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La Lutte des sans-abri au Japon

De
415 pages
Au début des années 90, le nombre de sans-abri augmente rapidement dans les grandes métropoles japonaises. Les autorités n'ont d'autres politiques que de répondre aux plaintes d'habitants par des évictions localisées. C'est en résistance à l'une d'entre elles que se cristallise à Tokyo, la première lutte des sans-abri. L'analyse porte sur l'origine d'un renouveau du militantisme, stimulé par l'apparition de populations exclues, prises en charge par des militants d'extrême gauche en quête de nouvelles causes.
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La lutte des sans-abri au Japon






































































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54216-7
EAN : 9782296089501
David-Antoine Malinas








La lutte des sans-abri au Japon

Le renouveau du militantisme



















L’Harmattan
Points sur l'Asie
Collection dirigée par Philippe Delalande


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la Succession de KIM Jong-il, dans le contexte géopolitique
et de sécurité en Asie-Pacifique, 2010
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projet de Benazir Bhutto, 2010.
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2010.
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Cambodge de 1979 à 2009, 2010.
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contemporain, 2010.
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communistes indiens face à la politisation des basses castes,
2010.
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Chine, 2009.
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TROUILLET, Conflit et rapports sociaux en Asie du Sud,
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vietnamienne en France de 1950 à nos jours, 2009.
Marc DELPLANQUE, Le Japon résigné, 2009.
Alain LAMBALLE, L’eau en Asie du Sud : confrontation ou
coopération ?, 2009.
Stephen DUSO-BAUDUIN, Sociostratégie de la Chine :
dragon, panda ou qilin ?, 2009.



A mon père,
Infiniment.

REMERCIEMENTS

Je voudrais remercier Bruno ETIENNE, mon onshi (maître), qui m’a
donné le goût de la recherche et de la recherche de l’autre.
Je voudrais remercier le ministère de l’Education nationale du Japon
(Monbû kagaku sho) pour avoir soutenu financièrement ce travail de recherche
ainsi que l’université de Hitotsubashi qui m’a accueilli pendant mes années de
recherche au Japon. Ma gratitude s’exprime au plus haut point envers le
professeur Takashi MACHIMURA, pour son soutien indéfectible. Je garde le
souvenir le plus respectueux du professeur Takamichi KAJITA, sans qui ce
projet n’aurait pu voir le jour, et dont le départ prématuré a touché tous
ses élèves.
Je tiens à remercier le Centre de Recherches Politiques de la Sorbonne qui
m’a accueilli dans son équipe de recherche sur l’action collective alors que
j’étais un « rônin», et plus particulièrement je tiens à remercier Olivier
FILLIEULE pour son haut degré d’exigence et les conseils qu’il m’a prodigués
tout au long de cette recherche.
Je voudrais remercier également le centre de recherche français de la
Maison franco-japonaise, le Centre de Recherche sur la Stratification Sociale et
les Inégalités de l’université du Tohoku, l’Institut d’Asie Orientale de l’IAO et
le Réseau-Asie pour leur soutien, logistique ou financier, accordé pendant mes
années de réécriture. Je remercie plus particulièrement pour leur soutien de
cœur et d’esprit le professeur Yoshimichi SATO, le professeur Marc
HUMBERT et le professeur Jean-François SABOURET.
Je remercie mes collègues et amis qui tout au long de ce travail m’ont
offert, tard dans la nuit et jusqu’à la dernière heure, conseils, discussions, et
relectures, en particulier Frédéric ROUSTAN, AIKAWA san, Paul JOBIN,
Vincent MOENECLAEY, TSUTSUMI san, HARAGUCHI san, KAKITA san,
TSUMAKI, INADA san, ainsi que mon frère Pierre-Yves MALINAS.
Je tiens à remercier ma famille qui m’a soutenu dans ce projet de
longue haleine.
J’adresse une pensée particulière pour Nadejda S.


CHAPITRE 1
INTRODUCTION GENERALE
24 janvier 1996. Tokyo. Il est six heures du matin. L’heure comme la
saison veulent qu’il fasse froid. Près de mille agents de sécurité, policiers et
police antiémeute sont en position devant l’entrée de l’une des deux rues
souterraines qui mènent du nouveau quartier des affaires de la capitale à la
1sortie Ouest de la plus grande gare du Japon : Shinjuku . Des passants, peu,
mais des journalistes, des photographes, des grands reporters, beaucoup. En face,
une centaine de sans-abri et leurs soutiens militants, tous assis, bloquent de leur
corps serrés l’entrée de la rue derrière une barricade. Ils refusent depuis plus de
six mois de quitter le « village », une cinquantaine d’abris en carton, allongés le
long de cette artère. Ils ont décidé de résister une dernière fois, pacifiquement,
en organisant un sit-in contre l’ordre d’éviction de la mairie de Tokyo qui
souhaite ardemment construire un couloir roulant précisément dans cette rue et
propose aux sans-abri l’accès à un centre d’hébergement temporaire. A 7h20, les
policiers interviennent. Confusion, cris, des œufs et de la farine volent, plusieurs
militants sont arrêtés, les flashs crépitent, les caméras tournent. Il s’agit de la
seconde éviction générale des sans-abri de Shinjuku, l’un des premiers
évènements marquant de l’année 1996 et un pic dans la relation qui oppose la
mairie de Tokyo et l’organisation de défense des droits et de la vie des sans-abri,
la SRK (Shinjuku Renraku Kai ou SRK dans le texte).
Quelque deux ans auparavant, le 17 février 1994, la mairie de Tokyo,
épaulée par les services de la mairie d’arrondissement de Shinjuku, avait déjà
réalisé la même opération. L’objectif était également de repousser en dehors de
la gare de Shinjuku le nombre grandissant de sans-abri qui s’étaient sédentarisés,
depuis quelques dizaines de mois, dans ces entrailles souterraines, avec une

1 La gare de Shinjuku : 2 millions de personnes en transit par jour. Pour un repérage
géographique, voir annexe 1, carte 2. Pour une chronologie indicative des évènements,
voir annexe 3.

attention particulière à cette même artère dans laquelle un regroupement d’une
cinquantaine de cabanes de carton s’était formé. Au volet répressif était adjoint
un léger volet social: l’accès à un centre d’hébergement temporaire accessible
pour deux semaines. Contrairement à 1996, cette première éviction générale
n’aura suscité aucune résistance majeure. L’éviction apparaît comme un succès.
Le personnel administratif mobilisé est minime, les sans-abri sont évacués
rapidement, les militants sont absents. Les journalistes s’étonnent, à la page des
faits divers, avec des photos de souterrains vides et les associations de
commerçants sont satisfaites: leurs doléances ont été prises en compte. C’est
pourtant bien cet évènement qui déclenche un processus complexe de formation
d’une action collective en résistance, et la constitution de la toute première
organisation dédiée exclusivement à la défense des sans-abri.
Quelque deux années plus tard, en février 1998, la mairie de Tokyo et la
SRK s’accordent pour jeter les bases de la toute première politique officielle de
réinsertion pour sans-abri au Japon. L’administration abandonne sa politique
d’éviction et offre aux sans-abri un accès à des centres d’hébergement dans
lesquels des dispositifs de retour à l’emploi et d’aide sociale (seikatsu hogo)
sont mis en action. La SRK est reconnue comme interlocuteur légitime des
intérêts des sans-abri et, dans un processus d’institutionnalisation croissante,
sera labellisée NPO ( on Profit Organization) par la même administration qui
avait assigné deux de ses leaders en justice.
La chronologie à elle seule ne pourrait servir d’explication mais permet de
relever toute l’importance historique de la lutte des sans-abri de Shinjuku. Il
s’agit, tout d’abord, de la première action collective contestataire de cette
population. Ensuite, la SRK, dotée d’une remarquable longévité, constitue la
première organisation dont le but exclusif est la défense de la cause sans-abri.
Enfin, cette lutte a été victorieuse. Les sans-abri, et les militants qui se sont
engagés à leur côté, ont réussi à modifier durablement l’allocation sociétale des
ressources – juridiques et matérielles – en leur faveur à travers cette première
politique de réinsertion. Ainsi, pour autant que cette étude se concentre sur un
évènement microsociologique, localisé, et avant même sa problématisation
sociologique, il est déjà possible de souligner son caractère marquant,
12

9?c’est-à-dire à la fois distinctif, saillant dans la mémoire contemporaine,
2constitutif d’une véritable ligne de césure .
Il n’est cependant pas habituel de retenir, du Japon, l’étude d’un tel
phénomène social. Ce pays a su présenter l’image d’un pays harmonieux dont le
principe était celui d’une répartition égalitaire des fruits de la croissance. Si de
rares ouvrages, en langue française, se sont intéressés à des phénomènes de
3 4pauvreté ou de discrimination ou de situations de conflits , il n’existe encore
5aucune étude sur le phénomène sans-abri . Aussi, après avoir souligné les
caractéristiques générales de ce phénomène, nous présentons les hypothèses et
la méthode qui fondent ce travail de recherche.
1 Le « nouveau » phénomène sans-abri au Japon
Au cours des années quatre-vingt-dix, le nombre de sans-abri augmente de
manière rapide dans l’espace public urbain suscitant un vif débat au sein de la
communauté scientifique désormais spécialisée dans l’étude de ce nouveau

