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La Prévention de la maltraitance des enfants

De
213 pages
Après vingt ans de prévention dans le domaine de la maltraitance des enfants en France, une rétrospective s'impose. Partant d'un éclairage historique, force est de constater que les mouvements préventifs empruntent différents espaces politiques avec un mouvement de balancier. Soulignant le manque d'engagement des pouvoirs publics, l'auteur montre la nécessité de développer des projets concrets. Elle met en œuvre ces préconisations dans un programme scolaire qui améliore l'estime de soi des jeunes et diminue le stress professionnel des adultes éducateurs.
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La prévention de la maltraitance des enfants

Travail du Social Collection dirigée par Alain Vilbrod
La collection s'adresse aux différents professionnels de l'action sociale mais aussi aux chercheurs, aux enseignants et aux étudiants souhaitant disposer d'analyses pluralistes approfondies à l'heure où les interventions se démultiplient, où les pratiques se diversifient en écho aux recompositions du travail social. Qu'ils émanent de chercheurs ou de travailleurs sociaux relevant le défi de l'écriture, les ouvrages retenus sont rigoureux sans être abscons et bien informés sur les pratiques sans être j argonnants. Tous prennent clairement appui sur les sciences sociales et, dépassant les clivages entre les disciplines, se veulent être de précieux outils de réflexion pour une approche renouvelée de la question sociale et, corrélativement, pour des pratiques mieux adaptées aux enjeux contemporains. Déj à parus Arlette LABOUS, Et si je faisais marin ?, 2004. Emmanuelle SOUN, Des trajectoires de maladie d'Alzheimer, 2004. Jean LAVOUE; (sous la dir), Souffrances familiales, souffrances sociales, 2004 Pierre HEBRARD, (sous la dir.), Formation et professionnalisation des travailleurs sociaux, formateurs et cadres de santé, 2004.

L. MELLINI, A. GODENZI, J. De PUY, Le sida ne se dit pas: analyse des formes de secret autour du VIH/sida, 2004. Jean LAVOUÉ, La demande de justice en protection de l'enfance, 2004. François ABALLÉA et Charlotte SIMON, Le service social du travail: avatars d'une fonction, vicissitudes d'un métier, 2004. Bénédicte ALLOUCHERY, Bébé au coeur d'une relation parents-assistante maternelle, 2003. Stéphane MARTIN, Le Brevet Professionnel Jeunesse et Sports. Analyse d'une politique ministérielle d'éducation populaire, 2003. Alain VILBROB (dir.),L'identité incertaine des travailleurs
sociaux, 2003.

Mustapha POYRAZ, Espaces de proximité socioculturelle, 2003.

et animation

Laurence MOUSSET-LIBEAU

La prévention de la maltraitance des enfants
de Loick M Villerbu Psychologue Directeur de l'Institut de criminologie et sciences humaines, Université Rennes 2 Préface

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan,2004 ISBN: 2-7475-7405-9 EAN : 9782747574051

La prévention de la maltraitance des enfants

Lecture-correction et mise en pages: Catherine Berranger

REMERCIEMENTS

Ce travail a été réalisé grâce au soutien de ceux qui pensent qu'une autre prévention est possible. Nous remercions toutes les institutions qui ont soutenu le développement de ce projet: la Fédération nationale de la Mutualité française, la Mutualité française Sarthe et la Mutualité française Ille-etVilaine, pour leur vision humaniste, leur dynamisme et leur engagement; l'Inspection académique de la Sarthe, le Conseil général de la Sarthe, l'Inspection académique d'Ille-et- Vilaine, le Conseil général d'Ille-etVilaine, la DDASS 35/Mildt, la MGEN et l'Adosen pour leur aide précieuse, leur confiance et leurs encouragements. Mentionnons également l'engagement attentif des chefs d'établissement qui ont rendu possible l'organisation et le développement de ce programme de prévention avec leurs élèves; nous les en remercions. Pour leur enthousiasme, leur sincérité et leur implication, nous rendons hommage à tous les professionnels qui ont su développer avec talent cette action de prévention auprès de leurs élèves. Enfm, parce que sans eux ce proj et n'aurait pas de sens, nous remercions chaleureusement tous les enfants qui ont participé et qui participent encore à ce programme de prévention, et espérons que cette modeste graine préventive porte ses fruits.

