La politique économique: douze ans pour rien, 1995-2007

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Tous les scrutins nationaux se sont, pendant douze ans, déroulés sur le thème de l'emploi ; les quatre gouvernements ont clamé sur tous les registres qu'ils allaient rendre le plein emploi au pays. Ils ont consacré beaucoup de moyens à colmater les brèches qui s'ouvraient successivement dans la sphère du travail mais ils n'ont expérimenté que des palliatifs clientélistes. Pendant ce temps, le délabrement des finances publiques s'aggravait, la dette publique grossissait, privant l'Etat des moyens de résister à une crise venue d'ailleurs.
Publié le : jeudi 1 avril 2010
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EAN13 : 9782296247529
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LA POLITIQUE ÉCONOMIQUE : DOUZE ANS POUR RIEN
1995-2007

Finances publiques
Collection dirigée par Thierry LAMBERT Les finances publiques connaissent un développement important et se diversifient. Les finances de l'État, les fmances communautaires, les fmances internationales et comparées, la science et la technique fiscales ne sont que quelques-uns des domaines couverts par les finances publiques contemporaines. La présente collection a pour vocation de publier des travaux originaux (thèses, essais, colloques...) ou de facture plus classique (manuels, commentaires de textes, recueils de documents...). Elle a aussi pour ambition de rééditer des ouvrages aujourd'hui introuvables, mais fort utiles, dès lors qu'ils s'imposent comme référence et qu'ils sont agrémentés d'une préface substantielle.

Déjà parus Félix ATECK A DJAM, Droit du contentieux fiscal camerounais,2009. Jean-Joseph-Louis GRAS LIN, Essai analytique sur la richesse et sur l'impôt, (réédition du texte de 1911 présenté et commenté par Djalel MAHERZI, 2008. Marc LEROY (dir.), L'Administration de l'impôt en France et dans le monde, 2008. Haiying WANG-FOUCHER, La vérification de comptabilité en Chine à l'épreuve des modèles occidentaux, 2008. Dominique VILLEMOT, Quelle réforme fiscale ?, 2007. Roland AT AN GA FONGUE, Contrôle fiscal et protection du contribuable dans un contexte d'ajustement structurel: le cas du Cameroun, 2007. Karim SID AHMED, Droits fondamentaux du contribuable et procédures fiscales. Etude comparative, 2 tomes, 2007. Thierry LAMBERT (dir.), Les sanctions pénales fiscales, 2007. Céline BAS, Le fait générateur de l'impôt, 2007. Fabrice BIN, L'influence de la pensée chrétienne sur les systèmes fiscaux d'Europe occidentale, 2007. Georges DUMAS, Politique fiscale: le naufrage, 2007. Sami KRAIEM, Le juge compétent en matière fiscale en Tunisie, 2007. Sophie RAIMBAULT de FONTAINE (dir.), Doctrines fiscales:

Georges Dumas

LA POLITIQUE ÉCONOMIQUE: DOUZE ANS POUR RIEN

1995-2007

L'Harmattan

Autres ouvrages de l'auteur Le miracle socialiste, L'Harmattan, 2001. La dérive de l'économiefrançaise, L'Harmattan, 2003.

Politique fiscale : le naufrage, L'Harmattan, 2007.

@

L'HARMATTAN,

2010

5-7, rue de l'École-Polytechnique;
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

75005 Paris

ISBN 978-2-296-11057-1 EAN 9782296110571

«Il faut le dire avec force: la prétendue lutte contre le chômage menée depuis les années Giscard est une imposture. Depuis trente ans, nous, les politiques -de droite comme de gauche- n'avons pas combattu le chômage; nous nous sommes contentés de son accompagnement social. » Gérin André. Député-maire 2007. de Vénissieux. Le Monde. 6 décembre

« La misère est génératrice de haine. Ces misérables haïssent les machines qui, à leur avis, les privaient de leur pain; ils haïssaient les bâtiments qui abritaient ces machines; ils haïssaient les industriels qui possédaient ces machines. » Beveridge William. Du travail pour tous dans une société libre. Domat- Montchrestien.1945.p.13.

