La police de proximité

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L'année 1997 a été marquée en France par l'apparition d'une police de proximité. Présentée initialement comme une solution aux problèmes d'insécurité et de délinquance, cette stratégie a connu, par la suite, le discrédit puis un regain d'intérêt. Au-delà des péripéties et des polémiques, une comparaison entre l'expérience française et les expériences américaines de "police communautaire" permet de montrer comment réalités et mythes s'entrecroisent, dans une approche dont l'ambiguïté reflète celle des problèmes qu'elle tente de résoudre.
Publié le : mardi 1 décembre 2009
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EAN13 : 9782296241244
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INTRODUCTION

La proximité semble être devenue le nouveau sésame de l’action publique. Parée de toutes les vertus, elle est présentée comme la solution aux maux de notre époque, qu’ils soient sociaux ou politiques, son inscription dans l’immédiateté, le local et la réalité en faisant un parangon de modernité1. La sécurité n’a pas échappé à cet élan. L’année 1995 a ainsi vu l’apparition d’une police relevant de cette appellation2. Réponse aux problèmes d’insécurité et de délinquance, cette police de proximité devait remédier à l’inadéquation étatique et résorber les récriminations citoyennes en la matière. L’euphorie à ce propos aura, toutefois, été de courte durée. Quelques années et un changement de majorité gouvernementale plus tard, la proximité est tombée en désuétude. Doctrine considérée comme peu probante, tout du moins dans les discours officiels, son application a été alors corrigée et restreinte. Assez étonnamment, les violences urbaines de 2005, l’image d’une France « ravagée par la guerre civile », vont redonner quelque crédit à cette stratégie. Phénix renaissant de ces cendres, la proximité policière semble faire de nouveau des émules. Ce retour en grâce est assez surprenant et incite à s’interroger sur la nature de cette police réclamée à grands cris. Le succès du discours sur la proximité est, en effet, à la mesure de l’indétermination de cette notion. La proximité peut,

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R. LEFEBVRE. Rapprocher l’élu et le citoyen. La « proximité » dans le débat sur la limitation du cumul des mandats (1998-2000). Mots, Les langages du politique, mars 2005, n° 77, p. 41. 2 Engagée dans un premier temps à Paris, cette réforme a été expérimentée dans cinq circonscriptions pilotes à partir de mai 1999 : Nîmes, Châteauroux, les Ulis, Garges et Beauvais. Toulouse a également fait partie des sites d’expérimentation. Elle a été, par la suite officiellement généralisée, à l’ensemble du territoire français.

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en effet, être géographique, physique, humaine, sociale. D’une certaine manière, elle ne se définit réellement que dans l’analyse de son antonyme, c’est-à-dire « la construction sociale de la distance1 ». S’attarder sur l’application de cette idée au sein de l’institution policière peut sembler de prime abord, étonnant, la police étant, en règle générale, considérée comme un simple instrument de l’action publique, comme un objet d’étude peu intéressant. Pourtant, contrairement à ce que cette première assertion pourrait laisser croire, son analyse offre de nombreuses grilles de lecture de la structure publique, des stratégies d’acteurs en la matière. Pour comprendre ce paradoxe, il semble nécessaire de s’attarder sur les a priori à son origine et de déconstruire certaines images communément associées à cette organisation. Le rapport entre policier et population dans la société française est assez atypique, oscillant entre demande et hostilité latente. La compréhension de cette étrange relation doit faire appel à l’histoire. Descendantes de la police du prince, les actuelles organisations policières semblent marquées par le sceau du passé2, par l’histoire de la répression des mouvements contestataires. Indirectement, elles représentent aussi le système politique qu’elles sont censées servir. Perçues comme des émanations de l’Etat, elles tendent à focaliser l’animosité et les récriminations citoyennes en la matière3. Ces éléments sont amplifiés par l’oxymoron, résultant de la présence d’une institution à vocation coercitive dans des démocraties. Autrement dit, la police est intrinsèquement une anomalie dans une société libre, du fait de l’autorité qui lui est concédée et de la violence dont elle peut user. Toutefois, ce paradoxe est loin d’être uniquement un illogisme ou un mal nécessaire. Il est également une condition sine qua non dans l’apparition et la pérennisation de toute structure de ce type. La monopolisation

R. LEFEBVRE. Quand légitimité rime avec proximité. Mouvements, mars – avril 2004, n° 32, p. 136. 2 Pour une analyse de l’histoire policière, cf. M. FOUCAULT. Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France. 1977 – 1978 (leçon du 29 mars et du 5 avril). Seuil (Hautes Etudes Gallimard). p. 319-367. G. CARROT. Histoire de la police française. Tallandier. passim. 3 J.L. LOUBET DEL BAYLE. La police, approche socio-politique. Montchrestien Politique. p. 65.

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de la violence, l’« humanisation progressive des manifestations pulsionnelles1 » qu’elle suscite, sont, en effet, des éléments essentiels dans la structuration étatique, ce qui explique que, pour Raymond Aron, l’apparition de l’organisation policière soit une conquête de la civilisation politique2. Par extension, la police doit être définie en fonction de sa capacité à recourir à la force et non par rapport à l’utilisation de cette dernière, l’activité policière étant une réponse à une action non conforme3. L’activité policière est donc une réaction à la déviance4. Elle participe aux mécanismes du contrôle social, ces derniers se construisant à travers l’apprentissage de la normalité et les endiguements de la non-conformité5. « Toute organisation, quelle que soit sa structure, qu’elles que soient ses objectifs et son importance [requiert] de ses membres un montant variable mais toujours important de conformité6 ». Plus précisément, cette régulation correspond au « processus destiné à assurer la conformité des conduites aux normes établies dans une collectivité donnée, pour sauvegarder entre les membres de cette collectivité, le dénominateur commun nécessaire à sa cohésion et son fonctionnement7 ». Divers niveaux peuvent être dégagés dans ce processus. Le contrôle positif correspond à une allocation de récompenses, et le négatif est basé sur un système de punitions. Il peut être interne et relever d’un « mécanisme d’autocontrôle individuel ». En cas de transgression, et sous réserve que cette dernière ne soit pas découverte, son intervention n’aura pour conséquence qu’un jugement moral de l’individu sur lui-même. A contrario, le contrôle social externe

