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La nouvelle culture politique

332 pages
Ce livre est consacré à l'étude d'un nouveau style de politique, la Nouvelle Culture Politique, apparue dans de nombreux pays dans les années 1970. Parmi les thèmes-clés figurent l'environnement, les droits des homosexuels, le droit à l'avortement, et en général toutes les questions relatives à la consommation et au style de vie. L'analyse d'un ensemble unique de données permet d'établir des comparaisons élaborées et systématiques des changements profonds affectant aujourd'hui les processus politiques urbains dans le monde.
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LA NOUVELLE CUL TURE POLITIQUE

Terry Nichols CLARK et Vincent HOFFMANN-MARTINOT LA NOUVELLE CULTURE POLITIQUE Traduction et adaptation par Véronique HOFFMANN-MARTINOT de The New Political Culture, Boulder, Co., Westview Press, 1998.

Sous la direction de Terry Nichols CLARK et Vincent HOFFMANN-MARTINOT

LA NOUVELLE CUL TURE POLITIQUE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection

Logiques Politiques

dirigée par Yves Surel
Dernières parutions Virginie MARTIN, Toulon sous le Front National: entretiens nondirectifs, 2002. Eric AGRIKOLIANSKY, La Ligue française des droits de l'homme et du citoyen depuis 1945, 2002. Olivier FAVRY, L'ami public américain: les nouvelles relations industrie-Etat aux Etats- Unis de 1979-1991, 2002. François CONSTANTIN, Les biens publics mondiaux, 2002. Jean-Louis MARIE, Philippe DUJARDIN et Richard BALME (sous la direction de), L'ordinaire, 2002. Diane MASSON, L'utilisation de la guerre dans la construction des systèmes politiques en Serbie et en Croatie, 1989-1995, 2002. Laurent FROLICH, Les catholiques intransigeants en France, 2002" Emmanuelle MUHLENOVER, L'environnement en politique étrangère: raisons et illusions, 2002. M. BASLE, J. DUPUIS, S. LE GUYADER, éd, Evaluation, action publique territoriale et collective, Tome 1, 2002. M. BASLE, J. DUPUIS, S. LE GUYADER, éd, Evaluation, action publique territoriale et collective, Tome 2, 2002. C. SPANOU, Citoyens et administration, 2003. Patricia LONCLE, L'action publique malgré les jeunes, 2003. Claire VISIER, L'Etat et la coopération: Lafin d'un monopole ?, 2003. Yannick RUMPALA, Régulation publique et environnement, 2003. Bernard JOUVE (dir.), Les politiques de déplacements urbains en Europe,2003. Olivier GIRAUD, Fédéralisme et relations industrielles dans l'action politique en Allemagne, 2003. Pierre BRECHON (dir.), La gouvernance de l'opinion publique, 2003.

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5098-2

Ont contribué à cet ouvrage

Katja Ahlstich est Directrice de l'Institut fur angewandte Kommunikation und Organisationsentwicklung à Gau-Algesheim. Jerzy Bartkowski est Professeur à l'Institut de Sociologie de l'Université de Varsovie. Zhiyue Bo est Professeur Assistant au Départment d'Etudes Internationales de St John Fisher College à Rochester. Frank Brettschneider est Professeur de Sciences de la Communication à l'Université d'Augsbourg. Terry Nichols Clark est Professeur de Sociologie à l'Université de Chicago et coordinateur du Projet FAUI. Oscar W. Gabriel est Professeur de Science Politique à l'Institut de Sciences Sociales de l'Université de Stuttgart. Hans Geser est Professeur de Sociologie à l'Institut de Sociologie de l'Université de Zürich. Vincent Hoffmann-Martinot est Directeur de Recherche au CNRS au CERVL de l'lEP de Bordeaux. Ronald Inglehart est Professeur de Science Politique à l'Université du Michigan à Ann Arbor. Volker Kunz est Professeur de Science Politique à l'Université de Mayence. Lincoln Quillian est Professeur Assistant au Département de Sociologie de l'Université du Wisconsin à Madison. Eric Fong, Mark Gromala, Doug Huffer, Dennis Merritt, Ziad Munson, Yun-Ji-Qian et Michael Rempel sont diplômés en sociologie de l'Université de Chicago et ont participé depuis plusieurs années au Projet FAUI.

SOMMAIRE
Avant-propos. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. Il

Terry Nichols Clark

PREMIÈRE P ARTIE LA NOUVELLE CUL TURE POLITIQUE UN CADRE D' ANALYSE POUR L'INTERPRÉTATION DES CHANGEMENTS 1.
Présentation générale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 21

Terry Nichols Clark

2.

La Nouvelle Culture Politique: modification des dynamiques favorables à l'Etat-Providence et aux politiques des sociétés post-industrielles 29 Terry Nichols Clark et Ronald lnglehart

DEUXIÈME PARTIE - OÙ ET POURQUOI LA NOUVELLE CULTURE POLITIQUE EST-ELLE APPARUE? 3. Existe-t-il vraiment une Nouvelle Culture Politique? Retour sur un certain nombre d'évolutions majeures de ces dernières
décennies. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 113

Terry Nichols Clark

4.

Evaluation de la Nouvelle Culture Politique: une étude comparative des villes au niveau mondial. .. ... ... ...... .... 141 Terry Nichols Clark, avec Jerzy Bartkowski, Zhiyue Bo, Lincoln Quillian, Doug Huffer, Ziad Munson, Eric Fong, Yun-Ji-ian, Mark Gromala, Michael Rempel et Dennis Merritt

TROISIÈME PARTIE - COMMENT LES HIÉRARCHIES ET LES PARTIS RÉORIENTENT LA POLITIQUE ET LES PRIORITÉS DE POLITIQUES PUBLIQUES 5.
Rôle et transformation des partis politiques urbains. . . . . .. 251 Vincent Hoffmann-Martinot

6.

Les transformations des préférences de politiques publiques des élus locaux... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... 279 Oscar W. Gabriel, Katja Ahlstich, Frank Brettschneider et Volker Kunz

7.

