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La politique internationale de la Chine - 2e édition

De
640 pages
Deuxième puissance mondiale depuis 2010, la Chine est pétrie d’ambitions. Forte de son économie désormais mondialisée, elle
n’entend pas seulement ravir aux Etats-Unis la première place mais
aussi bouleverser l’ordre international établi après 1945.
A-t-elle véritablement les moyens de ses ambitions ? Peut-être, si l’on en croit le déploiement d’outils économiques, diplomatiques, militaires et idéologiques pour accroître son influence sur la scène mondiale ; si l’on observe les transformations de sa politique étrangère et de sécurité depuis le début des années 2000 – surtout depuis 2012 et l’arrivée au
pouvoir de Xi Jinping – si, encore, on décrypte ses relations avec ses
principaux partenaires et voisins, comme le fait cet ouvrage, pays par pays, à l’aide de sources de première main.
Mais la persistance d’un régime autoritaire, nationaliste, antioccidental et de plus en plus arrogant confère un caractère inachevé
à son intégration dans la communauté internationale et perpétue les
sources de conflits avec l’extérieur, en particulier avec les États-Unis et le Japon.
Plus forte, la Chine se sent aussi plus fragile. Dépendante de l’extérieur
et perméable aux idéologies occidentales, elle connaît actuellement un ralentissement économique qui menace la stabilité sociale, voire celle de son régime politique. Autant de vulnérabilités qui risquent de peser sur
sa politique internationale dont cet ouvrage dresse un panorama unique.
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La politique internationale de la Chine

Entre intégration et volonté de puissance

Jean-Pierre Cabestan

2e édition mise à jour et enrichie

Catalogage Électre-Bibliographie (avec le concours de la Bibliothèque de Sciences Po)
La politique étrangère de la Chine : entre intégration et volonté de puissance / Jean-Pierre Cabestan. – 2e édition. – Paris : Presses de Sciences Po, 2015. – (Références).

ISBN papier 978-2-7246-1805-1
ISBN pdf web 978-2-7246-1806-8
ISBN epub 978-2-7246-1807-5
ISBN xml 978-2-7246-1808-2

RAMEAU :
– Chine : Relations extérieures : 1997-....
– Géopolitique : Chine : 1990-....
– Sécurité nationale : Chine : 1990-....

DEWEY :
– 327.51 : Politique étrangère en Asie – Chine

La loi de 1957 sur la propriété intellectuelle interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation des ayants droit (seule la photocopie à usage privé du copiste est autorisée).
Nous rappelons donc que toute reproduction, partielle ou totale, du présent ouvrage est interdite sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3, rue Hautefeuille, 75006 Paris).

© 2015. PRESSES DE LA FONDATION NATIONALE DES SCIENCES POLITIQUES

Introduction

Depuis 1979, la Chine est engagée dans un processus de développement économique et de montée en puissance sans précédent. Après la répression du mouvement démocratique et le massacre de Tiananmen (1989), ce processus s’est accéléré, sous l’impulsion de Deng Xiaoping, favorisant un véritable décollage de l’économie chinoise. La Chine a connu pendant trois décennies un taux annuel moyen de croissance d’environ 8 %, lui permettant en 2005 de dépasser la France, en valeur du produit intérieur brut (PIB), l’année suivante le Royaume-Uni, puis, dès 2007, l’Allemagne. En 2010, cinq ans plus tôt que prévu, elle a rattrapé le Japon. Et en 2014, son économie est devenue, en parité de pouvoir d’achat (PPP), plus grande que l’américaine, même si, en valeur, son PIB reste 70 % plus bas que celui des États-Unis (10 000 milliards contre 17 000 milliards). Il est donc probable que la masse de son activité économique la hisse avant 2030 – c’est-à-dire plus de dix ans avant la date annoncée en 2005 par Goldman Sachs – au rang de première économie mondiale, détrônant sans doute de manière irréversible les États-Unis.