2 Sur le rôle de l’évènement comme mémoire et rupture voir le numéro spécial de
Terrain, revue d’ethnologie de l’Europe, no. 38, notamment, Farge, Arlette, « Penser et
définir l’événement en histoire, approche des situations et des acteurs sociaux»,
Terrain, revue d’ethnologie de l’Europe, no. 38, http://terrain.revues.org/
document1929.html (20 avril 2007) ainsi que Bensa, Alain, Farge, Eric, « Les sciences
sociales face à l’événement», Terrain, revue d’ethnologie de l’Europe, no. 38,
mars 2002.
3 Pons, Philippe, Misère et crime au Japon, Paris, Gallimard, 1999, Gonon, Anne,
Précarité et isolement social. Le monde des travailleurs journaliers japonais,
Monographies de la MFJ, Maison franco-japonaise, 1995, Sabouret, Jean-François,
L'autre Japon : les Burakumin, Paris, Editions de la Découverte – Maspero, 1983.
Pelletier, Philippe (dir.), « Qualité de la ville et ghettos des travailleurs journaliers au
Japon », La qualité de la ville. Urbanité française, urbanité nippone, Maison
franco-japonaise, 1987.
4 Faure, Guy (dir.), Le consensus : mythe et réalités, Ed Economica, 1984, Bouissou,
Jean-Marie,L'envers du consensus, Les conflits et leur gestion dans le Japon
contemporain, Paris, Presses de Science Po, 1997, Jobin, Paul, Maladies industrielles et
renouveau syndical au Japon, Paris, Editions de l'EHESS, 2006.
5 Pour les ouvrages scientifiques en langue japonaise notons, Iwata, Masami,
Hômuresu, Gendai shakai, Fukushi kokka (Sans-abri, société contemporaine et
Etat-Providence), Tôkyô, Akashi shoten, 2000 ; Aoki, Hideo (dir.), Basho wo akero,
yoseba, hômuresu no shakaigaku (Ouvrons les lieux ! sociologie des yosebas et des
sans-abri), Kyôtô, Shoraisha, 1999; Aoki, Hideo, Gendai nihon no toshikasô
(l’underclass dans le Japon contemporain), Tôkyô, Akashi shoten, 2000.
13
problème social. Pour certains c’est une crise sectorielle qui en est la cause alors
que pour d’autres il s’agit d’une crise structurelle qui touche l’ensemble de la
société japonaise. Ce débat, source de confusion quant à l’origine de la crise
sans-abri, a affecté les prémisses de certains travaux scientifiques comme ceux
6de Miki Hasegawa , qui a également étudié la mobilisation des sans-abri
au Japon.
En plus d’accaparer les énergies et d’entretenir les divisions de la
communauté scientifique, le flou sur la causalité sociologique du phénomène
sans-abri a oblitéré le travail de remise en cause objective des préjugés les
entourant, freinant par là même la lutte contre leur discrimination.
Caractéristiques quantitatives
Jusqu’au début des années quatre-vingt-dix, la question des sans-abri était
considérée comme résolue. Après les années de l’immédiat après-guerre,
pendant lesquelles le phénomène de pauvreté de rue était généralisé, le
« miracle » japonais a rendu à chacun sa place dans la société. La démocratie
retrouvée a permis aux populations jusqu’alors exclues d’intégrer la société de
masse naissante. Les ghettos de travailleurs de basse classe ou ceux des
populations discriminées ont disparu, tout comme, dans la rue, la figure
moyenâgeuse du mendiant en haillon (fûrosha) ou celle, nostalgique, du conteur
ambulant (kami shibai). A partir de 1965, l’enquête annexe au recensement
quinquennal concernant les sans-abri cesse d’être publiée et plus aucun chiffre
officiel n’est disponible. Si des sans-abri sont encore présents dans la rue, le
problème est considéré jusqu’à la fin des années 1980 comme un problème
individuel, dont l’explication serait avant tout d’ordre psychopathologique.
Ainsi, au début des années quatre-vingt-dix, le Japon apparaît comme l’un des
rares pays développés encore épargné par le phénomène de «nouvelle
pauvreté » et sa figure la plus spectaculaire la pauvreté de rue. En 1990, le taux
de chômage est de deux pour cent, soit le plus bas depuis dix ans, et certains
analystes, confiants, soulignent que « le Japon n’a pas un sérieux problème
sans-abri (….) L’usage efficace de l’espace (la nature forte des relations

6 Hasegawa, Miki, «We are not Garbage», The Homeless Movement in Tokyo,
1994-2002, New-York, Routledge, 2006.
14
familiales, et la volonté de traiter les attitudes déviantes) ont produit un taux
7quasi-inexistant de pauvreté de rue » . C’est pourtant au court de la décennie
quatre-vingt-dix que le nombre de sans-abri augmente de manière spectaculaire.
Le graphique 1 permet de distinguer deux vagues successives dans la hausse du
nombre de personnes à la rue.
Graphique 1 – Augmentation du nombre de sans-abri à Tokyo 1992 – 1999
Source : 1992-1994, Patrouille du peuple (jinmin patorôru) de Sanya dans Kasai, Kazuaki, Shinjuku hômuresu
funsenki (mémoires de la lutte des sans-abri de Shinjuku), Tôkyô, Gendai kikaku shitsu, 1999, p. 14. 1994 fév.
– août 1999, Ville de Tokyo dans Homûresu no jiritsu shien nado ni kansuru tôkyôto jisshikeikaku (Mesures
de la Ville de Tokyo concernant le soutien à l’autonomie des sans-abri), Tôkyô, Tôkyôtô, juillet 2004, p. 2.
Note : Les moyens déployés par ces deux organes ne sont pas les mêmes. L’année 1994 permet de donner un
ordre d’idée des différences : pour les associations, un peu plus de 1510 sans-abri, pour l’administration un
peu plus de 3275 (février). Le rapport est donc de 2.1. La courbe « valeur estimée » établit un chiffre, toute
chose étant égale par ailleurs, que l’administration aurait obtenu si elle avait réalisée un recensement de la
population sans-abri à partir de 1992.

7 Cité dans Aya, Ezawa, « Japan’s “New Homeless” », Journal of Social Distress and
the Homeless, vol. 11, no. 4, October 2002. p. 280.
15
Au début des années 1990, et en l’absence de statistiques officielles, ce
sont d’abord les organisations caritatives qui tirent le signal d’alarme. A Tokyo,
la Patrouille du peuple (jinmin patorôru) de Sanya, relève une augmentation
brusque du nombre de sans-abri (hômuresu) : un peu plus de 400 en 1992, 1000
en 1993, et 1500 en 1994. En 1994, les autorités de Tokyo décident, quant à
elles, de rétablir les enquêtes sur les personnes « qui utilisent comme lieu de vie
habituel et sans autorisation les parcs publics, berges des rivières, rues,
8bâtiments des gares ou tout autre lieu (public)» . La première enquête donne un
9chiffre de plus de 3000 .
Le différentiel obtenu semble avant tout lié à l’hétérogénéité des moyens
engagés, la méthode et la définition du phénomène restant identiques. Ainsi, il
est possible d’estimer que, toutes choses égales par ailleurs, si l’administration
avait réalisé un recensement de la population sans-abri en 1992, elle en aurait
10décompté près d’un millier . Dans tous les cas, lors de cette première vague, le
chiffre des sans-abri a, au minimum, triplé en trois ans, submergeant certains
centres sociaux comme celui de l’arrondissement central de Shinjuku où entre
1993 et 1994 le nombre de repas distribués est passé de 352 à 12 104 et les
demandes d’aide ont été multipliées par 12.
Après une stabilisation du nombre de sans-abri entre 1994 et 1996, leur
population double en un peu plus de trois années, passant de 3000 en 1997 à
11près de 6000 en 1999 . Initialement circonscrit aux villes d’Osaka et Tokyo,
cette deuxième vague étend le phénomène à toutes les mégalopoles et
métropoles japonaises : Yokohama, Nagoya, Kyoto, Osaka ou Hiroshima. Les

8 Enquête sur la vie urbaine, Aratana toshi mondai no taiô to hoko « rojôseikatsu » wo
megutte (la « vie à la rue » : nouveau problème urbain et réponses), Ville de Tokyo,
1995. C’est la définition officielle utilisée par tous les acteurs. Nous traduisons
hômuresu par le terme français sans-abri (au singulier comme au pluriel).
9 Les moyens déployés par les deux organisations ne sont pas les mêmes. L’année
1994 permet de donner un ordre d’idée des différences : pour les associations, un peu
plus de 1500 sans-abri, pour l’administration un peu plus de 3000. Toute chose étant
égale par ailleurs, il est possible d’estimer que si l’administration avait réalisée un
recensement de la population sans-abri en 1992, ils auraient trouvé près d’un millier de
sans-abri dans la rue (le chiffre de la patrouille multiplié par deux).
10 Le chiffre de la patrouille multiplié par deux.
11 Ville de Tokyo dans Tôkyôto, homûresu no jiritsu shien nado ni kansuru tôkyôto
jisshi keikaku (mesures de la Ville de Tokyo concernant le soutien à l’autonomie des
sans-abri), Tôkyô, juillet 2004.
16
années 2000 correspondent à une nouvelle période de stabilisation durable,
notamment à Tokyo, où les politiques de réinsertion, testées à la fin des années
quatre-vingt-dix à Shinjuku, sont implantées dans l’ensemble des
arrondissements répartis par secteurs.
Pour expliquer cette tendance, deux écoles vont s’opposer. L’école des
yosebas, qui défend une analyse sectorielle, c’est-à-dire la destruction d’une
underclass urbaine, et l’équipe du professeur Masami Iwata, qui défend une
analyse structurelle et met en évidence des processus d’exclusions, ou de
12« désaffiliation » , qui agissent au cœur même de la société. Les deux ouvrages
qui défendent ces deux analyses sortent la même année, la polémique qui en
découle ne facilitant aucunement la compréhension du débat. Maintenant que le
13conflit s’est apaisé , il est possible de souligner la valeur de chacune des
analyses pour expliquer la première puis la seconde vague d’augmentation.
La première vague : requiem pour l’underclass japonaise
Le première vague prend naissance dans la destruction d’une particularité
du capitalisme japonais, les yosebas, monde clos et différencié de la société
japonaise, peuplé exclusivement de travailleurs journaliers célibataires,
employés pour l’immense majorité dans le secteur de la construction.
Une explication de la brusque augmentation du nombre de sans-abri trouve
son origine dans la destruction de l’underclass japonaise qui s’est
principalement concentrée, après la Seconde Guerre mondiale, dans ces espaces
séparés. Plusieurs enquêtes quantitatives et qualitatives, prenant en compte à la
fois la dimension spatiale et sociologique du phénomène de rue mettent en
évidence l’augmentation du nombre de sans-abri en provenance du ghetto
permanent de Tokyo.
Tout d’abord, dans les enquêtes qui distinguent les catégories
socioprofessionnelles, il apparaît que les anciens journaliers employés dans le

