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La présence française en Corée

De
290 pages
En 1787, les marins de La Pérouse furent les premiers Français à observer les côtes de Corée mais sans se risquer à y débarquer : le refus des étrangers était ancré dans la culture confucéenne du Matin Calme. Plus tard, des missionnaires français entrés clandestinement payèrent cette audace de leur vie. Suite au traité d'amitié et de commerce signé en 1886, les relations franco-coréennes connurent enfin un âge d'or. Mais l'occupation japonaise effaça jusqu'au souvenir de Français, venus en Corée comme conseillers officiels pour l'éducation, les chemins de fer, les mines, l'armée, le droit, etc. Depuis, le pays a appris à découvrir d'autres facettes du savoir-faire français.
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LA PRÉSENCE FRANÇAISE EN CORÉE

Recherches Asiatiques Collection dirigée par Philippe Delalande
Déjà parus

Amaury LORIN, Paul Doumer, l'Indochine( 1897-1902),2004.

gouverneur

général

de

Philippe GRANDJEAN, L'Indochine face au Japon 1940 1945,2004. Pascale COULETE, Dire la prostitution en Chine: terminologie et discours d'hier à aujourd'hui, 2003 Éric GUERASSIMOFF, Chen Jiageng et l'éducation, 2003. Jean DEUVE, Le Royaume du Laos 1949-1965,2003. Pascale BEZANCON, Une colonisation éducatrice ?, 2002. Albert-Marie MAURICE, Croyances et pratiques religieuses des montagnards du centre-Vietnam, 2002. Guilhem FABRE, Chine: crises et mutation, 2002. Chi Lan DO-LAM, Chants et jeux traditionnels de l'enfance au Viêt-Nam, 2002. Phou-ngeun SOUK-ALOUN, Histoire du Laos moderne (19302000), 2002. Philippe Le FAILLER, Monopole et prohibition de l'opium en Indochine, 2001. Frédéric MAUREL, Clefs pour Sunthorn Phu, 2001. Anne V AUGIER-CHA TTERJEE, Histoire politique du Pendjab de 1947 à nos jours, 2001. Benoît de TRÉGLODÉ, Héros et Révolution au Viêt Nam, 2001. Laurent DESSART, Les Pachtounes: économie et culture d'une aristocratie guerrière, 2001. Michel BODIN, Les Africains dans la Guerre d'Indochine, 2000. Marie-Eve BLANC, Laurence HUSSON, Evelyne MICOLLIER, Sociétés sud-est asiatiques face au sida, 2000. Marie-France LA TRONCHE, L'influence de Gandhi en France, 1999. Julien BERJEAUT, Chinois à Calcutta, 1999. Olivier GUILLARD, Désarmement, coopération et sécurité

régionale en Asie du Sud, 1999.

Jean-Marie Thiébaud

LA PRÉSENCE FRANÇAISE EN CORÉE
de la fin du XVlllème siècle à nos jours

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

@L'HanTIatlan,2005 ISBN: 2-7475-8640-5 EAN:9782747586405

PRÉAMBULE

On peut s'étonner que la Corée ait, pour la première fois, entendu prononcer le nom de la France en 18471, et qu'il ait fallu attendre la Troisième République et l'année 1886 pour assister enfin à la signature d'un traité de commerce et d'amitié entre les deux pays. On pourrait tout autant s'interroger sur le manque apparent d'intérêt de la France pour ce royaume avant la fin du 1ge siècle alors que les fleurs de lis et le drapeau tricolore avaient depuis longtemps appris à sillonner les mers et à s'illustrer sur les océans. La distance n'explique rien et les Français s'étaient, par exemple, déjà taillés une place fort respectable à la cour de l'empereur de Chine, grâce en particulier à des jésuites tout aussi savants que diplomates, alors que le royaume de Corée s'abritait toujours obstinément derrière ses frontières. Pour comprendre ce superbe isolationnisme et cette xénophobie poussée à l'extrême qui fit que vers 1870 des placards pouvaient encore ordonner de tuer sur-le-champ et sans jugement tous les longs nez (entendez, les Occidentaux) ayant le malheur de se trouver dans cet état-forteresse, il n'est pas inutile de rappeler que l'histoire de la péninsule coréenne ne fut, hélas, qu'une longue suite d'invasions2. Et, un peu à la manière des Grecs de l'Antiquité, les Coréens considéraient tous les étrangers, à l'exception des Chinois, comme des intrus et des barbares. Le nombre de forteresses, c'està-dire en fait de murailles qui s'accrochent encore aux flancs des montagnes, en dit long sur la psychologie d'un peuple habitué au fil des siècles à vivre sur un mode défensif musclé. Seuls les Pères des Missions Étrangères de Paris3 se risquèrent à pénétrer clandestinement dans le royaume ermite, soigneusement déguisés, le plus souvent en costume de deuil, le visage caché par une sorte de petit paravent. L'intrusion se doubla d'une inévitable remise en cause de tout un ordre politique et social soudain ébranlé, déstabilisé par le message évangélique. 7

Dans tout état soumis à un régime autocratique, le christianisme, tout aussi révolutionnaire que le marxisme, secoue les traditions les plus solides, mais aussi et surtout l'architecture du pouvoir en place, comme on pourra le constater dans les chapitres qui suivent. Et ce n'est pas un hasard si, de nos jours encore, la religion chrétienne demeure officiellement ignorée en Corée du Nord4 tandis que le parti communiste est strictement interdit en Corée du Sud. Ce viol des frontières et de l'ordre établi, les missionnaires français le payèrent presque tous de leur vie lors des grandes persécutions ordonnées en 1839 et 1866. Depuis le traité de 1886, les liens se sont sans cesse resserrés entre la France et la Corée, dans les domaines religieux certes (puisque le pays compte aujourd'hui plus de 8 % de catholiques), mais aussi diplomatique, scientifique, universitaire et commercial. Sans oublier les soldats français venus mourir pendant la guerre de Corée, sur cette terre lointaine où il convenait à tout prix de préserver un équilibre précaire entre les deux blocs pendant les tensions de la guerre froide et passant ici par le 38e parallèle. Quelques repères de I'histoire récente de la Corée permettront de resituer dans leur contexte les étapes successives de la présence française au Pays du Matin calme (en réalité, au Pays du Matin clair comme nous l'expliquerons plus loin) : 1392-1910: dynastie Joseon (Choson), succédant à la dynastie Goryeo (918-1392) dont on a curieusement tiré le nom actuel de la Corée. 1866 : grande persécution des chrétiens. 1876 : première ouverture des ports (exclusivement en faveur des Japonais qui ont su contraindre les Coréens). Les Occidentaux et les Russes devront attendre les années 1880. 04.12.1884 : révolution etjoumée au cours de laquelle sept ministres sont assassinés et la légation japonaise incendiée. 1894 : révolte des tong hak qui conduit à une guerre sino-japonaise sur le sol coréen avec victoire du Japon. 17.04.1895 : traité de Shimoneseki qui officialise l'indépendance du royaume de Corée. 1897 : le roi Kojong prend le titre d'empereur et la Corée devient l'Empire de Tachan. 05.09.1905 : traité de Portsmouth reconnaissant le protectorat du Japon. 10.06.1907 : traité franco-japonais reconnaissant au Japon le droit d'occuper la péninsule coréenne et Manjoo. En contrepartie, le Japon s'engageait à respecter les droits de la France sur l'Indochine. Toutefois, jusqu'en 1918, la société française de Shanghai réserva le 8

