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La pierre et le vent

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284 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 290
EAN13 : 9782296289505
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FORTIFICATIONS ET MARINE EN OCCIDENT La pierre et le vent

Du même auteur

Le Luxembourgisme aujourd'hui (Rosa Luxemburg et les conseils ouvriers), Paris, Spartacus, 1970. Critique Socialiste: Spécial Bretagne. Paris, Syros, 1973. Clefs pour l'autogestion (co-aut. Yvon Bourdet), Paris, Seghers, 1975 et 1977. L'Autogestion généralisée. Paris, Christian Bourgois, 1979. La Grêve et la Ville (co-aut. D. Auffray, T. Baudouin, M. Collin), Paris, Christian Bourgois, 1979. FeuX et Lieux (co-aut. D. Auffray, T. Baudouin, M. Collin), histoire d'une famille ouvrière en Mayenne, Paris, Galilée, 1980. L'ideologia francese (co-aut. P. Rival et F. Bérardi), Milan, Squilibri, 1980. Traduction française 1981. Manifeste Breton (co-aut. Patricia Jamier), Mellionec, Glenmor Editions, 1981. Stratégie navale et Dissuasions. Paris, C.N.R.S./Documentation française, 1985. La Pierre et le Vent (Fortifications et Marine en Occident). préface de Fernand Braudel, Paris, Arthaud, 1985. Le Défi Celtique. Paris, Picollec, 1986. Marines d'Hier et d'Aujourd'hui. film vidéo 52', co-production C.N.R.S. Audiovisuel, 1989. La Puissance soviétique et la Mer. L.S.C. Éditions, 1991. Nantes, Saint-Nazaire, la Bretagne et la Mer (co-aut. D. Auffray), Nantes, Ouest Éditions, 1991. La Renaissance celtique. Rennes, Terre de Brume Éditions, 1992. La marine de guerre antique. Paris, KRONOS-S.P.M., 1993. Cannes (-216). Paris, Socomer Éditions, coll. Les grandes batailles de l'Histoire, 1994. Hannibal après Cannes. Paris, Socomer Éditions, coll. Les grandes destinées, 1994.

Alain GUILLERM

FORTIFICATIONS ET MARINE EN OCCIDENT La pierre et le vent
Préface de Fernand Braudel

Nouvelle édition

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Pol ytechnique 75005 Paris

111ustration couverture: prise de Damiette par Saint Louis, de cabinet des estampes R.N.

@ L'HARMA TI AN, 1994 ISBN: 2-7384-2530-5

PRÉFACE

Il est rare qu'un livre conçu et écrit comme une thèse de doctorat d'Etat, soutenue avec brio devant un jury d'universitaires - Raymond Aron, Jean-Marie Vincent, Robert Delort, Pierre Naville et moimême -, puisse devenir, sans vrai changement, un livre pour le grand public, et probablement un best-seller. Or c'est bel et bien la curieuse aventure du présent livre, où rien n'a été changé, sauf le titre. Mais La Pierre et le Vent, avouez que c'est un beau titre pour parler de la guerre, des fortifications de pierre et des courses renouvelées à travers la mer. Donc, une tram:formation sans transformation. Le problème reste ainsi entier que je voudrais résoudre à la fois pour le lecteur et pour moi-même. Il ne suffira pas de dire, pour tout expliquer que ce livre - et cependant c'est vrai - est d'une écriture remarquable, d'une technicité précise et claire, d'un intérêt plus qu'évident: vous l'ouvrez, vous irez jusqu'à sa dernière page. En fait, ces qualités plutôt rares ne sont pas la réppnse, l'explication que nous attendions. Le mérite exceptionnel d' Alain GuiIlerm est ailleurs: c'est d'avoir sacrifié à une histoire de longue durée, c'est d'avoir milité en faveur d'une union, à travers le vaste terrain historique, des différentes sciences de l'homme. Deux mérites qui vont ensemble et dont il faut dire l'importance. La longue durée tout d'abord. Aussi bien, prenez notre auteur au mot, en souriant bien sûr, quand il dit que la situation de l'Europe

LA PIERRE ET LE VENT

d'aujourd'hui lui remet en eSJ>rit la querelle fratricide des Grecs Athéniens et Spartiates - lors de la lointaine guerre du Péloponnèse. Mais n'est-ce pas exact: l'Occident, l'URSS et les Etats-Unis sont, en vérité, une seule Europe, mais coupée en deux: OTAN et Pacte de Varsovie sont prêts à se jeter dans une guerre civile qui éclaterait d'un coup si la menace nucléaire ne garantissait encore l'équilibre fragile de la paix. La longue durée, c'est surtout l'occasion de mettre en lumière une histoire sous-jacente très lente à s'écouler, obstinée à se répéter, qui échappe à nos volontés, réalité plus qu'à moitié hors de notre conscience et sur laquelle notre propre histoire navigue, secouée par les vagues illusoires à la surface de la mer. Fortifications obstinées, courses héroïques sur la mer, cette double et même histoire perce ou mieux sous-tend l'interminable passé des hommes d'Europe. Et, dans la mesure où les moyens mIs en œuvre changent au ralenti, cette histoire profonde se perpétue dans ses données de base, la voilà comme un espace opérationnel à notre convenance et qui se prête à de constantes comparaisons, et c'est là un point d'extrême importance. Comme Marc Bloch l'a dit, il Ya longtemps déjà, il n'y a d'histoire « scientifique» ou se voulant sCIentifique qu'à la faveur du rapprochement de situations analogues, qui offrent à notre réflexion leurs similitudes et leurs divergences. Au fil interminable de la longue durée, l'anachronisme n'est plus cet obstacle infranchissable, cette terreur de l'histoire traditionnelle. Alain Guillerm a donc profité de cette ouverture et utilisé sans remords le discours comparatif. Avec talent, avec bonheur. Des vertus du rapprochement, le lecteur, j'en suis sûr, sera bon juge. Mais ce livre va plus loin. Nous sommes tous, aujoUI:d'hui, pris dans le vaste mouvement des sciences de l'homme, obsédés par les problèmes de l'interdisciPlinarité. J'aimerais mieux dire, pour mon compte, de l'interscience, en mettant le mot au singulier, dans l'espoir que les sciences de l'homme vues d'assez haut ne forment, ne doivent former qu'une seule approche, une seule et même science. Justement, dans cette confluence nécessaire, souhaitable, mais difficile, l'histoire se présente comme l'élément nécessaire: l'histoire profonde, bien sûr, celle que pratique ce livre et ql!i est la préface, la problématique indispensabfe à toute étude en sciences sociales. La sociologie ou l'économie, pour n'en citer que deux, ne peuvent se constituer scientifiquement sur l'étroitesse du temps présent, comme sur le fil du rasoir. Il leur faut utiliser la perspective lon~ue de l'histoire, méditer sur elle, y voir la seule et nécessaire opératIon qui livre, non la solution de toutes les difficultés à résoudre, mais la problématique tirée de l'expérience vécue qui permette de

PRÉFACE construire l'échafaudage pour la construction raisonnable de la maison. Alain Guillerm est un pionnier de cette problématique. Il l'est sans se perdre en discours théoriques. Il a préféré agir, ajuster les pierres de ses fortifications, et laisser souffler le vent, qui gonfle les voiles de ses navires et fait que les pages de ce livre tournent toutes seules.
FERNAND BRAUDEL de l'Académie française