N. ELIAS. La civilisation des mœurs. Agora Pocket. p. 295. R. ARON. Démocratie et totalitarisme. Folio (essais). p. 62. 3 C’est-à-dire : « quelque chose qui ne devrait pas être en train de se produire et à propos de quoi il vaudrait mieux faire quelque chose maintenant » (In E. BITTNER. Aspect of police work. Northeastern University Press. p. 255-318). Cette action n’a toutefois de sens que replacée dans son contexte, celui de la régulation sociale. In J.L. LOUBET DEL BAYLE. Police et politique, une approche sociologique. L’Harmattan. p. 23. 4 L.H.C. HULSMAN, J.M. RICO, S. RIZKALLA. Fonctions et taches policières. In D. SZABO (dir.). Police, culture et société. PUM. p. 38. 5 N. CARRIER. La dépression problématique du concept de contrôle social. Déviance et Société, 2006, vol. 30, n° 1, p. 3. 6 M. CROZIER. Le phénomène bureaucratique. Points (Essais). p. 224. 7 G. ROCHER cité par J.L. LOUBET DEL BAYLE. Vers une monopolisation du contrôle social. Les Cahiers de la sécurité intérieure, 2001, n° 44, p. 209.
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s’exerce à travers une pression sociale. Il peut être immédiat, cela est notamment le cas de la surveillance exercée par le groupe de pairs ou par le groupe d’appartenance. À titre d’illustration, le fait d’avoir un enfant hors mariage a pendant longtemps suscité l’opprobre public, légitimant ainsi un ensemble de mesures censées soit empêcher ce déshonneur, soit atténuer la honte associée, comme l’exil de la « fille-mère » chez une parentèle éloignée ou le rejet de cette dernière. Ce contrôle peut également être institutionnalisé, la police en étant un exemple. Ces trois strates interagissent selon des équilibres fluctuants, au gré des particularités des systèmes hôtes. Toutefois, il est communément admis que la construction étatique a contribué à l’altération du contrôle communautaire immédiat. L’individu y a gagné une certaine liberté, la pression directe du groupe devenant de facto moins contraignante, et il a été demandé à l’institution policière de compenser la diminution de ces mécanismes de régulation informelle. En d’autres termes, et aussi paradoxal que cela puisse sembler, le développement de la police, dans les régimes démocratiques, peut être lié à l’émancipation individuelle, Jean Louis Loubet del Bayle le qualifiant même de facteur de liberté1. La morphologie policière est donc à la fois inhérente à, et révélatrice de la structure du système politique dans lequel elle a vu le jour. À ce titre, elle apparaît au carrefour entre policy et politics2. Son étude offre ainsi un excellent point de vue pour appréhender la teneur de l’organisation sociale, les attentes et les conditions nécessaires à la pérennité de celle-ci. Dans cette perspective, comment interpréter l’insertion de la proximité au sein de l’institution policière ? Quels maux était censée traiter cette pratique ? Cette stratégie était-elle plus qu’une simple doctrine d’emploi pour cette institution ? Le caractère exponentiel des demandes adressées au corps policier offre un point de départ intéressant à ces interrogations. À un premier niveau d’analyse, il peut être fait l’hypothèse que l’importance de ces récriminations résulte d’une modification

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J.L. LOUBET DEL BAYLE. Paradoxes de la réponse policière. Revue internationale de criminologie et de police technique et scientifique, 2004, n° 3, p. 284. 2 R. ARON. Démocratie et totalitarisme. op. cit. p. 23-26.

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des mécanismes de régulation sociale. L’époque actuelle semble, en effet, caractérisée par la prégnance de l’individualisme, responsable pour beaucoup de la dégradation des relations interpersonnelles. Cette idée se décline à deux niveaux. Dans une société d’individus, le contrôle exercé par le groupe de pairs tend à être caractérisé par une certaine vacuité, il est donc logique que la gestion de certains pans de la régulation sociale soit déferrée à une instance extérieure. À ce premier point, s’ajoute, pour certains, le délitement des mécanismes d’autocontrôle individuels. Dans l’idéal, le contrôle social interne assure une grande partie de la normalisation des comportements, il permet à l’acteur de qualifier ses actions et de se positionner par rapport au système normatif régulant l’organisation sociale dans laquelle il évolue. Or, dans une société d’individus, ce référent à « vocation collective » semble détrôné par les aspirations individuelles. Cette perspective s’inscrit dans plusieurs champs de recherche, l’individualisme, les valeurs, la relation entre individus et société, qui, à eux seuls, peuvent faire l’objet de nombreuses thèses1. Utilisées comme des outils analytiques, et non comme objet central d’étude, ces notions seront donc définies au cours des développements et leur utilisation parfois restreinte. Par exemple, l’individualisme ne sera abordé qu’à travers ses conséquences sur les modes de régulation collective. Une première hypothèse va être de

Par exemple, plusieurs acceptions peuvent être associées à la notion d’individualisme. La première est l’attitude individualiste, c’est-à-dire « la valeur absolue qu’on attribue à l’individu dans sa singularité, et par le degré d’indépendance qui lui est accordé par rapport au groupe auquel il appartient et aux institutions dont il relève ». La seconde est la valorisation de la vie privée (famille, intérêts patrimoniaux, etc.). Enfin la troisième renvoie à l’intensité du rapport à soi, « c’est-à-dire aux formes dans lesquelles on est appelé à se prendre soi-même pour objet de connaissance et domaine d’action afin de se transformer, de se corriger, de se purifier de faire son salut ». Dans un cadre sociologique, elle sous-entend que « l’autonomie consentie aux individus par les lois, les mœurs et les contraintes sociales est très large » (In R. BOUDON. Individualisme et holisme dans les sciences sociales In P. BIRNBAUM, J. LECA (dir.). S u r l’individualisme. Presses de la fondation nationale des sciences politiques (Références). p. 45-46). Elle peut donc qualifier « tour à tour une évolution morale (le triomphe de la logique marchande et du repli sur soi), un fait sociologique (l’effritement des corps intermédiaires, la fragilisation des liens communautaires et la tendance à l’atomisation sociale) et un principe philosophique : la valorisation de l’autonomie et de l’authenticité » (In J.P. FITOUSSI, P. ROSANVALLON. Le nouvel âge des inégalités. Seuil (Points). p. 32).

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considérer cette montée en puissance du sujet comme responsable de l’accroissement des demandes à l’égard de l’institution policière et de la place qui lui est désormais conférée au sein de la régulation sociale. Dans un second temps, l’incidence de ce facteur sur la délinquance sera envisagée à travers deux représentations qui lui sont communément associées : la crise des instances socialisatrices et la déstructuration concomitante du social. Une alternative à cette perspective est d’envisager que ces attentes dépassent le cadre de l’habilitation conférée à l’institution policière et qu’elles ne peuvent donc être satisfaites. Le cas échéant, le caractère extensif de la notion de sécurité doit être questionné. La thématique sécuritaire semble, en effet, avoir envahi tous les pans du social au cours des dernières années. Elle véhicule l’image d’un pays insécure, d’une « société assiégée par des hordes barbares ». Mais cette image ne relève-t-elle pas du même substrat que le croquemitaine enfantin ou est-elle fondée ? La diversité d’usage de cette notion n’a-t-elle pas conduit à un évidement de son sens ? Envisager l’activité policière à travers les demandes et injonctions qui lui sont adressées ouvre donc de nombreuses perspectives de recherche, toutefois elle tend à exclure ou à minorer l’aspect normatif attaché à cette fonction. La police est, en effet, à la fois un vecteur de transmission et de réaffirmation de la norme. Cette dernière « se définit non (…) comme une loi naturelle, mais par le rôle d’exigence et de coercition qu’elle est capable d’exercer par rapport aux domaines auxquels elle s’applique. La Norma est porteuse, par conséquent d’une prétention de pouvoir. La norme, ce n’est pas simplement, ce n’est même pas un principe d’intelligibilité, c’est un élément à partir duquel un certain exercice du pouvoir se trouve fondé et légitimé1 ». L’institution policière, en tant qu’émanation de l’Etat, participe à ces mécanismes de production et de reproduction des structures constitutives du social2. À ce titre, l’éventuelle fonction idéologique de cette

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M. FOUCAULT. Les anormaux, cours au Collège de France, 1974 – 1975, cours du 15/01/1975. Gallimard (Hautes Etudes). p. 46. 2 J. LAGROYE. La légitimation. In M. GRAWITZ, J.LECA. Traité de science politique. PUF. Tome 1. p. 422.

