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La politique étrangère de la Russie

De
434 pages
Moins de vingt ans après la dissolution de l'URSS, la Russie vient de retrouver son rang de grande puissance et est appelée à jouer un rôle de premier plan dans les affaires mondiales. Grâce à son gaz et son pétrole, elle a pris une place importante sur les marchés énergétiques, et se sert de ses hydrocarbures comme d'une arme pour reconquérir ses positions à l'étranger... En même temps son régime politique s'est durci et les relations entre Russie et Etats-Unis se sont refroidies.
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La politique étrangère de la Russie

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06018-0 EAN : 9782296060180

Romain Yakemtchouk
Professeur émérite de l'Université de Louvain

La politique étrangère de la Russie

L' Harmattan

Ouvrages du même auteur publiés aux Editions L'Harmattan:

Ouzbékistan, puissance émergente en Asie centrale - 2003 La politique étrangère de l'Union européenne - 2005 Le conflit de Tchétchénie - 2006

L'Iran face aux puissances

- 2007

CHAPITRE I LA PERESTROIKA GORBA TCHEVIENNE. LA DESINTEGRATION DE L'UNION SOVIETIQUE

1. La Perestroïka de Gorbatchev et orientations de la politique extérieure de l'URSS

les

nouvelles

Avec l'arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev en mars 1985 et le lancement de sa Perestroïka, le régime soviétique s'est engagé dans un vaste mouvement de réformes économiques et politiques qui eurent d'importantes répercussions sur la politique étrangère de l'URSS: le nouveau secrétaire général du Parti estimait que celle-ci devait être profondément remaniée et il se proposait d'avoir les mains libres en cette matière. Bien entendu, la transformation fondamentale des lignes directrices de la politique extérieure de l'URSS n'était pas à la mesure d'Andreï Gromyko qui dirigea pendant 28 ans la diplomatie soviétique dans un esprit très fidèle et formaliste des impératifs idéologiques du régime. Aussi, pour nommer un nouveau ministre des Affaires étrangères, Gorbatchev a-t-il offert à Gromyko le poste de président du présidium du Soviet suprême - le soi-disant poste de chef de l'Etat lequel l'accepta, en démissionnant comme ministre en juillet 1985. Gromyko pensait qu'il pourrait être remplacé par son adjoint Gueorgi Komienko, mais Gorbatchev présenta un autre candidat, son ami Edouard Chevardnadze, depuis 1972 secrétaire général du PC de la Géorgie, lequel, à défaut d'une réelle expérience diplomatique, et n'ayant aucune connaissance de langues étrangères, fut un partisan très fidèle et très convaincu de sa politique de réformes. Ce choix a surpris fortement en Russie et dans le monde, mais en fin de compte Gromyko s'y rallia: il n'était pas dans ses habitudes de discuter les décisions des autorités. La nomination, le 2 juillet, de Chevardnadze fut suivie par d'importants remaniements au sein du ministère des Affaires étrangères:

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dix des douze vice-ministres ont été permutés, et pratiquement tous les départements du ministère ont été placés sous une nouvelle direction. Anatoli Dobrynine, qui depuis 1962 exerçait (très remarquablement) les fonctions d'ambassadeur de l'URSS aux Etats-Unis, fut rappelé à Moscou en mars 1986 et nommé chef du Département des Affaires internationales du Comité central du Parti communiste, mais à la longue, son rôle s'avéra très secondaire: peu convaincu de la justesse des objectifs diplomatiques de la Perestroïka, il fut remplacé au bout de deux ans par Valentin Faline, ambassadeur à Bonn de 1971 à 1978. En fait, faisant fi des prérogatives collégiales du Politburo, Gorbatchev s'octroya graduellement des pouvoirs décisionnels dans la conduite de la nouvelle politique étrangère de l'Etat qu'il mènera à sa guise. Parmi ses collaborateurs en matière de relations internationales, mentionnons le théoricien de la Perestroïka Alexandre Yakovlev, membre du Comité central Anatoli Tchernaïev, ainsi que Gueorgui Chakhnazarov, spécialiste des relations avec les pays communistes; le conseiller principal de Gorbatchev pour les questions de désarmement fut le maréchal Akhromeïev, chef d'état-major général. S'agissant de Nikolaï Ryjkov qui de 1985 jusqu'à la fin de 1990 occupait les fonctions de premier ministre, cet économiste n'a joué qu'un rôle très secondaire en matière de politique étrangère de l'Etat et se montra fort réservé en ce qui concerne certains aspects de la politique gorbatchévienne de Perestroïka. Il ne fait aucun doute que les réformes économiques proposées par le nouveau régime étaient indispensables. Engagée dans une longue et coûteuse course aux armements, l'économie soviétique fondée sur la propriété socialiste des moyens de production, était à bout de souffle, et le niveau de vie de la population s'est effondré. Le Parti communiste -le noyau du système politique qui définissait toutes les orientations de la politique intérieure et étrangère du pays - montrait des signes de décomposition. Les différentes nationalités de ce vaste Etat commencèrent à élever la voix. Le fléau d'ivrognerie continuait à ravager la société russe, et l'espérance de vie diminuait en conséquence. Ceci étant, l'initiative des réformes est venue d'en haut, sans que se manifeste dans le pays un mouvement de protestation pour réclamer la refonte des mécanismes socio-étatiques. Gorbatchev était le leader incontesté de la Perestroïka et de la Glasnost, appuyé par un groupe de

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personnalités emmenées par A. Yakovlevl. Initialement, les réformateurs croyaient pouvoir agir essentiellement sur le plan économique, sans toucher aux structures politiques du Parti, mais peu à peu ils se sont aperçus que ce n'était pas possible: la bureaucratie politique gardait la direction de pratiquement tous les rouages de la vie économique, et rien d'essentiel ne pouvait être entrepris sans affecter les structures politiques qui dominaient le pays. Si initialement, il n'était pas question de préconiser d'emblée que la Révolution d'Octobre était un «malentendu », et que l'implantation du socialisme en Russie soviétique était «une erreur de l'histoire », tant Gorbatchev que Chevardnadze sont restés communistes et ne mettaient pas en question l'idéologie marxiste-léniniste. Ils ne prendront leurs distances avec celleci que progressivement. Pour ce qui est des droits de I'homme et des libertés fondamentales, y compris la liberté de pensée, de conscience et de religion, ainsi que la reconnaissance aux Juifs du droit d'émigrer en Israël, le gouvernement continuait à affirmer qu'il n'y avait aucun problème en ce qui concerne « les soi-disant droits de l'homme ». Les réformateurs se référaient simplement aux accords d'Helsinki de 1975 qu'ils appliquaient tant bien que mal: dans ce domaine, les progrès n'ont été réalisés que graduellement, sous l'impulsion des puissances, notamment des Etats-Unis. Ce n'est qu'en 1986 que le défenseur des droits de l'homme, AndreI Sakharov, fut autorisé de rentrer à Moscou de sa résidence forcée de Gorki où il fut assigné depuis 1980, et c'est en février 1986 que le dissident juif Anatoli Shtcharansky a pu quitter l'Union soviétique pour s'établir d'abord en Amérique et ensuite en Israë 1. Le lancement de la Perestroïka gorbatchévienne eut pour corollaire les nouvelles approches des problèmes de la politique étrangère et de la défense. « Pendant une période assez prolongée, dira Evgueni Primakov, nous avons considéré que la sécurité de notre pays peut être assurée essentiellement grâce au renforcement de sa capacité de défense. A l'heure actuelle, ceci n'est pas un chemin réaliste »2. Les choses ont changé, et les dirigeants de la Perestroïka ont acquis la conviction que la grande priorité de l'heure consistait dans l'élimination de la menace nucléaire qui pesait sur le monde. «Les responsables de
1 Alexandre Yakovlev, Gorkaia Tchasha (Un calice amer). Yaroslavl, VershneVolzhskoe Izd., 1994. 2 E.M. Primakov, « Disarmament: from negotiations to concrete steps», dans Studia dip/omatica, 1987, N° 6, p. 633.

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notre politique étrangère et moi, nous étions convaincus que tout devait commencer par le dialogue avec les Etats-Unis» 1. Fin mai 1986, s'est tenue une conférence à huis clos des responsables du ministère soviétique des Affaires étrangères, au cours de laquelle Gorbatchev a défini les nouvelles lignes directrices de la diplomatie de l'URSS, en dénonçant «le fossé qui s'élargissait entre l'action des institutions chargées de la gestion des relations internationales, et la politique et les gestes pratiques avancés par la direction du pays ». A l'époque de l'affrontement nucléaire, la paix est une valeur la plus élevée, a-t-il affirmé, et la guerre l110ndiale serait un mal absolu. Il faudrait donc tout faire pour arrêter la course aux armements nucléaires, qui contredise les intérêts vitaux des Soviétiques. Le but de la politique américaine est de tenter d'épuiser l'URSS par la course aux armements, plus spécialement, «tout ce qui est lié à l'IDS bénéficie d'une publicité si tapageuse qu'elle vise manifestement à provoquer de notre part une réaction adéquate »2. Il faut donc essayer de jeter les bases d'une normalisation des relations avec les Etats-Unis, lesquels constituent la force principale des relations internationales. S'agissant de l' Afghanistan - une question « très douloureuse» Gorbatchev souligna que l'URSS ne peut pas tolérer que les Américains s'installent à sa frontière sud. Mais, « il est clair aussi que nos troupes ne peuvent se maintenir longtemps là-bas. C'est à notre diplomatie de jouer ». En attendant, il faut absolument parvenir à ce que cesse l'aide extérieure aux rebelles, avant tout à partir du Pakistan. Il y a lieu d'insuffler plus de dynamisme à la politique soviétique vis-à-vis du Moyen-Orient, «sinon on dirait que nous sommes dans une certaine mesure des observateurs sur la touche ». L'URSS continuera à aider la Syrie. Les relations avec les pays socialistes en sont à une nouvelle étape historique. « Ce sont des Etats adultes, et il n'est pas question de les emmener à la maternelle comme si c'étaient des petits enfants. Ces pays amis doivent sentir « qu'ils marchent à nos côtés et non que nous les remorquons ».

I Mikhaïl Gorbatchev, Mémoires. Paris, Editions du Rocher, 1995, p. 505. 2 Mikhaïl Gorbatchev, Avant-Mémoires. Paris, Odile Jacob, 1993, p. 168.

Il

Pour ce qui est de la Chine, il ne faut pas regarder ce pays dans les années quatre-vingt au travers du prisme des années soixante. Pour l'URSS, des rapports de bon voisinage avec la Chine ne sont pas moins importants que ceux avec les Etats-Unis. Les relations économiques avec les pays du Tiers Monde doivent être au cœur des préoccupations non seulement des représentations commerciales soviétiques, mais également des ambassades. Ceci dit, « il ne faut en aucun cas encourager la mendicité ou y céder ». On a reproché à la diplomatie soviétique ne pas avoir suffisamment soutenu par des démarches concrètes le mouvement européen opposé aux missiles nucléaires de moyenne portée. « Nous faisons des propositions tardives, manoeuvrons mal, perdons un temps précieux» : il faut mettre fin à des commérages et à des messages creux. La diplomatie russe doit accroître son efficacité. C'était plus facile à dire qu'à faire: dans l'immédiat, cette démarche gorbatchévienne se heurta à des préjugés et à des oppositions des fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères, peu disposés à suivre sans retenue leur nouveau patron Chevardnadze. Quant au ministère de la Défense, il se montra réticent de s'ouvrir aux nouvelles réalités politiques, et resta hostile à toute réduction des troupes ou des armements malgré l'écrasant fardeau que ces derniers faisaient peser sur l'économie du pays. Le leader soviétique a complété ses vues sur la nouvelle pensée dans le domaine des relations internationales en soulignant, dans son discours de Vladivostok du 28 juillet 1986, l'importance croissante des orientations asiatique et pacifique. L'Union soviétique, a-t-il déclaré, est un pays aussi asiatique qu'européen, et elle souhaite que dans la région d'Asie soient scrupuleusement pris en compte les intérêts de tous les Etats et leur équilibre. Tout au long de la Perestroïka, les dirigeants russes ont exalté le rôle des Nations unies dans le maintien de l'ordre mondial, en insistant sur la concordance des idéaux proclamés par l'ONU et des principes de leur nouvelle pensée politique. Ils soutenaient que le retrait d'Afghanistan des troupes soviétiques a été une sorte de point de départ dans la rénovation de l'organisation mondiale et ont salué le rôle joué par l'ONU dans la libération de la Namibie, dans les pourparlers entre l'Iran et l'Irak, dans la recherche d'un règlement au Proche-Orient, dans la pacification de l'Angola. Ils ont soutenu l'action pacificatrice des casques bleus en vue du maintien de la paix dans les régions en crise. Andreï Kozyrev dira qu' « avec l'accroissement du rôle pacificateur de

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l'ONU, on voit augmenter ses dépenses. L'URSS est prête à payer sa dette à l'ONU pour des opérations antérieures en vue de maintenir la
paix, et s'est engagée à financer de telles opérations»
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.

2. Les relations avec les Etats-Unis. Les Sommets de Genève, de Reykjavik et de Moscou. Le traité sur les euromissiles

Conscient du fait que la prévention d'un affrontement nucléaire et l'élimination de la menace de guerre constituaient un objectif prioritaire tant des Soviétiques que des Américains, Gorbatchev est entré en relations suivies avec les dirigeants des Etats-Unis: au cours des six ans de sa présidence du Parti communiste soviétique, il a rencontré à onze reprises les présidents américains. Il n'a pas tardé à entrer en rapport avec Ronald Reagan - l'homme qui avait qualifié l'URSS d' « empire du Mal» - et échangea avec lui une vaste correspondance sur les problèmes du désarmement. Mesurant l'importance des relations
avec Washington, Gorbatchev accepta la proposition américaine d'une

rencontre des deux présidents, qui aura lieu les 19-20 novembre 1985 à Genève, première réunion à ce niveau entre l'URSS et les Etats-Unis depuis six ans. Reagan rapporte qu'en fait il voulait « prendre la mesure de Gorbatchev» : « tenons-nous-en aux généralités et ne fournissons à la presse aucune précision sur notre programme ». « J'ai pris la décision dit Reagan - que nous ne braderons pas notre programme de recherches - IDS (Initiative de Défense stratégique) - contre une promesse soviétique de réduction des armements nucléaires ». Rappelons que c'est le 23 mars 1983 que le président Reagan annonça ce programme de bouclier spatial de protection contre les missiles balistiques, lequel à ses yeux, devrait rendre obsolètes les armes offensives nucléaires, lesquelles seraient interceptées et détruites avant de pénétrer sur le territoire américain. Le coût initial de ce programme était de 26 milliards de dollars. Avant de rencontrer le président américain, Gorbatchev s'est rendu début octobre à Paris pour s'entretenir avec François Mitterrand, considéré en quelque sorte comme un allié de l'URSS dans son opposition au programme IDS. La discussion a été empreinte de cordialité et marquée par la volonté de s'exprimer en toute franchise et
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Andreï Kozyrev, « Les nouvelles approches soviétiques de l'ONU », dans La Vie internationale, juillet 1990, p. 17.

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sans ambiguïté. En interrogeant son interlocuteur sur la poursuite du déploiement des SS-20 soviétiques, Mitterrand a souligné que la France aimerait qu'on arrive à un équilibre des forces nucléaires et conventionnelles au plus bas niveau possible. Mais il a également rappelé que les Français étaient opposés à la militarisation de l'espace et partant, au projet américain de la « guerre des étoiles ». Le sommet de Genève fut un événement: 3 500 journalistes allaient couvrir cette rencontre historique. En serrant à Genève, pour la première fois, la main de Gorbatchev, Reagan reconnaît «avoir ressenti immédiatement une sympathie certaine pour cet homme. Une réelle chaleur illuminait son visage et son style était avenant; rien à voir avec la froideur presque la haine - que j'avais pu lire jusqu'alors dans les regards et les attitudes des officiels soviétiques que j'avais eu l'occasion de rencontrer» 1. Il n'en est pas moins vrai que cette première rencontre entre les deux hommes d'Etat n'a pas débouché sur de grands résultats. Ce fut notamment, en raison de la très ferme détermination de Reagan de mener à bien son projet de IDS auquel les Soviétiques sont restés irrémédiablement opposés: ils soutenaient que cette initiative n'était pas conforme aux dispositions du traité anti-balistique ABM signé en 1972, affirmation contestée par le président américain, mais partiellement partagée par ses collaborateurs, notamment par le Secrétaire d'Etat George Shultz. En fait, la réalisation, même partielle, d'un projet analogue par l'URSS impliquait de très lourdes dépenses que l'économie soviétique n'était pas en mesure de supporter, et d'autre part, les Soviétiques étaient bien conscients du fait que les Etats-Unis détenaient dans ce domaine une nette supériorité technologique que l'URSS aurait très difficile à rattraper. Aussi, lorsque le président américain expliquait à Gorbatchev que « cela prendrait des années avant de savoir si }'IDS était viable ou non et, qu'au cas où ce le serait, les Etats-Unis prendraient langue avec les autres pays pour décider de son utilisation, ouvriraient leurs laboratoires aux Soviétiques et offriraient le fruit de leurs travaux à tous les pays », le dirigeant soviétique est resté de marbre: il était contre «cette idée folle de créer un bouclier qui permettrait de porter le premier coup sans crainte de représailles »2. «Gorbatchev, rapporte Reagan, suggéra, que j'avais menti en annonçant que nous ferions partager le résultat de nos recherches et que nous ouvririons nos laboratoires aux scientifiques soviétiques pour leur
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Ronald Reagan, Une vie américaine. Mémoires. Paris, Lattès-Hachette, 1990, Mikhaïl Gorbatchev, Mémoires, op. cité, p. 510.

p.693

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faire constater que l'IDS n'était pas une technologie offensive ». Mais le président américain n'en voulait pas à son homologue: « finalement, au bout de cinq ans, j'avais enfin rencontré un dirigeant soviétique avec lequel il était possible de parler» I. Dans leur communiqué commun, les chefs des deux superpuissances ont proclamé « qu'une guerre nucléaire était inadmissible et qu'il ne pouvait pas y avoir de gagnants; les deux parties ne rechercheront pas la supériorité nucléaire ». Reagan dira devant les membres du Congrès que l'Amérique a fait un grand bond dans l'amélioration de ses relations avec les Soviétiques, et assura que son expérience de Genève lui donnait beaucoup d'espoir pour l'avenir. Le 15 janvier 1986, Gorbatchev lançait un ambitieux programme de désarmement qui se proposait « de libérer complètement l'humanité de la menace nucléaire », en mettant en place dès l'an 2000, «un monde dénucléarisé»; ce n'était pas très réaliste, et pour les Américains, le tapage que la partie soviétique allait engager pour expliquer les objectifs de ce « plan» n'était pas dépourvu d'éléments de propagande. Le leader soviétique affirmait que l'URSS souhaitait éliminer les armes nucléaires à moyenne portée (INF) basées en Europe dont la portée était entre 500 et 1 500 km, proposait un moratoire sur les essais nucléaires ainsi qu'une élimination bilatérale de tous les armements nucléaires d'ici à 1999. Tout en prolongeant leur moratoire relatif aux essais nucléaires, les Russes n'appréciaient pas la décision de Reagan de poursuivre les essais américains ni son intention de ne plus respecter les accords SALT. Selon Washington, il existait toujours des disparités entre les énormes stocks de missiles terrestres soviétiques et les forces de frappe américaine, à quoi s'ajoutaient les importantes forces conventionnelles du Pacte de Varsovie, de loin supérieures aux forces de l'OTAN. Enfin, les Américains accusaient les Soviétiques de violer les traités SALT et ABM, en dénonçant notamment l'existence du radar de Krasnoïarsk comme faisant partie d'un système de défense anti-missiles. Les Russes exigeaient des éclaircissements sur les radars américains installés au Groenland et en Angleterre, modernisés, d'après eux, en violation du traité ABM. Reagan et Gorbatchev allaient donc se réunir à Reykjavik, les 11-12 octobre 1986, pour essayer d'aboutir à un accord, mais hélas, n'y parviendront pas. L'ambassadeur Dobrynine rapporte que « the meeting itself was highly dramatic. For the first time in the history of our relations, there appeared the possibility of an agreement on the
]

Ibid., p. 699.

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substantial reduction of strategic nuclear arms. Surprisingly, Reagan agreed to the idea of substantial cuts and even complete elimination after a decade. But he refused to undertake obligations under the antiballistic missile treaty that he could have prevented the United States from pursuing the Star Wars project. Gorbatchev tried hard to persuade Reagan to moderate his position but without success» 1. Initialement un accord semblait tout à fait possible. La partie soviétique proposa de réduire de moitié les trois composantes des forces nucléaires - les missiles balistiques intercontinentaux basés à terre, les missiles balistiques lancés à partir de sous-marins, ainsi que les bombardiers stratégiques. Leur seconde proposition avait trait à la réduction radicale des Forces nucléaires de portée intermédiaire (INF): pour la première fois, l'URSS acceptait que les arsenaux britanniques et français soient exclus des négociations sur les INF, et quant à l'engagement de l'homme d'Etat russe à rechercher des procédures sûres de vérification, il agréa pleinement aux Américains. Lorsque Gorbatchev proposa une réduction drastique des forces conventionnelles du Pacte de Varsovie - une chose que les Etats-Unis avaient toujours considéré comme un préalable à la réduction des arsenaux nucléaires, mais qu'ils n'espéraient guère obtenir à Reykjavik - Reagan et son Secrétaire d'Etat Shultz furent aux anges. « George et moi n'en croyions pas nos oreilles. Nous obtenions des résultats stupéfiants et, comme la journée avançait, j'eus l'impression que quelque chose d'important se passait» 2. Aussi, Reagan a-t-il proposé que la totalité de l'arsenal des armes nucléaires stratégiques - missiles balistiques, missiles Cruise à longue portée ainsi que bombardiers - soit réduite de moitié dans les cinq années à venir, et les missiles balistiques stratégiques complètement éliminés d'ici dix ans. La partie soviétique fut tout à fait d'accord. Néanmoins, pour les Soviétiques il ne pouvait y avoir d'accord qu'à la condition expresse que les Etats-Unis abandonnent leurs projets de militariser l'espace, et pour Washington cette question n'était pas négociable. Lorsque, à la fin des entretiens, Gorbatchev réitéra sa demande, Reagan a clos la discussion. «Ma colère montait. Je comprenais soudain qu'il m'avait fait venir en Islande avec un seul but en tête: faire avorter l'IDS 3». Et il n'était pas question pour le président
Anatoly Dobrynine, In Confidence. New York, Times Books - Random House, 1995,p.621. 2 Ronald Reagan, Une vie américaine. Mémoires, op. cité, p. 737. 3 Ibid., p. 739. A comparer: Michael Mandelbaum and Strobe Talbott, Reagan and Gorbatchev. New York, Vintge Books/Random House, 1987. Michael
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américain de brader l'IDS. Mme Thatcher, qui avait ses idées dans l'affaire de désarmement nucléaire lequel concernait bien entendu son gouvernement, dit que l'échec du sommet de Reykjavik fut largement dépeint par l'opinion publique comme «le résultat de la sotte intransigeance d'un président américain âgé, obsédé par son rêve irréalisab le»1. Quant à Gorbatchev, il assura qu'en dépit de son caractère dramatique, Reykjavik ne représentait pas un échec, mais au contraire, constituait une percée: « pour la première fois, nous avons jeté un regard au-delà de l'horizon» 2. Peu après, le premier ministre de l'Inde, Rajiv Gandhi, félicita Gorbatchev de ses propositions «constructives et hardies» présentées au sommet de Reykjavik: « il est malheureux, a-t-il souligné, que l' ln itiative de défense stratégique ait entravé un accord. Jamais auparavant les perspectives de paix n'étaient apparues aussi prometteuses ». Etant décidés d'en finir avec l'affaire des INF, les Etats-Unis ont repris les pourparlers avec les Soviétiques; en avril 1987, le secrétaire d'Etat Shultz s'est rendu à Moscou pour en discuter avec Gorbatchev. Le chef d'état-major des armées, le maréchal Akhromeïev, recommanda à ce dernier d'exclure des négociations les missiles SS-23 dont la portée ne dépassait pas 400 km, mais, selon l'ambassadeur Dobrynine, Gorbatchev, insuffisamment compétent dans les affaires militaires, s'est mis à improviser, et faisant fi des recommandations du chef d'étatmajor, accéda à la demande américaine pour inclure les SS-23 dans un prochain traité de désarmement. Vrai ou faux, tant Akhromeïev que Dobrynine ont considéré le geste de Gorbatchev comme «one-sided concession to the Americans »3. Les deux parties ont fini par signer, à Washington, le 8 décembre 1987 le traité sur les euromissiles préparé par leurs services diplomatiques et militaires. Il fut décidé de retirer plus de 1 500 têtes nucléaires soviétiques opérationnelles et de détruire tous les missiles soviétiques à moyenne portée basées sur le sol européen, y compris les SS-20. Du côté américain, tous les Pershing-II et tous les missiles de
Mandelbaum and Strobe Talbott, « Reykjavik and beyond», dans Foreign Affairs, pp. 215-235. 1Margaret Thatcher, 10, Downing Street - Mémoires. Paris, Albin Michel, 1993, p. 397. 2 Mikhail Gorbatchev, Mémoires, op. cité, p. 527. 3 Anatoly Dobrynine, ln Confidence, op. cité, p. 623. A comparer: George P. Shultz, Turmoil and Triumph. My Years as Secretary of State. New York, Charles Scribner's Sons, 1993, p. 889 s.

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croisière basés au sol seront détruits, ainsi que 400 têtes nucléaires opérationnelles; dans les deux camps des missiles de réserve seront démantelés. L'accord a prévu que chaque nation avait le droit d'effectuer des visites chez l'autre pour vérifier le respect de son application. A la même occasion, les deux parties ont fait d'importants progrès dans la définition des principes des accords START (Strategic arms reduction talks), que Gorbatchev et Reagan se sont proposés de signer à Moscou au printemps. Le traité INF avait une énorme portée politique. Reagan a déclaré que « pour la première fois dans l'Histoire, des nations s'étaient mises d'accord non seulement pour démonter des missiles, mais pour les détruire ». Pour le président américain, ce sommet a été le meilleur de tous ceux que les Etats-Unis ont eus avec l'Union soviétique. Gorbatchev se félicita de la signature du traité, et Andreï Gromyko fut d'avis que l'accord sur les euromissiles avait une portée historique pour toute l'humanité1. Le 25 février 1988, encore avant l'entrée en vigueur du traité, le gouvernement soviétique a décidé de retirer du territoire de la RDA et de la Tchécoslovaquie, « en signe de bonne volonté », les fusées SS-12. Le traité INF est entré en vigueur le 1er juin 1988, et déjà en juillet-août, la partie soviétique a réalisé 32 inspections de tous les ouvrages sur le territoire des Etats-Unis, en RFA, en Italie, en Grande-Bretagne, en Belgique et aux Pays-Bas; la partie américaine a réalisé 117 inspections sur le territoire de l'URSS, en Allemagne orientale et en Tchécoslovaquie. Les Russes et les Américains se sont proposés de détruire au total 2 700 missiles déployés et non déployés, ainsi que quelque 1 200 lanceurs. Sur le territoire soviétique, les destructions des missiles nucléaires allaient être effectuées en huit endroits; aux EtatsUnis, ces endroits étaient au nombre de cinq. Au 18 novembre 1988, la partie soviétique a détruit quelque 400 missiles à moyenne et à plus courte portée et environ 150 lanceurs, alors que la partie américaine a détruit une centaine de missiles. Accompagné du conseiller du président Reagan, le général Colin Powell, le Secrétaire d'Etat George Shultz s'est rendu le 22 février 1988 à Moscou pour préparer la prochaine rencontre des deux présidents. Il a procédé avec Gorbatchev et son premier ministre Ryjkov, à un vaste échange de vues sur la limitation des armements, ainsi que sur une série de questions régionales dont l'Afghanistan, la guerre entre l'Iran et
A.A. Gromyko, naMJlmHOe(Mémoires). Moscou, Politizdat, 1988, Vol. II, p. 261.
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l'Irak, le règlement de paix au Proche-Orient, le Cambodge, l'Afrique australe, l'Amérique centrale et la péninsule coréenne. A son tour, Edouard Chevardnadze s'est rendu les 21-23 mars à Washington où il fut reçu par le président Reagan. Mikhaïl Gorbatchev et Ronald Reagan allaient tenir leur quatrième sommet à Moscou, du 29 mai au 2 juin 1988: les deux hommes d'Etat ont signé le protocole sur l'échange d'instruments de ratification du Traité entre l'URSS et les Etats-Unis sur la destruction de leurs missiles à moyenne et à plus courte portée, et se sont félicités de l'entrée en vigueur de cet accord historique. Ils ont constaté les progrès dans la préparation du Traité sur la réduction et la limitation des armements stratégiques offensifs: les niveaux limites ne devront pas dépasser 1 600 unités pour les vecteurs d'armes stratégiques offensifs, et 6 000 unités pour les charges; le projet du Traité prévoyait des sousniveaux limites de 4 900 unités pour le nombre total d'ogives des ICBM et des SLBM, et de 1 540 ogives sur 154 missiles lourds. Le poids largable total des ICBM et des SLBM soviétiques sera ramené à environ 50 % de son niveau actuel. Parmi les problèmes non résolus, il y avait toujours la question des missiles nucléaires de croisière embarqués qui sont très difficiles à comptabiliser et à vérifier. Les deux délégations ont également élaboré un projet de protocole sur les mesures de contrôle de la réduction des armements stratégiquesl. Signés pendant le sommet de Moscou, l'accord entre l'URSS et les Etats-Unis sur la notification des lancements de missiles balistiques intercontinentaux et des missiles balistiques des sous-marins reflétait la volonté des deux parties de réduire le déclenchement d'une guerre nucléaire à la suite d'une interprétation erronée, d'une mégarde ou d'un accident. Sachant qu'une quinzaine de pays étaient sur le point d'acquérir la capacité de produire des armes nucléaires, Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev ont réaffirmé leur entier soutien au Traité sur la nonprolifération, ainsi que leur appui à l'Agence internationale de l'énergie atomique. La conclusion d'une série d'accords bilatéraux ouvrait de nouvelles possibilités de coopération entre les Etats-Unis et l'URSS. Dans sa conférence de presse finale, le président américain rappela I Soviet Diplomacy and NegotiatingBehaviour, 1988-90. Gorbatchev-ReaganBush Meetings at the Summits. Special Studies on Foreign Affairs Issues, Vol. III, ed. by the Committee on Foreign Affairs, House of Representatives. Washington,U.S. GovernmentPrintingOffice, April 1991.

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qu'un accord sur la réduction des armements stratégiques est infiniment plus compliqué à élaborer que celui sur la destruction des missiles à moyenne et à plus courte portée, mais souligna que les deux parties ont fait, à Moscou, « un énorme et important travail ». Quant à Gorbatchev, il se félicita des résultats très positifs de la conférence: «un grand chemin a été fait depuis l'échange des premiers messages jusqu'à l'achèvement de cette rencontre» 1. Les Russes ont également fini par reconnaître que le radar de Krasnoïarsk fut construit en violation du traité sur la défense antimissile. Dans son rapport au Soviet Suprême du 23 octobre 1989, Chevardnadze a reconnu que la décision d'installer ce radar fut prise à la légère, et qu'il «n'avait pas été installé là où il aurait dû être». Pendant quatre ans, a-t-il dit, son ministère a mené la lutte pour préserver le traité ABM en tant que base de la stabilité stratégique. « Et en même temps, ce radar, gros comme une pyramide égyptienne, est toujours là, à personnifier, disons-le franchement, la violation du traité ABM». Les Russes allaient donc mettre un point final à cette affaire. «Nous avons déclaré que nous allions démonter ce radar. /.. ./Le but que nous poursuivons est de sauver le traité ABM » 2. En fait, les Soviétiques auraient voulu que les Etats-Unis et l'URSS prennent l'engagement mutuel de ne pas utiliser le droit de dénoncer le traité ABM durant dix ans, dans le strict respect de ses dispositions3. Sur sa route de retour des Etats-Unis, Gorbatchev a accepté l'invitation de Mme Thatcher de faire escale à Brize Norton pour se rencontrer. La Dame de fer engagea une discussion sur les armes nucléaires stratégiques, et réitérant sa détermination de conserver des armements nucléaires, mais l'homme d'Etat soviétique décrivit cette attitude comme sa « préférence à rester assise sur un tonneau de poudre plutôt que dans un fauteuil ».

1 Rencontre au Sommet, Moscou, 29 mai matériaux. Moscou, Novosti, 1988. 2 La Pravda, 24 octobre 1989. 3 V. Lobov, « Le Traité ABM: inquiétudes internationale, octobre 1987, p. 27.

et

2 juin 1988. Documents et

espoirs »,

dans

La

Vie

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3. Le retrait des forces soviétiques de )' Afghanistan

Les Etats-Unis se sont fermement opposés à l'intervention militaire de l'Union soviétique, fin 1979, en Afghanistan. On estimait à Washington qu'en installant ses bases aériennes près de la frontière entre l'Afghanistan, l'Iran et le Pakistan, l'Union soviétique se serait trouvée en meilleure position pour étendre son pouvoir sur le détroit d'Ormuz et pour empêcher les Américains de garder ouverte cette importante voie de passage. Or, l'URSS a raté ces objectifs: en intervenant en Afghanistan, elle finit par s'engouffrer dans une impasse, et il est devenu évident pour les dirigeants de la Perestroïka qu'elle ne pouvait pas gagner cette guerre. L'intervention du corps expéditionnaire soviétique s'est soldée par quelques 13 210 tués et 37 000 blessés, sans oublier les énormes dépenses qu'elle a occasionnée: environ 5 milliards de roubles chaque année, et cette situation a laissé dans la population un goût amer. Lors de sa rencontre avec les dirigeants afghans en automne 1985, Gorbatchev leur fit part de son intention de retirer les troupes russes du pays. Le départ en mai 1986 du leader pro-soviétique B. Carmal, facilitera ce départ. Lors des pourparlers avec le président Reagan en 1987, Moscou demanda l'arrêt de l'assistance américaine aux moudjahidines et a promis le départ des Soviétiques. L'annonce faite par Gorbatchev en février 1988 qu'au début du mois de mai commencera le retrait des forces soviétiques d'Afghanistan, et qu'elles seront retirées en totalité avant le 15 février 1989, fut très favorablement accueillie par la communauté internationale: ce fut une bonne décision, susceptible de mettre fin aux souffrances du peuple afghan. Mais les Etats-Unis sont restés sceptiques. «Ce n'est pas le moment de relâcher notre attention et de nous féliciter, déclara le président Reagan le 21 avril 1988. Les Soviétiques n'ont que rarement quitté un pays après l'avoir occupé, et cela ne s'est même jamais produit depuis une bonne trentaine d'années. Ils ont souvent promis de plier bagages, mais ils ont rarement joint le geste à la parole. Et quand ils l'ont fait, c'est uniquement en réponse aux pressions de l'Occident ». Pour Ronald Reagan, les Soviétiques continuaient de constituer une menace pour le Pakistan, pays que les Etats-Unis se sont attachés à défendre. Il s'est donc interrogé: les Soviétiques ont-ils vraiment renoncé à leurs ambitions? En attendant, les Etats-Unis continueront de ravitailler les moudjahidines par tous les moyens nécessaires. « Je tiens à le répéter: nous continuerons de soutenir les moudjahidines, tant que les Soviétiques soutiennent le régime de Kaboul ».

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Or, Gorbatchev a tenu sa promesse. Des pourparlers engagés à Genève entre les gouvernements soviétique, américain, afghan et pakistanais ont entrevu les modalités du retrait des forces soviétiques. Quatre accords ont été signés le 14 avril 1988 :

- L'accord entre l'URSS, les Etats-Unis, l'Afghanistan et le Pakistan sur le retrait soviétique et le règlement politique de la question afghane; - L'accord entre l' Afghanistan et le Pakistan relatif aux relations entre les deux pays fondées sur les principes de non-ingérence et de nonintervention dans leurs affaires intérieures; - Un second accord entre l'Afghanistan et le Pakistan prévoyant le retour volontaire des réfugiés se trouvant sur le territoire pakistanais; - Par leur déclaration conjointe, les Etats-Unis et l'URSS ont exprimé leur soutien à l'accord afghano-pakistanais et s'engagèrent « à s'abstenir de façon constante de toute forme d'ingérence et d'intervention dans les affaires intérieures de l'Afghanistan et du Pakistan ». Cette déclaration est entrée en vigueur le 15 mai 1988.
Le retrait des forces soviétiques commença le 15 mai 1988, et comme prévu, le 15 février 1989 le dernier soldat russe quittait l'Afghanistan. Au 31 décembre 1991 les Russes ont arrêté leurs fournitures militaires à ce pays. Selon eux, l'Afghanistan devrait être désormais un Etat neutre et non-aligné, gouverné par une large coalition.