INTRODUCTION

Depuis plus de trente ans, le chômage tient une place prépondérante dans la communication des gouvernements: aucun dossier important ne peut être traité sans que soit évoqué l'état de l'emploi: retraites, éducation, sécurité, santé publique, dans tous ces dossiers l'emploi est un paramètre encombrant. Les gouvernements qui se sont succédé depuis 1995 ont tous voulu faire de la réduction du chômage la preuve de leur efficacité mais, en 2007, la situation de l'emploi, si on ne la réduit pas à la seule observation de l'indicateur officiel, n'est pas très différente de celle de 1995. Les gouvernements de cette période n'ont tiré aucun enseignement des échecs subis par leurs prédécesseurs. Ils n'ont pas, non plus, été aidés par les travaux des économistes qui, pour la plupart, se sont contenté de commenter la typologie classique des différentes formes du chômage ou ont cherché, à grand renfort de modèles mathématiques, des explications générales, valables à toute époque et dans tous les pays. Autant de démarches inutilisables pour définir une politique adaptée à la situation de l'économie française. L'inculture économique de la classe politique a limité la réflexion à des commentaires superficiels et à des incantations sans effet. Ses experts ont considéré le chômage de masse comme un phénomène sans précédent alors qu'il avait sévi à plusieurs reprises depuis les débuts de l'économie industrielle. La France des années vingt, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l'Allemagne des années trente donnaient des exemples susceptibles de conduire à des analyses utiles. Les dirigeants politiques étaient aussi ignorants des travaux des deux économistes Keynes et Beveridge- qui avaient étudié les avatars de l'emploi dans la première moitié du 20c siècle, Tous avaient oublié que le livre fondateur de Keynes était, avant tout, une théorie de l'emploi. Comme le remarquait son traducteur, Jean de Largentaye: « Le plein emploi, en effet, c'est à dire l'absence de tout loisir forcé, n'est pas seulement le critère de la

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bonne marche d'une économie. Il est encore et surtout la base d'un statut satisfaisant de la main d'œuvre, et, par suite, la condition, dans

une société libre, de l'équilibre politique et social» (1). Ils n'avaient
probablement jamais ouvert le livre de Beveridge, « Du travail pour tous dans une société libre. » La recherche de ces deux économistes était fondée sur l'interdépendance des grandes variables qui définissent l'état de l'économie: la demande intérieure et externe, le partage de la valeur ajoutée, le solde des finances publiques, l'affectation de l'épargne, le volume de l'emploi. La classe politique a ignoré délibérément la leçon de Sir William Beveridge, qui, au milieu de la guerre, en 1943, étudiait les moyens de parvenir à la « pleine occupation» et définissait ainsi les mesures «susceptibles de maintenir l'occupation:« il s'agit de mesures générales qui doivent être prises afin de rendre saines, dans leur ensemble, les conditions économiques de la société.» Alliant sa vision humaniste et la rigueur de l'observation scientifique, il situait « la pleine occupation» au cœur de la politique économique: « C'est parce qu'il existe une différence très sensible, d'un point de vue humain, entre celui qui est dans l'impossibilité d'acheter du travail et celui qui est dans l'impossibilité de vendre du travail, qu'il est urgent de faire en sorte que le marché du travail soit un marché de vendeurs plutôt qu'un marché d'acheteurs» (2). Ce n'est pas à ce niveau que se sont situées les «interventions ciblées », multipliées pendant ces douze années: au contraire, depuis le début du chômage de masse, les gouvernants et leurs experts ont limité leur attention aux seuls aspects visibles du sous-emploi: le chômage dans sa définition la plus étroite, celle du Bureau international du Travail. Chaque gouvernement a, bien sûr, voulu imprimer sa marque en choisissant ses priorités mais les procédés sont restés les mêmes car l'objectif n'avait pas varié: réduire le nombre des demandeurs d'emploi recensés par l'indicateur officiel du B.I.T, chiffre fortement médiatisé mais dépourvu de toute signification puisqu'il ne concerne qu'une seule catégorie de demandeurs d'emploi alors que la statistique française en compte huit. Cette approche de comptable n'a évidemment rien à voir avec la recherche de Beveridge et celle de Keynes. La classe politique française n'ajamais compris que le
(I) Théorie générale de {'emploi, de l'intérêt et de la monnaie. Payot. 1969. p.20. (2) Beveridge William. Du travail pour tous dans une société libre. Domat-. Montchrestien. 1945. p.l7.

