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La Roumanie contemporaine

De
274 pages
Au-delà des clichés (Dracula, le faux charnier de Timisoara, l'exécution des Ceausescu...), cet ouvrage est le premier depuis 1990 à présenter au public français une image multidimensionnelle de la Roumanie contemporaine. Ce pays, qui a surgi sur nos écrans de télévision en 1989, conserve toujours sa part de mystère et d'interrogations en France, malgré les nombreux liens qui ont pu être renoués entre les deux pays. C'est pourquoi ont été réunis ici des spécialistes français et roumains, belges et québécois venant des horizons les plus divers et de formations très différentes, pour tenter de porter un autre regard sur la Roumanie.
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LA ROUMANIE CONTEMPORAINE
APPROCHES DE LA «TRANSITION»

Collection "Aujourd'hui l'Europe" dirigée par Catherine Durandin La fin de la guerre froide confronte les Européens à d'énormes mutations et ouvre des perspectives unitaires. Et pourtant de nouvelles frontières et fractures se dessinent. Les Européens vivent une compétition parfois hégémonique, parfois frustrante, pour accéder à un niveau de développement présupposé comme normal. La collection Aujourd'hui l'Europe a pour objectif de publier des textes de philosophie, histoire et sciences politiques qui s'interrogent sur les redéfinitions d'identité et de sécurité européennes, sur les traditions, sur les crises ... - Général Henri PARIS (CR), L'atome rouge, le nucléaire soviétique et russe, 1996.

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4172-6

Collection" Pays de l'Est"

LA ROUMANIE CONTEMPORAINE
APPROCHES DE LA «TRANSITION»
Sous la direction de NICOLAS PÉLISSIER ALICE MARRIÉ FRANCOIS DESPRES

Textes de : Vincent Cernea, Christophe Chatelot, Chantal Deltenre-de Bruycker, François Despres, Claude Karnoouh, Emil Marinescu, Alice Marrié, Nicolas Pélissier, Gina Stoiciu, Càtàlin Zamfir, Noël Zeilingher. Préface de Catherine Durandin

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75 005 Paris

,

PREF ACE

Avec A la recherche de la Roumanie contemporaine, Nicolas Pélissier, Alice Marrié et François Despres présentent un ouvrage informé, vécu et engagé. Les auteurs ont voulu une réflexion pluridisciplinaire, émanant de spécialistes français et roumains en anthropologie, droit, économie, géopolitique, sciences politiques. L'organisation de ce livre à plusieurs voix met en scène la Roumanie des années de l'après-1989, une Roumanie fragilisée et tendue par des dynamiques contradictoires. La beauté de ce livre collectif est dans l'interrogation sur le sens de ce qui se dérou1e et advient près de cinq ans après qu'un hélicoptère s'élevant dans un ciel sans nuages le 22 décembre 1989 ait ravi à son peuple en colère le chef de l'État roumain Ceausescu. et sa femme. Les images télévisées de la révolution roumaine sont restées gravées comme signes de l'étrangeté, de la violence, du mensonge des Balkans et de la Roumanie. Les informations et les dévoilements u1térieurs. ont éclairci peu à peu les pseudo-mystères roumains. La
Roumanie est demeurée

-

au regard

des Occidentaux

-

le pays

coupable, quand son président appelait, en juin 1990, les travailleursmineurs de la vallée du Jiu à Bucarest pour régler leur compte aux opposants, aux étudiants, aux intellectuels qui restaient attachés aux valeurs de la Liberté et à un anti-communisme de fond tenant lieu de foi. Puis la situation s'est normalisée, au rythme de consu1tations électorales sans bavures en février, en septembre-octobre 1992. La position roumaine vis-à-vis de l'Ouest s'est améliorée lorsque son président a choisi en 1993 l'intégration dans les structures de sécurité euro-atlantiques, la signature du Partenariat pour la paix en 1994. La prudence des instances européennes à Strasbourg concernant les modalités de l'évolution roumaine vers une normalité démocratique n'a pas été jusqu'à repousser la candidature de la Roumanie au Conseil de l'Europe à l'automne 1993. Ces pro~ès expriment une évolution lente mais ferme de la Roumanie vers l'Ëtat de droit. Une telle vision-présentation de ce pays en progrès présuppose une idéologie occidentale de la transition. En d'autres termes, un tel récit qui dérou1e les jalons de bons examens de passage de la Roumanie se

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situe dans le cadre d'uneidéologie universaliste, où la fin de l'histoire s'accomplit avec l'inéluctable victoire de l'Occident. Le livre proposé se situe hors du présupposé idéologique occidental et enquête sur un terrain concret, un vécu, des aspirations, des frustrations, des manipulations effectives, audacieuses ou secrètes. L'intelligence de cet ouvrage est dans le jeu croisé de deux niveaux, descriptif et réflexif, qui traduisent l'extrême complexité d'une époque de déroute et d'espérances. Les auteurs ont travaillé sur un cadre institutionnel en traitant du politique et de la communication. Les informations très précises données sur une législation, son évolution et les pratiques qui découlent de la loi ou la contredisent, laissent une impression mêlée de positif et d'incertitudes. Impression positive dans la véritable volonté de changement et de libre exercice des droits, de libre accès à l'information; incertitudes, qui sont le fait de manoeuvres de coulisses, d'habitudes mentales conduisant à une rapide abdication devant l'autorité. La présentation des dynamiques économiques, sous un angle essentiellement socio-économique, dégage un tableau anarchique et très actif à la fois de l'État des lieux économique et social, comme si les énergies écrasées par l'autoritarisme obtus des décennies 1970-1980 s'étaient très rapidement libérées. Les fortunes nouvelles sont le signe d'une volonté de réussite qui rassure, mais les moyens de formation de ces fortunes tirant profit d'une anarchie législative, parfois systématiquement maintenue par des privilégiés qui ont conservé les contacts et les informations de l'avant 1989, inquiètent. La déroute de la société et l'expérience différente de ce malaise selon les générations sont décrites avec une très précise approche anthropologique à travers la réception de la systématisation dans la longue durée, des années 1970 jusqu'aux JOUISprésents. Le Snagov, banlieue proche de Bucarest, systématisé et à la fois préservé - parce qu'il fut un des lieux de villégiature des Ceausescu et est aujourd'hui un des lieux de plaisir des riches, qu'ils soient nomenklaturistes ou hommes d'affaires - fait apparaître, sous le regard de l'anthropologue, un monde de vieux paysans laminés par le changement, de jeunes qui s'adaptent à la vie dans des immeublesdortoirs bas de gamme, de riches qui récupèrent les restes des splendeurs ceausistes. Cette juxtaposition est l'une des caractéristiques de la Roumanie bousculée par la crise de l'aprèscommunisme. Un sentiment analogue de vécu social intime émane de la lecture des pages consacrées à l'Église Orthodoxe et à l'Église Uniate. Nous pénétrons dans une épaisseur sociale et mentale, retrouvons la mémoire des persécutions de 1948 à 1964, le souvenir 8

