La puissance américaine à l'épreuve

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A un an des prochaines élections présidentielles américaines, cette revue aborde la question de la "puissance" américaine au travers des concepts de hard power, soft power et de smart power. Quelles sont les implications du recours à la force militaire sur l'environnement humain, sociopolitique et militaire de l'Irak et de l'Afghanistan, alors que les troupes en Libye se désengagent ? Deux articles concernent la politique intérieure : l'un sur les mutations du processus legislatif au sein du Sénat des Etats-Unis et l'autre sur le phénomène des Tea Parties.
Publié le : jeudi 1 mars 2012
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EAN13 : 9782296484948
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Directeurs de la publication Conseil scientifique
et rédacteurs en chef Suzanne BERGER, directrice, M.I.T. International Science and
Technology Initiatives, Massachusetts Institute of Technology François VERGNIOLLE
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DE CHANTAL California, Berkeley
Jack CITRIN, professeur, Institute for Governmental Studies,
University of California, Berkeley
Alexandra DE HOOP SCHEFFER
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Government, John F. Kennedy School of Government, Harvard
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Étienne Marcel University of Chicago























Revue publiée avec le soutien du Centre National du Livre
et en partenariat avec l’Institut des Amériques




L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55715-4
EAN : 9782296557154
POLITIQUE AMÉRICAINE, N°19

SOMMAIRE
Mot aux lecteurs ..................................................................................... 6

Éditorial ................................................................................................. 7
Alexandra de HOOP SCHEFFER et François VERGNIOLLE de CHANTAL

Les revers de l’armée américaine dans la Guerre d’Afghanistan :
le cas de la Kounar ............................................................................... 1 11
Adam BACZKO
A trois ans du retrait annoncé des troupes américaines, le mouvement Taliban s’est implanté dans
l’ensemble de l’Afghanistan. Le cas de la province orientale de la Kounar suggère l’importance du
rôle l’armée américaine dans l’échec de l’intervention occidentale qui se profile. En s’impliquant
dans des disputes et des rivalités entre individus, et en imposant sur ces litiges une grille de lecture
tribale, les militaires américains ont exacerbé la conflictualité locale et se sont aliéné les habitants de
la Kounar. A l’opposé des discours sur « les cœurs et les esprits », la conduite américaine de la
guerre en Afghanistan ne tient pas compte de la population et des dynamiques politiques du pays.

« L’impuissance de la puissance » ? :
UUUUnnnneeee aaaapppppppprrrroooocccchhhheeee ssssoooocccciiiioooollllooooggggiiiiqqqquuuueeee ddddeeee llllaaaa ccccoooonnnnttttrrrreeee----iiiinnnnssssuuuurrrrrrrreeeeccccttttiiiioooonnnn aaaammmméééérrrriiiiccccaaaaiiiinnnneeee
eeeennnn IIIIrrrraaaakkkk .................................................................................................................................................................................................................................................................................................................................................................................................... 2 2227777
Stéphane TAILLAT
La contre-insurrection menée par l’armée américaine en Irak est insuffisamment analysée au regard
de ses forces et de ses faiblesses, mais aussi de ses succès et de ses limites. Cet article invite, à travers
une étude empirique, à analyser les liens entre discours et pratiques, mais aussi à évaluer l’impact de
ces dernières en fonction de la configuration stratégique en Irak. Loin de conclure à la
condamnation ou à l’hyperbole concernant les modes d’action militaire américains en Irak, il
montre comment ceux-ci ont évolué et agit dans le contexte de relations de pouvoir.

« Leading from behind » :
contour et importance de l’engagement américain en Libye ................... 4 49
Philippe GROS
Cet article traite de l'importance du rôle des États-Unis dans le renversement du régime de
Mouammar Kadhafi et de quelques caractéristiques majeures de l'intervention américaine. Il
avance tout d'abord que la stratégie du président Obama de « Leading From Behind » a sans doute
répondu à une volonté de compromis entre d'une part les interventionnistes libéraux conduits en
l’occurrence par la Secrétaire d’État Hillary Clinton, laquelle a jugé que, dans le cadre d’un soutien
au cas par cas des révolutions arabes, il était de l'intérêt des États-Unis d’empêcher le massacre des
civils à Benghazi et, d'autre part, le Pentagone, réticent à s'engager dans une nouvelle guerre avec
un état final recherché mal défini et dans laquelle les intérêts vitaux américains ne sont pas en
jeu. Du point de vue opérationnel, Odyssey Dawn a été la première opération de haute intensité de
l’US Africa Command (AFRICOM). Le manque d'expertise de l’AFRICOM en matière de ciblage
et de puissance aérienne a semble-t-il été compensé par les efficaces mécanismes de coordination 4 Sommaire
opérationnelle de l’appareil militaire américain, ainsi que par le soutien du US European
Command. L'engagement militaire des États-Unis s’est révélé essentiel pour mettre en place et
maintenir cette capacité de ciblage. Alors que les frappes elles-mêmes ont été principalement
exécutées par des partenaires européens, en premier lieu par les Français, la puissance militaire
américaine a fourni les capacités de soutien absolument nécessaires pour ce type d'opération. Les
incertitudes qui prévalent sur les types d’engagements futurs ou les prochaines directions politiques
occidentales, notamment à la Maison-Blanche et à l’Elysée, rendent stériles toute prédiction quant
à la répétition d’un tel modèle. En revanche, la baisse des capacités européennes et américaines,
presque certaine à un horizon de moyen terme, est susceptible simultanément d’accroître le fossé
entre ces forces et de limiter la volonté et l’aptitude des États-Unis à le combler en cas de nécessité.