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chômage était la résultante de la politique économique et financière qu'elle avait choisie. Qui plus est, les moyens consacrés à ces interventions ont pesé sur la dépense publique et contribué ainsi au délabrement des finances publiques; toutes les aides distribuées à l'aveuglette aux entreprises ont consommé les moyens qui auraient du être consacrés à agir sur les causes du « mal-emploi» ; le traitement du chômage entretenait le chômage. Les politiques prétendent qu'ils ont tout essayé mais l'improvisation et les contradictions des quatre gouvernements qui se sont succédé n'ont pas touché aux causes véritables du chômage; ils n'ont rien compris.

PREMIÈRE PARTIE: ON A TOUT ESSAYÉ

1. Cette exclamation du président Mitterrand en 1983 exprime encore, vingt ans plus tard, l'opinion de la classe politique, réfugiée dans le fatalisme néo-libéral. Jacques Chirac fera, le quatorze juillet 2005, la même réflexion: « La vérité c'est que depuis vingt cinq ans la France a un système qui accepte le chômage». Jospin exprimera la même résignation lorsqu'il dira, à propos des licenciements chez Michelin: « l'Etat ne peut pas tout». Il n'est pas vrai que l'on ait tout essayé: ce qui est vrai, c'est qu'on a employé toujours les mêmes procédés dont on a seulement changé les dénominations, en privilégiant toujours l'effet d'annonce. On a compliqué la panoplie des interventions: la France compte une centaine de dispositifs différents dont le but déclaré est de préserver ou de créer des postes de travail. Cet empilement contribue à l'inefficacité des moyens mis en œuvre. Ce qui est vrai aussi c'est qu'on n'a jamais pris la peine d'évaluer les effets des procédés utilisés et que l'appareil administratif n'a pas évolué: l'autorisation administrative des licenciements, instituée en 1974 par le gouvernement Chirac, a été longtemps l'instrument privilégié de la lutte contre le chômage. 2. De 1995 à 2007, tous les gouvernements ont reproduit le modèle 1975-1995. Leurs prédécesseurs avaient déjà décidé d'ignorer la conception du plein emploi de Beveridge et de limiter leur analyse à l'observation d'un indicateur simpliste et anxiogène du chômage. En 1959, le nombre des chômeurs était de 24 000 et en 1973 il n'était encore que de 200000; ces chiffres n'inquiétaient pas; en mai 1975, Chirac, Premier ministre, disait aux journalistes invités à Matignon: « Le chômage augmentera encore dans les mois qui viennent. C'est préoccupant mais pas dramatique; un million, un million deux, les chiffres en ce domaine n'ont de toute façon qu'une portée symbolique» (3). La préoccupation des gouvernements a été d'agir sur l'indicateur du taux de chômage, conçu par le BIT. La politique de l'emploi, réduite ainsi à une succession d'interventions ciblées, le plus souvent de courte durée et dont le seul objectif était d'abaisser rapidement le nombre officiel des chômeurs, aboutit à une véritable mystification Sans stratégie, ils se sont contentés, tacticiens du court terme, de dispenser des soins palliatifs en partageant les revenus et le travail en empruntant, alternativement, au vieux fonds socialiste et au libéralisme intégral.

(3) Cotta Michèle. Cahiers secrets de la République.

Fayard. 2007 p.635.

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Chapitre premier. La mystification
Dans tous les pays, les gouvernements ont cherché à dissimuler la véritable dimension du problème de l'emploi; ils s'en sont tenus, pour expliquer et défendre leur politique, à l'indicateur choisi par le Bureau international du travail et couramment utilisé dans les comparaisons internationales. Section I. Les moyens du camouflage. ~1. Des chiffres manipulés. 3.La mystification est double: l'indicateur BIT ne concerne qu'une partie des demandeurs d'emploi et d'autre part les gouvernements ont cantonné dans des rubriques distinctes un nombre important de personnes qui n'ont pas d'emploi. Les gouvernants et les économistes savent que l'indicateur BIT n'est en aucune façon représentatif de la situation de l'emploi dans son ensemble: il ne concerne qu'une des situations, certes parmi les plus choquantes, de la crise de l'emploi, celle des demandeurs, qui sont réellement disponibles immédiatement et qui cherchent un emploi régi par un contrat à durée indéterminée. L'objectif de cette définition bureaucratique est de construire un indicateur acceptable par tous les pays; il n'est pas de recenser toutes les formes du sous emploi. 4. La difficulté de mesurer le chômage est ancienne; la statistique du chômage a toujours été difficile à établir; à la fin dulgesiècle