Vers une culture idéologique unidimensionnelle ? L'exemple
des partis locaux suisses. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 295

Hans Geser Bibliographie 313

AVANT-PROPOS
Qu'est-ce que la Nouvelle Culture Politique (NCP) ? De nombreux analystes cement mal la NCP lorsqu'ils lui attribuent une étiquette de « droite» ou de « gauche». La NCP regroupe, en effet, à la fois des éléments de la droite et de la gauche traditionnelles, la rendant ainsi impossible à réduire à l'une ou l'autre de ces dimensions. Elle englobe de nouvelles préoccupations, comme le souci d'améliorer l'efficacité du gouvernement et celui d'aider les citoyens ordinaires à mieux comprendre et à participer véritablement à la prise de décision politique. Elle constitue une force nouvelle et essentielle de la scène politique mondiale actuelle. Nous ne sous-entendons pas pour autant que les partis traditionnels de droite ou de gauche aient disparu, ni que la politique de classe et le cli~ntélisme soient morts. La NCP entre en concurrence avec ces formes anciennes; et de fait, une grande partie de la politique tourne aujourd'hui autour de la question de savoir quelles règles politiques suivre. Nous avons privilégié dans ce livre, par rapport à d'autres angles de recherche possibles, celui permettant de déterminer ce qui est nouveau dans la NCP afin de l'opposer à l'ancien. Lorsque nous avons commencé cette recherche, beaucoup pensaient que la NCP n'existait tout simplement pas; certaines personnes refusent de la reconnaître, et un plus grand nombre encore luttent contre elle. Nous ne cherchons pas à la défendre comme étant une bonne chose, du point de vue moral; cet ouvrage tente de faire une analyse objective et non pas de porter un jugement normatif. Il est pourtant clair que la NCP contient de nombreux éléments généralement considérés comme « mauvais», tels qu'un leadership instable, des engagements politiques fragiles, des liens relativement lâches avec des groupes sociaux durables (comme les syndicats, les classes sociales ou les groupes ethniques), etc... Un grand nombre de ces éléments sont présentés en détail ci-dessous, aux côtés de caractéristiques de la NCP généralement considérées comme positives. Quoiqu'il en soit, dans de nombreux pays, les citoyens ordinaires soutiennent souvent les candidats et les programmes NCP, tandis que les hommes politiques professionnels, certains groupes d'intérêt et les dirigeants des partis politiques traditionnels s'opposent souvent à la NCP. Ainsi, l'importance de la NCP s'est accrue parallèlement à celle des citoyens dans la vie politique. Il

Attribuer une étiquette n'est pas tâche aisée. Ainsi, les nouveaux dirigeants en Italie, en Europe de l'Est et en Amérique Latine ont souvent été qualifiés de « capitalistes» ou de représentants de la « nouvelle droite». Ces étiquettes reflètent autant les (anciennes) idéologies des observateurs qu'elles décrivent les nouveaux dirigeants. Les leaders NCP sont tout autant en désaccord avec les conceptions de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher qu'avec celles de Karl Marx et de Franklin Roosevelt. De nos jours, les principaux conflits ne portent pas sur l'opposition entre socialisme et capitalisme ou entre un gouvernement fort ou faible, mais sur l'opposition entre hiérarchie et égalitarisme. La Poste américaine, General Motors et les armées de tous les pays sont des corps hiérarchiques que les partisans de l'égalitarisme cherchent à niveler. La théorie de la N CP est présentée en détail dans le chapitre 2 qui développe les hypothèses fondées sur des éléments issus d'enquêtes d'opinion, de recensements divers et d'un travail ethnographique portant principalement sur 7000 villes dans le monde et qui seront évaluées dans les chapitres suivants. Ces données urbaines comparatives ont été réunies dans le cadre du projet Fiscal Austerity and Urbçzn Innovation (FAUI) lancé il y a vingt ans et représentent un énorme investissement, en temps et en budget, qui a impliqué plus de 500 personnes. 200 livres environ et plus de 200 articles sont issus, à ce jour, du projet FAU!. Mais cet ouvrage est le premier consacré aux processus politiques dans une perspective internationale. Il a été passionnant de voir que nombreuses sont les théories politiques qui fonctionnent pour un pays en particulier et doivent être reformulées pour être pertinentes dans d'autres. L'observation d'une variation contextuelle de cette ampleur renforce d'une part notre théorie et atténue d'autre part notre propension au nationalisme. On en trouvera des exemples dans le chapitre 1. Ce livre a été écrit pour les chercheurs en sciences sociales ainsi que pour tous les lecteurs intéressés par le sujet, qu'ils soient étudiants, élus, leaders ou citoyens. Les points les plus techniques ont été relégués dans les notes et les annexes pour rendre la lecture plus claire. Mais nous n'avons pas cherché à simplifier des idées complexes quand les phénomènes auxquels elles renvoyaient étaient eux-mêmes complexes. Il s'agit ici du troisième volet d'une trilogie d'ouvrages sur la Nouvelle Culture Politique, le dernier et le plus complet. L'origine conceptuelle de ces trois livres fut une première version du chapitre 2, « La Nouvelle Culture Politique» (Clark et Inglehart 1989, 1990) qui opposait la politique de classe à la Nouvelle Culture Politique et 12

énonçait 22 propositions concernant la diffusion de la NCP. Le second volume, dirigé par Clark et Rempel (1997), teste les propositions de la NCP en utilisant principalement des données issues de sondages d'opinion portant sur les citoyens, et permettant de comprendre le rôle des caractéristiques individuelles - comme la catégorie socioprofessionnelle, l'âge et le sexe - associées à d'autres caractéristiques urbaines. Le premier volume (Clark 1994) testait les propositions de la N CP avec des données portant sur les villes américaines, et analysait les différentes politiques mises en œuvre, comme le contrôle de la croissance ou les nouvelles techniques de gestion, en tant qu'expressions de cette culture politique. Les propositions NCP ont été adaptées à plusieurs contextes: Europe de l'Ouest et de l'Est, Australie, Japon (dans ce volume) et, de manière encore plus détaillée, à l'Europe de l'Est post-communiste. L'article NCP a été traduit en polonais et en hongrois et a été refondu pour l'Europe de l'Est (voir Clark 1993 ; voir aussi Peteri 1991 et Surazska 1995), l'Espagne (Rojo 1990) et l'Amérique latine (Landa 1995, 1996). Ce travail a également contribué à ouvrir un débat, qui se prolonge encore aujourd'hui, sur la question de savoir si « les classes sociales sont en train de mourir» ou si elles cèdent le pas à la politique post-industrielle (Clark et Lipset 1991 ; Clark, Lipset et Rempel 1993; Hout et al. 1995 ; voir enfm le chapitre 4 de ce volume). Les propositions suggèrent l'existence de plusieurs processus. Certains concernent les individus (par exemple, ceux dotés d'un niveau d'instruction plus élevé devraient être plus libéraux en matière sociale), tandis que d'autres concernent les caractéristiques des systèmes socio-politiques (par exemple, plus les partis politiques sont cohérents du point de vue idéologique, plus l'apparition de la NCP est improbable). Ces propositions sont suffisamment complexes pour que des sous-projets soient menés avec des types différents de données et des équipes croisées. Bien que certaines idées aient déjà été présentées lors de réunions professionnelles et dans des revues, ces trois volumes présentent les principaux résultats de cette recherche. Chaque volume poursuit les propositions les plus aptes à être vérifiées avec un certain type de données ou un contexte national particulier. Ces trois volumes sont le fruit d'un travail d'équipe. Certaines propositions initiales sont nées de discussions sur l'évolution postindustrielle qui se sont déroulées lors de conférences du projet FAUI. Alors que nous comparions les différentes interprétations, nous avons pu entendre des remarques comme «les bureaucrates sont plus importants à Oslo» ou « le Japon connaît peu de mouvements sociaux nouveaux ». Plusieurs dizaines de différences dûment observées nous 13

