Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

sans DRM

La naissance de la CIA

De
464 pages
Pourquoi, en temps de paix, un État se dote-t-il de moyens clandestins d’investigation et d’ingérence à l’égard des autres États ? La CIA, le service secret le plus célèbre du monde, a fini par faire oublier que sa création n’avait rien d’une évidence.
En 1945, l’OSS fondé durant la guerre est dissous : pour le président Truman, l’Amérique en paix n’a plus besoin d’espions. Deux ans plus tard, c’est le début de la guerre froide, qui voit naître la CIA. Elle se transforme vite en une institution puissante et autonome qui mord sur les ministères, en particulier le département d’État et le Pentagone. Surtout, son service action devient le bras armé audacieux d’une guerre invisible Est-Ouest que l’arme atomique empêche de dégénérer en affrontement ouvert. Dans ce conflit souterrain, tous les coups paraissent permis.
Comment ce renversement a-t-il été possible ? Comment la culture de l’État secret devient-elle un ferment de l’histoire ?
L’aigle et le vautour : la respectabilité publique et la part d’ombre. Une nation possède les services secrets qu’elle mérite. La CIA se présente à l’image de l’Amérique. Elle compte ses champions, ses savants, ses héros ordinaires, ses préposés paresseux et… de sombres brutes. Nous ne faisons pas leur procès, pas plus que nous ne leur rendons hommage. Nous essayons seulement de comprendre : comment en est-on arrivé là ?
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

La naissance de la cia

 

Dans la collection « Le Grand Jeu »

 

 

 

David Bankier (dir.), Les services secrets et la Shoah, 2007.

Olivier Forcade, La République secrète, 2008.

Emmanuel Droit, La Stasi à l’école, 2009.

Sébastien Laurent (dir.), Entre l’État et le marché, 2009.

Louis Rivet, Carnets du chef des services secrets, 2010.

Constantin Melnik, De Gaulle, les services secrets et l’Algérie, 2010.

P. A. Huchtausen/A. Sheldon-Duplaix, Guerre froide et espionnage naval, 2011.

Sébastien Laurent (dir.), Les espions français parlent, 2011.

Jean-Marc Le Page, Les services secrets en Indochine, 2012.

Fabien Lafouasse, L’espionnage dans le droit international, 2012.

Jean-Pierre Bat, La fabrique des « barbouzes », 2015.

Guillaume Bourgeois, La véritable histoire de l’Orchestre rouge, 2015.

Christian Rossé, Guerre secrète en Suisse, 2015.

François David, La naissance de la CIA, 2016.

 

 

« Le Grand Jeu », collection dirigée par Olivier Forcade et Sébastien ­Laurent, rassemble des travaux de recherche sur l’histoire du renseignement et des services secrets. Elle tire son nom du roman de Rudyard Kipling, Kim, et désigne les jeux de l’information et de l’influence entre les grandes puissances occidentales en Asie centrale.

Suivi éditorial : Iris Granet-Cornée et Yaël Aouizrat-Marchalot

Corrections : Catherine Garnier

Conception graphique : Farida Jeannet

 

© Nouveau Monde éditions, 2016

170 bis, rue du Faubourg Saint-Antoine – 75012 Paris

ISBN : 978-2-36942-401-7

François David

LA naissance
de la cia

L’aigle et le vautour
1945-1961



nouveau monde éditions

 

Introduction

L’État secret et la société américaine

« De toutes les grandes nations, les États-Unis d’Amérique souffrent de l’absence d’un service d’espionnage efficace, lequel est, dans de nombreuses parties du monde, le seul moyen d’acquérir l’information indispensable. »

Note du colonel Eddy au secrétaire d’État Marshall,
15 février 19471

« Les Américains sont traditionnellement un peuple pacifique. Mais une politique pacifique n’est pas une garantie de paix. Dans un monde torturé, où la cupidité, le complot et la lutte pour le pouvoir dominent, la protection de la liberté et la volonté de survivre dépendent de la force et de la réactivité. La réactivité exige un renseignement solide à partir duquel on puisse préparer une stratégie adéquate. »

Rapport, juin 19552

La CIA est avant tout une question morale. En d’autres termes : légitime ou pas, utile ou pas, la CIA ressort éminemment des mœurs et de la société des États-Unis d’Amérique. L’Agence, créée par la loi de sécurité nationale de 1947, enfonce en effet ses racines loin dans la philosophie politique du Nouveau Monde. Aucun autre service spécial au monde n’a fait l’objet d’une réflexion éthique aussi intense sur son droit d’œuvrer en temps de paix. Aucun autre ne se retrouve aussi fréquemment sous les projecteurs de l’actualité.