LLaa ppoolliittiiqquuee ééttrraannggèèrree aamméérriiccaaiinnee,, eenn ddeehhoorrss ddeess sseennttiieerrss bbaattttuuss :: LLaa ppoolliittiiqquuee ééttrraannggèèrree aamméérriiccaaiinnee,, eenn ddeehhoorrss ddeess sseennttiieerrss bbaattttuuss ::
Les États-Unis au Sud Caucase de Bill Clinton à Barack Obama ............ 6 69
Julien ZARIFIAN
Aux confins de la Russie, de l’Iran et de la Turquie, et riche en hydrocarbures grâce aux ressources
caspiennes azéries, le Sud Caucase, composé des Républiques d’Arménie, d’Azerbaïdjan et de
Géorgie, indépendantes de l’URSS en 1991, a eu tôt fait d’attirer l’attention de la diplomatie
américaine. Depuis lors, les États-Unis, des présidents Bill Clinton, George W. Bush et Barack
Obama, y ont mené une politique active bien que souvent discrète, caractérisée notamment par sa
grande continuité. Cette politique s’est avérée relativement efficace et a permis une implantation
géopolitique américaine solide dans la région. L’aide financière octroyée annuellement, en
particulier à l’Arménie et à la Géorgie, le soutien –bien qu’à géométrie variable– à la
démocratisation, la politique énergétique américaine, la coopération militaire et sécuritaire, ainsi
que l’implication diplomatique dans la résolution des conflits régionaux, ont favorisé cette
implantation des États-Unis. En quelques années, ceux-ci sont ainsi parvenus, à devenir un acteur
géopolitique majeur dans cette région stratégique, sans évincer toutefois, pour autant, leurs
concurrents régionaux, au premier rang duquel la Russie.

Les limites de la politique chinoise d’Obama :
le smart power à l’épreuve ...................................................................... 993
Barthélémy COURMONT
La formulation d’une nouvelle politique américaine à l’égard de la Chine depuis l’arrivée au
pouvoir de Barack Obama s’est articulée autour d’un compromis entre des éléments du hard power
(militaire, économie) et du soft power (influence, dialogue, persuasion). Cette posture a été définie
par plusieurs experts et des personnalités politiques, dont la Secrétaire d’État Hillary Clinton,
comme une « diplomatie intelligente », également qualifiée de smart policy ou smart power.
Cependant, face à la montée en puissance de la Chine et ses développements, tant dans le domaine
économique que politique, quelle est la réelle marge de manœuvre de Washington dans sa relation
avec Pékin, et quelles sont les implications de la smart policy ? Si la politique chinoise est une
priorité pour l’administration Obama, les défis auxquels Washington fait face sont particulièrement
nombreux, compte-tenu des conséquences d’un échec dans la redéfinition de la relation Chine –
États-Unis.

POLITIQUE AMÉRICAINE, N°19 Sommaire 5
Le renouveau du conservatisme populiste :
La montée de la Tea Party et son impact ............................................. 111
Nicol C. RAE
L’apparition d’un mouvement « Tea Party » dans les semaines qui suivent l’élection du démocrate
Barack Obama à la présidence fut le phénomène le plus surprenant de la vie politique américaine
récente. Ce texte présente la montée du mouvement, sa nature, son ancrage populaire, ses relations
tendues avec l’Establishment républicain, son impact lors de la campagne de 2010 et son avenir. Il
replace le mouvement dans une longue lignée de mouvements populistes – de droite comme de
gauche – qui apparaissent régulièrement sur la scène politique américaine, notamment en période
de crise économique. Malgré leur caractère souvent éphémère, ces mouvements ont généralement
un impact de long terme sur la vie politique du pays.

L’opposition impuissante ? Comment la majorité contrôle le Sénat ...... 131
Peter HANSON
Cet article explore une des mutations récentes du processus législatif au sein du Sénat, la création
de lois dites « omnibus » face à la difficulté de gérer les débats dans la Haute Assemblée. En
rassemblant les lois de finance (Appropriation Bills) au sein d’un seul texte, le pari est de rendre le
èmecoût politique de l’obstruction insupportable. A partir d’une étude du 108 Congrès, (2002-04),
l’auteur met en relief les enjeux politiques de cette innovation procédurale tout en montrant ses
conséquences de long terme.

