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La présence culturelle de la France aux Etats-Unis pendant la guerre froide

De
285 pages
L'action culturelle joue un rôle important dans les relations internationales. Ce livre analyse la politique culturelle de la France envers les Etats-Unis. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'idée s'est imposée aux Etats-Unis que la défaite de la France avait des raisons plus profondes qu'un simple revers militaire. A travers sa présence culturelle aux Etats-Unis, la France entendait enrayer la perception d'un déclin français et faire à nouveau entendre sa voix dans le concert des nations.
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La présence culturelle de la France aux Etats-Unis pendant la guerre froide

Collection Culture et Diplomatie dirigée par François Roche Créée par Norbert Dodille autour de l'idée de mieux faire connaître la diplomatie culturelle française aussi bien dans ses stratégies que dans l'action concrète conduite sur le terrain, cette collection s'est progressivement ouverte à la dimension européenne, puis à l'analyse géopolitique des échanges culturels. Comité éditorial: François Roche, Denis Rolland, Raymond Weber, Jean Demange. La collection bénéficie du soutien du Collège européen de coopération culturelle. Ouvrages parus: Londres-sur-Seine, une histoire de l'Institut français du Royaume-Uni (1910-1980), textes réunis par Virginie Dupray, René Lacombe et Olivier Poivre d'Arvor, 1996. L'Action artistique de la France dans le Monde: Histoire de l'Association française d'Action artistique (AFAA) de 1922 à nos jours par Bernard Piniau avec la collaboration de Ramon Tio Bellido pour les Arts Plastiques, 1998. La crise des institutions nationales d'échanges culturels en Europe par François Roche, 1998.
Une passion roumaine, l'Institut français des Hautes Etudes à Bucarest (1924-1948) par André Godin, 1998. L'Alliance au cœur, histoire de la fédération des Alliances françaises aux États-Unis par Alain Dubosclard, 1998. Le livre français aux États-Unis, 1900-1970 Dubosclard, préface de Jean-Yves Mollier, 2000. par Alain

Géopolitique de la culture: espaces d'identité, projections, coopération par J.-M. Delaunay, M. Frangi, B. Lamizet, C. Manigand, J.-C. Pochard, F. Roche, R. Weber sous la direction de François Roche.

Laurence Saint-Gilles

La présence culturelle de la France aux Etats-Unis pendant la guerre froide 1944 - 1963

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo. fr ISBN: 978-2-296-04211-7 EAN: 9782296042117

Sommaire
Sommaire Préface par Georges-Henri Soutou Introduction Première Partie Acteurs et enjeux de la politique culturelle de la France aux Etats-Unis (1944-1958) Chapitre I Au 934 Fifth Avenue: acteurs et enjeux d'une politique culturelle française aux Etats-Unis (1944-1947) 1. Les acteurs En France: la Direction générale des Relations culturelles Aux Etats-Unis: Henri Bonnet, « un ambassadeur de la France» Le conseiller culturel Les consuls et les foyers français des Etats-Unis 2. Les objectifs de la politique culturelle française « Culture is France 's only export product» Une question de prestige Faire oublier Vichy Qu'est-ce qui ne va pas dans nos relations avec la France?
Chapitre II La France dans la croisade: la politique culturelle de la France pendant la guerre froide 1. La guerre froide et son impact sur les relations culturelles internationales La culture, terrain d'affrontement Les services d'information privilégié du Département d'État 7 Il 17

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2. Comment la France entra dans la croisade La question de l'information Les objectifs de la propagande française 3. Le durcissement de la guerre froide et la réforme Schuman Les nouveaux enjeux La réforme du 4 avril 1952 L'opinion américaine et la France Les thèmes de la propagande française Convertir lajeunesse à l'idée d'une France moderne

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Deuxième Partie Le rayonnement Chapitre III « Ourfirst duty belongs to youth» : diffusion de la langue et de la culture françaises dans la jeunesse américaine 1. La situation du français aux Etats-Unis: déclin et résurrection Quelques chiffres Un volontarisme linguistique Encourager les Américains à faire des choses eux-mêmes Les organismes subventionnés 2. Diffuser la culture française dans les universités 3. Développer les échanges universitaires
Chapitre IV Le souvenir 1. Les échanges d'amitié Le train de l'amitié Le Train de la Reconnaissance française 2. Les semaines françaises: « France cornes to yOU» Les fêtes du bimillénaire de la ville de Paris

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3. Les commémorations 8

Chapitre V Advancing French Art 1. L'Action Artistique dans la politique culturelle de la France aux Etats-Unis Les choix de l'AFAA 2. Conquérir la jeunesse Epilogue

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Chapitre VI « La grandeur» : la politique culturelle de la France de 1958 à 1963 1. « L'Amérique redécouvre la France! » 2. De Gaulle-Malraux: « Une certaine idée de la France », une certaine vision de la culture 3. La DGACST face aux défis du monde moderne Les nouveaux défis « Un très grand conseiller culturel» Des trésors de Versailles à Mona Lisa: l'image prestigieuse d'une nation guide
Conclusion Bibliographie sélective

