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La renaissance planétaire et la mondialisation du socialisme

De
291 pages
Ce livre est une analyse scientifique objective des grandes mutations économiques, sociales et politiques dans le monde après la chute du totalitarisme en ex-URSS et dans les pays de l'Europe de l'Est. La victoire des partis politiques de gauche aux élections dans la majorité des pays d'Amérique Latine, dans certains pays du Maghreb, et dans le tiers des pays Africains, sont le témoignage vivant de la renaissance planétaire et de la mondialisation du socialisme.
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Dédicace

Je dédie ce livre aux militants et aux sympathisants du socialisme et à ses opposants, qui, dans leurs mémoire et conscience, ont des sentiments de justice et de progrès social.

Remerciements

La plus grande partie du livre a été rédigée à Abidjan (Côte d’Ivoire), une partie à Paris, et à Bucarest. La documentation indispensable a été consultée dans les bibliothèques « François Mitterrand », « Georges Pompidou », dans la bibliothèque nationale à New York, et à Bucarest. Je remercie donc le personnel de ces bibliothèques qui m’a orienté dans la consultation du matériel nécessaire. Mes remerciements vont en premier lieu à mon épouse Maria Prune Gruicci qui m’a offert une aide précieuse dans le classement des fiches documentaires et qui a lu avec une grande patience et passion les versions successives du manuscrit. En donnant des conseils, elle a accepté mon mariage avec le livre, sacrifiant ainsi plusieurs privilèges familiaux. Mon vieil ami des jours estudiantins, George Vrcelj, professeur d’Université en Sciences Economiques à Bucarest et Principal Conseiller économique scientifique à l’Institut de recherche économique à Belgrade, m’a donné des conseils inestimables dans l’interprétation économique, idéologique et politique de certains problèmes de la renaissance planétaire du socialisme. Ses suggestions rationnelles particulièrement de nature macroéconomique ont contribué à l’amélioration du contenu scientifique du livre. Les suggestions compétentes de Milan Petrovic, journaliste correspondant de la « Politique » à Bucarest, ancien élève de l’Académie militaire à Moscou, m’ont aidé dans l’interprétation philosophique et sociologique des grands mouvements sociaux dans le monde. Mes remerciements vont particulièrement à Mme Diallo Adam, professeur de Sociologie et de Langue française à Abidjan, qui a effectué la stylisation linguistique et correction orthographique du manuscrit.

« Les idées sont grandes dans la mesure où elles sont réalisables, c’està-dire dans la mesure où elles clarifient un rapport réel qui est immanent à la situation et elles le clarifient dans la mesure où elles montrent concrètement le processus des actes à travers lesquels une volonté collective organisée met en lumière ce rapport (le crée) ou l’ayant mis en lumière, le détruit en le remplaçant. » Antonio Gramsci

Préface

Les grandes idées immortelles de Victor Hugo, auteur du roman historique « Les Misérables », selon lesquelles « il existe quelque chose de plus fort que toutes les armées du monde, c’est l’idée dont l’heure a sonné » m’ont inspiré à synthétiser dans un livre mes pensées de longue date, mes observations, mes analyses écrites et idées sur la renaissance du nouveau monde, solidaire, démocratique et humanitaire : la renaissance du socialisme. Lorsque j’ai découvert dans l’arène internationale de la confrontation des forces de gauche et de droite, le nouveau phénomène de la renaissance du socialisme dans de nombreux pays de l’Europe, d’Asie, de l’Amérique Latine et d’Afrique, je n’ai pas pu imaginer que le krach financier et la plus profonde crise économique après la catastrophe de 1929 allait ébranler et affaiblir le monde capitaliste, que la métastase d’impérialisme a sonné l’approchement de la fin d’une époque. Je n’ai pas pu imaginer que le néocolonialisme le pilier principal d’impérialisme, s’écroulerait irrévocablement et si rapidement. Je n’ai pas pu imaginer que la renaissance du socialisme prendrait dans une période si courte les dimensions planétaires. Je n’ai pas pu imaginer que l’orientation de la Chine, de l’Inde sur la voie de l’économie sociale de marché, sur la voie de renaissance et de modernisation du socialisme émerveillerait si rapidement le monde entier Je n’ai pas pu imaginer que la Russie allait ressusciter de ses ruines et de ses cendres et en glisser fortement a gauche, et allait revenir avec force et autorité sur la scène internationale Je n’ai pas imaginer que dans la majorité des pays de l’Europe de l’Ouest laisseraient flotter les étendards roses des partis politiques de gauche. Je n’ai pas pu imaginer que dans la quasi-majorité des pays de l’Amérique Latine, le peuple de gauche accorderait sa confiance lorsque des élections présidentielles et législatives aux leaders politiques de la gauche et s’acheminerait vers la voie de l’indépendance, de la démocratie de la liberté et du socialisme. Je n’ai pas pu imaginer que le combat du peuple africain pour l’indépendance, pour la démocratie et le socialisme humanitaire prendrait une dimension panafricaine. . En analysant le nouveau tournant historique des rapports de forces de droite et de gauche dans ses dimensions planétaires en faveur de ces derniers, j’ai compris que la praxis réelle a devancé mes analyses théoriques. C’est un phénomène unique dans la vitesse de changement de notre histoire. Autant j’avançais dans la rédaction de mon étude, autant je sentais de plus en plus le besoin de changer les dimensions et la nature de mes recherches. Le 11

titre actuel de mon livre : La renaissance planétaire et la mondialisation du socialisme correspond justement au tournant historique du XXIe siècle. Aujourd’hui à la fin des années 2008, dans 56 pays, le peuple de gauche est au pouvoir, ce qui représente presque 4 milliards de population, soit plus de 2/3 de la population de notre planète, sans compter 26 pays où la gauche partage le pouvoir avec la droite, où elle est en opposition plus forte, qui ont choisi la voie du progrès, la voie de liberté, de l’indépendance et du socialisme. En lisant l’avant-propos, les lecteurs vont poser probablement la question : La renaissance du socialisme, mais quelle sorte de socialisme, le socialisme étatique de Marx-Engels, le socialisme bureaucratique de Lénine, le socialisme égalitaire de Mao Tsé Toung, le socialisme totalitaire de Staline, Tchervenkov, Rákosi, Tito, Ceausescu, Jaruzelski, le socialisme de la nomenclature déjà enterrée, ou le socialisme anthropologique, démocratique et humanitaire issu du marxisme évolutionniste, autogestionnaire, le socialisme issu des racines de la société en permanent changement, le socialisme synthétisé dans des idées de Dengxiaoping, de Mahatma Gandhi et Jawaharlal Nehru, de Jean Jaurès, et de Olaf Palme, Salvador Allende, Nelson Mandela, Hugo Chavez, Lula da Silva, Ivo Morales, Thomas Sankara, Dos Santos, Laurent Kabila et la nouvelle étoile de libération africaine Laurent Gbagbo et beaucoup d’autres nouveaux militants et visionnaires du progrès social ? La réponse ne se trouve pas dans la logique formelle de mouvement des idées, mais dans la logique réelle même de mouvement du progrès social du XXIe siècle. L’idée de la renaissance planétaire et de la mondialisation du socialisme comme nouveau phénomène du progrès social, idée dont l’heure a sonné, n’a pas encore trouvé sa place dans la littérature contemporaine des sciences sociales. Des centaines de livres, des milliers d’études et des dizaines de milliers d’articles ont jusqu’ici été écrits sur la mondialisation du capitalisme. Ces derniers temps, de plus en plus d’études et de livres paraissent sur la deuxième face cachée de la mondialisation, sur ses conséquences tout à fait négatives pour le progrès social ; conséquences qui, objectivement, engendrent une nouvelle réaction de la société civile qui, dans le brouillard de la recherche de nouvelles alternatives, entrevoit la renaissance et la mondialisation du socialisme. De nos jours, de plus en plus d’analystes des nouveaux mouvements sociaux, de responsables politiques des partis et mouvements de gauche écrivent et parlent de l’apparition de la nouvelle alternative à la mondialisation financière et monopolistique, alternative que le peuple souhaite et propulse. Ils parlent de la mondialisation qui manifeste de nouvelles voies du progrès social, de nouvelles méthodes et formes de gouvernance, de nouveaux rapports entre les peuples, les nations et les états de notre planète. En fait, il s’agit d’un processus de la renaissance planétaire du socialisme qui est apparu vers la fin du XXe siècle et au début du XXIe, 12