lourd des compromissions de l'institution et de la hiérarchie orthodoxe avec un pouvoir qui utilise l'Église comme instrument de contrôle et de propagande. Nous mesurons la détresse contemporaine et le besoin de croire d'une société qui n'a plus confiance dans le politique et cherche des valeurs dans la tradition et dans le renouveau religieux. L'ouvrage aide à saisir le point nodal de la fragilité roumaine: la non-valeur du Politique, qui s'accompagne d'un pragmatisme parfaitement cynique en politique étrangère, une politique qualifiée dans ce texte - à juste titre - de «tous azimuts». Cette non-valeur du Politique a pour contrepoint dangereux une sorte de nationalismeréflexe de survie. La haine, ou du moins l'exclusion de l'Autre - ce fut autrefois le Juif, c'est aujourd'hui le Hongrois et le Tzigane - est une .

manière d'affirmer une identité réactive.

Construit autour de la juxtaposition de textes d'auteurs et de thèmes organisés autour d'axes classiques culturel, économique, et politique, le livre s'entend de manière symphonique, à la fois historique -la période de l'entre-deux guerres et ses excès, la période communiste, ses ambitions et ses violences sont prises en compte - et prévisionnelle. De grandes tendances, anarchie, vitalité et impasse de la pensée du politique, se dégagent pour cerner un présent en complète interrogation. Le charme profond d'un tel ouvrage est dans ce mélange d'observations à vif, de prises de position et d'extrême liberté intellectuelle. A la recherche de la Roumanie contemporaine est un livre qui échappe à tous les stéréotypes bienveillants .OU malveillants concernant la Roumanie: ce pays traverse une époque de recomposition segmentée selon les groupes sociaux; il n'est ni un pays européen intégré, ni un pays balkanique de seconde zone. il évolue dans un entre-deux, et les repères sont fragiles entre des valeurs qui ne se rencontrent pas: l'argent, le religieux, le nationalisme d'exclusion.

Catherine DURANDIN, Professeur, Responsable du département de Roumain à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales.

PREMIERE PARTIE IDENTITES ET CULTURES

QUELQUES IMAGES DE LA SYSTEMATISATION

Cet article se fonde sur trois enquêtes ethnographiques menées (en 1991, 1992 et 1993) dans un village roumain partiellement systématisé: Snagov. Me fondant, d'une part, sur une quarantaine d'entretiens avec des villageois, victimes ou témoins de la politique de systématisation du territoire mise en oeuvre sous l'ancien régime, et sur l'observation directe des changements qui ont affecté le mode de vie et les conditions d'existence des habitants, et d'autre part sur une
analyse du discours

- politique

et juridique

- des

autorités roumaines

ainsi que celui, médiatique, des observateurs occidentaux (ce dernier discours recoupant naturellement ma propre image préalable de la systématisation), je tente ici de confronter les multiples images de la systématisation qui se dégagent de l'ensemble de ce matériau et de mettre en évidence, face aux clichés qui alimentent aujourd'hui encore une vision de la Roumanie figée entre le malheur et le chaos, la manière dynamique dont ces images se mêlent, se confortent ou se contredisent, non seulement au fil du temps et de la recherche, mais surtout suivant l'histoire des villageois eux-mêmes. VU DE l'OUEST En juillet 1991, j'entame une enquête ethnographique portant sur la politique de systématisation à Snagov, un village de quatre mille habitants situé à une trentaine de kilomètres au nord-est de Bucarest. Rien ne me lie particulièrement à ce pays, où je ne suis jamais allée, si ce n'est une amitié récente avec un anthropologue roumain, le professeur Vintila Mihailescu, rencontré à Paris VII à l'occasion d'une conférence sur la transplantation forcée des paysans dans les blocs de la systématisation, où son récit avait éveillé en moi un écho immédiat, par son rapport avec le thème de recherche que je m'étais choisi, à savoir comment des individus brusquement coupés de leur espace domestique traditionnel parviennent ou non à se recomposer un cadre de vie en accord avec eux-mêmes.

«Ils ne se sentent jamais chez eux dans leur appartement, disait Mihailescu des paysans systématisés. Ils ne peuvent assimiler le bloc à une maison. L'histoire les a poussés à faire et refaire leurs maisons: avec les invasions successives, ils ont pris l'habitude de reconstruire. Leur village, ils ont parfois essayé de le transporter avec eux dans leurfuite, emportant leurs Églises en bois, entièrement démontables, ou leurs maisons, montées sur de grands chariots. Mais le plus souvent, c'est dans leur tête qu'ils emportaient leur village, et c'est quand la possibilité leur a été ôtée de transporter ainsi le village symbolique qu'ils ont atteint le degré zéro de leur identité. Nicolae Ceausescu,lui-même fils de paysan, savait où frapper pour casser l'identité
roumaIne. »