mettaient au défi d'élaborer un cadre analytique permettant leur interprétation. Notre but, tout au long de cette recherche, a été d'expliquer les différents cas de figures et les exceptions en énonçant une théorie générale, à savoir un ensemble de propositions et d'hypothèses portant sur les conditions dans lesquelles elles se vérifient. Ainsi, plutôt que de dire simplement que la politique de classe est importante en France et la politique post-industrielle plus développée aux Etats-Unis, nous formulons une réflexion plus abstraite, telle que « une instruction plus poussée et des partis politiques faibles sont des éléments favorables à l'émergence d'une politique post- industrielle». Ces propositions doivent à leur tour permettre de rendre compte des processus-clés afin d'expliquer les différences entre la France, les Etats-Unis mais aussi d'autres pays. La plus grande partie des recherches antérieures ont porté sur un seul ou sur un petit nombre d'Etats-nations. Or les résultats diffèrent souvent d'un pays à l'autre. Cela est inhérent aux études « à faible N » (comportant un petit nombre de cas) : les nations sont des animaux rares et distincts en partie pour des raisons d'idiosyncrasie. Que faire alors? Certains suggèrent d'étudier en profondeur le cas d'une ou deux nations (par exemple Skocpol 1979) ou de comparer quelques pays en utilisant des procédures comme « l'analyse booléenne» (par exemple Ragin 1987). Bien que chacune de ces approches apporte un éclairage supplémentaire, nous pensons qu'il est utile de mener des études de cas de nations ou de villes choisies en raison de leur caractère déterminant d'un point de vue théorique et pertinentes, de ce fait, pour l'élaboration de généralisations (telles que l'apparition de nouveaux dirigeants en Europe de l'Est, en Italie et en France). Nous essayons en même temps de joindre aux études de cas un travail comparatif. Ce dernier permet en effet de replacer chaque cas dans son contexte et d'en indiquer le caractère général ou, au contraire, particulier. Pour ce travail comparatif, nous trouvons intéressant, du point de vue méthodologique, d'augmenter le N et ainsi d'entreprendre des comparaisons fondées sur des concepts, via la vérification des propositions. Notre approche est construite à partir des innovations méthodologiques introduites dans la recherche comparative transnationale par des chercheurs tels que Stein Rokkan dans les années 1960. Malheureusement, peu de progrès méthodologiques substantiels ont été réalisés depuis. Ce constat décevant est partagé par d'autres auteurs: voir par exemple les recensions récentes de Erwin Scheuch et Henry Teune (dans Oyen 1990) et Kaase et Newton (1995). 14

De nombreux débats méthodologiques tendent à souligner la valeur d'un nombre élevé de cas pour permettre d'éclaircir les causes des phénomènes. Un grand N peut en effet réduire les idiosyncrasies des cas individuels à de simples «parasites» . Nous avons cherché à atteindre ce résultat en analysant soit (1) les habitants de différents pays pour déterminer l'importance des caractéristiques individuelles telles que l'instruction ou l'âge, soit (2) les gouvernements locaux pour analyser les caractéristiques des systèmes politiques, comme les inégalités de revenus ou la force interne des partis. Nous avons en conséquence passé plus de quinze ans à rassembler et analyser des données sur plus de 60 000 habitants et 7000 villes dans le monde, données présentées dans ces trois volumes. Nous étudions ainsi les localités et les habitants pour pouvoir généraliser, de manière plus précise, à l'échelle des systèmes politiques. Il est gratifiant de pouvoir montrer à quel point un grand nombre des propositions générales se sont vérifiées. Nous avons souvent ajouté des éléments au projet FADI. Commencé en 1983, le projet FADI est devenu l'étude la plus complète des gouvernements locaux dans le monde. Il réunit plus de 550 personnes ven8;nt de 35 pays. Les participants se rencontrent lors de conférences, via Internet, et analysent un ensemble de données comparables. Ils ont rassemblé et mis en commun des données concernant les habitants, les élus locaux, les caractéristiques socioéconomiques des localités, des régions et des nations. De nombreux éléments ont été spécialement inclus pour dresser la carte de la politique post-industrielle. La plupart de ces données sont maintenant accessibles aux chercheurs via Internet (pour plus d'informations, contactez tnclark@midway. uchicago.edu). Les collègues qui ont participé au projet FAUI depuis plus de quinze ans méritent en tout premier lieu d'être remerciés; le nom d'un grand nombre d'entre eux figure en annexe. Vincent HoffmannMartinot a participé au lancement de cet ouvrage lors de son séjour d'un an à Chicago, Harvard et Ann Arbor et à l'organisation à Paris d'une conférence réunissant les participants au projet FADI (travaux publiés dans Baldersheim et al. 1989). Le projet FAUI a ceci de remarquable qu'il parvient à réaliser beaucoup avec peu de moyens. Le secret de cette réussite réside dans la contribution généreuse, en temps et en ressources, d'un grand nombre de personnes. Nous avons créé, afm de pouvoir mener plusieurs autres activités recoupant le projet principal, une organisation à but non lucratif, la Urban Innovation Analysis Inc., dont les membres du bureau directeur ont été d'un savoir et d'une aide remarquables. Nous devons citer en 15

particulier Sydney Stein Jr., Ferdinand Kramer, Marshall Holleb, Melvin Mister, Burton Ditkowsky et le maire William Morris qui en est le président. Lorna Ferguson a gracieusement contribué à encourager les activités FAUI de Tokyo à Florence. Rowan Miranda et Richard Balme nous ont aidé à lancer l'effort de collecte des données. Mark Gromala a révisé tous les manuscrits. Edward Vytlatcil a organisé le travail des participants et mis de l'ordre dans les données. Pawel Swianiewicz, Ewa Jurczynska et Janet Stametal nous ont éclairé sur la situation de l'Europe de l'Est. Kevin Sahl a régné sur la bibliothèque. Carlen Rader a analysé les données sur l'instruction à partir d'une énorme pile de rapports pour chaque préfecture du Japon. Nous sommes reconnaissants du soutien financier apporté par Ie U.S. Department of Housing and Urban Development, la Ford Foundation, la Joyce Foundation, l'Université de Chicago, l'Université de Florence, Burton Ditkowsky, l'Urban Innovation Analysis et le Center for the Study of Urban Inequality grâce aux fonds mis à notre disposition par les Fondations Ford, MacArthur et Rockefeller. La plupart des données utilisées dans cet ouvrage peuvent être consultées. Veuillez adresser vos demandes à : Terry Nichols Clark, 1126 East 59th Street, Suite 322, The University of Chicago, Chicago, Illinois 60637, USA, Tél.: 773-702-8686 ; fax: 773-7029673 ; tnclark@midway.uchicago.edu.
Terry Nichols Clark