La crise financière mondiale survenue en 2008 a accéléré plutôt que ralenti ce processus. Stimulé par un énorme flux d’investissements étrangers, le commerce extérieur chinois a enregistré un essor encore plus rapide, de l’ordre de 15 % par an, pour atteindre 4 303 milliards de dollars en 2014. De sorte qu’aujourd’hui, si elle n’est pas devenue la seule « usine du monde », la Chine en est l’un des grands centres de production et d’échanges économiques, accumulant au cours des dernières années un excédent commercial très important (382 milliards de dollars en 2014, contre 262 milliards en 2008) et d’immenses réserves en devises (4 000 milliards de dollars au printemps 2015)1. Témoignant de la rapide internationalisation de son économie, l’accession de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001 a incontestablement favorisé ce véritable take off. Et, bien que la récession mondiale intervenue depuis 2008 n’ait pu totalement épargner une économie chinoise désormais plus dépendante des marchés extérieurs (dans une proportion évaluée à 17 % du PIB), celle-ci reste l’une des rares à avoir continué sa course en avant.

Le décollage et la mondialisation de l’économie chinoise ont eu une autre série de conséquences, internationales celles-ci : la recomposition des flux commerciaux et financiers et l’accélération des phénomènes de délocalisation industrielle puis des services. Cette évolution fondamentale a hissé la Chine au rang des tout premiers exportateurs (le 1er, devant l’Allemagne, depuis 2009) et importateurs mondiaux (le 2e, après les États-Unis et devant l’Allemagne), obligeant ce pays et les opérateurs qui s’y sont installés à sans cesse rechercher de nouveaux marchés extérieurs pour écouler leurs produits ainsi que des ressources naturelles et des matières premières toujours plus abondantes pour alimenter leurs lignes de production. En 2012, la République populaire est devenue la première puissance commerciale devant les États-Unis.

Certes, la Chine n’est pas la seule économie engagée dans cette aventure. Avant elle, le Japon, la Corée du Sud, Taïwan et l’Asie du Sud-Est y ont pris part. Aujourd’hui, des pays comme l’Inde et le Brésil suivent la même voie, quoiqu’avec moins de bonheur. Mais, dans le cas chinois, ce sont la rapidité et l’ampleur des transformations et des conséquences pour l’économie mondiale qui frappent le plus.

Quoi qu’il en soit, la Chine est aujourd’hui un acteur économique international de premier plan. Le rôle qu’elle joue depuis l’automne 2008 au sein du G20, le groupe des vingt plus grandes économies du monde, d’abord constitué pour trouver des solutions à la crise survenue cette année-là, témoigne de cette incontournable réalité.

Depuis environ 2010, le gouvernement chinois est conscient des limites du modèle de développement adopté par Deng et maintenu par ses successeurs, en particulier Jiang Zemin et Hu Jintao, secrétaires généraux du parti communiste (PC), respectivement de 1989 à 2002 et de 2002 à 2012. Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en novembre 2012, d’importantes réformes structurelles ont été engagées, destinées à favoriser l’adoption d’un autre modèle de développement, moins tiré par les investissements, notamment industriels et dans les infrastructures, ainsi que les exportations, et plus stimulé par l’expansion des services et du marché intérieur. Et surtout s’accommodant d’un taux de croissance plus raisonnable (entre 6 et 7 %), plus durable et plus respectueux de l’environnement. Parmi ces réformes, signalons l’extension du rôle du marché, la réduction des privilèges des entreprises d’État et un soutien plus net au développement du secteur privé, seul capable de créer des emplois et de favoriser l’essor des services. Cette mutation est vouée à être lente et progressive. Elle ne se fera pas non plus sans à-coups ni possibles retours en arrière, si l’on en juge par la chute des bourses chinoises et la dévaluation du yuan au cours de l’été 2015. Cela étant, l’économie chinoise continue d’enregistrer des taux de croissance que jalousent non seulement les Européens, mais aussi les autres pays émergents et ceux en développement ; elle reste l’un des facteurs essentiels de la croissance mondiale. Plus généralement, l’on peut dire que la Chine a réussi sa réintégration parmi les grandes puissances économiques de la planète, représentant aujourd’hui environ 12 % de l’économie mondiale (contre 15 % pour les États-Unis)2.

Ces évolutions ont bouleversé la société chinoise et contraint le pouvoir politique à engager un certain nombre de réformes institutionnelles. Toutefois, loin de disparaître ou de s’affaiblir, le parti communiste s’est adapté. Le double paradoxe bien connu des réformes chinoises est donc le suivant : d’un côté, jamais auparavant dans l’histoire, un pays dirigé par un PC n’avait accepté ni n’avait réussi une telle mondialisation de son économie et de sa société ; de l’autre, les réformes engagées n’ont pas pour objectif de remettre en question les fondements du système politique mis en place en 1949, la République populaire de Chine (RPC), ni ne sont pour l’heure parvenues à les déstabiliser. Elles ont avant tout pour but, prolongeant la vieille ambition des réformateurs de la fin de l’Empire, d’enrichir le pays – et donc le peuple – et de renforcer l’armée – et donc l’État (fuguo qiangbing).