meilleur accueil aux réfugiés coréens et ne cacha jamais sa sympathie pour le mouvement indépendantiste de Corée. 19.07.1907 : abdication de Kojong, empereur de Corée, en faveur de son fils Sunjong qui régna jusqu'en août 1910 sous le contrôle du gouverneur japonais. 1910-1945 : annexion japonaise qui cessa le 15.08.1945, jour où les Japonais se rendirent aux Alliés. Pendant cette pérode, la Corée n'est plus officiellement que la province de Chosun. 15.08.1945 : indépendance de la République de Corée (du Sud). 09.09.1945 : indépendance de la République populaire démocratique de Corée (du Nord). 20.07.1948: Syng-man Rhee (1875-1965) devient président de la Corée du Sud. 1950-1953 : guerre de Corée qui débute par une invasion massive au Sud des forces nord-coréennes. 27.07.1953 : signature de l'armistice. En 2005, la paix n'est pas encore signée. Avant de passer en revue les grandes étapes de la présence française en Corée de la fin du ISe siècle à nos jours, brisons le mythe du Pays du Matin calme, appellation fameuse qui n'est jamais qu'une traduction incorrecte de Pays du Matin clair. En Corée où les montagnes représentent 70% du territoire, il fait déjà grand jour alors que le soleil se cache encore derrière la ligne d'horizon. Cette traduction rectifiée, approuvée par le gouvernement du pays, confirmée par les grands médias comme KBS (Radio Corée Internationale), cadre infiniment mieux avec un pays qui est tout sauf calme. NOTES DU PRÉAMBULE
Une ambassade en Chine avait pourtant, à la fm du règne de Sonjo (1567-1608) rapporté en Corée une carte de l'Europe. Un peu plus tard, en 1631, Chang Tu-won revint de la cour chinoise des Ming avec, dans ses bagages, un planisphère, un télescope, des livres d'astronomie et de sciences diverses, une horloge et... un mousquet. Enfin, en 1644, Sohyon, prince royal coréen, avait été retenu en otage dans la Chine des Tching et, au cours de ce séjour forcé, avait pu faire la connaissance d'Adam Schall, jésuite missionnaire, qui lui avait offert plusieurs ouvrages occidentaux qu'il s'était empressé de rapporter dans son pays (Ki-baïk Lee, A New History o/Korea, p. 241). Dès le ge siècle, Khordadbeh avait été le premier géographe arabe à citer la Corée dans Routes et Voyages. Sous le règne de Louis XIV, plusieurs jésuites français en Chine s'étaient pourtant déjà intéressés à la Corée et, plus particulièment Jean-Baptiste Régis, géographe, qui publia deux ouvrages: Géographie et Histoire de la Dynastie Choson puis une Cartographie de la Dynastie Chosun. Ces documents établis à partir de témoignages chinois et coréens furent largement utilisés par Jean-Baptiste Bourguignon d'Anville (1697-1782), premier géographe du Roi, qui publia en 1735 une Carte de Chosun, la première parue en Occident pour faire connaître ce 9
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royaume lointain. D'Anville qui avait obtenu un brevet de géographe du Roi à l'âge de 22 ans, a été admis à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres en 1773 mais devra attendre jusqu'en 1773 pour occuper le seul siège dévolu à la géographie au sein de l'Académie des Sciences. V. aussi Shannon McCune, «Jean-Baptiste Régis, S.J., an Extraordinary Cartographer}) in Actes du IVe Colloque International de Sinologie, Chine et Europe: Évolution et Particularités des Rapports Est-Ouest du XVIe au XVIe siècle, Chantilly, 1983, publiés par les éditions Les Belles Lettres, Paris, 1991, 314 p.
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La première invasionmongoleconnueremonte à 1231. C'est en 1653 qu'un missionnairejésuite, le Pére Alexandre de Rhodes, vint en France

demander l'envoi d'évêques en Asie. Mais il fallait convaincre les cardinaux romains de la Propagande. Finalement, quatre évêques furent nommés avec le titre de vicaire apostolique: un pour le Canada et trois pour l'Asie dont Mgr Ignace Cotolendi comme vicaire apostolique de Nankin et administrateur des provinces orientales de la Chine, de la Tartarie et de la Corée. Avant leur départ, tous ces nouveaux prélats reçurent du pape Alexandre VII des consignes très précises: former et mettre en place un clergé indigène aussi nombreux que possible, s'adapter au mieux aux mœurs du pays sans jamais interférer dans les affaires de politique locale, ne prendre aucun décision personnelle majeure sans en référer préalablement à Rome (Instruction de 1659). Mgr Cotolendi partit en juillet 1661, accompagné de prêtres et de laïcs, mais il mourut en route et on l'inhuma sur la côte orientale de l'Inde. Sur les 17 prêtres et laïcs embarqués à Marseille, seuls neuf parvinrent dans les territoires pour lesquels on les avait désignés. Parmi eux, Mgr Pallu qui arriva dans la capitale du Siam le 24 janvier 1664. Jusqu'en 1840, les candidats missionnaires ont tous été incardinés dans leur diocèse d'origine et mis à la disposition de la Propagande. Puis, à partir de cette date, on commença à accepter des séminaristes laïcs destinés à être ordonnés dans la Société des Missions Étrangères. Depuis le nouveau Droit Canon mis en vigueur en 1917, la Société des Missions Étrangères a perdu son caractère d'association de prêtres diocésains, mis à la disposition de la Propagande pour devenir une congrégation de prêtres séculiers, amenés désormais à se choisir un supérieur et à voter leurs constitutions. 4 À de rarissimes exceptions près, dictées d'ordinaire par la nécessité, comme celle qui fit admettre vers 1996 la création d'un hôpital catholique fondé par des religieux allemands (voir plus loin).

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Liste des abréviations:

A.F.P. : Agence France-Presse A.N. : Archives Nationales B.N. : Bibliothèque Nationale D.I. : division d'infanterie dir. : direction E. : Est éd. : édition fol. : folio G. d. C. : Guerre de Corée ibid. : ibidem Impr. : imprimerie J.O. : Journal Officiel/ Jeux Olympiques Mgr: Monseigneur N. : Nord N. d. A. : Note de l'auteur o. : Ouest p. :page P.U.F. : Presses Universitaires de France S. :Sud S.H.A.T. : Service Historique de l'Armée de Terre t. : tome t : mort

Il

CHAPITRE 1er

PARLA MER

La Pérouse, premier explorateur français et occidental de la Corée (1787) - L'île Dagelet et le Cap Clonard Au terme des deux premières années d'un voyage maritime périlleux (qui s'achèvera tragiquement à Vanikoro en 1788), l'expédition placée sous les ordres de Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse (qui avait été recommandé au roi Louis XVI par le maréchal de Castries, ministre de la Marine), venant de Taiwan, arriva au large de l'île de Chéju (Jéju), la plus importante des îles du royaume de Choson (nom sous lequel la Corée était alors connue), à une petite centaine de kilomètres au sud-ouest de la péninsule. La mer Jaune, la mer de l'Est (alias du Japon) et le détroit de Corée avaient déjà été mentionnés avec plus ou moins de précision sur les cartes et portulans établis par les Chinois et publiés par les jésuites, mais aucun navire d'Occident ne s'était encore aventuré dans ces eaux à la réputation sulfureuse depuis qu'un naufragé hollandais, Hendrik Hamel, avait écrit, au milieu du 17e siècle, les affres de sa détention au royaume de Choson de 1653 à 16661. Le 21 mai 1787, les marins des deux navires français géants de 500 tonneaux, La Boussole (ex-Portefaix) et l'Astrolabe, équipés sur ordre de Louis XVI, partis de France deux ans plus tôt2 et commandés par le comte de la Pérouse et Fleuriot de Langle, effectuèrent des relevés de la côte sudest de Chéju et des limites coréennes de la mer du Japon. Sur la côte de Corée, écrit Pierre-J acques Charliat3, dans l 'Histoire Universelle des Explorations, deux bateaux vinrent reconnaître les frégates et bientôt des 13

feux allumés à terre révélèrent qu'une alarme générale avait été signifiée. Les équipages de la Boussole et de l'Astrolabe déterminèrent la pointe du sud par 33 degrés 14 minutes de latitude nord et 124 degrés 15 minutes de longitude orientale. Sébastien Bernizet dressa de ces côtes une carte fort précise. Quant au commandant de l'expédition, il se plut à souligner la grande beauté de l'île de Chéju4 dans un des douze volumes in-folio de son Voyage qui ne parurent à Paris, illustrés de seize cartes, qu'en 1797. Sept ans après le naufrage dans lequel il périt avec tout son équipages. La publication du Voyage de la Pérouse, pourtant ordonnée par un décret révolutionnaire du 22 avril 1791, avait été retardée par les évènements. La carte fort précise qui présente les rivages du royaume de Corée, d'un format de 51 x 69 cm, sortit des presses de l'Imprimerie de la République. Elle signale un cap Clonard et une île Dagelet (découverte dans la mer du Japon le 27 mai 1787) qui rappellent les noms de deux membres de l'équipage6. Malgré la disparition, corps et biens, de toute l'expédition à Vanikoro7 au début de l'année 1788, le fabuleux Voyage de La Pérouse avec ses descriptions de l'île de Chéju et des côtes orientales de la Corée nous est parvenu parce que le navigateur, pressentant peut-être sa fin prochaine ou, à tout le moins, mesurant les risques de cette aventure maritime hors du commun, avait eu la belle idée de débarquer le jeune Jean-Baptiste de Lesseps à Petropavlovsk (Kamtchatka) le 2 septembre 1787 en le chargeant de ramener en France tous ses journaux de route et ses cartes. Le 2 mai 1791, Antoine-Raymond-Joseph Bruny d'Entrecasteaux, âgé de 54 ans, commandant du navire La Recherche fut mis à la tête d'une expédition comprenant aussi L'Espérance sous les ordres de Jean-Michel Huon de Kermadec et chargée de retrouver des traces de La Pérouse. Mais les deux bâtiments ne purent localiser les épaves de la Boussole et de l'Astrolabe. Le Premier Empire et la Restauration oublièrent ce trop lointain royaume et il fallut attendre la Monarchie de Juillet pour voir les premiers missionnaires français entrer sur le territoire coréen. Une croix chrétienne sur un pavillon dans les eaux de Corée (1832) Lors d'un second voyage le long des côtes de Corée du capitaine britannique Basile Hall, le pavillon de son bateau portait une croix. L'apercevant, quelques Coréens catholiques montèrent à bord pour découvrir, surpris, qu'ils se trouvaient face à des protestants anglais. L'heure de l'œcuménisme n'ayant pas encore sonné, les Coréens, fort déçus, s'empressèrent de quitter ce navire d'hérétiques8. 14