Certes, les États-Unis ne se conçoivent pas comme un pays ordinaire. Ils sont d’abord une aventure ou, plutôt, une collection d’aventures individuelles réunies par un projet philosophique, religieux et politique commun. L’Amérique s’est érigée en anti-Europe, du xvie siècle à nos jours. Les Pères pèlerins ont fui la persécution religieuse ; les pères fondateurs de la République ont rejeté l’arbitraire anglais ; leurs successeurs se sont abstenus de se mêler des affaires compliquées et vicieuses du Vieux Continent. Et si, en 1945, la classe dirigeante ex-isolationniste veut réformer le monde à l’image des États-Unis à travers l’ONU, ce n’est sûrement pas pour reprendre à son compte les procédés malsains des Européens. A fortiori, le principe d’un service secret permanent s’oppose à cette pureté messianique.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, si le débat n’a pas été à proprement parler public, jamais un État n’a autant médité sur le sens et le devenir de sa place dans le monde, ni sur son système de renseignement. Au moins, les vices et les dérives de la CIA ne tirent pas leurs origines d’un défaut de réflexion. La question de savoir si une agence centrale du renseignement et des opérations clandestines correspond à une entreprise honnête s’est posée au moins deux fois en quarante ans : tout au début, en 1945-1948, et après le Vietnam et le Watergate, spécialement entre 1974 et 1976. Dans l’histoire des démocraties, c’est unique.

Espionnage, activités clandestines et guerre juste

Le débat des années 1970 sert de révélateur – au sens photographique du terme – pour comprendre la genèse institutionnelle de la CIA. Les enquêtes sénatoriales du comité Church ont tout simplement repris à leur compte les interrogations de 1945-1950. En 1975, somme toute vingt-huit ans après la fondation de l’Agence, les jeunes diplômés de la Côte Est, engagés dans l’aventure en 1947-1950, sont désormais aux commandes. La CIA est alors leur œuvre, leur vie, le point d’aboutissement de leur action et de leur réflexion – dans les dérives comme dans les plus grands succès.

D’où vient la remise en cause de leur œuvre ? Tout part indirectement de la guerre du Vietnam et du soulèvement des campus des années 1960. En critiquant la légitimité du conflit, les étudiants, puis une frange importante de l’opinion, actualisent tout simplement le débat pluriséculaire de la guerre juste, théorisé par Grotius au xvie siècle. Cette querelle sur la justesse et la justice de la guerre menée en Indochine va se déplacer vers les services secrets, au lendemain du scandale du Watergate, dans lequel des anciens de la CIA sont impliqués. Personne ne se trompe à l’époque sur la nature du débat même si, bien sûr, peu d’Américains connaissent Grotius. Cette réflexion éthique aboutit à une novation doctrinale en matière de covert actions : désormais on essaie de distinguer la guerre secrète « juste » des activités clandestines illégitimes, voire criminelles.

Éthique et morale appliquées à la CIA

Ainsi l’éthique du renseignement est-elle organiquement liée à la conduite de la guerre. Comme la guerre et la négociation, l’Intelligence Area doit se soumettre à trois questions préalables : 1°) L’objectif est-il juste ? 2°) Les moyens employés sont-ils appropriés ? 3°) La justice, la paix, la sécurité progresseront-elles si telle ou telle opération réussit ? Écrivant en 1979, en pleine administration Carter, au nadir du prestige et de la puissance américaine, le professeur Lefever conclut qu’une agence vouée à la guerre secrète comme la CIA est parfaitement légitime et respectable, vu les menaces qui traversent le monde3. L’angélisme aussi peut se révéler immoral et se traduire par bien des régressions en matière de droits de l’homme. Il vaudrait donc mieux se recentrer sur le cœur du problème : « Pourquoi l’Amérique a-t-elle besoin d’une CIA et si elle en a besoin, de quelle façon l’utiliser4 ? »

Aux États-Unis, le nationalisme et le réalisme d’une part, l’idéalisme et le goût pour la coopération internationale d’autre part sont les deux versants consubstantiels d’une même réalité stratégique. Or, dans les deux cas, l’espionnage à grande échelle perturbe la stratégie des États-Unis chaque fois que d’autres puissances dévoilent certaines intrigues parmi les plus vicieuses de la CIA. Comment exporter la morale en direction des autres peuples si on s’en abstient soi-même ?