AVANT -PROPOS

Cet ouvrage est l'aboutissement de dix années de recherches sur la prévention de la maltraitance des enfants et repose sur un constat contre-nature: dès lors que les mots maltraitance et prévention sont associés, un vide apparaît. La littérature propose en effet de nombreuses références pour l'une ou l'autre entrée mais elle offre très peu sur la prévention-de-la-maltraitance. Bien sûr, cet ouvrage n'a pas pour objectif de dire qu'il n'y a rien, que la prévention n'existe pas, et encore moins que la maltraitance est une vue de l'esprit... Non, il s'agit plutôt de démontrer l'absence de visibilité, entendez par-là l'absence d'évaluation des résultats de la prévention et le manque de perception d'éventuels résultats mesurés. Pour quelles raisons? Il s'agit là d'une interrogation centrale. C'est le fil d'Ariane qui invite le lecteur à parcourir le temps, depuis le siècle des Lumières jusqu'à nos jours, en traversant différents continents, en empruntant différentes voies politiques, montrant que I'histoire se répète, même dans sa forme préventive. L'esprit de ce travail aurait pu être différent: plus sarcastique, plus impertinent, mais l'exigence académique reste encore une valeur scientifique sûre. Espérons quand-même que le lecteur saura comprendre qu'entre ces lignes pointe le plaisir subversif d'entrevoir quelque possibilité de changement des pouvoirs publics, pour une prise en compte plus respectueuse de sujets aussi graves que ceux qui concernent la maltraitance des enfants.

PRÉFACE

Il n y a pas de pensée de prévention pouvoir, sur le pouvoir.

qui ne soit pensée de

La rationalisation des arts médicaux, et la planification qu'elle impose, est une autre étape des rapports que nous entretenons avec nos intégrités (mentale, psychique, somatique), si nous nous accordons à dire que la notion d'intégrité interpelle - dans notre réflexion - une construction tout autant juridique que psychique, éthique, épistémologique, déontologique et morale. Que nous parlions de ces intégrités en termes de santé est sans nul doute un effet d'idéalisation et de prévalence de nos intérêts sur des problématiques de souffrance, et de leur réduction. À l'encontre d'uneformule qui tenta de donner de nouveaux titres à ceux qui étaient l'objet de violences, «Mon corps, c'est mon corps» (entendez « mon corps est à moi »), ce qu'une politique préventive semble affirmer, c'est que ce corps-là est d'abord un prêt et que chacun se trouve redevable, devant la collectivité, de son destin. Redevable non pas au nom d'une éthique dont l'exigence se rapporterait au sens de soi ou au souci de soi-même tel que le définit Michel Foucault ou encore au nom du « soi-même comme un autre» de Paul Ricœur (de ses principes ou de ses interdits), mais redevable au titre d'une morale dont le partage implique autant la considération des effets et des coûts de son entretien qu'une composition du lien social dans une organisation générale des métiers, des emplois et de leur valorisation,. au titre également d'une déontologie, dans l'obligation de mettre en œuvre les moyens offerts par les références disciplinaires dans les compétences acquises. Une telle rationalisation a nécessairement une perspective universaliste et frondeuse: elle ne peut s'exercer qu'en reconsidérant les réalités empiriques idéologiques cumulées des frontières qui attribuent des objets, des territoires et des priorités à des spécialistes reconnus et identifiés. Objets de compétences et de