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c'étaient les syndicats qui fournissaient les informations de base mais ils reconnaissaient la faiblesse des chiffres obtenus: «A l'étranger comme en France, les procédés d'investigation sont jusqu'ici imparfaits, et l'on se rend bien compte, au surplus, que la statistique du chômage présente et présentera, pendant longtemps, les plus grandes difficultés» (4). Les chiffres tirés de ces enquêtes mensuelles et recoupés par les recensements professionnels montrent que le chômage de masse n'est pas une réalité récente: en 1900, le taux de chômage était de 7 % et il atteignait Il % en 1904. Ils étaient conscients de la faiblesse de ces statistiques: « La statistique du chômage opère encore avec des données vagues. Née d'hier, elle s'occupe d'un des problèmes les plus compliqués de la statistique sociale. On peut néanmoins affirmer, avec certitude, qu'elle arrivera à sa maturité scientifique beaucoup plus rapidement que la statistique de la mortalité. Seulement, il ne faudrait pas demander à la statistique du chômage plus qu'elle ne peut donner: son but propre n'est pas de guérir le fléau du chômage, mais de l'étudier. » Cette réflexion pourrait inspirer utilement les dirigeants actuels qui ont tous plus ou moins tenté de mettre la statistique du chômage au service de leurs préoccupations électorales. La comptabilisation des demandeurs d'emploi est compliquée; dans la pratique française, il n'existe pas moins de huit catégories de chômeurs classés selon qu'ils cherchent un emploi permanent à temps plein (COI) ou un emploi à temps partiel ou encore un emploi à durée déterminée, à temps plein ou à temps partiel; ils sont classés aussi en fonction de la durée pendant laquelle ils ont travaillé dans le mois. Mais le seul indicateur régulièrement publié, celui qui est l'objet de toutes les attentions et de toutes les polémiques, concerne la seule catégorie de demandeurs de COI à temps plein, dénommée« catégorie I », qui correspond à la définition du chômage par le Bureau international du travail. En France, il ne couvre qu'une moitié des chômeurs inscrits à l'ANPE. 5. La France, comme ses voisins, en a fait un moyen de propagande et par conséquent un objet de polémique politicienne. Chaque pays, en effet, cherche à présenter à l'opinion publique nationale et internationale les chiffres les plus flatteurs pour sa gestion, ce qui incite partout à des arrangements qui faussent les comparaisons. Dans tous les pays une partie des personnes dépourvues d'emploi sont regroupées dans des catégories administratives relevant d'une autre forme d'intervention sociale (maladie, incapacité durable,
(4) Encyclopédie socialiste syndicale et coopérative Aristide Quillet. 1919. p. 496. de l'Internationale ouvrière.

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inaptitude) et ne sont donc pas comptabilisées comme demandeurs d'emploi. En Suède, par exemple, le chiffre officiel du chômage ne comprend pas les personnes en formation ni celles qui, tout en cherchant un emploi, ne sont pas inscrites comme demandeurs d'emploi, tels les étudiants à la fin de leurs études; selon certains observateurs le taux officiel de 5,5 % devrait être porté à 13% (5). Chaque pays a une large liberté dans l'élaboration de son enquête sur les «forces de travail»: la méthode n'est pas uniforme mais les distorsions importantes viennent de conceptions différentes de la disponibilité au travail. Des commentateurs pressés ou à l'affût d'arguments polémiques se contentent de rapprocher les chiffres censés mesurer dans chaque pays le même phénomène. Ils s'extasient sur le faible taux de chômage du Royaume-Uni, de l'ordre de 4,5%, mais ignorent délibérément que le pays compte aussi 1,8 millions d'inaptes et plus d'un million d'inactifs qui ne sont recensés nulle part. Les Pays-Bas sont aussi l'objet du même aveuglement: au début de 2005, on recensait 431 000 chômeurs et aussi 957 000 «pensionnés» qui représentaient Il,5% de la population active. Un trompe l'œil! (6) Le Danemark, qui est considéré, même par les observateurs fidèles au libéralisme, comme un modèle pour sa politique de l'emploi, pratique des retraits d'activité qui permettent d'afficher un taux de chômage très bas (7); en 2003, le nombre des chômeurs était de 190 000 alors que, dans des situations très proches (préretraites, invalidité, aide sociale) qui avaient toutes pour conséquence de les écarter du statut de demandeur d'emploi, on comptait 760000 personnes (8). Seule, l'évolution, mois par mois, des chiffres de la catégorie 1 est l'objet de publications tapageuses. Les autres catégories, plus discrètement mentionnées dans les publications administratives, ne sont jamais commentées par les ministres ou les parlementaires et ne sont que rarement citées par les medias. Or, en France, le nombre de chômeurs de ces catégories « discrètes» n'a pas cessé d'augmenter; de 1994 à 2000, ce nombre est passé de 431 000 à 834 000. La baisse du nombre des chômeurs « officiels» a été compensée par l'augmentation du nombre de ceux qui sont classés dans les catégories« discrètes ». Des chiffres plus récents confirment cette évolution. Jacques Rigaudiat donne dans l'ouvrage
(5) (6) (7) (8) Les Echos.] 0 octobre 2006. Rigaudiat Jacques. Le nouvel ordre prolétarien.Autrement.2007.p. Ibidem. Ibidem. p.] ]5.