Gouvernance sous contrôle des citoyens et diplomatie publique

En réalité, la CIA ne cache pas grand-chose des fins poursuivies. Ne se dévoile-t-elle pas aujourd’hui comme l’agence la moins secrète du monde ? Son site Internet montre combien elle sait organiser sa publicité. Même les enfants peuvent accéder à des rubriques pédagogiques et ludiques. Par contraste, la DGSE a, jusqu’à une période récente, entretenu comme seul point de contact avec le monde extérieur un numéro de téléphone et un répondeur. À un autre niveau, la Compagnie est le seul service au monde à entretenir officiellement et de façon déclarée des services de liaison auprès de ses alliés. Depuis le 11 septembre 2001, elle n’hésite pas à claironner que tel ou tel attentat a pu être évité en Europe, parce qu’une de ses stations a prévenu à temps le ministère de l’Intérieur local. Par la même occasion, elle reconnaît qu’elle espionne ses alliés.

Ce comportement extraverti répond d’un fait de civilisation. Bien entendu, les documents secrets les plus embarrassants à divulguer demeureront engloutis à tout jamais dans les bas-fonds de Langley – à supposer qu’ils existent encore. Inversement, si la réputation de l’Agence paraît victime d’un nombre incalculable de fuites ou de dénonciations en comparaison de ses consœurs, sans aucun doute instrumentalise-t-elle et retourne-t-elle à son profit ces indiscrétions. En novembre 1942, déjà, alors qu’Allen Dulles arrive à Berne pour y vivre ses plus hauts faits d’armes, un journal annonce l’arrivée d’un émissaire américain pour représenter « spécialement » le point de vue du président américain. Démoralisé, le nouveau chef de station se console vite, lorsqu’il voit affluer toutes sortes de personnalités ou de contacts plus ou moins discrets, pour lui proposer leurs services. Six mois plus tard, il se vante auprès de ses supérieurs de posséder le plus beau portefeuille de sources, bien plus en tout cas que son collègue britannique resté dans l’ombre5.

Évidemment, on ne doit pas verser dans une forme de naïveté. Si aujourd’hui la CIA livre une partie de ses archives aux chercheurs, ce n’est pas volontairement. C’est parce qu’elle appartient activement à un système juridique et politique global et prégnant qu’elle ouvre une masse impressionnante de documents, sous la contrainte et à contrecœur. À qui le doit-on ? Encore une fois, au contrecoup qui suit la république impériale de Johnson et Nixon6. Le sentiment a alors prévalu que le lien allait se rompre définitivement avec l’idée originelle de l’Amérique, celle de « la Cité sur la colline ».

Sous la pression générale de ces mouvements associatifs, le grand déballage offert par les comités Church (Sénat) et Pike (Chambre), à partir de 1974, a accrédité l’idée que l’on pouvait généraliser la mise à disposition du public de documents dont le secret n’était plus nécessaire. Certes, le combat ne fait que commencer en 1976. La loi sur la liberté d’information (Freedom of Information Act, FIA) date de 1966, mais son application reste dans les limbes durant trois décennies. Ronald Reagan en rogne considérablement l’interprétation, au nom de la sécurité nationale7. En 1983, la direction de la CIA négocie tout de même avec le Congrès (très insistant) le marché suivant : on ouvre par principe les fonds de l’OSS et on continue de clore ceux de la CIA. Quelques procès plus tard, et quelques dossiers mis à la disposition du public sur injonction, un décret d’application Clinton libère enfin la voie à une politique libérale en réduisant le délai d’ouverture des archives de trente à vingt-cinq ans8. Il lui aura fallu tout de même trois ans de tractations avec la CIA (mais aussi avec le Pentagone et le département d’État). La procédure de déclassification demeure très lourde : on doit demander l’accès aux documents secrets, au cas par cas, pièce par pièce, sans savoir par définition ce qu’ils contiennent. Dans le cas des agences de renseignement, ou des dossiers les plus sensibles du Pentagone et du département d’État, une commission d’experts tranche souverainement – et négativement dans les deux tiers des cas. Il existe aussi des cas de reclassification lorsque, après mûre réflexion, l’administration d’origine considère que tel fonds d’archives peut bénéficier aux ennemis de l’Amérique : en 2008, par exemple, on retire de la libre circulation des rapports relatifs à la guerre de Corée, pourtant déjà cités dans les livres9.