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DES ENFANTS

territoires, objets de pouvoirs et sujets de polémiques dans une lutte d'organisation autant que de corporatismes: tout changement implique de nouvelles délimitations et des pertes de pouvoirs autant que des exigences de reconsidérations éthiques. Les mobilisations du lien social alors imposées amènent logiquement des controverses sur les risques encourus de changements de société et, dans l'acmé des grandes manifestations, l'on en vient rapidement à imaginer que le danger final est de mettre en péril la démocratie elle-même. C'est dire qu'une prévention requiert, à elle seule, de nouvelles combinaisons entre les pouvoirs qui modulent notre vie collective et les objets qui leur sont assignés: la santé (les médecins et l'art médical), l'éducation (les pédagogues et l'art des programmes d'acquisitions), la justice (les hommes de loi et l'art des procédures). La prévention est là, dans ce qu'une représentation antérieure a discriminée et dans ce qu'une perspective sociale et sécuritaire tend nécessairement à recomposer, sociale parce qu'au nom de tous, sécuritaire parce qu'il s'agit de penser et d'agir une réduction des risques. Chacun, au titre de sa spécialité, cherche à conserver son autonomie objectale, focale et locale, et la notion de frontières de compétences, plus ou moins sacralisées, reste déterminante (indépendance de la justice, séparation des pouvoirs, exercice illégal de la médecine ou du métier de
psychologue.. .).

À l'instar des trois métiers impossibles que Freud évoque, au nom d'une nouvelle entrée dans le champ des sciences humaines par-là aussi constituée - gouverner, éduquer, soigner-,

venant dire l'autorité de l'un sur l'autre et sa légitimité bien audelà de la légalité de ses rapports, se dessinent des rapports d'usage et/ou coutumier. Dans ces rapports s'introduisent des modes discrétionnaires (décider de ne pas poursuivre l'action de la justice, la continuité des soins, un programme pédagogique ...) dans lesquels s'affirment la part de subjectivité ou d'expérience. Une part difficilement évaluable quant à l'efficacité, mais qui est très justement l'espace de prospective de la prévention. L'introduction de la prévention en tant que pensée et action a priori ne peut s'entendre que comme dépossession, et

PRÉFACE

Il

déterritorialisation. Loin d'être le fait de simples considérations socio-économiques (cela en est le résultat), la prospective qui est mise en jeu, quelle que soit sa rationalité (économique, idéologique ...), est celle d'un effort de guerre qui s'appuie sur une démarche dont la rationalité scientifique est foncièrement épidémiologique,. elle cherchera toujours, sans doute de manière différente, à rendre compte de la façon dont « un mal» se diffuse et précipite en abîme les certitudes et les assurances d'un espace temps in illo tempore. Elle ramène la diversité à une logique univoque. Elle se nourrit des savoirs sociologiques, médicaux et psychologiques, de cette trilogie empirique longtemps évoquée par Edgar Morin, le trépied bio-psycho-social, dont la triangulation dynamique cherche les effets d'inventions transdisciplinaires ou interdisciplinaires. La pensée de prévention est d'abord évaluative, et la diffusion dont elle peut être l'objet est nécessairement vampirique si elle est laissée à elle-même puisque, bien au-delà des objets en cause, elle est toujours en demeure de proposer une méthode, de l'outillage, un appareillage de comptage et d'inventaire pour lesquels l'objet disciplinaire et le sujet qui en est le destinataire risquent de peu compter. L'on voit, ce faisant, les oppositions qu'elle peut susciter puisqu'elle se met en position de dire sur ou à propos, au nom d'une efficacité dont les critères sont toujours plus susceptibles d'être politiques que disciplinaires, plus économiques qu'éthiques. Au centre de l'offre et de la résistance, il y a l'évaluation et sa faisabilité par une instance extérieure et, en contrepoint, la tentation d'exiger au titre de ce particularisme une exterritorialité dont la composante politique, dans nos sociétés contemporaines, trouve sa marque la plus visible dans les productions totalitaires de groupes qui font de leurs universaux une autre morale quels qu'en soient les oripeaux: religieux,
éducatifs, thérapeutiques ...

Ou encore, et de l'autre côté, il n y a qu'un pas entre le

devoir de veille, l'exigence de parité et la transformation de ce souci en une police individuelle pour pallier les déficits attendus de réciprocité. Crainte de la montée en puissance d'un pouvoir tiers et répressif dont, scandale, on imagine toute la jouissance qu'il