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précité, un tableau complet du chômage; au mois de septembre 2006, le chiffre du chômage officiel est de 2 172 000 mais le chômage total qui inclut toutes les catégories répertoriées par l'ANPE ainsi que les chômeurs âgés qui sont « dispensés de recherche d'emploi» (plus de 400000) et les préretraités, atteint près de quatre millions, ce qui porterait le taux de chômage à un peu plus de 16 % au lieu des 8,8 % affichés par le gouvernement. Poussant l'analyse, il observe que dans la population employée une partie bénéficie d'un statut sécurisé, fonctionnaires ou employés des grandes entreprises publiques, et que le « risque chômage» ne concerne que l'autre partie de la population; le chiffre de quatre millions, ramené à cette seule partie « non sécurisée» fait apparaître un taux de chômage de 24 %, soit un travailleur non sécurisé sur quatre, proportion qu'on ne peut s'empêcher de rapprocher de l'ambition d'un ancien Président de la République de rallier deux Français sur trois. Un tel indicateur qui ne donne, en outre, aucune information sur la situation de ceux qui, sans être des chômeurs au sens économique et social du terme sont sous-employés (temps partiel subi, inaptitude provisoire), ne peut fonder les comparaisons internationales qui alimentent en permanence le débat politique. 6. Dans une analyse particulièrement fouillée, Philippe d'Iribarne a décrit un phénomène général, « l'émergence de catégories peu employables » (9), dans cette population, figurent des types de chômeurs très différents les uns des autres mais on retrouve les mêmes dans les pays comparables à la France: ce sont les inaptes, les invalides ou plus généralement des demandeurs d'emploi qui ont du mal à s'adapter à un travail nouveau. Il est certain que les entreprises françaises ont, moins bien qu'ailleurs, fait évoluer ceux de leurs salariés dont la compétence était devenue obsolète; on sait qu'en France il y a deux fois plus de salariés de faible niveau de formation qu'en Allemagne; plus du tiers des actifs ont un niveau de formation au plus égal au niveau du BEPC. Le même chercheur a très finement analysé les effets du statut social du demandeur d'emploi et l'importance de la crainte du « déclassement» qui est à l'origine des refus de reprise du travail. Il semble que ce soit un trait distinctif de la population française des demandeurs d'emploi. Ces particularités sont, toutefois, bien moins déterminantes que veulent bien le dire ceux qui prétendent trouver la solution dans la libéralisation du marché du travail. Le tableau suivant donne, pour quelques années de la période, l'évolution du taux officiel du
(9) D'!ribarne Philippe. Le chômage paradoxal. PUF. ] 990.