À l’arrivée, les États-Unis n’en sont pas moins l’État le moins secret. Pour le renseignement de l’après-1945, aucune comparaison n’est possible avec la France, la République fédérale allemande, la Grande-Bretagne ou l’Italie. Dans l’écrasante majorité, en France et en Europe, pour ne pas parler de la Russie évidemment, on attendra de longues années encore, sinon des décennies, voire à jamais, pour accéder à des documents du même type10.

Actualité du passé

Nous devons aussi nous demander jusqu’où on peut généraliser les enseignements tirés de la CIA pour la période actuelle. En l’absence de points de comparaison, la réponse est impossible. Toutefois, nous pensons de plus en plus que des problèmes identiques, comme la conservation du secret, le poids du Parlement, la nécessité de protéger le gouvernement d’éventuelles fuites ou d’échecs graves, ou encore la question de la synthèse de l’information entre les divers services de l’État provoquent des situations similaires et appellent à des solutions du même ordre. Si on procède avec une extrême prudence, on doit pouvoir dégager des grilles d’interprétation applicables à la CIA de l’après-11 Septembre ou aux autres services de renseignement d’hier et d’aujourd’hui. Par ailleurs, il est raisonnable de penser que les grands paramètres politiques et stratégiques de la période 1945-1961 continuent d’être valides dans leurs fonctionnements globaux, et cela pour au moins une raison : les grandes réformes organiques et quasi constitutionnelles de l’ère Truman répondaient beaucoup moins à la guerre froide qu’à la sortie de l’isolationnisme et aux leçons tirées de la crise des années 1930 et de la guerre.

Autrement dit, en 1947-1949, les élites américaines préparent un monde wilsonien que la guerre froide ne fait que retarder. La chute de l’empire soviétique en 1991 relance le projet originel de l’après-Seconde Guerre mondiale. L’architecture de la défense américaine se met en place sous Truman et Eisenhower pour demeurer globalement telle quelle jusqu’à nos jours. La loi de sécurité nationale de 1947, fondatrice entre autres de la CIA, mais aussi du département de la Défense et du Conseil de sécurité nationale (NSC), s’applique encore aujourd’hui et n’a connu sa première modification substantielle qu’en 1986 (loi Goldwater-Nichols sur les missions du Comité des chefs d’état-major). De même, la méthode décisionnelle de la Maison-Blanche s’installe sous les deux premiers présidents de l’après-guerre à travers le NSC. Autrement dit, grosso modo, le président des États-Unis et ses principaux ministres travaillent de façon identique depuis plus de soixante ans – au-delà des variations de style ou des comités supplémentaires inventés à l’occasion pour court-circuiter la bureaucratie11. Par conséquent, à partir du moment où l’exercice général du gouvernement n’a pas foncièrement varié depuis les grandes réformes de l’après-guerre, on peut supposer que le cadre institutionnel de fonctionnement de la CIA demeure à peu près identique. De plus, on sait avec certitude qu’à partir du troisième directeur central (le général Walter Bedell Smith), les grandes directions de la CIA sont en place une fois pour toutes (directions du renseignement, des services clandestins et de l’administration) ainsi que les modalités des relations avec le reste de la communauté du renseignement (synthèse du renseignement et synthèses stratégiques).

