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La Mauritanie à l'épreuve du millénaire

De
143 pages
Ce livre retrace une tragédie vécue par l'ensemble du peuple mauritanien au milieu des années 1980 et à la fin des années 1990. Il ne dresse pas un bilan, mais tente de faire un tour d'horizon des problèmes qui entravent une réelle ouverture démocratique et une véritable symbiose sociale. Son contenu doit être interprété comme une critique, mais aussi comme une contribution aux débats actuels en Mauritanie et dans la diaspora.
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LA MAURITANIE À L'ÉPREUVE DU MILLÉNAIRE

www.1ibrairieharmattan.conl diffusion. hannattan@wanadoo. IT harmattan 1@wanadoo. fi ~ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00474-1 EAN : 9782296004740

Abderrahmane N'GAÏDE

LA MAURITANIE À L'ÉPREUVE DU MILLÉNAIRE Ma foi de « citoyen»

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
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Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus Ernest DUHY, Le pouvoir est un service, le cas Laurent
Gbagbo, 2006. Léonard ANDJEMBE, Les sociétés gabonaises traditionnelles, 2006. Gaston M'BEMBA-NDOUMBA, Les Bakongo et la pratique de la sorcellerie, 2006. Mouhamed Lemine auld EL KETT AB, Ouadane, port caravanier mauritanien, 2006. Mouhamed Lemine Ould EL KETTAB, Facettes de la réalité mauritanienne, 2006. A. C. NDINGA MBO, Introduction à I 'histoire des migrations au Congo-Brazzaville. Les Ngala dans la cuvette congolaise. XVIr-XIX siècles, 2006. Pierre N'GAKA, Le droit du travail au Congo Brazzaville, 2006. Doudou SrnffiÉ, Démocratie et alternance politique au Sénégal, 2006. Pierre Bouopda KAME, La quête de libération politique au Cameroun, 2006. Amadou BOOKER SADJI, Le rôle de la génération charnière ouest-africaine. Indépendance et développement, 2006. Baudoin MUBESALA, La religion traditionnelle africaine, 2006. Ange Ralph GNAHOUA, Aspects politiques et juridiques de la crise du système ivoirien, 2006. Jean-Marc ÉLA, Anne-Sidonie ZOA, Population et sécurité: les nouveaux enjeux de la fécondité et des migrations africaines,2006. Noël LE COUTOUR, L'Afrique noire à l'époque charnière. 1783, du troc à la découverte, 2006. Frédéric Joël AlVa, Lejuge constitutionnel et l'état de droit en Afrique, 2006. Denise Landria NDEMBI, Le travail des enfants en Afrique

subsaharienne : le cas du Bénin, du Gabon et du Togo, 2006.

A la mémoire de mon père.

Dédicace spéciale
Je dédie les pages qui suivent à 1110ncousin LÔ Djibril Alpha qui s'était engagé dans l' arlnée lnauritanienne pour servir sa nation. A sa fibre citoyenne je rends cet hY111nedu cœur et de la raison. Et à toutes les autres victi111es innocentes dont le sang ali111ente encore nos lar111es. Ellet ont été assassinées entre les murs de «L'enfer d'Inal» et entre d'autres plus cruels les uns les autres (Oualata). Que la terre mauritanienne leur soit légère. Amen. Aux Mauritaniens qui longent encore le long chelnin de l'exil. Aux réfugiés et apatrides de tous les pays du monde qui sillonnent les territoires de leurs exils.

1. Je reprends à mon compte le titre du livre témoignage de Mahamadou SY qui a su nous raconter les durs moments vécus dans cet enfer - paru aux éditions L'Harmattan en 2000.

Avant-propos

L'espérance est la vertu la nÛeux partagée dans ce nlonde.Elle est pourtant paradoxale et an1biguë. Elle est faite de solitude, façonnée dans la tranquillité troublante de l'attente. Mais en Elle j'ai foi.

Le projet de création de l'État mauritanien relève de l'onirisme colonial dans sa volonté de vouloir prolonger non seulement son territoire, mais aussi d'imposer son message de paix inspiré de son église et de sa civilisation. La Mauritanie, comme beaucoup d'autres contrées violées et violentées, va connaître des contradictions internes irréductibles et qui permettent de saisir la complexité de la construction d'une nation unie et solidaire. De l'usine coloniale est sorti un prototype d'État dit moderne pour ses institutions et les vertus occidentales qu'il tente de véhiculer. Mais les écologies naturelles et socioculturelles mauritaniennes n'étaient pas aptes à digérer les subtilités inavouées de cette organisation. Sans incriminer, outre mesure, la colonie comme le lieu des outrances, disons qu'elle fut le lit dans lequel l'accouplement mqdernité-traditio~ a donné naissance à ce qu'on a appelé l'Etat postcolonial avec tout ce que cela sous-entend comme heurts et incongruités, recensements et impôts, sanctions et exécutions, fatigues et sueurs, maladies et souffrances. Cet État est né aussi de ce qu'on qualifia de pacification, dont le cœur
1. Il m'est impossible de dresser un listing des ouvrages et articles écrits sur l'État africain. Ils emplissent notre univers et leurs hypothèses brouillent notre appréhension des forces qui sous-tendent son fonctionnement.