La délicate mission du contre-amiral Cécilie (1845) et le malencontreux naufrage de deux navires français (1847) Après un nouvel édit royal promulgué contre la religion catholique le 24 novembre 1839, la persécution reprit à l'initiative du parti Noron qui vit là le plus parfait moyen d'éliminer à bon compte des adversaires politiques. Le contre-amiral Jean-Baptiste Cécille9 débarqua à Hongju-mok en août 1845 pour demander raison du meurtre de trois missionnaires français. Dans sa lettre au roi de Corée, il annonça que des navires français viendraient chercher la réponse l'année suivante. Deux ans plus tard, la frégate La Gloire (sous les ordres de Lapierre, commandant en chef de l'expédition) et la corvette La Victorieuse (commandée par Rigault de Genouilly), arrivèrent sur les côtes de Corée avec, à bord, le Père Joseph Ambroise Maistre et le diacre Thomas Tchoi. Le 10 août 1847, dans une zone où les cartes marines établies par les Anglais annonçaient 72 à 84 pieds d'eau, les deux navires touchèrent un banc par 350 45' de latitude nord et 1240 8' de longitude est. Et c'était malheureusement à la fin de la marée montante. À l'arrivée de la nouvelle marée, la frégate et la corvette avaient eu le temps de s'enfoncer dans le sable. Six cents marins durent débarquer le 12 août sur l'île de Kokoun-to (dite aussi Ko-koun-san) tandis que deux de leurs camarades de La Victorieuse se noyaient en allant porter au large une ancre destinée à relever la corvette. Ces troupes n'avaient plus qu'à retourner en Chine, ce qu'elles firent sur des bateaux anglais. Avant de partir, le commandant Lapierre fit écrire aux ministres du roi une lettre dans laquelle il demandait la liberté pour les chrétiens de pouvoir pratiquer leur religion, tout en ayant soin de joindre à son envoi une copie de l'édit de tolérance de Tao-kang, empereur de Chine, en faveur du christianisme 1o. Ayant été averti des circonstances de ce double naufrage des marins français, le gouvernement coréen, après mûre réflexion, ne souhaitant pas voir le retour d'autres navires venus de pays barbares et inconnus, crut utile d'envoyer par Pékin une dépêche qui fut remise au commandant Lapierre à Macao, tandis qu'une proclamation royale en faisait connaître la teneur dans tout le royaume: L'an passé, des gens de l'île d'Or-rien-to, qui fait partie du royaume de Corée, nous remirent une lettre apportée, disaient-ils, par des navires étrangers. Nous fûmes très étonnés à cette nouvelle, et ouvrant la lettre, nous reconnûmes qu'elle était adressée à nos ministres par un chef de votre royaume. Or cette lettre disait: « Trois hommes vénérables de notre pays: Imbert, Maubant et Chastan ont été mis à mort par vous. Nous venons vous demander pourquoi vous les avez tués. Vous direz peut-être que votre loi 15

défend aux étrangers d'entrer dans votre royaume, et que c'est pour avoir transgressé cette loi qu'ils ont été condamnés. Mais si des Chinois, des Japonais ou des Mandchous viennent à entrer en Corée, vous n'osez pas les tuer, et vous les faites reconduire dans leur pays. Pourquoi donc n'avezvous pas traité ces trois hommes comme des Chinois, des Japonais ou des Mandchous? S'ils avaient été coupables d'homicide, d'incendie ou d'autres crimes semblables, vous auriez bienfait de les punir, et nous n'aurions rien à dire,. mais comme ils étaient innocents et que vous les avez condamnés inj.ustement, vous avez fait une injure grave au royaume de France. » À cette lettre nous ferons une réponse claire: En l'année Kei-haï (1839),
on a arrêté en Corée des étrangers qui s y étaient introduits, nous ne savons

pas à quelle époque. Ils étaient habillés comme nous, et parlaient notre langage,. ils voyageaient la nuit, et dormaient pendant le jour,. ils voilaient leurs visages, cachaient leurs démarches, et étaient associés avec les rebelles, les impies et les scélérats. Conduits devant le tribunal et interrogés, ils ont déclaré se nommer: l'un Pierre Lo, l'autre Jacques Tsang (Tchen). Sont-ce là les hommes dont parle la lettre de votre chef? Dans l'interrogatoire, ils n'ont pas dit qu'ils étaient Français, et quand bien même ils l'auraient dit, comme nous entendons parler de votre pays pour la première fois, comment aurions-nous pu ne pas appliquer notre loi qui défend d'entrer clandestinement dans le royaume? D'ailleurs, leur conduite en changeant de noms et de vêtements montrait assez leur mauvaise volonté, et on ne peut nullement les comparer à ceux qui font naufrage sur les côtes par accident. Notre royaume est entouré par la mer et, à cause de cela, les étrangers sont souvent jetés sur nos côtes,. s'ils sont inconnus, nous venons à leur secours, nous leur donnons des vivres, et si c'est possible, nous les renvoyons dans leur patrie. Telle est la loi de notre royaume. Si donc vos compatriotes avaient été des naufragés, comment les aurions-nous traités autrement que les Chinois, les Mandchous et les Japonais? Vous dites encore que ces Français ont été tués sans cause légitime et que nous vous avons fait en cela une grave injure. Ces paroles nous étonnent beaucoup. Nous ne savons pas à quelle distance de la Corée se trouve la France, nous n'avons aucune communication avec elle,. quel motif aurions-nous de lui faire injure? Considérez ce que vous feriez vousmêmes si quelque Coréen venait chez vous secrètement et déguisé pour faire le mal. Est-ce que vous le laisseriez en paix? Si les Chinois, Mandchous et Japonais agissaient comme vos compatriotes ont agi, nous les punirions selon notre loi. Nous avons condamné autrefois un Chinois à la peine capitale parce qu'il était entré dans le royaume secrètement, et en changeant ses habits. Les Chinois n'ont fait aucune réclamation, parce qu'ils connaissent nos lois. Quand même nous aurions su que les hommes 16

que nous avons fait mourir étaient Français, leurs actions étant plus criminelles que celles des homicides et des incendiaires, nous n'aurions pu les épargner,. à plus forte raison, ignorant leur nationalité, avons-nous dû les condamner au dernier supplice,. La chose est très claire et n'a pas besoin de nouvelles explications. Nous savions que vous deviez venir cette année chercher une réponse à votre lettre, mais comme cette lettre a été remise sans les formalités requises, nous n'étions pas tenus d y répondre. Ce n'est pas une affaire qui regarde un gouverneur de province. De plus comme notre royaume est subordonné au gouvernement chinois, nous devons consulter l'empereur sur les affaires qui regardent les étrangers. Rapportez cela à votre chef et ne soyez pas surpris que pour vous exposer le véritable état des choses, nous ayons été conduits à vous parler comme nous venons de lefaire. Qui osa lancer l'idée saugrenue que les Asiatiques ignoraient la logique et que la pensée de Descartes ne pourrait jamais franchir le canal de Suez? Dans cette lettre où on apprend qu'en 1847 le royaume de Corée ne connaît pas encore celui de France, fût-ce de nom, le gouvernement avait pris soin d'ajouter son désir qu'on n'envoyât pas de navires sur les côtes de Corée pour récupérer les canons qui avaient été laissés dans l'île de Kokoun-to. Le commandant Lapierre, soucieux désormais de respecter les formes, répondit par la voie du gouvernement chinois que les forces françaises iraient chercher leurs pièces d'artillerie au début de 1848. Il ajouta: Quant aux raisons alléguées par le gouvernement coréen pour se justifier du meurtre des Français, elles ne sont pas acceptables. Si à l'avenir un Français est arrêté en Corée, on devra le renvoyer à Péking : en agissant autrement, on s'exposerait aux plus grands malheurs. La découverte des îlots Dok-do (ou Tok-to) par le Liancourt (1849) C'est un baleinier français parti du Havre qui découvrit le 27 janvier 1849, dans la mer du Japon, les îlots Dok-do ou Tok-do ou Tok-toll par 370 52' 22" N et 1310 52' 30" E. Ceux-ci appartiennent à la Corée et portent encore, sur toutes cartes maritimes occidentales (francophones et anglophones) depuis 1910, le nom de Rochers Liancourt. Les marins de La Pérouse les avait pourtant déjà repérés et baptisés Boussole du nom d'un des deux bâtiments de leur expédition12. Un navire de guerre russe, le Palada (commandé par Poutiatine) les aperçut à son tour en 1854 et les appela rochers Manalai et Olivutsa. L'année suivante, ce furent les Anglais qui, à bord du Hornet et pas peu fiers de leur « découverte », leur attribuèrent le 17