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peut extraire de ces contributions obligées. Il n y a donc qu'un pas entre prendre soin d'autrui et l'assassiner: le débat actuel sur les psychothérapies et les psychothérapeutes, amené dans une politique préventive, en donne des exemples tous les jours. La prévention est un effort à penser le lien social dans une traversée disciplinaire,. elle a sa géographie propre: le champ des connaissances et des savoir-agir. Loin d'être une pensée sur un appareil psychique ou biologique fictionnel, loin d'être une étude des processus d'implosion par lesquels s'identifient les dérégulations psychiques ou biologiques, elle est, comme le montre Laurence Mousset-Libeau, un effet de montage entre des facteurs de risques et des facteurs de protection, dont l'identification requiert des croisements permanents de savoirs et de savoir-faire professionnels. C'est donc, pour le psychologue qui se livre à ce questionnement, une clinique nouvelle dont il convient de définir les territoires, les outils, les prospectives et l'éthique, avec le risque permanent de faire échec à la subjectivité sur laquelle il fonde sa démarche. L'intérêt de cet ouvrage est de faire part de toutes ces interrogations en prenant délibérément appui sur une conscience progressivement développée et dont l'auteur situe une date historique: l'élaboration en France du VIe Plan, qui vise à réorganiser la dimension Santé sous un angle posant en termes de conflit de société les approches curatives et préventives, prospectant du côté d'une conception nouvelle de la Santé, exigeant que fût reconnu comme tel, et informé pour plus de responsabilité, un acteur social.

C'est l 'histoire de ce mouvement qui s'écrit,. l'auteur en tire des leçons, proposant d'abord un schéma axiologique d'une triple prévention, qui sera ensuite projetée sur un modèle de prévention des maltraitances dans le champ de la politique criminelle. Faisant aller de pair et étudiant en parallèle le développement du curatif vers le préventif dans les espaces de la santé et de la criminalité, elle peut plus aisément souligner comment de mêmes empêchements altèrent des développements novateurs et plus systématiques,. elle donne des exemples à partir de ses travaux originaux sur la prévention, en milieu scolaire, des violences sexuelles.

PRÉFACE

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Combinant et identifiant prévention primaire, secondaire et tertiaire, posant en perspective les politiques sociales, sanitaires et criminelles, elle poursuit dans une analyse inédite la montée des préoccupations sur deux terrains: la psychologie enseignée et les programmes de prévention organisés en France. C'est d'abord la prestigieuse revue Bulletin de psychologie, dont le mérite est d'avoir accompagné le développement des études, recherches et formations dans l'enseignement supérieur français, qui est étudiée sur des mots clés et thématiques, de 1950 à 1994. Cette lecture attentive des articles et rapports de congrès montre bien que les soucis du psychologue d'alors se trouvent éloignés des préoccupations plus actuelles (psychologue et clinicien du lien social ?) ; mais surtout elle désigne la très lente appropriation des questions touchant à la maltraitance et à la criminalité et le difficile accès à des études sur un corpus constitué. Clin d'œil à l 'histoire, elle rappelle qu'en 1953, au XIe Congrès de psychotechnique, il était déjà question des psychothérapeutes et des psychothérapies! Retenons pour l 'histoire, et pour notre propos, que c'est dans cette période que se sont construits un débat et des conflits d'appropriation d'un phénomène sur lequel, beaucoup plus tard, viendront timidement se greffer des travaux scientifiques. L'analyse des programmes de prévention en France, quant à elle, fait ressortir le manque de professionnalisation de la prévention, malgré les campagnes nationales inaugurées. Sa connaissance des modèles européens et nord-américains permet à l'auteur de proposer d'autres voies mais surtout, avec cet ouvrage, elle donne au champ de la prévention un espace, une référence, des modèles critiques et une réelle pensée clinique de l'intervention. Loïck M. Villerbu