comme l’antichambre de la mondialisation de nouveaux rapports sociaux, processus qui prend des dimensions de plus en plus larges dans les pays sous-développés du Sud, de l’Est moyennement développé et de l’Ouest développé. La renaissance du socialisme n’a pas pu paraître au monde ni croître des vieux concepts, des vieilles théories, des vieux programmes du socialisme totalitaire de l’Est ni du social-démocratisme réformiste de l’Ouest. Il était nécessaire de démolir en théorie et en pratique le vieil édifice dépassé pour que puissent de ses décombres, sur un terrain déblayé, et en se servant de certaines valeurs anciennes non altérées, pousser de nouvelles structures modernes, de nouveaux concepts, de nouvelles stratégies de développement social. L’apparition et la progression de la renaissance et de la mondialisation du socialisme constituent, sans aucun doute, un tournant historique dans le développement de la théorie et de la pratique du mouvement de gauche, tournant qui marque le début de l’avalanche irrévocable des idées surannées, des théories et des systèmes sociaux dont elles sont issues et la construction d’une alternative adéquate au développement social. La renaissance du socialisme se trouve toujours sur la piste de recherche de solutions adéquates. Le nouveau processus historique cherche la réponse à quelques questions fondamentales de la théorie et de la pratique du mouvement de gauche, des réponses aux questions suivantes : qu'est-ce qu’en réalité la renaissance et la mondialisation du socialisme ? Quelles sont leurs racines historiques ? Quelles sont ces nouvelles lois économiques et politiques du développement social ? Quels sont les effets de la renaissance et de la mondialisation du socialisme sur les changements structuraux, économiques et humanitaires ? Quels sont ces nouveaux éléments de la théorie et de la pratique du progrès social ? Quel est le rapport des partis de gauche vis-à-vis de l’Etat, de la révolution et de la démocratie ? Quel est leur rapport avec le réformisme, les réformes et l’évolution révolutionnaire de la société ? De quelle nature sont les changements opérés dans la structure de classes des pays capitalistes développés ? Quels sont les changements intervenus dans la stratégie de la lutte des classes et de la coopération entre les classes ? Quels sont ces changements de rapport entre l’idéologie et la conscience sociale de la société civile ? Quels sont les nouveaux rapports entre l’Eglise, l’Etat et les partis de gauche ? Les relations entre les partis de gauche dans la recherche d’une voie commune de renaissance du socialisme ? Et bien d’autres questions qui se posent dans la pratique sociale et qui attendent des réponses appropriées. A ces questions comme à bien d’autres du développement social, j’ai essayé de donner des réponses plus ou moins approximatives. Et je ne suis pas sûr que cette énorme bouchée puisse être digérée sans turbulences majeures dans le monde des interprètes des mouvements sociaux. La renaissance et la mondialisation du socialisme ne sont pas mon invention 13

mentale et intellectuelle. Elles tirent leurs sources du processus historique de la révolution informatique et biotechnologique qui détruit sur son chemin tous les anciens rapports sociaux. Elles découlent de la révolution sociale latente qui ronge tous les rapports sociaux dépassés du capitalisme développé de l’Ouest, de l’Est moyennement développé et du Sud faiblement développé. Elles jaillissent du processus de mondialisation de l’économie du marché, du néo-colonialisme qui apportent avec eux non seulement le développement des forces productives dans les pays peu développés mais aussi l’accroissement de la classe ouvrière, d’une nouvelle intelligentsia, l’émancipation du paysannat, incitent et développent l’aspiration des peuples et des nations à l’indépendance nationale et à la libération sociale, la délivrance du marécage de la pauvreté éternelle. Et par conséquent, elles amorcent et amplifient de nouvelles tendances de démocratisation comme unique voie de renaissance du socialisme, comme seules alternatives positives du développement social. La renaissance du socialisme est la réponse et la solution à l’existence des classes opprimées et privées de droit de réponse à leur avenir, à l’avenir de notre civilisation. L’époque des révolutions violentes est révolue de même que celle du réformisme et de l’évolution spontanée des mouvements sociaux. Une nouvelle ère de révolution sociale latente et pacifique voit le jour, l'ère du passage de notre civilisation du capitalisme, du socialisme totalitaire et du néo-colonialisme à un socialisme démocratique, libéral et humanitaire. Le XXIe siècle est, à n’en pas douter, le siècle du passage de la majorité des peuples et des nations à la voie du démocratisme, du socialisme et de l’humanisme. Les idées, thèses et réflexions contenues dans la présente étude ne proviennent pas de livres déjà écrits même s’ils en sont le support documentaire. Elles émanent d’analyses, d’observations et de synthèses du mouvement réel du progrès social dans le grand laboratoire du socialisme totalitaire de l’Europe orientale où j’ai passé ma jeunesse, dans le grand laboratoire social du mouvement de gauche de l’Occident développé et des mouvements de libération nationale du Sud non développé où j’ai passé mon âge adulte, où j’ai partagé le pain et le seul, le bien et le mal de tous les trois systèmes sociaux. On ne peut pas faire la recherche de la vérité scientifique dans les bibliothèques de Paris, de Londres et de Berlin. La vérité ne se trouve pas dans les bibliothèques et encore moins dans les têtes de chercheurs mais dans la praxis elle-même de développement social. Les idées et les thèses essentielles de mes recherches sur la vérité historique de notre futur se basent sur quelques découvertes fondamentales du XXIe siècle. Ce sont ces critiques qui détiennent entre leurs mains la balance de la justice scientifique, qui jugeront leur valeur scientifique. Le devoir de ma conscience d'investigateur de la vérité sociale est d'attirer l'attention des lecteurs sur le fait que mes efforts ont été concentrés en