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proximité policière semble devoir être précisée. Avant d’aborder, les implications de ce point, il semble nécessaire de préciser ce que recouvre cette notion dans notre propos. Comme le note Raymond Aron, l’idéologie « mêle toujours, avec plus ou moins de bonheur, des propositions de fait et des jugements de valeur. Elle exprime une perspective sur le monde et une volonté tournée vers l’avenir. Elle ne tombe pas directement sous l’alternative du vrai et du faux, elle n’appartient pas non plus à l’ordre du goût et des couleurs. La philosophie derrière et la hiérarchie des préférences appellent le dialogue plutôt que la preuve ou la réfutation1 ». Artefact donc perfectible, elle reflète les contradictions et éventuelles incohérences qui traversent les organisations humaines et n’est pas forcément représentative de la réalité sociale2. Elle représente les aspirations sociales et sociétales, et participe d’une certaine façon à la régulation, du fait de son importance dans la construction d’un projet collectif3. « L’idéologie, de même que naguère la foi transcendante, détermine cela qui, par-dessus tout, importe ; elle justifie l’autorité et promet non à l’individu mais aux êtres collectifs, une juste rétribution dans l’au-delà historique, c’est-à-dire dans l’avenir4 ». Cette légitimation de l’action présente, en fonction d’un futur donné pour désirable, borne l’activité humaine en désignant le licite et l’illicite, en mettant en évidence les éléments susceptibles d’empêcher l’aboutissement de ce souhait social. Elle permet ainsi à l’acteur de se positionner à la fois dans un système d’action et par rapport à l’autre. Ainsi, elle devient un double vecteur de légitimation : elle accrédite l’action du groupe lorsqu’il arrive à donner sens à l’activité collective, mais elle est également un moyen d’asseoir l’autorité de cette instance5. Dans cette perspective, l’éventuelle fonction idéologique de l’institution policière semble devoir être précisée. Dans quelle

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R. ARON. L’opium des intellectuels. Calmann – Lévy (Liberté de l’Esprit). p. 324. Pour R. Boudon, elles doivent d’ailleurs être appréhendées comme une « doctrine reposant sur une argumentation scientifique et dotée d’une crédibilité excessive ou non fondée ». In R. BOUDON. L’idéologie ou l’origine des idées reçues. Seuil. p. 52. 3 P. ANSART. Idéologies, conflits et pouvoir. PUF (Sociologie d’aujourd’hui). p. 13-14. 4 R. ARON. L’opium des intellectuels. op. cit. p. 293. 5 P. RICŒUR. L’idéologie et l’utopie. Seuil (La couleur des idées). p. 34.

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mesure, cette proximité policière a-t-elle participé à la construction d’un sens commun et le cas échéant, quelle était la teneur de ce dernier ? La doctrine, entérinée en 1997, semble, en effet, marquer une rupture, tant par rapport à une certaine conception de la régulation, que dans la vision du monde et la place des acteurs sous-jacentes. Désormais affaire de tous, la sécurité doit être partagée entre population et policiers. En normalisant, par ailleurs, une acception particulière de l’insécurité, schématiquement l’ensemble des phénomènes susceptibles de troubler la tranquillité publique, elle semble justifier une certaine représentation à la fois policière et sociétale axée sur la proximité - géographique, sociale, institutionnelle - et sur l’adaptabilité à la demande, aux mutations sociétales. Dans une première perspective, il pourrait être envisagé que cette dynamique soit une conséquence de l’individualisme. Cette stratégie policière serait une tentative pour restaurer le pacte social, pour réactiver « un ordre justifiable entre les personnes1 ». Toutefois, elle peut également être envisagée comme un vecteur d’imposition ou d’occultation2. Dans cette optique, elle favoriserait insidieusement l’exercice d’une violence symbolique. Ces politiques de sécurité sont, en effet, caractéristiques des aspirations du groupe social qui les a édictées, et sont donc consubstantielles des attentes et valeurs de ce dernier. À ce titre, elles sont révélatrices du modèle de société préconisé par ledit groupe. L’universalité de la notion de communauté, visée par ces politiques de sécurité, se pose donc. Peut-on passer outre le débat en arguant que ce concept n’est qu’un vocable générique, un concept « fourre tout » permettant d’éviter l’écueil d’une définition ou ne faut-il pas s’interroger sur la teneur réelle de ce terme, sur les synergies éventuelles pouvant exister entre une certaine conception de la communauté et les politiques mises en place ? Afin d’étayer ou non, ces hypothèses, il semble nécessaire d’envisager cette question à travers d’autres angles d’analyse, afin de déterminer la pertinence d’éventuels facteurs afférents.

L. BOLTANSKI, L. THÉVENOT. De la justification – Les économies de la grandeur. Gallimard (Essais). p. 27-28. 2 P. ANSART. Idéologies, conflits et pouvoir. op. cit. p. 233.