nom de Hornet Rocks jusqu'à ce que, fair-play, ils adoptassent à leur tour l'appellation Liancourt Rocks. Ces deux îlots, distants de 200 mètres, ne sont que les restes d'un ancien cratère volcanique et leur superficie totale n'excède pas 0,186 km2. Tandis que les Japonais confirment leur découverte par le Liancourt, les Coréens affirment qu'ils les connaissent depuis des siècles sous les noms de Kaji-do (île du Lion de Mer) et de Sambong-do (île des Trois Rochers), le premier de ces rochers culminant à 100 mètres et le second à 174 mètres. Depuis 1881, ils ont préféré les désigner sous le nom collectif de Dok-do (île Solitaire), regroupant Suh-do et Dong-do. Les Japonais, quant à eux, les appellent îlots Takeshima13 et les revendiquent avec énergie bien qu'ils soient situés à 91 miles nautiques (157 km) au N.N.O. de l'île nippone d'Oki14. En 2004, les postes coréennes ont sorti un superbe bloc de quatre timbres sur la flore et la faune de ces îlots. Mieux, depuis avril de cette même année, la Corée du Sud a amené jusqu'à ces points dans l'eau le réseau Internet à haut débit grâce à un satellite de télécommunications. Le traité de paix de San Francisco signé le 8 septembre 1951 entre les Alliés et le Japon ne citant pas expressément Dok-do dans les territoires appartenant à la Corée, le Japon exploite sans discontinuer cet oubli rédactionnel pour revendiquer ces îlots. Gardés militairement, ils ne sont accessibles qu'aux personnes munies d'une autorisation spéciale. On comprendra aisément l'intérêt stratégique de ces débris volcaniques qui, sur le plan économique, délimitent en outre d'importantes zones de pêche. L'année du Tigre (1866) L'expédition lamentable de l'USS General Sherman En août 1866, un navire marchand américain, l'USS General Sherman15, commandé par le capitaine Page, tenta d'atteindre Pyonghyang. Le 16 août, il arriva à l'embouchure de la rivière Tae-dong puis il jeta l'ancre près de Kupsumun pour échanger ses marchandises (coton, verre, etc.) contre de l'or, du ginseng, du riz, du papier et des peaux de léopards coréens. Park Kyu-su, gouverneur de Pyongyang, de tempérament pacifique et plutôt modéré, envoya au capitaine de l' USS General Sherman un messager pour l'informer que le royaume interdisait tout commerce avec les étrangers. Les Coréens apportèrent des vivres pour les marins et leur demandèrent de partir aussitôt. Ne tenant aucun compte de l'avertissement du gouverneur de la province, le capitaine Page fit lever l'ancre et poursuivit sa route vers le nord en direction de Pyongyang. Arrêté par les Crow Rapids, l' USS General 18

Sherman dut faire escale pour la nuit. Des pluies torrentielles avaient fait monter le niveau des eaux et rendu possible le franchissement des rapides. Le navire jeta l'ancre près de l'île de Yonggak. Le gouverneur de Pyongyang envoya à plusieurs reprises une délégation conduite par Yi (Li) Hyon-ik, commandant en second de l'état-major militaire de Pyongyang, et Ahn Sang-hop, un dignitaire porteur de plans pour l'attaque du bateau. En outre, il fit parvenir à nouveau par leur intermédiaire des provisions (du riz, des légumes, des œufs, de la farine) pour les passagers et l'équipage en renouvelant son avertissement: Vous avez atteint les murs de notre cité alors que nous vous avions demandé de ne plus remonter le fleuve et de demeurer à Keupsa. Vous persistez dans votre demande de commercer avec nous, ce qui est interdit. Votre action a créé une situation si grave que je me dois d'informer mon roi. Dans les jours qui suivirent, de nombreux Coréens, curieux, vinrent observer cet étonnant bateau étranger. Le 28 août, les Américains commirent la maladresse insigne de faire prisonnier Yi Hyon-ik et ses hommes. On découvrit sur Ahn des documents qui inquiétèrent vivement l'équipage de l'USS General Sherman. Le lendemain, de nombreux Coréens se regroupèrent sur le rivage pour réclamer la libération des otages. Fin août, le Régent, persuadé qu'il s'agissait d'une nouvelle attaque des catholiques, adressa ce message au gouverneur: Ordonnez leur de partir immédiatement. S'ils refusent d'obéir, tuez-les. Mais, les eaux de la rivière Tae-dong ayant retrouvé leur niveau habituel, le capitaine ne pouvait plus lever l'ancre et se trouvait piégé. Le 31 août, le gouverneur ordonna d'attaquer l' USS Général Sherman: des archers firent tomber sur le bateau une pluie de flèches enflammées16. L'équipage riposta avec des tirs de mousquets et de canons qui firent sept morts et cinq blessés. Les habitants de Pyongyang, effrayés par cette riposte, se mirent hors de portée. C'est alors que le sergent Park Chung-wun eut l'idée, le 2 septembre, de jeter sur le navire étranger deux petits bateaux chargés de salpêtre et de soufre. Ayant réussi à libérer Yi (Li) Hyon-ik et Ahn Sang-hop, les Coréens rattrapèrent tous les marins et autres membres de l'équipage qui se jetaient à l'eau pour échapper aux flammes et à l'asphyxie par les vapeurs de soufre. Ils les ligotèrent, les traînèrent sur le sable du rivage et les massacrèrent jusqu'au dernier. Puis ils mirent leurs corps en pièces et les brûlèrent. Des missionnaires français, postés à proximité, assistèrent à la scène17. Les soldats coréens s'emparèrent de l'artillerie du bateau, canons y compris. On ramena à Pyongyang les chaînes de l'ancre de l' USS Général Sherman et on les suspendit en signe de victoire au sommet de la tour défendant la porte orientale de la cité. Le gouverneur fêta la victoire et envoya un messager au Régent pour l'informer de l'heureuse nouvelle18. En janvier 1867, l'USS Wachusett, sous les ordres du capitaine Robert W. Schufeldt19, arriva au 19

large des côtes coréennes pour enquêter sur la perte de l' USS Général Sherman mais une tempête le contraignit à rejoindre son port d'attache. Puis, ce fut au tour de l' USS Shenendoa de faire route vers le royaume de Corée pour chercher d'éventuels survivants en mars 1868. Plus tard, en mai 1871, Ie contre-amiral John Rodgers, commandant de l'US Asiatic Squadron, occupa à son tour la forteresse de Gwangseongbo dans l'île de Kanghwa (Gangwha). Lui aussi avait compris que cette position à l'entrée du fleuve Han constituait l'unique verrou de la capitale coréenne. L'expédition encore plus lamentable du contre-amiral Roze Nous verrons plus loin les raisons pour lesquelles les chrétiens subirent en 1866 la plus sanglante des persécutions. Le 8 mars, les têtes de Mgr Berneux, des Pères Beaulieu, Dorie et Ranfer de Bretenières tombèrent les premières sous le sabre des bourreaux. Trois jours plus tard, c'était au tour des Pères Michel Alexandre Petitnicolas et Jean Antoine Pourthié. Après la mise à mort à Kal-mae-mot de trois autres missionnaires catholiques français (Mgr Daveluy, les Pères Aumaître et Huin) le 30 mars 1866, il ne restait plus en Corée que les Pères Féron (devenu supérieur de la mission), Calais et Ride!. Ce dernier affréta une barque, montée par onze chrétiens autochtones, qui le conduisit fin juin en Chine dans le port de Chéfou (Tchéfou, province du Chantong) pour quérir des secours. Il fallait sauver les deux prêtres français restés cachés en Corée parmi leurs fidèles. Le Père Stanislas Féron confia alors dans une lettre: Je tâche de faire passer en Chine M Calais, mon dernier et unique confrère, pour conserver à la Corée un missionnaire déjà expérimenté,. et je vais rester seul. Je ne puis ni ne veux quitter mon poste,. j'espère y trouver la victoire ou le martyre. Pendant ce temps, le Père Ridel rencontrait le contre-amiral Raze qui commandait alors la flotte française d'Extrême-Orient. Informé à son tour et tout aussi indigné, Henri de Bellonet, le ministre de la France en Chine, promit une intervention armée dans les meilleurs délais. Mais les vaisseaux de Roze avaient déjà reçu ordre d'aller mater un autre soulèvement dans la péninsule indochinoise. La Corée et deux pauvres missionnaires sans grade pouvaient bien attendre. Toutefois, pour bien montrer qu'il n'entendait pas rester inactif, le représentant de l'Empire Français en Chine, de sa propre autorité, adressa au roi de Corée un message solennel et emphatique, d'une maladresse insigne. Le modèle parfait à faire apprendre aux apprentis diplomates pour leur inculquer ce qu'ils ne devront surtout jamais faire. Une vraie tartarinade qu'on éprouve quelque peine à lire de nos jours sans savoir s'il faut en rire ou en pleurer: 20