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direction de la découverte de quelques processus et lois fondamentaux du progrès social comme : * la renaissance planétaire et la modernisation du socialisme, * la décadence et la métastase du capitalisme développé dans sa phase impérialiste et le passage vers la société démocratique, humanitaire et socialiste. * l'effondrement du néocolonialisme et l'engagement des pays sousdéveloppés sur la voie de l'indépendance nationale et émancipation sociale, socialiste. * l'agissement parallèle dans les pays développés, les lois d’accumulation capitaliste et socialiste ainsi que les lois économiques fondamentales du capitalisme et du socialisme, * La socialisation graduelle des moyens de production par l’augmentation de la participation de l’Etat et de la société civile dans l'actionnariat des grandes sociétés, * la complicité de l'Eglise, de l'Etat et des partis politiques de gauche dans la réalisation de bien-être pour tous, * les lois politiques d’alternance de partis politiques de gauche et de droite au pouvoir sur le voie du progrès social. Et c'est justement en se basant sur ces processus et des lois des mouvements de la société que j'ai essayé de projeter notre futur commun. Si ces efforts ont été la réflexion de la réalité en mouvement et du changement perpétuel ou juste l'émanation d'un optimisme et d’un utopisme exagérés, ce sont les lecteurs eux-mêmes et les politiciens professionnels objectifs, les idéologues et les critiques, qui auront le dernier mot. A ces analystes, critiques et inquisiteurs idéologiques qui, dans leurs âmes ne parviennent pas à imbriquer les nouvelles idées du progrès social, je peux répéter les mots célèbres de Galilée au tribunal de l'Inquisition : "Et pourtant la terre tourne". Et pourtant on témoigne de la renaissance planétaire et la mondialisation du socialisme. En écrivant ces lignes, je suis conscient non seulement du poids idéologique de mon aventure, conscient de la valeur scientifique de certaines de mes analyses et découvertes, mais je suis également conscient des revers possibles, des imperfections de certaines synthèses. Je suis convaincu que je ne me trouve pas sur le banc des accusés des défenseurs de « la propreté du marxisme », mais dans l’énorme laboratoire des recherches pour lesquelles après de multiples essais on arrive en fin de compte à la vérité scientifique. C’est aussi que l’histoire s’écrit et que la science s’affirme. En exposant les pensées et idées par la méthode historique logique, le livre traite en cinq chapitres les questions essentielles brûlantes du progrès social qui peuvent intéresser non seulement les politiciens et analystes professionnels mais aussi et surtout tous ces militants et sympathisants du socialisme et ces opposants qui, dans leur mémoire et conscience, portent 15

des sentiments de justice et de progrès social. Dans l’exposé des processus, phénomènes, catégories et lois économiques, j’ai évité la méthodologie de certains analystes qui considèrent la pédagogie comme attribut exclusif de l’enseignement secondaire et supérieur. Certainement à cause du fait que le livre est destiné à un plus large public de lecteurs, non à cause de ma déformation professionnelle universitaire, la méthode de l’exposé sort souvent du cadre des standards de la recherche scientifique et le plus souvent explique les processus et les phénomènes par la pédagogie qui pour les analystes professionnels semble superflue mais est tout à fait indispensable à la compréhension de la complexité des problèmes économiques, politiques, sociologiques et philosophiques de la renaissance planétaire et de la mondialisation du socialisme. Ce qui est important, ce n’est pas tellement la forme d’expression que l’ergonomie de l’assimilation et de la perception de mes réflexions par la communication avec le lecteur qui, dans sa mémoire et conscience, nourrit de grands espoirs en la renaissance d’un monde nouveau.

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I. L’EFFONDREMENT DU SOCIALISME TOTALITAIRE ET DU NÉOCOLONIALISME, L’OUVERTURE DES NOUVELLES VOIES DU PROGRÈS SOCIAL

1. De l’approche contemporaine à l’étude de la théorie de la naissance et du développement du socialisme. La relativité de la vérité historique Nous vivons à l’époque des grandes mutations économiques, technologiques, sociales et culturelles dont beaucoup ne peuvent s’insérer dans notre mémoire de l’avenir. Nous sommes entrés dans le XXIe siècle, siècle de la révolution informatique et biotechnologique qui change non seulement le mode de production technologique, des rapports sociaux, mais aussi les rapports de l’homme avec la nature, les rapports de l’homme avec son prochain, notre théorie du passé, celle du présent et celle de futur. L’humanité entre dans le XXIe siècle avec de grands espoirs en notre avenir, celui de nos enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Mais quel avenir que nous ne connaissons pas d’abord suffisamment ? Oui, c’est vrai, nous ne connaissons pas suffisamment notre avenir. Oui, nous voulons en savoir plus sur notre avenir non par simple curiosité mais du désir anthropologique de l’être humain, de l’existence humaine, de l’édification consciente de son propre avenir, c’est-à-dire notre avenir commun. Cet avenir ne peut se construire aveuglément, sur du sable, sans la connaissance de notre passé, de nos racines historiques, anthropologiques et idéologiques, sans connaissance de nos erreurs et échecs, sans la connaissance et la maîtrise des lois économiques et sociales du développement. « Les forces qui agissent dans la société, a écrit Engels, agissent comme les forces naturelles : de manière aveugle, violente et destructive tant que nous ne les connaissons pas. Quand nous comprenons leur activité, leur sens, leurs effets, il dépend alors de nous-mêmes de les soumettre de plus en plus à notre volonté et grâce à elles nous atteignons nos fins.» (1). La connaissance des forces aveugles du développement économique et social à l’étape actuelle du capitalisme, du néocolonialisme, leur domptage et leur soumission à notre volonté commune dans l’intérêt de la libération de l’exploitation, de l’aliénation et de la pauvreté, l’édification de la nouvelle société socialiste et l’épanouissement multiforme du genre humain, tel est précisément le but essentiel de mon étude. Elle n’est pas le fruit de l’analyse de la littérature colossale des processus sociaux qui constitue sans doute la base de travail de mes réflexions. Ce n’est pas non plus le fruit de la synthèse comparative des riches matériels indispensables pour une telle étude et qui constituent eux aussi une des sources de mes recherches. Elle surgit de mes études de chercheur de la vérité des processus réels de la praxis sociale dans l’observatoire de l’Est moyennement développé, du Sud sous-développé et de l’Ouest développé. Mes recherches dans le grand laboratoire des conflits sociaux de la deuxième moitié du XXe siècle et du début du XXIe siècle m’ont fait comprendre l’imminence des grands tournants de la civilisation, quand les théories dépassées, mais pas celles universelles, de Smith, Ricardo, Marx, 19

Engels, Lénine et Keynes seront rangées dans le musée de l’histoire. Car la révolution informatique et biotechnologique change les conditions dont elle est issue. Même si aujourd’hui encore nous sommes le témoin de fortes réminiscences des anciens rapports sociaux qui disparaissent, demain, dans 50 ans, les nouvelles générations qui arrivent connaîtront les vestiges de leur existence enregistrée dans les manuels scolaires. Et après-demain dans 100 ans, quand nous essayons de projeter notre avenir, nous avons le vertige, l’incertitude et le doute tant il est impossible de faire des prévisions approximatives réelles. Cependant, depuis que les civilisations écrites existent, les scientifiques et les interprètes ont toujours essayé, avec plus ou moins de succès, de projeter l’avenir. C’est pourquoi ma tentative ne sera pas une exception mais la règle générale du développement des sciences sociales. Pour réaliser nos vœux et intentions qui peuvent toujours avoir un caractère imparfait, nous devons commencer par la critique des racines mêmes de la naissance du socialisme comme idée, comme mouvement jusqu’à sa matérialisation en rapports sociaux, pour qu’on puisse justement, sur la base de ces révélations critiques, construire la théorie de notre avenir. Selon la théorie générale, le socialisme tire ses racines du socialisme utopique de Robert Owen, Saint Simon, Charles Fourrier, Campanelle, Tchernychevski et d’autres penseurs connus ou peu connus du socialisme utopique et issus du jeune capitalisme non développé de la deuxième moitié du XVIIIe et de la première moitié du XIXe siècle. Ces thèses sont seulement partiellement justifiées. Elles le sont car l’évaluation actuelle des processus historiques d’antan a, à côté de la vérité historique éternelle, des éléments de relativité. Les grands progrès de la science et de la technique jettent toujours un nouvel éclairage non seulement sur les changements actuels et futurs mais aussi sur l’interprétation de notre passé dans le sens de l’élargissement du diapason et de la profondeur des recherches sur l’histoire, dans le but de donner à nos connaissances de nouvelles valeurs et de nouvelles références du passé comme partie intégrante de la dynamique de notre présent et de notre avenir. Le grand philosophe et sociologue français, Raymond Aron, a écrit dans ses essais d’interprétation scientifique des limites de l’objectivité historique : « Considérons-nous maintenant que l’histoire de la science en tant que telle échappe à toute relativité ? Il reste, semble-t-il, un facteur de renouvellement : l’état actuel, qui commande l’organisation du passé, donne souvent aux résultats anciens, en même temps qu’une autre place dans l’édifice du savoir, une valeur neuve. » (2). Par conséquent, dans l’analyse de l’histoire et de la théorie de la naissance et du progrès du socialisme, nous avons le devoir, si nous voulons rester dans le diapason de l’objectivité de nos idées, d’actualiser en fonction des nouvelles dimensions des connaissances sociales, des processus sociaux, 20