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Au maire William Morris, figure de la Nouvelle Culture Politique
En 1983, nous avons organisé une conférence intitulée «La mise en question de l'État-Providence et le développement de la Ville », à l'Université de Paris-Nanterre. A cette époque, les idées socialistes traditionnelles étaient mises en question à l'intérieur comme à l'extérieur du Parti Socialiste et du gouvernement, en particulier avec les importantes réformes de décentralisation. Une évolution similaire affectait la plupart des partis de gauche dans le monde. Différentes solutions manageriales étaient en train d'émerger, souvent liées aux changements de leadership et de culture politique des citoyens et des groupes organisés. L'une de ces solutions, que nous cherchons à clarifier ici, a été qualifiée de « Nouveau Populisme Fiscal» aux Etats-Unis. Pour l'illustrer, un maire particulièrement énergique et cultivé, fut invité à Nanterre: Bill Morris, maire de Waukegan, Illinois, ville de 67 000 habitants située au nord de Chicago. Il avait un passé de démocrate de gauche mais était devenu conservateur en matière fiscale, tout en restant progressiste sur les questions sociales concernant les groupes ethniques, les femmes et d'autres sujets. Il sut plaire aux citoyens, d'une manière populiste, en passant par-dessus les partis politiques traditionnels et les dirigeants des grandes organisations, en mettant l'accent sur la productivité et l'amélioration du fonctionnement des services afin de répondre aux attentes des personnes défavorisées, tout en réduisant les impôts des contribuables. A Nanterre, Bill Morris fut traité poliment en tant qu'hôte étranger. Il aurait tout aussi bien pu venir de la planète Mars. Les Français et les autres participants européens ressentaient très nettement qu'il n'existait aucun exemple de ce type en Europe: «Nous avons une gauche et une droite, définies beaucoup plus clairement et qui sont en cohérence avec notre histoire ». Pourtant, le sociologue politique milanais Guido Martinotti estima qu'il pouvait y avoir là des leçons intéressantes pour les maires italiens et il publia un article dans le Corriera della Sera allant dans ce sens. Un phénomène curieux - mais de toute évidence non-européen. Les choses changèrent une année plus tard. Un petit nombre de maires français et de jeunes hommes et femmes politiques aux ambitions nationales firent alors parler d'eux. Un compte-rendu dans la presse fit même référence à eux sous l'expression de «nouveaux maires» (Extrait de Balme, Becquart-Leclercq, Clark, HoffmannMartinot et Nevers, 1987, p. 263).

17

PREMIÈRE PARTIE LA NOUVELLE CUL TURE POLITIQUE: UN CADRE D'ANALYSE POUR L'INTERPRÉTATION DES CHANGEMENTS

1

PRÉSENTATION GÉNÉRALE
Terry Nichols Clark

Ce livre est consacré à l'étude d'un nouveau style de politique, la Nouvelle Culture Politique, apparue dans de nombreux pays dans les années 1970. De nouvelles règles du jeu politique viennent bousculer deux traditions anciennes: la politique de classe et le clientélisme. Parmi les représentants de cette Nouvelle Culture Politique, on trouve Bill Clinton, Tony Blair et François Mitterrand. Ils ont révolutionné la politique de leur pays en y introduisant les thèmes-clés de la Nouvelle Culture Politique, parmi lesquels l'environnement, les droits des homosexuels, le droit à l'avortement, et en général toutes les questions relatives à la consommation et au style de vie, tout en accordant moins d'importance que par le passé aux thèmes liés à l'emploi. Les leaders sont désormais moins issus des partis, des syndicats et des groupes ethniques regroupés en coalition riches/pauvres, rang social élevé/inférieur. Il n'y a plus désormais un groupe unique de leaders, mais des dirigeants spécifiques pour chaque type de problème. Ainsi, les leaders favorables à l'avortement ne sont pas ceux des organisations écologistes. Par conséquent, ils sont plus actifs, de même que les citoyens et les média. Cette Nouvelle Culture Politique se développe surtout dans les villes et les pays dont les citoyens détiennent un niveau élevé d'instruction et de revenu et où les services de haute technologie sont plus développés. L'originalité de ce livre réside dans une clarification des changements opérés dans les règles élémentaires du jeu politique. Nous présenterons tout d'abord sept éléments-clés définissant la Nouvelle Culture Politique, avant d'analyser les lieux et les raisons de son apparition. Les transformations globales relatives au développement de la Nouvelle Culture Politique renvoient à l'effondrement des hiérarchies politiques traditionnelles, telles que celui du communisme soviétique, du système politique italien en 1993 et des partis socialistes dans de nombreux pays, qui sont passés du centralisme d'État à une plus grande participation des citoyens et à 21

l'individualisme de marché. On retrouve le même déclin des hiérarchies de type autoritaire dans les cultures d'entreprise, et notamment dans les relations avec le personnel, aussi bien que dans les familles où les femmes et les enfants se voient accorder plus d'autonomie. Ces déclins des structures hiérarchiques sociales et économiques affaiblissent à la fois les politiques de classe traditionnelles, les partis politiques rigides et l'autoritarisme des leaders politiques. Ils ouvrent ainsi la porte à la Nouvelle Culture Politique. Des enquêtes d'opinion auprès de citoyens, des études de cas d'acteurs de la Nouvelle Culture Politique, des rapports statistiques nationaux ainsi que des prises en compte de la recherche passée constituent nos sources d'analyse. Plusieurs chapitres reposent sur des données, recensées par FAUI, portant sur environ 7000 villes de vingt pays différents. Ces données permettent d'établir des comparaisons plus poussées et plus systématiques qu'auparavant des processus politiques urbains dans différents pays. Il s'agit ici du premier livre utilisant les données internationales FAUI pour analyser les processus politiques. La première partie est consacrée à l'étude des 7 idées fondamentales qui sous-tendent la Nouvelle Culture Politique: celleci (1) redéfmit l'opposition classique droite/gauche, (2) opère une distinction très nette entre les questions fiscales et les questions purement sociales, (3) met l'accent sur les questions sociales, (4) souligne l'individualisme social et de marché, (5) réexamine le rôle de l'Etat-Providence, (6) centre le débat politique sur les enjeux plus que sur les loyautés partisanes, (7) trouve enfin un soutien privilégié parmi les individus et les sociétés les plus jeunes, les plus instruits et les plus aisés. Des éléments de cette Nouvelle Culture Politique ont été qualifiés de « politique fiscale néo-populiste» (New Fiscal Populist), de politique post-matérialiste, verte, néo-libérale, Yuppie (Young Urban Professionnals, jeunes cadres résidant en ville), postindustrielle ou encore de nouvelle politique. Le cadre d'interprétation de ces changements repose sur trois idées générales: le déclin de la hiérarchie, la démocratisation des ressources et une modification des conditions structurelles. Celles-ci sont analysées en détail à travers 22 cas précis de changements dans les images des partis politiques et de leur degré d'attraction, de nouveaux mouvements sociaux, de transformations des structures économiques et familiales, d'élévation du niveau de revenu et d'instruction et de développement des communications avec la télévision, le fax et l'informatique. Ainsi, les personnes les plus jeunes 22

