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La politique introuvable ?

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281 pages
Dans un contexte socio-économique dégradé, l'élection à la mairie de Recife, en 2000, de Joao Paulo, du Parti des Travailleurs, a impulsé la tenue d'expériences destinées à dynamiser la démocratie : budget participatif et économie solidaire notamment. A partir d'enquêtes de terrain, cet ouvrage montre que, malgré leurs avancées, ces expériences souffrent de nombreuses limites : mainmise du pouvoir exécutif sur leur déroulement, portée restreinte...
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PAUL CARY

LA POLITIQUE INTROUVABLE? EXPÉRIENCES PARTICIPATIVES À RECIFE (BRÉSIL)

L'HARMATTAN

cg Couverture: Cicero Dias, Eu vi 0 mundo... Ele começava no Recife, Rio de Janeiro, 1926-1929, Guache e técnica mista si papel, colado em tela, 1,94 x 12m, Co leçâo do artista, Paris.

cg L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.libraÏrieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03090-9 EAN : 9782296030909 ISSN: 1158-410X

Sommaire

Introduction Première partie: Recife, ville de contrastes
Habiter à Recife ou la différenciation sociale dans l'espace urbain Vivre à Recife Un historique de la ségrégation spatiale Lieux de riches, lieux de pauvres et espaces communs Ségrégation, fragmentation ou stratégies de différenciation sociale?

9 15 17 18 25 32 44 51 52 61 77 79 79 88 101 102 118 130 143 143 149 154

Des politiques urbaines contrastées Le contextede l'élection de Joao Paulo Le PREZEIS: une analysepolitico-historique Deuxième partie: A la recherche de citoyens
Qui participe à quoi? Le budget participatif à Recife Le cycle du budget participatif à Recife, « capitale nationale de la participation populaire» Débats autour du modèle né à Porto Alegre

Gestion solidaire ou maintien du statu quo?
Un contexte national favorable à l'émergence de pratiques solidaires Un projet d'économie solidaire à Caranguejo Tabaiares La difficile naissance d'une association: le cas des restaurateurs du Pilar Politique ou gestion? Les espaces démocratiques de la société brésilienne et les ONG Quelques réflexions sur les limites des pratiques solidaires Evaluer les expériences: une réflexion sur la spécificité du politique

6 Troisième partie: En amont de la politique La division sociale Permanence et redéploiement de la division sociale et de la pauvreté Portraits d'une jeunesse bloquée

Paul Cary 163 171 172 177 189 190 203 211 215 215 228 235 du mangue 239 245 252 261

La ville violente Un aspect frappant de la violence à Recife: les homicides Hypothèses sur la violence et la question de l'insuffisante institution démocratique Quatrième partie: Des dynamiques créatives concrètes Créer sur l'espace urbain Ethnographie d'un terrain de basket Réflexions sur l'observation de l'espace urbain recifense
La création culturelle: le mangue Tentative de compréhension anthropologique Le n'langue, un fait social Lecture politique du mangue

Conclusion

Références Annexe 1 : Localisation géographique de Recife Annexe 2 : Les régions politico-administratives de Recife

269 281 282

Remerciements
Georges Benko m'a constamment fait confiance depuis quelques années. Cet ouvrage n'existerait pas sans cette obstination. Ce livre est issu d'une thèse de doctorat, soutenue en 2006. Mes remerciements vont à mon directeur, Alain Caillé, toujours pertinent dans ses conseils, et qui m'a, le premier, suggéré de mener mes recherches à Recife. Je tiens à souligner la sympathie avec laquelle Paulo Henrique Martins m'a accueilli à Recife. Au fil de mes recherches, j'ai rencontré de nombreux habitants de Recife et du Brésil, toujours disponibles et bienveillants. Ma reconnaissance va notamment à Cleonice da Silva et à sa gentillesse, sans laquelle nombre des observations de la favela de Caranguejo Tabaiares n'auraient pu se produire. Que Luzinete, Sergio, Siraquita Socorro et Rosa, qui m'ont toujours accueilli avec bienveillance, en soient aussi remerciés. Parmi les nombreux jeunes adultes que j'ai rencontrés, je remercie notamment Cléivia, pour sa gentillesse et ses observations perspicaces, et Romero pour sa disponibilité. Je n'oublie pas non plus Patricia, Elisangela, Esvaldo, Roberta, Luciana, Locilene, Eliane, Eliete, les deux Reginaldo, Isaque, lara et Cilene. Le clan des basketteurs et notamment Cesar, Tulio, Renato, Batista, Junior et Gustavo, ne saurait être en reste: j'ai passé de savoureux moments en leur compagnie. Les musiciens recifenses et notamment Fred Zeroquatro, Renato L., DJ Dolores, Mabuse, Siba, Helder, Roger et Cannibal ont été égaux aux promesses de leurs musiques: une grande ouverture d'esprit ainsi qu'une indéniable capacité à partager.

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Le personnel de la mairie de Recife a grandement facilité mes recl1erches. Je remercie particulièrement Luciana et Liana, toujours ouvertes à la discussion et dont la sympathie m'a touché. Monsieur Plet a persévéré dans ses conseils avisés: remercie vivement. je l'en

Ce travail n'aurait pu se réaliser sans le soutien indéfectible et total, au sens maussien du terme, de mes parents. Enfin, le livre est dédié, com muito carinho, à Ana Maria Melo, qui m'a constamment appuyé dans les recherches et dans la rédaction.

Introduction
En 1985, l'élection par le Congrès de Tancredo Neves, qui allait décéder avant son investiture à la Présidence de la République, faisait sortir le Brésil d'une dictature militaire qui durait depuis 1964 et inaugurait la phase de consolidation démocratique. La transition avait largement été contrôlée par les autorités militaires pendant un processus lent et graduel, durant lequel les mobilisations populaires furent contenues: ce fut une « démocratie octroyée », ou « sans le peuple» (Goirand, 2000).Vingt ans après, qu'en est-il de l'effectivité de cette démocratisation? D'un côté, les institutions formelles semblent fonctionner d'une manière satisfaisante. Le système a su résister, en 1992, à la destitution du premier Président à avoir été élu au suffrage universel direct, Fernando Collor de Mello, impliqué dans des affaires de corruption. L'arrivée au pouvoir, fin 2002, de l'exleader syndical Luis lnacio Lula da Silva a prouvé que l'alternance politique fonctionnait réellement. Le régime politique issu de la Constitution de 1988, bien que né dans une conjoncture très difficile (crise économique), n'est aujourd'hui pas remis en cause. D'un autre côté, d'un point de vue socio-économique, il faut dresser le constat que les choses n'ont guère progressé. Le problème de l'extrême inégalité sociale du pays n'a pas été traité en profondeur par les gouvernements successifs], au prétexte de l'urgence de la stabilisation des indicateurs macro-économiques (l'inflation, le déficit public, la dette) . À défaut d'un processus généralisé de démocratisation dans toutes les sphères de la société, il s'est développé, en parallèle au retour à la légalité démocratique, un grand nombre d'expériences qu'on pourrait qualifier de participatives, de démocratiques ou de « solidaires ». Les lTIobilisations des mouvements populaires, amorcées à la fin de la décennie 1970 dans de nombreuses villes du Brésil (Doimo, 1995), ont parfois débouché sur des modèles de gestion participative, permettant l'urbanisation de quartiers pauvres. À Recife, c'est le

I

Le coefficient de Gini du Brésil reste à des niveaux très élevés: 0,573 en 2004 (FGV, 2005,

d'après IBGE).