était enveloppé dans une violence caractéristique de toute civilisation qui met à son centre la supériorité culturelle comme mode d'observation et d'analyse des autres et de leurs comportements. L'État mauritanien postcolonial n'échappa pas aux réalités castratrices de l' histoire, de la géographie et de l'épistémé du colonialisme. Il puise toute son essence dans cette volonté aberrante de créer un Etat-tampon. Hybride (?). Il est apposé à la carte de l'Afrique comme une tache. Il est aussi le sceau indélébile des conflits sociaux qui ternissent l'image d'une Mauritanie qui pouvait devenir, si les héritiers modernes avaient réussi à mettre en place des règles de conduite adéquates, un pays d'une exemplarité culturelle digne d'admiration. Mais les réalités ethniques et tribales ont eu raison des vertus dites «universelles» ou prétendant être universalisantes. En tout état de cause le tribalisme et l'ethnicité s'affrontent pacifiquement mais avec intransigeance et engagement. De leurs engagements respectifs émerge un mur, celui-là même qui devient le champ des confrontations et le seuil des tolérances mutuelles. L'incompréhension se poursuit dans le lit d'un compromis incompris et subtil, dont les angles de cohérence s'effondrent dans un précipice profond. Seuls leurs échos, lointains, nous parviennent encore. Ils décrivent un véritable brouhaha, une palabre permanente alimentée aux fantasmes identitaires qui investissent, dans leur incohérence innée, les différents champs d'échanges. De tout cela je veux parler, dans la simplicité du langage, en insistant sur les vertus thérapeutiques de ce dernier. Dans les pages qui suivent, j'expose les idées que m'inspire l'une des séquences historiques les plus tragiques que la Mauritanie2 ait jamais connue. J'emprunte à mon histoire personnelle, au vécu quotidien d'autres compatriotes.
2.Une anecdote: pays presque inconnu? Enigme! ! ! l'ai toujours été surpris par ce fait. Au Johannesburg International Airport (avril 2003), après avoir rempli mes formalités pour reprendre l'avion en partance pour Paris, l' hôtesse me demanda si elle pouvait me poser une question. Bien sûr lui dis-je. C'est quoi la Mauritanie? C'est un pays. Africain? Oui Madame. Il se situe où ? Entre le Maroc et le Sénégal. En Afrique de l'Ouest? Là la question se compliqua d'autant plus qu'il est difficile actuellement, même dans les livres qui se publient ces dernières années, de situer ce pays: Afrique de l'Ouest ou

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Le cheminement choisi est un perpétuel va-et-vient entre l'évocation de l' histoire immédiate et celle récente de la Mauritanie, mais il suit la trame de mes convictions et de mes sentiments les plus profonds. La multiplicité des approches permet de pénétrer une partie de l'errant que je suis et que beaucoup de Mauritaniens sont devenus, sous l'injonction violente de l' ~istoire traumatisante des relations intercommunautaires qui caractérise la modernité mauritanienne. Cette narration prend la forme d'une tragédie dont le sujet s'inscrit sur un tableau général fait de mouvements multiples. Ces derniers sont au cœur des difficultés que rencontrent les différentes communautés mauritaniennes dans leur marche progressive vers la consolidation de l'État de droit et les tentatives hésitantes de sophistication des moyens d'encadrement, de redistribution des richesses du pays et de la gestion des différences. Tout ceci se fait sur fond de glissement vers le renforcement de la coercition, de la violence et de son orientation vers l'exutoire le plus simple: la discrimination raciale et le maintien des différences statutaires dans un pays en
Maghreb? Entre les deux. Je me mis à lui expliquer la complexité de mon pays ~t ses drames. l'affectionne ce jeu: présenter mon pays dans ses différents visages. Et finalement, je lui dis: «Mauritania is a little apartheid' ». Là se trouve esquissé un simple parallélisme. Ce n'est ni la première fois et ce ne sera point la dernière fois qu'on me posera pareille question. A travers elle s'ouvre un large débat sur mon identité et celle de la Mauritanie. l'ai tenté, dans un article, « Mauritania », paru dans Encyclopedia of Twentieth-Century African History, éditée sous la direction de P. T. Zeleza et D. Eyoh, London, Routledge, 2002, pp. 355-357, de résumer l'histoire de ce pays. 3. La Mauritanie est composée de quatre ethnies: les Bambara, les Haalpulaar et/ou Peuls communément appelés Toucouleurs, les Soninke et les Wolofs. Ils forment la communauté négro-africaine. Ce tableau démographique est enrichi par ceux qu'on appelle les Arabo-berbères, Maures ou Bidhan comme ils s'appellent eux-mêmes. Cette entité est composée de plusieurs tribus et de leurs anciens tributaires. Ils se subdivisent en Bidhan (littér. Blancs) et Suddan ou Haratin (Noirs). Ils dominent et contrôlent la scène politique, sociale et économique. Dans «La modernité mauritanienne. Enjeux difficiles d'une quête de citoyenneté », paru dans la revue Africa Development, Vol. XXIX, N°4, 2004, pp. 56-74, du Codesria, je reviens sur quelques aspects de la modernité mauritanienne en concluant sur l'enjeu central que constitue l'identité des Haratins dans ce pays. Je reprends quelques idées consignées dans ce texte dans le chapitre 9 de ce livre.