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Préface
Depuis les années 1980, les relations et échanges culturels font pleinement partie du domaine de l"histoire des relations internationales, et Mme Saint-Gilles a apporté dans ce domaine une contribution remarquée, dont ce livre constitue une étape essen tielle, et par l'importance du sujet traité, et par l'affirmation d'une méthodologie très sûre, qui tient compte à parts égales des particularités de l' histoire des relations internationales et de celles de l'histoire culturelle. En effet les deux disciplines n'utilisent pas les mêmes instruments d'analyse et suivent des rythmes différents (temps long pour la cJ.llture,temps court pour la diplomatie). Marier harmonieusement les deux n'est pas facile. Contrairement à certaines idées reçues, on n'a pas assisté après 1945 à une domination culturelle américaine unilatérale sur l'Europe; il y a eu une présence et une politique culturelles françaises aux Etats-Unis dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale, présence active, politique largement efficace. Cette politique a reposé à la fois sur un acquis ancien et sur un effort conscient dès 1944 pour redresser l'image de la France par des méthodes nouvelles, afin de chasser la perception américaine d'un déclin français. L'un des moyens d'action a été la présence aux Etats-Unis de francophones, la fameuse «survivance» française, trop souvent oubliée mais dont de Gaulle était fort conscient. Un autre vecteur se révélait en revanche en 1944 dépassé: l'Alliance française, trop souvent élitiste et vieillotte, que l'on tenta, mais difficilement, de redresser. Plus porteur, le legs de la guerre, la présence de nombreux réfugiés importants dans le domaine de la culture, dont certâins s'étaient rassemblés dans l'Ecole libre des Hautes Etudes, dans le cadre de la New School for Social Sciences, qui se situait très à la gauche du parti démocrate dans la constellation du New Deal et dont l'orientation était souvent marxisante. Les contacts universitaires, en particulier dans le domaine des sciences humaines, existaient entre la France et les Etats-Unis depuis la Première Guerre

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mondiale; ils vont à partir de 1945 s'accélérer considérablement, et certaines influences venues des sciences sociales américaines ne seront pas étrangères à la création de la vrme section de l'EHESS. On constate en effet l'extraordinaire processus d'insémination réciproque entre les deux pays. Avec Claude Lévi-Strauss par exemple, ancien de l'Ecole Libre, comme conseiller culturel à Washington, on a évidemment des structures essentielles du monde universitaire français d'après-guerre qui se mettent en place, en partie d'ailleurs avec l'aide de la fondation Rockefeller. On voit le développement du système des bourses et des échanges, qui couvrent tous les domaines. On voit en particulier l'influence américaine dans le développement des Area Studies, et on découvre à propos de ces échanges des noms connus, comme celui de Fernand Braudel. Bien entendu, à côté de ces tendances culturelles profondes, il y a de la part de Paris une politique systématique, accélérée encore à partir de 1947 et du déclenchement de la Guerre froide, qui renforce l'urgence de l'enjeu améncain du point de vue français (soulignons ici l'intérêt croissant depuis quelques années pour les rapports entre culture et Guerre froide). Une ample organisation culturelle se développe, appuyée par les diplomates en poste à Washington, qui comprennent que l'aide Marshall et le Pacte atlantique avaient aussi besoin d'un soubassement dans l'opinion américaine, à laquelle il fallait faire connaître le redressement lancé en France à partir de la Libération; l' « information» officielle étant suspecte aux yeux des Américains, le seul vecteur possible restait la culture. Toute une organisation se met en place, encore perfectionnée lors de l'apparition des nouveaux enjeux de la Guerre froide et du développement considérable des rapports de toute nature entre les deux pays. L'action officielle est ponctuée par de grandes manifestations culturelles (tournées de la Comédie-Française, de l'Opéra), opérations classiques mais ici renouvelées et menées avec un grand succès.

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C'est l'occasion d'ailleurs de rappeler l'histoire des Relations culturelles du Quai d'Orsay et de leur évolution, jusque sous la Vème République, qui déploie un effort considérable, lié aux ambitions du nouveau régime, rationalisées par André Malraux sous le concept de civilisation mondiale, la France devant prendre la direction des pays souhaitant échapper à la « double hégémonie », y compris dans le domaine culturel. Ceci dit, avant 1963, l'action lancée aux Etats-Unis par la IVèmeRépublique n'est pas abandonnée par la nouvelle République, mais au contraire accrue avec des moyens supplémentaires considérables, dont le prêt fameux de la Joconde sera le symbole. Une fois de plus, il y a continuité sur certains points entre les deux Républiques plus que rupture, en particulier en ce qui concerne le souci d'établir avec les Etats-Unis une relation privilégiée comparable à la relation spéciale entre Washington et Londres. En effet, contrairement à une idée reçue, en 1958 de Gaulle était certes décidé à rééquilibrer la relation transatlantique, mais il ne souhaitait nullement rompre avec les Etats-Unis, et ce livre en apporte une nouvelle preuve. C'est seulement en 1962-1963 que les choses changèrent, avec l'opposition devenue frontale entre 1'« Europe européenne» du Général et la vision d'un monde atlantique défendue par le président Kennedy. A partir de 1963, on entre dans une nouvelle période, beaucoup plus conflictuelle, où d'ailleurs Paris développera de plus en plus l'affirmation d'une spécificité culturelle française face à l'américanisation pour contribuer à expliquer et à justifier. une politique dont les symboles furent le retrait du commandement intégré de l'OTAN en 1966 et le discours de Phnom Penh la même année. Mais pour la période d'avant 1963, faisant justice des préjugés antiaméricains sommaires si fréquents, l'ouvrage de Mme SaintGilles dégage bien la relation à la fois coopérative et conflictuelle établie entre les deux pays, tous les deux universalistes, ce qui se traduit de façon particulièrement aiguë dans leurs rapports culturels, marqués par « le choc des messianismes ». On constate en tout cas que l'image culturelle de la France au début des années 60 était largement redressée, comportant à la 13

