orientations théoriques de l’ouvrage ont été posées : — à quelle conception de la culture est-il fait appel ? — quels types de rapports suppose-t-on entre la culture, les institutions, l’histoire et les stratégies des acteurs ? — quels processus interviennent-ils dans la transmission de la culture sur de longues périodes historiques ? s’il est vrai en particulier que l’honneur joue toujours un rôle essentiel dans la société française, comment un mode de fonctionnement manifestement contraire aux valeurs « républicaines » qui la régissent officiellement peut-il voir son influence perdurer, alors qu’il n’est revendiqué ouvertement par personne ? si on fait appel pour expliquer ce fait à des phénomènes de continuité culturelle, quel est le support de pareils phénomènes ? — quelle homogénéité suppose-t-on aux cultures nationales ? comment pareille homogénéité est-elle compatible avec la diversité des fonctionnements d’entreprise que l’on observe ? quels rapports y a-t-il entre les cultures nationales et les cultures d’entreprises ? — quels rapports les analyses qui sont présentées entretiennent-elles avec les travaux contemporains portant sur les organisations ? pourquoi est-il fait référence de manière privilégiée à Montesquieu et Tocqueville plutôt qu’à pareils travaux, ou à des auteurs tels que Durkheim et Weber auxquels la sociologie contemporaine doit beaucoup plus ? Traiter de manière précise et documentée cet ensemble de questions dépasserait
bien sûr le cadre d’une simple préface. Mais, tout en se référant pour l’essentiel à d’autres publications, il est possible de commencer à clarifier ce qui est en cause. La plupart de ces questions renvoient en fait à la première : qu’est-ce que la culture ? Les conceptions de la culture que véhicule la sociologie des organisations sont très diverses. Mais elles ont en commun de ne pouvoir rendre compte des phénomènes que nous avons observés, et en particulier des formes de continuité culturelle et d’articulation entre culture, institutions, histoire et stratégies correspondant à ces phénomènes. Pour comprendre ces derniers, il faut se référer à une conception de la culture qui, tout en étant dominante chez les anthropologues, est méconnue des sociologues. Ainsi prenons la perspective croziérienne, qui tend à considérer la culture comme « capacité ». Elle met l’accent sur la plus ou moins grande aptitude psychologique des individus à assumer un type donné de relations, et en particulier des relations de critique ouverte. A un état donné de la culture, correspond un plus ou moins grand développement de pareille aptitude. Ainsi, on peut dans pareille perspective opposer les cultures, telle la culture américaine, où les individus ont, selon Michel Crozier, une forte capacité de relations face à face, aux cultures, telle la culture française, où cette capacité est faible. Grâce à des phénomènes d’apprentissage culturel, cette capacité évolue au cours du temps, élargissant du même coup le champ des modes d’organisation possibles dans une société donnée. Toute continuité sur très longue période supposerait dès lors une absence obstinée d’apprentissage culturel, laquelle, s’agissant d’une société « moderne », serait à la fois intellectuellement peu crédible et moralement choquante. De même, dans la vision classique, systématisée par Parsons, de la culture comme système de valeurs, toute affirmation de continuité culturelle sur longue période est difficilement crédible tant il paraît clair que les valeurs évoluent dans le temps. Et il en est de même encore dans les conceptions de la culture qui voient celle-ci soit comme une sorte de superstructure d’un système institutionnel, en fait déterminant, soit comme la face affective de la vie d’un groupe rassemblé par des intérêts communs, tant il est clair, là aussi, que l’on n’a pas là de fondement à une stabilité de longue période. Mais, si l’on se tourne vers l’anthropologie contemporaine, de Lévi-Strauss à Geertz, et vers la compréhension de la culture qu’elle propose, ces difficultés disparaissent. Les humains vivent dans un univers de significations. Ils décodent sans cesse non seulement les mots de leurs congénères, mais leurs expressions, leurs postures, leurs actes de toute