Le gouvernement de Sa Majesté [Napoléon IIIJ ne peut laisser impuni un aussi sanglant outrage. Le jour où le roi de Corée a porté la main sur nos malheureux compatriotes a été le dernier de son règne. Dans quelques jours, nos forces militaires vont marcher à la conquête de la Corée et l'empereur, mon auguste souverain, a seul aujourd'hui le droit et le pouvoir de disposer selon son bon plaisir du pays et du trône vacant... Dès qu'il avait eu connaissance de l'exécution des prêtres français, M. de Bellonet avait adressé ce message au contre-amiral Roze : En recevant la nouvelle du massacre général des chrétiens et des missionnaires en Corée, vous avez sans doute pensé comme moi-même que le plus léger retard pour venger cet outrage sanglant pourrait mettre sérieusement en danger les 500 missionnaires prêchant en Chine. Avec une belle emphase guerrière, Roze répondit la main sur le cœur : Puisque (le royaume de) Choson a tué neuf prêtres français, nous les vengerons en tuant 9 000 Coréens. Le 10 septembre 1866 enfin, la corvette Primauguet, l'aviso Déroulède et la canonnière Tardif quittèrent la Chine pour reconnaître la route de Séoul. Le Père Ridel faisait partie de l'expédition car Roze souhaitait l'avoir à ses côtés comme interprète. Trois chrétiens coréens servaient de pilotes. Suffisamment renseignés, les trois bateaux regagnèrent les côtes chinoises pour préparer l'expédition punitive voulue et décidée par le représentant de l'Empire Français à Pékin. Une frégate (la Guerrière), deux corvettes à hélice (le Laplace et le Primauguet), deux avisos (le Déroulède et le Kien-Chan), deux canonnières (le Tardifet le Lebrethon) et quelque 600 hommes (dont un détachement de fusiliers marins rappelés de Yokohama), sans compter le Père Ridel qui avait pris place à bord de la frégate (persuadé sans doute d'avoir trouvé là le plus sûr moyen de regagner au plus tôt sa mission), c'était à n'en pas douter plus qu'insuffisant pour soumettre un royaume millénaire et bien rôdé aux invasions. Ce fut pourtant tout ce que la France se contenta d'envoyer depuis Chéfou le Il octobre 1866. Arrivée au large de l'île de Kanghwa (Kang-hwa-do ou Gang-hwa-do dans la nouvelle translittération, littéralement l'île de la fleur de la rivière, ou dufleuve) le 13 octobre 1866, cette armada d'opérette, après avoir essuyé sans dommage un premier feu des batteries coréennes, dut laisser la frégate et les deux corvettes mouiller au large tandis que les canonnières, remorquant des canots surchargés de fusiliers, remontaient le fleuve Han jusqu'en contrebas de la cité de Kanghwa (ou Ganghwa). Débarquant sur le promontoire de Gap-got au nord-est de l'île le 14 octobre, les Français investirent la ville de Kapkot'chi, prudemment vidée de tous ses habitants et la forteresse de Kapgot qui servit dès lors de bivouac pour les hommes du contre-amiral Raze. Le matin du 16 21

octobre, les navires bombardèrent le temple bouddhiste de Cheondeung pour préparer un second débarquement au sud de l'île. Les soldats français se heurtèrent cette fois-ci à une solide résistance des Coréens qui disposaient d'arcs, de fusils et d'un petit canon. Les Français essuyèrent aussi des jets de pierres et de rochers. Le lendemain, poussant leur avancée vers le nord, ils entraient dans la ville de Kanghwa entièrement désertée. Prenant possession de la résidence du gouverneur Yi (Li) In-ki, nos conquistadors s'emparèrent de 23 caisses de lingots d'argent, de quelques-unes d'or, de laques et de jades. Dans la bibliothèque, ils volèrent en outre 297 volumes manuscrits et 45 volumes imprimés. Forts de ce butin, ils se réjouissaient déjà de cette victoire facile lorsque, le 25 octobre, le contre-amiral Roze, après avoir attendu en vain une réaction officielle du gouvernement coréen après la prise du chef-lieu de l'île, ordonna à deux escadrons placés sous le commandement d'Olivier Thouars de franchir le détroit de Kanghwa, au nord de l'île, pour faire un rapport sur l'état des forces coréennes et les moyens en hommes et en matériels dont elles disposaient pour leur défense. Les Coréens s'étaient retranchés derrière les murailles de la forteresse de Munsusansong. Infiniment lent dans ses manœuvres et trop sûr de l'indiscutable supériorité de la puissance de feu de sa flotte, Roze avait laissé au Régent les deux semaines nécessaires pour amener sur les confins du continent, face à Kangwha, sur la rive orientale de la Rivière Salée, une armée forte de 2021 fantassins et cavaliers, commandée par Yi Kyong-ha, général en chef, et les généraux Sin Kwan-ho et Yi Won-hui. Une partie de ces hommes franchirent le détroit le 19 octobre et transformèrent le monastère bouddhiste de Cheondeung (au sud de l'île de Kanghwa) en camp retranché. Le général Yi Kyong-ha dépêcha un messager dans la ville de Kanghwa pour adresser au contre-amiral Roze un ultime avertissement avant de lancer une contre-offensive. Roze répondit qu'il était venu au nom de Napoléon, souverain du grand empire de France, que Sa Majesté, dont la sollicitude s'étendait sur tous ses sujets en quelques lieux qu'ils fussent, voulait qu'ils fussent partout en sûreté et traités comme il convenait à des citoyens d'un grand empire,. qu'ayant appris que le gouvernement de Corée avait mis à mort neuf Français, il venait demander réparation,. qu'on eût donc à lui remettre les trois ministres qui avaient contribué le plus à la mort de ces Français, et qu'il envoyât en même temps un plénipotentiaire pour poser les bases d'un traité,. sinon, il rendait le gouvernement de Corée responsable de tous les malheurs qu'entraînerait la guerre ... Pensant fort maladroitement donner plus de poids à ses menaces, il crut utile de rappeler ce qui était arrivé quelques années auparavant en Chine (le sac de Pékin par des troupes franco-anglaises en 1860) lorsqu'on avait fait subir un sort identique à des missionnaires. Cette réponse partit aussitôt 22

pour la Cour qui la jugea arrogante et même menaçante pour l'Empire de Chine. Les Coréens décidèrent d'en envoyer copie au Bureau des Rites à Pékin avec un récit détaillé de l'agression des Français. Le 26 octobre, un détachement de cent vingt hommes s'attaqua en vain à la forteresse de Munsusansong et les Coréens tuèrent une cinquantaine de Français. Dans les jours qui suivirent, les canons des navires de Roze tirèrent sur des villages côtiers et quelques boulets atteignirent même des bâtiments de l'état-major de la province de Kyonggi. Le 7 novembre, cent soixante fusiliers marins français placés sous les ordres du capitaine Marius Olivier furent envoyés à nouveau sur le continent en direction du monastère de Munsusansong car, si cette place tombait, c'était la voie ouverte pour fondre sur Séoul. Mais la manœuvre fut éventée. Le général Yi (Li) Kyong-ha plaça 543 « chasseurs de tigres »20 en embuscade à deux cent mètres à peine de l'entrée du temple et, en fin de journée, les Français tombèrent dans le piège. Ils eurent à déplorer 36 blessés21 et trois morts. On emporta les hommes touchés pour les soigner dans un abri en contrebas et le crépuscule contraignit les Français à battre en retraite. Pendant ce temps, on avait réussi à recruter 1175 « chasseurs de tigres» et de nombreux volontaires dirigés vers la côte. Les forces coréennes regroupèrent bientôt plus de 10 000 hommes. Le foudre de guerre et le stratège que n'était apparemment pas Pierre-Gustave Roze jugea plus prudent d'ordonner le départ du corps expéditionnaire. La décision était sage. Le Il novembre, avant de lever l'ancre, le contre-amiral tenta de trouver un dernier exutoire à sa colère et à sa déception en livrant aux flammes la cité de Kanghwha qu'il avait investie et qu'il devait abandonner quatre semaines à peine après son arrivée. Les Coréens fêtèrent leur victoire et le général Yi (Li) Kyong-ha se retrouva promu adjoint du gouverneur de Séoul. Pour sauver son honneur, Roze dressa néanmoins de cette opération larvée un rapport positif: L'expédition que je viens de faire, si modeste qu'elle soit, en aura préparé une plus sérieuse si elle était jugée nécessaire ... Elle aura d'ailleurs profondément frappé l'esprit de la Nation Coréenne en lui prouvant que sa prétendue invulnérabilité n'était que chimérique. Enfin la destruction d'un des boulevards de Séoul et la perte considérable que nous avons fait éprouver au gouvernement coréen ne peuvent manquer de le rendre plus circonspect. Le but que je m'étais fixé est donc complètement rempli et le meurtre de nos missionnaires a été vengé. En guise de débriefing d'une opération ratée, il semble difficile de faire mieux ou pire. Les Coréens avaient de leur côté acquis la conviction que les Occidentaux n'étaient pas invincibles. Raze pouvait se vanter d'avoir renforcé leur xénophobie.. .qui devint dès lors une véritable allergie pour tout ce qui, de près ou de loin, leur était étranger. Les Coréens 23