Livres signalés .................................................................................... 159

Orage sur l’Atlantique : La France et les États-Unis face à l’Irak, Leah Pisar ............................ 159
Par Emmanuel FAUVEAU

Anti-Americanism and the American World Order, Giacomo Chiozza ................................... 161
Par Julien ZARIFIAN

Bloomberg’s New York. Class and governance in the luxury city, Julian Brash ....................... 163
Par Charlotte RECOQUILLON



POLITIQUE AMÉRICAINE, N°19
MOT AUX LECTEURS
Chers lecteurs,
Ce numéro de Politique Américaine paraît plusieurs mois après le
dernier numéro publié (le n°18), suite à une période de transition qui a
été marquée par un changement d’éditeur. À partir de ce numéro, la
revue sera publiée par les éditions de L’Harmattan. Ce numéro 19 sera
suivi rapidement du troisième et dernier numéro de 2011. À partir de
l’hiver 2012, la revue publiera deux numéros par an.
Ce changement d’éditeur ne modifie en rien la ligne éditoriale de la
revue ainsi que la composition de son comité de rédaction et du comité
scientifique. Notre objectif demeure plus que jamais de fournir un lieu
d’analyse et de réflexion francophone sur la politique américaine, dans sa
double dimension internationale et intérieure. Les étudiants, les
enseignants, les journalistes et les responsables intéressés à des degrés
divers par les États-Unis et les relations transatlantiques trouveront dans
les pages de cette revue, des éclairages français, américains et
internationaux qui, nous l’espérons, permettront une appréciation plus
nuancée d’un pays qui ne se prête pas aux généralisations mais sur lequel
les Européens projettent leurs craintes et leurs espérances.
Or les États-Unis ne méritent ni admiration béate ni rejet compulsif.
Il s’agit donc avant tout de comprendre les États-Unis, les enjeux de
politique intérieure qui animent les débats au Congrès et au sein de
l’opinion américaine, d’en saisir les implications pour les choix de
politique étrangère, d’analyser la manière dont les relations des États-
Unis avec l’Europe mais aussi avec les puissances émergentes, évolue et se
réinvente. L’objectif de Politique Américaine, est ainsi de faire vivre un
outil d’analyse francophone de toutes ces questions.
La connaissance d’une culture de l’intérieur est certes un élément
précieux, mais dans le cas des États-Unis, le risque est grand de ne lire
que les Américains eux-mêmes sans prendre en compte des points de vue
extérieurs et sans établir de dialogues entre des auteurs américains et
européens. Le pari qui justifie l’existence de cette revue est précisément
inverse. Politique Américaine se veut en effet lieu d’échanges, de
confrontations d’idées et de perspectives, afin de faire vivre une source
d’expertise en décalage par rapport à la masse des publications
américaines.
Les archives de Politique Américaine sont dorénavant consultables sur
le site de L’Harmattan et nous remercions nos lecteurs de leur fidélité.
Éditorial
ALEXANDRA DE HOOP SCHEFFER
1ET FRANÇOIS VERGNIOLLE DE CHANTAL
Après plus d’une décennie de « guerre contre le terrorisme » post-11
septembre 2001 et à un an des prochaines élections présidentielles
américaines, ce numéro spécial sur la politique étrangère des États-Unis
aborde la question de la « puissance » américaine au travers de ses
multiples vecteurs, déclinés par la science politique américaine au travers
des concepts de hard power, soft power et plus récemment de smart power,
formule présentée début 2009 comme la matrice de la politique étrangère
de l’administration Obama.
Tandis que la puissance de feu des États-Unis et ses revers attisent les
stratégies de résistance et l’anti-américanisme dans le monde et en
particulier sur les terrains afghan et irakien où la force militaire a été
déployée, la capacité d’influence des États-Unis n’a cessé de décliner
notamment au Moyen-Orient et au Maghreb, incitant les États-Unis à
revoir leur position stratégique dans la région dans le sens d’une plus
grande modération militaire (Libye). La « politique de la main tendue »
s’est rapidement trouvée confrontée à ses propres limites, car sa mise en
œuvre dépend moins des États-Unis et davantage de la volonté des autres
de répondre aux attentes des États-Unis. L’exemple de la Chine est
analysé dans ce numéro. Contrastant avec ces dossiers de politique
étrangère, la relative efficacité du soft power américain dans la région du