Nous sommes ainsi exactement dans la situation d’un astronome qui observe des galaxies à plusieurs millions d’années-lumière, dont certaines déjà disparues, et qui s’autorise à en déduire des lois physiques, applicables à la transformation et à l’évolution de l’univers actuel. L’étude du cosmos passé est le seul moyen d’en interpréter le présent et d’en extrapoler son futur. Aussi, d’un point de vue morphologique, dans les grandes lignes, le seul moyen aujourd’hui de percer le renseignement américain du xxe siècle consiste à étudier sa genèse des années 1950. Sherman Kent, ancien professeur d’histoire à Yale et fondateur des synthèses stratégiques (National Intelligence Estimates), résume ainsi la situation : « Les problèmes des premières années risquent bien d’être ceux du siècle à venir12. »

Comment naît un service secret ?

Comment naît une administration ? Pourquoi un État se dote-t-il de moyens clandestins d’investigation et d’ingérence contre les autres États, en temps de paix ? La CIA, le service secret le plus célèbre du monde, finirait par faire oublier que son existence n’était pas du tout acquise au départ. De même, aujourd’hui, la présence militaire et diplomatique des États-Unis à travers la planète occulte la force du sentiment isolationniste qui imprègne la population et ses élites, au moins jusqu’aux années 1960. Si on considère les 150 premières années de l’Union, ni la doctrine Truman (1946), ni le plan Marshall (1947), ni l’adhésion au traité de l’Atlantique, encore moins l’envoi d’un corps expéditionnaire permanent en Europe n’étaient probables. La genèse organisationnelle de la CIA doit donc être reliée à la présence américaine croissante à travers la planète. L’Agence centrale du renseignement accompagne la révolution morale et intellectuelle d’une grande puissance qui assume enfin les conséquences de ses richesses et de sa force matérielle en termes de responsabilités mondiales. En même temps, la CIA est consubstantielle à la société qui la constitue, tout comme le KGB a structuré de l’intérieur la société soviétique. Est-ce un hasard si les deux superpuissances mondiales de l’ère nucléaire partagent ce trait commun ? Pour s’imposer à l’échelle mondiale, une grande puissance infuse son esprit et son identité dans les services, les bureaux et les forces armées qui servent son ambition.

La CIA, un acteur institutionnel de la politique étrangère américaine

Contrairement à la majorité des livres sur la CIA consacrés aux opérations secrètes à haut risque, le présent ouvrage se concentre sur l’invention politique de l’Agence. En effet, les opérations secrètes les plus spectaculaires ne revêtent leur pleine dimension qu’en fonction de leur perspective politique.

Pearl Harbor, 7 décembre 1941 : la clé de voûte de toute l’histoire du renseignement américain et occidental. Comme la lettre sur la cheminée, toutes les informations, toutes les preuves reposaient entre les mains des agences militaires. La lenteur des liaisons, l’inertie coupable des bureaucraties et l’absence d’un bureau de synthèse interministériel ont ouvert la voie aux bombardiers japonais. Par conséquent, en matière de renseignement, tous les efforts pratiqués de 1945 à nos jours s’expliquent par l’obsession d’éviter une si tragique erreur. La prochaine fois, les États-Unis risquent de sombrer corps et âme. Synthèse et coordination interministérielle de l’information deviennent donc les maîtres mots. À ce titre, le 11 Septembre, malgré son caractère retentissant, n’est qu’une piqûre de rappel au regard de ce que l’Amérique redoute le plus depuis les années 1950 : l’attentat nucléaire.

Initialement, dans l’esprit de Truman, l’Amérique du temps de paix n’a pas besoin d’une agence civile généraliste. Le président dissout donc l’Office of Strategic Services (OSS, 1941-1945) hérité de Roosevelt et de la Seconde Guerre mondiale, pour trois raisons qu’il juge complémentaires. D’abord, selon lui, une telle agence deviendrait une Gestapo à vocation mondiale, c’est-à-dire l’antithèse du dessein américain. Ensuite, justement, il existe une stricte démarcation entre le temps de paix et le temps de guerre. Les règles y diffèrent du tout au tout. L’Amérique a toujours dissous ses services au lendemain des conflits, après la guerre contre l’Espagne (1898) ou celle de 1917-1918 par exemple. De même que les États-Unis démobilisent et rapatrient leurs boys, de même que les commandes à l’industrie de guerre cessent aussitôt après la capitulation japonaise, de même, le gouvernement américain renonce à ses activités d’espionnage et à ses opérations paramilitaires, licites à ses yeux en cas d’hostilités déclarées seulement. Du reste, l’Amérique continuera à se reposer sur les deuxièmes bureaux de l’armée de terre (G2) et de l’aviation (A2) ou sur l’Office of Naval Intelligence (ONI)13.