INTRODUCTION

A LA SECONDE EDITION

Ce livre, publié il y a presque dix ans, n'a guère vieilli et si sa réédition s'imposait, c'est - qu'introuvable- il restait comme une espèce de fantôme dont on parlait sans avoir pu le lire. On se contentait donc, comme ersatz, de citer, comme le fait le supplément du Monde consacré à la Mer,des phrases extraites de L'Identité de la France1 de Fernand Braudel nous concernant, Fernand Braudel dont nous avons été le disciple et l'assistant de 1980 à sa disparition tragique fin 85 en pleine gloire, après le colloque de Chateauvallon auquel nous avons eu la chance de paniciper2. Fernand Braudel était inclassable: comme il le dit lui-même dans la Préface qui suit, son but était d'être "Interscience" et bien que son ouvrage majeur sur le Capitalisme soit sous-titré "XVème-XVIIIème siècles", il parle aussi bien d'Antoine et Cléopâtre, de la découvene en l'An Mil par les Vikings de l'Amérique, que de la réfutation économique de Lénine par deux fois, la première développant les thèses de Rosa Luxemburg sur l'accumulation du capital, la seconde à propos de la petite propriété comme porteuse ou non d'un développement du grand capitalisme. C'est pourquoi il n'entrait pas dans le cadre de l'Histoire

1. Ed. Arthaud-Flammarion, 1986. 2. Publié in Une leçon d'histoire de Fernand Braudel, ed. Arthaud-Flammarion, 1986.

habituelle, débordant souvent sur l'économie, la sociologie voire la philosophie. Pour cela, il avait créé cette M.S.H. à laquelle il tenait tant, dans la filiation des Annales (Economies, Sociétés, Civilisations). Mais dans l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (E.H.E.S.S.), malheureusement, nulle pan n'apparait la politique maritime ou la stratégie navale (alors qu'il existe des chaires d'Histoire ou de stratégie navale dans tous les pays anglo saxons et autres). En dépit de cela, après Braudel, nous continuâmes notre travail, il faut le dire non sans un
certain répondant. C'est ainsi que notre livre lui-même eut trois effets :

- Le premier, c'est d'avoir diffusé dans le grand public cultivé,
l'''art de la guerre" et celui de la marine.

- Le second, d'avoir réussi un séminaire commencé au Centre d'Etudes Sociologiques, grâce à R. Sainsaulieu et poursuivi à l'Université Européenne de la Recherche, dont J.P. Faye est le président, et où pour la première fois se rencontrèrent dans un contexte théorique et politique (les élections de 1981 et la politique de Défense intelligente de François Mitterrand y furent pour quelque chose), amiraux, sociologues et historiens abolissant ainsi la coupure intellectuelle civils/militaires, l'anti-militarisme primaire des premiers, la méfiance qui se transforma vite en curiosité des seconds, pour donner un ouvrage fécond3, clôturé par un dialogue avec Ed. Luttwak, au début de la période Reagan dont il était le principal conseiJIer, et plus tard, avec l'attaché naval de l'URSS en France, Vladimir Lissine, durant la période Gorbatchev, à propos du livre
La Puissance soviétique et la mer 4 . - Le troisième effet, bien entendu, fut d'avoir offen, à nous-mêmes

et à d'autres, un cadre conceptuel permettant d'approfondir une réflexion stratégique liant le passé au présent. Comme nous l'avons dit dans notre 1ère Introduction, nous sommes un "homme de paix", voire un pacifiste. C'est justement pourquoi nous étudions la guerre car dès 1983, nous nous opposions à un cenain pacifisme de nos amis de gauche à propos des SS 20. Dix ans après, nous nous sentons assez sOrs de nous pour parler du drame yougoslave de l'intérieur, que nous avions prévu en 1975 dans Clefs pour J'AutogestionS, et non du point de vue des media. Cela ne nous donne pas la solution au problème mais nous nous bornerons à dire sobrement qu'il vaudrait mieux limiter à trois au lieu de quatre le nombre de sous3. Stratégies navales et Dissuasions, CNRS-Documentation Française, 1986. 4. Ed L.S.C./Université européenne de la Recherche. 1991. 5. Ed Seghers, 1975 (avec Yvon Bourdet).

marins nucléaires lanceur d'engins (SNLE) entrant en service au profit d'un second porte-avionsnucléaire à la suite du De Gaulle... capable par exemple d'effectuer des frappes précises sur les positions serbes sans l'autorisation des USA. Ce livre traite de Fortifications et Marine en Occident, mais si l'on parle de la France seule, ilest évident qu'elle n'a pu être une puissance maritime qu'en s'annexant les trois principautés qui l'étaient, la
Normandie, la Bretagne et la Provence. Cette dernière fut rattachée sans

peine par un mélange de pressions et de diplomatie. Mais les AngloNormands, comme les Bretons, possédaient de puissantes lignes de défense articuléessur de remarquableschâteaux-fortsainsi qu'une marine que la France n'avait pas. Aussi ce ne fut pas s~s mal que la France put les annexer. Nous relatons le cas de la Normandie et de la Bretagne en détails. Mais en tant que Breton, nous n'avons pas cessé d'étudier le
Duché à son apogée qui fut proche de sa fin. Signalons que notre analyse

a été récemment affinée et complétée par trois,ouvrages essentiels; l'incontournable Etat Breton aux XIVème et XVème siècles, de Jean Kerhervé aux éditions Maloine et Les Marches de Bretagne au Moyen Age, de René Cintré aux éditions J.M. Pierre ainsi que la trilogie sur les Rohan d'Y. Gicquel publiée en 1981,86 et 94 aux éditions Picollec. Mais revenons à ce qui fait l'originalité de notre livre. Quelqu'un a pu dire: " De Thucydide à l'amiral Mahan, on a tellement valorisé la puissance maritime qu'on en a négligé les modalités de son application et qu'elle est apparue comme une force désincarnée". C'est pourtant en étudiant à fond les annuaires et les revues techniques de défense que nous
y avons appris plus que dans des milliers de pages théoriques

- et

des

meilleures- (d'Hérodote à Raymond Aron, par exemple). Ainsi c'est une révolution qu'impliquent les révélations de sources "très bien informées" de l'Annuaire Flottes de Combat 19946 de Bernard Prézelin, nous apprenant que la Russie - qui, nous le notons au passage, a récupéré l'essentiel de la flotte d'Ukraine en Mer Noire- a mis hors service trois de ses quatre porte-aéronefs (sorte d'hybrides croiseurs de bataille/porte-avions) pour graves malfaçons dans la construction interne et a mis à terre pour faute de conception, les chasseurs "Forger" qu'ils embarquaient (alors que son homologue anglo-saxon à décollage court ou vertical, le "Harrier", devient de plus en plus performant). Le seul porteaéronef hybride que possède la Russie reste le Gorshkov, réduit à l'état de porte-hélicoptères avec, il est vrai une missillerie surface/surface

6. Ed. EMOM, Ouest-France, 1993.

renforcée. En dehors de lui, la Russie ne possèdc que deux porte-avions, le Kuznezov, qui s'cst enfui lc 21 Janvier 91,jour de la proclamation de l'indépendance de l'Ukraine, et le Varyag, qui n'cst toujours pas en
service quand nous écrivons

- vu

les innombrables

tractations qu'ont dû

faire les Russes avec l'Ukraine pour le récupérer-. Signalons aussi l'abandon total d'un vrai porte-avions nucléaire de 70 ooot démantelé à Nicolaievsk sur la Mer Noire. Or on sait que la présence d'un seul porte-avion embarquant de 30 à
90 avions à haute performance