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Paul Cary

PREZEIS2, fondé dans les années 80 qui a matérialisé ce mouvement3. À Porto Alegre, une configuration institutionnelle particulièrement originale est née à la fin des années 80 : la procédure des budgets participatifs est aujourd'hui une référence en matière de démocratie locale4. Certains mouvements sociaux brésiliens ont pris de l'importance, notamment le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST) prônant une organisation en coopératives de ses sympathisants, dans le cadre d'une réforme agraire de grande ampleur, et le Mouvement des Travailleurs Sans Toit (MTST), son alter ego urbain. L'économie solidaire a fortement crû dans les années 19905. Nous pourrions aussi évoquer la vigueur des mouvements culturels ou le développement progressif du mouvement afro-brésilien6. L'élection facile de Lula à la Présidence de la République, le 27 octobre 2002 (il

ne prit ses fonctions que le 1er janvier 2003), avec 61,3% des voix,
puis sa réélection en 2006, ont semblé couronner une dynamique sociale soucieuse d'approfondir la démocratie au Brésil.

C'est la conjonction de cette relative effervescence de pratiques alternatives et de l'arrivée de Lula à la tête de l'État fédéral qui nous a il1cité à entreprendre des recherches au Brésil. Notre objectif initial était de procéder à une évaluation rigoureuse des politiques d'économie solidaire et de démocratie participative qui s'y déroulaient. D'un côté, l'économie solidaire regroupe une grande diversité d'expériences, fondées sur l'hybridation de leurs ressources (publiques, privées, associatives) dans une logique plus ou moins explicite de démocratisation de l'économie7 (ainsi les entreprises autogérées, nombreuses au Brésil ou les réseaux de commerce équitable). Un Secrétariat national à l'économie populaire et solidaire, dirigé par Paul Singer, a d'ailleurs été créé au sein du Ministère du travail du gouvernement Lula, chapeautant le secteur au Brésil. De l'autre côté, la démocratie participative voit dans la participation des citoyens aux instances politiques, dans l'exercice direct de la souveraineté, même limité à un cadre local, un moyen de c011trebalancer la distance croissante entre les citoyens et leurs élus, au
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PIano de Regularizaçao das Zonas Especiais de Interesse Social. Cf. ci-dessous.
Cf. Leal, 2003 ; Marinho, 2000, Fernandes, 2003, etc.

5 Cf. Singer et Souza, 2000, Mance, 2001, Santos, 2002 b. 6 La liste est loin d'être exhaustive. Pour un panorama des mouvements Gohn, 2003.
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Cf. Avritzer et Navarro, 2002, Gret et Sintomer, 2002, Goirand, 2002.

sociaux au Brésil, cf.

Cf. Laville et al., 2005.

La politique introuvable? Expériences participatives à Recife

Il

sein des régimes représentatifs. Dans les deux cas, le souci de « démocratiser la démocratie» (Santos, 2002a) transparaît dans le souhait des individus de s'approprier ou de se réapproprier des pratiques marchandes ou des décisions politiques. Le choix de Recife, capitale de l'Etat du Pernambouc8 se justifiait par notre intention d'observer concrètement ce qui se jouait dans ces nouvelles expériences9. L'histoire politique de la ville s'avérait particulièrement intéressante, notamment parce que les mouvements populaires liés à la question de l'habitation y sont historiquement très forts et que Recife était un des centres de l'effervescence politique à l'origine du coup d'État de 1964, et en a conservé un héritage structurant (Fontes, 1990; Assies, 1992 ; Vidal, 1999; Leal, 2003, Fernandes, 2004). L'élection, dès 2000, d'un maire issu du Parti des Travailleurs (PT) à la tête de la ville, était autant l'indice de la perpétuation de cette singularité qu'un signe nous encourageant à faire de Recife l'objet de 110S attentions, puisque les mairies du PT étaient considérées comme avant-gardistes du point de vue des expérimentations institutionnelles (Chaui, 1994). En outre, les organisations non-gouvernementales (ONG) sont aujourd'hui nombreuses dans la ville, qu'elles soient de portée nationale (comme la FASE10ou la Commission Justice et Paix) ou régionale (ETAPAS11, Centre Josué de Castro). Or, les nombreuses i11teractions entre mouvements populaires, médiateurs de la société civile et pouvoirs publics ne manquaient pas de nous intéresser, à 1'11eureoù Lula allait mettre en place les bases de son programme national, qui reposait notamment sur une mobilisation effective de la société civile. Soulignons d'emblée que le choix de Recife comme terrain d'enquête ne signifie pas, de notre point de vue, que les c011clusions que nous en tirerons ne seraient valables que pour cette seule ville. Le débat (théorique) sur l'état des régimes démocratiques ou de l'idéal qui les meut, a besoin de constats empiriques, notamment en ce qui concerne le fonctionnement d'expériences supposées
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Le Pernambouc est un État fédéré du Brésil, qui appartient à l'ensemble

régional

« Nordeste ». Sa superficie est de 98 937 km_ pour environ 8 millions d'habitants. 9 Nous avons effectué plusieurs séjours à Recife entre 2003 et 2006, le plus long se déroulant de septelllbre 2003 à 111ai 2004, grâce à une Bourse Lavoisier du Ministère des Affaires Etrangères. 10Federaçao de Orgaos para a Assistência Social e Educational. Il Equipa Tecnica de Assessoria, Pesquisa e Açao Social.

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Pau! Cary

approfondir ou radicaliser participatifs ).

la démocratie

(forums

sociaux, budgets

Nous avons pris le parti de nous livrer à des descriptions précises du déroulement des expériences Le choix du budget participatif, le plus important du Brésil au nombre de participants, s'imposait de luimême: chaque année, des dizaines de milliers de Recifenses se déplacent à des réunions publiques afin de définir les investissement qu'ils souhaitent voir réalisés en priorité dans leur quartier. L'économie solidaire, quant à elle, cherche, à travers différents programmes dans de nombreuses favelas, à renforcer le maillage social, en favorisant les projets d'ordre collectif permettant à une population au chômage ou occupant un petit emploi du secteur il1formel de survivre dignement, hors des voies assistentialistes. Dans un cadre socio-économique aussi dégradé que celui de Recife, elle esquisse une alternative à un modèle d'intégration par le marché formel du travail qui concerne aujourd'hui une petite minorité de la population active recifense. Les classes populaires sont les principales destinataires de ces programmes qui visent précisément à inverser les priorités en matière sociale. Dans une ville où le coefficient de Gini, bien supérieur à la 1110yennenationale, s'élève à 0,68, ces actions sont d'une impérieuse nécessité. En outre, les réponses proposées sont d'ordre collectif: dans les deux cas, seule une dynamique collective permet de mener à bien les projets. Économie solidaire et budget participatif visent à placer les citoyens pauvres de Recife en situation de décider, d'exercer leurs droits, tout en les il1scrivant dans un collectif (une association de quartier le plus souvent). Se reflète dans ces expériences une conception active de la citoyenneté. En observant de près ces expériences, nous courons certes le risque de perdre le sens de la logique qui les anime en amont, mais nous percevons aussi la confrontation, souvent difficile, des ambitions à la réalité. Or, à Recife, cette réalité, c'est notamment la misère, l'analphabétisme et la violence des rapports sociaux. Il est donc l1écessaire de connaître l'implication réelle des habitants dans ces processus, au-delà des chiffres de la participation, pour pouvoir juger de l'ampleur des transformations. La description de type etl1nographique de ces expériences permet de jauger en partie l'intensité des processus démocratiques.