12 Castel, Robert, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du
salariat, Paris, Fayard, coll. « l’Espace du politique », 1995.
13 Comme le dénote la publication sous la double direction du professeur Iwata et du
professeur Nishizawa, spécialiste des yosebas. Iwata, Masami, Nishizawa, Akihiko,
Hinkon to shakaiteki haijyo (pauvreté et exclusion sociale), Kyôto, Mineruva
shobô, 2005.
17
bâtiment, soit le profil type du journalier de Sanya, étaient majoritaires. Ainsi
dans l’enquête 1995 de la Ville de Tokyo concernant les sans-abri, la part de
catégorie qui était déjà à 41 pour cent en mars 1993 passe à 49 pour cent en
14mars 1994 . La seconde catégorie la plus représentée, «salariés» dans
l’enquête de 1993, puis «ouvriers» dans l’enquête de 1994 passe
respectivement de 24 pour cent à 16 pour cent. Certes, il faut prendre ces
chiffres avec précaution, notamment parce qu’une grande partie des sans-abri
n’a pas répondu. Néanmoins, cette tendance est confirmée par le témoignage
des militants qui se sont engagés auprès des sans-abri après la première éviction
de 1994. Ainsi, Inaba san, soutien extérieur de la première heure engagé à
Shinjuku se souvient de l’importance du statut de travailleur journalier pour
les sans-abri.
« Est-ce qu’il y a une différence entre les sans-abri de la première moitié
des années quatre-vingt-dix et ceux de la seconde moitié des années
quatre-vingt-dix ?
En 1994, il n’y avait pas une bonne image de sans-abri dans l’opinion
publique. Aussi, les sans-abri ne voulaient pas être appelés ainsi. Un jour
de l’année 1994, nous avons demandé à un groupe de sans-abri, environ
une cinquantaine de personnes, comment ils souhaitaient être appelés. La
réponse la plus fréquente a été travailleur journalier (hiyatoi rôdôsha). Et,
en effet, à l’époque il y avait beaucoup de travailleurs journaliers parmi
les sans-abri. Il y avait d’ailleurs beaucoup d’entre eux qui allaient
15jusqu’à Sanya pour chercher du travail. »
La géographie du phénomène est également caractéristique. Le
16recoupement de l’enquête réalisée par la revue Aera ainsi que les données
17fournies par la Patrouille du peuple permet de rendre compte de la
surreprésentation des sans-abri aux alentours du yoseba (voir tableau 1).

14 Enquête sur la vie urbaine, Aratana toshi mondai no taiô to hoko « rojôseikatsu »
wo megutte (la « vie à la rue » : nouveau problème urbain et réponses), Ville de
Tokyo, 1995.
15 Entretien, Inaba san, 15 novembre 2002.
16 Aera, 1er novembre 1993.
17 Kasai, Kazuaki, Shinjûku Hômuresu Funsenki…, op. cit.
18
Ainsi, en janvier 1993, 600 personnes étaient recensées aux alentours de
Sanya, ce qui représente près de 60 pour cent de la population totale des
sans-abri. En octobre 1993, 812 personnes étaient dénombrées, et le
pourcentage était de 56 pour cent. Enfin, en janvier 1994, le nombre était estimé
à 800 pour une proportion de 52 pour cent. On s’aperçoit ainsi que plus de la
moitié des sans-abri était recensée dans le même espace géographique alors que
l’autre moitié était répertoriée dans trois espaces différents : aux alentours de la
18gare de Tokyo, de Shinjuku et de Shibuya .
Tableau 1 – répartition géographique des sans-abri
Jan. 1993* Oct. 1993** Janv. 1994*
Sanya et les environs 600 812 800
Hors Sanya et environs 425 631 710
Total 1025 1443 1510
Pourcentage Sanya et 58% 56 % 52%
environs
Sources: *Kasai (1999), Environs de Sanya= «Sanya, Ueno, Asakusa etc.» Hors
Sanya= « environs de Shinjuku – Ikebukuro, Takadanobaba, Shinjuku, Shibuya » +
er« environs de Tokyo – gare de Tokyo, Ginza, etc. – ».**AERA, (1 Novembre 1993)
repris par l’enquête Tokyo 1995. Environs de Sanya= Sanya, Sumida, Ueno, Asakusa.
Hors Sanya= environs de Shinjuku + Parc Yoyogi (Shibuya).
La seconde vague : les sans-abri au cœur de la société
Les études et enquêtes dirigées par le professeur Masami Iwata ont eu à
cœur de démontrer que le phénomène sans-abri n’était pas seulement la
conséquence de la destruction d’un secteur oublié de la société japonaise, mais
correspondait à une modification de la structure sociale générale. Son
argumentation est particulièrement pertinente pour expliquer la seconde vague
d’augmentation du nombre de sans-abri.
19Ainsi, dans une enquête réalisée en 1999 à Tokyo , l’auteure et son équipe
classe les sans-abri selon trois catégories – moins d’un an, entre un an et cinq

18 Pour une représentation géographique, voir annexe 1, carte 1.
19 Toshiseikatsu kenkyûkai, Rojô seikatsusha jittai chôsa (Enquête sur les sans-abri),
étude réalisée sous la direction du professeur Iwata, Masami, 1999, p. 95.
19
ans et plus de cinq ans passés à la rue –. Elle met en évidence que plus
l’expérience de la rue est récente, moins les sans-abri ont une expérience du
yoseba. Le pourcentage de « jeunes » sans-abri sans expérience yoseba, 67.2
pour cent de la population interrogée, est ainsi quasiment identique au
pourcentage d’ « anciens » sans-abri avec expérience yoseba, soit 66.7 pour cent
(tableau 2).
Pour administrer la preuve d’une crise structurelle et d’une précarisation
des positions sociales, l’auteure analyse notamment l’évolution des
caractéristiques des populations des Centres de Réhabilitation de la mairie de
20Tokyo – Tonai Kôsei Shisetsu – (tableau 3) .
Tableau 2 – Expérience yoseba et typologie des sans-abri en fonction du temps
Catégorie des sans-abri en fonction du temps TOTAL
Moins Entre 1 et Plus
d’1 an 5 ans de 5 ans
Expérience 38 64 42 144
yoseba 32.8% 46.4% 66.7% 45.4 %
Sans-expérience 78 74 21 173
yoseba 67.2% 53.6% 33.3% 54.6%
Source: Groupe de recherche Vie Urbaine, Enquête sur les caractéristiques des
sans-abri, 1999, reproduction partielle du tableau 6.18.
Tableau 3 – Raisons de l’utilisation de l’établissement d’éducation spécialisé de la
Ville de Tokyo (hébergement temporaire)
1991 1993 1994 1995 1996
Pas de lieu de retour 57 47.7 40.6 32 33.7
après la sortie d’hôpital
Pas de logement 35 48.4 57.6 65 63.6
Autre 8.13.91.83 2.6
Source : Enquête sur les établissements spécialisés, cité dans Iwata, Masami, Hômuresu,
Gendai shakai, Fukushi kokka, op.cit.

20 Iwata, Masami, Hômuresu…, op. cit., p. 49.
20
Alors que, jusqu’au début des années quatre-vingt-dix, la majorité des
usagers de ces centres étaient dans des trajectoires ascendantes, ce sont, depuis,
des populations prises dans des trajectoires sociales descendantes qui utilisent
ces infrastructures. Ainsi, en 1991, la population sans-abri ne représentait que
trente-cinq pour cent des usagers. En 1996, elle représente plus de 60 pour cent.
Il faut également signaler que la présence dans l’espace public des sans-abri
s’étend. L’analyse de la répartition spatiale des sans-abri pour les années
1998-1999 met ainsi en évidence une augmentation du nombre de sans-abri
dans les zones qui ne sont pas traditionnellement affiliés au yoseba permanent
de Tokyo. Ainsi, la hausse du nombre de sans-abri dans la zone de Shinjuku et
ses environs est significative : 34 pour cent d’augmentation pour le parc de
Toyama, 82.5 pour cent pour le parc central de Shinjuku, 70.4 pour cent pour le
parc de Hibiya et le parc de Yoyogi.
Il est possible désormais d’utiliser de manière complémentaire ces deux
analyses pour comprendre l’évolution du phénomène sans-abri. Cependant,
pendant de nombreuses années, le débat d’école a rendu difficile l’exploration
21de l’origine du phénomène. La thèse de Miki Hasegawa , également consacrée
à l’étude de l’action collective des sans-abri de Shinjuku, est à cet égard
révélatrice.
De la méconnaissance scientifique et sociale
S’il est important de reconnaître l’intérêt de cette thèse riche en
information, aux orientations théoriques différentes de la nôtre, il faut
néanmoins souligner l’erreur de l’auteure qui consacre un chapitre entier pour
une explication de l’origine du phénomène sans-abri qui peut être considérée,
22désormais, comme erronée . Pour sa défense, Hasegawa souligne d’ailleurs, se
23référant à Keiko Yamaguchi , qu’il n’existait pas à l’époque de véritable
synthèse concernant la question de l’origine des sans-abri.