nature, leur donnent un sens. Et de même, quand ils agissent, ils tiennent compte du sens que vont prendre leurs actions. Or, loin d’être universelle, cette signification est toujours liée à une sorte de langage particulier. Et la culture est avant tout langage, code. Elle fournit un référentiel permettant aux acteurs de donner un sens au monde où ils vivent et à leurs propres actions. Elle désigne, classe, repère, relie, met en ordre. Elle définit les principes de classification qui permettent d’ordonner la société en groupes distincts, des groupes totémiques aux catégories professionnelles. Elle fournit des schémas d’interprétation qui donnent sens aux difficultés de l’existence, les présentant comme les éléments d’un ordre, qu’il faut dès lors endurer, ou comme fruit de sa perturbation, qu’il faut dès lors corriger. Loin de fixer à chacun des rôles auxquels il ne pourrait échapper, la culture influence ainsi les orientations particulières que prennent, au sein de chaque ensemble
social, les jeux stratégiques par lesquels il défend aussi bien ses intérêts que ses convictions. Il n’existe pas, en effet, d’intérêts, de désirs, assez « naturels » pour être totalement indépendants des significations attachées à ce qui est l’objet d’enjeux. Les formes d’opposition pertinentes dans chaque culture conduisent à une certaine structuration des intérêts. Ainsi, par exemple, dans une société qui, telle la société indienne, donne une place centrale à l’opposition pur/impur, tout ce qui est lié à cette opposition va tenir une grande place dans les intérêts et les stratégies des acteurs, rendant parfois celles-ci incompréhensibles pour ceux qui ne tiennent pas compte de ces phénomènes. La continuité de chaque culture, alors même qu’elle est marquée par de multiples évolutions, vient de la stabilité du système d’oppositions fondamentales sur laquelle elle est construite. Ainsi, l’opposition noble/commun est restée au cours de l’histoire extrêmement significative au sein de la culture française, alors même que la définition de ce qui est noble et de ce qui est commun a profondément varié. Et dire que l’honneur a un rôle persistant au sein de cette culture, c’est dire que la pertinence de cette opposition y est persistante et y intervient de manière persistante dans la conception des droits et des devoirs. De manière générale, l’existence d’une continuité culturelle n’est nullement incompatible avec le caractère évolutif de l’organisation de la société. Elle correspond au fait que cette organisation prend sens dans des repères qui sont beaucoup plus stables qu’elle. Selon les termes de Lévi-Strauss, « Dans tous les cas il y a quelque chose qui se conserve et que l’observation historique permet de dégager progressivement, par une sorte de filtrage laissant passer ce qu’on pourrait appeler le contenu lexicographique des institutions et des coutumes, pour ne retenir que les éléments structuraux. » Pour comprendre comment certains principes organisateurs demeurent ainsi dans un monde qui évolue, il convient de considérer les stratégies mêmes de ceux qui veulent réformer la société (pour la rendre meilleure ou améliorer la place qu’ils y occupent). Pour avoir quelque chance de conduire au succès, les objectifs des réformateurs et les voies d’action qu’ils adoptent doivent paraître sensés aux yeux de ceux qu’ils veulent entraîner dans leur combat. Or le fait que quelque chose apparaisse ou non comme sensé se détermine par rapport à des repères qui ne sont jamais totalement créésex nihilo. C’est en référence à des repères fondamentaux communément partagés que les réformateurs peuvent faire apparaître comme sensés les changements qu’ils préconisent à un niveau moins fondamental. Et ils contribuent ainsi à assurer la pérennité de ces repères fondamentaux. Dans le cas français en particulier, il existe de multiples traces de l’existence de ce type de processus qui, conduisant à modifier ce qui était ou non considéré comme noble, a assuré du même coup la persistance de la référence à l’opposition noble/commun. Pareil processus était déjà en œuvre dans la France médiévale, qui était loin de constituer une société « immobile ». On le retrouve dans la France moderne. On peut en donner mainte illustration s’ajoutant à celles que l’on a évoquées dans le corps de l’ouvrage. Ainsi, le manifeste de SieyèsQu’est-ce que le Tiers-État ?, où s’exprime l’esprit de 1789, montre combien était vif le désir des révolutionnaires d’être « honorés » suivant les valeurs d’Ancien Régime. La création de l’École polytechnique par la Convention, régime le plus révolutionnaire que la France ait connu au cours de son histoire, est un bon indice du désir révolutionnaire de créer une aristocratie des