- et son

escorte- suffit à créer une menace

importante pour toute marine ainsi que la possibilité d'une projection de puissance contre la terre, qui fait de cette base aérienne mobile, le "capital-ship" de notre époque. Restent quatre croiseurs de bataille lance-missiles de la classe Kirov face auxquels, nous le verrons, les USA avaient relancé quatre superbes cuirassés anciens, mais armés de missiles. La chute de la Marine russe (sept "capital-ships" seulement, et aucun autre de prévu) a fait mettre en réserve par l'Amérique ses cuirassés, vu sa supériorité devenue écrasante: 12-13 porte-avions géants et Il porte-avions nucléaires à l'horizon 2 000. En outre l'URSS a subi un véritable désastre géopolitique: sans même parler de l'Afghanistan qui lui a interdit l'accès aux mers chaudes, elle a perdu le Vietnam et sa base navale de Cam Ranh, l'Angola et le Mozambique, la quasi-totalité de la Baltique (y compris la neutralité partielle suédoise et finlandaise), Cuba qui plonge dans le néant, ses huit mouillages cn Méditerranée. Si l'on ajoute à cela la déroute dc sa flotte de commerce, prospère quand clic appartenait aux républiques, mais réduite à rien après les privatisations sauvages, la Russie, même si elle reconquérait la Crimée, aurait un marine réduite face à l'OTAN et au Japon. Néanmoins elle reste, si l'on compte par pays - elle n'a pas d'alliés navals -la seconde marine du monde, mais c'est néanmoins une "flotte en vie" selon l'expression de Mahan. Pour en rester à cet auteur, Mahan disait qu'il y avait des invariants dans la stratégie navale et que, quelle que soit la propulsion, rame, voile, moteur, les règles du combat étaient les mêmes. A lire la Préface de son livre majeur Seapower upon History, 1660-1783, on voit comment il eût aimé traiter des grandes guerres antiques, notamment des guerres puniques. Mais il lui manquait justement l'incarnation de ce que pouvaient être les navires antiques, alors que pour ses deux ouvrages qui suivirent The Influence of Seapower upon the French Revolution and Empire et Seapower and the War of 1812 (guerre méconnue de 1812-14 entre Angleterre et USA qui aurait pu aider Napoléon s'il avait eu des

marins), il avait sous les yeux deux frégates victorieuses la Constitution et la Constellation, conservées comme musées aux USA ainsi que le Victory en Grande-Bretagne. De la marine Antique, il ne connaissait pratiquement rien. Nous expliquons dans notre première Introduction à quel point l'archéologie navale nous a fait connaître ce qu'étaient les navires de guerre antiques. Plus récemment, la "Punic Ship" de Marsala a été réétudiée et est en voie de reconstruction par son "inventeur", Miss Honor Frost; le professeur Morrison a reconstitué une trirème athénienne, etc. Une immense littérature scientifique a expliqué, ces dernières années, cc qu'était cette marine, dont Danièle Auffray a remarquablement fait le bilan dans les "Dossiers d'Archéologie" de Juin 93 sous le titre Marine Antique. Cela nous a permis de réaliser le rêve de Mahan: comparer les stratégies navales du présent à celles de l'Antiquité, dans notre dernier livre7. La galère antique, paradoxalement, est beaucoup plus proche du navire moderne que du voilier pour les raisons suivantes: - Par son "moteur", la galère, comme le cuirassé ou le porte-avions, est indépendante du vent. N'oublions pas que vers 1860-80, les cuirassés furent équipés pour combattre d'un éperon, ce qui fit abandonner les canons de sabord au profit de "réduits" tirant vers l'avant ou, plus important, de canons à tourelles. ~ La rationalité des ports de guerre, connue grâce aux cales-abris à bateaux au Pirée dans les actuels ports de plaisance de Zea et Munychia (fouillés par David Blackman) ou à Carthage (fouillés par Henry Hurst), permettait de lancer des centaines de navires. - L'Antiquité exigeait de gros armements produits en série et standardisés - lors des Guerres puniques, les Romains perdirent 700 quinquérèmes, les Carthaginois 500, et rien que pour aller gagner la décisive bataille des îles Aegates (241 av JC), les Romains construisirent d'un coup 120 vaisseaux. Cela fait penser aux 2 700 "Liberty ships" et aux 2 000 frégates d'escorte qui gagnèrent la bataille de l'Atlantique de 1941 à 1945. Ici les méthodes antiques coincident avec les méthodes modernes alors qu'à l'époque classique, il fanut attendre l'arsenal de Karlskrona au XVIIIème siècle, qui demeure unique en son genre, pour avoir une structure circulaire rationnelle comparable à celles de l'Antiquité. - Enfin les flottes classiques athéniennes puis romano-puniques, étaient des flottes homogènes basées sur un seul "capital-ship", la trirème

7. La Marine de guerre anJique, Ed SPM-Kronos, 1993.

puis la quinquérème, comme les USA n'ont qu'un capital-ship, le porteavions, tout le reste servant à son escorte. Au contraire les flottes soviétiques ressemblent plus à des flottes d'échantillons, comme les flottes hellénistiques où l'on trouve pêle-mêle deux "trente", deux "douze", 17 quinquérèmes, 250 "divers", quadrirèmes, trirèmes et triacontores, pour ne citer qu'une partie de la grande flotte de Ptolémée II. Cela nous donne

des leçons à tirer pour le présent des grandes guerres navales de l'Antiquité- il Yen eut bien assez-. Là comme ailleurs, l'archéologieet l'histoirenourrissentla sociologieet la stratégie.
Alain GUILLERM

INTRODUCTION

Pourquoi écrire aujourd'hui sur les fortifications et la marine en Occident? Pourquoi, plus généralement, écrire sur la guerre lorsque l'on est un homme de paix? Peut-être parce que la terreur nucléaire, omniprésente dans les esprits, depUis le regain de la guerre froide, nous a ramenés 2 500 ans en arrière. Entre Européens, car l'Europe est coupée en deux -.: et les Russes et les Américains sont bien des Européens comme nous -, nous risquons fort de voir se reproduire, en pire, ce qui s'est passé lors de.la guerre du Péloponnèse où des Grecs ont réservé à d'autres Grecs ce qu'avaient subi les Troyens, non pas au nom d'une coupure raciale Hellènes/Barbares, mais au nom de deux systèmes sociaux différents, ceux d'Athènes et de Sparte qui opposaient la Grèce en deux camps irréductibles, comme l'est de nosjours l'Europe écartelée entre l'OTAN et le Pacte de Varsovie. Il a fallu le retour de la menace de la guerre moderne pour que réapparaisse la pensée stratégique et qu'elle nous pousse à écrire ce livre, plutôt qu'un essai strictement politique ou historique. Ce n'est pas un hasard si Machiavel - ce maitre de la stratégie - est le premier philosophe et historien moderne à «penser la guerre» face à une menace globale contre le monde et la cité. Cette démarche philosophique en même temps que politique de la stratégie sera à peine moins présente chez ses grands successeurs malgré l'accroissement des progrès techniques. Amsi pour les deux « interprètes» de Napoléon, si Clausewitz est résolument kantien, on peut dire de son rival français Jomini qu'il est «cartésien». L'un et l'autre cherchent à contenir la violence au nom d!une certaine vision du monde. 11