catholiques, femmes et enfants compris, désormais tous considérés comme complices des agresseurs, allaient payer de leur vie l'erreur de Roze. Et qu'étaient devenus les deux missionnaires, les Pères Féron et Calais, que l'expédition française devait théoriquement sauver? Arrivés au jour prévu au lieu de mouillage, ils avaient constaté que les bateaux français étaient déjà repartis. C'est donc à bord d'une barque chinoise qu'ils parvinrent à se faire conduire à Chéfou. Il ne restait plus dès lors aucun prêtre occidental dans le royaume de Corée. Il serait d'ailleurs injuste de laisser peser tout le poids de cette mésaventure sur le seul contre-amiral Roze qui, après tout, comme tout officier digne de ce nom, n'avait fait qu'obéir aux ordres. Henri de Bellonet, ministre de la France en Chine, lui avait adressé le message suivant: En recevant la nouvelle du massacre général des chrétiens et des missionnaires en Corée, vous avez sans doute pensé comme moi-même que le moindre délai pour punir cet outrage sanglant pourrait mettre en danger la vie des 500 missionnaires prêchant en Chine. Le ministre avait écrit aussi à Samuel Wells Williams, chargé d'affaires américain à Pékin, pour lui demander de mettre au point une riposte, une expédition navale franco-américaine, afin de châtier conjointement les Coréens. Mais l'Américain avait décliné cette proposition faite, il est vrai, avant la nouvelle du désastre de l' USS General Sherman (qu'il n'apprit que vers le 20 octobre et qui lui fut confirmée par les Français à leur retour en Chine). Les États-Unis sortaient à peine de leur guerre civile et aucun ressortissant américain ne résidait dans le royaume de Corée. Passant outre ce refus de collaborer, le ministre français avait décidé de se lancer seul dans l'opération et sans le feu vert de Paris ce que Roze ignorait. Furieux à juste titre de ce double échec, diplomatique et militaire, le ministre des Affaires étrangères écrivit sans ménagement à M. de Bellonet : Votre légation ne vous donnait pas le pouvoir de proclamer de votre autorité privée la déchéance du roi de Corée, en lui déclarant la guerre et en prescrivant au commandement de nos forces maritimes de commencer les hostilités. Et le ministre de conclure avec sagesse qu'il refusait d'entraîner la France dans une entreprise lointaine, opinion partagée par Prosper, marquis de Chasseloup-Laubat, ministre de la Marine et des Colonies, qui savait, mieux que quiconque, l'état réel de nos «forces» navales sur les mers d'Extrême-Orient22. De cette expédition peu glorieuse, la Bibliothèque Impériale, devenue depuis la Bibliothèque Nationale, a au moins hérité de précieux manuscrits, devenus depuis l'objet de discussions serrées entre MM. François Mitterrand et Jack Lang, d'une part, et un gouvernement coréen apparemment imperméable à l'argument de l'inaliénabilité des collections 24

françaises. En juillet 1999, pour couronner le tout, des recherches effectuées à la Bibliothèque Nationale de France ont montré que cette liste devrait, selon l'agence de presse Yonhap, inclure 43 ouvrages imprimés (comprenant, en particulier, le lignage de la famille royale Yi) et 207 rouleaux supplémentaires par rapport à l'inventaire dressé précédemment. Cette différence s'explique en grande partie par le fait que la plupart de ces ouvrages proviennent de la collection privée de Collin de Plancy, le premier consul général de France en Corée, collection vendue aux enchères à Paris en 1911. Lors de cette vente, le bibliophile Henri Vever (1854-1942) fit l'acquisition d'un document exceptionnel, le plus ancien livre coréen imprimé connu, avec des caractères mobiles (métalliques pour la plupart), édité à Hungdok-sa en 1377, soit près d'un siècle avant Gutenberg. Il s'agit du second tome (le premier étant malheureusement perdu) de Pulcho chikchi simch'e yojol, écrit par Kyonghan (1298-1375). Constitué de 38 feuillets de format 24,6 x 17, ce recueil d'enseignements de bonzes célèbres a été légué à la mort de Vever à la Bibliothèque Nationale où il est conservé dans le département des manuscrits (Coréen 109). En marge et avant l'ouverture de la 3e Conférence Asie-Europe (ASEM) tenue au sommet à Séoul le 25 octobre 2000, le président Jacques Chirac, en visite officielle en Corée, a rencontré le vendredi 19 octobre son homologue coréen lors d'un lunch à Chong Wa Dae. Au cours de ce sommet, les deux chefs d'État ont tout naturellement évoqué la difficile question des relations avec la Corée du Nord mais il fut aussi question, on s'en serait douté, du retour en Corée des documents de la dynastie de Choson. Le président Jacques Chirac a déclaré: «Nous comprenons les aspirations du peuple coréen à préserver son patrimoine et ses vestiges historiques. Des progrès significatifs ont été faits au cours des négociations sur cette question sur la base d'une confiance réciproque ». Sans apporter davantage de précisions, le président Kim a ajouté aussitôt qu'un bon compromis aurait été trouvé entre lui-même et le président Chirac quant à ce problème, qui devrait conduire à favoriser le développement du respect et de l'amitié du peuple coréen envers la France. La question des documents coréens conservés en France et appartenant au patrimoine national avait déjà été soulevée lors de la visite d'État du président Kim en mars 2000. Le président Chirac avait alors promis de tout mettre en œuvre pour trouver une solution amiable, ce qu'il avait déjà aussi annoncé lors de la seconde Conférence Europe-Asie (ASEM) à Londres en 1998. Le 9 novembre 2003 devant le palais Toksu, à l'occasion d'une exposition à Séoul de toiles impressionnistes prêtées par le musée d'Orsay, une pétition réunit 1700 signatures pour exiger le retour des documents royaux volés par la marine française. Cette campagne faisait suite à une 25

demande formulée le 3 novembre, lors d'une conférence de presse tenue en commun par onze associations académiques, historiques, artistiques et culturelles réclamant toutes la restitution inconditionnelle des livres et manuscrits dérobés en 1866 sous peine de représailles pouvant se manifester, par exemple, par le boycott des produits français. Le professeur Jo Ha-hyun de l'Université Yonsei reprit cette revendication et insista sur le fait que ces documents du patrimoine coréen ayant été volés dans la plus parfaite illégalité devaient être restitués immédiatement (Korea News, 10.01.2004). Le Byunginyangyo L'année que nous connaissons dans nos calendriers sous le millésime 1866 portait en Corée le nom de Byung-in (ou Pyung-in). Après la venue des marins américains et français, les historiens du «Royaume Ermite» l'appelèrent le Byunginyangyo, c'est-à-dire «yangyo» (le dérangement, l'agitation provoquée par les Occidentaux) dans l'année du Byung-in. Une tentative de viol de sépulture (1867) En 1867, ayant appris par des Coréens convertis au catholicisme que la tombe du grand-père du souverain de Choson contenait de l'or et des pierres précieuses, le Père Féron, réfugié en Chine, engagea Ernest Oppert, un aventurier allemand, pour monter une expédition. F.H. Jenkins, un homme d'affaires américain, la finança dans l'espoir d'en tirer un grand profit. Le 30 avril 1867, le steamer China quitta Shanghai embarquant, outre son équipage habituel, le Père Féron, huit Européens, 100 Chinois et 21 pirates malais. Il fit provision d'armes à Nagasaki et parvint enfin le 9 mai dans l'estuaire du fleuve Han où des catholiques coréens les rejoignirent. Arrivés au mausolée royal, les pilleurs de tombes ne purent soulever la lourde pierre qui recouvrait le sarcophage tandis que les autochtones commençaient à les attaquer, les obligeant à regagner leur vaisseau en toute hâte. La communauté occidentale de Shanghai fut profondément choquée par cet acte de barbarie. Un tribunal présidé par Georges F. Seward, le consul général américain à Shanghai, acquitta Jenkins tandis que les Français refusaient de poursuivre le père Féron. Rome déclara sans vergogne que, parmi les missionnaires exerçant leur apostolat en Chine, aucun ne portait le nom de Féron. Ce dernier, il est vrai, œuvrait en Corée. Quant à 0gpert, il s'était enfui en Allemagne où on le condamna à une année de prison 3. Jusqu'au traité de Chemulpo (1882), les catholiques, considérés comme complices de ces actes répétés d'agression continuèrent à être persécutés. 26