« talents », destinée à se substituer à celle du « sang », mais sans réelle remise en cause du référent aristocratique. Pareil mouvement s’est poursuivi au cours de l’histoire ultérieure, et en particulier dans le monde du travail. Ainsi le mouvement ouvrier français a cherché à faire reconnaître la « noblesse » de l’activité ouvrière, avec l’ensemble de reconnaissance sociale et de sens du devoir y afférant, et cet objectif avait du sens au sein d’une société qui, dans la représentation qu’elle se donne d’elle-même, accorde une place centrale à une hiérarchie des rangs marquée par l’opposition entre le noble et le commun. Ce faisant il a contribué à assurer la pérennité de la place que la société française accorde à pareille opposition. On peut citer de même la création, dans les années trente, de la catégorie, si typiquement française, des « cadres ». Cette création a résulté de stratégies extrêmement explicites d’un ensemble d’acteurs. La référence à l’existence d’une responsabilité sociale élevant les cadres au-dessus du simple statut d’employé y a tenu une place centrale. La double dimension de privilèges et de devoirs associés à l’appartenance à un corps, caractéristique d’une logique de l’honneur, a été ainsi mise en avant. Et ce mouvement a contribué à actualiser les formes de manifestation concrète de cette logique et par là même à assurer son maintien. Les institutions sont elles-mêmes influencées par les référentiels de sens propres à chaque culture et contribuent à entretenir l’« évidence » de ces référentiels. Cela apparaît bien, par exemple, quand on compare les systèmes éducatifs français et allemand. Il est possible d’obtenir une certaine compréhension de ce qui les différencie en montrant qu’existe une cohérence entre la structure de chacun d’eux et l’organisation des entreprises qu’il alimente en personnel. Mais le fait de comprendre les cohérences respectives de deux systèmes n’explique en rien pourquoi l’un s’observe justement en Allemagne et l’autre en France. Pareille explication se dessine, au contraire, quand on tient compte des différences culturelles entre les deux pays. Ainsi, tenir compte de la place spécifique du « rang », de l’opposition entre le plus ou moins noble et du refus de déchoir dans la société française permet de comprendre l’importance qu’a en France le « niveau » atteint en matière de formation générale par rapport à la spécialisation acquise. Ce niveau permet de révéler les « capacités » de l’individu, son « potentiel », et donc ce à quoi il peut légitimement prétendre, ce qui est, dans une logique de rang, plus important que le fait d’avoir telle ou telle variété de connaissances. De même cela permet de comprendre le rôle si particulier que jouent les grandes Écoles et les concours qui permettent d’y accéder dans la société française, l’« épreuve » du concours constituant un rituel où se révèlent solennellement les capacités de chacun. On pourrait certes se demander si les spécificités culturelles ne sont pas en la matière une conséquence plus qu’une cause des spécificités institutionnelles en matière de systèmes éducatifs et d’appareils industriels. Mais, de fait, l’opposition entre les référentiels culturels qui marquent d’une part la société française et d’autre part la e société allemande s’observait déjà à l’époque pré-industrielle. Ainsi, au XVIII siècle, une France marquée par une stratification de rangs, s’opposait déjà à une Allemagne marquée par un ensemble de communautés faiblement hiérarchisées. Ces référentiels ne peuvent donc être interprétés comme la conséquence de constructions institutionnelles contemporaines, mais plutôt comme la source de pareilles constructions.
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