La politique introuvable? Expériences participatives à Recife

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Pour résumer, l'examen microscopique de ces expériences nous confronte à la pratique démocratique, mais avec une spécificité qui réside dans le fait que cette dynamique soit impulsée par le pouvoir exécutif. L'idéal de démocratie participative est à la fois limité par cet encadrement initial, et susceptible de générer des dynamiques collectives propres à l'approfondir. La participation est autant un processus d'apprentissage (d'éducation populaire à la citoyenneté) qu'une concrétisation du principe d'égalité démocratique. Toute la difficulté résulte de cette tension, puisque que les « metteurs en scène» de la participation défendent aussi un projet politique particulier, qui ne va pas toujours dans le sens des décisions populaires. Il est donc nécessaire d'inscrire les expériences dans leurs contextes propres, sans lesquels ils ne sont pas intelligibles. Or, ces C011textesreflètent des rapports de force et produisent des effets de domination dont les processus participatifs ne s'affranchissent évidemment pas. L'objectif de ce livre sera d'essayer de montrer que, pour réfléchir StIr la question de l'invention démocratique, on ne saurait se restreindre à une approche limitée aux espaces de « la » politique. Il est nécessaire de prêter attention aux dynamiques qui la surplombent, Inais aussi aux situations concrètes qui matérialisent les rapports de pouvoir. En conséquence, nous examinerons le déroulement concret des expériences de démocratie participative et d'économie solidaire et 110USchercherons aussi à rendre compte, en leur amont, des dY11amiques contradictoires de la démocratisation brésilienne et à investiguer, hors des lieux de « la » politique, les manifestations des aspirations démocratiques sur l'espace urbain. On s'inspirera des propos de Claude Lefort, «Nous cherchons, en suivant quelques c11emins, l'empreinte du politique dans des faits, des actes, des représentations, des rapports que nous n'avons pas assignés d'office à tel ou tel registre déterminé de notre « condition» » (Lefort, 1986, p. 13-14). La première partie permettra de fixer le contexte recifense, en revenant sur les processus de ségrégation socio-spatiale sur le territoire urbain au cours de sa formation historique, puis en soulignant quelques traits marquants de son histoire politique récente. La deuxième partie nous confrontera directement au déroulement de la procédure du budget participatif, aux expériences d'économie

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solidaire et au rôle particulier des ONG. Nous montrerons l'ambiguïté de l'ensemble de ces pratiques, qui, même si elles prétendent placer les « citoyens» en position de prendre des décisions, souffrent d'une présence excessive de l'Exécutif dans leur déroulement et ne sont pas épargnées par des enjeux de profit ou de pouvoir. La troisième partie s'interrogera sur les obstacles à ces expériences, en lorgnant du côté de 1'« institué» de la société brésilienne, qui gêne les expériences démocratiques. Nous nous pencherons sur le maintien des dominations économiques et sociales puis nous examinerons la question de la violence, omniprésente sur l'espace urbain. La quatrième partie s'interrogera sur les expérimentations concrètes de l'autonomie dans des situations où le fait politique tral1sparaît de façon moins immédiate, dans des expérimentations sur l'espace urbain (par les règles du jeu d'un terrain de basket) ou dans le développement d'un mouvement musical, le mangue, particulièrement ouvert et novateur. Les noms des personnes impliquées dans les processus politiques des favelas de Caranguejo Tabaiares ou Nossa Senhora du Pilar ont été changés. Par contre, notamment suite à certaines demandes, j'ai pris le parti de ne pas modifier ceux des personnages intervenant ponctuellement, que je désigne d'ailleurs uniquement par leurs prénoms. Un mot, enfin, sur les difficultés de la traduction. Beaucoup d'ouvrages ou articles n'étaient disponibles qu'en langue portugaise: les traductions sont donc de mon fait: j'ai parfois dû restituer davantage l'esprit que la lettre.

Première partie

Recife, ville de contrastes

L'espace urbain de Recife est traversé par des tensions. Le passant s'en rend bien compte lorsqu'il s'y promène et observe l'animation joyeuse du centre-ville, l'impersonnalité des centres commerciaux, parfois protégés des favelas par des murs d'enceinte, ou les endroits déserts et angoissants près des échangeurs ou des stations de métro. Dans La Salamandre, J.C. Rutin décrit avec justesse cette ville, dans laquelle les basculements semblent toujours possibles et imprévisibles. Il n1et en scène, au travers d'une passion tragique, une ville dont il Inontre bien qu'elle se perçoit de façon très différente selon l'angle d'observation (Rutin, 2005). Ainsi le comportement de l'héroïne, une petite-bourgeoise française qui abandonne tout par amour pour un gigolo des favelas, devient-il incompréhensible à ses proches, alors Inême que l'exagération qui caractérise sa conduite semble parfaitement compatible avec les excès de la société décrite par Rutin: grande pauvreté et fortes inégalités, culte du corps sur la plage, violence des réactions lors de banales disputes etc. L'occupation urbaine propre à Recife concourt à ces tensions puisqu'on observe des contrastes saisissants sur de faibles distances. Comment l'occupation différenciée du sol urbain recifense s'estelle structurée à travers 1'histoire et comment les tendances actuelles 110tamlnent le renfermement des classes aisées dans leurs immeubles sécurisés - peuvent-elles s'interpréter? On étudiera la façon dont se mettent en place, au quotidien, des stratégies de différenciation sociale, qui ont des conséquences de type ségrégatif sur l'espace llrbain. On sait par ailleurs que la question de la localisation des lieux d' l1abitation des populations pauvres sur l'espace urbain est un fil directeur de l'histoire politique de la ville de Recife: elle a fortement influencé les alliances politiques et les victoires électorales. Une analyse des modes d'occupation de l'espace urbain par les différentes

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couches de la population se révèle indissociable d'un retour sur l'histoire de la ville. On tentera donc de rendre compte de l'usage des espaces urbains par des descriptions concrètes, et on analysera les contrastes sociaux et politiques qui caractérisent la ville par le biais de certaines politiques urbaines et du fonctionnement de leurs instances.