Dans sa .conférence, l'ethnologue roumain disait aussi la difficulté de sa recherche, en prise directe sur un processus récent et douloureux (bien qu'il eftt suivi, au cours des cinq dernières années, le développement d'une ville nouvelle autour de l'exploitation minière de Rovinari-Gorj) et son souci de partager ce nouveau champ ethnologique avec un chercheur occidental, pratiquant en quelque sorte une ethnologie des «regards croisés». Après une ou deux nouvelles rencontres à Paris, je pris ainsi la décision de procéder à une première enquête de terrain, trois mois plus tard. Dans l'attente du départ, je rassemblai dans la presse occidentale des articles portant sur la systématisation. Sous des titres comme «La Roumanie à la casse»,«Tirer un trait sur l'histoire, redessiner la géographie», «On déménage de force tout un peuple» ou encore «Attention, le Conducator traverse la capitale I», la systématisation y était le plus souvent présentée comme le point d'orgue de la mégalomanie, voire de la folie de Nicolae Ceausescu, décidé à faire table rase à la fois du patrimoine architectural de son pays, en détruisant les quartiers anciens et les Églises de Bucarest pour y tracer son Allée de la Victoire du Socialisme et construire son Palais du Peuple, et de ses traditions rurales, vouées à disparaître avec les villages rasés pour faire place à des centres agro-industriels. Dans chaque article dominait l'émotion devant ce «génocide culturel» et ce «patrimoine blessé» par un «calcul bouffon». Régulièrementplacée à la Une des médias occidentaux pendant les années 1980, la systématisation du territoire roumain avait déjà frappé l'opinion occidentale, dès avant la flambée d'enthousiasme soulevée par les premières images de la Révolution de 1989, puis l'émotion humanitaire face au spectacle navrant des orphelinats roumains et la scandaleuse polémique autour du vrai-faux charnier de Timisoara.

14

Je pars ainsi sur l'impression d'une politique absurde et tyrannique, née de la volonté personnelle du «Génie des Carpates». Les yeux pleins d'images tragiques de Bucarest photographies du monastère de Vaquerai pendant sa démolition en 1987 et des belles demeures du «petit Paris des Balkans» livrées aux bulldozers, mais aussi de paysans hongrois de Transylvanie prostrés après la démolition de leur village, je dois m'apprêter à revoir à Snagov (le village de la grande banlieue de Bucarest - au coeur de la zone llfov, la plus touchée par la systématisation - où Vintila Mihailescu et sa petite équipe de chercheurs se proposent de mener leur enquête), ces immeubles à appartements poussés en hâte au milieu de champs de ruines et flanqués de préfabriqués abritant les toilettes communautaires. SNAGOV, VILLAGE SYSTEMATISE J'arrive à Snagov un matin de juillet 1991, dans la vieille Dacia d'un ami du professeur Mihailescu. Comme je ne sais où loger, cet ami me suggère d'aller demander conseil à la mairie - une maison de construction récente, pareille à tant d'autres et, comme elles, entourée d'un potager. Le secrétaire de la mairie nous accueille, décroche son téléphone et, quelques minutes plus tard, nous sommes en route pour la demeure de ses voisins, qui ont accepté de m'accueillir. Pendant le court trajet de la mairie à la maison où je serai reçue, la systématisation se déroille à mes yeux sous son aspect le plus frappant: le contraste brutal entre, d'un côté de la rue principale du village, des blocs d'appartements à deux étages entourés de jardinets, d'annexes pour les animaux domestiques, de remises à outils, de meules de foin et de matériel agricole, tandis que, de l'autre côté, les maisons basses à toit de roseaux alternent avec des demeures cossues, les unes et les autres entourées de potagers et d'arbres fruitiers à l'abri de leurs palissades en bois. La rue est comme un précipice entre deux mondes: l'ancien, confiné dans sa quiétude verte, et le nouveau, dévoilant ses façades déjà lézardées au milieu d'un terrain vague couvert de caillasse et d'herbes folles. «TchernobylII !» lance le secrétaire, tandis que déjà nous laissons les dans une délicieuse ruelle également bordée de maisons traditionnelles et d'élégantes villas, derrière lesquelles se devine la rive du lac Snagov. La maison où nous nous rendons est l'une des dernières avant la forêt. Mes hôtes sont sortis m'attendre à la porte du jardin: 15

blocs derrière nous, obliquant à gauche au carrefour - entre la vitrine vide de l'Alimentare (l'ancien magasin d'État) et le clocher de l'Église -

~ r

Despina Georgescu, qui enseigne le français au lycée de Snagov, est une brillante philologue originaire de Braila ; Constantin, son mari, un écrivain, est le fils du vieux pope du village. Les jours suivants, j'arpente le village. Le quartier des blocs - une centaine de bâtisses de quatre appartements chacune - est entièrement circonscrit entre l'entrée du village et le cimetière à côté de l'Église; plus loin, le long de la route qui passe à l'extérieur du village, d' autres immeubles, plus importants, avec des rez-de-chaussée commerciaux, sont restés inachevés pour la plupart. L'impression d'ensemble, avec le bric-à-brac improvisé de matériaux agrièoles et d'appentis qui entoure les constructions, est à la fois celle d'un chantier et d'un quartier précaire. SOUS LA BOTTE DU POUVOIR Je passe beaucoup de temps à parler avec mes hôtes (parfois aussi avec leur voisin ou des amis venus de Bucarest), sur la terrasse derrière leur maison, avec le potager d'un côté et la vigne de l'autre, tandis que chiens, chats et poules courent de-ci, de-là. Entre ces
conversations avec les Georgescu

- qui,

comme tant de. Roumains, ne

tarissent pas de plaisanteries et d'anecdotes cruelles à propos de l'ancien régime - et une première dizaine d'entretiens avec les demolati (les «démolis», comme se désignent elles-mêmes les victimes de la systématisation), j'écoute comment la systématisation est vue et dite, à travers le souvenir de la destruction obligée des anciennes demeures et de l'installation dans les «blocs» construits par la milice, dans de mauvais matériaux préfabriqués, sur les fondations mêmes des maisons paysannes rasées au bulldozer. Les Georgescu connaissent plusieurs «démolis», des personnes selon leur coeur, c'est-à-dire assez âgées (entre 50 et 65 ans) et propres à témoigner des souffrances endurées par «l'âme paysanne roumaine». Je ne suis d'ailleurs pas la première à débarquer à Snagov pour rencontrer les victimes de la systématisation et à tomber sur Despina qui, par sa connaissance du français, est un intennédiaire de choix: dès l'hiver 1989, des journalistes, des missions humanitaires et des délégués de diverses municipalités occidentales (Snagov est jumelé avec Le Havre, et la commune voisine avec Montreux) ont visité le village. fi en est résulté plusieurs reportages, notamment dans le Havre Libre, qui opposent le luxe de la villa des Ceausescu à la pauvreté des habitants des blocs, parmi lesquels je reconnais certains de mes interlocuteurs. Tout comme les reporters, je suis interpellée à titre de témoin: «Il faut lui dire, à la Française,comment tout ça s'est passé» disent les 16