fois les valeurs traditionnelles (illustrées par l'exposition de la Joconde) et l'image de la France moderne, devenue plus crédible depuis 1958. Le premier objectif de cette politique culturelle est clair: d'abord diffuser le français et la culture française auprès de la jeunesse, en particulier de la jeunesse universitaire, c'est-à-dire des forces de l'avenir. Et on obtient des résultats: la progression du français est tout à fait remarquable et en fait la langue étrangère la plus enseignée aux Etats-Unis. Le deuxième objectif, par les thèmes traités, par exemple par les expositions, comme celle consacrée aux universités françaises en 1954, est de souligner la communauté idéologique (osons cette expression) entre la France et les Etats-Unis. Cela renvoie à la fois à la Guerre froide, mais aussi au souci de manifester que malgré tout France et Etats-Unis sont au moins aussi proches que Grande-Bretagne et Etats-Unis, ce qui était un axe essentiel de la politique française de l'époque. Mais Mme Saint-Gilles ne se limite pas aux aspects universitaires de la recherche et aux manifestations artistiques, elle couvre aussi les manifestations beaucoup plus populaires entourant les cérémonies du souvenir ou les opérations comme celle du «Train de l'Amitié ». C'est un mouvement bien sûr lié au climat international du temps, mais qui nous en dit aussi beaucoup sur l'enthousiasme internatiânaliste nouveau d'une population américaine enfin sortie de l'isolationnisme. Certes, on peut parfois sourire, mais les gestes évoqués ici, à la fois spontanés et organisés, avaient à l'époque une signification qu'il faut bien comprendre, accompagnant une assurance et une confiance en soi dans le combat Est-Ouest fondées sur des valeurs. On voit bien en particulier par ces manifestations comment le passage s'est fait à l'époque de la solidarité du temps de la guerre à la solidarité dans la Guerre froide, passage plus continu et plus régulier pour les contemporains qu'on n'a tendance à le penser aujourd'hui. Mais l'auteur explore les liens culturels au-delà de la politique officielle, au-delà de l'action culturelle d'Etat, plus à l'aise dans 14

la mise en valeur du patrimoine existant que dans la promotion de la création contemporaine; elle va au-delà même des rapports en fait très organisés qui existent entre universitaires et chercheurs. Elle apporte beaucoup d'éléments nouveaux sur les influences artistiques réciproques entre' les deux pays, sur les effets de perception et de compréhension, sur le passage progressif et historique de Paris à New York comme centre de la création dans ce domaine. En fait la coopération artistique la plus efficace est celle qui se dégage spontanément des acteurs euxmêmes, sans passer par des structures officielles, comme le montre par exemple l'arrivée de Charles Munch à la tête du Boston Symphony Orchestra. Pour conclure, la richesse de ce livre fait comprendre combien sont minuscules les accusations fréquentes à l'égard de « l'impérialisme culturel américain », de l'invasion de leur cinéma, etc.: la relation est beaucoup plus profonde et équilibrée. Les interactions entre culture, intérêts nationaux de toute nature et politique extérieure sont complexes et concernent la France autant que les Etats-Unis. On est frappé par l'ampleur et le succès d'une action menée avec peu de moyens mais bien ciblée et adaptée à son objet, à côté de laquelle ~< l'exception culturelle» que défend désormais la France paraît bien frileuse, par rapport à l'étonnante fertilisation réciproque décrite ici. Georges-Henri Soutou

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Introduction
Au cours des années 1944 à 1963, la presse américaine donna un large écho aux manifestations culturelles françaises, toujours plus nombreuses sur son sol. La venue des ballets de l'Opéra de Paris en 1948, de la troupe de Louis Jouvet, en 1951, et de la compagnie de Jean-Louis Barrault, l'année suivante, enfin, le retour de la Comédie-Française, après cinquante ans d'absence, furent salués avec enthousiasme. Des expositions, comme celle des Tapisseries françaises, en 1947, la rétrospective Matisse, présentée au musée de Philadelphie en 1948, et le prêt des Trésors de Versailles par les musées français à l'Art Institute de Chicago, en 1962, constituèrent des événements dans la vie culturelle américaine et des trêves dans les rapports diplomatiques entre les deux pays. Ces quelques exemples suffisent à prouver que la présence de la culture française aux Etats-Unis, sans être aussi spectaculaire que le déferlement des produits de la nouvelle culture de masse américaine en France, eut toute son importance dans l'histoire des relations francoaméricaines. Or, curieusement, cette question n'a, pendant longtemps, guère retenu l'intérêt des historiens alors que l'américanisation culturelle de la France de l'après-guerre possédait déjà une abondante bibliographie. De fait, à la fin des années 1990, ce sujet n'avait encore fait l'objet d'aucune recherche approfondie. On peut, certes, expliquer partiellement cette lacune par l'ouverture tardive du fonds de la Direction générale des Relations culturelles du ministère des Affaires étrangères (DGRC) et de l'accès partiel à celui de l'Association française d'Action artistique (AFAA)l. Mais sans doute faut-il invoquer aussi des raisons plus profondes, liées à l'enracinement de l'anti-

Le fonds de la Direction générale des Relations culturelles a été ouvert progressivement aux chercheurs depuis 1991.