Premier chapitre

Habiter à Recife ou la différenciation sociale dans l'espace urbain

Qu'est-ce que la ségrégation aujourd'hui dans une ville? Peut-on parler de ségrégation quand pratiquement tous les quartiers de Recife12 abritent des favelas13 ? Qllels sont les processus historiques qlli aboutissent à la création d'une occupation différenciée du sol urbain? Par quels mécanismes ces processus produisent-ils encore des effets aujourd'hui? Ces questions, auxquelles nous ne répondrons que partiellement, s'incluent parfaitement dans les débats contemporains autour de la ville, de sa fragmentation ou de sa fin présumées14. Il
12Recife, capitale du Pernambouc, est à la tête d'une région métropolitaine de 3 227 600 habitants qui est la cinquième plus iInportante du Brésil en tennes de population. Sa population a plus que quadruplé en soixante ans. La ville comptait en effet 342 700 habitants en 1940 et ] 422 905 en 2000. Sa population est particulièrement jeune. En 2000, 44°~ de sa population ne dépassait donc pas 25 ans. La répartition de la population est loin d'être homogène sur le territoire de la ville. Malgré la présence de favelas dans l' enselnble des zones de la ville, la répartition reste socialement différenciée. Ainsi, la moitié de la population (la plus pauvre) se concentre sur 16% de l'aire urbanisée. Les zones les plus riches se trouvent sur le bord de mer (Boa Viagem) et dans la partie centrale (hors centre ville) connue sous le nom des « douze quartiers» : ces derniers suivent la rive gauche du Capibaribe, habituellement préservée des crues. On note que les quartiers les plus pauvres se regroupent dans les mornes, au Nord, et à la périphérie de la vilIe. D'après la DIEESE (Département Intersyndical de Statistiques et d'Etudes Economiques), le taux de chômage s'élevait à 23.1% de la population éconolniquelnent active en 2004. Cette situation est plus dégradée que dans le reste du Brésil à Sào Paulo, le taux de chômage Nordeste. Notons que le taux d'activité, qui regroupe les secteurs formels et informels, est faible à Recife, de l'ordre de 52%; tombant à 43,2% pour les femlnes, des chiffres très inférieurs aux autres grandes régions Inétropolitaines. En cette même année 2004, le revenu Inoyen des personnes occupées était de 527 Reais lnensuels, ce qui reste très faible. Enfin, Recife est essentiellement une ville de services. Le commerce regroupait 239 000 elnplois, soit 20% des emplois de la région Inétropolitaine. L'ensemble des emplois donlestiques est estimé à 147 000, soit 12,30/0.Les autres services se taillaient la part du lion, avec 54,7% du total des elnplois. On peut donner comme exemple de cette force du tertiaire l'ensemble du pôle médical, qui a une réputation internationale. Recife s'est aussi dotée récelnlnent d'un pô le informatique de pointe. Le tourisme et l'administration, enfin, fournissent une bonne partie des elnplois. En conséquence de cette prédominance du tertiaire, l"enlploi industriel ne rassemblait que 104 000 personnes dans la région métropolitaine, soit environ 8,7°~ du total des emplois. 13Pour les discussions sur ce qu'est une favela, cf. Valladares, 2000.
14

atteignait 18,7%- même si elle est légèrementmeilleurequ'à Salvadorde Bahia, sa rivale du

2000 ; Augé, ] 994, Choay, ] 994, Agier, 1999, Donzelot, 1999 et Ascher, 2005.

La littératureest très longue.Nous renvoyonsnotmnmentà Davis, 1997; Caldeira, 1997et

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s'agira de se demander s'il y a une spécificité de Recife dans le mode d'occupation du territoire urbain. Nous nous sommes intéressés aux façons dont les habitants vivent et lTIodèlent leur ville. De ce point de vue, il est indéniable qu'on assiste à la privatisation d'un certain nombre d' espaces (de loisir, de consommation), à l'érection de barrières et au développement de stratégies d'évitement, de contournement ou de rejet, qui illustrent comment les populations les plus aisées tentent de résoudre de façon unilatérale la question des espaces communs. Cette ségrégation « de proximité» ne prend plus que rarement les formes de l'expulsion forcée. La transition démocratique a confirmé cette tendance, notamment par des programmes d'urbanisation des favelas. Néanmoins, le paradoxe est que les distances sociales ne semblent guère se réduire: en parallèle à la démocratisation politique, la «peur des pauvres» a produit un urbanisme sécuritaire particulièrement discriminant. Il semble que le cas de Recife, malgré ses particularités, puisse être inscrit dans une logique plus globale de processus de ségrégation ou de fragmentation urbaines. 1 - Vivre à Recife
011 se propose de présenter deux zones de la ville: une petite favela très dégradée, située dans le centre historique, et le quartier chic de Boa Viagem. Lieux d'une même ville, révélateurs des criantes inégalités sociales. 1.1 - Une favela au cœur de la ville

Au cœur du centre historique de Recife, une favela est devenue l'objet de l'attention des pouvoirs publics. Localisée dans une zone stratégique notamment à cause du tourisme et d'un ensemble très de11sede bars, de discothèques et de théâtres, supposés devenir les activités centrales du Bairro de Recife elle est de plus en plus fréquemment évoquée dans les documents urbanistiques. La communauté « Nossa Senhora do Pilar15» L'occupation illégale des lieux a commencé dans les années 70, lors de la rénovation du port de Recife, qui se délocalisait vers Suape
15 Notre DaIne du Pilar.

La politique introuvable? Expériences participatives à Recife

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et détruisait nombre de ses anciens locaux. Certains anciens employés décidèrent de s'installer autour du mur construit par l'entreprise portuaire en vue de délimiter les terrains lui appartenant. Si seulement 89 logements précaires étaient dénombrés en 1987, il y en avait 268 el1 1995, 370 en 1998 et 463 en 2002, soit une croissance très rapide, parallèle au processus de revitalisation du centre dans les années 90. D'après les recensements faits sur l'ensemble de la ville, le « Polo Pilar» est l'une des zones où la population croît le plus vite. Plus de 1000 personnes occupent désormais les deux hectares du pôle tel que défini par les plans urbanistiques de la mairie. La zone est définie comlne ZEPH - 09, Zone Spéciale de Préservation du Patrimoine Historique et doit être l'objet de mesures spécifiques, visant à l'insertion de ses habitants dans la ville formelle. Ceux-ci se sont en effet installés dans une zone non constructible, dépourvue de toute infrastructure publique: les branchements

électriques sont souvent illégaux comme ceux de l'eau d'ailleurs et provoquent de nombreux incendies. En outre, il n'existe pas de réseau d'assainissement. La plupart des habitations sont en briques ou en bois de récupération et ne disposent que d'une pièce. Les logements sont insalubres pour la plupart, les statistiques dénotent la présence de maladies contagieuses, outre une présence fourmillante de rats et de scorpions. Les habitations sont pour la plupart occupées par leurs propriétaires, la location est très rare. Plus des trois quarts des l11él1agesdisposent de moins de deux salaires minimaux par mois, ce qui fait de la zone l'une des plus pauvres de Recife. La proportion de jeunes de moins de 21 ans frôle les 50%, avec de nombreuses adolescentes ayant déjà un ou plusieurs enfants. Si le taux d'analphabétisme est faible au regard du reste de la population de Recife (7%), ceci ne doit pas faire oublier que moins de 10% de la population a terminé le premier degré. La favela se dénommait initialement la « favela du rat », à cause de la prolifération de l'animal, et s'appelle désormais « Nossa Senhora do Pilar» en référence à l'église qu'elle abrite, mais aussi pour ne pas s'assimiler à la fabrique privée de biscuits qui délimite la communauté au Nord. Néanmoins, l'appellation la plus commune reste « Communauté du Pilar ». Des projets de relogement de la population S011t ans l'air, mais plus de 56% de la population interrogée prétend d préférer rester sur les lieux, ce qui peut s'expliquer par le fait que la plupart des habitants travaille dans les environs immédiats.