1. Alexandra de Hoop Scheffer est directrice France du German Marshall Fund of the
United States et enseignante à Sciences Po Paris et au campus euro-américain de Reims.
François Vergniolle de Chantal est maître de conférences à l’Université de Bourgogne
(Dijon). 8 Alexandra de HOOP SCHEFFER et François VERGNIOLLE de CHANTAL
Sud Caucase, étudiée ici, offre un regard original et plus positif des
usages de la puissance américaine, ayant permis aux États-Unis de réelles
avancées sur l’échiquier sud caucasien.
Les deux premiers articles portent sur l’Amérique et les « guerres »
héritées de l’administration G.W. Bush en Afghanistan et en Irak, les
auteurs revenant sur le discours et la pratique américaines de la contre-
insurrection et les contradictions de l’usage de la force militaire. Le
regard sociologique et empirique que nous apportent Adam Baczko sur
l’Afghanistan et Stéphane Taillat sur l’Irak, nous invite à étudier les
implications humaines, tactiques, stratégiques des actions militaires
américaines sur l’environnement dans lequel ils opèrent. Leur analyse
permet de mieux saisir les limites, voire les contradictions de la stratégie
américaine de contre-insurrection telle qu’elle a été conceptualisée et
pratiquée sur le terrain. Sa version coercitive et ethnicisée couplée d’une
grille de lecture tribale « imaginée » en décalage avec l’évolution des
structures socio-politiques de ces vingt dernières années en Afghanistan
comme en Irak, ont attisé les résistances des communautés aliénées par
les actions militaires et l’hostilité des populations à l’égard de la présence
américaine. Au lieu de « pacifier » et de protéger la population, la contre-
insurrection, le recours à la force militaire et l’arme financière pour
« acheter » la paix temporaire, induisent un « jeu multipolaire », une
« reconstruction identitaire », et par là, les militaires américains sont
devenus des acteurs majeurs de la reconfiguration du partage du pouvoir
post-regime change en façonnant un nouvel ordre socio-politique.
Les articles de Philippe Gros et de Barthélémy Courmont abordent au
travers d’études de cas très différentes, la question du leadership
américain et la manière dont l’administration Obama le redéfinit, dans le
sens d’un leadership plus collectif et plus responsable, qui inclut
davantage ses partenaires européens, comme l’illustrent les modalités de
l’engagement militaire américain de 2011 en Libye, ainsi que les grandes
puissances émergentes, telles que la Chine. L’article de Philippe Gros
remet en perspective la politique américaine dite du « leading from
behind » associée à l’engagement américain en Libye et décrivant la
volonté croissante des États-Unis de déléguer davantage de respon-
sabilités militaires aux Européens dans les situations où Washington n’a
pas d’intérêts « vitaux ». En même temps, le déroulement des opérations
en Libye a démontré que les capacités uniques américaines ont été
déterminantes et la dépendance des Européens vis-à-vis de celles-ci. Selon
Philippe Gros, les États-Unis seraient rentrés dans la période « post-
guerre de la Terreur » et opteraient délibérément pour une approche
délégatrice et plus modérée sur le plan militaire.
POLITIQUE AMÉRICAINE, N°19 Éditorial 9
L’article de Barthélémy Courmont aborde aussi la question du
leadership au travers d’une étude critique de la « smart diplomacy »
déployée par Obama envers la Chine dès le début de son mandat et
montre comment les États-Unis doivent s’adapter aux tendances
hégémoniques et à l’opportunisme de la Chine qui accompagnent sa
montée en puissance, tandis que la Chine perçoit la puissance des États-
Unis comme déclinante. Le smart power américain se trouve confronté
aux réticences chinoises à jouer un rôle dicté par Washington et à
prendre ses responsabilités dans son voisinage (Corée du Nord) et sur la
scène internationale.
L’article de Julien Zarifian nous permet d’explorer le soft power des
États-Unis au travers de la politique américaine déployée dans le Sud
Caucase, dans sa dimension à la fois historique et prospective. En effet,
Washington déploie depuis ces vingt dernières années, dans cette zone
d’influence traditionnelle de la Russie et de l’Iran, ce que l’auteur appelle
une « stratégie de pénétration géopolitique » au travers de multiples
vecteurs d’influence : aide financière, soutien à la démocratie,
coopération militaire, etc. Dans le contexte du désengagement militaire
des États-Unis de l’Afghanistan et de l’Irak ainsi que de la menace
nucléaire iranienne qui continue de préoccuper les États-Unis au plus
haut point, cette zone géographique constitue en effet selon J. Zarifian,
une « base arrière de premier plan » et fournit de nouvelles routes de
ravitaillement au nord de l’Afghanistan alors que les États-Unis explorent
des routes alternatives à celles qui passent par le Pakistan.
Mais la visibilité de la politique étrangère ne doit pas effacer les
mutations en cours sur la scène politique intérieure. Les articles de ce
numéro mettent l’accent sur deux évolutions, d’abord politique puis
institutionnelle. Nicol C. Rae, auteur de nombreux ouvrages sur
l’évolution des partis politiques et professeur de science politique à la
Florida International University nous livre une analyse du phénomène
politique le plus intriguant des deux dernières années, celui de la Tea
Party. En replaçant ce mouvement « spontané » dans le contexte
historique du populisme américain, il souligne que leur caractère
éphémère ne les a pourtant pas empêchés d’exercer une influence décisive
sur l’évolution de la scène politique nationale. Nicol Rae conclut ainsi sur
le potentiel de la Tea Party pour redéfinir les lignes du débat aux États-
Unis. Dans un registre différent, Peter Hanson, de l’Université de
Denver, éclaire un des aspects les plus complexes du fonctionnement du
Congrès, à savoir la procédure budgétaire. Il offre ainsi une analyse
novatrice de la pratique des lois « omnibus ». Derrière ce terme abscons
se cache une évolution politique des plus significatives. Depuis plusieurs
POLITIQUE AMÉRICAINE, N°19 10 Alexandra de HOOP SCHEFFER et François VERGNIOLLE de CHANTAL
années, les Leaders de la majorité au Sénat ont en effet pris l’habitude de
fusionner l’ensemble des 13 lois de finance traditionnelles en un seul
gigantesque texte dit « omnibus ». L’objectif est de contourner ainsi
l’obstruction endémique au Sénat – notamment par le biais du
« filibuster » - et d’assurer l’adoption de lois essentielles au bon
fonctionnement de l’État. Ce faisant, et comme le souligne l’auteur, la
qualité du débat ainsi que de la loi elle-même est largement compromise :
les lois « omnibus » sont en effet strictement partisanes et permettent
d’ignorer totalement la volonté du parti minoritaire. Voilà une
configuration qui ne surprend pas vraiment en France où la minorité de
l’Assemblée nationale n’a que peu à dire, mais qui, aux États-Unis, peut
légitimement prêter à controverse. Le Sénat des États-Unis, qui se
présente volontiers comme « la plus grande assemblée délibérative du
monde » est ici analysé sous un jour beaucoup plus réaliste.