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De manière pragmatique, on peut, en effet, considérer que les récriminations citoyennes résultent de l’inadéquation des réponses apportées en matière de sécurité. La proximité, entendue cette fois en tant qu’élément d’une politique publique, serait donc un moyen de remédier à cette situation. Deux cas de figure se présentent. La sûreté n’a pas été assurée par l’appareil policier car les injonctions et les lois émises par le système politique ne permettaient pas réellement de résoudre le problème de l’insécurité. Cette inadéquation a pu également résulter d’une non-application policière des directives qui lui étaient adressées. Cette perspective invite à s’interroger sur les conditions d’émergence et de mise en œuvre de cette doctrine. À un premier niveau d’analyse, on peut envisager les policiers comme de simples exécutants, sans pouvoir, les difficultés résultant de problèmes de coordination, de contrôle et d’élaboration. Dans cette optique, l’analyse des politiques publiques de sécurité antérieures et des modalités de suivis et d’évaluations peut offrir des perspectives d’étude intéressantes. Toutefois la vision obtenue à travers cette perspective top down1 tend à être trop linéaire et à surévaluer la fonction décisionnelle des politiques, elle ne sera donc pas le fil d’Ariane de l’étude. Une analyse bottom-up semble s’avérer plus adéquate, du fait de l’apparente autonomie des acteurs en charge de l’application2. À ce titre, le pouvoir des policiers doit être évalué. Dans quelle mesure, la police est-elle un facteur de résistances à l’implantation des politiques publiques de sécurité et le cas échéant cette configuration a-t-elle été un frein à l’implantation de la doctrine de proximité ? Le champ d’investigation est conséquent et l’analyse doit prendre en compte un ensemble de facteurs : le diagnostic du problème, le public concerné, les acteurs, les valeurs et objectifs affichés, les moyens alloués, les sens explicites et implicites, les normes d’action publique, les instruments et les images ou
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J.C. THOENIG. L’analyse des politiques publiques. In M. GRAWITZ, J.LECA. Traité de science politique. Tome 4. op. cit. p. 28. J. FONTAINE, P. HASSENTEUFFEL. Quelle sociologie du changement dans l’action publique ? Retour au terrain et « refroidissement » théorique. In J. FONTAINE, P. HASSENTEUFFEL (dir.). To change or not to change ? Les changements de l’action publique à l’épreuve du terrain. Res Publica. p. 14.

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modèles1. À cette première difficulté s’ajoute celle résultant de la nécessaire élaboration d’un cadre analytique allant du local, à l’international, voire au transnational. Cette police de proximité semble, en effet, présenter des similitudes avec certaines expérimentations américaines, désignées sous l’appellation de community policing2. Cette stratégie policière est antérieure à la démarche française. Elle est communément considérée comme une des premières matérialisation de cette volonté de proximité en terme de sécurité, et l’utilisation de certaines pratiques expérimentées aux Etats-Unis dans ce cadre a servi de vecteur de légitimation lors de l’implantation en France. Mais, ces deux organisations peuvent-elles être réellement mises en parallèle ? La police de proximité française s’inscrit-elle dans un processus de filiation par rapport à l’approche communautaire américaine, ou découle-t-elle d’une dynamique d’affiliation ? Comment interpréter l’implantation de certaines techniques américaines au sein de l’hexagone ? De prime abord, une approche en termes de comparaison pourrait sembler pertinente pour répondre à ces interrogations, ces politiques étant identiques par leur objet. Comme l’a souligné Durkheim, « nous n’avons qu’un moyen de démontrer qu’un phénomène est cause de l’autre, c’est de comparer les cas où ils sont simultanément présents ou absents et de chercher si les variations qu’ils présentent dans ces différentes combinaisons de circonstance témoignent que l’un dépend de l’autre3 ». Toutefois, une analyse comparative, stricto sensu, s’avère délicate, la France et les Etats-unis présentant d’importantes dissemblances : différences d’échelles, de structures, etc. Une clé d’interprétation peut être de considérer ce phénomène sous l’angle des interdépendances. Les modèles
B. PALIER, Y. SUREL. Les « trois I » et l’analyse de l’Etat en action. Revue française de science politique, 2005, vol. 55, n° 1, p. 16. 2 Littéralement, cette expression correspond à l’agrégation de deux concepts : le maintien de l’ordre et la communauté, élément qui a conduit certains chercheurs à la traduire comme police communautaire, police de la communauté. Toutefois, elle peut être également traduite par le terme d’îlotage. Cette dernière notion allant être utilisée par la suite pour qualifier une autre pratique policière française, les premières expressions seront utilisées pour désigner les expériences américaines et précisées au cours du développement. 3 E. DURKHEIM. Les règles de la méthode sociologique. Flammarion (Champs). p. 217.
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de jeux développés par Elias offrent une alternative intéressante à cet égard. Ils représentent « des expérimentations mentales simplificatrices, à l’aide desquels il est possible de révéler le caractère du processus inhérent aux relations d’interdépendance humaines. Ils montrent en même temps comment se transforme le tissu humain, lorsque l’équilibre des forces se modifie1 ». Le postulat de sa théorie est que les jeux, quels qu’en soient leurs formes, produisent des fluctuations du fait de la confrontation des forces des joueurs. Or, « l’équilibre des forces plus ou moins fluctuant est un élément inhérent à toutes les relations humaines2 ». Son analyse offre ainsi une grille de lecture à la plupart des relations. Prenons l’exemple de deux joueurs d’échecs. Dans le premier cas de figure, un des protagonistes a une supériorité technique sur son adversaire. Il peut donc contraindre ce dernier à jouer certains coups en limitant les autres possibilités, il dispose donc d’un pouvoir sur ce dernier. Toutefois, cette emprise est pondérée, car son jeu est également la conséquence des actions du joueur peu qualifié. En d’autres termes, « chaque joueur dépend de la mobilité réciproque du processus du jeu, pour l’élaboration d’une stratégie globale et de chacun de ses coups. Le jeu prend maintenant le caractère d’un processus social, il ne s’agit plus de réaliser un plan individuel (…), de l’interpénétration des coups joués par deux individus résulte un processus de jeu qu’aucun des deux joueurs n’avait prévu3 ». Envisager l’apparition de ces politiques policières comme le résultat d’un jeu à plusieurs étages et à plusieurs joueurs permet de mettre en relation ces deux ensembles et d’éviter l’écueil d’une étude statique et, in fine, tronquée. Analysés en termes de dynamique, en tant que conséquence de la confrontation entre des forces différentes, la mise en parallèle de ces deux ensembles devient possible. Plusieurs précisions s’imposent néanmoins concernant cette perspective, tant par rapport au postulat de cette démarche, que concernant son application à cette problématique. Dans la perspective éliasienne, la notion de