S’il n’est plus totalitaire ni dominé par un chef charismatique, comme Mao Zedong ou Deng Xiaoping, le système politique chinois reste dirigé par un parti unique qui monopolise l’ensemble des leviers de commande de l’État et favorise une concentration des pouvoirs entre les mains de son premier responsable, aujourd’hui Xi Jinping. Cet État s’est modernisé, a mis en place des institutions plus en phase avec ses nouvelles missions et a lancé des réformes juridiques souvent d’inspiration occidentale. Il a aussi décollectivisé l’agriculture, introduit des mécanismes de marché et privatisé une partie de l’industrie et des services. Mais le régime politique est demeuré très autoritaire, bridant les libertés publiques et promouvant une idéologie qui, si elle n’est plus que superficiellement communiste, demeure profondément nationaliste et s’inspire chaque jour davantage des aspects les plus conservateurs et élitistes de la pensée confucéenne3. Parallèlement, le parti-État central comme local et les familles de la nomenklatura continuent de contrôler de larges secteurs de l’économie. Le gouvernement encadre le marché et supervise étroitement la monnaie ainsi que le système financier4. Afin de maintenir la stabilité de la société, il gère de manière plus flexible les conflits sociaux ; cependant, il dépense aujourd’hui plus pour le contrôle de la société et la gestion de ses revendications (le fameux weiwen) que pour la sécurité extérieure du pays. Depuis 2013, sous l’impulsion de Xi, le PC a aussi lancé une campagne sans précédent contre la corruption de ses cadres dirigeants. Mais, opérant de manière opaque et sélective, et rétif à toute introduction de checks and balances qui risqueraient d’affaiblir son pouvoir, il n’est pas parvenu à véritablement juguler ce fléau. Malgré l’ambition affichée en 2014 d’établir un « État de droit socialiste », on peut s’interroger sur la compatibilité entre le maintien d’un système de parti unique et toute introduction d’un véritable État de droit. Enfin, l’on néglige trop souvent l’étroite relation entre le régime intérieur chinois et sa politique internationale : outre le discours et les objectifs anti-occidentaux du PC chinois (PCC), l’ambition de ce dernier de consolider la place de la République populaire parmi les « très grands » explique pour une large part cette perpétuation d’un pouvoir fort et d’un État modernisateur mais encore souvent arbitraire5.

Car la montée en puissance de la Chine n’a pas été uniquement économique : aujourd’hui, ce pays est considéré – et se considère – comme une très grande puissance politique, et souvent même comme la seule grande puissance capable de rivaliser avec les États-Unis. Son influence diplomatique augmente rapidement, non seulement en Asie, mais aux quatre coins du monde. Son outil militaire, l’Armée populaire de libération (APL), est devenu le plus puissant d’Asie, par l’importance de ses effectifs et de ses matériels, d’une part, et par des nouvelles capacités de projection que sa marine et son armée de l’air ont accumulées, d’autre part. Depuis le début des années 2010, le gouvernement chinois s’efforce d’adjoindre à ces attributs traditionnels de la puissance des instruments de soft power susceptibles de renforcer sa main sur la scène internationale et surtout face aux autres grandes puissances, aux premiers rangs desquelles figurent évidemment les États-Unis, à la fois sa Némésis et son modèle.

Dans quelle mesure cette montée en puissance sans précédent de la Chine, mais aussi la métamorphose et la mondialisation inédites de son économie et de sa société dans un environnement politique intérieur qui peine à évoluer ont-elles affecté sa politique étrangère et de sécurité ? C’est à cette question que nous avons tenté de répondre dans cet ouvrage. La Chine s’intègre peu à peu au monde, mais, en même temps, elle monte en puissance, fait entendre plus souvent et plus fermement sa voix et ses intérêts et, en toute logique, s’efforce d’influencer toujours davantage le cours des choses et les normes établies, que ce soit dans le cadre des relations qu’elle entretient avec ses partenaires, et principalement les autres grandes puissances, ou dans le cadre multilatéral des organisations internationales interétatiques, et au premier chef à l’Organisation des Nations unies (ONU). La logique de puissance l’emportera-t-elle sur la logique de l’intégration ?