nos regards sur la recherche des racines historiques du socialisme. Il est vrai que le socialisme utopique est issu de la première révolution industrielle, de la naissance et du développement du jeune capitalisme. Mais il est aussi vrai que les racines naturelles, historiques de ses éléments constitutifs primaires se trouvent dans la formation anthropologique de la communauté primitive, dans le façonnement philosophique du progrès social oriental et antique et dans le socialisme théologique chrétien, bouddhiste et islamique. Sur le chemin des grands changements, sortir du cadre européen étroit des origines de la naissance et du socialisme pour intégrer toute l’histoire de notre civilisation, ouvre de nouvelles perspectives sur les origines historiques de la diversité du progrès social, sur la voie de la renaissance planétaire et de la mondialisation du socialisme. La relativité de la vérité historique exige également la reconstruction intégrale et pas partielle des portées et des limites du marxisme et du social démocratisme, et d’ouvrir ainsi la nouvelle vision sur notre avenir, l’avenir de nos enfants et petits-enfants. 2. Le socialisme scientifique, portées et limites du marxisme et de la social démocratie a. Portées et limites du marxisme Le passage progressif des idées, des théories et des mouvements sociaux du socialisme utopique au socialisme scientifique marque un tournant historique dans le développement de notre civilisation. Les fondateurs du socialisme scientifique, Marx et Engels, ont insufflé les visions utopiques de leurs prédécesseurs avec l’esprit scientifique issu de la réalité et du changement permanents. Ils ont ainsi offert à la classe ouvrière l’arme idéologique pour la lutte contre l’affranchissement de l’exploitation, de l’aliénation et de la pauvreté. Les idées révolutionnaires du marxisme ont inspiré et conduit l’humanité progressiste sur le chemin de la libération des anciens rapports sociaux vieux plus à 150 ans. Pendant ce temps, le marxisme s’est étendu sur la ligne ascendante de la conquête de la conscience des sujets aliénés du monde et a remporté des succès inconnus dans l’histoire des autres idéologies. Dans son livre Karl Marx ou l’esprit du monde, Jacques Attali, l’un des plus fertiles analystes français a écrit : « Aucun auteur n’a eu plus des lecteurs, aucun révolutionnaire n’a suscité plus d’exégèse, et mis à part quelques fondateurs de religions, aucun homme n’a exercé sur le monde une influence comparable à celle que Marx a eue au XXe siècle. » (3).

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Néanmoins, dans sa spirale montante, comme tous les processus du développement social, il a connu du reflux. Dans les années quatre-vingt-dix, après l’échec du totalitarisme en ex-URSS et dans les pays de l’Europe de l’Est, le marxisme a survécu au recul. Les partis politiques de gauche, leurs leaders politiques étourdis par le fiasco du socialisme totalitaire se sont de moins en moins référés au marxisme. Après la chute du totalitarisme en ex-URSS et dans les pays de l’Europe de l’Est, l’idéologie de classe nantie et sa puissante machine de façonnage de l’opinion publique écrivent et prédisent de plus en plus la décadence et la mort du marxisme. Quelle est la part du vrai et du faux ? Quel est, et quel pourrait être le rapport d’un parti politique et d’un mouvement de gauche avec le marxisme ? Nous ne pouvons donner de réponses à cette question sans un bref regard sur la définition même du marxisme. Si le marxisme est compris comme un dogme biblique éternel et la canonisation de ses prévisions, alors ses critiques ont légitimement raison. Pourtant, la théorie scientifique actuelle du marxisme se trouve en contradiction totale avec sa dogmatisation. Le marxisme est, selon la doctrine de Marx et d’Engels, la théorie critique scientifique du capitalisme, la doctrine sur les lois du développement du capitalisme et son remplacement par un nouvel ordre social, le socialisme en tant que phase inférieure du communisme. Le marxisme n’est pas exclusivement une doctrine philosophique ou économique ou sociopolitique unilatérale sur le développement de la société. C’est l’unique doctrine au monde qui comprend presque toutes les sciences sociales. Selon le dictionnaire Robert, le marxisme est la « Doctrine philosophique (matérialisme dialectique), sociale (matérialisme historique) et économique élaborée par Karl Marx, Friedrich Engels et leurs continuateurs.» (4). En partant de la compréhension doctrinale du marxisme, Miladin Korac, professeur ex-yougoslave d’économie politique, a écrit que « le marxisme compris dans le sens le plus large, comme regard unique sur le monde, est la méthode d’exploration complexe de la réalité sociale, de la pensée humaine, la méthode de la transformation révolutionnaire de la société. …» (5). Mais dans l’appréciation du marxisme, de ses portées et valeurs historiques, nous devons aller plus loin que les valorisations méthodologiques et pratiques de ses dimensions. Nous devons réhabiliter ses valeurs philosophiques, sociologiques et anthropologiques universelles essentielles, justement ces dimensions qui touchent l’humanisme de l’espèce humaine, la psychologie, la conscience, l’esprit, l’éthique et les grands espoirs en un avenir meilleur. L’espoir qui meurt le dernier, l’espoir qui maintient notre existence, qui trempe notre résistance comme dimension anthropologique du genre humain, l’espoir en notre avenir meilleur que le 22