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N. ELIAS. Qu’est-ce que la sociologie ? Editions de l’aube (Monde en cours). p. 93. Ibidem. p. 85. 3 Ibidem. p. 95.
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force ne concerne que les faits objectifs, et non les jugements de valeurs qui peuvent y être associés. Elle n’est qu’un moyen de mettre en relief l’équilibre plus ou moins fluctuant qu’elle contribue à créer au sein d’une ensemble. Au même titre, l’action de l’acteur n’est pas forcément stratégique ou rationnelle1, la démarche pouvant, par exemple, avoir uniquement pour finalité de rester dans le jeu. Il reste à préciser la nature et la qualité des joueurs de notre modèle explicatif. Dans les approches, qu’elles soient qualifiées de proximité ou de communautaire, trois grands « types » de protagonistes peuvent être repérés : le politique, la police et la population. Les deux premiers représentent des groupements institutionnalisés, le dernier non. Les appellations sont génériques et renvoient à des réalités multiformes. Pour les appréhender correctement il semble nécessaire d’envisager chacun de ces ensembles en termes de configurations2, démarche qui permet de penser le monde social, et par extension, les entités ainsi constituées, en fonction des relations et dépendances sous-jacentes. « Ce qu’il faut entendre par configuration, c’est la figure globale toujours changeante que forment les joueurs ; elle inclut non seulement leur intellect, mais toute leur personne, les actions et les relations réciproques3 ». Deux niveaux d’analyse se dégagent donc. Le premier correspond à la « typologie » énoncée, chacun de ces éléments pouvant être envisagé comme une configuration particulière, la seconde fait référence à la configuration, qui pourrait être qualifiée de globale, qui naît de la confrontation des configurations propres à chacun de ces champs4. Les hypothèses et le cadre théorique ayant été énoncés, la question de leur pertinence, de leur évaluation s’est imposée. Cet élément a soulevé une difficulté analytique. En effet, comme le souligne Raymond Boudon à travers « le trilemme de Münchhausen5 », toute théorie s’appuie sur des principes ou
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E. FRIEDBERG. Le pouvoir et la règle. Dynamiques de l’action organisée. Points (Essais). p. 63. 2 N. ELIAS. Qu’est-ce que la sociologie ? op. cit. p. 154-161. 3 Ibidem. p. 157. 4 P. BOURDIEU. Propos sur le champ politique. Presses Universitaires de Lyon. p. 41. 5 La légende raconte que le baron de Münchhausen chercha à s’arracher de l’étang où il était tombé en se tirant par les cheveux. In R. BOUDON. Le sens des valeurs. PUF (Quadrige). p. 20.

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propositions premières, notions dont l’analyse est problématique à maints égards. Une alternative pourrait consister à considérer les principes comme indémontrables, toutefois cette perspective minore, voire invalide, la portée des conclusions obtenues. Sous un autre angle, ils pourraient être justifiés par d’autres principes, qui eux-mêmes devraient être par la suite étayés. Cependant l’aspect incrémental de cette réflexion aboutit in fine à la même situation que précédemment, l’analyse devant cesser à un moment donné. Il a donc semblé pertinent de chercher à démontrer ces derniers, de manière circulaire, à partir de leurs effets, « la connaissance [consistant] fondamentalement à évaluer des principes – de validité toujours conjecturale - à la lumière de leurs conséquences1 ». Partant du paradoxe de Mannheim2, la démarche a donc été articulée autour d’une confrontation avec la praxis, afin d’éviter l’écueil d’une analyse elle-même empreinte d’idéologie. Deux agglomérations ont ainsi été retenues : Toulouse et New York. Le premier choix peut paraître, de prime abord, contestable. Cette ville ne peut prétendre au même rang urbain que d’autres agglomérations françaises, comme Paris, par exemple. Cependant, les spécificités de la capitale française, tant au niveau de sa structure, que des caractéristiques des effectifs policiers invalidaient sa sélection. A contrario, plusieurs éléments justifiaient de retenir l’expérimentation toulousaine. Cette dernière a, dans un premier temps, la particularité d’avoir été présentée, tour à tour, comme une preuve d’efficacité et de non-efficacité de cette doctrine. Par ailleurs, la police de proximité y a été implantée par un Directeur Départemental de la Sécurité Publique (DDSP), qui avait participé à la préparation de cette réforme. Ce site a été une des zones d’expérimentation et l’implantation a été, à ce titre, particulièrement médiatisée. Le choix du second site relève d’une logique quelque peu différente. La fonction policière relève aux Etats-Unis à la fois des échelons locaux et fédéraux, et les expériences de
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R. BOUDON. Le sens des valeurs. PUF (Quadrige). p. 26. « Le paradoxe réside dans l’impossibilité d’appliquer le concept d’idéologie à luimême. En d’autres termes, si tout ce que nous disons est biaisé, si tout ce que nous disons représente des intérêts que nous ne connaissons pas, comment avoir une théorie de l’idéologie qui ne soit pas elle-même idéologique ? » Idem.

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community policing y ont été nombreuses et variées, il a donc semblé intéressant de s’attarder sur le cas de New York, du fait des débats qu’il suscitait et des perspectives d’étude qu’il offrait concernant cette stratégie policière. Trois zones géographiques ont ainsi été retenues : le commissariat centre et celui du Mirail à Toulouse1 et le 24th precinct à New York et 65 personnes (des agents de terrain, des responsables intermédiaires ou principaux et des représentants syndicaux) ont été interrogées. Ces rencontres ont été articulées autour de deux objectifs analytiques. La détermination des pratiques en a été le premier. Elle s’est matérialisée sous la forme de questions sur les modalités de l’activité : temps imparti, quotité par rapport aux autres tâches, etc. Le second a concerné les représentations des acteurs : leur perception concernant l’activité, les doctrines d’emploi. Enfin, cette étude a été complétée par une mission effectuée pour le compte de l’institution policière toulousaine en 2001. Ce travail a consisté à analyser une enquête lancée préalablement par le responsable du service de police de proximité. Elle concernait 475 individus et devait officiellement permettre d’évaluer les effets de la proximité sur les perceptions des populations concernées. Un questionnaire, réalisé en interne, a été distribué dans les commissariats, à partir de février. Il a été demandé aux policiers de le communiquer et de l’administrer. Dans cette perspective, des grilles d’analyse ont été fournies aux agents et ils ont dû procéder à un premier dépouillement des informations recueillies. Les carences méthodologiques de ce traitement ont

Une précision à ce propos s’impose, l’accès au terrain est subordonné à une acceptation de la hiérarchie policière. Lors de la première phase d’étude, l’obtention de cette autorisation a été relativement simple, le DDSP était un des instigateurs de cette politique et la proximité une orientation officiellement en vogue. Il n’en a pas été de même en 2006, cette doctrine étant devenue une notion quelque peu « sulfureuse » au sein des forces de l’ordre. Cet élément explique les variations dans le nombre d’hommes de rang et de responsables interrogés sur ces deux périodes. D’une part, le nombre d’agents affectés à cette police avait considérablement décrû, mais surtout il y avait un réel refus de s’exprimer « sur une pratique policière qui avait été mise à mort ». Des entretiens officieux ont donc été réalisés. L’anonymat s’est imposé. Toutefois, l’occultation du nom étant loin de le garantir, les données permettant d’effectuer des recoupements ont été volontairement omises lors de la rédaction. Les acteurs sont donc référencés en fonction de leur groupe d’appartenance et l’origine exacte des extraits, susceptibles de causer du tort aux personnes interrogées, a été « collectivisée ».