LA PIERRE

ET LE VENT

Seule la guerre de 1914-1918 n'aura pas entraîné de préoccupations de ce type chez ceux qui la virent venir. Le xxe siècle aura la triste originalité d'avoir disserté sur la ~uerre suivante sans même penser à l'éviter. Qu'il s'agisse des théones de l'impérialisme de Lénme ou de Rosa Luxemburg ou des principes stratégiques de Foch ou de Schlieffen, les révolutionnaires comme les états-majors cherchent l'usage de la guerre à venir - victoire ou révolution et nullement le moyen de la corUurer, la jugeant inévitable. Plus grave, l'œuvre de l'amiral Mahan joue un rôle d'accélérateur du processus: c'est parce que le Kaiser est son disciple avoué qu'il crée personnellement et de toutes pièces sa flotte qui va renforcer l'antagonisme franco-allemand par la rivalité, combien plus redoutable, entre les impérialismes anglais et germaniques. De nos jours, le volontarisme de Mahan sévit encore qui pousse l'Empire continental des Soviets à constituer une immense flotte de guerre selon ses prinCIpes. A l'opposé, les stratèges qui esquissent les lignes de force de la guerre de 1939-1945 furent moins belliqueux; les doctrines défensives de Liddell Hart et de Maginot l'emportent en Angleterre et en France sur celles de Fuller et de De Gaulle, tous deux précurseurs d'une guerre des blindés; seuls les Allemands tirèrent les conclusions de ce qu'avaient théorisé ces deux derniers... Qui eut raison des stratèges belliqueux d'avant 14 ou des stratèges pacifistes d'avant 40? Dans les deux cas, une monstrueuse boucherie en fut le résultat. L'important est de noter que c'est Devant la guerre, selon le titre du livre de Castoriadis, dans les années 1910 comme dans les années 1930, que la pensée stratégique jusqu'alors négligée des civils comme des militaires prit son importance et sa diffusion. Aujourd'hui, nous sommes à nouveau « devant la guerre », ce qui ne veut pas dire qu'elle soit inéluctable mais que nous devons penser le pensable sans préjugés, pacifistes ni bellicistes. En France, la tradition stratégique, soupçonnée de militarisme, a eu mauvaise presse jusqu'aux années 1970. Mais dès 1975, la réalité devient cette phrase de Rossana Rossanda : « Dans quel siècle sommes-nous, les Bourbons sont sur le trône d'Espagne et les Turcs sont à Chypre.» Et il n'y a pas que l'île de Chypre qui soit une proie. Coup sur coup le Shah d'Iran envahit la Grande et la Petite Tomb qui contrôlent le détroit d'Ormuz, le plus important du monde, les Chinois s'installent aux Pratleys en pleine guerre du Vietnam (à 1 000 km au sud de Saïgon), peu après l'Inde de Gandhi détruit le Pakistan, enfin des Russo-Cubains interviennent massivement, prenant l'Afrique en tenaille en Angola et en Ethiopie. La suite est connue: de l'invasion de l'Afghanistan jusqu'à la guerre des Malouines, chacun ne se contente plus d'opérations de police dans son propre camp comme les Russes en Europe de l'Est ou les USA au Vietnam. Et d'ailleurs, il n'y a plus de camp, les puissances nouvelles (Inde, Chine, Argentine, etc.) jouent chacune leur propre

-

12

INTRODUCTION jeu: «La guerre de tous contre tous », conclusion logique du nonalignement et du tiers-mondisme... Qui l'eût cru dix ans plus tôt? Mais il y a encore plus grave que ce désintérêt. La stratégie, qui était aussi devenue science des armements depuis Vauban - rompant délibérément avec Machiavel qui pouvait encore être le penseur «post-moderne» du XVIe siècle tout en négligeant le rôle du canon dans les batailles -, a délibérément délaissé cet aspect technologique tant chez les écrivains civils que militaires. En France, à l'exception de Camille Rougeron - qui préfaça l'édition de Clausewitz avec Pierre Naville -, les penseurs stratégiques n'ont fait qu'effleurer ce problème. Pourtant, ce domaine est largement accessible - à l'ex-

ception de ce qui est couvert par le secret militaire
près tout ce qui nous intéresse, spécialisées. dans les annuaires

-'-,

et les revues

pour à peu

** *
En ce qui concerne les matériels anciens - car, comme le notent Jomini ou Mahan, la stratégie est autant l'histoire de la guerre que l'art de la guerre -, ce domaine rejoint l'archéologie, l'nistoire des techniques et plus généralement l'archéologie du savoir. On ne peut en effet comprendre ce maître-livre que sont les Commentaires sur la guerre des Gaules sans savoir de quel type étaient les vaisseaux des Vénètes et des Romains, ni quelle était la nature des épées gauloises et des glaives italiotes. En outre, les matériels et la formation tactique de la légion et les « suites guerrières» celtiques renvoient à la vision les Celtes de la guerre - opposée - que se faisaient réciproquement et les Latins. Deux conceptions du monde, de la vie et de la mort, du pouvoir et de la politique se lisent parfois dans la pointe d'un pilum ou le tranchant d'une épée. Il ne s'agit pas de décider lequel détermine l'autre mais les rapports complexes de circulation de l'un à l'autre et leurs infinies médiations. Mais, au-delà des armements individuels ou de campagne, la fortification et la marine sont centrales dans la manière dont la Cité constr~it son espace, l'espace de la guerre. Il y a certes d'autres moyens pour l'Etat d'affirmer sa puissance sur le territoire; l'un, tout militaire, consiste en l'armée de campagne dont la mobilité ne doit pas faire oublier sa fonction de quadrillage comme sa fonction de garde aux frontières; l'autre, tout civil, concerne les routes, les ponts, les bâtiments, les lignes commerciales terrestres et maritimes. D'ailleurs, sans route ni entrepôt, l'armée n'aurait aucune mobilité, c'est-à-dire aucune existence. Si nous avons choisi de nous borner, volontairement, au sein de la fonction militaire, à ce qui apparaît le plus souvent comme subalterne par rapport à l'armée proprement dite, à savoir la fortification et la marine, c'est à cause de leur fonction radicalement nouvelle. En effet, 13

LA PIERRE ET LE VENT

si toutes les sociétés les plus primitives ont connu l'armée soit comme armement général des hommes valides, soit comme « suites guerrières », ce n'est qu'assez tard qu'elles ont connu la fortification et la manne. Ce moment, s'il n'est pas celui de la « révolution urbaine et étatique», n'en est pas moms celui d'une occupation permanente du territoire. Evident dans le cas de la fortificatIon, ce rôle l'est moins dans le cas de la marine où le contrôle des mers n'est pas apparu à tous les stratèges et historiens comme la condition de l'hégémonie dans un espace donné. C'est ainsi que, depuis Vauban, certains ont développé longuement la théorie de la supériorité relative de la terre sur la mer: l'amiral Castex, successeur et rival français de l'Américain Mahan, pense que des espaces terrestres énormes comme la Russie