et les plus instruites sont celles qui adhèrent aux options sociales les plus libérales (exemple 16). Bien qu'elles soutiennent l'abandon de plusieurs pans de l'Etat-Providence, elles apprécient néanmoins l'efficacité croissante des services publics et la baisse des coûts et des impôts subséquente. Ces changements en termes de préférences fiscales et administratives se rencontrent surtout a) chez les personnes les plus riches, b) dans les sociétés prospères aux programmes sociaux développés et c) chez les plus jeunes. Des caractéristiques structurelles telles que le protestantisme, les Etats-Nations, ou I'homogénéité de la population modifient les effets de ces changements récents. Plusieurs propositions sont étudiées dans le chapitre 2 qui combine les dynamiques psycho-sociologiques identifiées par Ronald Inglehart aux transformations politicostructurelles mises en lumière par Terry Nichols Clark. Les études précédentes ont analysé séparément nombre de ces éléments, mais aucune n'a défmi la Nouvelle Culture Politique dans toute sa spécificité. La théorie de la Nouvelle Culture Politique identifie une nouvelle forme de politique, et l'émergence dans le monde de nouveaux modèles. Mais la théorie de la Nouvelle Culture Politique elle-même consiste en des propositions distinctes dont la validité peut être testée indépendamment les unes des autres; et de fait, certaines propositions sont largement vérifiées, alors que d'autres le sont beaucoup moins. Dans la deuxième partie du livre, le chapitre 3 examine des exemples importants de transformations politiques survenues au cours des dernières décennies, en s'interrogeant sur la façon dont elles s'intègrent dans le cadre des concepts de la Nouvelle Culture Politique. Les biographies des nouveaux maires élus lors des élections démocratiques de 1990 illustrent le déclin du communisme en Europe de l'Est. Pratiquement à l'époque-même où ces évolutions eurent lieu en Europe de l'Est, les leaders des partis nationaux, les parlementaires et les maires des nombreuses villes d'Italie ont été destitués à la suite de scandales qui eurent pour conséquence l'élection de centaines de nouveaux dirigeants. Au cours des années 1970-1990, les partis socialistes au niveau mondial ont cessé de soutenir massivement une planification centralisée de l'économie pour adopter des programmes liés à l'économie de marché. Des études d'opinion de citoyens et de leaders politiques japonais permettent d'analyser le développement d'une Nouvelle 23

Culture Politique dans ce pays. Sont également présentés dans ce chapitre d'intéressants rapports sur une ville communiste française, des manifestations de résistance au New Labour dans une ville industrielle britannique, ainsi que les efforts de réforme du gouvernement fédéral et des gouvernements locaux américains. Le fait que ces différents lieux, interprètes et méthodes tendent tous à converger constitue une preuve indiscutable de l'existence d'une évolution globale vers la Nouvelle Culture Politique. Le chapitre 4 explore les idées de la Nouvelle Culture Politique en ayant recours à la plus large étude de gouvernements locaux dans le monde qui ait été conduite à ce jour: le projet FAUI. Ce dernier comprend des études portant sur les membres de la classe politique locale aux Etats-Unis, au Canada, au Japon, en Australie, en Argentine, dans de nombreux pays d'Europe de l'Ouest et dans 4 pays d'Europe de l'Est, au total environ 7000 villes. La Nouvelle Culture Politique est mesurée d'après le pourcentage de femmes maires et membres de conseils municipaux, l'âge des maires et leur instruction, l'importance des différentes organisations et des media, les préférences des maires en matière de politique fiscale, d'avortement, d'éducation sexuelle, et d'après les réactions des citoyens. Souvent les villes qui possèdent le plus grand nombre de caractéristiques de la Nouvelle Culture Politique sont celles qui ont le plus d'habitants appartenant aux professions libérales, ayant un niveau d'instruction le plus élevé, et le plus faible taux de' population ouvrière. Mais les inégalités dans les niveaux d'instruction et de revenus n'affectent pas, à l'extérieur des Etats-Unis, les préférences politiques des dirigeants. Pourquoi? Les structures des partis isolent les dirigeants politiques de ces clivages, de même qu'elles empêchent toute transformation caractéristique de la Nouvelle Culture Politique dans de nombreux pays. En effet, les partis réorientent les activités des autres participants à la vie politique, ici en incitant les partisans de nouvelles questions politiques et sociales à œuvrer dans le cadre des partis existants, et là en les forçant à mettre en place de nouveaux partis et à créer de nouvelles organisations. Toutefois, les partis peuvent aussi évoluer. Dans les études précédentes sur la politique de classe, les partis ne se sont pas vu accorder leur juste place. Nous avons effectué une analyse des programmes de 250 partis politiques nationaux, pour y déterminer les changements survenus entre 1945 et les années 1980. On constate que bon nombre d'entre eux se rapprochent de plus en plus des thèmes de la Nouvelle Culture Politique. Le chapitre 4 permet de vérifier ces propositions générales à 24

l'aide de données concernant près de 20 pays. Certes quelques modèles d'analyse sont spécifiques à certains pays en particulier, mais la contribution essentielle de cet ouvrage réside dans son succès à dépasser les simples explications nationales. Par un mouvement de vaet-vient constant entre les résultats locaux, nationaux et internationaux, on a pu identifier précisement ce qui constitue le caractère unique de certains pays et, souvent, la raison pour laquelle des modèles valables pour un pays rentrent dans le cadre de propositions générales. Ce succès a pu être atteint en raison de la possibilité de prendre en compte un plus grand nombre de cas que dans les analyses strictement nationales. Ce chapitre montre comment une analyse à plusieurs niveaux permet d'obtenir des réponses plus pertinentes aux questions traditionnellement abordées à partir de données essentiellement nationales. Ainsi, « où et quand observe-t-on un maintien de la politique de classe? », ou encore «comment les partis jouent-ils un rôle déterminant dans les changements de politique?» sont deux questions auxquelles des réponses beaucoup plus précises que par le passé sont apportées. Dans la troisième partie, le chapitre 5 analyse plus en détail les partis politiques, au moment où ceux -ci limitent la marge de manœuvre des élus favorables à la Nouvelle Culture Politique. Vincent Hoffmann-Martinot offre ici une synthèse des recherches sur les structures locales des partis politiques dans le monde. Il apporte la preuve documentée de l'existence de différences majeures dans le degré d'influence des partis sur les gouvernements: influence minimale en Australie et au Canada, beaucoup plus forte en Scandinavie et en France. Les partis diffèrent aussi de façon substantielle dans leur degré d'ouverture aux citoyens, aux organisations patronales et ouvrières, aussi bien qu'aux mouvements sociaux concernant l'écologie ou les droits des femmes. Les partis fondés sur les regroupements et les clivages de classe traditionnels, ou sur le clientélisme et le patronage par le «padrone», opposent une résistance à la Nouvelle Culture Politique, ce qui peut avoir trois effets: pousser les citoyens à l'aliénation, à la révolte, ou à l'adhésion à de nouveaux partis ou organisations. Le chapitre 6 compare les orientations de l'ancienne et de la nouvelle politique chez les responsables politiques locaux en Allemagne. Il apparaît que généralement les questions de « bread and butter» (c'est-à-dire la protection sociale, le développement économique et les travaux publics) perdent de leur acuité pour céder la place aux questions typiques de la nouvelle politique (c'est-à-dire la protection de l'environnement, la participation politique et le droit des 25