D’où notre sous-titre : entre intégration et volonté de puissance. À l’évidence, tout en se considérant encore comme un grand pays en développement, ou parce qu’elle se sait ainsi, la République populaire est obsédée par l’idée de puissance et, comme nous le verrons, de « puissance globale » ou « complète », c’est-à-dire à la fois politique, économique, militaire et culturelle (zonghe guoli). À ses yeux, ce concept de puissance globale est étroitement lié à celui, non moins sacro-saint, de souveraineté6. Le passé impérial deux fois millénaire de la Chine, son affaiblissement au moment même où les empires occidentaux s’imposaient sur les mers et les continents, ses divisions internes après la révolution de 1911, la longue période d’isolement de l’ère maoïste, et surtout l’énorme retard économique alors pris sur le reste du monde, y compris sur ses voisins les plus proches, tous ces facteurs expliquent largement cette obsession. Une obsession qui remet directement en question les théories de la « fin des territoires » et du « monde sans souveraineté »7.

Certains peuvent penser qu’aujourd’hui la Chine cherche seulement à retrouver son magistère historique en Asie, un magistère qui découlerait pour ainsi dire « naturellement » de la superficie et de la situation géographique de son territoire (9,6 millions de km2), de la taille de sa population (1,37 milliard en 2015), de l’éclat de sa civilisation ou des relations tributaires qu’elle entretenait, à l’époque impériale, avec la plupart de ses voisins. Or, à l’évidence, la volonté de puissance de cet État dépasse cet objectif par trop traditionnel, symbolique et surtout inadapté à l’époque actuelle, marquée par la réduction des distances et la mondialisation. S’il n’y a pas de doute que les autorités de Pékin s’efforcent de rétablir une zone d’influence dans son environnement, elles ne peuvent plus se borner à dominer ou à peser sur l’Asie orientale : leurs ambitions et leurs intérêts sont autrement plus étendus. De fait, le discours international du PCC, le dynamisme de sa diplomatie et l’effort de modernisation militaire engagé laissent penser que la Chine entend rivaliser avec les plus grands – et avant tout, on l’a déjà indiqué, les États-Unis – dans tous les domaines, par tous les moyens à sa disposition et en tirant pleinement parti de la fluidité qui caractérise les relations internationales depuis la fin de la guerre froide8. Plus que vers un G20 directorial et consensuel, n’est-ce pas vers un G2 (États-Unis et Chine) que le monde s’oriente ? C’est l’idée avancée dès 2009 par un Zbigniew Brzenzinski ou un Henry Kissinger. Mais si, entre la Chine et les États-Unis, la rivalité de puissance et idéologique l’emporte sur la coopération économique et diplomatique, comment un tel G2 peut-il prétendre présider au règlement des problèmes globaux de notre planète ?

Parallèlement, la Chine s’intègre au monde, se police, se banalise en quelque sorte. Les responsables, les élites et les nouvelles classes moyennes de ce pays sont chaque jour plus présents sur les cinq continents, en visite officielle, en négociations commerciales, en séminaires d’experts ou tout simplement en voyages touristiques. Tels les carpetbaggers américains du lendemain de la guerre de Sécession, les hommes d’affaires chinois achètent, vendent, investissent ou attirent les investisseurs étrangers. Accompagnant cette mondialisation non seulement économique mais aussi sociale et culturelle de leur pays, les autorités de Pékin ont peu à peu modifié leur politique internationale, comme si, en bon élève de Keohane et de Nye, ils embrassaient pleinement le jeu de l’interdépendance et, capitalisant sur leurs succès économiques, s’efforçaient d’accumuler autant d’influence que de puissance, autant de puissance douce (soft power) que de puissance militaire (hard power)9. De telle sorte que certains analystes, tel Alastair Iain Johnston, parlent d’un processus de socialisation de l’acteur Chine10. Désireuse de s’intégrer à la communauté et aux organisations internationales, et par conséquent plus sensible aux influences extérieures et notamment à celles des autres grands acteurs, la Chine n’est-elle pas devenue une force de coopération, voire de stabilisation ? Ou bien, au contraire, sa montée en puissance et sa volonté de puissance ne la condamnent-elles pas à rester « révisionniste », c’est-à-dire à chercher plus que jamais à modifier, à son avantage, l’ordre mondial ? Pire, forte de ses réussites et sûre de son avenir, la Chine n’est-elle pas atteinte de « l’autisme des grandes puissances », pour reprendre l’expression d’Edward Luttwak, n’écoutant plus les autres pays et s’enfermant chaque jour un peu plus dans ses propres rêves11 ? Bien qu’apparemment contradictoires, ces deux objectifs que sont le besoin d’intégration et la volonté de puissance ne sont-ils pas plutôt complémentaires aux yeux des autorités de Pékin ? Loin de s’exclure, ne sont-ils pas appelés à se renforcer mutuellement ?