marxisme dessine, est cette force sociale et humaine inaltérable qui devient le catalyseur principal du progrès social. Caractérisant les valeurs universelles essentielles du marxisme, Jacques Barros a écrit : « Le marxisme est une vision du monde, une réflexion globale sur l’être et la place de l’homme et sur son rôle dans l’existence. Ce que les Allemands nomment ‘’Weltanschauung’’, les Grecs, théorie, ce que j’appellerais existentialisme si le terme n’avait pas été utilisé dans un autre sens, bref une réflexion sur l’essentiel, un système qui explicite et épouse l’aventure de la vie et le destin de l’humanité. » (6). Cela signifie ipso facto que le marxisme n’est pas n’importe quelle recette dans la construction de la future société socialiste, encore moins les constructions utopistes imaginaires d’une société qui n’a pas encore existé. Marx, dans ses premiers travaux imprimés en 1936 seulement, sous le titre : Manuscrits de 1844, a accordé une attention primordiale à l’homme qui doit être au centre de toutes les analyses sociales et des actions politiques, des dimensions humaines et anthropologiques du progrès social. « Le communisme est l’appropriation réelle de l’homme », « l’essence anthologique des passions humaines atteintes et sa totalité et son humanité. » (7). Mais le communisme, écrivait Marx, ne jaillit pas des idées et de l’imagination des penseurs, des philosophes, des économistes et des sociologues mais du progrès social réel. Par conséquent, la construction de l’avenir et son façonnement final pour tous les temps ne sont pas leur travail. Ce que les fondateurs du socialisme scientifique ont conçu, c’est la critique sans pitié de tout ce qui existe. De la critique générale de l’état existant du capitalisme toujours encore jeune à l’époque, Marx et Engels ont dessiné seulement les lignes fondamentales du progrès de la future société. Leurs découvertes scientifiques ont été limitées à l’époque donnée. Par conséquent, le marxisme comme d’ailleurs toutes les sciences sociales a ses limites historiques. En déterminant les limites historiques du marxisme, nos réflexions nous amènent à répondre à une question générale de fond, sur les limites historiques des sciences en général mais pas seulement des sciences sociales. Est-ce que la vérité scientifique en général, pas seulement pour les sciences sociales mais aussi pour les sciences exactes, est objectivement définitive ou nos découvertes et connaissances évoluent-elles en fonction de l’évolution et du développement de l’intelligence humaine, en fonction de l’évolution et du développement de notre cognoscibilité ? Il existe une seule réponse objective. Rien n’est éternel sauf la matière en permanente transformation. Par conséquent, il n’existe de vérité éternelle que la vérité historique. La science elle-même est une catégorie historique en perpétuels mouvement et transformation. « Si les vérités historiques étaient définitives a écrit Antonio Gramsci, la science aurait cessé d’exister comme telle, comme recherche, comme expériences nouvelles, et l’activité 23

scientifique se réduirait à une divulgation du déjà découvert. Ce qui n’est pas vrai, pour le bonheur de la science. » (8). La Scientologie actuelle, la science des sciences, nous fait comprendre la différence entre les sciences exactes qui découvrent les lois universelles du mouvement de la matière et de la société et les sciences sociales dont certaines découvertes ont, non seulement un caractère universel, mais aussi les limites d’une époque, d’un espace et d’un temps déterminés. C’est pourquoi, au nom du matérialisme dialectique, de la scientologie et de la vérité historique, nous allons essayer de synthétiser ces thèses du marxisme, thèses qui étaient le reflet en ce temps-là des développements réels du progrès social et qui, à cause du progrès social actuel, les remplacent par de nouvelles. Sans prétention à l’exhaustivité, nous pouvons aujourd’hui, d’après 150 ans de la vérification praxéologique du marxisme, dire que certaines thèses fondamentales du marxisme sont dépassées. Les thèses de déclenchement de la révolution socialiste d’abord dans des pays développés et ce, en dehors des pays sous- développés, la thèse de la nécessité de la révolution violente et de l’installation de la dictature prolétarienne, la thèse de la destruction de l’ancien appareil d’Etat et son remplacement par un nouveau, la thèse de l’unification des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire en un seul pouvoir, la thèse de la nationalisation des principaux moyens de production dans le secteur primaire et de collectivisation de l’agriculture, dans le secteur secondaire, et les autres moins importantes sont parties depuis longtemps dans l’histoire. L’évolution du progrès social nous a montré les limites du marxisme, la nécessité de sa refondation et de son actualisation et en même temps la recherche de nouvelles voies de développement de la société dans l’esprit du marxisme qui exprime la négation de ces thèses dépassées, l’affirmation et la synthétisation scientifique de ces thèses issues des bourgeons de la praxis sociale. Les nouveaux phénomènes et processus du progrès social exigent justement leur synthèse dans laquelle la diversité des circonstances représente les sources inépuisables de façonnement et de développement du socialisme scientifique. b. Du socialisme démocratique au croisement du réformisme capitulant et de l’évolutionnisme révolutionnaire La question fondamentale du mouvement international de gauche est de savoir si le marxisme reste la base de départ de notre idéologie ou si nous devons à la fin des fins l’abandonner et le remplacer par une autre nouvelle idéologie qui n’existe pas encore. Cette question nodale divise dans une certaine mesure le mouvement socialiste et communiste, marxiste et non marxiste. La plupart des leaders contemporains du mouvement sociodémocratique déclarent qu’ils ne sont pas marxistes même s’ils avalent depuis des années la pilule du marxisme. La plupart des leaders des partis 24

communistes, socialistes et ouvriers et des mouvements de gauche affirment qu’ils sont restés des marxistes fidèles même s’ils avalent depuis des années la pilule des non marxistes. La tendance générale est le rapprochement des uns et des autres autour des mêmes objectifs par des voies différentes. Si on considère le marxisme comme un dogme biblique, alors, il a vécu son temps et n’a plus aucun avenir. S’il est pris comme point de départ de notre idéologie, le point de départ du mouvement ouvrier et socialiste, comme notre boussole pour la découverte de nouvelles voies de progrès, alors le marxisme, dans la constellation de toutes les autres idéologies de gauche, a encore une grande influence sur l’évolution du progrès social. Mais jusqu’à quand ? Seule la pratique sociale elle-même pourra donner une réponse inéluctable à cette question. Dans le duel actuel entre le marxisme et le social-démocratisme sur certaines questions des voies du progrès social, l’histoire a maintenant donné son nouveau verdict en faveur de ce dernier. Dans les pays développés de l’Ouest et ceux moyennement développés du Sud, les voies du progrès social, les voies du socialisme ne s’insèrent pas, sur certaines questions du progrès social, dans les thèses du marxisme mais plutôt dans celles du socialdémocratisme. C’est pourquoi le réexamen de la valorisation de leur enseignement, nettoyé de la rouille et de la poussière du temps de l’opportunisme, est non seulement l’affaire des politiciens mais aussi et en premier lieu, celle des théoriciens du socialisme. Le social-démocratisme contemporain se trouve sur une bonne voie de se débarrasser du réformisme capitulant, des réformes cosmétiques, et d’emprunter le chemin de l’évolutionnisme révolutionnaire qui a été au coeur de Jean Jaurès, un des plus connus du mouvement de la gauche française. Le marxisme et le social-démocratisme ont les mêmes objectifs mais des voies différentes qui expriment seulement le pluralisme du progrès social. Il n’y a pas de doute que les mouvements internationaux ouvriers socialistes et communistes et leurs interprètes idéologiques, comprenant le pluralisme des idéologies de gauche, trouveront, et même maintenant déjà, trouvent des réponses aux questions fondamentales du progrès social. Le progrès social suit objectivement sa trajectoire de nouvel avenir. Il revient aux sciences sociales de découvrir de nouvelles voies de développement et de mettre ainsi entre les mains des mouvements politiques des armes idéologiques qui, en embrassant la conscience des masses populaires, deviennent de grandes forces matérielles du progrès social vers la terre promise de désaliénation, d’égalité sociale, de justice sociale et de bienêtre général pour tous les membres de la société.

