La pensée politique des génocidaires hutus

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Rwanda, printemps 1994. Un million de personnes sont tuées en à peine cent jours, emportées par une vague de violence extrême. Une décennie après le génocide des Tutsis, les ouvrages qui y sont consacrés évoquent plus souvent son déroulement que ses origines idéologiques. L'objet de cette étude est précisément d'en cerner les contours. A travers un examen des représentations intellectuelles des génocidaires hutus, il est possible de dégager les traits fondamentaux de leur pensée politique.
Publié le : jeudi 1 juin 2006
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EAN13 : 9782336264110
Nombre de pages : 136
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SOMMAIRE

Préface Avant-propos Introduction Chapitre I La Révolution Sociale comme révolte du peuple hutu contre l’ordre tutsi 1. La représentation du Tutsi 2. L’ethos hutu : égalité et normalité 3. La révolte hutue 4. Le culte de la Révolution Sociale Chapitre II La République en danger : la perception des Tutsis comme une menace pour les acquis du peuple hutu 1. « Plus jamais la chicotte » : une peur absolue du retour en arrière 2. La brutalisation des masses hutues 3. Les Tutsis boucs émissaires 4. Une logique de légitime défense face aux Tutsis-F.P.R. Chapitre III Le génocide comme politique rationnelle en vue du salut du peuple hutu 1. L’enfermement du débat dans le piège de la question ethnique : l’élimination des zones neutres 2. Le refus du compromis : une vision agonistique du Rwanda 3. Un populisme prescriptif : la politique voulue par le peuple est l’affaire de tous 4. L’organisation de la Cité politique : une démocratie « entre Hutus » 5. L’eschatologie hutuiste Conclusion Table des matières

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PRÉFACE

C’est à l’automne 2004 que Nicolas Agostini, alors étudiant en 4ème année à l’Institut d’études politiques de Strasbourg, m’a demandé d’assurer la direction du mémoire de fin d’étude qu’il désirait consacrer aux événements tragiques qui ensanglantèrent le Rwanda au printemps 1994 et plus exactement à la Pensée politique des génocidaires hutus. Bien que non spécialiste de l’histoire de l’Afrique et de la région des Grands Lacs, j’ai cependant répondu favorablement à sa requête, tenté par une démarche implicitement comparatiste avec les pratiques criminelles du régime national-socialiste, qui me permettait d’élargir et de mettre en perspective ma propre expérience de chercheur. Tout au long de l’année universitaire 2004-2005, Nicolas Agostini m’a donc tenu informé des progrès de ses recherches et m’a soumis ses hypothèses de travail, tandis que je l’initiais en retour aux concepts et aux méthodes de l’historiographie du nazisme qui pouvaient lui être utiles. On laissera le lecteur seul juge de la pertinence et de la réussite de cette collaboration. Mais il faut se réjouir de ce que les éditions L’Harmattan puissent faire connaître ce mémoire, qui témoigne de l’excellente maîtrise déjà acquise par Nicolas Agostini dans le traitement d’un sujet difficile et a priori peu familier à l’expérience et à l’entendement d’un étudiant européen. L’introduction fournit en quelques pages condensées les matériaux historiques indispensables à la compréhension des événements de l’année 1994, avant que l’auteur ne développe, en trois chapitres, l’analyse de la pensée des extrémistes hutus. Ce faisant, l’auteur développe une thèse qui charpente et donne cohérence à l’ensemble de sa recherche : le génocide des Tutsis du Rwanda a été pensé et la pensée hutuiste constitue le fondement du génocide des Tutsis. L’analyse de l’idéologie des génocidaires hutus est au cœur de son propos et de son explication du massacre de masse. On découvrira donc, dans les pages qui suivent, comment la construction d’un discours extrémiste permet de soutenir une altérité radicale entre un « Nous », les Hutus, et un « Eux », les Tutsis, figure de l’ennemi