ou la Chine échappent à la pression du « sea power». Castex va jusqu'à
comparer sur ce point Gengis Khan à Staline, nous dirions l'Empire sino-mongol à l'Union Soviétique contemporaine. Mais ce qui n'était pas vrai hier, l'invulnérabilité des Mongols aux atteintes de la mer, ne l'est pas plus aujourd'hui concernant la Chine et la Russie. En effet l'Empire mongol ne déboucha nulle part sur l'océan Indien; l'Assam, les monts d'Arakan, le Siam bornèrent ses conquêtes en Indochine. Il n'eut pas plus de succès dans les mers de Chine où, malgré la prise de Formose,Japonais (en 1274-1281) et Malais (en 1285-1293) allaient le refouler de leur espace maritime (plus tard, sous les Ming, avec la perte de Formose, corsaires malais et Wako japonais se tendront la main pour mettre les côtes chinoises en coupe réglée). Aux autres extrémités du monde, les Mongols en Russie n'atteignirent nulle part les rives de la Baltique et durent au sud se contenter d'une portion des côtes de la mer Noire, de part et d'autre de Caffa; mais, en ruinant les établissements gênois, ils tuèrent la « poule aux œufs d'or» et restèrent sans vaisseaux, maîtres d'un rivage déserté donnant sur une mer fermée solidement verrouillée par Constantinople. Le seul endroit où ils atteignirent une mer libre fut le littoral iranien avec le grand port d'Ormuz; ils débouchaient dans un océan Indien entièrement aux mains des marines arabes. Cela allait être fatal à la longue à l'Empire mongol et plus généralement à l'Empire chinois. Au xxe siècle, la Russie s'est trouvée dans la situation de la Chine du XIIIe au Xve siècle, aussi bien la Russie stalinienne face à Hitler (elle n'aurait pu l'emporter sans la maîtrise des mers par les alliés anglo-saxons) que la Russie d'aujourd'hui face à l'OTAN. Castex comptait autant sur la puissance continentale de Staline pour battre Hitler que sur la puissance maritime des Anglo-Saxons, ce qui permit

de voir « un amiral français, avant l'époque de Darlan, exhiber un
buste de Staline comme futur ordre d'idées, le contre-amiral au cours d'un conflit nouveau n'y aurait peut-être pas pour 14 sauveur de la France». Dans le même de Bélot pouvait écrire: « Si les Russes arrivaient au rivage de l'Atlantique, il eux de nouveau Waterloo, même s'ils

INTRODUCTION subissaient quelque Trafalgar », opinion infirmée par toute la politique navale sovietique actuelle qui s'est lancée dans d'immenses efforts d'armement, Justement dans l'espoir d'éviter un Trafalgar quelconque... Les fortifications dont nous traitons ici ne sont ni la Muraille de Chine, ni les limes, ni la ligne Maginot, ce à quoi on les réduit le plus souvent, plus dangereuses encore par la mentalité qu'elles supposent que par les failles qu'elles comportent. La fortificatIon qui nous intéresse, tout au contraire de ces systèmes de décadence, c'est essentiellement l'opPidum, la ville, le château fort, la forteresse et, de nos jours, la dissuasion nucléaire; la forme concrète dans laquelle les civilisations ont pu s'étendre et perdurer. La Grande MuraIlle comme les limes, la Chine comme Rome sont des Empires-mondes, des formes despotiques de l'Etat; à l'opposé, la fortification urbaine caractérise des embryons d'économie-monde, plus mercantiles que totalitaires, fondés sur l'impérialisme maritime plus que sur les conquêtes terrestres. Athènes ou Carthage, comme la République romaine, avaient aussi de puissantes marines militaires, l'Empire des Antonins comme l'EmpiI:"echinois n'en avaient pas. Les pays qui ont excellé dans les fortifications sont aussi les pays maritimes: des oppida des Celtes avec leur marine vénète, de Byzance de la Grande Muraille avec ses galères (les dromons) au VIe siècle à la France, l'Italie, l'Angleterre, la Hollande du Haut Moyen Age à l'âge classique et, après 1800, la montée en puissance parallèle de la fortification côtière et de la marine aux Etats-Unis. Si l'on adjoint justement ces seuls USA (cette projection de toute l'Europe occidentale, Angleterre bien sûr mais aussi Hollande, France et Espagne), l'espace que nous considérons, des Celtes à nos jours, c'est l'Europe, mais pas tout entière, bien plutôt sa façade maritime entre Atlantique et Méditerranée. C'est cet espace que se disputèrent Celtes et Romains, puis Puniques et Romains (avec des Celtes surtout dans le camp punique d'ailleurs) qui constitua l'Angleterre, l'Espagne, le Portugal, la France et l'Italie - auxquels il faudra adjoindre la Hollande qui s'autonomisera sur le pillage de l'espace germanique. C'est cet espace - celto-romain? - en tout cas entre Atlantique et

Méditerranée qui débouchera librement sur les « Sept Mers )).

L'Allemagne n'eut ni cités-Etats (Italie) ni Etat-nation (Angleterre, France) qui lui permettent de développer une marine digne de son importance. La seule volonté personnelle et étatique de Guillaume II de créer une marine de guerre sans tradition commerciale, ce que Mahan lui-même en 1913 crut un instant possible, impressionné par l'effort accompli, fut neutralisé en 1916 au Jutland et sombra en 1918 à Scapa Flow. Cet effort éphémère de Guillaume II ne correspondait à rien et il s'effondra à l'apparition de la flotte de Jellicoe. Fait sans précédent qui ne s'est plus renouvelé. On a beaucoup surestimé les cuirassés de Hitler, qui se firent tailler en pièces par la Royal Navy 15

LA PIERRE

ET LE VENT

et, de nos jours, l'Allemagne apporte à l'OTAN le concours d'une dizaine de destroyers - la seule chose qui importe étant ses vedettes lance-missiles, son aviation et ses sous-marins pour garder les détroits danois. Si l'on excepte les sous-marins, la marine militaire de la RFA ne dépasse pas la marine hollandaise, mais c'est parce que la Hollande, qui a gardé une tradition océanique, contrôle, pour sa taille, un immense trafic commercial. De nos jours, et depuis vingt-cinq ans, il semble que, comme Guillaume II, l'URSS veuille échapper au destin que lui ont légué la géographie et l'histoire. PourquOI pas? Dans ce domaine, il n'y a pas de fatalIsme géographique ni d'esprit des peuples. Il y a seulement des obstacles (géographiques) et des retards (historiques). Pour l'instant, les obstacles demeurent et le retard est immense par rapport aux marines de l'OTAN. Pourtant la Russie soviéti<Jue procède autrement mieux que l'Allemagne wilhelmienne. La manne marchande, ce vivier qu'elle non plus n'avait pas, elle l'a développée à grande échelle: cargos et pétroliers russes parcourent les mers, les chalutiers soviétiques ne servent pas seulement à 1'« espionnage» si l'on constate la manière dont ils pillent les fonds marins. Malgré cela, l'URSS qui manque de bases bien équipées, y compris pour son personnel, ne veut pas trop épuiser ses équipages et 60 % de ses marins de guerre sont à quai en permanence. La mutinerie d'un destroyer dans la Baltique il y a quelques années, même si c'est un symptôme isolé, avec les conséquences que peut avoir une mutinerie dans l'Armée Rouge, montre que son moral n'est pas parfait. Sur le plan stratégique, la marine russe, conçue au départ uniquement pour la course (ses quatre «porte-avions» actuels ne sont en fait que des « cuirassés porte-avions» comme en firent les Japonais aux abois), tend à s'imposer comme une vraie marine avec l'apparition de superbes croiseurs de bataille (style Kirov) et la construction en cours d'un véritable porte-avions géant comparable à ceux des USA. Si la puissance maritime découle en fait directement de l'économie et si, de nos jours, le système mondial est régi par une seule économiemonde occidentale (USA, Europe, Japon) dont la dissuasion américaine constitue les murailles, la Russie, elle, serait un Empire-monde, selon les catégories de Wallerstein, monstrueux accouplement de secteurs technologiques capitalistes et de formes de gestion despotiques; elle ne peut concurrencer les USA sur le plan de l'impérialisme financier et marchand même et surtout à l'intérieur des frontières de son Empire. C'est pourquoi son modèle est en crise. C'est pourquoi aussi elle risque d'être tentée de trouver une issue militaire à cette crise s'il intervenait une rupture dans l'équilibre classique - les gros bataillons terrestres aux Russes, la maîtrise des mers aux Américains