POLITIQUE AMÉRICAINE, N°19
Les revers de l’armée américaine
dans la Guerre d’Afghanistan :
le cas de la Kounar
1ADAM BACZKO
INTRODUCTION
Le retrait des troupes américaines d’Afghanistan est censé s’achever en
2014. Nul ne sait encore si les États-Unis décideront de maintenir des
soldats dans le pays après cette date. Cependant, dix ans après l’arrivée
des premiers militaires américains, la sécurité ne cesse de se détériorer.
L’insurrection est maintenant implantée dans l’ensemble du pays et
continue de progresser.
Au Sud, seule la présence de dizaines de milliers de soldats américains
empêche les Taliban de contrôler la région. La plupart des hommes
d’influence qui s’opposaient aux insurgés ont été assassinés : Abdul
Hakim Jan, Ahmed Wali Karzaï et Mohammad Jan. Les bureaux vides
2de l’administration locale à Kandahar révèlent l’affaissement de l’État .

1. Adam Baczko est doctorant en Etudes politiques à l’Ecole des Hautes Etudes en
Sciences Sociales (EHESS), à Paris. Cet article s’appuie sur les observations et les
entretiens réalisés au cours de trois séjours en Afghanistan, durant l’été 2010, le
printemps et l’été 2011. Pour des raisons liées à la situation politique en Afghanistan et
afin de garantir leur sécurité, nous garderons l’anonymat des personnes interrogées.
2. Observation personnelle de l’auteur à Kandahar, juillet 2011.
12 Adam BACZKO
À l’Est, les alliances avec des confédérations tribales montées par
l’armée américaine dans le Loya Paktya et le Nangahar se sont
3effondrées . De la rive droite de la Kounar aux hauteurs du Nouristan, la
région est sous le contrôle direct des insurgés. La présence Taliban est
4sensible jusque dans le bazar d’Asadabad , la capitale provinciale de la
5Kounar, et dans les alentours de Jalalabad, la métropole de l’Est afghan .
À l’Ouest, les Taliban se sont implantés dans les campagnes autour
d’Hérat, ainsi que les provinces de Badghis et de Farah. Les insurgés ont
profité des nombreuses disputes locales et de la faiblesse des institutions
gouvernementales dans la région. Les contingents italiens à Hérat et
espagnols dans le Badghis ne sortent plus de leurs bases en raison de
6l’insécurité .
Au Nord, l’insurrection s’est largement étendue après 2006 parmi les
populations qui faisaient preuve d’hostilité à l’égard du mouvement
Taliban dans les années 1990. Aujourd’hui, les insurgés recrutent
largement en dehors des populations pashtounes : des Ouzbeks, des
Turkmènes, des Aymaks et des Tadziks participent au mouvement
7Taliban .
Pour expliquer la progression du mouvement Taliban, les militaires et
les fonctionnaires américains pointent l’inefficacité du régime d’Hamid