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américanisme dans les milieux intellectuels français2. Au demeurant, l'attitude qui consiste à occulter la réciprocité des échanges transatlantiques n'est pas innocente. Elle vise à conforter la thèse selon laquelle l'acculturation de la société française serait le produit des volontés hégémoniques de l'Amérique. Depuis la soutenance de cette thèse, en décembre 2000, l'intérêt renouvelé pour l'étude des relations culturelles transnationales d'une part et, d'autre part, un nouveau contexte post-II septembre, marqué aux Etats-Unis par le french bashing, ont suscité de nouveaux travaux universitaires consacrés aux échanges transatlantiques qui confirment bien l'intérêt de s'interroger sur l'opportunité, le rôle et les caractéristiques d'une politique culturelle gouvernementale aux Etats-Unis3. En effet, depuis la Libération jusqu'aux début des années 1960, la France n'a pas hésité à amplifier sa «force de frappe» culturelle dans ses relations avec les Etats-Unis Son gouvernement, aidé par les divers acteurs nationaux et soutenu par les puissants réseaux d'amitié américains, a non seulement participé activement au développement des échanges transatlantiques mais a aussi contribué à renforcer la présence de la culture française aux Etats-Unis. La décision du Gouvernement provisoire, en 1944, de confirmer dans son poste l'helléniste Henri Seyrig, nommé conseiller culturel aux EtatsUnis par le Conseil National de Londres en 1942 peut être considérée comme l'acte fondateur de ce volontarisme culturel étatique, efficacement relayé par l'initiative privée. Le choix de l'année 1944 s'imposait donc comme début de cette étude qui se
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Michel WINOCK, «Nouveauté et continuité de l'anti-américanisme dans la guerre froide », L'Amérique dans les têtes, un siècle de fascination et d'aversion, Paris Hachette, 1987, p. 87-97. La Présence culturelle de la France aux Etats-Unis (1944-1963), thèse pour le doctorat d'histoire, sous la direction du professeur Soutou, soutenue à Paris-IV, le 1er décembre 2000. Pour un aperçu de ces travaux: « Diplomatie et Transferts culturels au XXème siècle», Relations Internationales, n° 115, septembre-octobre 2003.

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poursuit jusqu'en 1963. Cette date qui marque la fin d'une ère dans l' histoire américaine avec l'assassinat du président Kennedy est aussi particulièrement riche sur le plan des relations culturelles et diplomatiques franco-américaines. Au début de janvier 1963, la National Gallery de Washington bat les records d'entrée de son histoire avec l'exposition de la Joconde, prêtée par le gouvernement français. Cet événement artistique d'un retentissement médiatique exceptionnel est salué, dans la presse américaine, comme un geste d'amitié comparable au don de la Statue de la Liberté par le peuple français. Or, il précède de quelques jours seulement la conférence de presse du 14 janvier 1963 lors de laquelle le général de Gaulle ruine le grand dessein de Kennedy. Ainsi, par ce double coup d'éclat, diplomatique et artistique, la France met un terme à l'influence que l'Amérique exerce depuis 1944 sur ses destinées. Par ailleurs, la période 1944 à 1963 a l'avantage de présenter une continuité dans les rapports transatlantiques et de correspondre à une phase majeure des relations internationales, celle de la reconstruction et de la bipolarisation du monde de l'après-guerre. La guerre froide offre un champ d'observation particulièrement intéressant pour quiconque s'intéresse aux relations culturelles internationales. La nature profondément idéologique de cette confrontation exacerbe les rivalités culturelles entre l'Est et l'Ouest, mais aussi entre les pays qui appartiennent au même bloc. Dans ce conflit, la France et les Etats-Unis sont, sur le plan culturel, en même temps alliés et rivaux. Ils forment une unité de civilisation et défendent côte à côte une certaine conception de la liberté de l'esprit et de la création mais ce combat se double d'une lutte fratricide car les Etats-Unis entendent mettre à profit leur nouvelle domination mondiale pour s'affirmer comme le centre de la création intellectuelle et artistique occidentale - une position que leur conteste la France qui, elle aussi, revendique le premier rang pour sa culture. L'affirmation de la présence culturelle française est donc à la fois un aspect de cette lutte concurrentielle et un

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épisode de la croisade des «peuples libres ». Ces deux thèmes s'enchevêtrent et forment la trame de cette étude. Pour dénouer l'écheveau complexe des relations francoaméricaines, le thème de la rivalité entre Paris et New York offre un premier fil conducteur. Jusqu'à la veille de la Seconde Guerre mondiale, la France exerce, au-delà même de son empire colonial, une influence internationale fondée sur la croyance en l'universalisme de sa culture et de son message historique humaniste. Depuis l'époque médiévale, elle s'est affirmée comme la nation-guide de l'Occident d'abord, en qualité de «fille aînée de l'Eglise» puis en tant que patrie des droits de l'homme. C'est en ce sens qu'Albert Salon parle d'un «messianisme français» défini comme un «universalisme profondément ancré dans la conscience nationale, un besoin de créer, d'adopter et d'adapter les formes simultanées et successives des espérances de l'humanité entière et des réponses à [leur] apporter »4. Or, la défaite, l'Occupation et la collaboration ont conduit certains hommes politiques et intellectuels français à douter de la capacité de leur pays à se relever et à exprimer à nouveau un message original. Ce pessimisme a trouvé un écho profond' à l'étranger: dans les colonies mais aussi chez ses alliés de toujours, où l'on commence à douter de la mission civilisatrice de la France qui, en renonçant à ses idéaux, a brouillé son image. Ainsi, aux EtatsUnis, s'impose l'idée que la défaite de la France a des raisons plus profondes qu'un simple revers militaire et que ses difficultés économiques et politiques ne sont pas seulement la conséquence de l'Occupation mais l'aboutissement d'un déclin inexorable5. Aussi, la décision du ministère des' Affaires étrangères de maintenir à New York les services d'Henri Seyrig, à une époque où les postes diplomatiques pourvus de conseillers culturels font
4 Albert SALON, L'Action culturelle de la France dans le monde: analyse critique. Thèse de doctorat d'Etat soutenue à l'université de Paris I en 1981. Irwin WALL, L'Influence américaine sur la politique française (19451954), Paris, Balland, 1985, p. 34.

