La question nègre

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La question nègre est celle qui porte sur le Destin de l'homme négro-africain. Elle naquit du choc brutal et conflictuel de l'Occident au contact de l'Afrique noire. De nos jours, elle se décline concrètement par: comment se fait-il, qu'à l'orée du troisième millénaire, l'homme négro-africain se trouve encore globalement si vulnérable, si manipulable ? Certes, la cause profonde réside dans les nombreux siècles de traite et d'esclavage négriers et dans la colonisation. Mais n'y aurait-il pas, par hasard, certaines pesanteurs endogènes dont cet homme gagnerait à se débarrasser au plus vite ?
Publié le : lundi 1 décembre 2003
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EAN13 : 9782296344020
Nombre de pages : 164
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LA QUESTION NÈGRE

(Ç) L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5594-1 EAN : 9782747555944

Têtêvi Godwin Tété-Adjalogo

LA QUESTION NÈGRE

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur :

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que sont les pays en voie de développement, et la nécessité de leur développement planifié (Mémoire de licence soutenu en langue tchèque à Prague en 1961). La Question du Plan Marshall et l'Afrique. Ed. L'Harmattan, Paris, 1989. Marcus Garvey: Père de l'Unité Africaine des Peuples (en deux tomes). Ed. L'Harmattan, Paris, 1995. Expériences de Sadhana-Le Sentier au fil du rasoir. Ed. Guy Trédaniel, Paris, 1997. De la colonisation allemande au Deutsche-Togo Bund Ed. L'Harmattan, Paris, 1998. La traite et l'esclavage négriers. Ed. Agir iciSurvie/L'Harmattan, Paris, 1998. Histoire du Togo - La Palpitante Quête de l'Ablodé (1940-1960). NM7 Editions, Paris, 2000. Histoire du Togo - Le régime et l'assassinat de Sylvanus Olympio (1960-1963). NM7 Editions, Paris, 2002. Histoire du Togo - La longue nuit de terreur (19632003). NM7 Editions, Paris, 2003. Des principes fondamentaux du militantisme. Paris, 2004.

En couverture: Photo empruntée à Alain Ruscio, in Le Credo de I 'Homme blanc. Ed. Complexe, Bruxelles, 1996.

À: Mon papa, Aboki Thomas Tété-Adjalogo, et ma maman,
Ayoko Foly-Atati (alias Avlessi), qui ont accepté volontiers de souffrir notre perpétuelle séparation géographique, pour permettre ma formation.

Mon cousin et tuteur, Kodzo George Quashie, qui a fait de moi un homme. Mon maître, parent et ami, Kokou David Ananou, qui m'a inculqué le goût du travail bien fait. Mes deux filles Yoêlégan Valentina Vlasta et Yoêlévi 100Chantal.

AVANT-PROPOS
« Qu'on ne me dise pas que je n'ai rien dit de nouveau, la disposition des matières est nouvelle» (Blaise Pascal)
(1)

«La connaissance est un baobab; une seule personne (2) ne saurait l'embrasser entièrement»

Condition nègre ou question nègre? J'ai en effet hésité longtemps entre ces deux concepts avant d'avoir opté pour le second. Oui, ~arl Marx et André Malraux ont écrit respectivement A propos de la question juive et La condition humaine. Mais « la condition» me paraît receler une certaine dose de biologie, donc une relative éternité, cependant que « la question» suggère une temporalité, donc une historicité, c'est-à-dire un surgissement à la faveur de circonstances conjoncturelles, donc une donnée qui devrait, en principe, disparaître dans un contexte antidote à ces circonstances(3). Or, je crois absolument que l'état psychicopsychologique par moi nommé question nègre ne signifie point une donnée a-temporelle, mais plutôt une situation appelée à disparaître un jour. Du moins est-ce une solide conviction personnelle. Voilà pourquoi j'ai adopté «la question nègre» et non « la condition nègre». J'ai couvé en moi le projet du présent pensum durant des années, plus ou moins vaguement il est vrai. Et c'est
Cité par Jacqueline Picoche dans le Dictionnaire étymologique du français usuel, Robert, 1983. (2) Proverbe éwé. (3) Karl Marx dit: « S'il est vrai que ce sont les circonstances qui forment l'homme, il faut former humainement les circonstances» (Citation de mémoire). (I)

Interrogations sur l'Afrique noire(4) qui en aura déclenché l' accouchement. Je sais pertinemment que les indécrottables négriers attardés ne manqueront pas de s'en saisir pour «justifier» leur inguérissable soif d'opprimer et d'exploiter l'homme noir; je sais, non moins pertinemment, que cet essai-ci me vaudra des foudres de la part de mes propres congénères dont l'âme n'est pas assez forte pour oser se regarder dans un miroir... Mais, à l'instar de Karl Marx, «j'ai pour devise, après comme avant, la parole du grand Florentin: liSe gui il tuo corso, e lascia dir le genti J" ("Suis ton chemin et
laisse dire les gens J 11(5») »

Ma gratitude la plus sincère va vers tous ceux dont les travaux ont déjà et / ou auront contribué à la réalisation de ce livre-ci. Je remercie, du fond du cœur, ma sœur Marie-Paule Ngimpak, qui a généreusement bien voulu assumer la corvée de la saisie du manuscrit. Ma reconnaissance appuyée va au professeur émérite Théophile Obenga(6), pour tous les louables efforts qu'il déploie en vue de la réhabilitation de l'homme négro-africain et de la promotion de la Renaissance africaine.