3. Entretien avec C. Sévillon, officier en charge des affaires tribales auprès de la Mission
d’Assistance des Nations Unis en Afghanistan, juillet 2010 et avril 2011, un membre de
la tribu khugiani dans le Nangahar, avril 2011 et un fils de malek shinwari dans le
Nangahar, juillet 2011.
4. Anciennement nommée Chagha Saray, du persan « les quatre palais », la ville est
aujourd’hui officiellement appelée Asadabad, de l’urdu « la ville du lion ». Le
changement de dénomination date de la période de la guerre contre les soviétiques, dans
les années 1980s, lorsque les habitants de la Kunar se réfugient au Pakistan. L’emploi de
l’urdu se répand parmi la population de la province et l’activité économique se tourne
vers le Pakistan, et non plus le reste de l’Afghanistan. Cette emprise du Pakistan est
particulièrement manifeste dans le bazar d’Asadabad, où la monnaie d’usage est la
roupie pakistanaise, et non l’afghani.
5. Observation personnelle de l’auteur à Asadabad et entretien avec personnel local de
l’ONG MADERA à Jalalabad.
6. A. Giustozzi, “The Taliban’s marches: Herat, Farah, Badghis and Ghor”, dans A.
Giustozzi (dir.), Decoding the New Taliban: Insight from the Afghan Field, London,
Hurst, 2009.
7. Entretien avec Phil Priestley, analyste à The Liaison Office, avril 2011. A. Giustozzi
et C. Reuter, The insurgents of the Afghan North : the rise of the Taliban, the self-
abandonment of the Afghan government and the effect of ISAF’s ‘capture-and-kill
campaign’, Kaboul, Afghan Analyst Network, 2011.
POLITIQUE AMÉRICAINE, N°19 Les revers de l’armée américaine dans la Guerre d’Afghanistan : le cas de la Kounar 13
8Karzaï et la corruption qui mine l’État . Dans ces mêmes milieux, il n’est
9pas rare d’entendre que l’Afghanistan est le « cimetière des empires » , un
pays dont la population serait à la fois sauvage et indocile. Ces
explications occultent deux éléments fondamentaux dans la dynamique
de la guerre en Afghanistan : la nature sociale et politique de
l’insurrection Taliban et le rejet explicite de la présence occidentale, et
plus précisément américaine. Quel que soit le rôle des facteurs externes,
tels le soutien des services secrets pakistanais, l’insurrection ne pourrait
s’implanter dans les campagnes afghanes sans un soutien minimal de la
part de la population locale. En outre, la base du mouvement Taliban ne
se serait pas étendue ainsi, dans les dernières années, si la population
afghane ne faisait pas preuve de ressentiment à l’égard des forces armées
américaines. À leur arrivée en Afghanistan, en 2002, les soldats
américains disposaient pourtant d’un fort capital de sympathie partout
dans le pays. Comment expliquer ce revirement ? Comment l’armée
américaine a-t-elle engendré une telle hostilité à son endroit ?
Nous nous proposons d’éclairer ce renversement de situation en
analysant son déroulement dans la Kounar. Cette province de l’Est de
l’Afghanistan, située à la frontière avec le Pakistan, a été le théâtre de
combats parmi les plus intenses de la guerre. La nature particulièrement
extrême des affrontements fait de la Kounar un révélateur du rôle de
l’armée américaine dans la dynamique politique à l’œuvre en
Afghanistan. En s’impliquant dans des disputes et des rivalités entre
individus, et en imposant sur ces litiges une interprétation tribale, les
militaires américains ont accru la conflictualité locale et se sont aliéné la
population, permettant à l’insurrection Taliban de s’implanter. Loin des
discours sur la contre-insurrection et la nécessité de convaincre les
populations, l’armée américaine consacre l’essentiel de ses moyens et de

8. Dans une discussion privée, un général américain nous expliquait ainsi que le
gouvernement Karzaï était la cause de l’échec des stratégies américaines successives en
Afghanistan durant les dix dernières années. Même l’imputation de morts civils à
l’armée américaine était due, selon lui, à l’État afghan et à sa mauvaise communication
publique, communication personnelle, avril 2011. De la même manière, David
Kilcullen explique l’insurrection Taliban par « l’échec [du gouvernement] à fournir des
services publics, la corruption généralisée, la mauvaise coordination entre les autorités
centrales, provinciales, et locales, les abus de certains fonctionnaires locaux et le manque
de présence du gouvernement », D. Kilcullen, The accidental guerrilla : fighting small
wars in the midst of a big one, Oxford, Oxford University Press, 2009, p. 47.
9. Seth Jones, expert auprès du département de la défense américain a même fait de
cette expression le titre de son livre, par ailleurs fortement imprégné par ces
représentations : S. Jones, In the Graveyard of Empires: America's War in Afghanistan,
New York, W.W. Norton, 2009.
POLITIQUE AMÉRICAINE, N°19 14 Adam BACZKO
ses opérations à traquer les combattants du mouvement Taliban et d’Al-
Qaeda. La stratégie américaine dans la Kounar repose sur la cooptation
des chefs de guerre des années 1990. Persuadés que le pays est tribal, les
militaires américains cherchent des relais locaux afin d’obtenir des
renseignements et de contrôler l’espace. Ce faisant, ils prennent part aux
disputes locales, accroissent leur nombre et leur intensité et soulèvent
l’hostilité de la population. Face à l’augmentation consécutive des
attaques des insurgés, les forces américaines réagissent en faisant
massivement usage de leur puissance de feu et en menant des campagnes
d’assassinats, fondées sur des dénonciations souvent calomnieuses. Elles
alimentent ainsi davantage l’insurrection Taliban, qui est désormais
implantée dans toute la Kounar.
Localisation de la province de la Kounar