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figure d'exception, est un geste éminemment symbolique qui s'inscrit dans une série de mesures visant à rendre à la France son rang de grande puissance culturelle et à défendre le statut international du français, la Seconde Guerre mondiale ayant entraîné un nouvel équilibre des forces linguistiques au bénéfice des pays anglophones et l'affirmation de la puissance culturelle américaine. Si, contrairement à la France, les Etats-Unis font figure de « novices» en matière de politique culturelle, ils n'en représentent pas moins un rival redoutable sur un terrain autrefois réservé aux grandes puissances européennes6. TIs ont, eux aussi, un message à délivrer au monde et sont persuadés de la valeur universelle des principes fondateurs de leur démocratie. Ils peuvent, ensuite, étendre ce modèle par le biais des institutions internationales qu'ils dominent et du plan Marshall. Ils exportent enfin un modèle de société, l' american way of life, grâce à la diffusion de leurs produits de consommation et de leurs biens culturels de masse et à la popularité du cinéma hollywoodien? Ainsi, leur domination culturelle paraît envisageable d'autant que, depuis la fin des années 1930, le gouvernement dispose d'organismes officiels chargés de stimuler les échanges universitaires et scientifiques avec d'autres pays et de favoriser la diffusion de leur culture à l'étranger. Malgré les réticences de l'opinion et du Congrès qui répugnent à voir le pouvoir fédéral intervenir dans un domaine traditionnellement réservé à l'initiative privée, ces nouveaux organismes ne sont pas démantelés après 1945 et ils deviennent des services permanents du Département d'Etat. Officiellement, leur création est motivée par le souci de faire progresser la cause de la paix en améliorant la compréhension

Yves-Henri NOUAILHAT, «Aspects de la politique culturelle des EtatsUnis à l'égard de la France de 1945 à 1950, Relations internationales n° 25, printemps 1981, p. 88. Jacques PORTES, De la scène à l'écran, naissance de la culture de masse aux Etats-Unis, Paris, Belin, 1997, p. 3.

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entre les peuples. C'est également ce qui pousse les Etats-Unis à envoyer une délégation à la Conférence des ministres alliés de l'Education, en avril 1944, puis à participer activement à la conférence en vue de la création de l'UNESCO et qui incite le sénateur Fulbright à proposer au Congrès, en 1946, le vote de la loi qui porte son nom. Mais la cause de la paix n'exclut pas d'autres préoccupations comme la volonté de servir les intérêts de la diplomatie américaine et celle d'en découdre avec la domination unilatérale de l'Europe dans le domaine des arts et des idées et, en particulier, avec la prétention de la France à diffuser son message (message d'autant plus suspect qu'il émane d'une nation colonisatrice). Au contraire, vainqueurs du nazisme et seul bouclier contre le communisme, les Etats-Unis possèdent la vigueur nécessaire pour porter le flambeau de la civilisation occidentale, comme l'annonce Walter Lippmann dès le printemps 1946: «Le sort a voulu que désormais l'Amérique soit au centre, et non plus sur les Dords de la civilisation occidentale... L'idée américaine est fondée sur une certaine image de l'homme et de sa place dans l'univers, de sa raison et de sa volonté, de sa connaissance du bien et du mal, de son espoir en une loi au-dessus de toutes les lois particulières. Cette tradition est devenue celle des Américains comme de tous les Occidentaux après avoir été celle du monde méditerranéen des anciens Grecs, des Hébreux et des Romains. L'Atlantique est à présent la Méditerranée de cette culture ,et de cette foi. Ce n'est pas par accident, c'est en vérité par un acte historique et providentiel, que la formation du premier ordre universel depuis les temps classiques est liée, dès ses débuts, à la réunion des parties démembrées du christianisme occidental ». Ce « choc des messianismes» explique bien des heurts entre les deux nations8. Ainsi, depuis la conférence de San Francisco, lors des travaux de la Conférence des ministres alliés de

l'Education,
8

« la

France conteste ,vivement l'hégémonie
rapport

Jean HARZIC, secrétaire général de l'Alliance française, dactylographié de fin de mission, Washington, juin 1988.