«démolis», impatients de parler et de faire connaître leur terrible aventure. Dire qu'ils «connaissent la chanson» et savent quel discours fera mouche auprès des Occidentaux, serait manquer de respect pour la souffrance qu'ils cherchent à partager - mais leur choix n'est pas innocent et, quand je recueille auprès d'eux les représentations verbales de «ce malheur qui leur est tombé dessus», leurs paroles coïncident parfaitement. fis se disent victimes d'un pouvoir aveugle, de gens «sans âme, sans coeur et sans conscience» qu'ils traitent tour à tour de barbares, de Huns ou de boyards. Tout cela, disent-ils aussi, c'est la faute à Ceausescu ou, pis encore, à sa femme,la «Ceausesca». fis connaissent pourtant la justification officielle de «leur» systématisation, soit que leur maison, située en dehors du périmètre habitable défini par la loi, occupait des terres destinées à la culture, soit au contraire qu'elle se trouvait à l'intérieur du périmètre, dans le vatra satului dont la loi imposait une utilisation optimale grâce à des c.onstructions à plusieurs étages. Mais pour ceux d'entre eux qui appartenaient à la première catégorie, dont la maison était bâtie à l'extérieur du village, la vraie raison de la démolition de leur demeure, de la perte de leur vigne et de leurs arbres fruitiers qu'ils regrettent par-dessus tout, c'est uniquement la paranoïa de Nicolae Ceausescu: leur maison se trouvait sur la route empruntée par le couple présidentiel lorsqu'il rejoignait sa villa à Snagov, et c'est pour cela, par crainte d'un
attentat, disent-ils, qu'il a fait démolir toutes les maisons

-

et

d'ajouter qu'il avait même fait interdire les cultures hautes, comme le maïs, tant il craignait des tireurs embusqués. Tout en percevant la systématisation comme une malédiction subite, un malheur qui tombe sur ses victimes avec la violence et la soudaineté d'une invasion barbare, lointain souvenir des razzias subies par les habitants de la plaine valaque et qui les obligeaient à fuir dans les forêts, les villageois évoquent aussi une «mise en condition progressive», un« désastre planifié» dont le projet, selon le secrétaire de la mairie, remontait au début des années 1950, quand les nomenklaturistes avaient réquisitionné les villas du bord du lac et même interdit l'accès aux berges. Puis, dans les années 1970, ils avaient fixé le premier périmètre de systématisation, sur une zone de 500 mètres autour du lac: déclarée zone verte, on y avait fait interrompre la construction de plusieurs nouvelles maisons et même démolir deux d'entre elles qui venaient à peine d'être bâties. Dix ans plus tard, la réforme administrative touchait Snagov, dont l'ancienne juridiction était remplacée par le secteur agricole llfov, et dans le même temps, les maisons délabrées et celles des hameaux isolés étaient détruites, puis encore une cinquantaine d'habitations dans les 17

villages alentour et toutes celles situées au bord de la route: vers la fin 1985, 80 maisons avaient été détruites -des maisons paysannes, mais aussi des villas, résidences de vacances pour des Bucarestois. En 1986, enfin, le lac fut interdit à la population, ainsi que toutes les rues conduisant à la villa présidentielle, et dans les trois années qui suivirent, 420 maisons furent démolies dans les cinq villages de la communede Snagov, le village de Vladiceasca (64 maisons) fut rayé de la carte et le village de Ghermanesti à moitié détruit pour la construction du Centre civique destiné à regrouper les services de la commune. Cette «mise en condition» est dominée par un climat de peur et l'insécurité, attisé par le comportement de la milice et de la Securitate. La rumeur évoque des menaces et même des tortures - des tortures sophistiquées qui ne laissent aucune trace. Les ,«démolis», avertis à la dernière minute, vivent jour après jour dans la crainte d'entendre quelqu'un frapper à la porte ou passer le portail, comme dans ces récits datant de la collectivisation, où les villageois craignaient les apparitions de la voiture noire qui emmenait, sans qu'on sache jamais ce qu'ils étaient devenus, les réfractaires. Plusieurs habitants apprennent la destruction prochaine de leur maison ou leur hameau par la simple coupure des lignes électriques. Dans le souvenir des «démolis», tout s'est passé très vite, en un mois, parfois un peu plus, parfois un peu moins. La démolition s'est déroulée sous leurs yeux, certains ont dît payer des démolisseurs, d'autres ont vu débarquer la milice locale avec le bulldozer, d'autres enfin s'en sont chargés eux-mêmes, la mort dans l'âme. fis racontent combien ils pleuraient, combien ils ont haï, à ce moment-là, cette ancienne secrétaire de la mairie, une certaine Sica, considérée comme un. personnage maléfique, dont tout le monde aujourd'hui se réjouit des maJheurs dont le sort l'a frappée (elle a perdu son mari dans une explosion de gaz, elle-même a été gravement blessée dans sa cuisine, etc.). Le déménagement est raconté comme une fuite. Certains savent où ils vont être relogés, d'autres l'ignorent. Les familles - celles qui, sous le même toit ou dans deux maisons se partageant le terrain, rassemblaient traditionnellement le couple des grands-parents et la famille du fils ou de la fille cadette - sont séparées. Certains dépensent leurs dernières économies à louer les services d'un déménageur habile à profiter de la situation, d'autres transportent leurs effets sur des chariots. En priorité, ils sauvent du désastre la palissade en bois qui entourait la propriété, les colonnes en bois de la véranda, les encadrements des portes et fenêtres, les abris pour les animaux et surtout celui du cochon. Le mobilier est dispersé dans la famille - non que les appartements de bloc soient trop exigus pour les 18