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chômage en France et dans l'Union à quinze. Compte tenu de la faible fiabilité du critère BIT, cette comparaison n'est pas véritablement éclairante. France 1995 1997 2002 2006 11,6 % 12,3 % 8,8% 8,4% Union 10,7 % 10,6% 7% 7,5%

La faible fiabilité des chiffres nationaux de l'indicateur BIT ne doit pas conduire à éluder la question la plus importante: la situation française est-elle une exception? Le chômage est un phénomène européen: à la fin de 2004, l'Europe à 25 comptait 19,3 millions de chômeurs soit 9% selon le critère BIT ; un an plus tard le chiffre était encore de 19 millions et le taux avait un peu baissé à 8,7 %. D'après les statistiques d'Eurostat ( service statistique de l'Union) la France occupe dans l'Europe des vingt-cinq une position médiane mais la comparaison est peu significative car la Pologne (19,6%) et la Slovaquie (24,7%) tirent la moyenne des taux vers le haut. La comparaison avec les pays de l'Europe des quinze est plus pertinente: elle montre que depuis 1995 le taux de chômage observé en France a été constamment supérieur au taux constaté dans l'Union à quinze; en 2007, il est de 8,3 % pour une moyenne de 7,42% pour les pays de la zone euro. La mauvaise qualité de l'instrument de mesure ne permet pas d'affirmer qu'il y a une exception française. 7. L'INSEE s'est donné les moyens d'une analyse plus pertinente; en partant des taux de chômage officiels (BIT), collectés par Eurostat, le service des études sociales a réparti vingt-cinq pays en cinq groupes homogènes au regard « des grandes caractéristiques de leur marché du travail» (10). La France appartient au groupe de sept pays de la «Vieille Europe» qui ont entre eux plus de ressemblances que de différences. Cela ne sert à rien, en effet, de comparer la situation de la France avec celle de la Grèce où 42 % de la population active vit d'une activité indépendante, en dehors du salariat. On constate alors que le taux d'emploi des 15-64 ans (catégorie la plus significative de l'état de l'emploi) est compris entre 60 et 70 % alors que « les «meilleurs élèves» affichent des taux supérieurs à 70 % et les plus mauvais des taux inférieurs à 60%. Dans le groupe des sept vieilles économies, la marge d'erreur due à
(10) Insee. Données sociales. La sociétéfrançaise. Edition 2006.

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l'inadéquation de l'instrument de mesure est de la même grandeur que les écarts constatés. Soutenir que nous vivons avec« une forte exception française en matière de chômage », comme l'écrivent de Foucauld et Piveteau, dans «Une société en quête de sens », participe de la résignation qui a obscurci la réflexion moderne sur le chômage: «On a tout essayé », le slogan défaitiste a remplacé «Du travail pour tous dans une société libre ». S'il n'y a pas d'exception française il y a bien une démission de la classe politique française. En réalité, la situation française ne diffère de celle des pays d'Europe continentale que par le comportement de ses dirigeants. Quelques recherches, comme celle du Nouvel ordre prolétarien de Jacques Rigaudiat, sauvent l'honneur des économistes dont la plupart, ont, sur l'emploi, abandonné toute référence à la méthode scientifique. La complicité des medias consolide les erreurs des politiques.. ~2.Une médiatisation intempestive. 8. Les gouvernements ont tendance à alimenter le tapage médiatique. L'annonce, souvent précipitée, des chiffres officiels censés mesurer la situation du chômage finit par tenir lieu de stratégie; Le Monde du 29 juillet 2006 titre: «Chômage, Villepin et Borloo se disputent le bon chiffre de juin. » Compétition indécente: le chiffre annoncé est faux! A l'inverse, un retard dans la publication des chiffres trimestriels provoque, comme en janvier 2007, une vague de contestations quant à la sincérité des chiffres à venir. Le choix exclusif de l'indicateur officiel a bien des inconvénients. Le premier est qu'il ne mesure qu'une faible partie du problème de l'emploi et qu'il occulte l'essentiel. Il comporte un grave défaut, celui de concentrer l'attention sur une seule catégorie de salariés et par conséquent de limiter le choix des interventions à celles qui peuvent avoir un effet immédiat sur la seule partie visible de l'iceberg. Enfin, la médiatisation de cet indicateur a pour effet d'enfermer les responsables politiques dans des préoccupations de court terme. La presse économique en est à signaler comme un évènement capital l'annonce de quelques milliers de chômeurs en moins d'un mois à l'autre, alors que la marge d'erreur de l'enquête est cinq ou dix fois supérieure. Paradoxalement, cette passion pour la statistique ne va pas jusqu'à organiser l'évaluation ex ante des effets des interventions prévues; plus grave, la même indifférence se retrouve a posteriori lorsqu'il serait utile de mesurer les effets

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