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La mairie travaille sur des projets d'habitation et d'urbanisme visant à relier la communauté au reste du quartier, en la dotant d'infrastructures de base, de logements à plusieurs étages, mais aussi de lieux de loisirs ou de postes de santé et de police. Le tout dans un contexte d'exploitation archéologique et touristique de la zone, en restaurant ces lieux qui sont à proximité immédiate des points centraux où se déroule le Carnaval, qui agglutine fin février des centaines de milliers de personnes autour du Marco Zero - point fondateur de la ville, décoré par les fresques du fameux artiste Cicero Dias. Le projet de réhabilitation urbanistique est donc en phase avec U11 discours d'insertion des habitants dans la vie économique locale,
avec leur implication dans la restauration du patrimoine environnant.

Le but affiché n'est pas d'expulser les habitants, mais de leur fournir des perspectives économiques devant amener au développement du « Polo Pilar ». Or, même s'ils sont intéressants sur le papier, ces projets, extrêmement ambitieux, doivent s'appuyer sur les habitants et ce point pose problème. Les données statistiques présentent la zone comme l'une des plus nécessiteuses de Recife (chômage, absence d'infrastructures notamment), comme on vient de le voir. En outre, la communauté ne disposait, jusqu'en 2002, ni de représentants, ni d'associations d'habitants. D'autre part, le lieu est gangrené par le trafic de drogue, par la présence de meurtriers dans les lieux, et par l1l1eforte prostitution touchant les plus jeunes dans des proportions alarmantes. Quant à la réputation du secteur, elle est tout simplement catastrophique: les habitants d'autres favelas qui s'y sont rendus en croyaient difficilement leurs yeux. Dès lors, espérer l'implication des 11abitantsdans les projets de rénovation est un pari risqué. Visite de la favela du Pilar, novembre 2003 Rendez vous a été pris sur la Place de l'Arsenal, au bout de la célèbre rue du Born Jesus, dans le centre historique de Recife. La première rencontre avec les jeunes du Pilar a été très prometteuse. J'avais été invité par un professeur d'histoire rencontré dans les locaux de l'ONG ETAPAS, à venir assister à son cours auprès d'un groupe d'adolescents du Pilar. C'était une vraie aubaine pour moi, puisque la mairie de Recife m'avait orienté vers cette favela, mais par le biais d'adultes qui projetaient de former une association. Les premiers contacts ayant été fort chaleureux, on s'était promis de se retrouver, pour visiter la communauté d'une part, et organiser les modalités d'un cours de français, de l'autre.

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Une petite poignée de jeunes m'attend. Ils sont six, notamment Esvaldo, Jocilene et Camille, qui sont de loin les plus bavards. Ils 111' expliquent que la pluie qui tombe par intermittence a dû décourager certains des jeunes à venir m'attendre. Avant d'entrer dans la favela, 011passe devant une fabrique de farine, appelée 0 moinho de Recife16. Elle utilise le blé déchargé sur le port, à proximité immédiate. Elle fait l'objet de plaintes de la part des habitants: poussière qui se répand partout, notamment dans les maisons, rats attirés par les grains de blé tombés lors des déchargements. Quelques personnes de la communauté y travaillent dans des conditions déplorables. Ainsi, Al1derson me confiera quelques temps après: J'ai travaillé sur le port, notamment avec les containers, j'ai arrêté, parce que c'est vraiment trop dangereux, beaucoup de 111embresde la communauté y sont morts ou y ont laissé un 111e111bre. ami à moi s'est fait écraser il y a un mois, c'était Un horrible, depuis je n y vais plus. D'ailleurs, quand j y travaillais, pour tenir, je fumais de la marijuana. La favela est de taille réduite, elle s'étale en longueur, traversée par deux longues artères. Celle que nous empruntons n'est pas asphaltée et s'étend du « Moulin» jusqu'à l'Église Nossa Senhora do Pilar. Cette petite église est en pitoyable état. Laissée à l'abandon, ses entrées sont murées et elle subit les affronts du temps. Les jeunes évoquent les projets de restauration et le possible retour d'un prêtre. Sur le chemin, beaucoup de déchets - plastiques, restes de nourriture jonchent le sol et les jeunes me le font remarquer ironiquement. Esvaldo, leader naturel du groupe en raison de son âge et de sa carrure musclée, leur demande de baisser la voix à ce propos, car nous sommes sous les feux croisés des regards. Les habitants, souvent assis sur le porche de leur maison, répondent peu à mes salutations, les regards sont plutôt hostiles. Néanmoins, les jeunes sont d'humeur joyeuse et se lancent des plaisanteries pour savoir quelles maisons vont m'être présentées... et qui est à même de m'offrir un peu de 110urriture. On se dirige avant cela vers l'école dans laquelle, llltérieurement, je donnerai mes cours de français: entièrement construite en bois, elle accueillait auparavant une entreprise et s'est transformée par la force des choses en institution scolaire, alors même
16 Le moulin de Recife.