Nous démarrons cet ouvrage non pas en 1979, mais dix ans plus tard, au lendemain de Tiananmen. La raison est qu’alors, afin de mieux traverser les mers troublées de la fin de la guerre froide, Deng Xiaoping imposa au parti communiste d’adopter une politique étrangère dite de « profil bas »12 dont ses deux successeurs, Jiang et Hu, se sont ouvertement réclamés. Et ce n’est qu’après l’arrivée au pouvoir de Xi que la diplomatie chinoise a clairement pris ses distances vis-à-vis de cette stratégie. L’année 1989 est aussi un tournant majeur dans les relations internationales, marquée par la chute du mur de Berlin, destruction annonciatrice de la fin du communisme européen et du démantèlement de l’Union soviétique, autant d’événements qui ont profondément impressionné, voire traumatisé, les responsables du PCC13.

Cela étant, les héritiers de Deng, dès avant la mort de ce dernier en 1997, ont pris quelques libertés avec sa fameuse devise. Tirant parti de l’essor de l’économie chinoise après la relance des réformes en 1992, Jiang a clairement privilégié les relations entre grandes puissances, rehaussant par là même le statut et le rôle de la Chine sur la scène internationale. La crise des missiles avec Taïwan en 1996 a été l’occasion d’un premier duel, pas uniquement verbal et diplomatique, avec les États-Unis. Alimentant le nationalisme han, la rétrocession de Hong Kong (1997) puis de Macao (1999) à la Chine et la perspective de l’accession de ce pays à l’OMC (2001) ont aussi contribué à rendre sa diplomatie plus active et ambitieuse.

Autour de 2000-2001, c’est-à-dire avant que Hu ne succède à Jiang, la politique étrangère et de sécurité de la Chine populaire a connu un nouveau changement notable. Pékin a commencé à adopter un discours plus modéré, voire consensuel, a développé des actions plus constructives et a relégué au second plan sa dénonciation souvent encore militante de « l’hégémonisme » (américain) comme les accents les plus extrêmes de son nationalisme. Plutôt que de continuer d’apparaître comme une force d’opposition, cultivant la pérennité de ses ennemis, le gouvernement chinois s’est efforcé d’être perçu comme une force de proposition, contribuant à aplanir ou à réduire les graves tensions qui traversent le monde d’aujourd’hui et donnant presque l’impression qu’il n’a justement plus d’ennemis. Dans ce but, il a développé un activisme diplomatique impressionnant et manifesté un intérêt sans précédent pour les mécanismes multilatéraux, en matière de sécurité traditionnelle comme non traditionnelle. Même sur la question de Taïwan, il a semblé ne plus chercher à accélérer le processus de réunification, s’efforçant surtout d’empêcher une indépendance formelle de l’île dont ne veulent pas non plus les États-Unis.

Pour autant, la Chine est loin d’avoir abandonné ses objectifs et ambitions à long terme. À la faveur des jeux Olympiques de 2008, et plus encore de la crise financière mondiale qui leur a succédé, la République populaire a, une fois encore, infléchi sa politique internationale. Dès 2005, le PCC n’a pas hésité à instrumentaliser de nouveau, alors contre le Japon, le nationalisme qu’il inculque à la société avec une ardeur et une constance sans faille. Plus important sans doute, à compter de 2007, imbue d’une puissance économique et diplomatique jamais goûtée depuis la fin du règne de l’empereur Qianlong au XVIIIe siècle, la Chine a été tentée de discrètement remettre en question la diplomatie dite de « profil bas » recommandée par Deng et d’affirmer plus nettement, et sans trop se soucier des réactions négatives à cette nouvelle politique, son influence dans les affaires mondiales. À la fin de la décade dominée par Hu Jintao, cette nouvelle stratégie s’est manifestée non seulement dans le domaine maritime que Pékin revendique, face à Tokyo (Senkaku-Diaoyu) ou en mer de Chine méridionale (îles Paracels et Spratlys), mais aussi à l’égard de l’ensemble de ses partenaires, que ce soit Bruxelles, Paris, Londres, Delhi ou même Washington.