« Un jour de 1867, un ouvrier agricole, du village de Lapcourt, un peu simple d'esprit, employé selon les saisons chez les uns ou les autres, nourri ici et là par un peu de charité et pour le pire travail, logé dans les granges ou les écuries, est dénoncé: au bord d'un champ, il avait, d'une petite fille, obtenu quelques caresses, comme ill' avait déjà fait, comme il l'avait vu faire, comme le faisaient autour de lui les gamins du village. (..) Il est donc signalé par les parents au maire du village, dénoncé par le maire aux gendarmes, conduit par les gendarmes au juge, inculpé par lui et soumis à un premier médecin, puis à deux autres experts qui, après avoir rédigé leur rapport, le publient (H. Bonnet et J. Bulard, Rapport médico-légal sur l'état mental de Ch.-J. Jouy, 4janvier 1868). L'important de cette histoire? C'est son caractère minuscule,' c'est que ce quotidien de la sexualité villageoise, ces infimes délectations buissonnières aient pu devenir, à partir d'un certain moment, objet non seulement d'une intolérance collective, mais d'une action judiciaire, d'une intervention médicale, d'un examen clinique attentif, et de toute une élaboration théorique. L'important, c'est que de ce personnage, jusque-là partie intégrante de la vie paysanne, on ait entrepris de mesurer la boîte crânienne, d'étudier l'ossature de la face, d'inspecter l'anatomie pour y relever les signes possibles de dégénérescence,' qu'on l'ait fait parler,. qu'on l'ait interrogé sur ses pensées, penchants, habitudes, sensations, jugements. Et qu'on ait décidé finalement, le tenant quitte de tout délit, d'enfaire un pur objet de médecine et de savoir, objet à enfouir, jusqu'au bout de sa vie, à I 'hôpital de Maréville, mais à faire connaître aussi au monde savant par une analyse détaillée. On peut parier qu'à la même époque l'instituteur de Lapcourt apprenait aux petits villageois à châtier leur langage et à ne plus parler de toutes ces choses à voix haute. Mais c'était là sans doute une des conditions pour que les institutions de savoir et de pouvoir puissent recouvrir ce petit théâtre de tous lesjours de leur discours solennel. » Michel Foucault,
Histoire de la sexualité 1 - La volonté de savoir,

Gallimard, 1976

CHAPITRE DE LA NORMALISATION

1 À LA PRÉVENTION

Les normes collectives, dont la nécessité se fonde sur le principe d'une cohésion sociale, évoluent selon les époques. Elles sont régies par des processus qui répondent à des impératifs socioéconomiques, pour lesquels le sujet « Je » doit également être sujet « Subjectum », subordonné.Ainsi, le XIXesiècle, avec la montée en puissance de l'ère industrielle, apporte à la plupart des champs sociaux et des domaines scientifiques un contexte de rationalisation qui satisfait aux exigences d'un système économique basé sur la production. Le terme de « redressement» va grandement illustrer ce siècle où l'individu est à la fois objet d'étude et instrument de discipline, dont la finalité est de «rendre droit, conforme à la règle ». La discipline intervient dans la vie quotidienne à travers les répartitions, les classifications, l'aménagement du temps de travail, la productivité, l'optimisation synergique des forces de production. La société est analysée, décomposée et restructurée dans un maillage opérationnel et efficace: la maîtrise du multiple, qui permet de retrouver tout singulier, est le gage d'une meilleure productivité. Le modèle militaire des camps, les collèges, l'hôpital, les usines, le domaine carcéral... sont autant de lieux où viennent s'exercer la discipline et la hiérarchisation. Or c'est de cette normalisation, posée comme but social, que découle le concept de prévention, censé réguler des situations échappant précisément aux critères de la normalisation. Entraînée dans une controverse liée notamment à des impératifs de pouvoir, la prévention va subir les aléas des changements politiques dans une alternance de périodes propices et de périodes défavorables au développement de concepts préventifs. C'est l'observation de ce mouvement pendulaire, historique - tel

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LA PRÉVENTION

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qu'éclairé notamment par les travaux de M. Foucaultl et de G. Canguilhem2 sur les pratiques médicales, les conduites sexuelles ou les phénomènes de délinquance -, qui amène à une description axiologique des modes opératoires institutionnels et des possibles voies préventives associées.