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que les salles sont exiguës. Elle est collée à la favela, mais située hors de celle-ci, et accueille donc toute la jeunesse de la communauté. Nous faisons demi-tour pour retourner dans la favela proprement dite: 011croise alors un jeune homme dont le chien, énorme molosse qu'il tient en laisse, aboie après un chat. Une certaine peur saisit le groupe, 110tamment Jocilene qui me montre les marques des morsures impressionnantes qu'elle a sur la cuisse (qu'elle n'a d'ailleurs pas soignées). Le molosse a déjà mordu neuf personnes de la communauté et son maître est considéré comme assez violent. On se presse de déguerpir; les commentaires fusent, accusant le maître d'être lié au trafic. Cependant, pour certains, l'incident est banal. Pour Camille, llloins effrayée que les autres, «Tu sais, des chiens de cette taille, ma grand-mère en possède deux, alors, je suis habituée ». Les constructions de la favela n'ont pas d'étage. Elle sont petites, construites en bois, en briques et en ciment; la promiscuité est grande, notamment lorsqu'on quitte l'avenue centrale. Dans la maison de Jocilene vivent, outre la jeune fille, trois enfants, dont l'un présente des signes de débilité légère, et sa mère; le sol est en terre, les cloisons sont en bois et un grand tas de cartons et de déchets occupe l'arrièrecour. Les jeunes me confessent que, la nuit, ces endroits, où les passages sont étroits, sont assez dangereux. On se dirige ensuite vers la maison d'Esvaldo, qui a finalement été choisie pour m'accueillir, au terme d'une litanie de blagues. Elle est d'un standing nettement supérieur, construite en dur, avec une sorte de petite avancée qui fait office de véranda pour permettre aux clients de s'asseoir. Elle est directement reliée à celle de son frère, qui lui est attenante. Sa mère y travaille, fait des gâteaux, des déjeuners ou des soupers qu'elle vend aux lllembres de la favela ou à certains travailleurs du port. Elle n'est pas la seule à pratiquer cette activité, mais ses services semblent recueillir une adhésion supérieure à celle de ces concurrents. La sœur d'Esvaldo, qui fait aussi partie du projet d'économie solidaire de la lllairie, travaille dans les lieux. On m'offre du gâteau et de l'eau; je suis gêné car je suis le seul à avoir ce privilège. Je suis invité à Ill' asseoir et à assister aux programmes télévisés. On prend ensuite congé de la maisonnée puis on rejoint la seule artère goudronnée, tout à l'ouest, et on sort des lieux. Esvaldo, qui ne s'est jamais départi de son calme durant la visite malgré les nombreuses plaisanteries dont il a été l'objet, et les autres jeunes refusent poliment mon invitation à boire quelque chose lorsque nous sommes de retour sur la place de

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l'Arsenal. J'ai relativement peu parlé, on me demande si je suis « déçu» par la visite. Je demande en quoi la visite pourrait m'avoir déçu: on me répond que la favela est trop pauvre. On se salue et je promets de les tenir au courant pour pouvoir commencer rapidement les cours. 1.2 - Un quartier riche: Boa Viagem Boa Viagem, est le symbole d'une certaine modernité: celle des tours, des shopping centers et de la consommation de luxe. Il est le plus grand quartier de la ville, avec 90 000 habitants. Le développement de Boa Viagem est assez récent. Le quartier, pellplé dès le 17è siècle, prend son essor avec l'inauguration du tramway, en 1914. Jusque-là, il n'était qu'un point de passage, apprécié pour sa plage, sur la route de Cabo. La percée de l'avenue du bord de mer en 1924, la construction d'un aéroport dont le trafic augmente rapidement, puis l'accueil de touristes - et les constructions d'11ôtels le font croître rapidement et de façon continue. De grandes tours apparaissent en 1957. On peut diviser le quartier en deux parties. Premièrement, le bord de mer (les immeubles situés entre la plage et la première avenue parallèle) est « le lieu de l'aristocratie du sucre et des ses héritiers, des hauts fonctionnaires des entreprises privées et des banques. Il est le symbole de la réussite sociale la plus accomplie» (Melo, 1996, p. 232). Dans ces immeubles toujours plus élevés, car c'est à Boa Viagem que la verticalisation de la ville est la plus accentuée, il faut montrer, de façon ostentatoire, sa position sociale. À proximité d'un bord de mer relativement unique en milieu urbain, il s'agit de ne pas passer inaperçu. Les prix des immeubles sont les plus élevés de la ville. La spéculation immobilière y fait rage et des immeubles relativement récents sont vite remplacés par d'autres, encore plus grands, plus luxueux et plus lucratifs. Notons que ces immeubles abritent une population de nouveaux riches (issus d'une ascension sociale fulgurante, notamment par la finance et les bal1ques) soucieuse de se mettre en valeur face à la vieille aristocratie qui détient encore le prestige. Deuxièmement, le reste de la population de Boa Viagem est formé par une classe aisée soucieuse d'une certaine modernité (associée à la consommation, au loisir, à une architecture plus osée) et prête à en payer le prix, que ce soit le coût élevé du foncier ou les désagréments du transport (Boa Viagem est un

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peu excentré par rapport au centre, les embouteillages sont fréquents el1raison de l'étroitesse des accès à la zone). Boa Viagem abrite aussi de nombreuses favelas: Pina, Encanta Moça et Brasilia Teimosa n'appartiennent certes pas au quartier mais forment sa frontière au Nord; Entra Apulso, Coqueiral et Coronel Fabriciano (notammel1t) se localisent près du shopping Recife tandis qu'à mi-chemin, l'Ilha do Destino longe l'avenue Domingos Ferreira. Il y a donc une certaine mixité sociale, forcée, marquée par le gouffre séparant les conditions d'existence des deux « communautés ». L'aménagement des avenues principales (hors bord de mer) ne les destine pas aux piétons. Pas ou peu d'arbres pour se protéger du soleil, des trottoirs en mauvais état, des feux de circulation trop éloignés, et par conséquent, des passages piétons trop distants les uns des autres pour traverser facilement les avenues. Un événement significatif se produisit fin 2004, en réaction à l'obsession de la mairie d'accélérer la vitesse moyenne du trafic automobile. Une réorganisation complète du sens de circulation avait ainsi été faite début 2004. Mais la mairie a aussi souhaité remplacer certains passages piétons par des passerelles, ce qui provoqua l'ire des habitants, notamment des favelas du Pina ou de Brasilia Teimosa, pOLIr lesquels le déplacement à pied devient de plus en plus désagréable: les passerelles augmentent en effet énormément les délais pour traverser la rue (ce qui incite les piétons à faire des détours ou à prendre des risques pour traverser, d'où un nombre important d'accidents). On vit donc des l11anifestations bloquant le trafic pour protester contre ces mesures. Par contre, les avenues de Boa Viagem, semblent être conçues pour ceux qui ont une voiture et qui traversent le quartier, par exemple pour se rendre à leur domicile ou dans les 111agasinsde luxe et les restaurants qui bordent l'avenue, au détriment de ceux qui y habitent sans disposer de voiture (piétons pauvres contre automobilistes riches). Boa Viagem est ainsi le lieu de la circulation rapide, des connexions (présence d'un aéroport flambant neuf), des 110n-lieuxcomme les shopping centers et grands supermarchés (Augé, 1992). Il est marquant de noter que c'est là que se déroulait le Carnaval hors saison (c'est-à-dire à visées très commerciales) le plus important du Brésil (Recifolia). Agacés par le désordre et l'insécurité provoqués par cette fête, les riverains ont mené une forte activité de lobbying afin qu'elle soit délocalisée dans la ville voisine de Jaboatao dos Guararapes à partir de 2004.