À la place d’une agence surnuméraire, le pays aurait donc plutôt besoin d’un service de synthèse instantanée et efficace de l’information ; d’où la création du Central Intelligence Group (CIG), en janvier 1946. Pour une fois, les mots correspondent à leur signification. Il s’agit uniquement, dans l’esprit de Truman, de centraliser et de coordonner le renseignement à partir des informations fournies par le Pentagone, le département d’État, et éventuellement d’autres sources comme le Trésor (fisc, douanes) et le FBI.

L’institutionnalisation de la CIA se résume ainsi : elle naît de la volonté du président Truman (inspirée du MI6 et du Foreign Office) de placer la communauté du renseignement, en particulier le renseignement « central », sous la tutelle du département d’État, en temps de paix, ou du Pentagone, en cas de guerre. Initialement, la diplomatie et les forces armées perçoivent les hommes du renseignement central comme des prestataires à leur service. Mais, quelques années plus tard, ces documentalistes de luxe deviendront les donneurs d’ordre et les chefs d’orchestre de la chaîne du renseignement. Finalement, l’Agence centrale du renseignement créée en 1947 domine souverainement la communauté du renseignement à partir de 1950. La CIA devient, en quelques années seulement, une « institution », c’est-à-dire un acteur respecté et à part entière de la prise de décision américaine. Cette inversion de polarité n’est ni naturelle ni automatique. Comment un ministère aussi puissant que le département d’État se laisse-t-il dépouiller de l’extraordinaire prérogative accordée par Truman ? Dans quelle mesure l’effacement apparent du Pentagone ne masque-t-il pas, en réalité, sa propre politique de renseignement et d’action clandestine ?

Qui dit acteur dit metteur en scène. Qui contrôle la CIA ? Après la synthèse problématique de l’information et la mise au point laborieuse de synthèses interministérielles concluantes et conclusives (en 1950, le DCI Bedell Smith crée la direction du renseignement – Directorate of Intelligence – et l’Office of National Estimates), la supervision de la Compagnie devient le second enjeu de son institutionnalisation. Le problème naît moins de la synthèse du renseignement que de l’attribution d’une nouvelle mission : en 1947-1948, on confie à la CIA la responsabilité de mener é­ga­lement des activités de « guerre psychologique » puis des opérations violentes, comme des enlèvements, des assassinats et même des raids paramilitaires. Ce n’était absolument pas prévu au départ. En particulier, la loi de sécurité nationale reste muette à ce sujet. Or, si la découverte d’un réseau d’espionnage n’a jamais été une source de guerre, en revanche, des comportements violents, des actes de terrorisme ou le soutien à des guérillas constituent des casus belli par excellence. Tous les décideurs américains gardent à l’esprit l’attentat de Sarajevo et l’enchaînement de l’été 1914. Après un nouveau Pearl Harbor, c’est même une de leurs obsessions principales : l’erreur de calcul fatale qui conduit à la guerre générale. Désormais, sous l’équilibre fragile de la terreur atomique, une disproportion apparaît entre l’échelle limitée des covert actions et leurs conséquences thermonucléaires éventuelles. Cela mérite que quelqu’un se préoccupe des menées de la CIA.