21 Hasegawa, Miki, «We are not Garbage», The Homeless Movement in Tokyo,
1994-2002, New-York, Routledge, 2006.
22 Ibid., p. 34-52.
23 Yamaguchi, Keiko, « Tôkyô, Sanya ni miru hôsetsu to haijo no kôzô : Nojukusha no
zôka to yoseba no honyô ni tsuite» (Structure d'inclusion et d'exclusion à Sanya,
21
Pour Hasegawa, l’augmentation du nombre de sans-abri a deux causes. La
première est à rechercher dans la modification de l’économie des yosebas
pendant les années quatre-vingt. La seconde est à rechercher dans les
transformations de la société japonaise au début des années quatre-vingt-dix. On
peut le constater, il y a un décalage de temps avec les deux principales thèses
aujourd’hui retenues. D’une part, pour les yosebas, la crise est habituellement
datée du début des années quatre-vingt-dix. En ce qui concerne la crise Heisei,
qui débute effectivement au début des années quatre-vingt-dix, ses effets sur la
population à la rue ne sont pas immédiatement perceptibles. Il faut attendre,
comme le met en évidence le professeur Iwata, la fin des années
quatre-vingt-dix.
Tout d’abord, en ce qui concerne les yosebas, il n’est pas possible de
relever une crise pendant les années quatre-vingt. Il existait, il est vrai, des
«sans-abri», mais ce phénomène était ancien, lié au rythme des périodes
travaillées et chômées des journaliers. D’ailleurs, il existait un mot particulier
pour définir cette période à la rue: aokan. La gentrification du yoseba, qui aurait
éloigné les travailleurs journaliers du ghetto en remplaçant des dortoirs de
mauvaise qualité en chambre d’hôtel de meilleure qualité est un mythe tenace. Il
suffit d’aller faire un tour au yoseba de Sanya ou de Kamagazaki pour constater
qu’il n’existe pas plus d’une dizaine d’hôtels, situés d’ailleurs en périphérie du
ghetto, qui se sont effectivement transformés en business hotel peu onéreux et
qui s’adressent à une nouvelle clientèle, celle des employés en déplacement
dans la capitale. La gentrification des hôtels des ghettos, loin de pousser les
travailleurs journaliers en dehors du ghetto répond à une forte hausse de leur
pouvoir d’achat pendant la fièvre immobilière des années quatre-vingt. Le
salaire journalier, qui est aujourd’hui compris entre 6000 et 8000 yens était alors
compris entre 10 000 et 15 000 yens, pour des chambres d’hôtels dont les plus
chères étaient à 2000 yens. Aussi, la crise de l’underclass ne peut être
repoussée à la décennie quatre-vingts. De plus, ce qu’il faut considérer avec la
plus vive attention lorsque l’on s’intéresse au phénomène sans-abri en tant que
crise de cette underclass, c’est moins le phénomène régulier d’aokan que,
l’annualisation de la présence dans la rue et le phénomène d’exode qui vide

Tokyo : la montée des sans-abri et la transformation des yosebas), The Liberation of
Humanking, A sociological review, 15, p. 26-53.
22
littéralement le ghetto de sa population. Or, ces deux phénomènes ne se
développent qu’au début des années quatre-vingt-dix.
En ce qui concerne les sans-abri en provenance des franges précarisées de
la société, il s’agit encore, au début des années quatre-vingt-dix d’une intuition
– notamment celle du professeur Iwata – qui ne sera confirmée qu’à la fin de
cette décennie. Au début des années quatre-vingt-dix, la crise est bien trop
récente, et les variables économique invoquées sont peu convaincantes : 2.6
pour cent de taux de chômage en 1994, moins de dix pour cent d’emploi
précaires, mois de quarante pour cent de dette publique. Il s’agit encore du tout
début de la crise qui va être retardée par de nombreux plans de relance de type
keynésien. En revanche, à la fin des années quatre-vingt-dix, le taux de
chômage a doublé, le taux d’emploi précaire a triplé, et la dette de l’Etat a
quadruplé. Il est alors indéniable que ces données macro-économiques peuvent
être considérées comme pertinentes pour comprendre la plus forte augmentation
du nombre de sans-abri en provenance de la société « normale ». S’il est à
mettre au crédit de Hasegawa la prise en compte du long terme dans l’analyse
de l’action collective des sans-abri, il est important d’insister sur cette erreur de
«timing». En effet, la modification de l’origine des sans-abri pendant la
période de l’action collective n’est pas sans conséquence sur la modification des
objectifs et des moyens de cette lutte.
Le flou concernant l’origine du phénomène sans-abri n’a pas seulement
des conséquences scientifiques mais également sociales. Dans une approche
comparative, Didier Fassin met en perspective les différents cadrages qu’a reçus
dans les années quatre-vingt le nouveau phénomène de pauvreté aux Etats-Unis,
24en France et en Amérique latine . Il souligne qu’en France, une réflexion en
25termes d’exclusion a facilité la prise en compte des dysfonctionnements

24 Fassin, Didier, « Exclusion, underclass, marginalidad. Figures contemporaines de la
pauvreté urbaine en France, aux Etats-Unis et en Amérique Latine », Revue Française
de Sociologie, vol. 37, 1996, p. 37-75.
25 Pour un état des savoirs sur la question de l’exclusion : Paugam, Serge (dir.),
L’exclusion l’état des savoirs, éditions de la Découverte, Paris, 1996. Le débat sur
l’intérêt heuristique de cette notion est analysé dans la première partie de cet ouvrage.
En ce qui concerne l’intérêt critique d’une telle notion, il faut mettre en perspective la
réflexion de Boltanski, Luc, Chiapello, Eve, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris,
Gallimard, coll. « NRF essais », 1999 et celle de Péchu, Cécile, Droit au logement,
genèse et sociologie d’une mobilisation, Paris, Dalloz, 2006.
23
sociétaux, ce qui permettait de souligner l’aspect structurel du phénomène et
soutenir la responsabilité de toute la société pour trouver une solution à ce
problème – comme le partage du travail ou l’allocation d’aides sociales comme
le RMI –. En revanche, une réflexion en termes d’underclass aux Etats-Unis a
avant tout accrédité la thèse d’une responsabilité individuelle des pauvres.
Comme l’auteur le souligne, « il s’agit de (deux) systèmes d’interprétation qui
renvoient à des représentations particulières de l’espace social qui déterminent à
leur tour de façon relativement spécifique, des pratiques, des prises de position
26des choix de politiques ».
Les sans-abri sont, au début des années quatre-vingt-dix, le premier
problème de pauvreté à percer dans l’opinion publique japonaise alors que le
chômage est encore à un taux insignifiant et la précarité au travail concerne un
pourcentage de la population encore minime. Cependant, leur image est
particulièrement mauvaise. Le résultat d’un sondage réalisé en 1999 est assez
représentatif des différentes opinions négatives qui s’accumulent sur la
27population sans-abri . Ainsi, pour 67.5 pour cent des personnes interrogées, les
28sans-abri «sentent (kusai)» . Ils semblent être assimilés à une «pollution
environnementale» dont l’existence est combattue, par des plaintes écrites
29envoyées aux autorités locales , des mouvements NIMBY ou plus directement
par des agressions orales ou physiques souvent perpétrées par de jeunes
30adolescents . Pour 51 pour cent des interrogés, les sans-abri sont des
« paresseux ». La condition de sans-abri est, en effet, souvent assimilée à une

26 Fassin, Didier, « Exclusion, underclass… », op. cit., p. 38.
27 Morita, Yôji, Raku sô (La classe déchue), Osaka, Nikei Osaka PR Kikaku shuppan
bu, 2001, p. 17. Les sans-abri sont la cible régulière d’agressions mortelles. En juillet
1996, un sans-abri sera tué par plusieurs jeunes qui se justifieront ainsi : « Nous l’avons
frappé parce qu’il est sale. Nous voulions trouver une solution au nom de la
communauté dans laquelle nous vivons » Asahi Shimbun, juillet 1996.
28 Il s’agit de la plus forte réponse après « en mauvaise santé » qui reçoit 67.6 pour
cent des réponses.
29 En 2001, la mairie de Tokyo rend public dans son rapport les plaintes qu’elle a
reçues concernant les sans-abri. Dans la catégorie des « plaintes environnementales », la
plainte suivante : « Il faut expulser les personnes qui sont dans les parcs car ils font du
bruit et y campent (sans autorisation, ndt) ». Source : Tôkyôto Fukushikyoku, Tôkyô no
hômuresu (Les sans-abri de Tokyo), 2001, p. 5.
30 Cf. Kitamura, Toshigo, « Hômuresu » shôgeki jiken (Le choc des attaques contre les
sans-abri), Tôkyô, Tarojirosha, 1997 et Furuta, Shunichi, Hômuresu bôkôshi jiken (Les
attaques violentes contre les sans-abri), Tôkyô, Shimpusha, 2004.
24
déviance morale, un refus d’assumer sa place et ses responsabilités au sein de la
société. Enfin, la population sans-abri apparaît comme une population
anxiogène et 33.6 pour cent des personnes interrogées considèrent qu’ils font
« peur ». Tsutsumi Keishiro note à ce propos les rumeurs infondées d’agression
par des sans-abri qui peuvent être utilisées comme arguments dans les
31phénomènes NIMBY . La population sans-abri est donc une population
ouvertement discriminée au Japon.
Cette manière de comprendre la pauvreté est également partagée par
l’administration japonaise dont les fonctionnaires chargés des affaires sociales,
lorsqu’ils sont confrontés à une demande d’un sans-abri, travaillent le plus
souvent à accabler la personne de ses erreurs supposées plutôt qu’à lui permettre
d’accéder au revenu minium vital (seikatsu hogo). Les a priori concernant cette
population s’exercent avec d’autant plus de force que les agents qui travaillent
en relation avec les populations en difficulté (l’équivalent des assistantes
sociales en France) n’ont pas de formation spécialisée. Il existe toutefois un
examen, le shakai fukushi shi kôka shiken (examen national des assistants
sociaux) qui permet d’obtenir le titre de sôsharu wâkâ (de l’anglais, social
worker) reconnu par l’Etat. Cette spécialisation n’est cependant pas forcément
recherchée par l’administration japonaise cette dernière privilégiant la règle de
mobilité fonctionnelle triennale. Il existe de plus une tension entre l’objectif de
satisfaction des administrés, c’est-à-dire dans le cas des sections des affaires
sociales une orientation auprès des personnes pour améliorer leur condition de
vie, et l’objectif reconduit pendant les années 90 de réduction des dépenses
publiques. La sélection entre pauvre méritant et pauvre non-méritant est alors
renforcée par le manque de moyens. Ainsi, les conditions à la fois objectives et
subjectives de suivi de l’aide sont favorables soit à une non-intervention, soit à
une discrimination de la population sans-abri.
L’interaction entre l’administration et les citoyens ne se limite pas à une
même réaction négative vis-à-vis des sans-abri. Leur augmentation a eu pour
effet de soulever la protestation de nombreux habitants relayée auprès de
l’administration locale sous forme de lettre, de fax, de coups de téléphone, et