-

en

sa faveur. C'est donc non pas la puissance écrasante de l'Armée Rouge mais la supériorité relative de sa dissuasion et celle encore plus relative de 16

INTRODUCTION

la marine russe qui sont les facteurs bellogènes aujourd'hui. C'est le progrès technologique qui a renforcé le poids décisif des formes anCIennes de la fortification et de la marine. De Thucydide à l'amiral Mahan, on a tellement valorisé la puissance maritime qu'on en a négligé les modalités concrètes de son application. Tout notre effort a été, grâce à l'archéologie - sous-marine ou terrestre -, de comprendre concrètement comment se sont structurés les Etats de même que, pour les temps modernes, nous avons tenté de parler en termes technologiques concrets. On ne peut en effet disserter sur la puissance militaire en 1940 si l'on ne sait discerner le rôle d'un cuirassé de celui d'un porte-avions, comme on ne peut parler de nos jours de stratégie si l'on ne sait que très vaguement ce qui distingue un missile de croisière d'un S.S. 20. Sans nous arrêter pour l'instant aux données du Xxe siècle où les caractéristiques des engins les plus modernes nous sont à peu près connues par les revues spécialisées ou par les annuaires des flottes de combat (le Jane's, le Balincourt), mentionnons d'abord les immenses progrès récents de l'archéologie dans le domaine a.ntique. Comme le signale Gilles Deleuze: «Qn s'étonne de la bizarre indifférence que l'ethnologie manifeste encore à l'égard de l'archéologie.» Or l'archéologie récemment a fait des progrès encore plus fulgurants dans le domaine maritime que dans le domaine terrestre. En effet l'archéologie navale et sous-marine, de la découverte des batéaux romains du lac de Nemi en 1930 à celle du navire de guerre punique de Marsala en 1980, a connu une révolution. Les navires de Nemi, construits par Caligula pour des naumachies, étaient néanmoins typiques de la marine hellénistique. Ils prouvaient que les Anciens pouvaient construire des bateaux d'immense taille (plus grands que le Victory de Nelson) et d'une grande perfection de formes. Les fouilles sous la mer et à terre dans les ports antiques nous ont apporté d'autres réponses encore ces dernières années. Grâce aux cales de construction, nous avons une idée des dimensions des trirèmes au Pirée, des quinquérèmes à Carthage; ainsi pouvons-nous imaginer l'énormité des armements navals des Anciens (Rome et Carthage perdirent 700 «pentères» lors de la première guerre punique), la puissance de leurs arsenaux et de leurs ports, la modernité aussi de leur technique: les pièces du navire de Marsala étaient numérotées et il pouvait être assemblé en quelques heures

comme cela se fera à Venise au XVIe siècle. Splendeur de la marine
antique reconnue même par les profanes, on ne représente guère plus comme auparavant dans les livres d'art la Victoire de Samothrace sans son socle... De même que c'est probablement dans la Syracuse hellénistique que fut inventée la quinquérème (qui lui fut empruntée très vite par Carthage), de même on y construisit le premier château fort moderne qui n'a rien à envier aux plus belles constructions du Xve siècle, sinon que l'Eurylée était une forteresse dépourvue de toute fonction pala17

LA PIERRE ET LE VENT

tine. Les murailles de Rome (dites de Servius Tullius, en fait modernisées à la mode hellénistique entre les deux guerres puniques) ainsi que celles de Carthage, tout comme leurs flottes, dépassèrent bientôt

amplement celles de Syracuse. « La beauté et la logique» des fortifications sont maintenant reconnues par les historiens. Pour le Moyen Age, on a longtemps étudié la féodalité mais pas le château - pourtant qu'est-ce qui pouvait mieux la symboliser et la concrétiser? - alors que, depUis Michelet, on s'extasiait sur la cathédrale liée il est vrai, pour celui-ci, à la commune contre la seigneurie. Cette lacune depuis quelques années semble devoir être comblée dans la littérature comme dans la conservation du patrimoine. Mais qu'en est-il des forteresses classiques que récemment encore on trouvait « laides» - le château, lui, comme ruine était accepté esthétiquement - et qui, quand elles étaient débarrassées de l'occ;upation de l'armée, étaient vouées non à la restauration mais à l'abandon ou à la démolition. Citons NeufBrisach pour le premier cas et Lille pour le second, ces deux chefsd'œuvre de Vauban. De l'œuvre de Vauban elle-même, on ne connaissait souvent que la Dîme royale, on citait l'économiste, le politique, l'humaniste mais, de l'architecte militaire, on ne retenait souvent que les « trois systèmes» qui ne sont sûrement pas de lui, oubliant un peu vite qu'il avait façonné l'espace où nous vivons encore. De nos jours, le progrès scientifique et technique renforce le rôle de la puissance maritime comme celui de la «fortification» sous sa forme moderne de dissuasion. Nous avons voulu étudier, dans l'un et l'autre cas, le lien entre stratégie et technologie, cette technologie considérée souvent d'un point de vue trop abstrait par les théoriciens de la stratégie alors que, sans être décisive en dernière instance, elle est pourtant fondamentale.

Jt tims ici à rtmercitr M. It Marquis dt Rosanbo pour m'avoir ouvert les archives Vauban.

CHAPITRE

I

LA MARINE DES GALÈRES

Phéniciens et Grecs: birèmes et trirèmes
C'est probablement en Egypte que furent construits les premiers navires de guerre: ils préfigurent ce que sera la marine à rames des galères et sont dotés de trois éléments que l'on retrouvera jusqu'au XVIIIe siècle: l'éperon; la rame pour le combat; et la voile pour le trajet avec une longueur standard de 35 mètres: ce sont de« gros» bateaux. C'est d'ailleurs en Egypte qu'eurent lieu les premières grandes batailles navales; celle qui opposa Ramsès III aux Peuples de la Mer marquera pour longtemps la qualité essentielle d'une« puissance maritime»: être capable de mettre en ligne des dizaines et des dizaines de grands navires armés par des milliers d'hommes; la force par le nombre, déjà. Mais la splendide marine égyptienne fut éphémère. On peut expliquer sa disparition par une pénurie de bois de construction. De même l'abondance de ce matériau justifierait qu'elle ait été supplantée par la marine phénicienne. Mais n'est-ce pas d'un matérialisme un peu sommaire? Si des conditions objectives ont favorisé les Phéniciens (les fameux cèdres du Liban ainsi que les havres et les îles de la côte), n'est-ce pas surtout la création de la cité-Etat qui a permis la naissance de la première grande puissance maritime méditerranéenne? Cité-Etat dans laquelle les rois conservent la seule fonction religieuse abandonnant le pouvoir à l'oligarchie marchande; on ne retrouvera cette création originale dans l'histoire que bien plus tard en Grèce puis en Italie. Les Phéniciens établirent pour la première fois la différence fondamentale qui existe entre le navire de commerce et le navire de guerre (le vaisseau « rond» et le vaisseau « long », l'un à voiles, l'autre surtout à rames). Ils fixèrent aussi définitivement le type classique de 19