Vers une normalisation

des conduites sexuelles

Au cours du XVIesiècle, l'église catholique possède en France un pouvoir décisionnel important; elle adopte une position rigoureuse à l'égard de la population, exigeant l'examen de conscience et l'analyse de la concupiscence. Au XVIIesiècle, les plaisirs de l'esprit l'emportent sur les plaisirs du corps; l'élite fantasme par le biais de la confession qui doit faire l'objet d'une exploration minutieuse, apportant par là même une délectation. L'adéquation des comportements aux valeurs religieuses fait loi, tandis que la puissante aristocratie nobiliaire règle les mariages, les successions, les héritages et donc une part de l'économie du pays. Progressivement toutefois, au cours du XVIIIesiècle, un discours normatif, issu d'une classe bourgeoise de plus en plus influente et désireuse de supplanter la classe aristocratique, décrit la sexualité à travers sa fonction de reproduction dans le cadre conjugal. Ce discours a pour conséquence - mais n'était-ce pas là son but? - de minorer le dispositif d'alliance devenu économiquement et politiquement fragile. Conséquemment se propage le point de vue hygiéniste, à la fois courant de pensée et mode opératoire préventif, qui prône un corps et un esprit sains, garantissant une descendance robuste et puissante, en opposition à l'image d'une possible dégénérescence «darwinienne» liée aux mariages consanguins aristocratiques. Ainsi, la classe bourgeoise s'attribue une image sociale, également porteuse d'un point de vue économique, valorisant la nécessité d'une saine reproduction de l'espèce.

1 Foucault M., Surveiller et punir - Naissance de la prison, Gallimard, 1975. Foucault M., Histoire de la sexualité I - La volonté de savoir, Gallimard, 1976. 2 Canguilhem G., Le normal et le pathologique, « Quadrige », PUF, 1966.

DE LA NORMALISATION

À LA PRÉVENTION

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De façon concomitante, se dessine l'idée d'un lien de cause à effet entre l'état de santé de la population et l'état de santé du pays. Dans ce contexte de modification des sphères du pouvoir, apparaissent les premières campagnes de prévention sous la forme d'exhortations morales et religieuses condamnant les conduites sexuelles hors cadre conjugal tandis que sont prises les premières mesures fiscales favorisant les couples légitimes. Ce n'est que plus tardivement, au cours du XIXesiècle, que le prolétariat est réellement impliqué dans le principe d'une sexualité de la reproduction proposée, voire imposée, par la bourgeoisie. Peut-être plus qu'un processus de prévention pour le bien d'autrui, le mouvement hygiéniste a-t-il visé de manière opératoire à rendre saine et productive une main-d'œuvre essentielle au développement économique et industriel du pays. Dans le même temps, des courants scientifiques pluridisciplinaires étudient les perversions, définies comme l'ensemble des pratiques sexuelles qui n'aboutissent pas à la reproduction de l'espèce3. Ces études favorisent l'édification d'une nouvelle forme de pouvoir basée sur le savoir, lequel consolide - de par la définition contemporaine des perversions - la valeur normative de la famille qualifiée de traditionnelle. Or cette famille, qui sert d'objet d'études scientifiques, connaît des doutes et en arrive à suspecter ses propres membres de conduites dites perverses, dans une sorte de iatrogénie scientifique dont seule la science doit pouvoir les sauver. Ce n'est que vers la fin du XIXesiècle, en pleine prospérité de l'industrie, que la classe bourgeoise abandonne le principe d'une sexualité de reproduction en vue d'une descendance puissante au profit d'une nouvelle spécification des conduites: la répression de la sexualité. Cette redéfinition des comportements sexuels par une classe ayant conquis une part du pouvoir mène à une structuration sociale organisée le long d'un gradient de répression sexuelle: moindre dans les milieux les plus défavorisés et très pesant parmi les milieux les plus élevés. Cette logique va de nouveau évoluer avec le Xxe siècle: les deux épisodes de guerre vont bouleverser les repères sociaux et économiques.

3 Lantéri-Laura

G., Lecture des perversions,

Masson, 1979.