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Boa Viagem bénéficie d'une large indépendance vis-à-vis du reste de la ville. Le quartier dispose d'écoles, de magasins, de lieux de prol11enades de détente - le bord de mer offre de nombreux terrains et de sport - ainsi que des loisirs à profusion (boîtes, bars). L'avenue du bord de mer et la plage lui confèrent incontestablement son caractère particulier: les cocotiers, les petites cahutes en toit de chaume dans lesquelles on peut boire une eau de coco, les installations sportives, les vendellrs ambulants de boissons, de fromage fondu, de brochettes, de fruits (ananas prédécoupés, caja), de disques piratés, de lunettes de soleil de contrefaçon, de produits de bronzage ou de coquillages aux formes somptueuses... De grands événements s'y déroulent: célébration du nouvel an, défilés pré et post-carnavalesques et COl1certsnotamment. Le tourisme sexuel s'épanouit dans certains 11ôtelsqui jouxtent la plage, donnant à la ville une réputation qui fait fuir les autres touristes, pour qui Recife n'est dès lors qu'un lieu de passage en direction des plages du Sud du Pernambouc, comme Porto de Galinhas ou Tamandare. Ambivalence, donc: si Recife soufre d'une mauvaise réputation touristique (requins et prostitution), ses élites s'arrachent pourtant son bord de mer. Cette ambivalence apparaît aussi dans le fait que le quartier de Boa Viagem, soit une référence obligée, en matière résidentielle, pour les classes aisées, et soit simultanément critiqué pour la saleté de sa plage et pour l'inconfort provoqué par le trafic automobile. Les élites intellectuelles lui préfèrent encore le cl1arme des vieux quartiers, autour de Casa Forte. Le fait de résider à Boa Viagem semble s'imposer davantage comme une question de standing que comme la réponse à des problèmes fonctionnels. Boa Viagem symbolise la l110dernité de la ville et surtout, un accès facile à la consommation la plus distinguée. 2 - Un historique de la ségrégation spatiale Malgré l'extrême inégalité sociale, la question de la séparation el1treriches et pauvres ne s'est pas traduite par l'occupation d'espaces clairement démarqués. L'explication de ce phénomène est complexe. Il faut d'abord bien voir que la localisation des logements ne préjuge pas du caractère mixte des lieux supposés communs (la rue, les con1merces, les transports publics). Ainsi, les couches aisées, malgré la proximité physique avec les plus pauvres, tendent à se rendre

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pratiquement invisibles ou intouchables, notamment parce qu'elles utilisent au mieux un ensemble d'infrastructures et de services qui leur

est réservé. L'importance de la violence réelle - les morts violentes sont fréquentes - et symbolique - car ancrée dans les représentations attachées à la ville, à son centre et à son Carnaval17 est fondamentale pour comprendre l'abandon du centre par les classes aisées et la généralisation des portails électroniques ou des gardes privés. Néanmoins, cet éclairage n'explique pas l'occupation mixte de l'espace. Comment donc les pauvres ont-ils pu se maintenir dans certains des espaces les plus cotés de la ville? Sans prétendre faire le tour de la question, qui mériterait une étude propre18, on peut d'abord s'intéresser au jeu complexe entre les politiques urbaines menées par les pouvoirs publics et les réactions ou les il1itiatives des classes populaires. La forte capacité de mobilisation de ces dernières, face à une planification urbaine irréaliste et traitant l'habitation populaire comme un problème de santé publique, semble avoir limité les velléités de ségrégation autoritaire. 2.1 - Une dialectique entre classes populaires et pouvoirs publics Durant le vingtième siècle Uusqu'à la fin des années 70), le problème de l'habitation populaire peut s'interpréter assez facilement dans une dialectique entre la répression étatique et les desseins des classes défavorisées. Dès le 19è, celles-ci ont en effet occupé, de façon spontanée, des zones qui ne rentraient pas dans les dessins des urbanistes, comme par exemple les zones asséchées de la mangrove. Dans un second temps, les invasions19, notamment sur le domaine public, furent davantage préparées et mieux structurées. Le souci principal de l'action étatique était de libérer la ville des « verrues» qu'étaient les mocambos20 (où habitaient d'abord les anciens esclaves et les pêcheurs, puis l'expression en vint à désigner les logements des pauvres en général). Ces huttes, construites en paille, étaient les ancêtres des favelas, qui sont davantage en brique ou
17 Le bloc du Galo da Madrugada - le plus grand de Recife danger, de risque de vols ou d'échauffourées.

est ainsi associé à la notion de

18Cf. Melo, 2006. 19 Je traduis littéralement le terme portugais: on pourrait aussi utiliser le mot « occupation ». 20 Le terme de nlocalnbo est l'ancêtre de celui de favela. C'est un terme d'origine africaine, plus précisément le nom d'une baie du Mozambique. D'après Sousa, le terme perdit peu à peu ses connotations ethniques pour désigner les bidonvilles des personnes pauvres, dans les villes (Sousa, 2003).

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en matériaux de construction industriels (parpaings). En 1939, selon Sousa, « 65% des habitations de Recife étaient des n10cambos, qui

abritaiellt 48 % de la population

-

il faut garder à l'esprit le fait que la

taille moyenne des domiciles des pauvres était bien plus petite que celle des autres» (Sousa, 2003, p. 25). Selon Pontual, «les applaudissements à la politique d'éradication des mocambos étaient généralisés et unanimes dans toute la presse de l'époque: détruire les n10cambos signifiait s'attaquer à la tuberculose, à la fièvre typhoïde, s'occuper d'ingénierie sanitaire et hydraulique, c'était éteindre les foyers de l'indiscipline et du ferment révolutionnaire» (2000, p. 95). On peut faire l'hypothèse qu'une ségrégation spatiale « rigide» ne s'est néanmoins pas mise en place parce que les occupations/invasions Ollt précédé l'intérêt des promoteurs et classes riches pour ces zones « oubliées », et ce, dès la fin du 19è. En outre, le mouvement 11ygiéniste mené par l'État a provoqué l'organisation progressive du lTIOUVement opulaire face à la destruction des mocambos et les p résistances se sont musclées. La Liga Social contra 0 Mocambo21 fut créée en 1939 (c'était une organisation privée mais financée sur fonds publics), afin de mettre fin au développement incontrôlé des n10cambos, par leur destruction et la construction, en compensation, de maisons populaires. Ces dernières, d'ailleurs, selon Pontual, étaient les contrepoints des mocambos, dans un souci 11ygiénisteet moderniste, mais n'obéissaient pas à un objectif de justice sociale. Les constructions de villes ouvrières avaient commencé depuis les années 20, mais la mise en place de cette ligue devait accélérer le processus. Le pouvoir public a, pour résumer, mené trois types de politiques jugées complémentaires: destruction de logements insalubres, construction de « logements sociaux », et, bien plus tardivement, amélioration des favelas existantes. Dans un second temps, il en vint aussi à proposer des lots urbanisés sur lesquels les acheteurs pouvaient construire leur propre maison. Le bilan en termes de construction de la Liga reste faible: 13 000 logements construits en 40 années! Le COHAB-PE (Compagnie d'habitation populaire du Pernambouc) ou le COHAB-Recife firent beaucoup mieux, ayant cOl1struit 20 000 logements ell 1978 et surtout 80 000 en 1987, soit 300/0des logements sur Recife, et mis en place 5000 lots urbanisés. Ces ensembles de logements populaires furent principalement localisés à la périphérie de la ville, dans des zones peu attractives et
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Ligue Sociale contre le Mocambo.