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3. Le léninisme, le stalinisme et le socialisme totalitaire a. Le léninisme et le socialisme totalitaire A la différence du marxisme sorti du capitalisme en développement dont certaines thèses essentielles ont un caractère universel, le léninisme sorti du féodalisme et du capitalisme en émergence avait un caractère oriental, russe. Les tentatives des écoles soviétiques d’élever le léninisme au rang de l’universalité du marxisme et de présenter le binôme ’’marxisme léninisme’’ comme sources théoriques du socialisme scientifique sont l’expression de l’interprétation subjective et du désir d’imposer l’expérience d’un pays aux mouvements internationaux de gauche. Lénine, grand architecte et guide de la Révolution d’Octobre et de construction du premier Etat socialiste dans le monde, a, en cherchant l’application créatrice du marxisme aux conditions spécifiques russes, contribué au développement du marxisme mais l’a dans une certaine mesure dogmatisé et développé une théorie du socialisme qui n’était pas toujours dans l’esprit du marxisme, théorie qui au temps de Staline a dégénéré en totalitarisme et en dictature jacobine contre ceux qui étaient le grand espoir du marxisme. « Etant donné que Lénine n’avait pas assimilé la conception des formations sociales telle que l’interprétait Marx, a écrit Vladislav Inozemtsev, Professeur russe d’université, il serait naïf de supposer que la doctrine marxienne des révolutions s’est traduite de façon adéquate dans la théorie léniniste. Tout en ne cessant pas de souligner le rôle de la lutte des classes dans l’évolution sociale et celui du prolétariat dans la période contemporaine, Lénine forgea une doctrine des révolutions qui est en contradiction criante avec les idées de Marx, pour autant qu’elle en ignore les thèses principales sur les causes et le cours même de la révolution sociale. » (9). Lénine, en interprétant de manière erronée le marxisme dans les conditions russes lorsqu’il a pris mécaniquement les thèses de Marx sur l’Etat et la révolution, sur la démolition, le brisement de l’ancien appareil d’Etat de la classe bourgeoise, a détruit le parlementarisme et remplacé l’état de droit par l’Etat politique. Il est de notoriété publique que Lénine a, après la Révolution d’octobre – quand s’est posée la question de l’organisation des structures étatiques du pouvoir – rejeté le principe de la démocratie bourgeoise, de la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire que le philosophe et moraliste français Montesquieu (1689-1755) a proclamée dans son ouvrage Défense de l’esprit des lois, comme le mécanisme de la gestion démocratique, comme la barrière contre la résurrection de telle ou telle forme de dictature. Il a ainsi ouvert la voie à la grande tragédie du socialisme, l’instauration du

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totalitarisme et de l’absolutisme, de la dictature d’une personne et dans le meilleur des cas d’une étroite élite du parti communiste. Ce faisant, Lénine a remplacé l’Etat de droit démocratique par l’Etat politique d’une autarcie totale dans lequel le bureau politique, en fait un groupe de révolutionnaires très dévoués, prend toutes les décisions au nom de la classe ouvrière, au nom du peuple. Critiquant la limitation des principes démocratiques de Lénine, Rosa Luxemburg dans son ouvrage La révolution russe écrit : « La vie politique se retire de plus en plus au sommet ; quelques dizaines de chefs du parti dirigent et commandent avec une énergie inépuisable et des idéaux illimités. La direction de la vie publique se trouve en substance aux mains d’une dizaine de personnes à l’intelligence éminente, pendant que l’élite de la classe ouvrière est appelée de temps en temps à se réunir et à applaudir les dires des chefs et simplement à voter ce qu’on lui soumet à l’examen. C’est-à-dire qu’il s’agit du règne d’un clan, d’une vraie dictature des politiciens et non de la dictature du prolétariat, en d’autres termes de la dictature au sens bourgeois, au sens de la domination jacobine. » (10). Avant sa mort, Lénine reconnaît que le plus grand danger qui guette l’évolution ultérieure du socialisme est la bureaucratie des leaders politiques et dit : « Notre plus grand ennemi intérieur est le bureaucrate communiste qui occupe une place de responsabilité dans notre appareil soviétique et qui jouit d’un respect général comme un homme conscient… Il n’a pas appris à se battre contre lui et c’est pour cela qu’il le contourne. » C’est pourquoi Lénine a commencé à édifier de nouveaux principes de la démocratie socialiste qui « défendraient le prolétariat de l’attaque de leur propre Etat » et « de leur propre bureaucratie » qui se cristallise sous forme de « nouvelle bourgeoisie ». (11). Dans son dernier combat qu’il a eu à mener pour déterminer le choix de son successeur, Lénine se rend compte du danger du choix de Staline, qu’il a lui-même soutenu au moment de sa maladie, à la tête du parti, de l’Etat et de la révolution. Dans son post-scriptum à la lettre des 23 et 24 décembre 1922, Lénine exprime le doute sur le choix de Staline. « Staline est trop grossier et ce défaut, supportable dans nos rapports entre communistes, devient intolérable dans sa fonction de Secrétaire général. C’est pourquoi je propose aux candidats de réfléchir au moyen de déplacer Staline de ce poste et de nommer à sa place un homme qui à tous points de vue lui soit supérieur, qui soit plus patient, plus loyal, plus poli et qui ait plus de considération envers ses camarades, moins capricieux, etc. » (12). Mais c’était déjà trop tard. Lénine est mort après une grave maladie dans sa 53e année en janvier 1924 ; quatre ans seulement après la fin de la guerre civile et la victoire de la révolution, au moment où il lui était le plus utile. Shakespeare avait raison quand il écrivait dans Hamlet : « Horace, il existe beaucoup plus de choses dans le ciel et sur la terre que ce que ta 27

philosophie a rêvé. » Nous pouvons dire que Lénine n’est pas totalement innocent, sans reproches, dans la création d’un système économique qui n’a pas en toutes ses composantes justifié les espoirs de la grande Révolution socialiste d’Octobre. Lénine a vu dans la totalisation de la propriété étatique, dans la centralisation excessive de l’accumulation dans les mains de l’Etat, contrairement à la théorie marxiste de l’extinction progressive de l’Etat, de la décentralisation de l’administration et dans l’autogestion sociale des producteurs associés, la seule voie de salut de l’édification des fondements économiques du socialisme. Le rejet de la thèse de l’opposition ouvrière russe au sujet de la gestion de l’entreprise par les syndicats et la réalisation de la thèse de Marx relative à l’autogestion des producteurs associés ont eu des conséquences tragiques sur le destin futur du socialisme. Alors, quand nous essayons de montrer aux lecteurs certains échecs pratiques et idéologiques du léninisme, nous n’avons ni de près ni de loin l’intention d’éluder le rôle historique essentiel de Vladimir Ilitch Lénine comme leader politique pragmatique, stratège et théoricien de la grande Révolution d’Octobre, fondateur du premier plus grand Etat socialiste dans le monde. Lénine a ouvert l’ère des révolutions socialistes. « Lénine fut ainsi un génie politique, l’inventeur des moyens de transformer une utopie en Etat à prétentions universelles…, écrit Hélène Carrère d’Encausses, membre de l’Académie française des sciences. Il a transformé son rêve en réalité, et son succès qui ne justifie rien des tragédies inhérentes à l’entreprise léniniste lui vaut cependant d’occuper dans l’histoire de ce siècle une place d’exception. » (13). Mais en reconnaissant l’éminent mérite historique de certaines personnalités dans l’histoire, les chercheurs de l’évolution des progrès sociaux devraient, et sans doute le savent-ils très bien, dans la recherche de la vérité historique objective, appliquer la loi universelle de l’évaluation du rôle des personnalités dans l’histoire, selon laquelle les mérites pour le progrès social sont fonction de la qualité et de la quantité de leurs erreurs et échecs, fonction du succès ou de l’insuccès de leurs actions. b. Le stalinisme, la dictature jacobine sanglante Staline n’a été ni de loin ni de près un leader politique et idéologique de la trempe de Lénine et encore moins un dialecticien capable de comprendre à temps le cours de l’histoire. Il fut un bon organisateur et un grand capitaine de type machiavélique, dictatorial, capable de défendre ses idées avec des arguments de bâton, de perpétuer son pouvoir grâce à l’hypocrisie et à la liquidation physique de ses adversaires. Il n’était pas assez intelligent pour comprendre à temps ses erreurs et les corriger. Cicéron a en son temps écrit que chaque homme peut se tromper mais seul le stupide peut persister dans ses erreurs. S’il était vivant, il aurait peut-être ajouté : persister dans ses 28