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Le mouvement féministe est en route dès le début des années 1920: les femmes, qui ont occupé la place laissée vide par les hommes partis au front, revendiquent leur liberté et une reconnaissance sociale. Par ailleurs, les syndicats professionnels admis depuis 1884 prennent de l'ampleur avec la révolution russe de 1917, contribuant aux revendications des classes ouvrières contre les classes détenant le pouvoir. Mais ce n'est qu'au milieu du xxe siècle que la révolution sociale s'exprime également à travers la révolution sexuelle dans le mouvement de Mai 1968. Propulsé à la fois par les syndicats et par les féministes, celui-ci fragilise le modèle bourgeois: la famille traditionnelle s'effrite, des conduites sexuelles évaluées jusqu'alors comme perverses accèdent à une relative tolérance sociale, le couple plaisir/sexualité tend à conquérir un espace hors du principe de reproduction devenu par ailleurs moins essentiel en regard de l'activité du pays qui entre dans sa phase postindustrielle. En effet, la production glisse progressivement vers les pays en voie de développement pour minimiser les coûts de main-d'œuvre. De ce fait, une large place est dorénavant donnée à la société de services, au sein de laquelle le sujet «Je» est subordonné à la logique de consommation. En un siècle, le principe d'une sexualité de la reproduction a évolué vers un principe de plaisir sexuel hors reproduction, favorisant par ailleurs le développement des vidéocassettes, des DVD et des pratiques sexuelles à fins lucratives (prostitution, tourisme sexuel et activités connexes, telles que trafic d'armes et de stupéfiants). Cette nouvelle forme de pouvoir économique n'est pas sans créer des bouleversements sociaux visibles et paradoxaux, notamment identifiables dans les requêtes sexuelles adressées aux personnes prostituées4. Alors que le sida fait l'objet de campagnes de prévention, les conduites sexuelles à risques de certains clients s'apparentent à des comportements de type suicidaire, tandis que l'augmentation de la demande et de l'offre pour une prostitution masculine5 témoigne de la paradoxale adaptation de ces activités jusqu'alors plus féminines.
4 Solé J., L'âge d'or de la prostitution, de 1870 à nos jours, Plon, 1993. 5 Welzer-Lang D. (coll.), Prostitution: les uns, les unes et les autres, Métailié, 1994.

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Au cours des siècles donc, le pouvoir royal, qui avait droit de vie et de mort sur ses sujets, cède la place à une autre forme de pouvoir dont le but proclamé n'est pas de contraindre les sujets mais au contraire de pourvoir à leurs besoins, sous couvert d'une dynamique préventive pour le droit à la santé et au bien-être de chacun. Toutefois, dans les faits, il s'agit de procéder à une rationalisation opérationnelle des besoins: l'État, en se plaçant en tant que pourvoyeur social et économique, procède fatalement à une normalisation, à une unification permettant l'expression de nouveaux enjeux dans une mondialisation sans cesse plus prégnante.

Vers une normalisation du système carcéral Dans le champ de la délinquance également, des processus de normalisation s'inscrivent dans une évolution du pouvoir et des nécessités économiques. Jusqu'à la Révolution française, le souverain, personnellement offensé par les crimes, a tous pouvoirs de vie, de mort et de souffrance sur ses sujets, qui lui doivent obéissance. Ainsi le rituel de la torture, censé produire la vérité lors de l'instruction, est-il une anticipation secrète (cachée au peuple donc effrayante) du rituel punitif du supplice en place publique. Opéré devant la foule, le supplice n'a cependant pas une réelle fonction de réparation sociale du crime; il vient essentiellement réactiver la puissance royale aux yeux du peuple témoin, renforcer la crainte de ce souverain tout-puissant. Et malgré la position de la Chancellerie de 1789 pour la Déclaration des droits de l'homme qui stipule « que les peines soient modérées et proportionnées aux délits, que celle de mort ne soit plus décernée que contre les coupables assassins et que les supplices qui révoltent l 'humanité soient abolis », il faut attendre 1848 pour que l'exposition du supplicié en place publique soit définitivement interdite en France. Dans le même mouvement d'effacement d'une douleur physique trop visible, la chaîne des bagnards, jusqu'alors objet de tumulte et de railleries populaires, est remplacée en 1837 par un mode de convoyage lugubre et mystérieux, empêchant tout contact entre les détenus et la population.