LA PIERRE

ET LE VENT

la galère de combat, inspiré des bateaux égyptiens qu'ils améliorèrent par un nouveau dessin de l'éperon, par la superposition des rangs de rames (birèmes au début) pour ne pas modifier la longueur, et par la création d'un pont de combat qui séparait les guerriers des rameurs. Les proportions de cette birème phénicienne changent peu de celles du navire de guerre égyptien. C'est bien d'un grand bateau qu'il s'agit, ce qui n'enlève rien d'ailleurs à la finesse de ses lignes. Dans Les Perses, Eschyle nous dit que« 200 croiseurs légers renforçaient l'armada» de Xerxès. Il s'agit des alliés phéniciens venus prêter leur concours. Le célèbre bas-relief du Louvre qui date de sept cents ans avant JésusChrist représente des birèmes phéniciennes (avec et sans éperon) et leur équipage de combat. La forme lourde et massive des vaisseaux, la hauteur de leur franc-bord ont fait penser qu'il s'agissait de très gros bâtiments. On en a longtemps déduit que les navires de guerre phéniciens étaient, à Salamine, plus hauts et plus lourds que les navires grecs: leur poids, leur taille expliqueraient le désastre perse. Or cette lourdeur présumée est due essentiellement à une illusion d'optique. La birème du bas-relief est vue de profil; la proportion aurait été tout autre si on avait représenté le navire de face ou d'arrière, et le malentendu aura.it ainsi été dissipé. Comparons les deux croquis ci-dessous - issus d'ouvrages maritimes relativement récents.
..

Interprétation de MACINTYRE et BATHE, Les Nat,jres de combat, Stock, 1971.

Explication exacte de Bjorn LANDSTROM, Bateaux, Ed. du Compas, Paris, 1963, rééd. critique et augmentée sous le titre Histoire du voilier, Albin Michel, 1978.

On doit à Bjorn Landstrom dans son livre aujourd'hui réédité, d'avoir rétabli la vérité sur ce point comme sur beaucoup d'autres. L'interprétation de Landstrom a été reprise par tous les grands musées modernes, notamment par celui de Lisbonne qui en a réalisé une maquette. Dès lors beaucoup de choses s'expliquent: le navire phénicien, même lorsqu'il porte un troisième rang de rames, n'a guère 20

LA MARINE

DES GALÈRES

changé de structure entre le VIe et le ve siècle, à Salamine; malgré son aspect «lourd », il n'est alors pas beaucoup plus gros que deux siècles auparavant. Or au vue siècle, lorsque se généralisaient les birèmes phéniciennes, Aminoclès construisait déjà à Corinthe la première' trirème. La trirème ira en se perfectionnant et gardera sensiblement les mêmes dimensions du Vile siècle avant Jésus-Christ au lue siècle de notre ère dans la Classis Britannica Romana, sous de tout autres cieux... C'est un vaisseau de 35 mètres de long et de 4 mètres de large avec, sur chaque bord, un «porte-nage» d'environ 50 centimètres, ce qui porte à 5 mètres sa largeur maximale; d'abord semi-ponté, il le deviendra totaleme.nt. La trirème classique comprend 170 rameurs et quelques dizaines de marins et d'hoplites; malgré la finesse de ses formes, ce bâtiment est plus gros encore que celui des Phéniciens. Il est donc possible qu'à Salamine se soient affrontés des navires de tonnages sensiblement égaux ou de peu de différence, en faveur des Grecs si elle existait, ceux-ci ayant élaboré la trirème quand les Phéniciens en étaient à la birème pour une partie de leur flotte! Ceci, joint à l'initiative des équipes de nageurs formées de citoyens, permit à Thémistocle d'écraser avec ses 380 galères les 1 200 navires «perses» (mais il faut bien compter que la moitié d'entre eux était réservée aux transports) grâce à une manœuvre stratégique de grande envergure. Cette supériorité technologique des Grecs sur les Phéniciens, affirmée avec éclat à Salamine, sera constante; il n'y aura plus, et pour longtemps, de batailles navales qu'entre Grecs, et la Méditerranée orientale sera pour eux une Mare Nostrum. Certains auteurs, comme Paul Adam I, ont voulu réduire la guerre maritime antique à la piraterie, à la guérilla, à des « coups» tactiques sans vision stratégique; d'ailleurs, ajoute-t-il non sans se contredire, les batailles navales étaient très peu fréquentes car très coûteuses en hommes et en moyens. C'est justement parce qu'elles étaient si coûteuses, pourrait-on lui rétorquer, qu'elles étaient décisives, donc rares. En fait, pour savoir s'il s'agit de guérilla, de piraterie ou de guerre, il nous faut d'abord connaître la taille et le tonnage d'un navire, tout en nous gardant des nombreux contresens, dus notamment à l'iconographie. Paul Adam nous livre deux fragments de vases grecs archaïques 2 représentant un «vaisseau long» qui n'a rien à voir avec la trirème

.

«

moderne », à savoir: «l'arrière

en col de cygne, l'avant armé d'un

éperon et la légèreté de l'allure générale» (souligné par nous); si, pour l'éperon et la poupe, les formes sont les mêmes dans toute l'Antiquité, le terme « légèreté» convient sans doute exclusivement aux dessins en question. Les conclusions de Bjorn Landstrom, qui les a étudiés minutieusement, vont dans le même sens: il s'agit sans doute des premières galères grecques monoxyles et monorèmes 3 et non des grandes trirèmes grecques de Salamine. 21

LA PIERRE ET LE VENT

Carthage et Rome:

la quinquérème

A l'infériorité phénicienne lors de la bataille de Salamine, d'autres Puniques, les Carthaginois, allaient trouver une réplique. Par rapport à la trirème, ce croiseur léger, la quinquérème est un véritable « cuirassé ». Cuirassée, elle l'est au sens propre étant caparaçonnée de boucliers et de plaques de bronze, ses tours de combat elles-mêmes sont blindées contre l'incendie et les balistes; quant à son artillerie, elle porte une ou deux catapultes que l'on peut mettre en mouvement sur son pont. Si le choc de l'éperon renforcé par le tir des balistes était le meilleur moyen de détruire l'enl)emi, les soldats de marine, malgré le nombre embarqué, restaient encore sous-employés chez les Puniques, à cause des rames qui représentaient un gros obstacle au débarquement d'une compagnie d'abordage. Il fallait se mettre bord à bord de l'ennemi, casser Tes rames de celui-ci à coups d'éperon puis, avec des grappins, se lancer à l'assaut en ordre dispersé, comme on le faisait encore au temps de Surcouf. Or les Puniques n'avaient pas l'audace des corsaires français, et les Romains, leurs ennemis, n'avaient pas comme eux le pied marin: ce fut justement ce qui amena ces derniers à mettre au point une invention géniale, le corbeau 4. Le corbeau était une longue plate-forme d'abordage sur pivot maniée au moyen d'un petit mât situé à la proue et mum de crocs d'acier. Pour aborder, on le manœuvrait comme un pont-levis qui s'abattait sur le navire ennemi et y enfonçait son « bec ». Il était assez large pour laisser passer deux légionnaires de front. L'ennemi une fois croché, les hommes formaient la tortue et, appuyés par le tir des balistes et des tours qui balayaient les ponts adverses, s'y jetaient d'un élan irrésistible comme pour un combat d'infanterie. Cette technique fut longtemps sans parade. Mais, en fait, les seules défaites navales de Rome furent dues au corbeau lui-même: cet appareil pesant, situé à l'avant du vaisseau, était un facteur de déséquilibre; ~u'il soit placé trop près de la proue, que la mer fût mauvaise et la stabihté du vaisseau en était compromise. C'est ainsi que Rome manqua de perdre la première guerre punique quand une de ses armées de mer, qUi comptait 160 quinquérèmes, cingla directement de la Sicile vers l'Afrique portant à son bord les troupes de choc aux contingents habituels soit près de 20 000 hommes, à la fois troupes de mer et de débarquement, les meilleures de l'armée. L'escadre fut saisie par une tempête et disparut corps et biens. Qu'on imagine le désastre pour Rome, non seulement la perte d'au moins quatre légions d'élite, des énormes affrètements de l'expédition mais aussi des masses d'hommes que représentait la « nage»: près de cent mille rameurs! Comme Rome - ainsi que toutes les grandes marines à rames et contrairement aux clichés répandus - employait comme rameurs des prolétaires ou des affran22