Il

profonde mutation. Pour cela, j'ai décidé de ne pas alourdir mes propos de rappels historiques qui s'enlisent dans la bousculade des ordres et des préférences. J'assume le caractère subjectif de ce choix. Traiter de la Mauritanie est une gageure surtout quand on est Mauritanien. Observateur et acteur se confondent La trajectoire de la Mauritanie ne trahit pas l'état du monde. Elle l'illustre. Le monde, l'Afrique et la Mauritanie vivent tous dans des tourments inextricables; au point que les confrontations sont devenues l'une des sources d'évaluation du degré d'humanité. Je souhaite parler de ce monde à partir du cas mauritanien. Le contenu de cette narration n'épouse point les trames d'un essai politique ni d'un roman, mais doit être interprété comme la chronique d'une tragédie.

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1 Un raccourci didactique

L'avènement du Colonel QuId Taya à la Présidence de la République, le 12 décelnbre 1984, fut salué par un enthousiasme populaire caractéristique des lendemains de coup d'État. Depuis 1978, le coup d'état Inilitaire était devenu la voie indiquée et légitime pour accéder au pouvoir en Mauritanie postcoloniale. Son action s'insère, en droite ligne, dans l'histoire politique récente du pays. La majeure partie des pays africains a connu le «Jour du Kaki », des Rangers, de la matraque luisante, du ceinturon, le « Redressement », le « Salut national» et autres verbiages de militaires devenus oisifs dans leurs casernes. C'est la démokakie. Un matin, nous nous réveillons et la radio nationale se met à diffuser de la musique militaire. Chose étrange! De la musique militaire à la radio nationale, un jour ordinaire? L'inquiétude monte, sueurs et tremblements nous tenaillent. A la place de notre émission préférée, on diffuse «autre chose ». Nous regardons notre montre, levons la tête vers le ciel et nous nous demandons quel jour nous sommes, tellement les choses sont bouleversées dans notre esprit. Et d'un seul coup, des communiqués sont débités et on apprend la chute du Pfésident et la mise en place d'un Çomité de «je ne sais quoi» . Mais en Mauritanie, le coup d'Etat ou

1. Nous avons connu, en Mauritanie, le Comité militaire de redressement national (CMRN) et ensuite le Comité militaire de salut national (CMSN) du rang duquel est issu l'actuel Président de la République. Entre la formation

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les révolutions de palais deviennent routiniers à cause des tiraillements entre les tribus d'un côté et les principes des dosages ethniques de l'autre. Et puis ce jour de 1984, l'étonnement cède la place à un Aahh ! ! ! - interjection très prégnante en Mauritanie - d'agacement et de lassitude pour ces coups répétitifs et qui n'ont apporté que désolation pour un peuple affamé, meurtri et désœuvré. C'est du déjà connu. Mais, on ne savait pas ce qui nous attendait cette fois-ci. Les choses changent de manière radicale et épousent des formes inconnues, incongrues, insaisissables et impossibles à qualifier par le commun des mortels. Je ne trouve ni adjectif, ni superlatif pour nommer cette situation inédite. Elle reste d'une grande vivacité dans mon esprit désemparé face à la réalité des faits, à la lourdeur de leurs conséquences et à leur centralité dans nos questionnements sur notre devenir commun, nous Mauritaniens. Le Colonel met fin au pouvoir d'un autre, dont la politique extérieure fait naître des frictions internes au sein de la junte militaire. C'est l'une des multiples versions distillées par les officiers qui prennent le pouvoir. La s~tuation de confusion interne demande une révolution de palais. Prétexte? Celui qui est décrit comme un modéré accède à la présidence de la République. Il est présenté comme un nationaliste intègre. De quel nationalisme s'agit-il? On le saura par la suite. Il libère tous les prisonniers politiques et obtient un soutien inégalé, qualifié de spontané. Un espoir réel ou simulé est lisible au sein de la population. Le Colonel, avec son habileté, devient l'Homme de la situation et s'accommode de ce début de soutien populaire. TI s'entoure de garanties pour perpérer son pouvoir, instaurer sa façon et sa technique de gouverner.
des deux comités plusieurs révolutions de palais ont démontré l'instabilité de ce type de régime. 2. Pour saisir la complexité et la régularité des coups d'État en Mauritanie, je suggère la lecture du livre de Philippe Marchesin, Tribus, ethnies et pouvoir en Mauritanie, Paris, Karthala, 1992. Lire plus particulièrement le chapitre VI, «Le pouvoir prétorien. Tendances centrifuges (1978-1990) », pp. 163225. 3. Je pense qu'il faudrait aussi se poser la question de savoir comment le manifeste de 1986 et la tentative de coup d'état de 1987 ont influé, d'une manière ou d'une autre, sur les trajectoires de la politique discriminatoire. Audelà de tout amalgame cette question reste cruciale et demande des investigations approfondies.

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