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Hormis les condamnations à mort par guillotine sur la place publique, la procédure pénale est de plus en plus ignorée par le peuple, cette modification s'articulant progressivement depuis 1830 avec l'instauration de la monarchie constitutionnelle de Juillet, dans laquelle les Chambres partagent désormais avec le roi LouisPhilippe le pouvoir législatif. Par cette réforme à l'initiative de la magistrature, chaque crime commis devient un crime devant la société tout entière, qui peut réclamer son dû. Le droit de punir passe de la vengeance du souverain à la défense de la société. Si la sentence semble plus douce, notamment avec l'effacement des tortures corporelles, celle-ci est portée par les exigences du pouvoir législatif qui s'érige contre le pouvoir royal, et vient alimenter une volonté humaniste. En effet, l'intégration de l'instruction et de la peine dans un parcours pénal non visible, éloignant les rituels de torture et de supplice, favorise le respect du corps et de l'esprit, tel que promu par les nouvelles conceptions bourgeoises. Mais la conséquence directe de cette réforme est la suppression du symbole visible du pouvoir royal qui soutenait le principe de l'alliance aristocratique et dont la bourgeoisie n'accepte plus les règles, invitant à des modifications profondes et positives de l'expression du pouvoir. Ces nouvelles formes du pouvoir, ainsi qu'une normalisation des procédures législatives et des contextes économiques, ont des conséquences directes sur la nature des crimes perpétrés. La criminalité du XVIIesiècle est organisée et violente, nourrie par la colère d'hommes épuisés et à laquelle le pouvoir royal répond par le sang. Au XVIIIesiècle, en revanche, le criminel devient rusé et calculateur, la délinquance s'individualise, portée par un marché noir actif, prémisses d'un illégalisme de biens spécifique des classes défavorisées, tandis qu'un illégalisme de droits plus discret caractérise les classes sociales les plus favorisées. L'idée d'une prévention fait son apparition au cours des réformes du XIXesiècle sous la question du plus grand danger pour la société: est-ce la répétition de petits délits incontrôlables ou est-ce le grand crime rare? La réponse choisie est quantitative et les délits mineurs et répétés (illégalisme de biens) font l'objet de mesures de redressement pour prévenir de grands désordres et garantir la sûreté de la nation. La prévention s'exerce principalement à travers la punition. Celle-ci doit être dissuasive, elle doit présenter un intérêt utile et

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À LA PRÉVENTION

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vertueux pour le condamné et visible pour la société, elle doit engager le peuple à se positionner favorablement contre le crime en vivant cette «peine» comme un échec et elle doit permettre à terme la réintégration du condamné dans le groupe social. Les pratiques carcérales s'élaborent en vue d'atteindre ces objectifs. L'isolement a pour but de provoquer réflexion et remords chez le sujet, le travail en détention est intégré comme une valeur sociale et la durée de la peine est modulable selon le comportement du prisonnier. Par l'étude des détenus6 et par la rationalisation du traitement de la peine, le système carcéral, dont le pouvoir se juxtapose à celui de l'autorité judiciaire, développe un véritable champ disciplinaire. L'architecture pénitentiaire répond à ces nouvelles perspectives rationnelles avec le Panopticon de Bentham créé en 1780 qui se voit retenu comme modèle dans les années 1840. Dans le dispositif panoptique, à l'inverse du cachot obscur, la lumière et la visibilité sont un piège: aucune communication latérale n'est possible, mais en revanche la surveillance est permanente (le panoptique est une machine à dissocier le couple voir/être vu). Dans son nouveau fonctionnement, la prison est le lieu qui, en plus de priver de liberté, doit modifier les comportements en agissant comme un « réformatoire ». Le châtiment qui déformait les corps est devenu mesures pour redresser les esprits en vue d'intégrer les détenus aux normes sociales définies. Cependant, en dépit de ces concepts réformateurs, les études menées sur l'efficacité de la prison aboutissent rapidement à des conclusions décevantes: le taux de criminalité ne baisse pas, la récidive semble aggravée par la détention, la prison rend solidaire le milieu délinquant, les conditions de libération ne favorisent guère la réinsertion. Malgré ce constat, la prison trouve une place dans une fonction difficilement reconnue: la régulation de la délinquance. En effet, dans les tribunaux du XIXesiècle, ce n'est pas la société
6 En 1850, G. FeITUspropose une classification en ces termes: « Les intelligents rendus pervers qu'il convient d'emprisonner dans l'isolement total,' les vicieux bornés, abrutis ou passifs pour lesquels l'isolement de nuit et un travail en groupe le jour est préconisé,' les ineptes ou incapables qui peuvent intégrer une vie commune par petits groupes surveillés leur permettant d'être stimulés socialement », in Foucault M., Surveiller et punir - Naissance de la prison, Gallimard, 1975.