31 Tsutsumi, Keishiro, « The Homeless Issue and Citizens : What was Shown and what
was Hidden in the Course of an Incident, the case of Nagai Park Problem », The
Annuals of Sociological Association, O.C.U., Shidai Shakaigaku, no5, 2004, p. 29-36.
25
dans les cas les plus organisés, de pétition. Imaginons le cas d’une famille, le
père est salarié d’une grande entreprise, a fait un prêt pour acheter un
appartement avec vue sur un parc public que sa femme et ses enfants peuvent
utiliser tous les jours et avec lui les week-ends. Voilà que des sans-abri
commencent à utiliser ce parc. Ils ne sont pas seulement visibles, ils
construisent des abris recouverts d’une bâche bleue vif. Sa femme ne veut plus
utiliser le parc avec ses enfants car elle ne se sent plus en sécurité. De leur
appartement, ils voient désormais, non plus le parc, mais le parc et ses sans-abri,
et leur bien perd de sa valeur alors même qu’il n’est pas encore complètement
remboursé. Le trait est grossi mais c’est ce type de situation, reproduite à
l’échelle de toutes les grandes villes du Japon, qui est décrite dans les plaintes
envoyées à l’administration. Consécutivement, l’administration intervient de
manière répressive afin d’expulser les sans-abri de leur espace de vie. Le cas de
Shinjuku apparaît comme la plus vaste de ces opérations, une expulsion qui
concerne près d’une centaine de sans-abri, reproduites dans les différents
espaces de Tokyo – ou d’Osaka, de Nagoya etc. –.
2 Protocole de recherche : mobilisation des plus précaires au Japon
A partir des années 2000, la situation concernant les sans-abri va évoluer.
Des mesures sont prises, d’abord à Tokyo puis copiées par les autres métropoles
japonaises, en faveur de la réinsertion des sans-abri. Des budgets sont alloués,
des «centre d’aide à l’autonomie» voient le jour. Dépassant le cadre de
l’intervention locale, en 2002, une loi est votée par le parlement japonais en
faveur des sans-abri. L’Etat central, à travers le ministère de la Santé, du Travail
et des Affaires Sociales, soutient financièrement des programmes de réinsertion.
La recherche concernant le phénomène sans-abri se recentre alors sur l’analyse,
la promotion, l’évaluation ou la comparaison internationale de ces politiques
publiques. Concentrées soit sur le phénomène sans-abri, soit sur les politiques
qui les concernent, peu de recherches se sont alors orientées sur les causes de
l’évolution des politiques publiques, c’est-à-dire l’action collective des
sans-abri et de leurs alliés. En se focalisant sur le cas de Shinjuku, qui a permis
d’initier les premières politiques publiques de réinsertion, j’essaye de
26
comprendre comment un tel mouvement social a pu voir le jour et quelles en ont
été les contraintes, les limites et les effets.
Problématique : improbable action collective
De quoi parle-t-on exactement lorsqu’on parle d’une action collective des
sans-abri? Après avoir défini ce terme, nous posons la problématique qui
permet de souligner l’intérêt de ce travail.
Si les définitions de l’action collective sont nombreuses, nous retiendrons
trois points principaux. Il s’agit tout d’abord, d’une action collective
« programmée ». J’utilise ce terme pour unifier en un même temps deux types
d’intentionnalité. Premièrement, l’intentionnalité sur les moyens de l’action
collective. Des personnes décident de se retrouver ensemble en un même lieu –
à la différence par exemple d’un embouteillage ou bien pour les sans-abri de se
retrouver dans la rue –. Ces personnes s’accordent également sur la forme à
donner à cette action, ce qui se nomme le répertoire d’action : une manifestation,
un sit-in, une grève de la faim etc. Secondement, l’intentionnalité concerne les
objectifs : l’action collective est orientée vers un but. Toutes les personnes qui
participent à une action collective n’ont pas nécessairement le même but ou bien
la même compréhension du but recherché, et ils peuvent même avoir plusieurs
raisons de participer. Cependant, l’action collective n’a pas lieu « pour rien ».
Elle permet de transmettre un message, une requête, une protestation. Elle fait
sens à la fois pour les participants mais aussi auprès des non-participants.
Il s’agit ensuite d’une action qui est «politique», ce qui signifie que
l’adversaire est constitué par des autorités politiques. Il ne s’agit pas d’un
adversaire unique, il peut exister d’autres adversaires qui peuvent s’opposer à
une action collective. Dans le cas de la mobilisation des sans-abri de Shinjuku,
par exemple, des gangs de yakusas se sont opposés à la mobilisation des
sans-abri. Mais l’adversaire principal et celui qui permet d’obtenir la
satisfaction des demandes – nouvelle répartition des richesses, accès aux
minimums sociaux, arrêt d’une politique d’éviction dans le cas de la lutte des
sans-abri – est constitué des membres de l’administration locale ou nationale ou
des politiques. Pour autant, cet adversaire n’est pas absolu. Certes, la situation
de départ est nécessairement une situation de confrontation, car il faut porter
27
l’attention des pouvoirs publics sur un problème qui leur échappe. Cependant,
tout le travail subséquent consiste à trouver dans la pluralité de ces entités
administratives, de ces bureaux spécialisés et de ces responsables, des alliés
sensibles au problème soulevé et qui reconnaitront les représentants de ce
mouvement social comme interlocuteurs légitimes.
Enfin, l’espace social des mouvements sociaux est un espace distinct des
autres espaces sociaux qu’il s’agisse de l’espace politique, de l’espace juridique
ou bien de l’espace médiatique. Lilian Mathieu le définit d’« univers de pratique
et de sens, relativement autonome à l’intérieur du monde social, au sein duquel
les mobilisations protestataires sont unies par des relations d’interdépendance
32» . D’un point de vue taxinomique, le terme d’action collective protestataire est
ici équivalent à celui de «mouvement social» ou bien de «société civile
critique ». Le premier, couramment utilisé en France est encore négativement
marqué au Japon par le – mauvais – souvenir des luttes des années 60-70, et de
ce fait peu usité. Cette connotation touche également les mots
« mobilisation (dôin) » ou bien « militant (katsudô ka) » qui n’ont pas encore
été assez travaillés scientifiquement pour perdre leur valeur de prénotion. Le
second est couramment utilisé au Japon, sans l’adjectif « critique », notamment
à partir du tournant des années 2000 et la montée du volontariat. Il demeure
assez rarement utilisé dans la recherche sur l’action collective en France à cause
du flou d’une définition qui est avant tout négative – la société civile c’est ce
qui n’est pas l’Etat et ce qui n’est pas le monde des entreprises.
La problématique qui oriente ce travail est la suivante: comment le
mouvement social des sans-abri a pu avoir un tel impact politique alors que,
pour commencer, l’existence même de cette action collective est hautement
improbable ? Elle l’est d’abord en théorie. Les populations les plus dépourvues
de ressources sont en effet celles qui ont le plus de difficultés à utiliser un mode
protestataire, celui de l’action collective, qui demande un investissement en
temps, en argent, en savoir faire, c’est-à-dire autant de ressources que ces
populations ne possèdent pas. Parce qu’un mouvement social voit le jour à
partir d’un surplus de ressources qui est alloué à son organisation, son
émergence est particulièrement improbable dans un milieu, celui des sans-abri,

32 Mathieu, Lilian, «L’espace des mouvements sociaux», Politix, no. 77, janvier
2007, p. 131.
28
qui est caractérisé par la pénurie. Pour contourner cette contrainte, de nombreux
chercheurs ont souligné que ces populations pouvaient s’allier avec des
« soutiens » extérieurs, c’est-à-dire des personnes qui, bien qu’elles ne partagent
pas le statut des personnes mobilisées, mettent cependant à leur disposition les
ressources nécessaires pour qu’une action protestataire voit le jour. Mais la
présence de ces soutiens se pose avec d’autant plus d’acuité que les sans-abri
sont fortement stigmatisés, ce qui rend également improbable toute possibilité
d’alliance. Qui en effet pourrait leur venir en aide ? Dans les études faites en
France sur les sans-abri ou d’autres groupes stigmatisés comme les prostituées,
un rôle important est joué parmi les soutiens extérieurs par des membres
d’organisations chrétiennes engagées dans l’action sociale. Cependant, dans le
contexte culturel japonais, de tels profils sociaux sont rares, pour ne pas dire
inexistant. De plus, les «mouvements d’habitants(jûmin undô) » souvent
reconnus pour leur rôle bénéfique dans la défense de l’environnement et leur
rôle actif dans la société civile critique, sont peu enclins à venir en aide à des
sans-abri considérés comme une source de nuisance dans l’environnement de la
vie quotidienne.
Plus généralement, et c’est le second point, la majeure partie des études sur
la société japonaise, tout en prenant leur distance vis-à-vis d’une approche
culturaliste qui rendrait incompatible le Japon avec la notion de société civile,
insiste sur la disparition, l’absence ou la très grande faiblesse du mouvement
social au Japon. Le travail le plus tranché mais aussi le plus connu sur cette
33question est celui de Robert Pekkanen . Il souligne les contraintes
institutionnelles qui rendent particulièrement improbables l’émergence d’une
société civile critique et qui favorisent deux autres types de société civile. La
première, coopérative, est composée de grandes organisations qui dans leur fond
et leur fonctionnement sont particulièrement dépendantes des ministères –
souvent à l’origine de leur création – et ne peuvent exprimer de vue critique. La
seconde, solidariste, composée de petites organisations – il prend l’exemple des
associations d’habitants – qui n’ont pas de force critique, d’une part parce
qu’elles sont mobilisées sur des questions internes – l’aides aux personnes âgées
de la commune, le tri des ordures dans le quartier etc. – et d’autre part parce