minorités). Mais les membres des différents partis n'ont pas tous la même sensibilité vis-à-vis de ces nouvelles questions. La nouvelle politique a ses plus fervents partisans chez les Sociaux-Démocrates et les Verts, qui prennent en compte ces préoccupations quand ils réorientent les budgets locaux. Les Verts font également preuve d'un grand intérêt pour la protection sociale, ce qui s'oppose fortement à la préférence pour les dépenses liées à l'économie, manifestée, au niveau matérialiste et de droite de l'échiquier politique, par les ChrétiensDémocrates et les Libéraux. Aucune forme de politique idéologiquement neutre, non partisane n'a été rencontrée dans les villes étudiées. Les membres de la CDU/CSU sont ceux qui prennent le plus en compte les demandes de l'électorat, les Verts ceux qui le font le moins, les Sociaux-Démocrates se trouvant entre ces deux positions. Les Verts se voient eux-mêmes comme représentant les aspirations de certaines minorités au sein de l'ensemble de l'électorat, et non pas celles de la majorité. Le chapitre 7, enfin, présente une critique de certaines des propositions de la NPC. Des éléments tirés de l'exemple suisse, montrant que les positions politiques caractéristiques de « l'ancienne politique» (interventionnisme fiscal) et de la « nouvelle politique» (libéralisme social et écologique) sont fortement corrélées, sont discutés par l'auteur du chapitre. Ces corrélations positives sont d'autant plus fortes que la richesse de la communauté est élevée et que les membres des partis politiques sont jeunes. L'auteur suggère que cela implique l'apparition en Suisse d'une nouvelle polarisation idéologique, uni-dimensionnelle et généralisée. Les nouvelles questions politiques sont « codées» dans le paradigme traditionnel gauche/droite. Cela entre-t-il en contradiction avec les propositions NCP ? Peut-être. Mais il existe néanmoins des réserves: l'étude repose sur 2638 dirigeants politiques locaux, et non pas sur les habitants, et l'on peut donc s'attendre à ce qu'ils témoignent d'une plus grande cohérence idéologique. Cette logique peut être le reflet, dans des contextes plus urbains et riches, de la tendance générale des couches sociales les plus instruites et des élites politiques à avoir des positions politiques plus cohérentes (par exemple, présenter de plus fortes corrélations entre leur situation sur l'échiquier gauche/droite et leurs positions sur des problèmes politiques précis). On retrouve en effet un schéma identique dans Inglehart (1990) et Rempel (1992) à propos d'autres pays. Pris dans un contexte transnational, les conclusions concernant la Suisse montrent, de manière claire, à quel point les partis suisses sont réceptifs aux attentes des citoyens, grâce en particulier à l'accueil de nouveaux jeunes militants, des femmes 26

principalement, qui mettent leur énergie au service des programmes des partis traditionnels. Ce succès des partis suisses à coopter de nouveaux militants politiques s'oppose fortement aux cas français et italien, où, à la même période, les partis se sont montrés généralement peu ouverts. Cela illustre la réceptivité générale des dirigeants et des partis politiques suisses envers les nouvelles questions politiques et les préoccupations des citoyens. Cette réceptivité est renforcée par deux facteurs propres à ce pays: le localisme et la force de la démocratie populaire en Suisse. Confédération de cantons, ce pays n'a pas en effet de gouvernement «national ». Les partis politiques, suivant ce modèle, sont eux aussi basés sur les cantons (Clark et Jeanrenaud 1989).

27

2

LA NOUVELLE CULTURE POLITIQUE: MODIFICATION DES DYNAMIQUES FAVORABLES A L'ETAT-PROVIDENCE ET AUX POLITIQUES DES SOCIETES POSTINDUSTRIELLES!
Terry Nichais Clark et Ronald Inglehart Un spectre hante la société industrielle

-

le spectre

des

nouveaux clivages politiques et d'une Nouvelle Culture Politique. Quand une classe ou un enjeu apparaissent pour la première fois, ils font figure d' «exception» par rapport à ce qui existait précédemment. Mais lorsque les exceptions se multiplient, elles affaiblissent défmitivement les anciennes catégories. Nous en sommes là aujourd'hui. Au cours des deux dernières décennies, les exceptions au modèle traditionnel de la politique de classe ont augmenté en nombre et en importance. Les questions traditionnelles gauche/droite ont perdu de leur force: en effet, la polarisation des partis autour du conflit de classe est rendue, de jour en jour, plus obsolète par l'émergence d'enjeux et de clivages plus ou moins nouveaux, qui se combinent dans une Nouvelle Culture Politique (NCP). Ainsi on observe que: Le pourcentage d'électeurs qui ne s'identifient à aucun parti
1

Nous avons utilisé la formule de « culture politique»

dans une acception différente de

celle utilisée par les analystes qui nous ont précédés, comme on le verra par la suite. Le lecteur intéressé par une formulation plus théorique de notre approche consultera l'annexe. Ce chapitre devait servir initialement d'introduction à ce volume. Il s'agit d'une version révisée d'une communication présentée au congrès de l'American Political Science Association à Atlanta, en août 1989. Pour ce qui concerne la partie sur la Nouvelle Culture Politique, elle fut pour la première fois présentée au Research Committee 03, Community Research, au Congrès mondial de l'Association Internationale de Sociologie qui s'est tenu à Madrid du 9 au 14 juillet 1990. La plupart des données concernant les citoyens et les leaders politiques utilisées dans ce chapitre, comme dans ces notes, sont disponibles par le biais de l'Interuniversity Consortium for Political and Social Research, P.O. Box 1248, Ann Arbor, M148106. 29