Organiquement, la CIA est une agence indépendante. Elle ne rend compte à aucun ministère de tutelle, le département d’État s’étant avéré incapable de gérer la dissolution de l’OSS. Par défaut, l’Agence obéit donc au président des États-Unis, ce qui signifie tout et son contraire. Jusqu’à présent en effet, aucun président n’a jamais dirigé en personne l’Agence, par peur des risques politiques, mais surtout par manque de temps et par crainte de se tromper. Dans la pratique, le bon sens voudrait alors que le National Security Council (NSC) et son secrétaire exécutif (par ailleurs conseiller du président) surveillent la CIA en son nom. Cette variante du Conseil des ministres présidé par le président des États-Unis et animé par le secrétaire d’État, le secrétaire à la Défense et le président des chefs d’état-major constitue la caisse de résonance par excellence des préoccupations ministérielles et bureaucratiques. La réalité est autrement plus complexe et aucune loi n’établira jamais clairement la nature de ce lien de subordination entre le NSC et la CIA14. On verra même un conseiller à la sécurité nationale (le général Brent Scowcroft) refuser publiquement de se mêler des covert actions15. En un sens, la CIA devient vite un acteur politique, dont la latitude d’action dépasse celle des ministères régaliens comme le département d’État ou le Pentagone. Pourtant, nous constaterons, au moins pour la période 1950-1970, que sa direction n’agit pas à sa guise. Elle attend même avec impatience des instructions précises sur les opérations qu’on attend d’elle.

Le péché mortel en politique consiste souvent à confondre la fin et les moyens. Les ennuis commencent lorsqu’un outil réglementaire, un système procédural ou une organisation deviennent leur propre objet. Dès lors, si la CIA accède au rang d’acteur de la politique extérieure américaine, cela signifie-t-il qu’elle devienne aussi une fin en soi ? Fait-elle l’histoire ? À défaut, la CIA réglerait-elle au moins les poids de l’horloge ?

L’émergence d’une organisation nouvelle et aussi spéciale dans le ciel politique américain appelle par conséquent d’autres questions cruciales.

D’abord au niveau du directeur du renseignement central : est-il pertinent que le Director of Central Intelligence (DCI) assume deux, sinon trois fonctions : celle de patron de la CIA, celle d’autorité de tutelle sur l’ensemble des agences, et celle enfin de conseiller exclusif du président dans le domaine du renseignement ? À quelles conditions la synthèse de l’information devient-elle un vrai renseignement interministériel stratégique qui permettrait d’échapper à une nouvelle surprise de type Pearl Harbor ?

Ensuite, au niveau de la stratégie mondiale des États-Unis, dans un contexte de guerre froide, quelques questions hétérodoxes méritent réflexion : l’Amérique a-t-elle besoin d’opérations clandestines ? La guerre étant impossible, en raison du risque atomique, les hostilités secrètes représentent-elles un substitut crédible et légitime aux formes classiques de l’action extérieure ?

Une société, un État ont les services secrets qu’ils méritent. La CIA est l’image de l’Amérique. Elle doit bien avoir ses champions, ses héros ordinaires, ses préposés paresseux et… de sombres brutes. Nous ne faisons pas leur procès pas plus que nous ne leur rendons hommage. Essayons de comprendre : comment en est-on arrivé là ?

 

Sigles et abréviations

A2 : Deuxième bureau de l’US Air Force

CIG : Central Intelligence Group

DCI : Director of Central Intelligence

DDCI : Deputy Director of Central Intelligence

DNI : Director of National Intelligence

DOS : Department of State

GAO : General Accounting Office (Cour des comptes)

G2 : Deuxième bureau de l’US Army

IAB : Intelligence Advisory Board

IAC : Intelligence Advisory Committee

ICAPS : Interdepartmental Coordination and Planning (bureau de la CIA chargé de la liaison avec les autres agences de renseignement)

INR : Bureau of Intelligence and Research (service de renseignement du département d’État)

JCS : Joint Chiefs of Staff (Comité des chefs d’état-major)

NARA : National Archives and Records Administration (Archives nationales américaines)

NIA : National Intelligence Authority (autorité de tutelle du renseignement)

NIC : National Intelligence Council

NIE : National Intelligence Estimates

NIO : National Intelligence Officer

NSC : National Security Council (et directives du même Conseil de sécurité nationale)

OCB : Operations Coordinating Board

OCD : Office of Collection and Dissemination (diffusion et confidentialité des rapports)

OCI : Office of Current Intelligence

ONE : Office of National Estimates

ONI : Office of Naval Intelligence (renseignement naval)

OO : Office of Operations, ex-Contact Branch (entreprises, hommes d’affaires américains et étrangers présentant un intérêt en termes de renseignement)

OPC : Office of Policy Coordination (service action de la CIA)

ORE : Office of Reports and Estimates (synthèses stratégiques, CIG puis CIA)

ORR : Office of Research and Reports

OSI : Office of Scientific Intelligence

OSO : Office of Special Operations (services d’espionnage et de contre-espionnage de la CIA, issus de l’OSS puis du SSU).