Un ballet maritime ininterrompu jusqu'à nos jours Au cours des années suivant ces épisodes peu glorieux, les navires étrangers commencèrent à entrer de plus en plus nombreux dans les eaux coréennes. Après les Japonais qui provoquèrent sciemment un incident pour contraindre la Corée à lui ouvrir officiellement ses ports, ce fut au tour de l'USS Ticonderoga d'arriver à Pusan en mars 1880 pour ouvrir ce port au commerce international. Le « Royaume Ermite» avait vécu. La Corée avait enfin, bon gré, mal gré, déverrouillé ses ports et ses portes pour s'associer au grand concert des nations. Il semble inutile de rappeler que depuis le débarquement onusien réussi pendant la guerre de Corée (15 septembre 1950), les bateaux de guerre de toutes nationalités n'ont cessé de se succéder, le plus pacifiquement du monde dans le port d'!ncheon. Début mars 2004, c'était au tour du destroyer Latouche-Tréville24 dont les 4580 tonneaux amenèrent sans encombre l'amiral et 323 officiers de marine repartis ensuite pour Qungdao (Chine) après quatre jours de mouillage dans les eaux coréennes. C'était le 17e bâtiment militaire français arrivé au large de Séoul25depuis 1984. NOTES DU CHAPITRE 1er
1 On a élevé, à l'endroit précis où il foula le sol de l'île, en contrebas du temple de Sanbanggulsa, un monument à sa mémoire et à celle de ses 37 compagnons de voyage. Échoué alors qu'il naviguait de Java à Nagasaki, emmené à Séoul, Hamel ne recouvra la liberté que treize ans plus tard, avec huit de ses matelots. Plusieurs autres avaient pu s'échapper et se réfugier à Nagasaki (Japon). V. le site Internet et l'excellent ouvrage de Gari Ledyard, The Dutch Come to Korea (édité à Séoul par la Royal Asiatic Society, Korea Branch, en 1971), basé sur le récit de Hendrik Hamel mais aussi sur des sources coréennes, japonaises et hollandaises. Déjà, en 1627, un autre Hollandais originaire de la ville de De Rijp, Jan Janse Weltevree, s'était échoué sur les côtes de Corée avec deux matelots. Weltevree avait été aussitôt arrêté. Puis, parfaitement « coréanisé » malgré sa grande taille et son corps solidement charpenté, ses cheveux roux, sa barbe blonde lui descendant jusqu'au ventre et ses yeux bleus d'homme du Nord qui ont probablement étonné plus d'un Coréen, ce marin a vécu le reste de sa vie dans le royaume de Choson sous le nom de Pak Yon. Il a épousé une Coréenne qui ne lui aurait donné qu'un garçon* et une fille (Journal de Hamel, dans une édition traduite vers 1700 par l'interprète Yi Pyong Do). Les nombreux adolescents qui arborent de nos j ours une chevelure savamment hirsute et de couleur brique mal cuite ne sont pas les témoins vivants de la pérennisation de cette progéniture mais les adeptes d'une mode venue du Japon (via les mangas) et qui tend à se propager. * Ce détail mérite d'être corrigé car les fils de Pak Yon sont cités dans les registres militaires de l'étatmajor du général Ku ln Hu auquel leur père était attaché en qualité de spécialiste dans la fabrication des armes à feu et, plus particulièrement, des gros canons. tard, le 2 juillet 1786, ayant doublé le cap Hom, ils étaient sur la côte nord-ouest de 27

2Les deux navires avaient appareillé à Brest (Finistère) le 1er août 1785. Onze mois plus

l'Amérique, par 58° 36' de latitude Nord, dans le « port des Français ». Le 9 avril 1787, ils atteignaient l'île de Pâques. Ensuite, par le nord des îles Sandwich où ils découvrirent l'île N ecker, ils gagnèrent Macao puis les Philippines avant de remonter vers le sud de la péninsule coréenne. Après avoir longé les côtes orientales de la Corée, ils reconnurent, le 2 août 1787, entre la Corée et l'île Sakhaline un détroit qui, depuis lors, s'appelle le détroit de La Pérouse. À leur atterrage à Petropavlovsk au Kamtchatka, le 2 septembre, parvint la nouvelle de la nomination de La Pérouse au grade de chef d'escadre. 3Histoire universelle des explorations (sous la direction de L.H. Parias), t. III. 4 Il n'est guère possible de trouver une île qui offre un plus bel aspect: un pic d'environ mille toises [le mont Halla, ancien volcan culminant à 1950 m], qu'on peut apercevoir de dix-huit à vingt lieues, s'élève au milieu de l'île, dont il est sans doute le réservoir,. le terrain descend en pente très douce jusqu'à la mer, d'où les habitations paraissent en amphithéâtre. Le sol nous a semblé cultivé jusqu'à une très-grande hauteur. Nous apercevions, à l'aide de nos lunettes, les divisions des champs,. ils sont très-morcelés, ce qui prouve une grande population. Les nuances très-variées des différentes cultures, rendaient la vue de cette île encore plus agréable. Elle appartient malheureusement à un peuple à qui toute communication est interdite avec les étrangers, et qui retient dans l'esclavage ceux qui ont le malheur de faire naufrage sur ses côtes. Quelques-uns des hollandais du vaisseau Sparrow-Hawk y trouvèrent moyen, après une captivité de dix-huit ans, pendant laquelle ils reçurent plusieurs bastonnades, d'enlever une barque et de passer au Japon, d'où ils se rendirent à Batavia, et enfin à Amsterdam. Cette histoire dont nous avions la relation sous les yeux, n'était pas propre à nous engager à envoyer un canot au rivage: nous avions vu deux pirogues s'en détacher,. mais elles ne nous approchèrent jamais à une lieue, et il est vraisemblable que leur objet était seulement de nous observer, et peut-être de donner l'alarme sur la côte de Corée. Je continuai ma route, jusqu'à minuit, au nord-est quart est, et je mis en panne pour attendre le jour, qui fut terne, mais sans brume épaisse. J'aperçus la pointe du nord-est de l'île Quelpaert [Chéju] à l'ouest, et je fIXai ma route au nord-nord-est pour approcher la Corée. Nous ne cessâmes pas de sonder d'heure en heure, et nous trouvâmes de soixante à soixante-dix brasses. Au jour, nous eûmes connaissance de différentes îles ou rochers qui forment une chaîne de plus de quinze lieues en avant du continent de la Corée,. leur gisement est à peu près nord-est et sud-ouest, et nos observations placent les plus septentrionales par 35 degrés de latitude nord, et 127 degrés 7 minutes de longitude orientale. Une brume épaisse nous cachait le continent, qui n'en est pas éloigné de plus de cinq à six lieues: nous en eûmes la vue le lendemain, vers onze heures du matin... et nous pûmes faire les meilleures observations de latitude et de longitude, ce qui était bien important pour la géographie, aucun vaisseau européen connu n'ayant jamais parcouru ces mers, tracées sur nos mappemondes d'après des cartes japonaises ou coréennes, publiées par les jésuites... Le 25, nous passâmes dans la nuit le détroit de Corée (Voyage de La Pérouse autour du monde, p. 385-387). 5 L'équipage était formé principalement de Bretons (Bainais, Brestois, Briochins, Crozonnais, Dinannais, Lorientais, Malouins, Morlaisiens, Ouessantins, Quimpêrois, Roscovites, Trégorrois, Vannetais, Vitréens, etc.) et de Normands naviguant avec des hommes originaires de Paris, de Vendée, du Poitou, de Beauce, du Languedoc et même de Lorraine, d'Alsace et de Franche-Comté. Certains avaient déjà servi sur des unités françaises lors de la guerre d'Indépendance d'Amérique. 6Le lieutenant de vaisseau, chevalier Robert Sutton de Clonard, commandant en second de La Boussole, et le comte Lepaute d' Agelet (dit Dagelet), astronome. Ils périront tous deux en 1788 à Botany Bay dans des conditions non élucidées. De nos jours, le cap Clonard est devenu le cap de Kuryongp'o et l'île Dagelet, l'île coréenne d'Ullüng alias Ullung-do ou 28