accueillir, mais les «démolis» ne veu1ent pas que leurs meubles viennent pourrir dans ces demeures néfastes. Les blocs, il est vrai, sont en piteux État. A peine construits, ils se lézardent, ils fuient: les toits percent, gâchant les réserves de maïs stockées dans les greniers, de l'eau inonde les caves. Les encadrements de portes et de fenêtres manquent; le linoléum posé sur le sol en béton a été volé depuis, tout comme les briques de faïence servant à monter le soba, le poêle à charbon loué avec l'appartement. Les «démolis» haïssent ces blocs qu'ils rendent responsables de leur mort prochaine, de leurs maladies, de la dispersion de leur famille et de la perte de leur demeure, démolie comme eux-mêmes par un
pouvoir hostile auquel ils auraient voulu résister

-

mais c'était

un

combat perdu d'avance tant était inébranlable la volonté aveugle du «maitre» (stapîn). Ainsi, en fait de récit de la systématisation, les «démolis» que je rencontre en 1991 racontent avant tout leur rapport au pouvoir - un pouvoir qui tantôt ressuscite le souvenir des envahisseurs ou des oppresseurs de jadis, persécutant les villageois «comme des chevaux qu'on ne cesse de frapper sous le joug», tantôt empreinte le visage du dictateur fou, ce pitoyable roi Ubu qui imposait un culte effronté de la personnalité et, s'affublant de titres ronflants (<<letimonier qui guide», «le Danube de la pensée», «le guide multilatéral», etc.), vou1ait s'inscrire dans la lignée des grands héros et des fondateurs de
la nation

- Etienne

le Grand, Michelle Brave ou Dimitrie Cantemir-

mais ne trompait personne quant à la vanité de «ses» plans. LA SYSTEMATISATION AVANT LA SYSTEMATISATION A en croire les textes de loi que je me procure à Bucarest, délaissant pour quelques jours le travail de terrain à Snagov, le programme de systématisation remonte pourtant bien plus loin qu'au «règne» de Ceausescu : bien avant même de s'inscrire dans la politique du P.C.R dès ses premiers plans quinquennaux, il fait partie intégrante du processus d'urbanisation et d'industrialisation du pays entamé dès le début du siècle. Un architecte bucarestois qui me communique le «Memorandum officiel pour la construction de logements sociaux», rédigé en 1941 à la demande du Maréchal Antonescu, présente ce document comme un des points d'ancrage du Plan de systématisation. Le memorandum, évaluant les besoins en logements popu1aires, en milieu tant urbain que rural, définit en effet les «éléments pour la 19

systématisation de logements à bas prix» à l'échelle nationale. n stigmatise avant tout le retard pris par la Roumanie en matière de politique de logement, par rapport aux pays occidentaux (Italie, France, Belgique, Grande-Bretagne, Allemagne, Autriche) dont il rappelle les initiatives et les résultats obtenus depuis 1919 : «A
l'étranger, ce problème a déjà été abordé et en partie résolu, tandis que ce qui s'est fait chez nous par le passé, vu le peu de ressources locales, a conduit à des résultats peu satisfaisants. Chaque famille dans son propre foyer: voilà l'idée qui doit être à la base de toute politique sociale et économique. Les ressourcesfir;,anczèresde la majorité de la population étant très réduites, sans l'aide de l'Etat ce souhait ne peut être satisfait. Or, la construction de logements en grand nombre est un facteur très important pour le progrès de la nation. Il faut donc que l'État sefixe sa politique en matzère de logements à bas prix, comme celaa été fait dans d'autres pays».

Se basant sur les données statistiques du recensement général de 1941, les auteurs du memorandum font ressortir la croissance rapide du nombre des habitants de Bucarest (de 375 000 habitants en 1912 à un million en 1941) dans un pays dont la population est encore largement rurale (sur 13 991 000 habitants, seuls 2 940 000 vivent en milieu urbain). Or, la qualité des nouveaux immeubles construits est, selon eux, médiocre, tant dans la banlieue de la capitale (où quelques 70% des logements sont encore construits en matériaux traditionnels: terre battue, argile et roseaux) qu'en milieu rural, où les logements ne se sont pas améliorés depuis des décennies et nécessitent, toujours selon les auteurs, des mesures d'hygiène radicales. Le programme de construction de logements neufs préconisé dans le melnorandum, est avant tout destiné à pallier le surpeuplement d~s immeubles urbains et au caractère insalubre des habitations rurales ou des mahalas, banlieues urbaines. fi préconise la construction annuelle de 8 400 appartements neufs pour Bucarest, 30.000 pour l'ensemble des villes (Bucovine et Bessarabie inclues) ; en milieu rural, 35 000 logements pour répondre à la croissance de la population et 140 000 autres pour remplacer, sur une période de dix ans, les maisons rurales insalubres. Passant en revue les «éléments pour la systématisation d'un programme de logements à bas prix», le memorandum pose comme constat de base le manque de mesures incitatives de -la part de l'État ainsi que les réticences d~ la population face au secteur du logement social: «Depuis 1919, l'Etat n'a guère encouragéles organismes chargés
de construire des logements à bas prix, si bien que les besoins des habitants à faible revenu n'ont pas été satisfaits. Bien qu'il existe chez nous deux institutions sérieuses pour la construction de logements sociaux (la Société de construction de logements à bas prix et la Maison des constructions), les plus pauvres ont préféré construire seuls, de manzère clandestine et souvent