33 Pekkanen, Robert, Japan’s Dual Civil Society, Members Without Advocates,
California, Stanford University Press, 2006.
29
qu’elles n’ont pas la masse critique – fonds, spécialisation – pour entrer en
négociation avec l’Etat. Son approche a certes des limites. Parce que l’auteur
souligne que le cadre institutionnel peu favorable à l’action collective critique
est demeuré identique depuis la fin des années 50 jusqu’à l’adoption de la loi
NPO en 1998, il s’interdit par là-même de pouvoir expliquer la force du
mouvement social japonais pendant les années 60-70. Mais cet angle mort ne
remet pas en cause le fait qu’à partir des années 80, la plupart des chercheurs
s’accordent pour constater qu’au regard de l’action collective critique, le Japon
était entré dans un « âge de glace ».
Si la loi NPO de 1998 a certes permis l’émergence d’une nouvelle activité
de la société civile, plus indépendante des pouvoirs publics, elle est le plus
souvent analysée comme la montée en puissance du volontariat, c’est-à-dire de
l’action humanitaire. Ainsi, Jean-Marie Bouissou, illustrant la notion de société
civile au Japon écrit : « en ce sens, rien ne symbolise mieux la société civile
qu’une organisation humanitaire demandant le libre passage dans l’espace
international (neutralisé pour l’occasion) afin d’accéder à des populations
34démunies et comptées pour rien par les marchés et les gouvernements » . La
question de l’improbabilité du mouvement social des sans-abri prend donc, dans
le contexte japonais, une dimension particulière, car non seulement pour cette
population, mais pour l’ensemble de la société, la possibilité d’une telle action
politique peut-être considérée comme ténue.
L’intérêt d’une recherche sur l’action collective des sans-abri au Japon est
donc pluriel. Il y a tout d’abord un caractère exploratoire. Nous considérons,
tout comme Lilian Mathieu, que c’est « par une étude aux limites, par un travail
sur ces zones frontières où ce sont l’existence même et la simple possibilité des
phénomènes sociaux qui font problème, que les sciences sociales peuvent
35avancer sur la voie d’une progression de leurs connaissance » . Il s’agit dans ce
cas d’étude non seulement d’éprouver la capacité d’outils scientifiques
lorsqu’ils sont utilisés pour analyser la mobilisation de populations à la marge
mais également de faire travailler ces outils scientifiques, développés et testés

34 Bouissou, Jean-Marie, Quand les sumos apprennent à danser, Paris, Fayard, 2003,
p. 399.
35 Mathieu, Lilian, Mobilisation de prostituées, Paris, Belin, p. 8.
30
dans des univers sociaux occidentaux – les Etats-Unis, l’Europe –, dans d’autres
environnements socioculturels.
Outre cette contribution au savoir méthodologique, ce travail permet
également d’actualiser notre connaissance concernant la société japonaise. En
effet, si la mobilisation des sans-abri de Shinjuku n’est qu’un cas d’étude, il
peut être désormais compris, par la force qu’a prise le mouvement anti-pauvreté
au Japon, comme le point de départ d’une nouvelle dynamique de la société
japonaise. Ce travail permet ainsi de mettre à jour le réveil de la société civile
critique qui va à l’encontre des conclusions, souvent répétées, sur le déclin
de l’activisme japonais ou d’un engagement civique à faible densité politique, le
plus souvent fondées sur l’analyse de la faiblesse ou de l’affaiblissement du
36mouvement écologique . Il prend également à rebours les analyses de la société
civile globale, dont l’argument est le renouveau du caractère critique de la
société civile japonaise par un recours au lobbying auprès des institutions
37internationales , en insistant au contraire sur les dynamiques locales qui
travaillent la société japonaise.
Peu de travaux au Japon se sont intéressés au rapport entre le phénomène
sans-abri et l’agenda des politiques publiques, sinon dans le scénario proposé
par les pouvoirs publics qui est de faire des sans-abri les objets de politiques
publiques spécifiques. C’est bien la relation opposée qui nous intéresse et il faut
alors aller chercher ailleurs une mise en perspective avec d’autres terrains,
notamment en France, et un cadre théorique constitué pour une large part sur les
acquis de la tradition américaine d’analyse de l’action collective.
Hypothèse de travail : la coalition des marges
L’analyse de l’action collective est probablement le champ de recherche
qui, ces dernières quarante années, a connu le plus vaste développement. En
1968, Guy Rocher, dans son introduction à la sociologie générale, constatait
que: «d’une part, le changement est peut-être un des caractères les plus
évidents de la société ; aussi la sociologie s’est-elle, dès ses débuts, attachée à
l’expliquer et à l’interpréter. Mais, d’autre part, il faut reconnaître que la

36 Lam, Peng-Er, Green Politics in Japan, New-York, Routledge, 1999.
37 Hirata, Keiko, Civil Society in Japan, New-York, Palgrave MacMillan, 2002.
31
sociologie est relativement peu avancée dans l’analyse de l’historicité
38sociale » . Quelques trente années plus tard, Erik Neveu, dans son ouvrage
Sociologie des mouvements sociaux ouvre sur le même constat : « On ne saurait
39comprendre le XXème siècle sans ses mouvements sociaux.» Mais au désert
théorique a fait place une profusion d’approches : courant de la « mobilisation
des ressources », du « processus politique », des « cadres d’interprétation » ou
des « nouveaux mouvements sociaux », avec une activité scientifique toujours
40intense qui propose des synthèses plus ou moins fructueuses , des extensions
41 42vers de nouveaux espaces géographiques ou bien la volonté de découvrir –
ou redécouvrir – de nouvelles perspectives conceptuelles. Cette expansion de la
recherche sur l’action collective critique, qui s’étend désormais au-delà de
l’Europe et de l’Amérique, va de pair avec une attention et une considération
pour l’idée de démocratie participative et la prise de parole directe exercée par
la société civile.
Au Japon, la recherche sur l’action collective, a fait l’objet de nombreuses
analyses (notamment la question écologique). Dans le même temps, il existe
peu, pour ne pas dire pas, de travaux sur l’analyse de l’action collective des plus
pauvres alors même que ce mouvement a connu une forte expansion
consécutive à la crise, tout en favorisant l’émergence de nouvelles politiques.
Cette recherche est donc pionnière, non seulement en ce qu’elle retourne à la
source du mouvement anti-pauvreté au Japon, mais aussi parce qu’il n’existe
aucun travail sur cette question de l’action collective des sans-abri – et de leurs
soutiens – de la part de chercheurs japonais.

38 Rocher, Guy, Introduction à la sociologie générale, Paris, Edition HMH,1968, p. 4.
39 Neveu, Erik, Sociologie des mouvements sociaux, Paris, La découverte, coll.
« repères », 2002 (1996 pour la première édition), p. 3.
40 Voir par exemple, McAdam, Doug, McCarthy, John, Zald, Mayer (Eds),
Comparative perspectives on social movements. Political opportunities, mobilizing
structures, and cultural framings, Cambridge, New-York, Melbourne, Cambridge
University Press, 1996.
41 Bennani-Chraïbi, Mounia, Fillieule, Olivier, « Appel d’air(e) », in Bennani-Chraïbi,
Mounia, Fillieule, Olivier (dir.), Résistances et protestations dans les sociétés
musulmanes, Presse de Science Po, 2002.
42 Mathieu, Lilian, «Rapport au politique, dimensions cognitives et perspectives
pragmatiques dans l’analyse des mouvements sociaux », Revue Française de Science
Politique, vol. 52, no. 1, février 2002, p. 75-100.
32
Le seul travail de référence, celui de Miki Hasegawa, pose plus de
problèmes qu’il n’en résout. En effet, l’auteure a étudié la mobilisation des
sans-abri de Shinjuku en s’intéressant plus particulièrement au caractère hybride
de ce mouvement, c’est-à-dire à la liaison établie entre sans-abri et soutien
extérieurs. Elle établit un modèle de relation entre trois acteurs, « les autorités »,
« les soutiens » et les « sans-abri » qui interagissent les uns avec les autres. Elle
établit ensuite une chronologie du mouvement des sans-abri, distinguant
plusieurs périodes en fonction de l’état des relations entre ces trois entités.
Durant la première phase (initial period) les soutiens extérieurs se rapprochent
de sans-abri déjà mobilisés, forment la SRK et, ensemble, s’opposent aux
autorités. Durant la deuxième phase (transitional period), les soutiens prennent
leurs distances, de manière forcée ou stratégique, par rapport aux sans-abri et se
rapprochent des autorités. Enfin, dans la troisième phase (final period), les
tendances observées dans la deuxième période se renforcent alors que les
autorités reconnaissent officiellement la SRK comme partenaire dans sa
nouvelle politique sociale. Elle conclue dans la lignée des travaux de Piven et
43Fox à la dépossession du mouvement sans-abri par des soutiens extérieurs
plus intéressés désormais au développement et à la croissance de leur propre
organisation, la SRK.
Or, non seulement cette conclusion est erronée, mais le jeu des acteurs est
lui aussi sujet à caution tant les arguments avancés par l’auteure sont réversibles.
Ainsi, dans la période de transition, Miki Hasegawa argue du rapprochement
des soutiens extérieurs avec les autorités alors même que la mairie de Tokyo
intente un procès contre les leaders de la coalition, tous soutiens extérieurs. De
même, pour étayer la prise de distance entre les sans-abri et les soutiens
extérieurs, l’auteure souligne l’emprisonnement de ces derniers tout en
rappelant, de façon assez contradictoire, les visites régulières qu’ils recevaient
44des sans-abri . L'auteure soutient également que la sédentarisation des
sans-abri avait pour origine leur volonté de remettre en cause la politique
d'éviction. Mais aucun chercheur ne peut expliquer véritablement pourquoi au
Japon, au début des années 90, les sans-abri se sont massivement sédentarisés