erreurs et mourir avec elles. Staline a, en reprenant de manière non critique certaines erreurs stratégiques du léninisme ou certaines thèses qui portaient provisoirement le sceau du temps mais qu’on a dû changer plus tard, dogmatisé le léninisme et l’a élevé au rang de paravent idéologique pour réaliser sa propre vision très simpliste et rudimentaire du socialisme. Le stalinisme, qui a transformé le marxisme-léninisme selon les besoins pragmatiques d’une époque historique déterminée, est la manifestation politique de la dictature de l’élite bureaucratique au pouvoir, la transformation de la dictature du prolétariat en dictature jacobine dirigée non seulement contre les classes renversées mais aussi contre tous ceux qui dans leur mémoire, leur éthique et leurs actions nourrissent de grands espoirs en la libération des relations de soumission et de domination. La plus grande erreur stratégique de Staline a été sa conception de transformation marathon du capitalisme en socialisme par la collectivisation forcée pendant une période très courte de 16 ans et la proclamation en 1936 de la victoire complète et définitive du socialisme. Il s’agit d’interprétation absolument erronée du marxisme, des méthodes, des formes et des étapes de la naissance et du développement du socialisme. Le jeune capitalisme, en période de passage du féodalisme au capitalisme, en période de sa naissance et de développement, a eu besoin de 350 ans pour proclamer après la Révolution française en 1789 sa victoire, et encore plus de 120 ans pour arriver à un stade de capitalisme développé. Afin de réaliser la transition d’un type de propriété à un type totalement différent, le jeune socialisme en naissance a eu besoin d’une période de transition minimale d’environ de 100 ans et encore peut-être 50-70 ans pour arriver à un stade de socialisme développé. Il est vrai que chaque nouvelle société se développe plus rapidement que l’ancienne. Cependant, il est aussi vrai que la construction par la violence d’une nouvelle société dans une période marathon de 16 ans est condamnée automatiquement à sa disparition. En interprétant la dictature du prolétariat comme la dictature sanglante de morbidité, Staline a liquidé la démocratie économique dans l’entreprise et la démocratie politique dans la société. Ensuite, sous le drapeau de la théorie de l’intensification de la lutte des classes sur mesure de l’offensive du socialisme dans le processus de la collectivisation forcée, il a pointé le sabre bien tranchant de la dictature sur une partie de la société civile d’orientation démocratique et libérale. Aussi, l’étiquette d’ennemis de classes s’est-elle répandue sur une partie des citoyens, des cadres, des officiers, des paysans moyens, de l’intelligentsia démocratique, des gens honnêtes et bien intentionnés qui, à cause des pensées différentes de celles du parti, sont jetés en prison et dans des camps de concentration dont l’horreur dépasse l’entendement d’un cerveau humain normal et dont les atrocités ont été révélées au public par le célèbre écrivain, Igor Soljenitsyne.

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Combien de victimes innocentes sont-elles tombées du temps de la collectivisation forcée, de « l’intensification de la lutte des classes » et de « la victoire définitive du socialisme » ? L’histoire nous éclairera un jour sur ce point. Le nombre de victimes va de quelques centaines de milliers à quelques millions. La propagande occidentale parle d’un diapason jusqu’à 20 millions. Mais l’histoire ne juge pas tant le rapport quantitatif des victimes tombées que l’acte même de la liquidation consciente et massive d’une population innocente au nom de la révolution et du socialisme. L’atroce vérité sur le terrorisme et le totalitarisme de Staline, sur le parti unique et la dictature a été longtemps cachée, tant aux citoyens soviétiques qu’à tout le mouvement ouvrier socialiste et communiste international qui a fondé beaucoup d’espoirs sur la mission historique, humanitaire et de libération du premier pays socialiste. Les premiers messages de la vérité sur l’Union Soviétique, le stalinisme et le totalitarisme ont infiltré quand, en 1936, Léon Trotski, expulsé de l’URSS a publié à l’étranger son livre La révolution trahie. Avec beaucoup de détails et d’analyses théoriques de l’essence et des perspectives du totalitarisme, il découvre au mouvement ouvrier socialiste et communiste international, à toute l’opinion internationale, la déviation de Staline de la voie de l’humanisme, de la ligne du marxisme, la trahison des immenses espoirs et des idéaux de la Révolution d’Octobre. En caractérisant l’histoire de la naissance et de l’évolution du totalitarisme comme la domination sans limites de la bureaucratie soviétique, Trotski écrit que, fusionnant le parti et l’Etat, Staline a « créé le régime totalitaire actuel. La victoire de Staline s’est trouvée assurée du fait du service définitif qu’il rendait à la bureaucratie. » (14). Et un peu plus loin, Trotski continue : « Masquée par les nouvelles normes juridiques…, la bureaucratie « socialiste », cette criante contradiction in objecto, monstrueuse excroissance sociale toujours grandissante et qui devient à son tour la cause des fièvres malignes de la société, témoigne de leur nette prédominance dans la vie économique. » (15).Ce Leon Trotski et pas Mikhail Gornatchev qui a découvert la nécessité « d’une seconde révolution contre l’absolutisme bureaucratique » (16). Après l’interprétation trotskiste du stalinisme, il a été publié à l’Ouest des centaines de livres, d’études, de critiques du stalinisme comme dictature sanglante totalitaire de l’aristocratie bureaucratique, comme le pays des camps de concentration et de la terreur politique, ce qui était objectivement fondé, mais aucune analyse complète du stalinisme n’a encore paru car les distances historiques encore petites ne sont pas suffisantes pour la sédimentation de la vérité historique. Cependant, le temps lentement mûrit pour la découverte de la vérité intégrale et non partielle. Dans mon livre rédigé et publié en Roumanie en 1977, deux ans après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les chars soviétiques aux éditions Samizdat sous le titre La critique positive du socialisme, j’ai essayé de 30