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insalubre. Répondant à leur désir de posséderun foyer en propre pour leur famille, beaucoup de gens (petits fonctionnaires, artistes, ouvriers, artisans) ont commencé seuls, dans les quartiers de la périphérie ainsi que dans les banlieues des villes, à construire sur des terrains non autorisés, parfois sans voirie et sans infrastructures locales, des maisons insalubres bâties de matériaux facilement dégradables et sans aucune installation sanitaire. L'argent ainsi dépensé aurait pu servir comme acompte pour un logement populaire construit d'une manière saine et réglementaire, par une société sérieuse. Cela aurait représenté un avantage à la fois pour le bénéficiaire et pour la collectivité». Après avoir analysé les différents mécanismes déployés dans les pays européens pour financer les programmes de logements sociaux, les auteurs déplorent «le manque de grands capitaux disponibles et les réticences des détenteurs de petits capitaux à les investir dans des titres, obligations ou actions. Ces opérations, très répandues dans les pays ocçidentaux, sont très réduites chez nous. Il est vrai que, jusqu'à présent, l'Etat n'a guère été encourageant dans ce domaine, favorisant des taux d'intérêts trop élevés. L'instabilité, les trop nombreuses règles et contraintes imposées au capital, le manque de confiance suite aux événements de 1914 et jusqu'à aujourd'hui, ont conduit à l'impossibilité de trouver des capitaux privés à investir à long terme. Quiconque possède des économies désire surtout les avoir disponibles à tout moment pour d'autres opérations. La poursuite des débiteurs comporte des opérations très longues et coûteuses. Voilà pourquoi ceux qui pourraient prêter de petites sommes évitent de les investir» .

Pour ce qui est du type de constructions, le memorandum précise qu'elles devront respecter les traditions locales, notamment en ménageant autour des logements des parcelles de 400 m2 permettant l'installation d'un potager: «Il est prouvé qu'une telle surface, bien cultivée, peut produire tous les légumes nécessairesà l'alimentation d'une famille de quatre membres. Sur un tel terrain, chaquefoyer pourrait élever un cochon, des volailles, etc.». Cette idée de préserver les traditions dans la construction de logements neufs sera reprise dans le Plan de systématisation. Le respect de cette parcelle d'autarcie économique (qui, comme on le verra plus loin, correspond à un espace domestique traditionnel), fera l'objet de plusieurs décrets. Les sites de «systématisation de logements à bas prix» seront choisis à la périphérie des villes (tout comme le Plan de systématisation des années 1980, qui touchera essentiellement le secteur agricole llfov, autour de Bucarest) où le prix du terrain est moins élevé. «On peut ainsi créerde petites banlieuesautour des villes, sur
des terrains agricoles et le long des axes de circulation. De cette manIère, on

fera naître autour des villes de petits satellites, comportant de 500 à 1 000 21

habitations ainsi qu'une école, une Église, un centre social, etc. Le réseau routier facilitera les liaisons avec le centre urbain. On pourra obtenir les terrains en expropriant les propriétaires ou en les forçant à échanger leur terre contre un logement sain dans le même périmètre».

Le programme roumain de «systématisation de logements sociaux», tel qu'il est défini en 1941 et qui a l'ambition de toucher l'ensemble du territoire, préconise aussi explicitement d'exproprier les familles Juives et de «donner leurs habitations à ceux qui en ont besoin» . Si ce memorandum a en partie inspiré le Plan de systématisation de l'ère Ceausescu, on peut en faire remonter bien plus loin encore l'idéologie, notamment, pour la systématisation rurale, à travers l'idée des «villages-modèles» avancée avant guerre par l'école sociologique de Dimitrie Gusti et visant à moderniser les structures villageoises tout en sauvegardant leurs traditions: les villages devaient être concentrés dans des habitats modernisés, autour d'un centre civique réunissant tous les services communaux, une idée reprise pour les «villages-satellites» prévus par le texte législatif de 1941, puis dans l'idéologie de la systématisation rurale. Pour ce qui concerne la systématisation urbaine, la politique menée par le Roi Carol II pour l'embellissement de la capitale et des ses environs, trouve certains échos dans les projets urbanistiques de Nicolae Ceausescu et les multiples atermoiements de ce dernier à propos de la construction du «Palais du Peuple» ne sont pas sans rappeler les hésitations du roi lors de l'édification de son Palais. Le souci de replacer la systématisation dans une perspective historique a été rapidement partagé par les chercheurs roumains, et notamment l'etlmologue Vintila Mihailescu qui, dans un article de 1993, confirmait que «la systématisation sous le régime de Ceausescu se présente comme l'héritière d'une tradition d'intervention Étatique "progressiste" et "nécessaire" et que c'est dans une perspective historique qu'on doit l'aborder pour pouvoir s'expliquer aussi bien l'appui initial des spécialistes et sa crédibilité, ainsi que ses déviations qui ont mené au désastre». Mais, pour V. Mihailescu, l'histoire de la systématisation remonte bi~n au-delà de la période d'industrialisation et d'urbanisation, jusqu'au XVIIIèmesiècle et plus exactement en 1772, quand l'Empire autrichien donne l'ordre de construire les villages au bord des routes et non plus, comme c'était la tradition, dans des hameaux isolés où la perception de l'impôt s'avère trop difficile. La systématisation cristallise donc cette lutte qui, de tous temps, a opposé les villageois «dispersés» (la forme traditionnelle de