43 Piven, Frances Fox, Cloward, Richard, Poor people’s movements. Why they
succeed, how they fail, New-York, Pantheon Books, 1977.
44 Hasegawa, Miki, « We are not Garbage », op. cit., p. 102.
33
dans l’espace public. Réapparait alors la question de l’origine de la résistance
politique des sans-abri, de l’articulation avec les soutiens extérieurs, et d’une
mise en perspective avec des formes antérieures de résistances dont l’objectif
était plus laborieusement d’assurer la simple survie dans un espace public
quadrillé par les autorités locales. Tous ces anachronismes et erreurs
apparaissent cependant moins liés au travail consciencieux fourni par l’auteure
qu’au défaut de sa méthode qui consiste à travailler uniquement sur la relation
entre trois blocs monolithiques, les sans-abri, les soutiens extérieurs, les
politiques.
Or, il existe au sein de ces unités simplificatrices une pluralité de relations
de coopération et de défiance qui ont tout autant, sinon plus d’importance, pour
comprendre l’émergence et l’influence de ce mouvement social. Partant d’un
niveau d’analyse inférieur, plus microsociologique dont le but est de
comprendre qui, parmi les sans-abri, se mobilise; qui, parmi les soutiens
extérieurs, se mobilise et qui, au sein des pouvoirs publics est sensibilisé à cette
nouvelle cause, je propose le terme de « coalition des marges » pour rendre
compte de l’émergence, du développement et du succès de l’action collective
des sans-abri et de leurs soutiens.
Parcoalition des marges j’entends tout d’abord rendre compte d’un
phénomène de coalition entre non seulement la marge sociale que représente les
sans-abri et la marge politique que représente des groupes de soutien issus de
l’extrême gauche mais également la marge administrative puisque la mairie
d’arrondissement de Shinjuku, c’est-à-dire la plus petite entité administrative,
va se désolidariser de la politique d’éviction de la mairie de Tokyo et initier des
politiques d’aide d’urgence pour les sans-abri en coopération avec le
mouvement des sans-abri. A l’époque, cette prise de position n’est cependant
pas reconnue clairement par soutiens extérieurs qui, s’ils feront tout leur
possible pour se rapprocher des sans-abri, allant jusqu’à épouser leur mode de
vie, produiront dans leurs tracts un scenario de relation conflictuelle avec la
mairie de Shinjuku pour des raisons stratégiques. En effet, traiter la mairie de
Shinjuku comme un ennemi permettait, en transformant des acquis, comme
l’accès au centre d’urgence ou la distribution de nourriture, en concessions ; de
produire un récit héroïque et victorieux des actions de la toute nouvelle
Shinjuku Renraku Kai. L’alliance avec la mairie de Shinjuku, tout comme les
34
ressources mises à disposition des sans-abri par la section d’aide sociale de cette
mairie, ont eu ainsi un effet positif sur la capacité du mouvement à
s’auto-promouvoir et accumuler des ressources matérielles et symboliques (la
reconnaissance par une autorité officielle) propre à assurer son développement
et la mobilisation des sans-abri. Ainsi, une partie du succès de la SRK, dirigée
par les soutiens extérieurs, apparaît moins lié à un phénomène de balancier des
sans-abri vers l’administration mais bien à un phénomène concomitant
d’alliance avec ces deux parties.
L’hypothèse de la coalition des marges permet également d’insister sur la
pluralité exceptionnelle des soutiens extérieurs. En effet, c’est à Shinjuku où
pour la première fois, sur la thématique de la pauvreté et de la précarité, des
groupes issus de la gauche radicale vont travailler de manière unitaire au sein de
la SRK. Il faut noter que le mouvement qui était jusqu’alors le plus actif, le
mouvement pour la paix, a toujours été et reste encore aujourd’hui caractérisé
par des divisions qui suivent les lignes partisanes (Parti Socialiste, Parti
Communiste etc.) ou militantes (courant trotskiste, maoïste, anarchiste etc.).
Cette mise en commun des ressources de groupes qui jusqu’alors étaient en
concurrence permet de comprendre le succès du mouvement local d’aide aux
sans-abri de Shinjuku et plus en avant son influence sur le mouvement national
anti-pauvreté qui s’est développé depuis la seconde moitié des années 2000, et
qui fonctionne sur le même principe d’agrégation de forces politiques
jusqu’alors rivales.
Enfin, en ce qui concerne les sans-abri, l’hypothèse de la coalition des
marges permet de rappeler qu’il s’agit d’une population composite, dont
certains vont se rapprocher des militants alors que d’autres sont plus proche de
l’économie informelle et des yakusas. Le travail des militants sera alors double :
créer une économie du militantisme qui évite des désengagements coûteux et
lutter non seulement contre la non-mobilisation mais aussi contre la
contre-mobilisation de sans-abri organisés par les yakusas. Tout comme le
signale ce dernier élément, pour affiner l’analyse du tissu relationnel, il est
nécessaire de prendre en compte des éléments extérieurs au triptyque sans-abri,
soutiens extérieurs, administration, ne serait-ce que l’influence des médias ou de
l’opinion publique locale ou nationale. L’analyse de cette complexité permet
35
ainsi de mieux comprendre le processus de l’action collective, les nécessaires
négociations, les partenariats possibles ou les résistances inattendues.
Pour mener à bien cette analyse, je me suis appuyé sur les travaux réalisés
par des chercheurs issus ou membres du Centre de Recherche Politique de la
Sorbonne. En effet, au tournant des années 2000, et dans un contexte de
renouveau de l’action collective en France et d’une visibilité accrue de la
mobilisation des «sans», plusieurs chercheurs se sont intéressés aux
mobilisations de populations marginales : Lilian Mathieu sur les prostituées,
Cécile Péchu sur les sans-logis, Johanna Siméant sur les sans-papier ou Olivier
45Fillieule sur les chômeurs . En mobilisant en dehors de leur territoire d’origine
les outils théoriques et méthodologiques développés aux Etats-Unis, ces auteurs
ont profondément renouvelé l’objet de recherche et la méthode utilisée. Il
s’agira donc, au fil du texte, d’accorder toute son importance à l’idée de
ressources, de soutien extérieur et d’organisation, c’est-à-dire aux notions qui
permettent de rendre compte du processus de mobilisation de populations
comme les sans-abri dont la marginalité, la pauvreté et la stigmatisation
poussent a priori plus au silence qu’à la prise de parole collective.
Contrepartie de ce parti pris théorique, alors que l’analyse de « nouveaux »
mouvements était l’occasion, dans l’approche tourainienne jusqu’alors
dominante, de signaler une transformation des valeurs sociales et des forces
sociales capables de changer la société, ce type de « méta-récit » qui embrasse
dans une vision d’ensemble toute la société, est absent. Même de moindre
ampleur, tout type de généralisation, tant celle qui concernerait l’unité d’un
mouvement des « sans », des « chômeurs » ou plus récemment d’un mouvement
altermondialiste, est considérée de la manière la plus critique. Elles ne sont pas
interdites et peuvent être utilisées pour saisir par exemple la particularité de
46l’espace militant en France . Elles demeurent néanmoins parcimonieuses et le

45 Mathieu, Lilian, Mobilisations de prostituées, op. cit. ; Péchu, Cécile, Droit au
logement, genèse et sociologie d’une mobilisation, Paris, Dalloz, 2006; Siméant,
Johanna, La cause des sans-papiers, Paris, Presses de Sciences Po, 1998 ; Fillieule,
Olivier (dir.), Sociologie de la protestation, les formes de l’action collective dans la
France contemporaine, Paris, L’Harmattan, coll. « Dossiers sciences humaines et
sociales », 1993.
46 Mathieu, Lilian, « L’espace des mouvements sociaux », op. cit. ; Crettiez, Xavier,
Sommier, Isabelle, La France Rebelle, Tous les mouvements et acteurs de la
contestation, Michalon, 2006.
36
plus souvent repoussées au profit d’une approche qui insiste au contraire sur la
pluralité des acteurs et des intentions. S’il est compréhensible que chaque cas
d’étude ne peut prétendre rendre compte des transformations sociales les plus
macrosociologiques, le cumul de ces travaux pourrait laisser place à une
réflexion plus générale sur les nouvelles caractéristiques, sinon de la société
française, du moins de nouveaux modes d’engagement. Cet axe sera développé
en conclusion de notre travail tant la plupart des traits et des acteurs principaux
du mouvement des sans-abri de Shinjuku se retrouvent, à une plus vaste échelle,
dans le mouvement anti-pauvreté actuel et signalent une rupture avec ce qui
était connu jusqu’alors de l’action collective au Japon.
Sources
Deux types de sources peuvent être distinguées: les sources directes,
entretien et travail de terrain; les sources secondaires, articles ou travaux
d’autres auteurs – chercheurs journalistes – et enquêtes quantitatives. En ce qui
concerne les sources directes, j’ai réalisé plusieurs entretiens – un peu plus
47d’une trentaine – à la fois pour appréhender l’histoire du mouvement étudié
mais aussi pour collecter des récits de vie permettant de mieux comprendre les
logiques d’engagement.
Il faut souligner deux points. Le premier, c’est la difficulté que j’ai eue
pour faire des entretiens avec des sans-abri, du moins au début. Il y avait certes
le problème du vocabulaire de la rue, qui n’est pas celui qu’on étudie dans les
salles de classes climatisées. Mais il a été surtout difficile pour moi de poser des
questions concernant la vie à la rue. J’avais souvent l’impression de poser
exactement les questions qui ne devaient pas être posées. Les « est-ce que vous
êtes sans-abri ? », les « comment êtes vous arrivé à la rue ? », « depuis combien
de temps vivez-vous à la rue ? », semblaient indisposer et j’étais encore peu
versé dans l’art du renseignement. Je sais aujourd’hui, qu’il ne faut surtout pas
poser ces questions directement ; qu’il faut, dans le flot d’une conversation
courante, incorporer ces éléments. Par exemple plutôt que de poser la question :
« Vous êtes sans-abri ? » demander : « Il a fait chaud (ou froid) cette nuit, est-ce
que ce n’était pas trop dur ? » A partir de là on peut continuer la conversation