intérieur et extérieur. De la Révolution Sociale, qui accompagna au Rwanda le processus de la décolonisation, à la guerre civile qui débuta au mois d’octobre 1990, à la suite de l’attaque du FPR, et qui, en mettant en danger le pouvoir hutu à Kigali, constitua la toile de fond du génocide, les Tutsis furent perçus comme une menace grandissante pour les acquis du peuple hutu, à l’origine d’une peur irrépressible chez les tenants du hutuisme. L’idéologie hutuiste constitue donc un préalable nécessaire et une justification évidente à l’entrée en action des machettes des criminels. Mais une telle approche permet-elle de rendre compte dans sa globalité d’un processus génocidaire ? Il est bien évident que la thèse défendue par Nicolas Agostini, que l’on pourrait qualifier d’intentionnaliste justement par référence à l’historiographie du nazisme, peut prêter matière à discussion et à controverse. Suffit-il en effet d’évoquer les motivations idéologiques et les représentations mentales, plus ou moins fantasmatiques, des criminels pour rendre compte d’un génocide et plus exactement du passage à l’acte et du basculement, difficilement concevable pour un individu équilibré et « civilisé », dans le « trou noir » du massacre de masse ? Une réponse négative semble devoir s’imposer, tant reste bien évidemment troublante, déroutante et complexe la singulière alchimie d’un génocide, comme vient de le rappeler Jacques Sémelin dans un livre important1. La guerre, et les bouleversements tant matériels que psychologiques qui lui sont associés, reste aussi, dans le cas du Rwanda comme dans l’ensemble des génocides du XXème siècle, un facteur déclencheur nécessaire et essentiel. Elle favorise la diffusion des rumeurs incontrôlées, permet au pouvoir politique d’imposer des normes et des représentations réductrices et manichéennes qui excluent toute possibilité de compromis, elle élève aussi le seuil de tolérance de la population à l’égard de la violence, qui participe d’un processus de brutalisation de la société toute entière. Et puis il y a les données de la psychologie collective, car les tueurs n’agissent jamais seuls mais en bandes, qui impliquent la nécessité de prendre en considération les notions d’obéissance et de conformité au groupe, que Christopher Browning a si bien su mettre en évidence dans le cas du

1. Jacques Sémelin, Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides, éditions du Seuil, Paris, 2005.

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judéocide1. Sur le terrain, la réalité sordide de la violence entremêle encore, dans un écheveau embrouillé et en perpétuelle recomposition, les rancoeurs et les jalousies des relations de voisinage, l’appât purement matériel du gain, car tuer permet aussi de dépouiller en partie ou en totalité les victimes, et les perversités sadiques consistant à dégrader et à humilier les corps des victimes, par les mutilations corporelles ou les violences sexuelles, plus ou moins planifiées et systématiques ou plus ou moins spontanées. Au regard de la complexité des phénomènes structurels qui interfèrent dans un génocide, l’idéologie constitue certes une condition nécessaire mais nullement suffisante. La conclusion à laquelle parvient Nicolas Agostini peut également prêter matière à discussion. Le génocide des Tutsis, nous dit l’auteur, a été non seulement pensé, mais la démocratie en a constitué l’élément central. Le hutuisme utilisait l’apparence d’un langage démocratique et la loi du nombre, les Hutus représentant environ 85% de la population totale du Rwanda, aurait cautionné la mise en œuvre de ce projet génocidaire. Les droits de l’homme auraient été piétinés allègrement, mais rationnellement. Me reviennent en lisant ces lignes les termes de la controverse de l’historiographie allemande sur la modernité du nazisme, que Norbert Frei a magistralement tranchée en rappelant qu’un régime criminel, responsable de la destruction de millions de victimes, ne saurait être appréhendé sous l’angle de la modernité. On peut certainement étendre ce raisonnement à la construction de la Cité idéale post-génocidaire de la pensée hutuiste : cette affirmation d’une « démocratie entre Hutus » n’était qu’une supercherie, qui aurait de surcroît dissimulé une entreprise négationniste du génocide des Tutsis. Le mérite du mémoire de Nicolas Agostini tient justement à ce que, en faisant ressortir les motivations idéologiques des génocidaires hutus, il parvient aussi à apporter sa contribution à la sauvegarde de la mémoire des victimes, qui échappent ainsi, un peu grâce à lui, à une seconde mort. Michel Fabréguet Professeur à l’Institut d’études politiques de Strasbourg
1. Christopher R. Browning, Des hommes ordinaires. Le 101ème bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne, traduction française Les Belles Lettres, Paris, 1994.