OSS : Office of Strategic Services

PPS : Policy Planning Staff (organe de coordination de la politique extérieure américaine, au département d’État).

PSB : Psychological Strategy Board

SI : Secret Intelligence (service d’espionnage de l’OSS, puis du SSU)

SNIE : Special National Intelligence Estimate

SSU : Strategic Services Unit (héritier des activités d’espionnage de l’OSS)

USIB : United States Intelligence Board (successeur de l’IAC)

X2 : Contre-espionnage de l’OSS, puis du SSU (parfois employé sous la CIA)

Première partie

La CIA, la communauté
du renseignement et la fondation
d’un renseignement « national »

Chapitre I

Truman et le débat interne sur l’« intelligence »

(été 1945-printemps 1949)

Au lendemain de deux guerres mondiales, l’idée domine aux États-Unis que la France, le Royaume-Uni ou l’Allemagne subissent le contrecoup dialectique de leur immoralité politique séculaire. Le dynamisme de la vieille Europe aurait fini par sombrer dans les rivalités guerrières inhérentes aux États-nations « westphaliens ». Ces derniers comprendraient la guerre comme seul moyen de réguler les tensions internationales. Par conséquent, si l’Amérique appliquait à son tour les mêmes méthodes archaïques et suicidaires, elle connaîtrait, tôt ou tard, le même sort. Un antimilitarisme à la romaine forme une constante de la mentalité politique américaine : les héros de guerre sont exaltés et encensés, mais une limite stricte doit séparer le monde guerrier de la vie de la cité. Une fois les hostilités achevées, arma togae cedant.

Certes, les États-Unis connaissent leurs propres problèmes. Si, en 1941-1942, le conflit a dissous le chômage de masse et la grande dépression, nul ne sait à quoi ressemble la nouvelle économie de paix : l’après-guerre sera-t-il aussi euphorique que les Roaring Twenties, ou les paramètres de la crise restent-ils sous-jacents ? Une telle inconnue exige en tout cas une grande prudence budgétaire si l’État veut se garder une marge de manœuvre financière pour relancer l’activité en cas de nouvelle récession (à l’exemple du New Deal et du Welfare State). Les budgets de guerre doivent s’interrompre, tandis que la chasse aux dépenses inutiles (ou réputées inutiles) commence. Vertu politique et rationalité budgétaire deviennent alors les deux plus grands ennemis du renseignement américain.

Dans cette poursuite de la morale et de la rationalité, nous nous étonnerons sans doute de la multiplicité des centres de décision et d’influence que le nouveau président Truman affronte au sein de sa propre administration. À elles seules, les forces armées rédigeront quatre projets séparés en vue d’un nouveau service de ren­sei­gnement intégré. Au moins existe-t-il une pluralité des points de vue. Le contraste est saisissant avec le Kremlin et le NKVD. Sur le long terme, on peut se demander si la victoire finale des États-Unis dans la guerre froide ne résulte pas en partie de cette liberté de ton. Dans l’histoire des États, jamais la création d’un service de renseignement en temps de paix n’a fait l’objet d’une telle discussion. La CIA d’hier et d’aujourd’hui n’est pas le fruit d’un oukase. Elle n’est pas sortie armée et casquée de la cuisse d’un despote. Elle aurait pu ne jamais exister.

Après avoir dissous l’OSS, la question se pose dès lors pourquoi Truman va échouer à imposer sa volonté à son administration, puisqu’il finit par accepter une centralisation du renseignement à contrecœur. Pour quelles raisons le département d’État hésite-t-il à prendre la direction du renseignement extérieur, comme le président le lui ordonne ? Comment les chefs d’état-major et les forces armées circonviennent-ils l’inertie présidentielle pour sauver les débris de l’OSS ? Ce premier chapitre résume les doutes, les ambiguïtés, les erreurs et les errements d’une administration d’après-guerre composite et qui, en même temps, ne veut pas prendre de décisions à la légère, dans la précipitation.

La dissolution de l’OSS et les projets successeurs

Isolationnisme rampant et inexpérience présidentielle

Requiem

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin