La politique industrielle d'armement et de défense de la Ve République

De
Publié par

Cet ouvrage traite les aspects industriels - le volet "armement" - de la politique de Défense de la Ve République. Ce fut l'objet du colloque qui s'est tenu à l'EHESS, à Paris, le 29 septembre 2008. Ce livre reprend les réflexions de cette journée, complétant ainsi - avec le volume précédent - ce qui se veut une véritable somme, unique sur les cinquante dernières années, de notre politique de Défense.
Publié le : jeudi 1 juillet 2010
Lecture(s) : 87
Tags :
EAN13 : 9782296263734
Nombre de pages : 340
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

La politique industrielle d’armement et de défense de la Vème République : évolution, bilan et perspectives

Crédits photo : LE TERRIBLE : www.7sur7.be CLEMENCEAU : www.netmarine.net MISSILE HADES : astro-notes.org MIRAGE : SIRPA AIR Char LECLERC : www.abc.terre.defense.gouv.fr

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12596-4 EAN : 9782296125964

Sous la direction de

Pierre PASCALLON et Jean-Paul HEBERT

La politique industrielle d’armement et de défense de la Vème République : évolution, bilan et perspectives

L’Harmattan

Collection « Défense »
• Le moment n’est hélas pas venu – peut-il d’ailleurs venir ? – où la force militaire pourrait être reléguée dans le « linceul de pourpre où dorment les Dieux morts », chers à André MALRAUX. Le monde est en effet constitué de longtemps sinon de toujours « d’Etats-Nations » dont le nombre ne cesse de progresser et progressera sans doute encore au XXIème siècle s’il faut en croire la prophétie du Père Serge BONNET : « Le XXIème siècle sera plus encore que le XXème siècle le siècle des Nations ». Se pose à ces « Etats-Nations » le problème de leur défense, c’est-à-dire la fonction vitale d’assurer leur sécurité, leur paix, leur indépendance, l’obligation de préserver et de pérenniser les signes forts d’une identité nationale à travers les accidents de l’Histoire, à savoir : un territoire et la communauté consciente des hommes qui l’habitent. On peut convenir en effet d’appeler « politique de Défense » l’ensemble des mesures et dispositions de tous ordres prises par le Pouvoir pour assurer la sécurité et l’intégrité du territoire national dont il a la charge et, par ricochet, la paix du peuple qui y vit. Pour utiliser les termes très voisins retenus par l’ordonnance du 7 janvier 1959, la Défense « a pour objet d’assurer en tout temps,



en toutes circonstances et contre toutes les formes d’agression, la sécurité et l’intégrité du territoire ainsi que la vie de la population ».


Cette collection entend accueillir les réflexions qui touchent le domaine de la Défense ainsi défini, domaine global, multiforme, en constante évolution, en privilégiant bien sûr le cas de la France et de l’Europe dans un contexte qui est désormais, ici aussi, de plus en plus d’emblée « mondialisé ». Pierre PASCALLON

PUBLICATIONS Dans la collection « Défense » Défense et renseignement, 1995 Quel avenir pour les drones ?, 1998 Les transmissions militaires, 2000 Quelles perspectives pour le deuxième porte-avions français ?, 2000 Quelles perspectives pour le Transport Aérien Militaire français ?, 2001 Quelle défense pour la France à l’aube du XXIème siècle ?, 2001 Quelles perspectives pour le renseignement spatial et aérien français après le Kosovo ?, 2001 La guerre des missiles, 2001 Les Armées françaises à l’aube du 21ème siècle Tome I : La Marine Nationale, 2002 Tome II : L’Armée de l’Air, 2003 Tome III : L’Armée de Terre, 2004 Tome IV : La Gendarmerie Nationale, 2006 Tome V : Les Armées françaises à l’heure de l’Interarmisation et de la Multinationalisation, 2007 Le bouclier antimissiles américain après les attentats du 11 septembre 2001 ?, 2002 Quelle protection du territoire national contre le terrorisme international ?, 2003 La politique de sécurité de la France en Afrique, 2004 Renforcer l’intégration de la Défense dans la Nation, 2004 Demain, les drones de combat ?, 2004 Satellites et Grands Drones dans le cadre de la politique spatiale militaire française et européenne, 2005 La politique de sécurité autour de la Méditerranée, lac de Paix, 2005 Quelles menaces, demain, sur la sécurité de la France ?, 2005
-6-

La dissuasion nucléaire en question(s), 2006 Les zones grises dans le monde d’aujourd’hui : le non-droit grangrène-t-il la planète ?, 2006 Quelle politique de Défense pour la France à l’heure de l’élection présidentielle de 2007 ?, 2007 Quel avenir pour l’OTAN ?, 2007 La défense antimissiles en débat(s), 2008 La Vème République, 1958-2008 : 50 ans de politique de Défense, 2008 Quelle politique de sécurité et de défense pour l’Europe ?, 2009 Hier la crise, demain la guerre ?, 2010

-7-

SOMMAIRE

REMERCIEMENTS ………...…..…………..………. page 11 AVANT-PROPOS ………...…….……………………. page 13 PREFACE ………...…….……………………...……. page 21 INTRODUCTION GENERALE ..……………...……….. page 27 PARTIE I : EVOLUTION DE LA POLITIQUE INDUSTRIELLE EME D’ARMEMENT ET DE DEFENSE DE LA V REPUBLIQUE …………………………………………………...…. page 39 PARTIE II : ETAT ET PERSPECTIVES DE LA POLITIQUE EME INDUSTRIELLE D’ARMEMENT ET DE DEFENSE DE LA V REPUBLIQUE ..……………………….……………. page 163 CONCLUSION GENERALE ……………………....…. page 317 SIGLES …………………...…………….….....……. page 323 BIBLIOGRAPHIE ……………………….….....……. page 327 TABLE DES MATIERES ……...…………….....……. page 335

REMERCIEMENTS Cet ouvrage reprend, pour l’essentiel, les actes d’un colloque qui s’est tenu à l’EHSS, à Paris, le 29 septembre 2008, sous le même titre. Nous avons bien sûr bénéficié, pour ce colloque, d’appuis très nombreux qui nous imposent une grande brassée de remerciements. - D'abord et surtout, nous avons particulièrement bénéficié, pour l'organisation de cette manifestation, du concours de Jean-Paul HEBERT qui s'est énormément investi dans cette opération et qui co-dirige, avec moi, cette publication. Je voulais lui dire mon estime et mes remerciements les plus sincères. - Il convient ensuite que je remercie tout particulièrement les présidents de séance de ce colloque, le Président Xavier DE VILLEPIN et l'Amiral Pierre LACOSTE, et tous les intervenants de grande qualité à cette journée, qui nous permettent d'offrir aux lecteurs un ouvrage de référence sur un sujet qui, au final, n'avait pas fait, jusqu'ici, l'objet d'une tentative de synthèse et de bilan - voire de perspectives aussi approfondie. - On entend encore dire notre gratitude à toutes celles et à tous ceux qui ont pris une part active à la mise sur pied de ce colloque, et plus particulièrement à Arlette LION du CHEAr et à Nicolas DROGI de la DGA. - On voudrait ne pas oublier d'adresser nos remerciements pour leur aide à nos partenaires médias habituels (Défense Nationale et Sécurité Collective,...), aux sociétés qui ont bien voulu s'impliquer financièrement dans cette journée (EADSASTRIUM, SAGEM DEFENSE ET SECURITE) et au Secrétaire d'Etat chargé de la Défense. - Reste encore et enfin à dire notre gratitude à la petite équipe du Club « Participation et Progrès ». Pierre PASCALLON

AVANT-PROPOS par

Pierre PASCALLON
Professeur Agrégé de Faculté Président du Club « Participation et Progrès » Il y a bien eu, à l’origine de la Vème République, une véritable et forte politique industrielle d’armement nationale, c’est-à-dire une démarche organisée, méthodique, volontaire, par le Chef de la France Libre, dès son retour au Pouvoir, en 1958, avec, en particulier, de façon liée : la création - pour se donner « l’outil » d’une capacité d’intervention cohérente et forte de l’Etat soucieux de bâtir une industrie de l’armement et de la défense, industrie spécifique, particulière, forcément nationale -, de la « Délégation Ministérielle pour l’Armement » - DMA (1961), placée au sein du Ministère des Armées, au niveau de l’Etat-Major des Armées et du Secrétariat Général pour l’Administration. On a pu dire, à juste titre, que la DMA était à considérer véritablement comme la « quatrième armée » (avec l’Armée de Terre, l’Armée de l’Air et la Marine), organisation complétée avec la création, en 1964, du « service de la surveillance industrielle de l’armement » (SIAR) ; la mise en place des grandes infrastructures, des centres de recherches et des moyens d’essais, des capacités de production,..., bref, de l’instrument industriel complet nécessaire à la conception, au développement et à la production de notre armement et, notamment et surtout, de notre force de dissuasion1 :
1

Cf. PASCALLON (P) : « 1958-2008, 50 ans de dissuasion nucléaire », Le Journal du Parlement, juin 2008.

- les grandes infrastructures ? Pour le développement, en particulier, du nucléaire sous-marin : modernisation de l’arsenal de Cherbourg, construction de l’Ile Longue à Brest, mais aussi installation du plateau d’Albion, centre de commandement de Taverny,... - les centres de recherches et d’essais ? Centre du Sahara (avec le premier essai nucléaire, le 13 février 1960), puis du Pacifique (avec le premier essai d’une arme thermonucléaire, le 24 août 1968) ; centres de recherches du Commissariat à l’Energie Atomique (CEA, créé par DE GAULLE, en 1945) ; Centre National d’Etudes Spatiales (CNES, en 1961), centre d’essais des Landes,... - les capacités de production ? Usines de Marcoule et de Pierrelatte pour la production des matières fissiles ; création et modernisation des forces des entreprises touchant l’industrie aéronautique et l’industrie des missiles balistiques,... le lancement des grands programmes d’armement autour de la mise sur pied des forces nucléaires, avec leurs trois composantes initiales : le bombardier MIRAGE IV (1964), les missiles sol-sol (1968), le sous-marin nucléaire lanceur d’engins LE REDOUTABLE (1971). * ** Il n’est pas excessif, pour certains, de dire qu’on a bien eu - avec cette politique industrielle gaullienne des années 1958-1974 (DE GAULLE-POMPIDOU) - la fondation d’un « complexe militaro-industriel français » (F. VARENNE) ; mieux, sans doute, l’élaboration et la concrétisation d’un « système français de production d’armement sous domination de l’Etat » (J- P. HEBERT).

-14-

-> un « système », c’est-à-dire un tout cohérent, organisé à travers des liens institutionnels, politiques, stratégiques, fonctionnant en « régulation administrée » ; => un « système au cœur de l’Etat » - caractérisé par l’importance publique des crédits d’acquisition, de recherches et d’études, permettant une capacité de production réalisée le plus souvent dans des arsenaux (ouvriers d’Etat), des sociétés nationales ou nationalisées ; - structuré par et autour de la « Délégation Générale pour l’Armement » (DGA), « lieu d’institutionnalisation » de « l’Etat », à la fois donneuse d’ordre, acheteuse, chargée du contrôle et elle-même productrice ; organisme « vertébré » par le corps des ingénieurs de l’armement ; organisme s’attachant à faire naître autant que de besoin des « champions nationaux » dans la plupart des créneaux de production. Ce « système français de production d’armement, sous domination de l’Etat » - fruit et legs de la détermination industrielle de Charles DE GAULLE et de Georges POMPIDOU, au début de la Vème République - va fonctionner de manière approximativement satisfaisante et sans grande modification jusqu’aux années 80, fournissant ainsi à notre pays les équipements militaires recherchés. La construction européenne va amener l’inflexion de ce système tandis que la domination américaine sur la scène internationale provoque, pour certains - au-delà - sa dilution. « L’inflexion » du système dans son « européanisation » ? Il est certain que, dès les années 80 et surtout depuis le début des années 90, le « modèle » initial « hexagonal » des décennies 60-70 va s’européaniser, le cadre européen devenant de plus en plus prégnant comme horizon

-15-

incontournable de notre doctrine de défense et de nos stratégies industrielles d’armement. Il faut - on doit, désormais, nous assure-t-on - viser tout à la fois à la construction de « champions » industriels de l’armement européen et à l’élaboration de programmes d’armement coopératifs européens. -> La constitution de « champions » industriels de l’armement européen ? Après la progression des budgets « défense » jusqu’à l’orée des années 80, on va assister à de fortes réductions budgétaires à partir du début des années 90 : on peut, on s’en souvient, pour certains, toucher les « dividendes de la paix ». Nos firmes doivent donc, dans ce contexte, se « concentrer » et acquérir la « taille critique » dans un ensemble qui est perçu d’emblée, désormais, comme un ensemble européen « les rapports de force s’évaluent en termes de parts de marché et où la caution de la Délégation Générale pour l’Armement (DGA) cessera bientôt d’être un argument décisif » (J-P. HEBERT). On va bien, par suite, assister à un effort tendu pour la constitution de grandes entreprises « européennes » du secteur industriel de l’armement. Mais cette « consolidation » industrielle européenne à partir de firmes nationales n’est pas facile, y compris pour l’exemple le plus significatif de réussite, celui d’EADS. On a du mal, en effet, à faire émerger d’autres « EADS » dans les secteurs terrestre, naval,... => L’élaboration de programmes d’armement dans une logique de coopération européenne ? On va favoriser, là aussi, on le sait, dans les années 90, une dynamique nouvelle. Les organismes de coopération, dans cet esprit, se multiplient : le « Groupement Armements de l’Europe Occidentale » (GAEO), en 1992 ; « l’Organisation Conjointe des Coopérations en matière
-16-

d’ARmement » (OCCAR), en 1996 ; et, surtout, en 2004, la création de l’« Agence Européenne de Défense » (AED) ; avec de grands programmes de coopération européens emblématiques : l’400M,... mais aussi les programmes qui « écartèlent » l’Europe industrielle de l’armement : avion de combat EUROFIGHTER,... alors qu’il y a aussi le RAFALE. La « dilution » du système dans son « américanisation » ? Nous avons vécu - après la deuxième guerre mondiale une période « d’ouverture », « d’internationalisation » de nos économies, accentuée avec la grande « mondialisation » des années 80-85 à nos jours. -> Cette mondialisation a été une mondialisation libérale Depuis les années 80, sous l’impulsion anglo-saxonne, c’est, en effet, la logique libérale qui s’est imposée de plus en plus, en conduisant à la dérégulation, aux privatisations, à « l’ouverture » du capital des firmes publiques, au désengagement de l’Etat et, de façon plus générale, au discrédit de tout ce qui porte une « empreinte » étatique. L’industrie de défense ne pouvait pas - malgré sa spécificité - échapper à ce vaste et profond mouvement de libéralisation qui va mettre à mal les bases mêmes de notre « système productif d’armement sous domination étatique », à savoir la place centrale de l’Etat, la prééminence de la DGA, la priorité des objectifs politico-stratégiques, le compromis social entre l’Etat, les firmes, les salariés (ouvriers d’Etat). Cet « ébranlement » du modèle est plus particulièrement visible au niveau de son « cœur », la DGA, qui - c’est net dans le Livre Blanc de 1994 - n’apparaît plus (contrairement à ce qui était le cas dans le Livre Blanc de 1972) « comme acteur ou structure essentielle, ni de la politique d’armement, ni de la stratégie industrielle ». Il n’est pas excessif, pour Jean-Paul HEBERT, d’assurer que la DGA est « marginalisée » par la « poussée » d’un modèle plus
-17-

« privé », plus « industriel », porté sur l’efficacité concurrentielle, le rôle des prix et du marché. => Cette mondialisation a été une mondialisation libérale sous domination des Etats-Unis Après les changements géostratégiques de 1989-91 (chute du Mur de Berlin, dislocation de l’URSS et du Pacte de Varsovie), les Etats-Unis - jusqu’alors « superpuissance » s’installent dans un statut « d’hyperpuissance » (H. VEDRINE). L’hyperpuissance américaine, au vrai, dans tous les domaines et, plus spécialement, pour notre propos, sur le plan de la défense de l’armement. On va assister, en effet, à la création et/ou au développement de véritables « mastodontes » américains dans le domaine industriel de l’armement (LOCKHEED MARTIN, BOEING, NORTHOP GRUMAN, RAYTHEON, GENERAL DYNAMICS,...), nos firmes françaises et européennes étant loin, en règle générale, derrière ces géants. On va assister à des assauts répétés de ces grands groupes américains sur les entreprises du secteur défense sur le sol du vieux continent et, par suite, à la présence croissante de capitaux américains au sein des groupes de défense européens ; sans parler, de façon plus générale, de la disproportion existant entre les budgets de défense américains... et européens, entre les efforts de recherchedéveloppement outre-Atlantique... et chez nous,... au point que, au total, à l’heure où les rêves d’expansion de l’avionneur européen AIRBUS sur le marché de la défense américain viennent d’être « douchés » (annulation, par le Pentagone, du contrat pour les avions ravitailleurs de l’Air Force), certains n’hésitent pas à dire que l’on a bien eu - années 1990-2008 - une véritable « défiguration », sinon une « dissolution » du modèle français de production d’armement.

-18-

* ** Sans être aussi catégorique qu’il vient d’être dit à l’instant, il est sûr que - à l’heure du cinquantenaire de la Vème République -, on peut dire que la politique industrielle de défense et le modèle de production d’armement originel gaulliens ont, effectivement, largement évolué - et se sont en partie dénaturés -, si bien que, aujourd’hui, il est indispensable - à partir de leur réalité actuelle - de leur chercher un nouvel horizon. Ce... nouvel horizon, c’est... le nouveau Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale de 2008 qui s’est essayé à les dessiner. A charge de préciser les orientations retenues par ce document dans le cadre de la... nouvelle Loi de Programmation Militaire et, surtout, de façon liée - en s’inspirant de la démarche britannique -, dans la... nouvelle « stratégie industrielle de défense et d’armement » (O. DARRASON), s’appuyant et intégrant l’acquis déjà mis en place : on pense, notamment, au « Laboratoire Technico-Opérationnel » (LTO). Il s’agit, à dire le vrai - avec cette « stratégie » -, de se donner un outil définissant au mieux nos capacités industrielles et technologiques de demain en fonction des besoins de nos armées, la véritable « feuille de route » de notre « Base Industrielle et Technologique de Défense » (BITD), précisant le paysage industriel et technologique que nous souhaitons obtenir en cherchant à mieux articuler - sinon à rendre totalement harmonieuses - les trois « dimensions », désormais, de notre politique industrielle et de notre système d’armement : la dimension nationale, la dimension européenne, la dimension mondiale (américaine, pour l’essentiel, mais, bien sûr, avec de plus en plus, à l’avenir, la présence des nouveaux grands pays émergents) ; avec, donc, l’identification claire :

-19-

- des technologies et capacités de production dont nous estimons devoir garder la maîtrise au niveau national ; - les technologies pour lesquelles nous pouvons envisager une coopération avec nos partenaires européens ; - enfin, celles que nous estimons pouvoir être obtenues auprès des fournisseurs tiers sur le marché mondial.

-20-

PREFACE par

Xavier DE VILLEPIN
Ancien Président de la Commission des Affaires Etrangères, de la Défense et des Forces Armées du Sénat

Je voudrais tout d'abord remercier Pierre PASCALLON d'avoir choisi ce thème si important car il nous permet de nous exprimer sur l'Histoire de notre pays, notre personnalité française, nos défauts et nos mérites. En introduction, le temps long paraît nécessaire. L'armement ne date pas d'hier, sa trajectoire et ses turbulences au XXème siècle, constituent des caractéristiques de notre tempérament national2. La guerre de position qui va se dérouler à partir de novembre 1914, pendant quatre longues années, va mettre en évidence l'importance de la composante armement. Elle va être, pour la première fois, directement prise en charge, jusqu'à l'Armistice, par le pouvoir politique. Le 12 décembre 1916, lors de la formation du second cabinet BRIAND, Albert THOMAS est promu, à 38 ans, Ministre de l'Armement et des fabrications de guerre. En deux ans, il apparaîtra comme un créateur du complexe militaire industriel français. L'expérience sera aussi la première tentative de coordination interarmes, sinon interarmées. Malgré des résultats indiscutables, elle sera oubliée dans les années 1920, à l'époque de la construction de la Ligne Maginot, une stratégie défensive sans accent sur l'exigence d'une modernisation des armements.
2

Cf. GIOVACHINI (L) : L'armement français au 20ème siècle, Ellipses, 2000.

Il faudra donc attendre 1933 et la remilitarisation de la Rhénanie pour une nouvelle prise de conscience, mais aussi une autre méthode. En mai 1936, le gouvernement du Front Populaire nationalise trente-neuf usines fabriquant du matériel de guerre ; le but étant d'éviter que les « marchands de canons » s'enrichissent indûment !... A l'été 1939, à la veille de la déclaration de guerre, quelques résultats sont obtenus, mais le rapport de forces entre la France et l'Allemagne reste fortement déséquilibré. Il faudra attendre le 13 septembre 1939 pour qu'un Ministère de l'Armement soit confié à Raoul DAUTRY, hélas trop tard pour empêcher notre « étrange défaite » et l'effondrement de notre armée. A titre d'exemple, l'Armée de l'Air française disposait de moins de 1.500 appareils contre 3.500 de qualité technique supérieure pour la Luftwaffe. Le désastre de 1940 apparaît, rétrospectivement, avec la défaite de Dien-Bien-Phu, en 1954, et la crise de Suez, en 1956, comme l'un des déterminants principaux de la politique de défense mise en œuvre par le Général DE GAULLE à partir de 1958. A la sortie de la seconde guerre mondiale, nous nous sommes retrouvés, grâce au Général, dans le camp des vainqueurs, mais pratiquement sans une industrie française d'armement, alors que, dès 1948, le monde entrait dans la guerre froide. L'aide militaire des Etats-Unis a pris alors, chronologiquement, le relais du plan MARSHALL et s'accompagna de l'implantation, en France, de 50.000 soldats américains et canadiens. L'US Air Force s'installa sur 14 bases... Après l'échec de la CED, en 1954, l'Allemagne obtint la fin du régime d'occupation, recouvra sa souveraineté dans le Pacte Atlantique et disposa d'une armée nationale (sans armes nucléaires). Dans cette période troublée, Charles TILLON est nommé Ministre de l'Armement, le 21 novembre 1945, dans le
-22-

deuxième gouvernement provisoire du Général DE GAULLE. Il fut prolongé après le départ du Général, le 30 janvier 1946, mais sa fonction disparaîtra en janvier 1947. Si le Général DE GAULLE est à l'origine à la fois de la création, en octobre 1945, du Commissariat à l'Energie Atomique (CEA) et du concept, à partir de 1958, de la « force de frappe », le lancement proprement dit du programme nucléaire français remonte au milieu des années 1950. Le legs de la IVème à la Vème République en matière d'armements est loin d'être négligeable. Il a existé une force de frappe avant la force de frappe, grâce au CEA, notamment. Je voudrais citer quelques phrases prononcées par le Général DE GAULLE, le 3 novembre 1959, lors de sa visite au Centre des Hautes Etudes Militaires et aux trois Ecoles de Guerre, 18 mois après son retour à la vie politique française : « Il faut que la défense soit française. C'est une nécessité qui n'a pas toujours été très familière au cours de ces dernières années. Il est indispensable qu'elle le redevienne. Un pays comme la France, s’il lui arrive de faire la guerre, il faut que ce soit sa guerre. S'il en était autrement, notre pays serait en contradiction avec tout ce qu'il est depuis ses origines, avec son rôle, avec l'estime qu'il a de lui-même, avec son âme. Naturellement, la défense française serait, le cas échéant, conjuguée avec celle d'autres pays » ; « Il faut que nous sachions nous pourvoir au cours des prochaines années d'une force capable d'agir pour notre compte, d'une "force de frappe" susceptible de se déployer à tout moment et n'importe où... » ; « Vous vous rendez compte, comme moi, de l'envergure de cette obligation. Au point de vue national, il faut avoir le courage de la regarder en face ; toute la nation doit y être associée... » ;

-23-

« L'action de guerre est toujours contingente, c'est-à-dire qu'elle se présente toujours de manière imprévue, qu'elle est infiniment variable, qu'elle n'a jamais de précédent » ; « C'est pourquoi, tout en se préparant par la réflexion, par le travail, par l'étude, l'action du chef, en dernier ressort, dépend de sa personnalité, ce qui sera fait ou ne sera pas fait, c'est ce qui sortira ou ne sortira pas, non point de l'ordre didactique mais des cerveaux et des caractères » ; « On peut imaginer non sans effroi ce que serait un conflit demain. Il n'en serait pas moins vrai que ce conflit est tout à fait possible. Nous sommes une espèce et notre espèce a sa loi. Sans doute les moyens qui sont aujourd'hui à la disposition des hommes pour se détruire ont-ils une telle envergure que l'échéance est, de ce fait, actuellement évitée ; mais pour combien de temps, qui le sait ? De toute manière, un pays doit être capable d'envisager toutes les hypothèses qui peuvent concerner son destin, y compris celle de la guerre ». Une telle vision annonçait de grandes réformes : - la création d'un ensemble armement au sein du ministère subit une accélération décisive dans les derniers mois de 1960 parce que Pierre MESSMER et le Général LAVAUD ont le sentiment que le programme « engins », capital pour le gouvernement, est freiné dans son développement ; - on en arrive ainsi, dans l'urgence et la nécessité, à la création, entre janvier et mars 1961, d'une Délégation Ministérielle pour l'Armement, aboutissement d'une idée qui rôde dans les esprits depuis que BOURGES-MAUNOURY a été Ministre de la Défense et des Forces Armées, en 1956. DE GAULLE, DEBRE et MESSMER ont finalement donné comme priorité absolue aux armées la construction d'engins susceptibles de porter les têtes nucléaires françaises. Cette accélération des décisions a permis de vaincre bien des réticences.
-24-

Dans l'enchevêtrement des guerres et des événements, la France du XXème siècle a mis beaucoup de temps à saisir l'importance de l'armement et de la recherche pour moderniser son armée. Souhaitons-lui maintenant de comprendre l'importance de la continuité de l'action, de la réflexion et de l’unité.

-25-

INTRODUCTION GENERALE NAISSANCE DE LA POLITIQUE INDUSTRIELLE D’ARMEMENT EME ET DE DEFENSE DE LA V REPUBLIQUE

« La volonté globale d’industrialisation du Général DE GAULLE et du Président Georges POMPIDOU » par

Jean CHARBONNEL
Ancien Ministre du Développement Industriel et Scientifique, de 1972 à 1974, sous le Président POMPIDOU

Heureux de participer à l'introduction générale de ce colloque, en notant toutefois que je ne lui apporte qu’une contribution « civile », comme soutien (modeste) de l'action du Général DE GAULLE, puis comme acteur de celle du Président POMPIDOU, en tant que ministre du Développement Industriel et Scientifique, de 1972 à 1974. Mes remarques seront simples et brèves. J'en ferai quatre : 1. Cette volonté d'industrialisation a été globalement la même chez les deux premiers Présidents de la Vème République, quoi qu'on en ait dit, même si les personnes, les situations, la conjoncture, n'étaient pas identiques. C'est seulement sur l'environnement social de la politique économique du pays qu’il y eut entre eux plus que des nuances : c'est tout le problème de la participation. 2. La place que Charles DE GAULLE et Georges POMPIDOU ont donnée à la politique industrielle dans la politique générale du pays a été également éminente. Je n'en donnerai que deux références : - dans les Mémoires d'espoir : « notre pays ne peut s'accommoder de lui-même à l'intérieur, compter à

l'extérieur, que si son activité est accordée à son époque. A l'ère industrielle, il doit être industriel » ; - dans l'introduction du 6ème Plan, écrite par Georges POMPIDOU lui-même (B. ESAMBERT) : provoquer en une dizaine d'années le doublement de la production industrielle de la France (en dépassant l'Allemagne... déclaration à Léo HAMON). Et j'évoquerai, comme preuves concrètes de cette volonté : - le choix des hommes de gouvernement auxquels DE GAULLE confia cette tâche (DEBRE, GUILLAUMAT, JEANNENEY, POMPIDOU lui-même) ; - la constitution, en 1969, par Georges POMPIDOU, du MDIS, regroupant trois activités importantes (industrie, énergie et recherche), en faveur d'un de ses plus proches collaborateurs, François ORTOLI, à côté, voire face aux Finances que reprenait Valéry GISCARD D'ESTAING : je devais bénéficier moi-même de cette structure en 1972, qui donne au secteur industriel un poids politique qu'il n'a jamais retrouvé (et qui, dans l'immédiat, facilita grandement nos grandes réalisations de 1973 : ARIANE et le plan électronucléaire). Je n'ai pas à précisé que ces choix des deux Présidents permettent la constitution d'équipes performantes (par effet d'aimantation), des cabinets ministériels aux grands « entrepreneurs » que furent DELOUVRIER, GIRAUD, DENISSE,... 3. Les finalités données à cette politique par DE GAULLE et POMPIDOU ont été également les mêmes, parfaitement complémentaires : - la puissance (intérêt particulier pour les industries de pointe) ;
-30-

- l'indépendance nationale, même si les registres n'ont pas été, ne pouvaient pas être, les mêmes : une vision historique chez DE GAULLE ; le grand dessein de POMPIDOU, plus modeste mais ferme et solide ; - avec cette constatation, elle aussi commune, que ces deux objectifs ne leur semblaient pas exclure la coopération internationale, à la fois par réalisme - les moyens de la France, même pendant les « 30 glorieuses », étant tout de même limités et les budgets strictement équilibrés - et par volonté politique d'ouverture, vis-à-vis de la Grande-Bretagne (CONCORDE) et des partenaires européens (surtout chez Georges POMPIDOU) : TRICASTIN, AIRBUS, ARIANE (même s'il y eut des échecs : UNIDATA pour l'informatique, par la faute des querelles inter françaises et, surtout, de la mauvaise volonté de l'allemand SIEMENS). 4. Enfin, les moyens que les deux hommes ont utilisés se sont largement recoupés : - le désir de les ordonner dans le cadre d'un Plan (même s’il y eut contestation, fin 1973, à cet égard, en raison de la montée en puissance, dans le gouvernement remanié en avril, d'hommes plus marqués à droite3) ; - l'élan donné aux concentrations, projets industriels - sidérurgie, chimie (EMC), aérospatiale,... -, mais aussi financiers, pour donner la masse critique nécessaire à nos entreprises dans la concurrence internationale ; - la place accordée à la recherche scientifique et technique, avec une tendance sans doute plus concrète chez Georges POMPIDOU, pour qui la recherche était « un facteur d'industrialisation et source du pouvoir »... ; - l'accompagnement de ces politiques par un effort précis et continu (de Valenciennes à Rennes...)
3

Comme Messieurs PONIATOWSKI, ROYER, CHIRAC. -31-

d'aménagement du territoire, afin que cette industrialisation, avec toutes les mutations géographiques et humaines qu'elle entraînait, se fasse de façon aussi équilibrée que possible. La volonté fut-elle toujours bien orientée (oubli Télécom) et bien récompensée (échecs comme celui de l'informatique) ? Evidemment non. Mais le bilan demeure largement positif.

-32-

« La mise en place des outils industriels de la dissuasion, en particulier, par le Général DE GAULLE » par

Jean RANNOU
Général (2S) Ancien Chef d’Etat-Major de l’Armée de l’Air

INTRODUCTION C’est volontiers que je reprends la citation du Général DE GAULLE, rappelée par le Président Xavier DE VILLEPIN : « Il faut que la défense soit française… Vous vous rendez compte, comme moi, de l’envergure de cette obligation. Au point de vue national, il faut avoir le courage de la regarder en face : toute la nation doit y être associée… ». La voie tracée par le Général DE GAULLE avait le mérite de la clarté. Il s’agissait, pour la France, de concevoir et de construire, par ses propres moyens, un système de défense purement national. Etant donné l’ampleur de la tâche, le Général DE GAULLE avait d’emblée pris soin d’annoncer qu’il faudrait du courage, que la nation toute entière devrait y consacrer ses efforts. J’ajoute que les efforts demandés étaient à la mesure de l’ambition de la nouvelle politique : redonner à la France sa place parmi les grandes nations. Cette démarche s’inscrivait dans une vision stratégique globale fondée sur une nouvelle doctrine : la dissuasion nucléaire. Après Hiroshima et Nagasaki, pour la première fois dans l’Histoire, l’arme atomique enlevait, en effet, son sens à la guerre. Mais tout était à inventer et à construire dans un pays très affaibli par plusieurs guerres. Tout était à faire, sans aide extérieure, en ne comptant que sur ses propres moyens. Il fallait construire les forces nucléaires mais, pour cela, il

fallait d’abord créer les centres de recherche et les outils industriels nécessaires à leur réalisation ainsi qu’à celle des moyens destinés à leur mise en œuvre. La tâche était immense car toutes les pièces du puzzle étaient indispensables à la cohérence et à la crédibilité de l’ensemble. Comme me l’a demandé Pierre PASCALLON, je vais rappeler les grandes lignes de la construction des outils industriels de la dissuasion. Cette construction commence un peu avant le retour du Général DE GAULLE au Pouvoir et va, pour l’essentiel, s’effectuer au cours des années 1960, grâce aux deux premières Lois de Programme Militaires. Je dois ajouter que l’effort a été maintenu par la suite, de manière permanente, pour moderniser les forces de dissuasion. LES GRANDES ETAPES DE LA CONSTRUCTION DES OUTILS INDUSTRIELS DE LA DISSUASION Les centres de recherche et de fabrication du Commissariat à l’Energie Atomique (CEA) Ils sont au cœur de cette aventure. Avant l’arrivée du Général DE GAULLE, les choses se faisaient très lentement et souvent dans une grande discrétion. La Direction des Applications Militaires (DAM) du CEA fut créée le 12 septembre 1958, avec pour mission la conception et la fabrication des charges nucléaires (cette mission s’élargira par la suite à la réalisation des têtes nucléaires opérationnelles à la fin des années 1970, puis à la prise en charge de la maîtrise d’ouvrage des matières nucléaires en 1994 et des chaufferies nucléaires en 2001). La mise au point des armes et leur fabrication ont exigé un investissement humain et financier considérable car il n’existait aucune publication scientifique sur le sujet et nous n’avions aucune expérience. L’élaboration d’une formule d’arme nucléaire nécessitait de faire appel à des disciplines
-34-

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.