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conduit à envisager une double étude de ces données, afin de mettre en évidence d’éventuelles différences. La première a été réalisée à partir des grilles d’analyse remplies par les policiers et concerne un échantillon de 475 individus, la seconde a porté sur les questionnaires, soit 319 individus. Les résultats obtenus ont, par ailleurs, fait l’objet d’une exploitation différenciée. Les conclusions sur l’insécurité proviennent, de la deuxième analyse, et relèvent d’un examen classique des variables et de leurs corrélations, a contrario les données sur les perceptions de l’activité policière ont été utilisées comme des révélateurs du processus évaluatif et non en tant que telles. L’inscription de la proximité dans les stratégies policières offre donc de nombreuses perspectives de recherches. Afin d’étayer ou non les hypothèses énoncées, il semble tout d’abord nécessaire d’objectiver la distance que cette pratique policière était censée résorber. Ainsi, les conditions d’émergence de cette doctrine permettent, en partie, d’expliquer l’importance qui va être accordée au territoire et aux désordres dans ces démarches (chapitre I). Cette insertion dans le local est également une étape incontournable dans l’instauration de partenariats avec les autres acteurs concernés par les questions de sécurité, qu’ils soient institutionnels ou non (chapitre II). Le pendant de cette optique partenariale, de l’idée de coproduction sous-jacente, est que désormais les acteurs deviennent responsables de l’efficience et de l’efficacité de leurs actions. Indirectement, cette évolution légitime la transposition de techniques inspirées du privé au sein de l’institution policière (chapitre III). Quelques années après son lancement, les bilans de la proximité française présentent des configurations assez éloignées des discours prophétisant l’éradication de toute forme d’insécurité (chapitre IV). À ce titre, la part de responsabilité policière en la matière semble devoir être évaluée, ces principes n’ayant suscité guère d’enthousiasme au sein de ce corps. Les dysfonctionnements propres aux forces de l’ordre ne doivent, toutefois, pas occulter ceux qui peuvent relever du champ politique, des limites de certains des instruments d’action publique mobilisés à cette occasion (chapitre V). Cette perspective permet, par ailleurs, de compléter la genèse de cette démarche, en précisant à la fois ses modalités d’élaboration, la dynamique dans laquelle cette idée s’inscrit et

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l’ambivalence des appels à une plus grande proximité en matière de sécurité (chapitre VI). Les stratégies dites de proximité présentent donc des configurations assez paradoxales. Sous un autre angle d’étude, elles paraissent même avoir été élaborées à partir de conceptions idéalisées, relevant parfois du mythe. L’analyse des représentations associées à l’insécurité est symptomatique à cet égard (chapitre VII). L’idée d’une augmentation de cette dernière, postulat communément avancé pour expliquer l’importance des requêtes en la matière, tend à camoufler le développement d’une hypersensibilité sécuritaire dans les organisations contemporaines. Au même titre, ces stratégies policières véhiculent l’image d’une communauté unifiée, d’une police efficace, d’une société dans laquelle il existe un consensus normatif, images qui ne résistent pas à la confrontation avec la pratique (chapitre VIII). D’une certaine manière, cette idée de proximité semble être une tentative de réponse à la crise plurielle que les organisations contemporaines traversent. Mais, peut-elle être réellement la solution à « l’atomisation » du social, tout du moins dans le champ de la sécurité ? Ne risque-t-elle pas, au contraire, de produire de nouveaux fractionnements, d’être à l’origine de mécanismes d’exclusion ou de pratiques bien peu démocratiques (chapitre IX) ?

CHAPITRE I UNE « RETERRITORIALISATION » DE L’INSTITUTION

Au cours des dernières décennies, l’insécurité est devenue une préoccupation majeure dans nos sociétés. Présentée comme une révolution, la police de proximité devait être la solution aux maux qui lui sont associés. Pratique policière novatrice, elle allait « créer les conditions d’une véritable tranquillité publique1 » et remédier à l’inadéquation entre insécurité et réponses étatiques. Le projet était ambitieux. À ce titre, il nécessite d’être questionné. Quelle est la véritable teneur de cette réforme ? Pourquoi l’axiome retenu a-t-il été la proximité ? Quels sont les fondements de cette police ? Pourquoi cette approche a-t-elle été focalisée sur la territorialisation ? La police, aux cours des ans, semble s’être détachée du territoire qu’elle devait servir. Or, cette « déspatialisation » l’a empêchée de s’adapter aux mutations des espaces urbains et à l’augmentation de la délinquance concomitante. Cette inadaptation a conduit les pouvoirs publics à reconsidérer la gestion de la sécurité, à dépasser les conceptions manichéennes qui jusqu’alors conditionnaient ces politiques publiques. Initialement axées sur une approche en termes de territoire, les politiques publiques vont donc être déclinées en fonction du concept de proximité. La police dite de proximité est née. Présentée implicitement comme une émanation du community policing2, la police de proximité ne peut être qu’un succès. Étonnamment, la question de la teneur de cette pratique policière et les raisons de la prolifération de ce genre d’expérimentation semblent écartées de l’analyse. Quoi qu’il en soit, les polices s’inscrivant dans cette approche, qu’elles soient communautaires
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Guide pratique de la police de proximité. IHESI. La Documentation française. p. 9. Ibidem. p. 117, 131-132, 149-160, 177-178.

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ou de proximité, partagent quelques traits communs, au rang desquels figure l’importance accordée au territoire dans la gestion de la sécurité. 1. Un délitement des espaces symboliques À partir de 1995, l’axiome des politiques publiques de sécurité est donc la proximité. La demande politique à ce propos est sans ambiguïté. La police doit être proche des membres de la communauté, ajuster son action aux particularités du tissu local et, surtout, être territorialisée. L’importance accordée à ce dernier facteur interpelle l’observateur. Cette reconquête du territoire semble de prime abord assez étonnante. Des commissariats sont installés dans la plupart des zones qui lui sont dévolues et la police gère les problèmes et difficultés dans ces milieux. Elle semble donc, de facto, insérée dans le territoire. Candidement, il pourrait même être supposé que cette proximité géographique, réclamée à grands cris, existe déjà. Mais la réalité est tout autre, cette présence n’équivalant pas à une territorialisation de l’action policière. Le constat est, de prime abord, paradoxal. À ce titre, il nécessite d’être précisé. Comment expliquer la césure qui semble s’être produite entre territoire et police ? L’institution policière est-elle responsable ou victime de cet état de fait ? Pour comprendre ce paradoxe, il faut avoir à l’esprit que la police, avant cette réforme, est une institution délocalisée, du fait de certaines évolutions structurelles et techniques. Cette configuration a plusieurs causes. Dans un premier temps, les mesures mises en place avant les années 1960 et 1970 préconisaient pour la plupart un certain détachement du local, ce constat n’est donc guère étonnant. Or, durant la même période, la banalisation de certaines techniques semble avoir accentué ce processus de distanciation. Travaillant dans des milieux, dans lesquels ils n’étaient plus insérés qu’épisodiquement, ces polices n’ont donc pas pu s’adapter aux évolutions urbaines concomitantes, ce qui a accru l’inadaptation des réponses apportées.