Avec l’accession au pouvoir de Xi Jinping en 2012, cette évolution s’est confirmée et même accélérée. À nouveau, la Chine paraît préférer être crainte qu’aimée, respectée qu’attentive aux autres. Elle incline à coopérer avec les pays qui connaissent des dérives autoritaires, comme la Russie, plutôt qu’avec les Occidentaux. À ces derniers, elle demande une place chaque jour plus grande dans les organisations interétatiques mises en place après la seconde guerre mondiale. En outre, elle s’efforce de conclure des accords commerciaux ou de sécurité régionaux de nature à concurrencer les projets américains.

Pour autant, comme on va le voir, cette affirmation de puissance butte sur une limite essentielle : à ce jour, et probablement pour longtemps, la Chine n’entend pas défier, de manière ouverte et directe, les États-Unis, qu’elle continue de considérer comme la première puissance politique et militaire de la planète. Le PCC pense qu’il est dans son intérêt de poursuivre à l’égard du numéro un mondial une stratégie indirecte – certains diront « digne du jeu de go » – qui privilégie l’affaiblissement de ses systèmes d’alliance ainsi que de sa position économique et diplomatique en Asie comme dans le reste du monde14.

Indéniablement, ces évolutions contradictoires soulèvent un grand nombre d’interrogations. Tout d’abord, quelles sont les raisons qui conduisent Pékin à modifier sa politique internationale ? Celles-ci sont-elles intérieures, découlant de la perception que les dirigeants du PCC ont de leurs intérêts nationaux, de la sécurité de leur régime ainsi que de la puissance économique et politique de leur pays ? Sont-elles liées à l’arrivée de nouvelles générations de dirigeants communistes – notamment la cinquième dirigée par Xi Jinping et Li Keqiang depuis 2012-2013 – aux fonctions suprêmes du pays ? Ou doivent-elles être trouvées dans la formidable transformation et mondialisation de l’économie et de la société chinoises ainsi que dans la montée d’un nationalisme nourri par un discours obsédant sur les « humiliations » passées15 ? Ou encore, les changements de politique intervenus depuis le début du XXIe siècle ont-ils une relation avec un certain nombre d’événements internationaux affectant la Chine, notamment les élections de George W. Bush (2000) puis de Barack Obama (2008) à la présidence des États-Unis, le déclenchement, après le 11 Septembre 2001, de la « guerre globale contre le terrorisme » islamiste ou la crise financière mondiale ? Ou enfin, plus simplement peut-être, les causes de ces évolutions successives ne sont-elles pas à rechercher dans les échecs et les limites de la politique étrangère et de sécurité précédente ?

Ensuite, la question est d’évaluer l’ampleur des changements enregistrés et leur portée. Sont-ils de nature tactique ou stratégique ? Favorisent-ils l’intégration de la Chine dans la communauté internationale et, au premier chef, dans son environnement régional ? Ou, au contraire, permettent-ils à ce pays de surmonter les obstacles à son émergence internationale, à la restauration de sa position dominante en Asie orientale et à la consolidation de sa puissance mondiale ? Témoignent-ils de la plus grande maturité et confiance en elles-mêmes des autorités – et des élites – de ce pays, et donc sont-ils autant de facteurs supplémentaires de stabilité et de paix dans cette partie du monde ? Ou, à l’inverse, traduisent-ils les anxiétés d’un pouvoir qui non seulement doit prouver chaque jour sa légitimité politique face à une société toujours plus exigeante, mais aussi se trouve enferré dans la mondialisation de son économie et surtout dans une dépendance énergétique, en matières premières et en produits alimentaires irréversible ? Bref, la montée en puissance de la Chine ne constitue-t-elle pas un facteur d’instabilité internationale, voire de guerre ?

Enfin, les évolutions observées sont-elles le produit d’une politique étrangère et de sécurité cohérente et intégrée ? Bien que présidé par un parti unique, l’immense acteur chinois n’est-il pas lui aussi traversé par des rivalités bureaucratiques et régionales ainsi que par des conflits d’intérêts de nature à brouiller son discours et à déconnecter ses actions extérieures ? Autant de questions auxquelles nous nous contenterons d’esquisser quelques réponses provisoires, tant la situation politique, économique et sociale de la Chine et du monde reste fluctuante et évolutive, tant les mécanismes de décision en matière de politique étrangère et de sécurité restent opaques dans ce pays.