Paris, le 30 août 2002
Godwin TÉTÉ

Cf. Samuel Eboua, Interrogations sur l'Afrique noire. Ed. L'HannaUan, Paris, 1999. (5) Conclusion de la préface de la première édition du « Capital» (1867). Cf. Karl Marx, Philosophie. Ed. Folio essais, Gallimard, Paris, 1994,

(4)

~. 501. 6)

Il s'agit d'un vers de La Divine Comédie d'Alighieri

Dante.

Continuateur de l'œuvre et de l'action de l'illustre professeur Cheikh Anta Diop. 10

INTRODUCTION
« Mon âme, rivée à mon corps, soupire Après les régions obscures d'où vinrent mes [pères. Mes lèvres voudraient bâtir des mots vécus, mais Damais entendus... Mon cœur voudrait chanter des chansons [oubliées de lajungle. Je voudrais retourner à l'obscurité et à la paix Mais je suis retenu dans le domaine du grand [monde occidental. Et je ne puis jamais espérer une totale libération Aussi longtemps que je plie le genou devant ses [dieux étrangers.
Quelque chose en moi est perdu, à jamais perdu, Une substance vitale s'est évadée de mon cœur Et tel un fantôme, je suis contraint de marcher [dans les sentes de cette vie. Un être à part parmi les fils de la terre. Car je suis né loin de mon ciel natal Hors du temps, sous la menace de I 'homme [blanc. >il)

«Mon peuple... Quand donc cesseras-tu d'être lejouet sombre Au carnaval des autres Ou dans les champs d'autrui L'épouvantail désuet... >i2) Les deux citations ci-dessus résument à merveille le phénomène dont il s'agit dans les présentes lignes. En effet,
(I) Claude Me Kay, in Le proscrit. (2) Aimé Césaire, in Ferrements.

par la première, le poète garvéyiste jamaïcain Claude Mc Kay exprime, de manière inégalée, la terrible affliction que le Nègre déculturé mais lucide en arrive à éprouver au fin fond de lui-même. Quant à la seconde, de la frémissante plume d'un des pères fondateurs de la « négritude JJ - du Martiniquais Aimé Césaire -, elle traduit, en un minuscule volume de mots, la honte qu'un Nègre lettré et conscient tend à ressentir de son propre pays, au regard du clinquant matériel et matérialiste du monde occidental capitaliste... Ce double sentiment de cruelle infortune: mélange d'un mal-être existentiel aigu dans l'âme, et de la lancinante conscience du misérabilisme criant de son pays, cette double calamité psychico-psychologique coupe l'herbe sous les pieds du Nègre, lui inspire la nausée, le paralyse par une tragique impuissance face à son Devenir. Ce phénomène, Dieu merci, n'est pas congénital; il n'existait pas avant les premiers contacts avec l'homme blanc. (Oui. « Qui augmente ,sa science augmente sa misère », disait le vieux sage grec). Il naquit de la victoire de la civilisation technicienne européenne sur la civilisation toute spiritualiste négroafricaine. Au terme d'une rude confrontation intervenue à l'orée des temps modernes... Ce douloureux traumatisme psychico-psychologique découle, en somme, de la comparaison.. . Mais alors, l'interrogation qui vient immédiatement à l'esprit s'énonce ainsi: «Comment se fit-il que la civilisation négro-africaine succomba devant la civilisation européenne? ». Cette interrogation acquiert toute son acuité, toute son ampleur, elle devient incontournable lorsqu'on se rappelle que l'être humain, jusqu'à preuve du contraire, vit le jour sur le sol africain; que la civilisation, au sens générique du vocable, prit son essor sur le sol africain, dans la Vallée du Nil.. . Pour répondre à ce questionnement, nous nous sommes, jusqu'ici, à juste titre, tournés vers l'univers extérieur à notre Continent; nous avons privilégié les pesanteurs réelles certes, à nous imposées par les Occidentaux qui nous ont si longtemps opprimés et exploités. Mais, à la vérité, l'interrogation en cause suggère la «question nègre» qui nous préoccupe ici. En d'autre termes, ny aurait-il pas, quelque part en nous-mêmes, certaines tares spécifiques: sources véritables de tant de nos maux? La tentative de 12

répondre à cette question, notre modeste contribution à ce débat devenu urgent, voilà l' objet central du modeste présent ouvrage. Oui! Le moment semble arrivé de nous tourner un peu plus vers nous-mêmes, bien entendu sans cesser de stigmatiser pour autant les multiformes obstacles que nos oppresseurs et exploiteurs ne cessent de semer sur notre Route.. . Oui! S'il est vrai que la critique constitue l'arme fondamentale de tout progrès scientifique, alors il s'avère assurément exact que l'autocritique ressort comme la boussole première de toute avancée de l'homme, de la société, des nations. Au demeurant, c'est la raison pour laquelle le marxisme-léninisme a fait de l'autocritique un puissant outil épistémologique. Car, «Seule la vérité est révolutionnaire» (Vladimir I. Lénine). Dès lors je suis, globalement, d'avis avec Samuel Eboua, même s'il aura été l'un des principaux édificateurs du système anachronique de gouvernement qu'il a dénoncé au crépuscule de sa vie. Il écrit: « Dans un monde tout en nuances, où une simple remarque venant d'un observateur extérieur soulève souvent des remous pouvant aller jusqu'à la détérioration des rapports qu'entretiennent les peuples et les Etats, l'Afrique devrait chaque jour devenir son propre critique, son propre miroir. Elle doit s y regarder, sans ménagement et sans indulgence. Ce miroir doit reproduire ses traits tels qu'ils sont sans les déformer, sans les maquiller. De la sorte, les générations futures, prenant conscience mieux que leurs aînés du retard accumulé par les peuples noirs du continent à travers les âges, ne manqueront pas, grâce aux possibilités scientifiques et technologiques que l'évolution générale met de jour en jour à la disposition de I 'humanité, de s'atteler résolument à la recherche des solutions afin de sortir le continent de son enlisement. Ce qu'il faut au continent noir, c'est une révolution de mentalité. »(3) Dans une première partie, nous essaierons de cerner de près la position de la « question nègre )}. Puis nous nous
(3)

Cf. Samuel Eboua, Interrogations L'Hannattan, Paris, 1999, p.7.

sur

l'Afrique

noire.

Ed.

13

efforcerons d'avancer des éléments de réponse à cette question. Quelques réflexions nous serviront de conclusion.

14

PREMIÈRE PARTIE POSITION DE LA «QUESTION NÈGRE»
« Unproblème bien posé est à moitié résolu» (Francis Bacon) «Notre Dieu est noir, Noir d'une noirceur éternelle, Avec des lèvres épaisses et [voluptueuses, Des cheveux crépus, des yeux liquides [et bruns... Il nous afaits à son image; Noir est notre Dieu.»
(Le savant togolais, Dr. Anani Robert Armattoe) «Rends-moi mes poupées noires pour jouer le jeu naif de mes instincts... Pour recouvrer mon courage, Mon audace, Me sentir tel que je suis: Un nouveau moi-même, issu de ce que [j'étais hier.

Hier Sans complications, Hier, Quand sonna I 'heure du déracinement. » (Le poète guyanais Léon Damas)

D'abord d'où vient le mot nègre? TI ne signifie en rien autre chose que négro, c'est-à-dire «noir» en latin. Mais comme les esclavagistes avaient réifié l'homme négroafricain, ils écrivaient ce terme avec « n » minuscule, même lorsqu'il désignait une personne. Par exemple, c'est comme si l'on écrivait un Français avec « f» minuscule, ou un Blanc avec « b » minuscule. De plus, ils enveloppaient ce mot d'une incommensurable dose de péjoration, de mépris. Si bien que l'homme noir en était arrivé à avoir honte et à s'offusquer de s'entendre s'appeler nègre. Et il a fallu attendre la Première Convention de l'UNIA (<< Universal Negro Improvement Association»), tenue à New- York début août 1920, pour les Nègres d'exiger l'écriture de ce vocable avec «N» majuscule(1). Et de revendiquer leur qualité de Nègre. Pour enfin s'affirmer.. . Mais alors, comment se fait-il qu'après tant et tant de tribulations multiformes sous le soleil..., l' homme négroafricain se trouve encore aujourd'hui au bas de l'échelle de la communauté humaine? Pourquoi, qui pire est, cet homme ne semble pas, contrairement à ce que dicte son retard, avancer d'un pas de géant vers un Devenir auto-référentiel et viable? D'où vient que l'homme noir conscienP) souffre encore de nos jours de se voir étranger partout, dans son propre pays plus qu'ailleurs? Pourquoi véhicule-t-il, à l'heure actuelle encore, miséreux, l'image d'autrui, l'ombre de lui-même? Comment se fait-il qu'il accepte encore si aisément d'être manipulé... par ses anciens dominateurs, de subir encore, en faiblard, si docilement, les rapports de « maître à esclave» imposés dans les relations internationales? Alors, à la synthèse de toutes ces interrogations, synthèse que j'ai baptisée la « question nègre », j'ai tenté d'appliquer tous les outils d'analyse que ma chétive existence m'aura enseignés. Je ne suis cependant pas parvenu à une satisfaction totale. Et voilà pourquoi, de peur de mourir la mort dans l'âme, j'ai entrepris de souligner, dans les lignes qui suivent,
(I)

Cf. notre ouvrage Marcus Garvey père de l'Unité africaine des Peuples, tome I, Ed. L'Harmattan, Paris, 1995, pp. 273-275. (2) « Qui augmente sa science augmente sa misère », disait le vieux sage grec. 16

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