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Une distanciation structurelle Les réformes mises en place dans les décennies antérieures ont, en effet, contribué à la « délocalisation » policière. Aux Etats-Unis par exemple, cette distanciation a été, à la fois, un moyen pour lutter contre le spoil system1 policier et une conséquence des mesures en la matière. Pour éradiquer la corruption endémique des polices américaines, une politique de professionnalisation2 a été amorcée dans les années 50. Elle s’articulait autour de plusieurs éléments : la séparation du local, la différenciation des agences et la mise en place d’un système bureaucratique légaliste. Elle a eu plusieurs incidences sur la structure policière. Elle a normalisé les comportements policiers en redonnant leurs lettres de noblesse à la neutralité et au respect de la loi. Ce processus a été rendu possible par le développement d’organismes de commandement et de contrôle, restreignant l’ingérence politique ou communautaire, et par l’externalisation des procédures de rétribution et d’avancement, dépendant désormais de l’autorité administrative. En France, la situation est quelque peu différente, la césure entre policiers et territoire étant une conséquence de l’étatisation des polices municipales en 19413. Sur le plan institutionnel, la police dépend, à partir de cette date, d’une administration centrale du ministère de l’Intérieur pour les moyens et de l’appréciation du préfet pour son action quotidienne. En d’autres termes, elle n’a plus à justifier de son action au niveau local. Cette évolution se traduit par une focalisation de l’activité

D. L CARTER, L. A. RADELET. The police and the community. Prentice Hall. p. 1519. D. P. ROSENBAUM. The changing role of the police in North America: assessing the current transition to community policing. Rapport du Colloque sur l’évaluation de la performance policière. Centre International de Criminologie Comparée. p. 31-50 2 La professionnalisation passe par l’acquisition de compétences techniques et de connaissances spécifiques. Elle correspond au processus « à travers lequel un groupe professionnel quelconque se fait reconnaître comme profession tout en se dotant progressivement des attributs fonctionnels de ce type de groupement : des règles assurant une autonomie, des écoles spécialisées réalisant la formation scientifique des membres, avant tout exercice de l’activité, ainsi que la représentation des règles, des associations permettant la participation des membres et garantissant l’application des règles, et enfin une déontologie permettant de faire la preuve et de perpétuer l’idéal de service ». In C. DUBAR, P. TRIPIER. Sociologie des professions. Armand Colin. p. 90. 3 G. CARROT. Histoire de la police française. op. cit. p. 161-162.

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policière sur le maintien de l’ordre, entendu en termes « d’ordre public politique, c’est-à-dire le maintien de l’ordre et la maîtrise de l’espace public face aux manifestants en tout genre1 ». L’institution ne va d’ailleurs plus être évaluée que par rapport à deux points : sa capacité à gérer les pics de désordre dans l’espace public et la conformité de son action avec les prescriptions de son administration de tutelle. Les notions de tranquillité publique, de traitement local des petits incidents vont donc s’estomper peu à peu. D’un point de vue fonctionnel, le mode d’assignation des postes, qui découle de ces évolutions, a d’importantes conséquences sur la morphologie policière. Au sein de la police américaine, l’augmentation des cadres intermédiaires et les politiques de lutte contre la corruption modifient la composition du corps policier. La connaissance du local tend à se déliter. Il en est de même dans l’hexagone. À l’inverse des polices municipales en place avant le processus d’étatisation, le recrutement de la police d’Etat s’effectue au niveau national et les agents sont nommés en fonction des places à pourvoir. Il n’existe, la plupart du temps, pas d’adéquation entre le lieu d’origine et le lieu de travail du policier2. L’organisation policière induit ainsi un paradoxe majeur : « celui de faire assurer une tâche qui demande insertion, interconnaissance et permanence [à] des personnels en perpétuel mouvement3 ». Cette normalisation de l’activité est à l’origine d’une standardisation et d’une spécialisation des services4. Les effectifs sont affectés dans des services dédiés à certaines activités et perdent, de ce fait, leur qualification généraliste.
D. MONJARDET. Réinventer la police urbaine. Annales de la recherche urbaine, 1999, n° 83/84, p. 120. 2 Observons un jeune policier : sa première affectation concerne le plus souvent une zone dont il ignore tout, dans la majorité des cas, l’agglomération parisienne. La mobilité au sein de cette institution étant relativement encadrée, son parcours professionnel est ponctué de changements de lieux d’exercice, au gré de son avancement. Parcours qui, a terme, lui permettra d’exercer son métier soit dans sa région d’origine, soit dans une ville de province (figure des plus classiques au sein de la Police nationale). En d’autres termes, entre son entrée en fonction et l’arrivée sur le site désiré, le policier est d’une certaine manière en transit. 3 D. MONJARDET. Ce que fait la police, sociologie de la force publique. La Découverte. p. 148. 4 D. GREEN. Changes in policing. Law and order, 2003, p. 11.
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Cette multiplication des unités spécialisées a deux conséquences. Elle diminue le nombre de policiers en contacts avec la population - le ratio nombre d’habitants/agents par zone urbaine décroissant de manière importante - et amplifie l’enclavement de l’institution. Les polices issues de cette dynamique sont caractérisées par des patrouilles aléatoires, une standardisation des rencontres avec la population et une plus grande attention accordée à certains types d’infractions, du fait de la spécialisation concomitante. La relation au territoire est donc devenue plus ténue, dynamique que la diffusion de « nouveaux » moyens de communication et de transports va considérablement amplifier. Des policiers sans attache avec le local Grâce au téléphone, la police est désormais accessible à tout moment, de n’importe où, mais surtout de chez soi. La rencontre entre policier et citoyen est donc moins fréquente, le contact physique n’étant plus nécessaire à la transmission de l’information. Le paradoxe de cette évolution est que la diminution des contacts s’est traduite par une augmentation des sollicitations des citoyens à l’égard de la police. L’institution policière étant plus accessible, le recours à ses services s’est banalisé et le nombre d’appels n’a cessé de croître. De requêtes concernant essentiellement des actes de délinquance, les demandes en sont venues à englober des problèmes n’ayant pas stricto sensu de dimension délictueuse. « La police est devenue, d’une part, un service d’urgence généraliste, et d’autre part, le service polyvalent auquel on s’adresse par défaut1 ». Logiquement, la diffusion de ce moyen de communication a eu d’importantes conséquences au sein des forces de police. Symbole de progrès, la banalisation du téléphone a été présentée comme un facteur de modernisation. Institution de première ligne, désormais technologiquement accessible, la police se devait d’adapter son fonctionnement à ce nouveau paramètre. Des centrales d’appel ont donc été mises en place, puis des
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D. MONJARDET. Réinventer la police urbaine. op. cit. p. 124