politique a manifestement augmenté. Ainsi, dans les années 1980 aux États-Unis, les Indépendants ont obtenu pratiquement un tiers des votes (les pourcentages peuvent varier en fonction de la défmition préalable de l'identification à un parti). Après 1982, on observe l'apparition de mouvements écologistes et de partis écologistes dans la lignée des Verts ouest-allemands devenus alors une force politique majeure. En 1989, lors des élections européennes, les partis écologistes ont remporté environ 15% des sièges, dépassant ainsi le Parti Libéral britannique ou le Parti Communiste français. Des candidats d'un genre nouveau arrivent au pouvoir rompant avec les partis et les programmes. Certains sont des leaders nationaux comme François Mitterrand, Bill Clinton, Tony Blair. Mais étant donné la plus grande capacité d'évolution des villes par rapport aux pays, les exemples les plus frappants des changements à l'œuvre se retrouvent souvent chez les leaders locaux car ceux-ci sont plus aptes à mettre effectivement en pratique leur politique. On peut citer le cas de Diane Feinstein, maire de San Francisco, d'Alain Carignon, maire de Grenoble ou de Guy-Olivier Segond, maire de Genève. Leur nombre augmente sans cesse daris nos enquêtes sur les maires et les conseillers municipaux. L'importance accordée aux clivages ethniques, linguistiques et régionaux - phénomènes nouveaux dans de nombreux pays européens, mais parmi lesquels on trouve également des mouvements de guérilla plus anciens comme ceux du Pays Basque espagnol ou d'Irlande - se trouve renforcée jusqu'à atteindre parfois un caractère brûlant. Les immigrés sont de plus en plus présents dans la plupart des pays européens et en Amérique du Nord, et font pression pour obtenir des droits politiques et une aide sociale. Beaucoup de partis politiques européens mettent en œuvre des stratégies contre l'immigration en réponse aux demandes des immigrés (le Front National en France depuis 1984 et les Républicains xénophobes en Allemagne de l'Ouest, par exemple). L'intégrisme religieux se développe au niveau mondial et joue souvent un rôle politique actif et reconnu: pasteurs de l'ère électronique aux États-Unis, sectes en Europe, intégristes musulmans en Iran. De nouveaux mouvements sociaux apparaissent en Chine, dans l'ancienne Union Soviétique et en Europe de l'Est; ils militent pour plus de démocratie, une décentralisation réelle et des libertés 30

individuelles plus larges, ainsi que pour des enjeux divers n'ayant pas trait à l'économie.

Le cadre d'analyse de la Nouvelle Culture Politique (NCP) : les sept éléments de définition
Une Nouvelle Culture Politique est en train d'apparaître, mais sa reconnaissance prend beaucoup de temps en raison essentiellement de la myopie analytique de nombreux observateurs pourtant éclairés. La politique de classe n'est pas morte, mais elle devient de plus en plus non-opérationnelle. Le clientélisme s'affaiblit également dans de nombreux secteurs. La stratification sociale s'exprime selon de nouveaux modes. La classe, en tant que cadre d'analyse, n'a jamais rendu compte de toutes les différences qu'elle recouvrait. Cependant, elle était souvent le « meilleur outil» disponible et semblait être un concept pertinent de la fin du XIXe siècle jusqu'à la moitié du XXe siècle. Depuis les années 1970, sont apparus de nouveaux clivages qui échappent aux classes et sont liés au sexe, à l'appartenance ethnique, à l'attachement à une région, à la préférence sexuelle, au souci écologique et à la participation plus active des citoyens. Ces enjeux sociaux sont distincts des enjeux fiscaux et économiques. Ils peuvent même ne rien coûter au gouvernement; ils concernent de nouveaux modèles sociaux, autrement dit des normes culturelles relatives aux modes de vie des individus. La plupart des questions sociales citées étaient déjà connues mais leur combinaison apporte un changement fondamental, une Nouvelle Culture Politique. Alors que les sources et les dynamiques du changement concernent un grand nombre d'institutions de la société, les acteurs-clés de l'évolution des cultures politiques spécifiques sont souvent des élus et plus particulièrement des candidats au pouvoir. Ils ont tendance à cristalliser les désaccords fondamentaux et proposent des alternatives avec plus de force et plus complètement que les citoyens; mais c'est uniquement avec le soutien électoral de ces derniers qu'ils arrivent (ou non) au pouvoir. Bien que les changements sociaux et économiques majeurs soient interprétés à travers un certain nombre d'hypothèses théoriques, ils sont bien le fait d'acteurs concrets. Les exemples que nous donnons, tout particulièrement ceux des chapitres 3 et 4,' montrent comment les candidats aux fonctions électives sont souvent des acteurs fondamentaux, des « porteurs» selon la terminologie de Max Weber, qui entraînent le changement. La Nouvelle Culture Politique se caractérise par sept 31

éléments-clés: 1. La dimension classique gauche/droite s'est modifiée. On parle toujours de gauche et de droite, mais les définitions ont changé. La gauche renvoie de plus en plus à des enjeux sociaux et beaucoup moins souvent aux thèmes classiques de lutte des classes. En Europe de l'Est, la polarité gauche/droite a tellement évolué qu'aujourd'hui la gauche se réfère parfois au développement de la propriété privée et à une réduction de l'interventionnisme étatique dans le domaine économique. A l'Ouest, le changement est moins spectaculaire mais le renforcement du rôle de l'Etat n'est plus automatiquement assimilé à l'idée de progrès, même par la gauche; de même, les débats les plus vifs n'ont rien à voir aujourd'hui avec la propriété ou le contrôle des moyens de production. Dès lors, on peut comprendre que de nombreux leaders et citoyens se sentent désorientés par cette défmition mouvante de la carte politique gauche/droite. 2. Les enjeux sociaux se différencient aujourd'hui nettement des enjeux fIScaux et économiques. Les questions sociales nécessitent une analyse particulière. Elles ne renvoient pas à une simple « superstructure idéologique» ou « fausse conscience». De même, les prises de position des citoyens, des leaders et des partis politiques sur les enjeux sociaux ne peuvent pas être simplement déduites de leurs opinions sur les questions fiscales. Contrairement à certains auteurs, nous n'établissons pas un lien automatique entre « enjeux sociaux» et programmes coûteux de l'Etat-Providence. Nous nous concentrons plutôt sur des thèmes comme l'acceptation (ou non) des nouveaux rôles joués par les femmes dans la société ou l'enjeu du multiculturalisme, et sur d'autres éléments mesurés dans de nombreuses enquêtes à partir de la tolérance des citoyens en matière sociale. Dire que les enjeux sociaux et fiscaux devraient être différenciés du point de vue analytique ne signifie pas qu'ils ne se recoupent pas partiellement d'un point de vue empirique. Les questions sociales peuvent avoir des implications fiscales, comme l'aide financière apportée aux étudiants issus des minorités. Mais il est également possible de répondre aux enjeux sociaux sans qu'il y ait d'implication fiscale (voir l'exemple de Jimmy Carter qui nomma de nombreux avocats issus des minorités aux postes de juges fédéraux). A l'opposé, le modèle de la politique de classe implique que: (1) les enjeux fiscaux dominent les enjeux sociaux; (2) les positions concernant les enjeux sociaux découlent des positions en matière fiscale, (3) et plus précisément la gauche est interventionniste et la droite conservatrice face aux enjeux sociaux et fiscaux. La Nouvelle Culture Politique reflète une différenciation et une 32