LA REPRÉSENTATION STÉRÉOTYPÉE DE L’AFGHANISTAN
CHEZ LES MILITAIRES AMÉRICAINS : LE PARADIGME TRIBAL
ET LA NÉGATION DE L’ÉTAT DANS LA KOUNAR
Les forces américaines agissent selon une vision préétablie des
institutions politiques : les seules instances de pouvoir légitime en
POLITIQUE AMÉRICAINE, N°19 Les revers de l’armée américaine dans la Guerre d’Afghanistan : le cas de la Kounar 15
10Afghanistan sont les tribus. Cette « anthropologie imaginaire » néglige
la légitimité de l’État en Afghanistan. En outre, la grille de lecture utilisée
par les militaires américains nie les bouleversements sociopolitiques qui,
dans les cinq dernières décennies, ont progressivement autonomisé les
logiques d’actions individuelles des institutions tribales.
Dès l’arrivée des premiers détachements des forces spéciales dans la
Kounar en 2002, ce paradigme tribal est appliqué. L’objectif des soldats
américains est clair : traquer et tuer les militants d’Al-Qaeda et du
mouvement Taliban. Ils sont membres de l’opération Enduring Freedom
(« Liberté immuable ») et non de la Force Internationale d’Assistance et
de Sécurité (FIAS), mandatée par l’ONU depuis le 20 décembre 2001.
Le rétablissement de l’État et l’administration de la province ne comptent
donc pas parmi leurs prérogatives, ils visent uniquement à éliminer des
combattants islamistes. Cependant, afin d’obtenir des renseignements, les
militaires s’impliquent activement dans la politique locale.
Les soldats américains arrivent dans la Kounar avec une vision
stéréotypée de la population, mêlant essentialisme et caricature. Les
Afghans sont comparés aux Indiens d’Amérique ; une unité baptise ainsi
11son poste Fort Navajo , tandis qu’un chef de détachement, le major Jim
12Gant, surnomme un chef tribal Sitting Bull . Cet officier écrit un récit
de son déploiement en 2003 dans la Kounar : One tribe at a time (tribu
par tribu). Ce texte nous renseigne sur la manière dont les forces spéciales
13opèrent dans la province . Dans les pages du major Gant se dessine
14l’image d’un Afghanistan rêvé, un pays tribal , immuable, où l’État est
15inexistant . Ces représentations sont largement partagées dans l’armée
américaine. David Kilcullen, analyste très influent parmi les milieux

10. G. Dorronsoro, “Doctrine, stratégie et pratiques de la contre-insurrection en
Afghanistan”, dans G. Dorronsoro, C. Olsson et R. Pouyé, Insurrections / contre-
insurrections : éléments d’analyse sociologique à partir des terrains irakien et afghan, Paris,
IRSEM, 2009, p. 46.
11. Ibid.
12. J. Gant, One Tribe at a Time: A Strategy for Success in Afghanistan, 2009, p. 16.
13. Gant, Ibid., Par ailleurs, cet essai a eu un écho considérable. Il est aujourd’hui une
lecture recommandée aux soldats américains avant leur départ pour l’Afghanistan ; le
général McCrystal, qui dirige l’ISAF entre 2009 et 2010, distribue One tribe at a time à
tous ses officiers généraux, tandis que son successeur, le général Petraeus loue à plusieurs
reprise le texte.
14. Ibid., p. 11: When one says “Afghan people” what I believe they are really saying is
“tribal member”.
15. Ibid., p. 13: Afghanistan has never had a strong central government and never will.
That is a fact that we need to accept, sooner rather than later.
POLITIQUE AMÉRICAINE, N°19 16 Adam BACZKO
militaires, décrit de manière similaire les institutions politiques afghanes,
16en particulier dans la Kounar : des tribus sans autorité centrale . Gant,
comme Kilcullen, se méprend sur le pays ; il ne perçoit ni l’affaissement
des institutions tribales dans les dernières décennies, ni la tradition
17étatique vieille de deux siècles . Ce paradigme tribal détermine la
stratégie suivie par les forces spéciales durant leurs campagnes
d’élimination des militants islamistes. En effet, les chefs de détachement
s’efforcent de s’attirer les faveurs des chefs tribaux, perçus à tort comme
des relais de pouvoir :
La population des montagnes avait pris et exploitait de la terre qui appartenait aux
habitants des plaines. Le malek m’a dit que la terre avait été donnée à sa tribu par le
« Roi de l’Afghanistan » il y a très, très longtemps et qu’il me montrerait les
documents. Je lui ai dit qu’il n’avait pas besoin de me montrer des papiers. Sa parole
me suffisait. […] J’ai décidé de le soutenir. “Malek, je suis avec vous. Mes hommes
et moi irons avec vous parler aux montagnards. S’ils ne vous rendent pas la terre,
18nous combattrons à vos côtés .
Le major Gant ne raconte pas comment se termine cette histoire ; il
suggère par un laconique « il suffit de dire que le problème a été résolu »
qu’il a aidé son « ami » à s’approprier des terres contestées. Autrement
dit, les forces spéciales contournent les institutions du gouvernement et,
sans aucune analyse sérieuse, s’impliquent dans un conflit foncier entre
deux communautés. Il ne fait aucun doute que, si le détachement des
forces spéciales s’était arrêté chez les « montagnards », ceux-ci lui auraient
tenu des propos semblables au discours des « habitants des plaines ». Ce
fonctionnement partisan des troupes américaines les transforme
effectivement en instruments de violence dans les disputes privées.
En outre, ces pratiques affaiblissent considérablement l’autorité
centrale renaissante en Afghanistan et accentuent la fragmentation