47 Pour la liste des entretiens, voir annexe 2.
37
sur le lieu de couchage, si c’est un endroit de bonne qualité, qui protège du
chaud ou du froid, depuis combien de temps il est utilisé, etc. Ainsi, en utilisant
des questions très concrètes on peut appréhender les trajectoires de vie et
commencer à classifier les résultats pour l’incorporer dans sa recherche. Tout en
sachant que les profils recherchés étaient rares : il fallait trouver des sans-abri
qui étaient à la rue pendant la période de l’action collective protestataire soit
entre quatre et huit années auparavant. Mieux encore, ils y auraient participé.
Etant donné la volatilité et l’âge élevé de cette population, les mauvaises
conditions de santé, le nombre de personnes interrogées n’a pas dépassé de
beaucoup la dizaine de personnes.
Avec les soutiens extérieurs, c’est-à-dire les personnes qui sont venues
aider les sans-abri, le problème était différent. Le premier est qu’ils pouvaient
quelquefois jouer des mots pour éviter de répondre à ma question tout en y
répondant. Par exemple, à l’un des soutiens extérieurs, je posais une question
concernant le nombre de personnes qui participait au sit-in, réalisé en résistance
à l’éviction des sans-abri par la mairie de Tokyo en 1996. La personne me
répond une centaine, et je continue en demandant : « Est-ce qu’ils étaient tous
sans-abri ? » et il me répond : « Vous voulez dire, est-ce qu’ils vivaient tous à la
rue ? » Je confirme, sans voir la nuance. Sur ce, il me répond : « Oui, ils étaient
tous à la rue. » En fait, avant l’éviction, les soutiens avaient commencé à vivre à
la rue avec les sans-abri, et la distinction que je voulais établir entre soutiens et
sans-abri était effacée par sa reformulation. A d’autres moments, l’entretien qui
ne devait que confirmer, de manière redondante, les informations déjà obtenues
par l’analyse des archives de tracts, mettait finalement en évidence une autre
histoire des relations entre l’organisation de soutien aux sans-abri et les
autorités. Ainsi avec la mairie de Shinjuku, le scénario conflictuel développé
dans les tracts des années quatre-vingt-dix, devenait coopération dans les
entretiens réalisés dans les années 2000, ce qui interrogeait l’existence même
d’un mouvement social vis-à-vis de cette autorité.
Enfin, il peut être soutenu que, tout entretien confondu, l’attitude des
personnes interrogées, leur manière d’occuper l’espace, de regarder leur
interlocuteur, permettait également de comprendre beaucoup de leur
investissement, de leur carrière, et de leur rôle joué dans la SRK. L’intérêt que
nous avons porté à la notion d’espace, comme concept opératoire, doit
38
beaucoup à certains entretiens ou remarques d’un leader qui, plutôt que le café,
préférait être interrogé sur le lieu de vie des sans-abri – l’espace public – ou ne
souhaitait pas quitter le lieu de distribution de la soupe avant la fin du prêche de
l’organisation caritative, moins par ferveur que pour signaler ainsi la maîtrise de
la SRK sur cet espace.
Le travail de terrain a été réalisé principalement à Shinjuku pendant la
période 2002-2005. Pendant cette période j’ai pris part aux activités de la SRK,
c’est-à-dire la distribution de nourriture le dimanche soir, l’action collective
auprès des services sociaux de la mairie de Shinjuku le lundi matin ainsi que
des patrouilles le vendredi après-midi et le dimanche après la distribution de
nourriture. Il n’a pas été possible de demeurer avec des sans-abri de manière
prolongée – nuitée – à Shinjuku. L’opportunité ne s’est pas présentée et les
conditions de sécurité ne semblaient pas nécessairement assurées. En revanche,
il a été possible de demeurer pendant deux mois avec une communauté de
sans-abri composée de 35 personnes de mai à juillet 2005 dans l’arrondissement
de Taito, au nord est de Tokyo. Il a été possible d’interroger certains sans-abri
sur leur parcours, et d’obtenir de manière plus systématique qu’à Shinjuku des
informations personnelles. Cette expérience a été également particulièrement
instructive sur les liens communautaires supposés entre sans-abri du fait,
notamment, de leur sédentarisation. Cette communauté était plus petite et plus
« tranquille » que celle de Shinjuku, mais il a été possible de relever un lien
« communautaire » très faible. Certaines tensions existaient entre les différents
groupes de sans-abri (composés de cinq à six membres). L’absence de relations
amicales entre des personnes pourtant physiquement proches pouvait également
s’inscrire dans une stratégie consciente d’évitement. L’amitié, dans la rue, c’est
l’alcool, et l’alcool, ce peut être un risque de violence. Limiter les rapports avec
ses voisins au strict minimum c’est alors s’assurer la sécurité de son
emplacement dans la rue.
En ce qui concerne les ressources bibliographiques, il existe deux
caractéristiques. Tout d’abord, l’utilisation des résultats d’enquêtes quantitatives
avait une valeur particulière pour cette recherche, notamment au regard du
faible nombre d’entretiens de sans-abri que j’ai pu réaliser. Les sans-abri
appartiennent pour la plupart à la même classe d’âge, la majorité ayant plus de
55 ans. Par conséquent, les enquêtes réalisées auprès de cette population et qui
39
pouvaient donner des informations sur les différentes instances de socialisation
traversées par ces acteurs permettaient de réfléchir à l’influence des parcours de
vie sur l’acquisition, ou la non acquisition, d’une expérience militante. Par
exemple, être étudiant jusqu’au milieu des années soixante-dix, c’était faire
l’expérience ou participer à la révolte étudiante de ces décennies. De même,
travailler au sein d’une entreprise et être membre d’un syndicat jusqu’au début
des années soixante-dix, c’était faire l’apprentissage d’une critique, rôle que ces
organisations n’ont plus joué après leur mise au pas «coopérationniste».
Néanmoins, il faut également se méfier des données quantitatives et la manière
dont elles peuvent être traitées, quelquefois de manière erronée.
En ce qui concerne les écrits, il y avait encore très peu de travaux, au début
des années 2000, sur les sans-abri en particulier et sur la pauvreté en général. Ce
ne serait plus le cas aujourd’hui à cause de l’ampleur prise par la thématique des
inégalités, de la pauvreté et des travailleurs pauvres au Japon. Le travail de
lecture était cependant fastidieux lié à la complexité linguistique des travaux
scientifiques écrits en japonais. Ce fut alors un soulagement de pouvoir prendre
contact directement avec les auteurs et de leur faire « dire » leur livre. Non
seulement la lecture en a été facilitée, mais, recueillies sous forme d’entretiens,
leurs explications dépassaient le texte pour l’actualiser et révéler des
développements qui, au moment de l’écriture, avaient dû être passés
sous silence.
Mon propre travail d’écriture en a été influencé. La neutralité vis-à-vis de
notre objet de recherche nous a toujours interdit l’interventionnisme
sociologique revendiqué par diverses écoles (Ecole d’économie de Paris, école
tourainienne). S’interdire de prendre parti permettait de garder une position
transparente auprès de tous les intervenants – pouvoirs publics, militants,
sans-abri – et s’assurer un accès aux informations détenues par différents
acteurs, quelquefois en conflit les uns par rapport aux autres. La précaution
inverse est également valable, et nous n’avons pu nous appuyer sur certaines
informations qui, soit sur demande explicite, soit au regard de leur caractère que
nous avons estimé de préjudiciable, ne pouvaient être utilisées.
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Plan de l’ouvrage
Dans cet ouvrage, l’analyse de l’action collective des sans-abri de
Shinjuku est divisée en trois parties.
La première partie est consacrée à l’analyse du contexte d’une
mobilisation improbable, tant par les contraintes qui pèsent sur l’action
collective des sans-abri de Shinjuku, que par l’affaiblissement de la position de
cette population dans les années qui précèdent leur soulèvement. L’analyse se
déroule sur un temps long : du début de la politique répressive dans les années
quatre-vingt jusqu’au 24 janvier 1994, date de la première éviction générale.
Plusieurs approches théoriques sont utilisées pour comprendre le cumul de
handicaps de cette population et une attention particulière est accordée à la
notion d’espace pour mieux saisir l’efficacité grandissante de la politique
d’éviction (chapitre 2). Malgré ce contexte répressif, les sans-abri ont survécu
dans les souterrains de la gare de Shinjuku pendant toute cette période. Afin de
comprendre les tenants de cette présence envers et contre tout, je reprends, de
manière critique, l’idée d’une résistance « sub-politique » dont la force est à
rechercher moins dans une interaction conflictuelle avec les autorités que dans
la relation de coopération entretenue avec la société civile locale (chapitre 3).
Ces chapitres préliminaires permettent de rappeler que même en l’absence
d’action collective organisée, il ne faut pas conclure de manière binaire à la
passivité des populations silencieuses. Au contraire, elles peuvent être engagées
dans d’autres formes de résistance qui permettent également de contester une
relation de pouvoir subie.
La seconde partie qui compose le cœur de cet ouvrage est consacrée à la
défense de notre hypothèse de la «coalition des marges», et j’analyse
successivement chacun des termes qui la compose pour rendre compte de
l’émergence, du maintien et du développement d’une action collective
protestataire. J’analyse tout d’abord les deux composantes qui forment la
Shinjuku Renraku Kai. Une attention particulière est portée aux soutiens
extérieurs notamment à leur migration vers Shinjuku après la première éviction
générale (Chapitre 4). Leur rôle est déterminant dans l’émergence de l’action
collective, mais, en même temps, leur pluralité – le fait que deux organisations
aux identités marquées se soient intéressées à Shinjuku – n’a pas été sans créer
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