professionnalisation socio-économique plus générale. Nous mettrons à l'épreuve ces interprétations au moyen de corrélations entre les enjeux fiscaux et sociaux. Alors que la politique de classe est remplacée par la Nouvelle Culture Politique, les corrélations entre interventionnisme fiscal et libéralisme social diminuent. 3. L'importance des enjeux sociaux a dépassé les enjeux fiscaux et économiques. Ce changement est provoqué par la prospérité économique: plus celle-ci s'élève, plus des préoccupations liées au style et à la qualité de vie viennent se greffer sur les préoccupations économiques traditionnelles. Plusieurs éléments d'enquêtes nous permettent d'en rendre compte. La reconnaissance de ces changements a incité certains néo-marxistes à repenser la théorie socialiste (Harrington, 1989 ; Bowles et Gintis, 1987). 4. L'individualisme de marché et l'individualisme social se développent. Aucun de ces deux types d'individualisme n'implique un retour à la tradition; en effet, la NCP s'oppose très clairement à la droite européenne étatiste. De plus, les deux formes d'individualisme favorisent le développement d'un certain scepticisme à l'égard des politiques traditionnelles de gauche, comme la nationalisation de l'industrie ou le développement de l'Etat-Providence. Mais la NCP associe le « libéralisme de marché» (strictement assimilé par le passé aux partis de droite) au « progressisme social» (autrefois assimilé aux partis de gauche). Cette nouvelle combinaison des préférences politiques amène la NCP à encourager de nouveaux programmes et à suivre de nouvelles règles du jeu. 5. La remise en question de l'Etat-Providence. Certains citoyens et leaders de la NCP concluent dès lors que gouverner selon une planification centralisée n'est pas une attitude réaliste dans de nombreux secteurs économiques et sociaux. Bien que la NCP n'ait pas pour but de réduire les services publics, elle remet en cause certains aspects de leur fonctionnement et cherche à en améliorer l'efficacité. Les partisans de la NCP se méfient des grandes bureaucraties centralisées. Ils veulent décentraliser l'administration ou passer des contrats avec d'autres organisations publiques ou privées qui travailleraient plus efficacement. Ceci suppose d'être à l'écoute des citoyens et de répondre également aux critères professionnels. En période de difficultés économiques comme lors de la stagflation des années 1970, les tenants de la Nouvelle Culture Politique peuvent devenir fiscalement conservateurs, comme nous le verrons plus tard. Mais ils se distinguent nettement de la droite traditionnelle (Reagan ou Thatcher, par exemple) qui se concentre dans ce cas sur une stricte politique de réduction des dépenses gouvernementales. De nombreux 33

observateurs ont noté que la légitimité des gouvernements nationaux avait beaucoup décliné; les Etats-Nations sont trop vastes, trop éloignés des citoyens et répondent insuffisamment à leurs attentes. A l'inverse, le fédéralisme et le régionalisme revendiquent de nouveaux adeptes, en particulier en Europe de l'Ouest. «Ce qui est petit est beau» (Small is beautiful) et «pensez globalement mais agissez localement» (Think globally but act locally) sont les nouveaux slogans que l'on a vu apparaître; beaucoup perçoivent les gouvernements locaux comme rendant de meilleurs services aux citoyens que les Etats-Nations. C'est pourquoi on tente de développer d'une part des gouvernements plus réduits et plus réactifs et, d'autre part, de nouvelles relations intergouvernementales, comme aux ÉtatsUnis et dans beaucoup d'autres pays dans les années 1980 et 1990. L'Union Européenne a également ébranlé les Etats-Nations et donné un nouveau souffle aux régions et aux localités; les conflits dans l'ancienne U.R.S.S. et en Yougoslavie les ont fait éclater en unités territoriales plus réduites. Aux États-Unis et en Grande-Bretagne, les administrations publiques et les associations à but non lucratif jouent aujourd'hui un rôle beaucoup plus visible, allant jusqu'à modeler les politiques gouvernementales à leur image, notamment dans les domaines de la santé, de l'éducation et des services sociaux. En Europe de l'Est, l'une des premières réformes spectaculaires après la chute du communisme en 1989 fut de rétablir des milliers de gouvernements locaux dans des petites villes qui avaient été supprimés plusieurs années auparavant. De nombreuses villes américaines critiquent les modes de fonctionnement des services existants et expérimentent des modèles alternatifs comme la soustraitance des services, le recours aux nouvelles technologies, etc. Au niveau mondial, on observe l'émergence d'administrations de quartier, de clubs et autres associations de secteurs parallèlement au déclin de la participation et de l'intérêt pour les élections nationales. Cette nouvelle décentralisation et cette multiplicité de choix permettent de mieux répondre aux attentes des citoyens, mais elles entraînent des problèmes dans la fourniture de services publics, comme la défense nationale ou l'élaboration de politiques nationales cohérentes 1. Ces nouvelles modalités de processus décisionnel et de leadership ont fait l'objet de critiques de la part de nombreux intellectuels et anciens dirigeants politiques, qui ont parfois réussi à convaincre et à
1

Il semblerait

dans ces conditions

que la centralisation

favorise la propriété

publique,

et

la décentralisation la propriété privée et l'écoute des besoins particuliers de chaque citoyen.

34

supplanter les premiers leaders NCP, notamment dans l'Europe de l'Est et l'Italie des années 1990 (voir chapitre 3). 6. L'émergence de la politique centrée sur les enjeux et l'élargissement de la participation des citoyens,. le déclin des organisations politiques hiérarchiques. La NCP s'oppose aux bureaucraties, aux partis et à leurs dirigeants traditionnels. Les «nouveaux mouvements sociaux» et «la politique centrée sur des enjeux» représentent un renouvellement profond des processus politiques. Ces mouvements encouragent les gouvernements à répondre plus directement aux électeurs concernés. Inversement, les partis traditionnels hiérarchisés, les administrations et les syndicats sont perçus comme archaïques. Les citoyens militants et avertis, qui refusent d'être traités comme des « sujets» ou des « clients» dociles, articulent de nouvelles demandes. Ils se regroupent autour de nouveaux enjeux liés aux services fournis par l'Etat-Providence, comme les jardins d'enfants ou le recyclage du papier. Les médias deviennent plus visibles et plus importants, dans la mesure où des enjeux et des développements nouveaux apparaissent et changent sans cesse, rendant souvent le leadership de la NCP volatile et instable. De nouveaux groupes cherchent à participer à l'élaboration de la politique générale (rivalisant avec les partis et les programmes) et à faire pression pour participer à la fourniture des services (rivalisant ainsi avec les administrations, les leaders clientélistes et les syndicats). Les partisans de la NCP peuvent ainsi apparaître comme des «agitateurs» et c'est bien leur intention. Les conflits avec les leaders particularistes traditionnels, dont l'appui politique repose sur le patronage clientéliste, sont particulièrement intenses, par exemple en Italie du Sud ou à Chicago. 7. Les conceptions de la NCP trouvent leurs plus fervents partisans parmi les sociétés et les individus les plus jeunes, les plus instruits et les plus aisés. La NCP est née avec l'apparition de changements fondamentaux dans l'économie et dans la famille. Son émergence et sa diffusion sont favorisées par l'existence d'une hiérarchie sociale et économique moins forte, d'un consensus sur les valeurs plus large et par le développement des mass media. D'autres facteurs de la NCP sont analysés dans les propositions qui suivent.

Les étapes d'une nouvelle interprétation
Notre interprétation se fonde sur des formulations antérieures revisitant et enrichissant le concept de la politique de classe. 35