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numéros d’urgence comme le 911 aux Etats-unis ou le 17 en France. La création de ces centres de communication a profondément modifié les structures policières. Les petites stations de police ont été supprimées et les services réorganisés autour d’unités centrales1. Parallèlement, des modèles décisionnels ont été créés et diffusés auprès des policiers pour gérer l’augmentation du nombre d’appels. Ces derniers avaient pour fonction de déceler dans la masse des demandes celles qui étaient prioritaires. Cette standardisation dans le traitement a eu un impact majeur sur les modalités d’action2. Ainsi, certains délits qualifiés de cold crimes, comme les cambriolages, ne vont plus être considérés comme prioritaires, car leur déclaration se déroulent après leur perpétration. D’une certaine manière, cette rationalisation de l’activité s’est donc traduite par une restriction de l’attention policière3. Or, la motorisation de l’institution a accentué cette dynamique, l’augmentation du parc automobile4, la banalisation de la radio accroissant la « délocalisation policière ». Les rondes pédestres ont peu à peu été remplacées par les patrouilles en voiture. Les policiers ont limité leur espace de travail au fourgon, à la voiture et à la scène de crime, la liaison avec l’unité centrale étant assurée par l’intermédiaire de la radio. La diffusion de ces techniques a également déspatialisé un autre pan de l’activité policière, la territorialisation de l’infraction étant, peu à peu, évincée du champ de l’analyse. L’appel, l’infraction sont devenus des objets géographiquement indifférenciés5. L’espace de travail policier s’est donc rétréci : les lieux d’exercice se sont transformés en endroits de passage, en zones d’intervention. Le territoire y a perdu son identité et les agents une certaine forme de reconnaissance. Symboles de modernité, le téléphone et la voiture devaient permettre l’avènement d’une police moderne, aux performances
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H. GOLDSTEIN. Problem oriented policing. University of Wisconsin. p. 16-17. D. GREEN. Changes in policing. op. cit. p. 14. 3 A. J. Jr. REISS. Police organization in the twentieth century. In M. TONRY, N. MORRIS (ed.) Modern policing. Crime and Justice. p. 53. 4 D. GARLAND. The culture of control – Crime and social order in contemporary society. op. cit. p. 84. 5 S. ROCHE. Sociologie politique de l’insécurité – Violences urbaines, inégalités et globalisation. PUF (Sociologie d’aujourd’hui). p. 179.

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améliorées. Dans la pratique, la diffusion de ces techniques a, toutefois, eu de curieuses conséquences sur la gestion policière. Elle a accru l’insularité de l’institution, l’a éloignée de la population qu’elle devait servir et a affecté la capacité des agents à traiter le désordre. Détachées, à la fois pratiquement et symboliquement, du local, ces polices se sont révélées incapables de prendre la mesure et de s’adapter aux mutations spatiales concomitantes1. La déliquescence des espaces publics Cette période est, en effet, caractérisée par une expansion urbaine conséquente2, dont l’étalement des banlieues et la périurbanisation sont emblématiques. L’avènement de cette société citadine oblige à repenser l’aménagement urbain : les modèles classiques sont peu à peu abandonnés au profit d’une approche fonctionnaliste. Cette dernière postule qu’à un espace doit correspondre une fonction. À chaque pratique, que cela soit habiter, résider, produire, travailler, échanger, se cultiver, se distraire, doit être associée un cadre particulier, adapté. « Les quartiers, les villages de naguère (…) cèdent la place à des zones de flux, de connections, d’échanges entre des espaces fonctionnels destinés au travail, au loisir ou au repos3 ». Dans une telle configuration, les milieux considérés comme inutiles n’ont pas lieu d’être, ils sont donc supprimés ou modifiés. Les places, par exemple, vont disparaître dans de nombreuses villes ou être transformées en lieux de passage du fait de la suppression des bancs. De nouveaux espaces, tels que les zones d’évitement, les zones de transit voient ainsi le jour. Ils sont définis par leurs finalités et semblent ne plus avoir d’identité propre dans les représentations populaires4. Leur apparition
J. P. SUEUR. Changer la ville, pour une nouvelle urbanité. Odile Jacob. p. 62. Y. FIJALKOW. Sociologie de la ville. La Découverte. p. 6. 2 P. BRUYELLE. La dynamique de l’urbanisation In G. WACKERMAN (dir.). L’aménagement du territoire français, hier et demain. Mobilité spatiale SEDES. p. 92. 3 S. BODY-GENDROT. Les politiques urbaines de prévention et de sécurité. In S. BODY-GENTROT, M. LUSSAULT, T. PAQUOT (dir.), La ville et l’urbain, l’état des savoirs. La Découverte. p. 279. 4 J.C. GAY. Les discontinuités spatiales. Economica. p. 97.
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explique l’importance des critiques adressées à cette cité fonctionnaliste. Cette perspective peut, en effet, être pertinente si elle est cantonnée à certains secteurs ou à certaines pratiques sociales, mais l’idée de la transformer en une vision globale et complète de la cité peut être assez dangereuse. Le risque de la deuxième alternative est d’oublier la fonction essentielle de la ville, c’està-dire regrouper les individus et leur permettre de vivre ensemble1. Autrement dit, ce type d’aménagement a suscité une interprétation erronée des milieux concernés, car elle ne tenait pas compte de la kyrielle de représentations qui pouvait y être associée. « L’organisation des espaces urbains est efficace par ses formes, mais plus encore par les possibilités de lecture et d’interprétation qu’elle permet 2». En prenant l’exemple de la place de la Bastille, Billard met en évidence le caractère polymorphe des représentations associées à un espace : lieu dangereux lorsqu’il est investi par des motards versus théâtre de l’imaginaire quand il est occupé par des enfants. Selon lui, ce sont les individus qui définissent symboliquement le territoire et non l’inverse. L’approche fonctionnaliste est donc inefficace car tronquée. Elle ne prend pas en compte les interrelations complexes, qui régissent les rapports entre les structures physiques et les pratiques sociales3, et elle véhicule une image simplificatrice qui, à terme, dénature la symbolique de l’espace en la stérilisant. Indubitablement, ces mutations semblent avoir accéléré le processus de désaffiliation entre population et milieux en minorant le statut de bien public des lieux collectifs4. N’ayant plus d’identité apparente ces lieux vont d’ailleurs connaître des dégradations croissantes, contribuant ainsi à
H. LEFEBVRE. Du rural à l’urbain. Anthropos. p.146. I. BILLARD. Béton d’angoisse. Revue Autrement, février 1989, n° 104, p. 88. « Chaque individu construit autour du lieu où il réside un territoire familier qui est le sien, en fonction de ses différentes activités, et qu’il modifie continuellement à partir des perceptions qu’il en a. La construction de ce territoire se nourrit d’informations dont il dispose et d’expériences personnelles qu’il accumule et qui contribuent à modifier en retour ses perceptions et sa pratique de l’espace. C’est l’investissement de cet espace proche, son appropriation par chacun, qui conduit à la détermination d’un territoire de proximité ». In F. GUERIN-PACE. Vers une typologie des territoires urbains de proximité. Espace géographique, 2003, vol. 4, p. 333. 4 H. LAGRANGE. La civilité à l’épreuve, crime et sentiment d’insécurité. PUF (Sociologie d’aujourd’hui). p. 150.
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