16. D. Kilcullen, Op. Cit., p. 77.
17. Pour la sociogenèse de l’État en Afghanistan, voir G. Dorronsoro, La révolution
Afghane : des communistes aux tâlêban, Paris, Karthala, 2000, p. 37-74. Pour une étude
du rôle de l’État dans l’imaginaire politique en Afghanistan, et plus particulièrement
dans l’Est du pays, voir D.B. Edwards, Heroes of the Age : Moral Fault Lines on the
Afghan Frontier, Berkeley, University of California Press, 1996, p. 78-126.
18. J. Gant, op. cit., p. 18: The highland people had taken and were using some land that
belonged to the lowland people. The Malik told me the land had been given to his tribe by
the “King Of Afghanistan” many, many years ago and that he would show me the papers. I
told him he didn’t need to show me any papers. His word was enough. [...] I made the
decision to support him. “Malik, I am with you. My men and I will go with you and speak
with the highlanders again. If they do not turn the land back over to you, we will fight with
you against them.
POLITIQUE AMÉRICAINE, N°19 Les revers de l’armée américaine dans la Guerre d’Afghanistan : le cas de la Kounar 17
politique dans la Kounar. Progressivement, le contournement de l’État
s’institutionnalise dans la province. Chaque unité américaine organise ses
propres shurah et jirgah, reprenant les noms des institutions tribales, pour
19réinventer et manipuler les traditions . Pour obtenir des projets de
développement ou un arbitrage dans une dispute, les habitants de la
province se tournent vers les officiers américains et non vers
l’administration locale, vidée de toute légitimité. En agissant de la sorte,
l’armée américaine affaiblit les fondations de l’État qu’elle prétend
construire en Afghanistan. En 2005, le premier gouverneur de la
province, Sayyed Faizal Akbar, démissionne en raison de l’ingérence des
militaires américains dans la politique locale qui l’empêche de
20gouverner.
A l’inverse, les chefs de guerre se renforcent grâce à la stratégie
américaine de cooptation tribale. En effet, une large partie des élites
contemporaines au sein des tribus sont d’anciens commandants de
milices dans les années 1980 et 1990. Les seuls notables traditionnels,
21khan et malek , qui conservent leur pouvoir, sont ceux qui deviennent
des chefs de guerre. Lorsque les troupes américaines arrivent en Kounar
en 2002, les institutions tribales ne sont donc plus des centres de
pouvoir : ce sont les commandants qui dominent, ceux qui ont prospéré
grâce à la guerre et aux trafics, et qui, parfois, se trouvent être aussi chefs
22 23de leur clan . Sous le prétexte de financer des arbaki , des milices
tribales, l’armée américaine arme en réalité ces chefs de guerre et leur
fournit des moyens pour résoudre leurs différends par la violence. Elle
accroît ainsi la fragmentation du pouvoir dans la province, ainsi que la
conflictualité qui en résulte.

19. Entretien avec C. Sévillon, juillet 2010, entretien avec un notable de la Kounar,
juillet 2011.
20. Entretien avec un proche de Sayyed Faizal Akbar, juillet 2010.
21. Khan est le titre donné à un notable, tandis que malek est le nom des chefs de
villages ou de clans.
22. G. Dorronsoro, op. cit., p. 128-141.
23. Sur le système des arbaki et son implantation en Afghanistan, S. Miakhel,
Advantages and disadvantages of supporting a community force: the history of the arbaki
system and its use in the present context of Afghanistan, White Paper, 2008 et O.T.
Mohammad, “Tribal security system (Arbakai) in Southeast Afghanistan”, Crisis States
Occasional Papers, No. 7, 2008.
POLITIQUE AMÉRICAINE, N°19

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