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américaine dans la conception de l'UNESCO, sa mise en place et son fonctionnement »9. Leur rivalité est également sensible dans l'arène artistique où s'opposent deux écoles rivales: «la vieille et célèbre Ecole de Paris» et la future Ecole de New York10.Le nouveau volontarisme américain en matière de diplomatie culturelle rend donc urgente l'affi~ation de la présence française aux Etats-Unis, tout particulièrement sur la scène newyorkaise. Principal centre intellectuel des Etats-Unis et, bientôt, cœur politique du monde, New York est aussi en voie de détrôner Paris pour devenir la nouvelle muse de l'Occident. On comprend alors que, loin d'être une anecdote, la création d'infrastructures culturelles françaises à New York manifeste la volonté du ministère des Affaires étrangères de retarder cette prise de pouvoir. En outre, la métropole des bords de l'Hudson joue un rôle fondamental dans la formation de l'bpinion américaine. Elle détient la maîtrise des grands réseaux radiophoniques qui étendent leur hégémonie sur l'ensemble du pays. L'état de l'opinion américaine à l'égard de la France est, précisément, la question qui préoccupe le plus les dirigeants de la IVème République, en raison de la nouvelle position de dépendance de leur pays vis-à-vis des Etats-Unis. Cette situation inédite, « inscrite dans les structures mêmes du monde d'après 1945, [est] l'une des cortséquences d'une guerre qui [a] appauvri à peu près tous les belligérants à l'exception des Etats-Unis» Il. Pour assurer son ravitaillement, sa reconstruction et sa modernisation, la France a un besoin vital de l'aide américaine qui lui est également indispensable pour conserver sa stabilité politique et repousser la menace d'une subversion communiste. Elle compte aussi amener les Etats-Unis à s'engager pour garantir sa sécurité face à l'Allemagne et face à
Gail ARCHffiALD, Les Etats-Unis et l'UNESCO, Paris, Publications de la Sorbonne, 1993, p. 60. 10 Laurence BERTRAND-DORLEAC, «L' Art américain en France après la Libération », Les Américains et la France (1917-1947): Engagements et représentations, Paris, Maisonneuve et Larose, 1999, pp. 244-253. Il Irwin WALL, op. cit., p. 13.

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l'URSS et espère obtenir leur assistance militaire pour assurer une issue victorieuse à la guerre qu'elle mène dans les territoires indochinois. Or, toutes ces interventions nécessitent un vote des congressmen et l'accord de leur opinion publique qui exerce, de ce fait, un véritable veto sur toutes les questions décisives pour l'avenir de la France. Plus nous avancions dans nos recherches et plus la question de l'opinion américaine, véritable obsession des diplomates français, devenait omniprésente. Car l'implication des Etats-Unis dans les affaires françaises ne traduit pas un rapprochement entre les peuples. Dès la fin de la guerre, au contraire, les autorités françaises craignent de voir renaître des mouvements de francophobie susceptibles de réveiller les tendances isolationnistes des Américains et de compromettre les intérêts français. Les témoignages des soldats américains démobilisés sur le prétendu manque de moralité des Français et leur penchant pour la vie facile, largement diffusés par la presse, ont contribué à répandre dans les masses les stéréotypes du Français, déjà anciens, allant du petit-bourgeois avare et cocardier à la femme de petite vertu. Il est d'autant plus difficile aux diplomates de corriger ces représentations que la France est, dans ce pays, souvent mal défendue. Ses ressortissants sont trop divisés politiquement pour présenter un front uni lorsque ses intérêts sont en jeu et sa presse, presque inexistante, reste faiblement diffusée. Enfin, les groupements francophones, très hétérogènes, ne forment pas une véritable communauté soudée, comparable au lobby germano-américain. Un mouvement francophile, animé par les familles aristocratiques de La Nouvelle-Orléans, les anciennes universités de la côte Est et les milieux artistiques existe bien. Mais trop souvent considérée comme l'apanage des élites et des intellectuels, la francophilie ne parvient pas à atteindre les masses américaines, en dépit de tous les discours officiels exaltant l'amitié entre les peuples. En outre, les milieux francophiles contribuent souvent, à leur insu, à forger les représentations de la France qui suscitent la méfiance de leurs compatriotes. Terre d'élection pour les écrivains et les artistes 24

américains qui rêvent d'échapper au matérialisme et à «l'industrialisme agressif» des Etats-Unis, la France est, aux yeux de l'Américain moyen une sorte de paradis bucolique et le beau musée de l'Europe pré industriellel2. Cette vision, reflet inversé de l'image des Etats-Unis dans l'opinion française, n'est pas de nature à convaincre le contribuable américain du bien-fondé d'un programme de don à l'Europe dont la France serait l'un des principaux piliersl3. Aussi, le lancement du plan Marshahll n'exige pas seulement un effort d'information en direction des pays bénéficiaires: il implique aussi que les gouvernements européens 'prennent des initiatives pour faire connaître aux Américains les réalisations concrètes de l'European Recovery Programm. Car si ceux-ci ne sont pas conscients des efforts que les populations d'Europe font pour assurer leur reconstruction, ils n'accepteront pas de continuer à République, la France est le les aider. Or, tout au long de la IVème véritable bouc émissaire de la presse américaine qui monte en épingle ses moindres difficultés. Certes, une actualité souvent douloureuse (péripéties de la guerre d'Indochine ou événements d'Afrique du Nord) place la France sous le feu des projecteurs. Mais l'importance que les médias accordent aux problèmes français découle de la place que celle-ci occupe sur la scène de la guerre froide: pivot du plan Marshall, fer de lance de la construction européenne, elle est aussi au cœur du dispositif de l'alliance atlantique et, jusqu'en 1954, c'est sur la victoire de l'armée française en Indochine que les Etats-Unis comptent pour repousser la menace que le communisme fait peser sur l'Extrême-Orient. Ce sont ces raisons qui amènent les Etats-Unis,

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MAE, Amérique (1952-1963), Etats-Unis, volume 511, dépêche n° 3303 du 18/7/1952 de Jean Daridan à Robert Schuman: Etude sur les données fondamentales de l'informationfrançaise aux Etats-Unis, rapport Ball. 13 Richard KUISEL Le Miroir américain: cinquante ans de regard français sur l'Amérique, Paris, Lattès, 1996, p. 30.