redonner aux critiques du stalinisme une interprétation qui va au-delà du terrorisme totalitaire, qui est plus complexe et qui touche non pas seulement la supra structure totalitaire mais aussi et surtout la base économique moulée dans les matrices totalitaires. Après 30 ans qui se sont écoulés, j’ai pu constater que mon évaluation du stalinisme à l’époque était incomplète, déterminée d’un côté du manque total de la littérature et de l’autre côté de la distance historique courte et insuffisante pour une appréciation intégrale. Aujourd’hui, le temps est assez mûr pour une évaluation intégrale du stalinisme. Le stalinisme n’est pas seulement la dictature unipersonnelle, encore moins l’asphyxie des droits politiques fondamentaux de l’homme, ni des prisons et les camps de concentration. Le stalinisme est avant tout un phénomène beaucoup plus complexe. Le stalinisme est l’expression de l’étouffement des contradictions entre la base économique et la superstructure sociale ; c’est tout un système politique, économique et social du socialisme d’Etat euro-asiatique soviétique que la société soviétique a dû payer comme un privilège historique du défrichement des nouvelles voies de la révolution socialiste du nouvel Etat socialiste très arriéré et géopolitiquement isolé du monde. Jugeant les leaders politiques comme porteurs des côtés négatifs du totalitarisme et du socialisme soviétiques, nous ne pouvons pas juger, et nous n’en avons pas le droit, l’immense majorité des membres du PCUS, des partis de gauche des autres pays socialistes du monde, la majorité de leurs citoyens qui avec beaucoup d’abnégation, mais avec des espoirs appréciables, ont construit le socialisme, construit leur avenir et l’avenir de leurs enfants. Jamais dans l’histoire des peuples, des nations et des Etats, les peuples de ces pays, qu’ils soient petits ou grands, ne peuvent endosser la responsabilité des échecs, erreurs et atrocités historiques de leurs leaders. C’est la déontologie fondamentale de l’histoire. 4. Le post-stalinisme, le réformisme et l’oportunisme socialiste a. La mort de Staline et l’ouverture par Malenkov du nouveau look du socialisme Après la mort de Staline en mars 1953 et l’inhumation la plus pompeuse que l’humanité ait enregistrée, exception faite des rituels pharaoniques, dont était chargé Nikita Khrouchtchev, membre du Bureau politique du parti, une partie des politiciens les plus lucides de la société civile soviétique s’attendait à une nouvelle période de desserrage du corset de l’Etat, de communication et de circulation libres des citoyens, à une période de grandes réformes des structures sociales. 31

Les Soviétiques, membres du parti et des syndicats, comme les membres des partis politiques de gauche à l’étranger et beaucoup de citoyens orientés vers la gauche, nourrissaient d’immenses espoirs en une nouvelle génération de jeunes leaders soviétiques dont la couche dans le Bureau politique du parti était très mince. Le sort de la société soviétique comme dans tous les systèmes monarchiques et totalitaires s'est trouvé au sommet du clan familial de la pyramide du pouvoir, dans les mains du Bureau politique du parti que constituent une dizaine d’héritiers potentiels prétendant au bâton de maréchal d’un des plus puissants Etats d’alors dans le monde. Staline, dans ses entretiens avec les collaborateurs que les archives historiques ont notés, a réfléchi à sa succession à plusieurs reprises. Epuisé par la guerre civile, la collectivisation violente, l’industrialisation, la Seconde Guerre mondiale dont il est sorti vainqueur, sentant sa fin, Staline a, semble-t-il, préparé son héritier en la personne du jeune Malenkov, à l’intelligence vive mais en même temps docile, et qui a connu une ascension rapide dans sa carrière politique. De chef du secrétariat particulier de Staline en 1932, de membre du Comité central en 1939, de candidat au poste de membre du Bureau politique en 1941, Malenkov accède dans sa 44e année au poste de membre du Bureau politique en 1946. Il en était le plus jeune membre. Il incarnait l’espoir et l’espérance de la nouvelle génération. Mais les ambitions cachées de Nikita Khrouchtchev, ancien minier et secrétaire du CK (Comité central) de l’Ukraine, membre du Bureau politique du PCUS, de culture rudimentaire mais d’intelligence naturelle, de devenir à la mort de Staline le premier homme de l’Union Soviétique, ont orienté la trajectoire de ce pays dans une autre direction. Utilisant le paravent idéologique de « la gestion collective » alors à la mode, Khrouchtchev a, après le décès de Staline, divisé sa chaise vide en deux, l’une pour Malenkov comme Président du Soviet suprême et l’autre, plus importante, pour soi comme Secrétaire général du parti. La baguette magique de Khrouchtchev, après de multiples manipulations à l’intérieur du Bureau politique du parti, a eu les effets rapides d’une grande duperie. Il est vrai qu’après le décès de Staline, Malenkov en tant que Président du Soviet suprême, a engagé de profondes réformes économiques, sociales et culturelles qui deux ans plus tard ont commencé à donner au socialisme soviétique la nouvelle légitimité de changements possibles. Il est vrai que « l’insuccès des réformes agraires » était seulement le leitmotiv de Khrouchtchev d’élimination de Malenkov pour reprendre tous les postes de chef d’Etat, du Soviet suprême, du parti et de l’armée. Journaliste et analyste américain des transformations soviétiques qui en 20 ans de carrière journalistique a bien connu les circonstances soviétiques, a survécu à la NEP (Nouvelle Politique Economique), à la collectivisation et à l’industrialisation, au nettoyage massif du parti et à la décimation des cadres de l’armée entre 1930 et 1940, jusqu’au début de la guerre froide, Henri 32

Shapiro a ouvert pour la première fois la boîte noire du post-stalinisme. Dans son livre L’URSS après Staline, il écrit : « La mort de Staline a libéré l’initiative et l’énergie des hommes de son entourage. Depuis de nombreuses années, ces hommes souhaitaient ardemment un changement nécessaire. » « Durant l’année qui a suivi la mort de Staline, le régime de Malenkov s’est engagé si profondément dans une politique de réformes intérieures que tout revirement appellerait un désastre. » « Il n’est aucun domaine économique, politique ou culturel où la politique de « New Look » ne soit évidente. » « Trente-six ans après la révolution bolchevique, l’Union soviétique entre dans une nouvelle période qui pourrait modifier radicalement le caractère du pays au cours des prochaines années. » (17). Mais malheureusement Nikita Khrouchtchev, sous le prétexte de « l’insuccès des réformes agraires », a limogé Malenkov pour reprendre tous les postes de chef d’Etat, du Soviet suprême, du parti et de l’armée. b. Le cocktail khrouchtchévien et brejnévien de déstalinisation et de réformes tronquées L’histoire ne s’est pas toujours déroulée spontanément dans la direction voulue par la majorité de la société. L’accession de Khrouchtchev au pouvoir a considérablement changé le cours social de l’évolution et ralenti la dynamique des profondes réformes sociales. Il n’y a pas de doute que l’énorme mérite historique de Khrouchtchev réside en ce qu’il a eu l’audace de révéler au XXe Congrès du P.C.U.S en 1956 dans son rapport secret « le culte de la personnalité de Staline » et de divulguer à l’opinion nationale et internationale le terrorisme massif, la liquidation physique de 70 % des membres du Comité Central du parti, de 50 % des délégués au XVIIIe Congrès du parti, de milliers de soldats et de dirigeants politiques locaux et de quelques millions de personnes innocentes dans les prisons et les camps de concentration. Mais il est tout aussi vrai que Khrouchtchev, à part la critique verbale du stalinisme, la dissolution de la plupart des camps de concentration et le relâchement du ceinturon du terrorisme policier, n’a pas touché non plus aux fondements économiques, politiques, sociologiques et idéologiques du stalinisme. Car le stalinisme, pour reprendre ma thèse, ce n’est pas seulement les camps de concentration et le terrorisme physique et moral ; c’est tout un système économique de totalisation des rapports sociaux et bureaucratiques, de production, d’échange et de distribution ; tout un système d’aliénation de la société de ses propres moyens de production, l’aliénation de la gestion sociale et de l’autogestion. C’est aussi tout un système politique et étatique de subordination totale de la société aux décisions et à la volonté d’une minorité, le système de la dépendance féodale de l’homme à ses tuteurs et à 33