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l'habitat roumain est le «village dispersé») et une administration Étatique soucieuse de «concentrer». Or, au fil de l'histoire, les invasions barbares, les servitudes imposées par les boyards autochtones ou les phanariotes de la Sublime Porte, n'ont jamais cessé de favoriser auprès des paysans roumains, les vertus du repli. Cette approche de l'histoire de la systématisation rejoint la vision des «démolis» de Snagov, qui l'ont vécue comme l'expression d'un pouvoir hostile et étranger. La mesure autrichienne ne touchait pourtant que la Transylvanie, alors que la systématisation s'est essentiellement concrétisée dans la capitale Bucarest et ses alentours, marquant ainsi a priori ses liens avec l'urbanisation du pays. Qu'elles appartiennent à l'histoire proche ou lointaine, les origines de la systématisation n'appartiennent pas au seul régime du Conducator, ni à sa seule folie destructrice. Le Plan de systématisation a lui même subi de nombreux avatars sous la Roumanie socialiste: la destruction des centres urbains remonte en réalité aux années 1950, sous le régime de Dej, bien avant que l'opinion internationale ne pense à s'en émouvoir. «CONSTRUIRE L'HOMME NOUVEAU» La Roumanie socialiste commence à planifier l'implantation et le cadre de vie de la population dès avant 1960, où se crée un «Comité d'État pour la construction, l'architecture et la systématisation». Ce comité contrôle seize organes régionaux de systématisation qui ont mission de rationaliser l'aménagement du territoire, faciliter l'industrialisation du pays, canaliser l'exode rural en aménageant les villes et, enfin, favoriser l'homogénéisation sociale et ethnique de la population. lis ont également pour vocation de s'attaquer aux symboles les plus visibles de l'ancien régime, à savoir les quartiers bourgeois des villes ainsi que leurs monuments historiques et religieux. La question de la systématisation est débattue lors de la Conférence Nationale du P.C.R en 1967, conjointement avec la nouvelle organisation administrative du territoire. L'accent est mis sur la systématisation rurale, très mal perçue dans les villages, où vient à peine de se terminer une campagne de collectivisation touchant 90% du sol arable. L'objectif est de «faire pénétrer plus rapidement les éléments de la civilisation moderne dans les villages en accélérant le processus de rapprochement entre la vie du village et celle de la ville, une des conditions principales de la société communiste». Les Conseils populaires sont chargés de délimiter les périmètres de 23

construction dans chaque localité, au dehors desquels construire sera jugé comme une «attitude antinationale» de nature à compromettre, par la perte de surface agricole, le ravitaillement du pays. En 1968, la loi sur la réfonne administrative de la R.S.R. est adoptée: les 16 anciennes régions sont remplacées par 39 départements (judet, selon le terme en usage avant-guerre pour désigner les circonscriptions administratives). A partir de 1969, le «Comité d'État pour la systématisation» procède en trois ans à un inventaire complet des fonnes de l'architecture traditionnelle qui, traitées par ordinateur, aboutissent à la constitution d'un «programme thématique pour la construction d'immeubles à appartements de taille moyenne, destinés aux agglomérations rurales modernisées et aux villes moyennes en projet», définissant «le programme de logements standardisés de Roumanie, qui doit conserver l'identité nationale». Entre temps, en décembre 1971, les principes de base de la systématisation ont été pour la première fois fonnulés lors du XIIème congrès du Parti Communiste Roumain en décembre 1971, puis à l'occasion de la Conférence nationale du Parti en 1972. Ceausescu y affirme la nécessité du Plan de systématisation au nom de l'égalité, du progrès et du bien-être du peuple, comme le moyen d'offrir des conditions de vie égales à tous les habitants du pays et de réduire les différences entre villes et villages en faisant de ces derniers de

véritables pôles d'activités économiques et en créant 300 à 400
nouveaux centres urbains autour desquels s'implanteront des villagessatellites, mais aussi d'assurer une mise en valeur optimale des ressources du pays par une utilisation rationnelle des terrains (c'està-dire en récupérant sur les surfaces bâties plus de 125 000 hectares de surfaces agricoles entre 1976 et 1980). La politique de systématisation visera enfin à réorganiser le réseau des routes et des voies de communications, à rationaliser la distribution d'eau et d'énergie et à préserver le cadre naturel du pays contre les inondations (qui l'avaient frappé de manière catastrophique en 1970 et 1974), la pollution et le bruit. Dès juin 1972, des directives sont fonnulées pour le quinquennat 1976-1980, qui doit voir la réalisation de la première phase du Plan national de systématisation urbaine et rurale. Les directives de systématisation urbaine stipulent qu'il faut établir le profil économique de chaque ville, prévoir l'emplacement de complexes industriels à sa périphérie et veiller à la prise en charge par les grandes usines de quartiers d'habitation pour leurs ouvriers. Le Plan insiste sur une utilisation optimale de ces terrains, en

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construisant des immeubles à plusieurs niveaux, simples, sans finitions excessives et dans un style moderne qui préserve néanmoins les traditions. fi prévoit aussi la construction de «centres de quartier», regroupant dispensaire, maison de la culture et mairie, ainsi qu'une réorganisation claire et rigoureuse des boulevards et des rues. Ceausescu réclame alors, pour chaque ville, un projet de systématisation en accord avec les principes énoncés, qui devra être soumis au plus tard fin 1973. Quant aux directives concernant les zones rurales, elles visent à améliorer la vie des paysans en faisant du village un centre complet de développement économique, social et culturel. Elles préconisent la réduction du nombre de villages dans la même commune,l'utilisation intégrale des terrains de construction dans le «vatra satului» (centre du village), la construction dans chaque commune d'un centre civique entouré de constructions à deux étages, respectant les spécificités architecturales de chaque région. Le même délai (fin 1973) est donné pour la mise en place d'une première phase de systématisation entre 1973 et 1975. Dans ses discours de 1972, Nicolae Ceausescu prévoit que le Plan devra être fixé en moins de cinq mois, approuvé par l'Assemblée nationale afin de créer rapidement une Commission gouvernementale de systématisation, des Commissions locales ainsi qu'un Centre de la systématisation. Le Président demande au Ministère de l'Education nationale de consacrer tous ses efforts à la formation des cadres nécessaires à la réalisation de ce projet (création d'instituts d'architecture décentralisés à Iasi, Cluj et Timisoara, extension de l'institut de Bucarest, etc.). La loi de systématisation urbaine et rurale de 1974 et les divers décrets d'application reprennent ces principes dans leurs dispositions générales, assorties de normes et de spécifications techniques. Au fil de discours prononcés entre 1975 et 1977, Ceausescu continue de stigmatiser le gaspillage des surfaces agricoles et la nécessité d'économies dans tous les domaines afin de pouvoir multiplier le nombre de nouveaux appartements. Ainsi, en 1975, le Président annonce que les foyers pour ouvriers célibataires construits autour des usines verront leur capacité augmentée de 200 000 places tandis que, pour la seule capitale Bucarest, 150 000 nouveaux appartements (soit la moitié du fonds locatif de 1948) seront construits entre 1976 et 1980, dont 40% de grands appartements (trois à cinq pièces), contre 24% dans les constructions nouvelles entre 1970 et 1975. Pour la même période, Ceausescu prévoit la construction d'au moins 120 centres agricoles nouveaux et de 300 à 400 nouveaux centres urbains. 25