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par le biais du plan Marshall puis du PADM, à aider la France plus qu'aucun autre pays, entre 1945 et 196314. On comprend alors que la persistance d'un courant d'opinion hostile à la France ne menace pas seulement les objectifs de la diplomatie française, il condamne aussi ceux de Washington. Au contraire, la popularité de la France dans l'opinion américaine est un indice du soutien que la politique du Département d'Etat recueillera dans le pays. C'est en mesurant toute l'importance de l'opinion américaine pour les relations bilatérales, que nous avons pris pleinement conscience de l'enjeu que représentait l'affirmation de la présence culturelle française aux Etats-Unis. Il importait donc de déterminer comment celle-ci avait pu contribuer à modifier en profondeur l'image de la France dans les mentalités américaines et permettre la renaissance de sentiments francophiles. Ces préoccupations dépassent largement le cadre des politiques culturelles gouvernementales mues par la recherche de l'intérêt national. Dans le cas présent, les initiatives de la DRGC et de ses agents aux Etats-Unis ne conditionnent pas seulement la réussite des objectifs de la diplomatie française, elles s'insèrent aussi dans une vaste entreprise de propagande interne à l'intention des masses américaines et du Congrès et, plus largement, dans un plan de mobilisation des opinions occidentales auxquelles il faut inculquer la notion de « civilisation atlantique ». C'est pourquoi la notion de « présence culturelle» a paru mieux adaptée à nos intentions. Si l'on se reporte à la définition d'Albert Salon, elle va bien au-delà du volontarisme des divers acteurs nationaux; elle repose sur la présence physique d' hommes et d'établissements, sur les manifestations vivantes de «la pensée française» et sur la collaboration des réseaux francophiles. L'ambassadeur Bonnet résume d'ailleurs lui-même en une formule limpide la doctrine française en matière de diffusion culturelle aux Etats-Unis:
14 Gérard BOSSUAT, L'Europe occidentale 1952), Paris, Complexe, 1992, p. 306. à l'heure américaine (1945-

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«amener les groupements américains à faire eux-mêmes notre propagande plutôt que la vouloir à tout prix sous une étiquette officielle» 15.De fait, tout au long des années 1950, les manifestations françaises bénéficient d'un large soutien des autorités politiques et administratives, des institutions culturelles américaines et de la participation «spontanée» du public. Par conséquent, au-delà d'une réflexion sur la fonction de la culture en tant qu'élément majeur de la politique étrangère de la France, nous avons tenté, en replaçant la question dans le contexte international et à un moment unique des relations bilatérales, de mieux cerner les traits originaux de la propagande de guerre froide fondée sur les affinités culturelles des peuples libres. Dans cette perspective, il était impossible de se cantonner aux seules archives du Quai d'Orsay. Les rapports diplomatiques présentent en effet une caractéristique .inhérente à ce type de source: la propension à l'autosatisfaction. On n'y trouve donc aucune trace des succès en demi-teinte voire des échecs de certaines expositions montées par l'AFAA comme Painting in France (1939-1946), présentée au Whitney Museum of Art qui, de l'avis unanime des spécialistes, ne figure certainement pas parmi ses plus belles réussites. On n'y trouve pas non plus le moindre écho des critiques dont la création parisienne est la cible dans les revues d'avant-garde américaines. Ce thème est totalement occulté par les conseillers cu'lturels successifs qui ne défendent qu'un point de vue officiel, celui de la domination unilatérale de Paris. Au demeurant, l'évocation des réseaux d'amitié supposait de faire appel aux archives privées. Ainsi, les rapports du secrétaire général devant l'assemblée annuelle de l'Alliance française livrent des informations capitales pour comprendre les rapports qu'entretiennent depuis la fin de la guerre cette association, alors largement subventionnée par le ministère des Affaires étrangères, et ses filiales américaines avec
15 MAE, Amérique (1952-1963), Etats-Unis, volume 95, dépêche n° 1042 du 2/3/191953 de Henri Bonnet à Georges Bidault, Développement des relations artistiques franco-américaines.