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AVANT-PROPOS

Un million de morts en cent jours. Soit 10.000 par jour. Soit encore 400 par heure, ou 7 par minute. À eux seuls, ces chiffres témoignent de ce qu’a été le génocide des Tutsis au Rwanda. Du 6 avril au début du mois de juillet 1994, un million de personnes ont été assassinées pour la seule raison qu’elles étaient identifiées comme « tutsies ». Des pratiques et des exactions que l’on croyait disparues à jamais sont devenues normes de comportement. On a mutilé et assassiné des femmes, des vieillards, des enfants, et ce dans un tourbillon de violence d’une sauvagerie rarement égalée. Selon les estimations, de 200.000 à 500.000 personnes ont pris part aux opérations génocidaires, à des échelons divers. Des pilleurs aux tueurs, en passant par les violeurs et les délateurs, c’est tout un pays qui a plongé dans la violence extrême ; et la plupart des victimes ont été tuées à la machette, outil artisanal par excellence. L’homme est peut-être un « animal politique », mais il est parfois plus proche du nom que de l’épithète1. La prose la plus brillante au monde ne saurait rendre compte de l’horreur de ce génocide. On ne peut raconter l’indicible ni expliquer l’inexplicable, pas plus que l’on ne pourra apaiser l’immense souffrance des familles des victimes. Face à ces actes pourtant, une soif de justice, inextinguible, se fait jour – une question aussi. Comment une nation entière a-t-elle pu à ce point franchir toutes les limites morales pour sombrer dans la barbarie la plus nue ? Comment se peut-il qu’à la fin de ce XXème siècle des deux guerres mondiales et du totalitarisme, l’humanité ait pu « récidiver » et perpétrer à nouveau un génocide ? La réaction première d’un esprit « civilisé », tel que l’homme moderne se plaît à se concevoir, est un rejet absolu de ce qui s’est passé au Rwanda. On repousse volontiers dans le domaine de la folie des exactions apparemment insensées, tant de par leur nature que de
1. À supposer que les animaux peuvent tuer pour des fins étrangères à leur stricte survie.

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par leur intensité. La violence extrême qui a eu cours dans ce petit pays d’Afrique provoque le plus souvent une réaction épidermique du type « le diable s’est emparé du Rwanda » ; « l’humanité n’est pas capable de cela ». Et effectivement, il est extrêmement tentant de rejeter le génocide des Tutsis dans la sphère du non-humain – de l’ahumain. L’esprit trouve en cela une échappatoire commode, qui lui évite une interrogation sur le niveau de civilisation réellement atteint par l’humanité. Or, raisonner de la sorte, c’est exonérer involontairement les génocidaires de leur responsabilité. Qui est fou est irresponsable de ses actes, donc ne peut en répondre. Mais faire des génocidaires hutus des individus déséquilibrés, c’est aussi passer à côté d’une réflexion sur les logiques qui les animaient. Sans nier que des éléments d’irrationalité aient été présents au Rwanda ni que des actes de folie pure aient pu être perpétrés, il est essentiel de se pencher sur les motivations des acteurs impliqués. Il arrive qu’un meurtre soit commis gratuitement, cela se conçoit ; un million de personnes ne sont pas assassinées sans raison. Il convient donc de s’interroger sur ce qui a poussé plusieurs dizaines de milliers d’individus à se transformer en criminels. À cet égard, l’analyse de la pensée politique les ayant animés paraît indispensable. En effet, l’on décèle derrière le caractère « populaire » du génocide, les façons de tuer, ainsi que les exactions commises, des fondements idéologiques certains. Il faut dès lors chercher à analyser la construction théorique ayant permis de penser et de préparer le génocide des Tutsis. Comme pour chaque génocide, le négationnisme est toujours prêt à faire alliance avec le temps pour renvoyer victimes et tueurs, dos à dos, aux oubliettes de l’Histoire1. Par conséquent, il est essentiel de bien établir d’une part la réalité du génocide, d’autre part ses soubassements idéologiques. D’où un questionnement sur la nature du phénomène génocidaire. Selon les termes de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948, un génocide s’entend d’une série d’actes criminels, "commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel". Et c’est ce "comme tel" qui est primordial. Ce sont bien les génocidaires qui définissent le groupe auquel ils s’en prennent, que ce dernier soit réel ou fantasmé. Le groupe-cible est visé en tant que tel, qu’il soit un groupe bien réel ou imaginaire. C’est le
1. Pour Elie Wiesel, "le bourreau tue toujours deux fois, la seconde fois par l’oubli".

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