Ul-do). Cette dernière est située à 37° 30' de latitude Nord et 130° 52' de longitude Est. Dagelet est connu des scientifiques pour avoir calculé la distance qui sépare le centre de la planète Mercure du soleil. Bien qu'elle ait été baptisée Ullung-do (alias Ul-do) par ordonnance impériale coréenne n° 41 du 25.10.1900, l'île Dagelet est encore expressément citée sous ce dernier nom dans le traité de paix signé entre les forces alliées et le Japon le 8 septembre 1951. Sur la carte publiée dans Le Voyage de La Pérouse, elle est dite, le 27 mai 1787, à 37° 22'18" de latitude Nord et 128° 36'18" de longitude Ouest (d'après l'horloge marine n° 16), la variation de l'aiguille aimantée [la déclinaison magnétique] ayant été trouvée de 1° 27' Est). Pour l'approcher, le comte de La Pérouse fit mettre un canot à la mer, commandé par l'enseigne Fantin de Boutin qui avait ordre de sonder jusqu'à la terre. Il ne trouvafond, par vingt brasses, qu'au commencement des lames qui déployaient sur la côte, et à cent toises environ de l'île, dont la pointe nord-est gît par 37 degrés 25 minutes de latitude nord, et 129 degrés 2 minutes de longitude orientale. Elle est très escarpée, mais couverte depuis la cime jusqu'au bord de la mer, des plus beaux arbres. Un rempart de roc vif et presque aussi à pic qu'une muraille, la cerne dans tout son contour, à l'exception de sept petites anses de sable sur lesquelles il est possible de débarquer,. c'est dans ces anses que nous aperçûmes sur le chantier des bateaux d'uneforme tout àfait chinoise. La vue de nos vaisseaux qui passaient à une petite portée de canon, avait sans doute effrayé les ouvriers, et ils avaient fui dans le bois dont le chantier n'était pas éloigné de cinquante pas,. nous ne vîmes d'ailleurs que quelques cabanes, sans village ni culture: ainsi, il est très-vraisemblable que des charpentiers coréens qui ne sont éloignés de l'île Dagelet que d'une vingtaine de lieues, passent en été avec des provisions dans cette île, pour y construire des bateaux, qu'ils vendent sur le continent. Cette opinion est presque une

certitude: car, après que nous eûmes doublé sa pointe occidentale,les ouvriers d'un autre
chantier qui n'avaient pas pu voir venir le vaisseau, caché par cette pointe, furent surpris par nous auprès de leurs pièces de bois, travaillant à leurs bateaux,. et nous les vîmes s'enfuir dans les forêts, à l'exception de deux ou trois auxquels nous ne parûmes inspirer aucune crainte. Je désirais trouver un mouillage pour persuader à ces peuples, par des bienfaits, que nous n'étions pas leurs ennemis,. mais des courants assez violens (sic) nous éloignaient de la terre. La nuit approchait,. et la crainte oùj'étais d'être porté sous le vent et de ne pouvoir être rejoint par le canot que j'avais expédié... [le firent renoncer à son projet] (Voyage de La Pérouse autour du monde, p. 390-391). 7En mai 1826, le jeune capitaine irlandais Peter Dillon (né à la Martinique en 1788), faisant route de la Nouvelle-Zélande au Bengale à bord du Saint-Patrick et ayant aperçu entre les mains d'un insulaire de Ticopia une garde d'épée où il reconnut les initiales du comte de La Pérouse, apprit qu'elle provenait, ainsi que de nombreux autres objets, de l'île voisine de Vanikoro. C'est là que Dumont d'Urville retrouva en 1828, sous les eaux, les débris de la Boussole et de l'Astrolabe. La Pérouse et ses hommes auraient été massacrés par les insulaires après leur naufrage (Larousse du .ÀXe siècle, t. IV, p. 340). 8Homer Hulbert, History of Korea, Part II. 9 C'est Louis-Philippe qui imposa CécilIe au commandement de la station des mers de l'Indo-Chine nouvellement créée. CécilIe possédait déjà une bonne connaissance de l'Asie et avait assisté à la signature du traité de Nankin (29.08.1842). Mais sa nomination se fit au détriment du candidat du ministre de la Marine, Roy, pourtant déjà en route. 10 Une convention avait été signée à Whampoa (1844) entre Théodore Marie Melchior Joseph de Lagrené, né à Amiens (Somme) en 1800, t à Paris en 1862, ministre plénipotentiaire depuis 1836 et envoyé extraordinaire du royaume de France en Chine, et le commissaire Ki-in, délégué impérial. Bien qu'ayant été approuvé le 28.12.1844 par un édit de l'empereur Tao-kang et confmné en 1846, cet accord ne s'étendait pas aux royaumes 29

vassaux ou tributaires de la Chine. Notons pour la petite histoire que Monsieur de Lagrené n'avait reçu de Paris aucune instruction pour négocier cette convention. Cette façon de faire cavalier seul, peu conforme aux règles habituelles de la diplomatie, ne l'empêchera nullement d'être élevé à la dignité de pair de France à vie le 4 juillet 1846 (Raoul de Warren, Les Pairs de France au XIXe siècle, t. II, Les Cahiers Nobles, Paris, s.d., n° 178) ni de siéger comme député conservateur à partir de 1849. Sous le Second Empire, il devint l'un des administrateurs du Chemin de fer du Nord. Il Tok n'est que la déformation du caractère chinois Toi qui signifie île. On retrouve le son Tok dans le nom de plusieurs îles coréennes. 12Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse, Voyage de La Pérouse, Paris, 1797. 13 Précédemment, ils étaient connus des cartes maritimes japonaises sous les noms de Matsushima et, plus anciennement encore, d'îlots Rykano. Le nom de Takeshima semble n'apparaître qu'en 1905. 14Les îlots Tok-to se dressent à 56 miles nautiques à l'est-sud-est de Ullung-do (Corée), cette dernière île ayant été annexée par le royaume de Shilla dès l'an 512 de notre ère. 15Ce bateau avait servi pendant la guerre civile américaine sous le nom de Princess Royal. Racheté par un homme d'affaires, W.B. Preston, celui-ci en fit un navire de commerce mais tout en lui conservant ses canons toujours susceptibles de servir sur des océans infestés de pirates. En 1866, affrété par la fmne anglaise Meadows & Co, il avait été placé sous les ordres du capitaine Page et du chef Mate Wilson. Parmi les passagers, on comptait Monsieur Preston, son propriétaire, un missionnaire protestant (Robert Jermain Thomas) qui servait d'interprète, et un commerçant britannique (George Hogarth). Treize Chinois et trois Malais recrutés dans les bars de Tientsin constituaient l'équipage. À chaque halte du bateau dans sa lente remontée du fleuve, le Révérend Thomas allait prêcher dans les villages et distribuer des bibles. 16 Alors que les archives coréennes prétendent que l' USS General Sherman a été entièrement détruit, les documents de l'US Navy attestent qu'il revint en 1868 et poursuivit sa carrière jusqu'à son naufrage le 10 janvier 1874 au large de Wilmington (Caroline du Nord). 17 Ki-baik Lee, A New History of Korea, p. 34. 18Le Régent apprécia la tactique du sergent Park et éleva celui-ci au rang d'aide de camp. 19 C'est cet officier qui sera appelé plus tard à signer le traité de Chemulpo (1882). 20 Le quartier-maître Eugène Masson, dans une lettre adressée en France quelques jours après cet épisode peu glorieux, parle de 50 blessés dont cinq officiers. 21 Le Conseil de guerre du Régent avait décidé la création d'une unité d'élite de 400 hommes choisis parmi les meilleurs chasseurs de tigres, des hommes qui avaient fait la preuve de leur courage en s'étant montré capables de tuer un de ces fauves d'une seule flèche ou avec un fusil rudimentaire à un coup. Le recrutement dépassa les plus belles espérances et l'on compta bientôt 1175 hommes dans cette troupe où chacun préférait mourir plutôt que de reculer. Ce sont cinquante des 543 de ces « chasseurs de tigres », placés sous le commandement de Yang Hon-su, qui tendirent une embuscade au détachement français. Quatre d'entre eux furent tués et deux autres blessés. 22 Daniel C. Kane, "Bellonet and Roze, Overzealous Servants of Empire and the 1866 French Attack on Korea", in Korea Studies, vol. 23 (1999), University of Hawaii Press, p. 1-23. Napolén Samuel Prosper, marquis de Chasseloup-Laubat, né à Alexandrie (Italie) le ministre de la Marine et des Colonies de Napoléon III de 1861 à 1867. Il a donné son nom à une ancienne artère de Saigon (Ho Chi Minh, Vietnam), rebaptisée Nguyên ThPJ Minh Khai .

29.03.1805, t à Paris le 29.03.1873,était le filleul de Napoléon 1er et de Joséphine. Il sera

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Kim Young-sik, A Brief History of the US-Korea Relations Prior to 1945, 2002. Cet

auteur, éditeur du Korea Web/Weekly, cite ses sources. 24 Avec l'escorteur Commandant Birot de 1330 tonneaux. 25 Tous les autres ports du pays et, en particulier, Busan sont ouverts aux bateaux du monde entier. Le cimetière international de Chemulpo (Incheon) abrite les corps de marins américains, italiens, russes, etc. V. Jean-Marie Thiébaud, Le Cimetière international d'lncheon (Corée du Sud), 2004, document électronique sur le site Internet
WWW.n1acoree.com.

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