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la DGRC. De même, la consultation des archives de la fondation Rockefeller permet de mettre en évidence les liens personnels voire institutionnels qui depuis l'entre-deux guerres et, plus encore, à la faveur du conflit, se sont noués entre cette dernière et les hauts fonctionnaires du Quai d'Orsay, notamment ceux de la Direction d'Amérique et des Relations culturelles16. On ne peut pas davantage faire abstraction du rôle des communautés francophones d'ascendance française ou canadienne française. Au contact de deux cultures, elles représentent une interface culturelle entre la France et les Etats-Unis. La volonté de mieux comprendre la nature de leurs relations avec la France et leur rôle dans les manifestations qui, tout au long des années 1944 à 1963, scellent l'amitié franco-américaine, nous a conduite jusqu'à Worcester, en Nouvelle-Angleterre, où l'Institut Français de l'Assomption nous a ouvert ses portes. La mise en œuvre d'une politique culturelle française aux Etats-Unis découle très largement de la situation léguée par la guerre et de la défaillance de ces milieux francophiles traditionnels qui ne peuvent plus remplir comme par le passé le rôle d'ambassadeur officieux de la pensée française. La guerre a non seulement provoqué le déclin de la Fédération des Alliances françaises dont de nombreuses filiales se sont compromises par leurs sympathies vichyssoises, elle a aussi accentué les difficultés des communautés francophones en facilitant l'assimilation des jeunes qui, au cours de leur mobilisation, ont été brutalement arrachés à leur milieu d'origine. Mais, paradoxalement, elle a aussi contribué à accroître la visibilité des œuvres françaises aux Etats-Unis et particulièrement à New York devenue capitale de l'émigration européenne. La présence de nombreux exilés représentant pratiquement tous les courants de l'intelligentsia parisienne ajouta au combat politique pour la France Libre une dimension culturelle, les intellectuels et les artistes voulant prouver que la défaite militaire de la France n'était pas, selon le
16 Rockefeller Archive Center, RF, R.G 1.1, séries 200, boxes 46-47 ; R.G 1.2, séries 500 France, boxes 9-18.

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mot d'André Breton, «une débâcle de l'esprit ». Ils ont contribué à créer, notamment avec le soutien de la fondation Rockefeller, les réseaux et les institutions culturels qui survécurent à la fin du conflit et parmi lesquels figurent les services d'Henri Seyrig. La première partie décrit donc les aspects institutionnels et analyse les enjeux de la politique culturelle gouvernementale sous la IVèmeRépublique. Les années 1944-1947 correspondent à sa phase d'élaboration au cours de laquelle les émissaires de la France amorcent une collaboration précieuse avec les institutions fédérales ou privées américaines. Durant ces années, les impératifs de la reconstruction économique, politique et culturelle l'emportent largement sur toute autre considération: il s'agit d'abord de «faire oublier Vichy» et de rendre à la France son prestige et sa puissance en défendant notamment la place du français dans les institutions internationales. On espère ainsi créer les conditions favorables au retour de la confiance et de l'amitié américaines devenues vitales pour la France. L'année 1947 qui marque le début de la guerre froide représente un tournant majeur dans l'histoire de la politique culturelle française aux Etats-Unis. Car en acceptant l'aide Marshall et en choisissant son camp au côté des Etats-Unis, la France est impliquée dans une vaste croisade ayant pour but de sensibiliser les masses américaines au sort des pays d'Europe menacés par les Soviets et de rapprocher les peuples libres. Délaissant l'analyse chronologique, la deuxième partie, qui République, étudie les modalités de couvre la période de la IVème la présence culturelle à travers les principales sphères d'activités de la Direction générale des relations culturelles. La diffusion de la langue et de la pensée françaises auprès de la jeunesse américaine constitue la clef de voûte de la diplomatie culturelle. Les milieux scolaires et universitaires sont l'objet de toutes les attentions des diplomates: soutien pédagogique aux professeurs, prêt de matériel, bourses d'études et concours de français relancent l'apprentissage de la langue dans les écoles tandis que la présence de la France de l'esprit se répand dans les universités

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américaines avec les missions scientifiques, les tournées de conférenciers, la création de cercles et de maisons françaises et l'organisation d'expositions pédagogiques. La France participe enfin à la promotion des échanges d'étudiants, notamment dans le cadre de la convention franco-américaine d'échanges universitaires. Ses initiatives manifestent sa volonté de préparer le renouvellement des élites francophiles en formant les futures classes dirigeantes du pays à la connaissance de sa civilisation. Mais elles relèvent aussi de sa propagande auprès des masses, la classe de français demeurant, pour des millions d'enfants et d'adolescents, une occasion unique de faire connaissance avec la France, sa culture et son histoire. Les échanges d'amitié constituent un autre aspect de cette mobilisation. Les démonstrations populaires de générosité américaine et de gratitude française, les semaines dédiées à la France dans le cadre de la célébration du bimillénaire de la ville de Paris, enfin les hommages rendus aux colons français et aux héros de la guerre d'Indépendance illustrent la collaboration des autorités françaises et américaines dans cet encadrement des masses occidentales auxquelles il faut inculquer un sentiment de reconnaissance réciproque. L'action artistique constitue le dernier volet de ce triptyque. Nous évoquerons son rôle au sein du programme culturel défini par l'ambassade et la DGRC et la mise en œuvre par l'AFAA d'une stratégie artistique souvent controversée. Enfin, en guise d'épilogue, nous verrons comment le retour au pouvoir du général de Gaulle et l'avènement de la Vème République contribuent à modifier les conditions de l'action culturelle extérieure de la France et lui donnent les moyens de renforcer les efforts du régime précédent, notamment en matière de diffusion linguistique. Mais la place toute spéciale que le chef de l'Etat et son ministre des Affaires culturelles revendiquent pour la France et sa culture confère un sens et une portée beaucoup plus vastes à l'œuvre accomplie depuis la fin de la guerre. Car pour le général de GauÎle la diffusion de sa « civilisation» n'est pas une simple question de prestige
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