LA MARINE DES GALÈRES

chis (qui au bout de vingt-six ans devenaient citoyens) et non pas des esclaves, la perte en hommes fut plus sensible qu'elle ne le sera pour la bataille de Cannes, et la République manqua ne pas s'en relever. C'est pourquoi les expéditions devinrent prudentes, on navigua de jour et sans trop quitter de vue les côtes, pour éviter de tels désastres. Carthage, de son côté, fuyait les batailles pour ne pas avoir à souffrir du corbeau puis des cohortes qui se lançaient sur lui. De part et d'autre, on se mit à redouter les engagements navals; ce qui explique que la bataille des îles Egates n'eut lieu que vingt ans après celle de Myles. L'engagement fut d'ailleurs décisif. Il mit fin comme l'on sait à la première guerre punique - qui avait été essentiellement maritime. Certains auteurs ont déclaré que la guerre dramatique entre Carthage et Rome, la deuxième guerre punique, ne fut en rien maritime. Rien n'est plus faux. Si l'on se contente de dire que les campagnes d'Hannibal en Italie et les cam~agnes de Scipion en Espagne furent des campagnes terrestres, l'on n a pas dit grand-chose, mais on a oublié le reste qUi peut être l'essentiel. A savoir l'armement par Rome, dès la reprise des hostilités, d'une flotte gigantesque de 200vaisseaux qu'elle réussit à maintenir en activité durant toute la guerre. C'est cette flotte qui prit Syracuse et qui, dans les années 215, interdit au roi de Macédoine - qui ne possédait pas de quinquérèmes - d'intervenir en Italie du Sud aux côtés d'Hannibal, alors confiné à Capoue - ce qui eût changé le cours de la guerre; c'est aussi cette flotte qui transporta Scipion en Afrique. Quant à la flotte carthaginoise, elle s'était reconstituée elle aussi, mais elle se manifesta peu, se souvenant trop des leçons de la précédente guerre. Si elle rata sa chance en ne transportant pas l'armée d'Hasdrubal d'Espagne en Italie, ce qui lui eût peut-être évité de venir se faire écraser au Métaure, elle accomplit par contre une action d'exploit en évacuant de Carthagène la dernière bonne armée punique d'Espagne pour la transporter en Ligurie. Cette armée, passée de Ligurie en Cisalpine et alliée aux Celtes, donna du fil à retordre aux Romains. Quant à Hannibal avec ce qui restait de ses armées, il fut rapatrié de Calabre en Afrique tout bonnement avec des navires de commerce profitant d'un bon vent. L'imposante armada romaine n'alla pas se risquer à croiser au large pour les intercepter au risque d'une tempête, Scipion préférant les attendre de Pied Jerme à Zama. On voit que dans cette guerre, si les flottes s'évitent, le rôle dissuasif de celle des Romains fut décisif pour rompre le pacte Carthage-Macédoine. De toute façon, Cartha~e n'était pas détruite tant qu'Il lui restait la mer, et la mer qui lUi restait était, au-delà des colonnes d'Hercule, inaccessible à jamais aux Romains. On sait que le premier ultimatum romain, en 149 avant Jésus-Christ, exigeait la livraison de toutes les armes des Carthaginois et la destruction de leur flotte de guerre. Naïvement les Carthaginois s'exécutèrent. Puis vint alors le second ultimatum les sommant de se retirer à 25 kilomètres

23

LA PIERRE

ET LE VENT

dans les terres pour y fonder une autre cité; pour Carthage c'était la mort et elle préféra mourir au combat. Alors commença le siè~e de trois ans mené par Scipion Emilien puisqu'il ne restait plus aux PUnIques d'autre territoire que la ville. C'est au cours de ce siège que l'on vit la valeur des fortifications carthaginoises - dont la guerre des mercenaires avait déjà donné un avant-goût - tant des murailles de la ville que de celles des ports et de fa citadelle. Mais avant que les troupes de Scipion, après trois ans d'inaction, n'emportent le mur du côté de l'isthme, les Carthaginois tentèrent un ultime effort et cet effort ils le tentèrent sur mer, sur leur élément. Malgré le siège - donc le blocus - et le manque de matériaux, les Carthaginois avaient trouvé le moyen de construire dans leurs arsenaux 120 quinquérèmes. L'issue du port étant bloquée par les forces romaines, ils avaient creusé clandestinement un canal ou plutôt une ouverture dans le mur de mer et, en une nuit, avaient fait sortir et mis en ordre de bataille toute leur flotte sans être vus, ce qui n'était pas simple, les 120 vaisseaux ayant dû sortir lo~iquement un à un et en silence pour venir se ranger en ordre de bataille. Mais écoutons Florus parler de la fin de Carthage... « C'est lorsqu'elles sont blessées à mort que les bêtes font leurs morsures les plus venimeuses. (...) Les Romains avaient refoulé l'ennemi dans la citadelle (Byrsa), ils bloquaient l'entrée du port. Les Carthaginois creusèrent ailleurs un autre débouché sur la mer - et cela, non dans l'espoir de s'échapper, mais pour attaquer l'adversaire par surprise -, et leur flotte surgit soudain miraculeusement. » Et Carthage fut vaincue dans cette ultime bataille navale, encore une fois l'infanterie romaine l'avait emporté à l'abordage. Il ne restait plus à Hasdrubal qu'à se rendre. Rome était maîtresse à la fin de toute la Méditerranée occidentale et de toute la Méditerranée orientale par sa marine. La même année vit Carthage rasée à l'ouest, et Corinthe rasée à l'est, pour être devenue la métropole maritime de la Grèce. Les Etats helléniques n'avaient qu'à se soumettre devant ces escadres qui balayaient les mers et d'où jaillissaient les légions bien avant qu'elles ne soient acheminées par les voies romaines. C'est ainsi que tout l'Orient fut conquis et « pacifié ».

Rome contre les Pirates
La marine romaine et les marines alliées (Pergame, Rhodes), avaient été démobilisées. Dans tout le bassin méditerranéen, il ne restait sans doute plus une seule quinquérème en activité quand, véritable fléau, se mirent à pulluler les pirates. A vrai dire la piraterie avait toujours existé en Méditerranée orientale, c'était même un métier des plus honorables pour les Grecs, mieux considéré que celui de marchand; 24