4. Les relations avec les pays du Proche-Orient
La Perestroïka gorbatchévienne a pris du retard pour rénover les positions traditionnelles de l'URSS vis-à-vis des problèmes du ProcheOrient. La visite du président syrien Hafez el-Assad à Moscou, les 23-25 avril 1987, a bien illustré les difficultés des dirigeants soviétiques à envisager les relations arabo-israéliennes sous un jour nouveau. Dans leur déclaration conjointe, l'URSS et la Syrie ont rejeté « la politique de diktat» à laquelle, ont-elles affirmé, s'en tiennent toujours les milieux impérialistes, notamment les Etats-Unis. Elles ont condamné «les actes d'agression armée directe, de chantage et de pression dirigés contre les Arabes, les atteintes à leurs droits légitimes». Elles se sont déclarées «sérieusement préoccupées par la situation conflictuelle aiguë qui persiste au Proche-Orient, où le sang coule

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toujours, où l'occupation par Israël des terres arabes continue, où les souffrances des Arabes, particulièrement du peuple palestinien privé de sa patrie, se multiplient. A la suite des actions agressives de l'impérialisme et d'Israël, cette région a été plus d'une fois l'arène de conflits sanglants qui ont apporté d'innombrables malheurs aux peuples qui s'y trouvent ». Pour l'URSS et la Syrie, une paix globale et stable au ProcheOrient ne peut être établie que sur la base du retrait des troupes israéliennes de tous les territoires arabes occupés depuis 1967 et de la réalisation des droits nationaux légitimes du peuple arabe de Palestine, y compris son droit à l'autodétermination et à la création de son propre Etat indépendant. Aussi, les deux parties ont-elles désapprouvé la politique américaine de Camp David. A la même occasion, elles ont dénoncé la présence des troupes israéliennes au Sud-Liban, l'intervention américaine contre la Libye, et la campagne de pression sur la Syrie déclenchée en Occident. Par leur déclaration commune du 5 juillet 1989, Mikhaïl Gorbatchev et François Mitterrand ont exprimé leur profonde préoccupation face à la situation de crise persistante au Liban. Tout en proclamant leur soutien à la mission du Comité des Trois de la Ligue arabe sur le Liban, l'URSS et la France ont réitéré leur disponibilité à concourir par tous les moyens aux efforts de pacification de ce pays. Alors que l'Union soviétique fut la première à reconnaître Israël diplomatiquement en 1948, elle a rompu ses relations diplomatiques avec Tel Aviv en 1967 consécutivement à la guerre des Six Jours. Or, la Perestroïka gorbatchévienne eut à affronter le problème de l'immigration de plus d'un million de Juifs voulant s'établir en Israël. Des restrictions gouvernementales à l'encontre de ces départs ont été vivement critiquées par les puissances, notamment par les Etats-Unis; en revanche, les dirigeants arabes, parmi lesquels le président égyptien Moubarak réclamaient l'arrêt de l'émigration des Juifs soviétiques en Israël. En juillet 1988, Israël ouvrait sa représentation para-consulaire à Moscou et au printemps 1989, Gorbatchev fit état de son intention de rétablir les relations diplomatiques avec l'Etat hébreu. Au début de 1990, Chevardnadze s'est proposé de développer les relations économiques avec Israël au niveau non gouvernemental: tout en promettant d'engager avec Tel Aviv des rapports consulaires, il n'envisageait pas encore le rétablissement des relations diplomatiques. C'est le 10 mai 1991 que son

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successeur, Alexandre Bessmertnykh, a effectué une brève visite en Israël où il s'est entretenu avec son homologue David Levy, ainsi qu'avec le premier ministre Itzak Shamir. Un consulat d'Israël a été établi à Moscou au début de 1991, et les deux pays ont signé au mois d'août un accord relatif aux vols charter transportant des immigrés Juifs de l'URSS vers Israël. Les relations diplomatiques ont été rétablies le 18 octobre 1991, Alexandre Bovine ayant été nommé ambassadeur soviétique en Israël. Consécutivement à la guerre d'Irak, les Russes et les Américains ont conjugué leurs efforts en faveur de la paix au Proche-Orient. Dans leur déclaration conjointe du 31 juillet 1991, les présidents Bush et Gorbatchev ont affirmé qu'il existait « une chance historique de mettre en œuvre un processus pouvant conduire à une paix juste et durable et à un règlement global au Proche-Orient}). Reconnaissant que la paix ne peut pas être imposée et qu'elle ne peut résulter que de négociations directes entre les parties, ils ont décidé, en tant que co-parrains, de convoquer en octobre une conférence de paix destinée à lancer des négociations bilatérales et multilatérales. La rencontre du Il septembre 1991 entre Gorbatchev et le Secrétaire d'Etat Baker, confirma cette intention des deux puissances. Ouverte à Madrid le 30 octobre 1991, la conférence arabo-israélienne a réuni pour la première fois onze pays de cette région, engagés depuis quarante-trois ans dans un sanglant conflit. Elle constituait, selon Gorbatchev, «une véritable percée dans le problème du Proche-Orient », et selon James Baker, «a resounding triumph. Its enduring legacy was simply that it happened at all }) .Hélas, 1 ces avis furent rapidement démentis par les dures réalités politiques restées immuables: cette initiative n'a guère débouché sur quelques résultats tangibles. Les colonies juives dans les territoires occupés constituaient toujours l'un des problèmes les plus aigus.

5. Le désarmement nucléaire soviéto-américain. Le Sommet de Moscou. La rencontre de Malte. Le Sommet Washington TI. Forces armées conventionnelles. Les armes nucléaires tactiques Au moment où George Bush - qui fut le vice-président des EtatsUnis depuis 1981 - succéda à Reagan en janvier 1989, le communisme
James A. Baker III, with Thomas M. DeFrank. The Politics of Diplomacy. New York, G.P. Putnam's Sons, 1995, pp. 512-513.
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craquait un peu partout en Europe. Au mois d'août, Tadeusz Mazowiecki, un des dirigeants du syndicat Solidarnosc fondé par Lech Walesa, devenait chef d'un gouvernement de coalition, et peu après, le rôle dirigeant du parti communiste allait être aboli. Dès septembre, la Hongrie prit l'initiative d'ouvrir ses frontières avec l'Autriche, et le 10 novembre, on assista à la destruction du Mur de Berlin, un événement hautement symbolique qui présageait la fin de la division de l'Allemagne, voire de l'Europe. En décembre 1989, Vaclav Havel était élu président de la Tchécoslovaquie, alors qu'une insurrection populaire venait de renverser le dictateur Ceausescu en Roumanie. Le gouvernement soviétique a fini par reconnaître le 4 décembre 1989, que son intervention en 1968, dans le « conflit interne en Tchécoslovaquie », fut « déséquilibrée », « peu adéquate », et constituait « l'ingérence dans les affaires du pays ami »1. Réunis à Moscou le même jour, les représentants de la Bulgarie, de la Hongrie, de la RDA, de la Pologne et de l'URSS ont déclaré que «l'entrée de leurs troupes en 1968 en Tchécoslovaquie a été une ingérence dans les affaires intérieures de la Tchécoslovaquie souveraine et doit être condamnée ». Tout en se rendant compte combien il était difficile d'adopter de nouveaux principes à l'ensemble de leurs relations avec les pays socialistes européens, les autorités soviétiques ont opté pour la non ingérence dans leurs affaires intérieures et ont reconnu à chaque pays exsatellite la liberté de ses options politiques. Mais naturellement, on ne pouvait plus agir dans le cadre d'anciennes structures interétatiques. Ces événements ont eu leur incidence en ce qui concerne la situation politique prévalant en URSS même: dès la fin de 1987-début 1988, les dirigeants de la Perestroïka étaient persuadés qu'il était impérieux de s'attaquer non seulement à l'administration du système économique, mais au système politique même qui gouvernait le pays, et qu'on ne parviendra à réformer l'économie qu'en effectuant en même temps des réformes politiques. Cette option différait sensiblement du programme des autorités chinoises, lesquelles ont engagé d'importants remaniements économiques tout en laissant dans le pays pratiquement intactes les structures du Parti au pouvoir. Le contexte international se prêtait-il à cette poursuite plus ferme de la Perestroïka? Les relations avec les Etats-Unis restaient en tout cas prometteuses: le nouveau président George Bush allait engager
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«Idée socialiste et Perestroïka révolutionnaire », dans Etudes soviétiques,
décembre 1989, N° 501, p. 48.

Supplément

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une politique laquelle constituera à plus d'un égard le prolongement de celle de son prédécesseur: il décida d'élargir le dialogue avec l'URSS et allait prendre l'initiative d'une rencontre avec Mikhaïl Gorbatchev. Dans l'entourage présidentiel, seul le secrétaire à la Défense, Dick Cheney, exprima des réserves sur des pourparlers avec l'homme d'Etat soviétique, lequel, a-t-il affirmé, n'avait aucun avenir politique. Le Secrétaire d'Etat James Baker, s'est rendu en mars 1989 à Vienne où se déroulaient des pourparlers relatifs à la réduction des armes conventionnelles en Europe, pour y rencontrer son homologue Edouard Chevardnadze, avec lequel il a établi d'emblée des rapports amicaux, voire confiants. Au mois de mai, Baker est allé à Moscou où il fut reçu par Gorbatchev, lequel lui confirma que l'URSS a consenti d'arrêter ses envois d'armes au régime sandiniste du Nicaragua. Mais ce ne fut qu'une demi-mesure, car les Russes continuaient à fournir des armes à Cuba, d'où elles étaient transférées à Managua. Etant tout à fait disposé à rencontrer prochainement le président américain, Gorbatchev annonça à Baker que «the Soviets had decided to withdraw 500 tactical nuclear weapons this year from Eastern Europe. And if the United States was prepared to undertake more radical steps, the Soviets would consider withdrawing all tactical nuclear weapons from Eastern Europe by ,,1 1991 . Le 21 juillet 1989, Bush écrivit à Gorbatchev en lui proposant d'établir des relations «on a more personal basis ». Il suggéra d'organiser une rencontre informelle aux Etats-Unis, à l'occasion de la venue de Gorbatchev à la session de l'Assemblée générale des Nations unies, mais cela ne convenait pas au leader soviétique de telle sorte qu'en fin de compte la rencontre entre Gorbatchev et Bush aura eut lieu à Malte, les 2-3 décembre 1989: elle n'avait pas pour but d'élaborer ni encore moins de signer des accords, mais se proposait d'offrir l'occasion d'un dialogue et d'un échange d'opinions. « Ce fut un bon début », dira Gorbatchev, «l'atmosphère de la rencontre fut très bienveillante et franche ». Tout en confirmant la continuité de sa politique avec celle de l'Administration Reagan, le nouveau président américain déclara soutenir le processus de désarmement de Vienne et a estimé que les Etats-Unis et l'URSS pourraient signer l'année prochaine un accord sur la réduction des troupes et des armements conventionnels. Gorbatchev ayant soulevé le problème de la coopération économique américanosoviétique, les deux hommes d'Etat ont discuté de la «création de 1 James A. Baker III, with Thomas M. Defrank, The Politics of Diplomacy Revolution, Warand Peace 1989-1992,op. cité, p.82.

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conditions pour que les hommes d'affaires américains puissent contribuer à la mise en œuvre des réformes en cours en URSS ». C'était nouveau. Le dirigeant soviétique qui réclamait la conclusion d'un accord commercial avec les Etats-Unis, a apprécié la disponibilité des Américains de normaliser leurs relations économiques avec l'URSS: l'économie russe en profonde crise, avait un besoin urgent de rétablir les échanges commerciaux avec les Américains, à quoi s'ajoutait le problème des investissements étrangers. Retourné en Amérique, le président, ouvert à la reprise d'une coopération économique, avouera qu'il était à Malte « amazed how little Gorbatchev really knows about Free Market economics. The Soviets have enormous economic problems, far greater than most of the world realizes"l. George Bush a reconnu que des désaccords persistaient entre les Etats-Unis et l'URSS en ce qui concerne la réduction des forces navales. Quant à la réduction des armements stratégiques, les deux parties ont exprimé l'espoir d'élaborer avant le deuxième sommet officiel soviétoaméricain - prévu en juin 1990 - les principales clauses du futur accord. Bush souleva la question de la fourniture d'armes soviétiques au Nicaragua et à Cuba, mais Gorbatchev se montra évasif, en disant que son gouvernement ne soutenait pas particulièrement Noriega, lequel après tout, a-t-il noté, n'était pas marxiste. Le sommet de Washington II (30 mai-4 juin 1990) fut, selon le président Bush, un grand succès, et selon Gorbatchev « un événement d'une énorme importance»; selon des observateurs politiques, ce sommet marquait la fin de la guerre froide entre l'Est et l'Ouest 2. Les deux parties ont discuté de la réunification allemande, des Etats baltes, des problèmes du désarmement et des échanges commerciaux. Elles ont signé vingt-quatre documents, entre autres une déclaration sur la Réduction des armements stratégiques START annonçant qu'un traité pourrait être signé d'ici la fin de l'année, une déclaration relative à la Poursuite des pourparlers après la signature de ce traité, une déclaration annonçant la prochaine conclusion d'un accord sur les Forces conventionnelles en Europe (CFE), une déclaration sur la nonprolifération des armes nucléaires, chimiques et des missiles, des protocoles aux accords sur la limitation des essais nucléaires et des explosions nucléaires souterraines. L'URSS affirma son soutien aux 1 George Bush, All the Best. My Life in Letters and other Writtings.New York, Scribner,A Lisa Drewx Book, 1999,p. 457. 2 Joseph G . Whelan & S.R. Djikia, «On the Usefulness of Summits» , dans InternationalAffairs, novembre 1991,p. 142,p. 144.

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objectifs des règles de contrôle du transfert de techniques de fabrication des missiles. Un accord sur les armes chimiques ramena les stocks de ces armes à 20 % de l'arsenal américain, les Etats-Unis s'engageant à cesser leur production d'armes chimiques dès l'entrée en vigueur de ce document, alors que le gouvernement soviétique affirma avoir déjà arrêté leur fabrication. Les accords sur l'utilisation pacifique de l'énergie nucléaire complétaient le traité soviéto-américain de 1973. La négociation de l'accord de commerce fut pendant longtemps indécise, les Soviétiques faisant valoir que l'URSS était un des rares pays - une douzaine en tout - à ne pas bénéficier dans ses échanges avec les Etats-Unis de la clause de la nation la plus favorisée. En fin de compte, le président Bush a annoncé le 30 juillet 1991 son intention de soumettre à l'approbation du Congrès l'accord commercial qui octroyait à l'Union soviétique le statut de nation la plus favorisée en matière de tarifs douaniers. Le président a pris cette décision à la suite de l'adoption par le Soviet suprême de l'URSS, le 20 mai 1991, d'une loi sur l'émigration qui satisfaisait aux normes internationales. Cet accord de trois ans qui entraînait l'abaissement des droits d'entrée pour les produits soviétiques aux Etats-Unis, a prévu également la réglementation des investissements, l'accès aux marchés, et des droits de propriété industrielle, et fut complété par un arrangement sur la Vente des céréales, prévoyant l'achat annuel par l'URSS de 10 à 14 millions de tonnes de blé, de maïs et de soja. Pour Gorbatchev, cet accord avait une haute signification politique: «il marquait le passage d'un soutien /américain/ purement verbal à la Perestroïka aux actes concrets» 1, et pour le vice-ministre des Affaires étrangères Aklexeï Oboukhov, il mettait fin à la guerre froide économique russo-américaine2. Néanmoins, Washington a décidé que l'accord de commerce n'entrera en vigueur qu'à la condition que le Soviet suprême aura voté (en seconde lecture) la loi sur la liberté d'émigration, permettant l'émigration des Juifs qui sont restés dans l'attente depuis des années. Une autre condition américaine pour l'entrée en vigueur de l'accord fut le règlement de la question lituanienne, mais là-dessus Gorbatchev est resté intransigeant: le respect des procédures constitutionnelles lui paraissait prioritaire 3. 1 MikhailGorbatchev,Mémoires,op. cité, p. 679. 2 Alexei Oboukhov, « Quelques réflexions sur la visite du président soviétique aux Etats-Unis», dans La Vie internationale,septembre 1990,p. 21. 3 Parmi d'autres décisions du Sommetde WashingtonII, mentionnons l'accord relatif aux Echanges universitaires les étendant à 1 500 étudiants pour chaque pays d'ici 1995, un accord sur les Frontièresmaritimes dans le Grand Nord et

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Les 22 Etats membres de POT AN et de l'Organisation du Pacte de Varsovie ont signé le 19 novembre 1990 l'important Traité sur les forces armées conventionnelles en Europe, qui limita cinq catégories d'armements: avions, hélicoptères, chars, véhicules blindés de transport de troupes, et artillerie. Il est resté en vigueur après la désintégration de l'Union soviétique et de l'Organisation du Pacte de Varsovie, mais dès octobre 1993 la Russie demanda sa révision, souhaitant notamment accroître ses équipements militaires dans la région frontalière du Caucase, près de la Géorgie, de l'Arménie et de l'Azerbaïdjan, en raison des conflits en cours dans cette région. Réunis à Moscou les 30-31 juillet 1991, les présidents Bush et Gorbatchev ont signé le traité START-1 sur le désarmement nucléaire: ce fut un bon traité, résultat des négociations de près de dix ans. La partie soviétique s'engagea à réduire de 35 % ses forces stratégiques nucléaires qui passèrent de Il 000 ogives à 7 000 ; la partie américaine réduisait son potentiel stratégique nucléaire de 25 %, ne gardant que 9 000 ogives des 12 000. En réponse aux critiques se demandant pourquoi Moscou réduisait davantage d'armements que ne le faisaient les Américains, le ministère soviétique des Affaires étrangères affirma que «nous avons repensé de manière nouvelle la situation: la sécurité ne consiste pas à avoir davantage d'armes que les autres Etats, mais à avoir moins d'armes braquées sur nous ». Mais cette déclaration fut critiquée par les partisans de l'ancien régime. Le 27 septembre 1991, le président Bush a annoncé une série de mesures en matière d'armes nucléaires. Il ordonna l'élimination de la totalité de l'arsenal américain d'armes nucléaires de courte portée basées au sol. Les Etats-Unis retireront en outre toutes leurs armes nucléaires tactiques de leurs navires de surface et de leurs sous-marins d'attaque, ainsi que les bombes nucléaires à bord des porte-avions. Le président ordonna la fin de l'état d'alerte pour tous les bombardiers stratégiques américains et tous les missiles balistiques intercontinentaux; il a mis fin
l'océan Pacifique, de la mer de Bering et de l'océan Arctique, un accord sur les Transports maritimes, un accord sur les Etudes océanographiques, une déclaration sur la Protection de la pêche dans la mer de Bering, un accord sur l'A viation civile prévoyant le quadruplement des liaisons aériennes entre quatorze villes des deux pays, un accord sur la Coopération douanière visant la lutte contre le trafic de la drogue. Un mémorandum conclu avec la firme IBM a prévu la livraison de plus de 13 000 ordinateurs personnels à l'URSS, et un protocole d'accord avec la firme Chevron a envisagé la coopération dans la mise en exploitation du gisement de pétrole à Tenghiz.

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aux travaux de la mise au point du missile balistique intercontinental « Peacekeeper ». Bush a proposé aux autorités soviétiques de prendre des mesures correspondantes: les Américains se sont inquiétés si les armes nucléaires de l'URSS se trouvent sous un contrôle adéquat. Gorbatchev se félicita de l'initiative américaine, et annonça à son tour, le 5 octobre, une série de mesures de réciprocité. S'agissant des armes nucléaires tactiques russes, toutes les munitions de l'artillerie nucléaire et toutes les têtes nucléaires des missiles tactiques seront détruites. Les têtes nucléaires des missiles antiaériens seront retirées des unités et stockées dans des bases du centre. Toutes les mines nucléaires seront éliminées. Toutes les armes nucléaires tactiques seront retirées des navires de surface et des sousmarins à missions multiples. S'agissant des armes stratégiques offensives, les bombardiers russes lourds ne seront plus en état d'alerte, et leurs armes nucléaires seront entreposées dans les dépôts de l'armée. L'URSS arrêtera la mise au point d'un nouveau missile à courte portée, destiné aux bombardiers lourds, ainsi que la mise au point d'un missile mobile balistique intercontinental de petite taille. Le nombre de lanceurs de missiles balistiques sur rails, ainsi que le nombre de missiles balistiques mobiles à têtes multiples n'augmentera pas. L'URSS retirera du service opérationnel 503 missiles balistiques intercontinentaux. Après avoir déjà retiré des forces actives trois sous-marins nucléaires, l'URSS en retirera encore trois autres, équipés de 48 lanceurs. Gorbatchev annonça que l'URSS réduira ses armements stratégiques offensifs de manière plus radicale que prévu par le traité START: dans sept ans, elle disposera de 5 000 têtes nucléaires au lieu des 6 000 prévues par le traité. Les Soviétiques se sont déclarés prêts à entamer un dialogue avec les EtatsUnis pour la mise au point de techniques sûres pour le stockage et le transport de têtes nucléaires. Gorbatchev déclara, à partir du 5 octobre 1991, un moratoire unilatéral d'un an sur les essais nucléaires militaires. Il se félicita des projets américains de réduire leurs forces armées de 500 000 hommes, et annonça que les forces armées soviétiques seront réduites de 700 000 hommes: on voulait espérer que cette mesure réduise quelque peu le lourd fardeau des dépenses militaires qui pesait sur la société russe.

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6. La réunification allemande
Le ministre allemand des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher, rapporte que c'est au début de 1987 qu'il a acquis la conviction que la politique d'ouverture de Gorbatchev était parfaitement crédible et qu'il a fait donc appel à ses amis occidentaux de ne pas laisser passer cette chance historique. La question de la réunification allemande fut abordée par Bush et Gorbatchev dès leur rencontre de Malte. Le président américain questionna Gorbatchev au sujet de ce problème qui lui tenait beaucoup à cœur: le mur de Berlin venait de tomber il y a un mois, un vaste mouvement en faveur de la réunification s'est manifesté tant en Allemagne fédérale que dans la DDR, et les Occidentaux étaient désireux d'engager avec les Soviétiques des discussions au sujet de cette question. Gorbatchev a répondu en disant que la réunification allemande sera le produit final d'une transformation graduelle du climat politique en Europe, au cours de laquelle l'OTAN et le Pacte de Varsovie n'auront plus de signification et finiront par être dissous. Tout en admettant avec le président Bush que c'est essentiellement au peuple allemand qu'il appartient de décider de la réunification, il a rappelé qu'il y avait en Europe deux Etats allemands légués par I'histoire - la RFA et la DDR - et se prononça contre «l'accélération artificielle» du processus de réunification: « l'accélération artificielle n'est pas dans les intérêts des peuples de ces deux Etats allemands» 1. Cette accélération s'imposait cependant: l'euphorie de la réunification gagna les populations des deux Allemagne, l'affaire s'emballa et les événements se précipitèrent, à telle enseigne qu'à plus d'un égard, les dirigeants de la Perestroïka se sont montrés débordés. Le 28 novembre 1989, le chancelier Helmut Kohl publiait un plan en dix points de l'unification allemande dans le cadre d'un «nouvel ordre européen », et lors de la visite à Moscou en février 1990 du chancelier et de son ministre des Affaires étrangères Hans-Dietrich Genscher, Gorbatchev a reconnu que l'unité de l'Allemagne est une affaire des Allemands et que c'est eux qui ont à décider des modalités de leur réunification, mais en même temps il a admis qu'elle concernait également d'autres pays, notamment les quatre puissances occupantes. 1 Rencontre de Mikhaïl Gorbatchevet de George Bush à Malte, 2-3 décembre 1989.Moscou, Novosti, 1989,pp. 21-22.

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L'affaire fut relancée dans le sillage de la conférence internationale consacrée au « Ciel ouvert », réunie à Ottawa, en février 1990, qui réunissait tant les Etats membres de l'OTAN que ceux du Pacte de Varsovie. Bénéficiant du soutien des Américains mais aussi des Britanniques et des Français, Genscher souleva le problème de la réunification des deux Etats allemands, et Chevardnadze, avant de fixer son attitude, multiplia ses consultations. Au cours de la« journée folle» du 13 février, il eut cinq entretiens avec Baker, trois avec Genscher, des pourparlers avec le ministre français Dumas, le britannique Hurd, le polonais Skubiszewski, ainsi qu'avec les représentants des pays membres du Pacte de Varsovie. Chevardnadze déclara que l'Union soviétique n'était pas opposée à la réunification, mais demandait la simultanée de ce processus avec la constitution de structures de sécurité européenne, une réforme de l'OTAN et l'instauration de rapports nouveaux avec le traité de Varsovie; l'Allemagne réunifiée devrait être, souligna-t-il, démilitarisée et neutralisée. Le même 13 février, il fut décidé que les négociations relatives à la réunification seront conduites selon le principe «Deux plus Quatre»: l'Allemagne fédérale, l'Allemagne orientale, l'URSS, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France. Rentré à Moscou, Chevardnadze déclara aux correspondants des Izvestia que « le processus d'édification de l'unité allemande allait sans doute durer plusieurs années ». L'homme d'Etat soviétique se trompait complètement. La première réunion des Six s'est tenue le 5 mai 1990 à Bonn dans un climat tendu: les Russes se sont montrés très fermes en ce qui concerne le problème de la réunification de l'Allemagne, laquelle devrait se faire, selon eux, simultanément avec la réunification de l'Europe dans le contexte de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe issue de l'Acte final d'Helsinki de 1975. Ils proposaient d'institutionnaliser la CSCE réunissant 35 Etats, laquelle serait responsable de la sécurité européenne. En agissant ainsi, ils auraient voulu éliminer la question profondément controversée sur le statut militaro-politique de l'Allemagne réunifiée, laquelle, pour la délégation soviétique, ne devait en aucun cas adhérer à l'OTAN, toujours considérée à Moscou comme une alliance ennemie. Or, pour Washington, cette demande était inacceptable: ce sont les mécanismes de l'OTAN qui assuraient la présence politique des Etats-Unis en Europe, et l'Allemagne étant un membre-clé de cette organisation, son départ aurait pour cette dernière ainsi que pour l'Amérique - des conséquences absolument négatives. Chevardnadze demandait également que la réunification allemande soit précédée par un accord sur

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les armements conventionnels, mais les Occidentaux ne partageaient pas cet avis. Malgré l'assurance de Genscher que le problème des frontières serait réglé avec la participation de la Pologne, le climat est resté tendu, les « Deux plus Quatre» devenant en fait « Un à Cinq ». Or, les deux Allemagne ayant signé le 18 mai 1990 un traité établissant leur union monétaire, le gouvernement de Bonn prenait le contrôle de la monnaie et des finances est-allemandes, et la réunification était désormais inéluctable: elle se fera conformément à l'Art. 23 de la Loi fondamentale garantissant le respect des traités internationaux conclus par l'Allemagne fédérale. Lors du Sommet de Washington II, les 31 mai - 2 juin, Gorbatchev a essayé de convaincre son homologue américain de la justesse de ses propositions initiales, mais ce fut en vain. L'homme d'Etat soviétique suggéra une alternative, à savoir l'adhésion simultanée des deux Etats allemands à l' OTAN et au Pacte de Varsovie, ne se rendant pas bien compte que ce dernier vivait ses dernières heures et que les pays de l'Est européens venaient de prendre leurs distances de l'URSS. En fin de compte, Gorbatchev céda: Bush dit que son interlocuteur fit une « surprising concession that German unification and German membership in NA TO were really up to the Germans, which was a huge step forward». Cela pourra-t-i1 se faire? A Moscou même, l'opposition à la politique gorbatchévienne ne faisait que croître, et lors du XXVIIIe Congrès du Parti (2-14 juillet 1990), plusieurs députés ont dénoncé la politique du gouvernement à l'encontre de l'Allemagne, laquelle, ont-ils souligné, a déclenché à deux reprises le conflit mondial, et dont l'agression contre l'URSS a coûté à cette dernière 22 millions de morts. Quelles sont les garanties pour qu'une telle agression ne se reproduise plus? Le général Makatchov critiqua âprement la «politique de capitulation» du gouvernement en ce qui concerne le retrait des troupes soviétiques d'Allemagne, et ses vues furent soutenues par d'autres militaires, comme le général Mikouline ou l'amiral Chvatov; certains hommes politiques ont fait valoir que les Occidentaux mêmes n'étaient pas unanimes en ce qui concerne la question de la réunification allemande, et que le chef du gouvernement britannique, Mme Thatcher y était opposée, et c'était exact. Quelque 800 délégués votèrent contre l'élection de Chevardnadze dans les organes directeurs du Parti. Gorbatchev a réagi en personnalisant à l'extrême la direction de la politique extérieure de l'URSS, la question allemande devenant sa prérogative personnelle, sans que le Politburo ait son mot à dire.

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L'affirmation de l'OTAN, réunie à Londres, que celle-ci ne considérait plus l'URSS comme un ennemi potentiel, agréa à Gorbatchev et confirma ses vues en ce qui concerne l'attitude de )' Allemagne réunifiée vis-à-vis de l'Alliance atlantique: il se prononça pour la conclusion d'un accord bilatéral entre l'URSS et l'Allemagne, lequel aura bien entendu une importance capitale pour le règlement par les Six du problème de la réunification. Les pourparlers avec la délégation allemande dirigée par le chancelier Kohl et le ministre Genscher se sont déroulés en deux étapes: le 15 juillet à Moscou, et ensuite le 16 juillet à Arkhyz, dans le Caucase du Nord. Lors de la réunion de Moscou, Kohl assura son interlocuteur que l'Allemagne était disposée à renoncer à l'armement atomique, chimique et biologique, et qu'elle était d'accord pour la présence de troupes soviétiques sur le territoire allemand pendant trois à quatre ans. Il posa ensuite la question de savoir « où iront ces soldats qui quitteront le territoire, et ce qu'ils feront ». Il proposa d'agir ensemble, «en donnant aux soldats une formation civile, en les initiant à des métiers qui seront nécessaires dans le cadre du passage à l'économie de marché ». Gorbatchev ajouta: «Et des logements », et Kohl s'est dit tout-à-fait d'accord, «à condition qu'il soit dit que les logements sont construits pour des citoyens de l'Union soviétique, et non pour des soldats de l'Armée rouge». Le chancelier assura son interlocuteur que «les Allemands se prononcent en toute clarté en faveur d'une aide à l'Union soviétique. C'est là quelque chose sur quoi nous pouvons fermement nous appuyer» 1.Kohl proposa un marché et Gorbatchev accepta. C'est dans ces conditions que lors de sa seconde réunion avec le chancelier le jour suivant à Arkhyz, dans le Caucase, Gorbatchev négligea complètement l'opposition du Politburo en acceptant que l'Allemagne unifiée soit membre de l'Alliance atlantique, et en promettant de retirer les troupes soviétiques du territoire allemand moyennant l'octroi d'une aide financière devant faciliter leur rapatriement. Les Allemands qui s'attendaient à de longues et difficiles négociations, n'en croyaient pas leurs yeux et ont exprimé à leurs interlocuteurs soviétiques leur vifs remerciements. «Dankbarkeit empfand ich - dit Genscher - gegenüber den beiden Mannern Michail Gorbatschow und Eduard Schewardnadse. Wir werden Ihnen das niemals vergessen», versicherte ich Ihnen beim Abschied»2. Helmut
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2

MikhaïlGorbatchev, Avant-Mémoires,op. cité, pp. 159-160.
Hans-Dietrich Genscher, Erinnerungen. Berlin, Siedler Verlag, 1995, p. 841.

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Kohl soulignera que « the Germans owe a special debt of gratitude to Gorbatchev» . La voie était ouverte pour un accord entre les Six, lesquels allaient conclure le 12 septembre à Moscou le traité fixant les modalités de la réunification. Il avait été prévu que les frontières de l'Allemagne unie seront celles de la RFA et de la RDA, mais qu'elles seront confirmées par la Pologne et l'Allemagne, cette dernière n'ayant pas de revendications territoriales vis-à-vis de son voisin. L'Allemagne unifiée renonçait aux annes nucléaires, biologiques et chimiques, et son armée fut limitée à 370 000 hommes. L'Allemagne recouvrait sa pleine souveraineté et avait le droit de choisir ses alliances. Le statut d'occupation des quatre puissances prenait fin. De toute évidence, l'accord des Six avait une portée historique: il mettait un point final à la Seconde Guerre mondiale. Il fut complété par le traité du 14 novembre 1990 entre l'Allemagne et la Pologne qui confirma la frontière OderNeisse. Au Sommet de la CSCE à Paris, les puissances signèrent la Charte pour une Europe nouvelle. Des traités ont été conclus entre l'URSS et l'Allemagne fédérale le 8 octobre et le 12 octobre 1990 en ce qui concerne le retrait des forces soviétiques sur le territoire de l'ex-RDA et de Berlin avant la fin 1994 : au total 546 200 soldats et des employés civils dans l'armée. L'Allemagne accorda à l'URSS 12 milliards de DM destinés à faciliter le reclassement des soldats rapatriés, dont 7,8 milliards de DM pour la construction de leurs logements: 36 000 appartements, ainsi que quatre complexes urbains de 100 000 m2 chacun. Des opposants soviétiques à Gorbatchev diront: était-ce cela, le prix de la réunification allemande?

7. L'indépendance des pays baltes
Une autre cause de frictions entre l'URSS et les Etats-Unis fut la question balte. Les trois Etats baltes ont été annexés par les Soviétiques en 1940, mais Washington n'a jamais reconnu cette annexion et continua à entretenir ses relations diplomatiques avec les trois légations de ces pays établies en Amérique. Dans sa proclamation du 14 juin 1989 relative au Baltic Freedom Day, George Bush a souligné que «half a century of repression has not broken the spirit of the Baltic peoples. Today, their longing and hopes for liberty remain strong. Hundreds of thousands of Estonian, Latvian and Lithuanian men and women have

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publicly demonstrated their desire for freedom and democracy, calling for national autonomy and control over their own affairs. 1...1 The Government of the United States does not and will not recognize the unilateral incorporation by force of arms of the Baltic States into the Soviet Union. On this observance of Baltic Freedom Day, we express our solidarity with them and call upon the Soviet Union to listen to their calls for freedom and self-determination» I. Néanmoins, ne voulant contrarier ni la politique de détente ni le processus de réformes engagées par Gorbatchev, les Etats-Unis ont réagi avec modération à la poussée séparatiste balte. En fait, ils ne voulaient pas s'immiscer dans des conflits de nationalités qui commencèrent à déchirer l'URSS: déjà lors du conflit qui opposa dès juillet 1988 l'Arménie à l'Azerbaïdjan au sujet du Haut-Karabakh et les affrontements interethniques qui éclatèrent dans ces républiques du Caucase, George Bush n'a pas désapprouvé les mesures militaires ordonnées par Moscou pour réprimer la violence. Lorsque le Il mars 1990 la Lituanie a proclamé son indépendance à laquelle Gorbatchev, désireux de préserver coûte que coûte l'unité territoriale de l'URSS, s'opposa au nom du respect du prescrit constitutionnel, la Maison Blanche a certes publié un communiqué appuyant les aspirations lituaniennes, mais refusa en même temps d'accorder sa reconnaissance au nouveau gouvernement: elle demanda l'ouverture des négociations entre les deux parties. Prenant la parole le 15 mars, George Bush répéta que la Lituanie devrait négocier avec les autorités soviétiques au sujet de son avenir, et souligna que « we don't want say anything that would tend to exacerbate problems or attitudes on either side ». Dans sa lettre à Gorbatchev du 29 avril 1990, Bush souleva la question lituanienne, en proposant l'ouverture du dialogue entre les deux parties. Il appuya les vues du président Mitterrand et du chancelier Kohl, lesquels préconisaient que les Lituaniens « suspendent» leur déclaration d'indépendance afin d'engager les négociations avec Moscou, en soulignant qu'à défaut d'ouverture d'un dialogue soviéto-lituanien, les Etats-Unis ne seront pas en mesure de conclure l'accord de commerce demandé par les Russes. Mais Gorbatchev rejeta les arguments du président américain en affirmant que l'affaire lituanienne était une affaire interne de l'URSS. Le 31 mars, il adressa un message au Parlement de Vilnius, par lequel il demanda le retour à la légalité. En même temps, il adressa un appel au peuple de Lituanie dénonçant les
I Department afState Bulletin, août 1989, p. 80.

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agissements «unilatéraux à caractère ultimatif» du gouvernement de Vilnius, agissements qui « portent atteinte aux liens d'amitié qui se sont tissés au cours de I'histoire entre le peuple lituanien et les autres peuples de l'URSS» 1. Le 18 avril, le gouvernement soviétique décrétait le blocus économique de la Lituanie, espérant par là qu'elle renonce à son indépendance2. Lors du Sommet de Washington, les 31 mai - 2 juin, le président américain a répondu favorablement à la demande de l'homme d'Etat soviétique de conclure un accord commercial. Néanmoins, Bush conditionna la mise en œuvre de cet accord par le règlement de la question lituanienne. «Publicly, we gave Gorbatchev his trade agreement, but the secret deal we made with him was that I would not send it up to Congress for approval until progress had been made on Lithuania» 3. Gorbatchev est resté sur ses positions, en répétant que le prescrit constitutionnel relatif à l'intangibilité territoriale de l'URSS devait être respecté. La Chambre des Représentants américaine a réagi en se prononçant le 6 juin, par 340 voix contre 24, en faveur de l'interdiction de la vente de certains équipements de haute technologie à l'Union soviétique, tant que Moscou ne mette pas fin à son blocus économique vis-à-vis de la Lituanie et ne lève pas ses interdictions freinant l'émigration des Juifs. Mais la situation est restée tendue. L'armée soviétique ayant ouvert le feu sur les manifestants à Vilnius en janvier 1991, il y avait une vingtaine de morts. Une fois de plus, Bush est intervenu auprès de Gorbatchev pour le prévenir qu'à défaut d'un règlement de l'affaire lituanienne, il serait amené à postposer sa politique de coopération économique avec l'URSS. La Communauté économique européenne déplora le recours à la force en Lituanie et demanda l'ouverture d'un dialogue entre les autorités soviétiques et les représentants élus des peuples baltes, «en vue de satisfaire aux aspirations légitimes de ces peuples ». Si la situation qui prévaut en Lituanie se prolonge, la Communauté pourrait arrêter la mise en œuvre de la coopération entre la CEE et l'URSS. Mais Gorbatchev resta sur ses positions. Il s'est dit certes profondément ému par la tournure tragique qu'a prise la confrontation en Lituanie, mais affirma en même temps que « ce sont des actes contraires
I Pravda, 1eravril 1990. 2 Romain Yakemtchouk, « Les républiques baltes et la crise du fédéralisme soviétique ». Bruxelles, Studia diplomatica, 1990, N° 4-6, p. 248s. 3 George Bush, Ali the Best, op. cité, p. 473.

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à la loi et un mépris affiché de la Constitution elle-même et des décrets présidentiels, ainsi que la violation flagrante des droits civiques, la discrimination des gens d'une autre nationalité et une attitude irresponsable vis-à-vis de l'armée, des militaires et de leurs familles, qui ont créé un milieu et un environnement où ce genre d'échauffourées et de heurts ont pu survenir très facilement pour des raisons tout-à-fait inattendues. C'est en cela que réside la cause de cette tragédie, et non dans des ordres mythiques venus d'en haut ». Tout en admettant le droit des républiques de faire sécession d'avec l'URSS, il réaffirma que « la sécession ne peut avoir lieu qu'après consultation de toute la population par voie de référendum et au terme d'un processus conforme à la loi ». Les choses en restèrent là, et ce n'est que consécutivement au putsch du 19 août 1991 que le dirigeant soviétique a accepté de reconnaître l'indépendance des trois pays baltes. Cette fois, il ne pouvait pas faire autrement: ayant été élu au mois de juin à la présidence de la Fédération de Russie, Eltsine a reconnu le 30 juillet l'indépendance de la Lituanie. Les Etats-Unis ont suivi en reconnaissant le 2 septembre l'indépendance des trois pays baltes.

8. La guerre du Golfe
L'agression irakienne contre le Koweït, le 2 août 1990, mit la politique de Gorbatchev à rude épreuve: la diplomatie russe ne s'attendait guère à cette invasion. Traditionnellement, l'Irak fut un Etatclient de l'Union soviétique, laquelle était liée à ce pays par un traité d'amitié et de coopération de 1974 : au moment de l'agression irakienne, environ 9 000 ressortissants russes se trouvaient en Irak et au Koweït, pour la plupart spécialistes de coopération technique et militaire1, et l'URSS détenait en Irak des intérêts s'élevant à plusieurs milliards de dollars. Les Soviétiques étaient les fournisseurs principaux d'armes à Bagdad, et c'est avec ces armes que fut perpétrée l'agression irakienne. Celle-ci fut condamnée à peu près unanimement par la communauté internationale, y compris par les pays arabes, à l'exception de la Libye et de l'OLP. En conséquence, contrairement aux espérances de Saddam Hussein, Gorbatchev a condamné sans tarder cet acte
1 « Saddam Hussein met à l'épreuve la communauté internationale », dans La Vie internationale, novembre 1990, pp. 54-62.

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d'agression: le 2 août 1990, Moscou a demandé « le retrait rapide et sans condition des troupes irakiennes du territoire du Koweït », et le jour suivant, Edouard Chevardnadze et James Baker adoptèrent une déclaration conjointe réclamant le rétablissement du statu quo dans la zone du Golfe. L'URSS arrêta ses livraisons d'armements à Bagdad, procéda à l'évacuation de tous ses ressortissants du Koweït et de l'Irak, et a voté les résolutions que le Conseil de sécurité adopta au mois d'août sur ce conflit: la résolution 660 du 2 août condamnant l'agression irakienne et réclamant le retrait inconditionnel de ses troupes, la résolution 661 du 6 août qui adopta des sanctions commerciales et financières contre Bagdad, la résolution 662 du 9 août qui proclama l'illégalité de l'annexion du Koweït par l'Irak, la résolution 664 du 18 août qui réclama la libération immédiate des ressortissants des pays tiers, et la résolution 665 du 25 août qui autorisa les puissances de recourir aux « mesures nécessaires conformément à la situation concrète sous le contrôle du Conseil de sécurité pour arrêter tous les navires et les examiner afin d'assurer rigoureusement l'exécution des sanctions ». Fait exceptionnel dans l'histoire des Nations unies, toutes ces résolutions ont été votées unanimement par les cinq grandes puissances, membres permanents du Conseil. Néanmoins, tout en étant entièrement solidaire de l'attitude de George Bush, selon lequel «il n'était pas possible d'admettre que Saddam Hussein pût tirer profit de son agression », Gorbatchev s'est déclaré favorable au règlement du conflit par des méthodes politiques et non militaires, et comme il était pratiquement le seul à pouvoir dialoguer avec Bagdad, il jouera un rôle de médiateur. Sachant qu'il persistait dans l'opinion publique soviétique un vaste courant pro-irakien, l'homme d'Etat soviétique pensait qu'il serait utile de mettre à profit le règlement pacifique de la crise du Golfe pour essayer de régler à la même occasion le conflit israélo-arabe. « Je proposai donc de convoquer une conférence internationale des membres du Conseil de sécurité et des pays arabes pour aborder la restitution de la souveraineté du Koweït, mais aussi d'autres problèmes régionaux, notamment ceux qui concernaient les
Palestiniens et le Liban» 1

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Cette attitude agréait parfaitement à Saddam Hussein qui s'efforçait de noyer son agression dans une série d'autres problèmes qui affectaient le Proche-Orient, mais naturellement elle ne convenait guère aux Etats-Unis qui tenaient à régler au plus vite le problème irakien, sans
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Mikhaïl Gorbatchev, Mémoires, op. cité, p. 693.

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éterniser les discussions sur d'autres questions. Lors de sa rencontre avec Gorbatchev à Helsinki le 9 septembre, Bush déclina sa proposition, et l'homme d'Etat soviétique n'insista pas: il assura son homologue qu'il était disposé à travailler activement avec les Etats-Unis pour trouver une solution à la crise, se prononça pour une «solution politique» du conflit et annonça que l'URSS n'enverra pas de troupes dans le Golfe. Les deux présidents ont réitéré leur soutien aux résolutions du Conseil de sécurité votées au mois d'août, et se sont engagés à respecter les sanctions prises par les Nations unies. Ceci étant, Gorbatchev resta convaincu qu'il lui appartenait de jouer dans la crise du Golfe un rôle de médiateur, et il chargea son ami Evgueni Primakov, spécialiste soviétique des affaires arabes - il parle arabe - et ami de Saddam Hussein qu'il connaissait depuis vingt-deux ans, d'engager des pourparlers avec le dictateur irakien. Ce dernier s'en est réjouis: il se réfugia dans une obstination irrationnelle et continua à se bercer de l'illusion qu'à la longue le partenariat rosso-américain va se disloquer et que les Occidentaux n'oseront pas prendre vis-à-vis de l'Irak des mesures extrêmes. Le 18 octobre, le Secrétaire d'Etat Baker a reçu à Washington l'émissaire soviétique. Tout en assurant son hôte que l'URSS resterait quoi qu'il arrive du côté des Etats-Unis, Primakov se prononça en faveur d'une solution diplomatique du conflit, disant qu'une guerre contre l'Irak aurait de graves répercussions dans le Proche-Orient, et demandant que les Américains reconnaissent les liens - the linkage entre la crise irakienne et le conflit israélo-palestinien. Sachant que Chevardnadze était opposé tant à la mission qu'aux conceptions de Primakov qui risquaient de mettre en question la coopération russoaméricaine dans cette crise}, les Etats-Unis restèrent sur leur position. Pour le Secrétaire d'Etat, « Primakov's plan was a disaster »2, et pour le président Bush, les agissements de Primakov affaiblissaient l'unité de la coalition. Bush exprima ses remerciements à Gorbatchev pour ses initiatives, mais confirma son refus de lier la question du Golfe à celle du Proche-Orient et de la Palestine: «nothing less than unconditionnal withdrawal of Saddam Hussein is acceptable », a-t-il affirmé. La position des Etats-Unis rencontra la compréhension des pays arabes:
I

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Strobe Talbott and Michael Beschloss, At the Highest Level. Publication en russe en 1994, p. 232. 2 James A. Baker III, with Thomas M. DeFrank. The Politics of Diplomacy, op. cité, p. 400.

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seules la Jordanie et l'Organisation de la Libération de la Palestine se sont placées aux côtés du leader irakien. A la fin d'octobre, Gorbatchev effectua en France sa seconde visite officielle où il comptait recevoir l'appui du président Mitterrand. qui était opposé à une intervention armée contre Saddam Hussein, mais ne l'excluait pas au cas où l'on ne parvenait pas à briser l'intransigeance du leader irakien. Telle était également l'attitude du président du Conseil italien, Andreotti. En revanche, Mme Thatcher prônait une solution militaire. Bien que pour beaucoup d'observateurs politiques, la crise du Golfe «clearly underlined the limits to cooperation and partnership between the USSR and the West» l, l'URSS s'est alignée aux Etats-Unis en votant le 29 novembre la résolution 678 du Conseil de sécurité qui a ouvert la voie à l'intervention militaire américaine. Le Conseil a décidé qu'au cas où l'Irak refusait de s'acquitter de ses obligations, les Etats membres qui coopèrent avec le gouvernement koweïtien étaient autorisés à user, à partir du 15janvier, « de tous les moyens nécessaires pour faire respecter et appliquer la résolution 660 » qui avait réclamé son retrait du Koweït. Ce texte fut adopté par 12 voix contre deux (Cuba, Yémen) et une abstention (Chine); Chevardnadze a participé personnellement à ce vote. La coalition anti-irakienne emmenée par les Américains comptait à ce moment 28 Etats. Le refus des autorités de Bagdad de se rendre aux exigences de la communauté internationale amena donc les Etats-Unis à lancer dans la nuit du 16 au 17 janvier des frappes aériennes contre l'Irak. Gorbatchev s'adressa au président Bush pour lui proposer de prendre des mesures complémentaires et, par des contacts directs avec Saddam Hussein, obtenir le retrait de ses troupes du Koweït. Dans sa déclaration télévisée, il regretta profondément qu'une confrontation militaire n'ait pas pu être évitée, mais a admis que « ce tournant tragique a été provoqué par le refus de la direction irakienne de se conformer aux exigences de la communauté internationale et de retirer ses troupes du Koweït ». Les Irakiens répliquèrent en lançant à leur tour leurs missiles contre Israël et l'Arabie saoudite, voulant provoquer de la sorte une riposte israélienne qui transformerait le conflit irakien en un
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Olga Alexandrova, «Soviet Policy in the Gulf Conflict», dans Aussen Politik,

N° 3 1991, p. 23 1.

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affrontement israélo-arabe. Moscou condamna ces bombardements irakiens et exprima son appréciation pour la retenue manifestée par ces deux pays. Gorbatchev qui avait réitéré le soutien de l'URSS aux résolutions des Nations unies, nota en même temps que la logique des opérations militaires laissait transparaître « la menace de voir dépasser le mandat défini par ces textes », et dans les milieux militaires russes on était du même avisI. Le 29 janvier, Bessmertnykh se rendit à Washington où il signa une déclaration soviéto-américaine disant que l'arrêt des hostilités était possible, « à condition que l'Irak s'engage sans équivoque à quitter le Koweït ». Le 10 février Gorbatchev envoya Primakov à Bagdad pour y rencontrer le leader irakien, lequel, à son tour, demanda à son ministre des Affaires étrangères Tariq Aziz, de se rendre à Moscou pour trouver avec Gorbatchev et son ministre des Affaires étrangères Bessmertnykh (qui venait de remplacer Chevardnadze), une solution pacifique du conflit, en fait permettre à l'Irak de sauver la face. Le 17, Tarik Aziz s'amena à Moscou dans un avion soviétique que Gorbatchev envoya à Bagdad pour le chercher. Ces (pénibles) conversations n'aboutirent à aucun résultat, l'Irak posait toujours des conditions à son retrait du Koweït: l'armée irakienne avait envahi le Koweït en quelques heures, mais Saddam Hussein demandait maintenant quatre semaines pour quitter ce pays. Tariq Aziz est revenu à Moscou le 21 février, toujours pour rien. Entre-temps, le président Bush avait adressé un ultimatum à l'Irak prévoyant le lancement de l'opération terrestre pour le 24 février, les Russes demandèrent aux Américains que « it would not be desirable to conduct any massive ground operations, if they are being planned, during the period of the Moscow talks ». Bush répliqua que l'Irak doit se conformer à toutes les résolutions du Conseil de sécurité, sans quoi la solution militaire est inévitable. Gorbatchev fit une ultime tentative le 23 février en s'entretenant au téléphone avec Major, Andreotti, Mitterrand, Moubarak, Assad, Kohl, le premier ministre japonais Kaifu, le président Iranien Rafsanjani, ainsi qu'avec Bush, mais toutes ces démarches ne donnèrent aucun résultat. A l'aube du 24 février, Bush donna l'ordre aux forces terrestres de la coalition de passer à l'offensive - sans que la Russie s'y oppose - et peu de temps après Bagdad annonça son retrait de l'Irak et sa disponibilité de payer des réparations au Koweït. Cette guerre, au cours de
1

reoprMM KopHMeHKo, «XollodHClfl 60UHa» (Gueorgi Komienko,

« La guerre

froide »). Moscou, Olma-Press,2001,

pp.397-405.

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laquelle les Américains ont expérimenté leurs nouveaux armements, a confirmé l'importance des hautes technologies militaires: de nos jours les guerres ne se gagnent plus par les quantités d'effectifs et d'armements engagés par les belligérants, mais par la qualité des technologies employées. Dans un ouvrage publié peu après cette « Tempête dans le Désert », Primakov affirma que la guerre contre l'Irak n'était pas inévitab le 1, mais à Washington on n'était pas de cet avis, et par ailleurs, le président Bush resta reconnaissant aux Soviétiques d'avoir permis aux Etats-Unis de s'opposer en fin de compte à l'agression irakienne. « La preuve éclatante que nous sommes en train de surmonter les animosités de la guerre froide d'autrefois - déclara Bush le 30 juillet 1991 demeure notre coopération durant la guerre du golfe Persique. Au plus fort de la guerre froide, l'agression irakienne contre un petit pays voisin aurait pu conduire nos deux nations, et même le monde entier, au bout d'un conflit. Au contraire, notre coopération a scellé l'isolement de Saddam Hussein sur le plan international. Et si Saddam Hussein pensait qu'il aurait pu exploiter nos divergences à son propre avantage, il s'est grandement trompé. A chaque étape décisive de la crise, les Etats-Unis et l'Union soviétique ont collaboré étroitement afin de transmettre à Saddam Hussein un message énergique et ferme que son agression était irrémédiablement vouée à l'échec ».

9. Les ambiguïtés Fédération de Russie

de la Perestroïka.

L'émergence

de la

Pour les opposants de Gorbatchev, ses tentatives de repenser les idéaux communistes et de rénover le rôle de la diplomatie soviétique échouèrent: l'URSS n'était plus une grande puissance pouvant influencer les grandes décisions internationales, et la fragilité de sa situation interne affaiblissait ses positions dans la politique mondiale. Sa faite à Jean-Paul II de se rendre en Union soviétique, ont été désapprouvées par l'Eglise orthodoxe russe.
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visite au Vatican le 1er décembre 1989, et surtout l'invitation qu'il avait

Evgueni Primakov, Voyna, kotoroj moglo ne bytj (Une guerre dont on pouvait
1992.

se passer). Moscou,

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D'ores et déjà, la coopération soviéto-américaine et soviétoeuropéenne était freinée par des mouvements oppositionnels à la Perestroïka qui prenaient de l'ampleur, alors qu'en même temps, les revendications des nationalités ainsi que les troubles gouvernementaux compliquaient la mise en place de nouvelles orientations de la politique extérieure. Avec la disparition au début des années 90 de l'appareil soviétique de la rhétorique propagandiste en matière de politique internationale, c'est toute la société russe qui s'interrogeait désormais sur la voie à suivre et se débattait dans les ambiguïtés: plusieurs hommes politiques se sont rangés aux vues des anciens dirigeants du corps diplomatique comme Dobrynine, Komienko, Troyanovsky ou Faline, lesquels rappelaient les conquêtes internationales et la puissance de l'URSS et insistaient sur la continuité des intérêts de l'Etat quel que soit son régime politique. Ils critiquaient âprement plusieurs décisions de Gorbatchev et de son ministre des Affaires étrangères Chevardnadze en ce qui concerne la réunification de l'Allemagne, le retrait des troupes soviétiques de ce pays, les concessions consenties aux Américains en matière de désarmement, la défense de la situation de 20 millions de ressortissants russes dans les républiques fédérées, etc. Après tout, disaient-ils, les intérêts de l'Etat ont un caractère permanent, ils sont intangibles, il faut continuer de les défendre. Communiste convaincu, et très critique vis-à-vis des réformes gorbatcheviennes, le premier ministre Ryjkov (1985-1990) dira que la politique étrangère de la Perestroïka a conduit à la perte du statut de super-puissance de l'Union soviétique 1. C'est dans ce contexte qu'invoquant le 20 décembre 1990 la résurgence des tendances dictatoriales, Chevardnadze a offert sa démission; plus tard il dira qu'au ministère des Affaires étrangères dont il avait la direction, « environ 30 % des fonctionnaires étaient des agents du KGB ». Les ministres des Affaires étrangères de la Communauté européenne ont regretté cette démission de leur homologue avec lequel ils avaient pu établir des relations de collaboration confiante et amicale; ils ont exprimé le ferme souhait qu'elle ne marque pas de changement dans la politique de l'Union soviétique, qui puisse remettre en cause les résultats importants obtenus dans les relations internationales. Le ministre Chevardnadze fut remplacé le 15 janvier 1991 par Alexandre Bessmertnykh, ambassadeur de l'URSS aux Etats-Unis et bon connaisseur des affaires américaines, mais le climat n'était pas à l'apaisement. C'est également au mois de janvier que le sang coula en
1 HHKOJIaHPbDKKOB,TpazeàUfl BeJlUKOÜ cmpaHbl (Nikolaï Ryjkov, d'un grand pays). Moscou, « Vetche », 2007, p. 26. La tragédie

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Lituanie qui s'engagea dans un processus séparatiste. Le 25 février fut dissous le Pacte de Varsovie, et le 28 juin il a été mis fin au Comecon Conseil d'assistance économique mutuelle. A la réunion de Berlin de la CSCE le 19 juin 1991, Bessmertnykh a agréablement surpris les Occidentaux en acceptant que les consultations d'urgence de cet organisme puissent être déclenchées non pas sur avis unanime des Etats membres, mais à la demande de douze pays seulement, la Communauté européenne comptant à l'époque justement douze Etats membres. Eliminé en novembre 1987 par Gorbatchev de la direction du Parti communiste de Moscou, Boris Eltsine fut triomphalement élu en mars 1989 député de Moscou, et le 29 mai 1990 il fut élu président du Soviet Suprême de la Russie. Opposé à Gorbatchev, surtout à sa politique économique, c'est sous son impulsion que la Russie - la RSFSR - a engagé son émancipation institutionnelle et internationale en se dotant de sa propre télévision, des organes spécifiquement russes du KGB, en signant des traités avec les républiques fédérées, notamment avec l'Ukraine le 19 novembre 1990, et en multipliant ses relations avec les pays étrangers. En avril 1991, Eltsine s'est rendu en visite en France, mais ne fut que très brièvement reçu par le président Mitterrand, un communiqué de l'Elysée précisant qu'il «ne doit avoir aucune ambiguïté, l'URSS a un président qui est Mikhaïl Gorbatchev». Or, le 12 juin 1991, Eltsine fut élu au suffrage universel à la présidence de la Fédération de Russie avec 57,3 % des suffrages: pour la première fois dans 1'histoire de la Russie, un dirigeant a été porté à ce poste démocratiquement. Les dirigeants étrangers en visite à Moscou vont rencontrer désormais non seulement le président de l'URSS Gorbatchev, mais aussi le président de la Fédération de Russie Eltsine: ce fut le cas en juin-juillet du président de Finlande Mauno Koivisto, du premier ministre d'Espagne Felipe Gonzales, du président des Etats-Unis George Bush, du premier ministre de la Grèce Konstantinos Mitsotakis. Le 30 juillet, Eltsine signait avec la Lituanie un traité reconnaissant l'indépendance de cette république. Saluant la désintégration du socialisme totalitaire en Europe centrale, Eltsine dira que l'URSS est restée « presque le seul pays du monde à prétendre aborder le XXIe siècle avec une idéologie désuète, datant du XIXe siècle »1. Vivement opposé à Gorbatchev qui n'avait pas totalement rompu avec le communisme, et réclamant l'introduction
1Boris Eltsine, Jusqu'au bout. Paris, Calmann-Lévy, 1990, pp. 275-276.

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d'une économie de marché ainsi que l'abandon du monopole de l'Etat en matière des relations économiques extérieures, il affirmait que la Russie devrait être souveraine dans le sens le plus large du terme, en politique intérieure comme en politique extérieure, ce qui présageait en fait l'effondrement du Centre. Répartie sur plus de 140 millions de km2 et disposant de 51,7 % de la population de l'URSS, la Russie couvrait 60 % du revenu national de l'Union, 92 % de sa production de pétrole, 74 % de celle de gaz, ses exportations procuraient 80 % des recettes en devises du pays, sans oublier que c'est sur son territoire qu'étaient situées les principales industries de guerre de l'Union soviétique. Avec l'indépendance des républiques, la Fédération de Russie devenait l'héritière de l'URSS en cours de désintégration, et Eltsine s'est prononcé en faveur d'une décentralisation de cet immense Etat. Eltsine effectua sa première visite aux Etats-Unis en septembre 1989, mais ce fut sans succès: traité d'ivrogne - en fait il ne détestait pas la vodka, loin de là - il fit une mauvaise impression aux Américains qui ne juraient alors que par Gorbatchev. Mais peu à peu les choses vont changer. Eltsine fut amicalement reçu le 20 juin 1991 par George Bush à Washington, lequel a néanmoins précisé que ses relations avec le leader de la Russie ne porteront pas atteinte à ses « relations officielles» avec Gorbatchev. Peu après, Eltsine annonça que la Fédération de Russie aura sa propre représentation à l'ambassade soviétique aux Etats-Unis ainsi qu'à la délégation de l'URSS à l'ONU; dès ce moment, son ministère des Affaires étrangères de la Russie - en compétition avec celui de l'Union - engagea des négociations bilatérales avec plusieurs pays étrangers, et se proposa de conclure des accords internationaux, entre autres celui avec le Canada relatif à l'achat du blé canadien. Entre-temps, le séparatisme des républiques fédérées - des pays baltes, du Caucase et de l'Ukraine s'affirmait de plus en plus en menaçant l'éclatement de l'Empire, ce qui entraînait d'ailleurs la radicalisation de l'opposition à la Perestroïka qui voulait à tout prix maintenir l'Union. S'étant rendue à Kiev, Mme Thatcher commença à saisir l'importance fondamentale du problème des nationalités, se demandant si au bout de compte, l'URSS pourrait - ou devrait conserver son intégrité. Elle était convaincue que «Gorbatchev ne laisserait jamais l'Ukraine se détacher de l'Union soviétique sans combat ». En conséquence, la Dame de Fer n'a pas voulu mettre l'Ukraine dans la même catégorie que les Etats baltes, et n'a pas accepté d'ouvrir une ambassade à Kiev. Peut-être à tort, avouera-t-elle. Les Etats-Unis ont pris leurs distances eux-aussi: dans son discours à Kiev,