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l1écessitant des transports collectifs. Au total, furent détruits beaucoup plus de mocambos que cOl1struites d'habitations populaires à la périphérie, dans les mornes, par les organismes qui en avaient la charge (dans un rapport de un à quatre). Les programmes de construction menés par l'État, en outre, 11'atteignaient pas les populations les plus pauvres (souvent insolvables), le système de financement de l'habitation populaire n'étant pas dénué d'intentions de profit. Ces programmes se centrèrent sur le problème de l'habitation et négligèrent la question des infrastructures urbaines attenantes (égouts, transport) et de l'emploi, provoquant des mouvements d'exil de la population qui les occupait, celle-ci préférant revendre et envahir de nouveaux terrains. Comme la population croissait rapidement, dans un contexte d'industrialisation et de migration des populations rurales, les invasions illégales se sont multipliées. De plus, le Brésil avait changé: comme le dit Sousa, les exigences des habitants des favelas dans un pays en pleine urbanisation étaient différentes. Le processus de « modernisation» des dernières décennies, duquel les classes populaires n'ont pas voulu être excllles - en s'astreignant notamment à acheter des biens de consommation durable, comme la télévision et le réfrigérateur - , a élevé le coût des transports par l'accroissement des distances au lieu de travail. En outre, on a assisté à l'augmentation des coûts liés au

téléphone (aujourd'hui avec le portable) - ce qui a réduit d'autant le
budget destiné à l'habitation. Pour les pauvres, cela a eu deux conséquences majeures: d'une part, il fallait échapper à la condition de locataire, même si cela impliquait d'habiter sur un terrain illégalement occupé; d'autre part, les propriétaires ont aussi eu tendance à ne pas porter une attention démesurée à l'entretien et à l'amélioration des habitations (Sousa, 2003). Une mission menée par le père Lebret s'intéressa à Recife en 1954. Le souci hygiéniste apparut, dans le rapport final, comme subordonné à des idées plus humanistes, liées à la volonté d'un développement l1armonieux de la ville autour de son port et de ses industries. L'idée d'une ville populaire, qui vaincrait le sous-développement grâce au progrès industriel, était alors en vogue. Ce fut à partir des années 60 qll'on commença à accepter l'idée d'une amélioration des conditions de vie dans les favelas et leur progressive urbanisation, notamment sous l'influence de chercheurs comme Daniel Cavalcanti. A la fin des al1nées 70, avec le programme PROMORAR, les ressources

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fil1ancières fédérales vinrent appuyer la réalisation de ces programmes, qui prévoyaient une régularisation foncière, la mise en place de services urbains et de dispositifs de prêts aux habitants. Brasilia Teimosa, située sur une zone en proie à la spéculation il111110bilière vivant constamment sous la menace de projets de et déplacement des populations, fut une des premières zones à en bénéficier, comme le relate Dominique Vidal (Vidal, 1999). Pour Sousa, l'année 1979 fut U11 vrai tournant, la date à laquelle le droit à I'llrbanisation fut enfin concédé aux habitants des favelas de Recife. A partir des années 80, la donne a donc quelque peu changé, 110tamment avec le rétablissement de la démocratie et l'apparition du paradigme libéral dans les politiques d'aménagement urbain. En outre, all face à face entre l'État et les populations à faibles revenus, sont venus se greffer d'autres acteurs, principalement les ONG, notamment il1ternationales et les technocrates/bailleurs de fonds internationaux, par le biais de grands programmes nationaux. Au niveau municipal sont alors créées des zones spéciales, destinées au départ à coopter les mouvements populaires22, qui vont peu à peu s'institutionnaliser. Lors d'un retournement de conjoncture politique, avec les premières élections municipales libres, allait naître un instrument fondamental visant à garantir la permanence des populations pauvres sur les terrains occupés: le PREZEIS (Plan de Régularisation des Zones Spéciales d'Intérêt Social). Le mouvement populaire lié à la question de I'habitation prit une importance considérable à Recife, les associations d'habitants se multipliant et exerçant une forte influence politique. Dans les années 90, Recife développa aussi des mécanisl11es de participation populaire innovateurs, les budgets participatifs, qui demeurèrent toutefois très il1strumentalisés. Il faut souligner que le pouvoir municipal a maintenu la mainmise sur les actions d'orientation stratégique de la planification llrbaine, notamment dans les gestion Jarbas/Magalhaes, de 1993 à 2000, qui mirent en évidence le choix du paradigme du marché (attirer les investissements, embellir la ville par la restauration du centre, développer des pôles économiques, de santé par exemple). Cette politique fut une aubaine pour le marché immobilier, pourtant déprimé par le contexte économique difficile vécu par le Brésil. Il faudrait d'ailleurs enquêter sur les relations étroites entre pouvoir politique et
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50 0Â> des associations

d'habitants

formées de 1950 et 1982 surgirent

à ce moment,

entre

1979 et 1982.

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entreprises de construction, lesquelles financent largement les campagnes électorales et semblent en retour bénéficier d'avantages dal1S les programmes structurant la planification urbaine et dans la permissivité de législation foncière et urbaine. Les promoteurs immobiliers ont, dans le même temps, utilisé des stratégies d'expulsion voilée des populations pauvres dans des zones non protégées par la loi, en rachetant des terrains qui les intéressaient. Dans les zones protégées, en raison de la pénurie de terrains, les promoteurs ont racheté les terrains alentour, empêchant de facto l'urbanisation normale de ces zones. Si on peut analyser la spécificité de l'occupation spatiale de Recife à travers 1'historique des initiatives des classes populaires et des réactions des autorités municipales (notamment par l'émission de textes visant à réglementer l'occupation du sol, dans une perspective soit llygiél1iste, soit lucrative), on doit aussi évoquer brièvement les autres types de facteurs ayant pu favoriser cette singulière répartition spatiale.
2.2 - Autres facteurs

La ville de Recife s'est construite par absorption, à partir du port, des nombreux engenhos, reliés à la ville pour écouler le sucre (par le fleuve et par les routes). Dans les sitios, petites propriétés autonomes, vivait une population relativement indépendante (autosuffisante en alimentation), alors que dans les povoados s'entassait la main d'œuvre qlli allait travailler dans les engenhos. La propriété des terres restait à l'aristocratie foncière qui faisait d'ailleurs parfois payer des loyers aux 11abitants.Ainsi, en 1831, les terres qui avaient été gagnées sur la mer ou la mangrove furent incorporées au domaine public, qui les rétrocéda aux élites, moyennant paiement d'une taxe annuelle, le foro. Celles-ci purent alors soit expulser les habitants, soit leur en réclamer le paiement (Miranda, 2001). Cette question duforo fut fondamentale dans les mobilisations populaires, davantage que le problème du loyer: selon Cezar, 42,750/0des habitants des mocambos devaient s'en acquitter en 1939 (Cezar, 1985). L'industrialisation a touché Recife à partir de la fin du 19è siècle. Les besoins des industries entraîneront la création de villes ouvrières, destinées à regrouper la main d'œuvre. Si Recife mit en place un réseau de transport permettant de se lier avec son hinterland (pour le coton et la canne à sucre), l'industrialisation de la ville demeura