En 1976, Ceausescu signale le montant des investissements requis par le Plan de systématisation (1 000 milliards de lei en trente ans) et la possibilité pour les habitants de devenir propriétaires d'un appartement. fi prévoit globalement, dans le cadre des deux plans quinquennaux, la construction d'un million d'appartements nouveaux, auxquels il faut ajouter 250 000 à 300 000 logements en propriété. Toujours en 1976, le Président évoque pour la première fois l'esthétique des façades sur les grandes artères de la capitale, critique l'aspect des centres commerciaux et, début 1977, mentionne la construction à Bucarest d'un centre politico-administratif - la future Maison du Peuple. En mars 1977, juste après un violent séisme où l'effondrement de cinq grands immeubles fait des centaines de victimes, Ceausescu prévoit la «reconstruction du centre-ville grâce à la démolition des constructions anciennes insalubres, ces foyers de misère exposés aux tremblements de terre». Si, fin 1977, Ceausescu dresse un bilan positif de la politique de systématisation, se montrant satisfait du fait que «le pays entier est en chantier» et qu'il «n'y a pas une ville, une commune, un village où l'on n'éprouve l'activité intense de construction», il critique violemment le peu d'avancement de la systématisation rurale. Mais ni les directives des Xllème et xmème Congrès, ni la Conférence nationale de 1982 n'amèneront d'éléments nouveaux en faveur de la systématisation, honnis la responsabilité donnée aux Conseils populaires de veiller au respect de la loi et de punir toute infraction. ll. faudra attendre la séance plénière du Comité central du P.C.R. en 1986 pour que Ceausescu rappelle l'objectif de systématiser le pays à l'horizon de l'an 2 000. Dans ses discours officiels de 1988 et 1989, Ceausescu se glorifie de l'État d'avancement du Plan de systématisation, le nombre des villes étant passé de 183 en 1965 à 237, tandis que la population urbaine augmentait de 6,1 à 11,9 millions. «fi faut encore», disait le Président, «prévoir encore la construction de 558 agro-villes et poursuivre le programme des communes en trois étapes: 1990, 1995 et 2000. D'ici là, le nombre de villages devra avoir diminué de 50%». Les. événements de 1989 viendront mettre un terme à cette projection: l'objectif ne sera jamais atteint, le plan de systématisation ayant été abrogé au lendemain de la Révolution. Sur les 558 nouvelles villes qui devaient être créées, 24 auront vu le jour et, si le nombre des communes diminue bel et bien de 353, c'est davantage du fait du regroupement administratif des localités de moins de 3 000 habitants que suite à la systématisation.

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Comment lire ce fiasco, le ratage absolu de ce miracle annoncé? Faut-il y voir le choc entre une réalité économique difficile (que le respect mensonger des quotas de production ne parvenait plus à cacher) et un Plan utopique de modernisation et d'urbanisation à l'échelle nationale? Le déséquilibre entre les ressources financières du pays et les ambitions du Plan (déséquilibre déjà évoqué dans le Memorandum Antonescu) aurait alors provoqué une urbanisation au rabais, bientôt dominée par des économies de bouts de chandelle (économies de matériaux par exemple) et par d'autres sabrages dans les budgets normalement dévolus aux services urbains qui accompagnent la construction de logements (commerces, transports, etc.). Ce manque d'infrastructures ne pouvait qu'encourager les travailleurs urbains à garder une maison dans leur village natal, quitte à habiter en semaine dans les blocs construits pour eux par les entreprises et à rejoindre leur famille le week-end. Dès lors, ils préféraient garder leurs économies pour se construire une maison confortable à la campagne, plutôt que d'investir dans un appartement. On trouve cette propension déjà analysée et déplorée (car elle représente un solide manque à gagner pour une politique de logements neufs) dans le Memorandum de 1941. Ou bien, l'échec du Plan est-il dît à son dérapage incontestable vers le dessein mégalomane d'un seul homme bientôt lâché, contrairement à l'image souvent reçue d'une administration servile, par les différents relais administratifs susceptibles de faire appliquer le Plan, surtout au plan local? L'échec du Plan pourrait aussi venir de son ambition démesurée. En effet, il se veut à la fois un projet de réaménagement du territoire, une phase ultime de la collectivisation dans sa volonté d'éviter le «gaspillage» des terres agricoles, un projet d'urbanisation par la construction de nouveaux logements, une tentative de redynamiser les campagnes désertées et, enfin, une idéologie visant à homogénéiser la société et préparer l'avènement de l' «homme nouveau» : «la systématisation est l'une des voies par lesquelles [ses] traits de caractère seront façonnés, stimulés et mis en valeur. Car ce dont il est vraiment question, c'est de l'État d'esprit, de la mentalité, des pensées et des préoccupations de chacun de ces individus mis en situation de rompre avec un mode de vie hérité des générations passées, cela afin qu'ils puissent accomplir un saut vers le mode de vie différent qu'exigent les générations futures». Ainsi le Plan de systématisation finit peut-être par se perdre lui-même, suscitant de plus en plus d'hostilité de la part de la population et de méfiance à tous les échelons de la bureaucratie, ce qui finira par en bloquer la réalisati on.

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Les réticences seront d'autant plus vives et les blocages plus obstinés que certaines considérations invoquées à l'appui de la systématisation reposent sur des analyses pour le moins fallacieuses. Le thème du gaspillage des terres agricoles, par exemple, ne trompe personne: chacun devine bien que les causes de la pén~e alimentaire chronique dont souffre la Roumanie sont plutôt à chercher dans la faible productivité des exploitations agricoles du secteur coopératif et que le Plan, paradoxalement, par sa volonté d'Étatiser jusqu'au dernier arpent, va porter un coup décisif au petit secteur privé qui, en 1985, continue d'assurer une part importante de l'approvisionnement en lait, en viande et en fruits. Le processus d'urbanisation est quant à lui l'objet de représentations contradictoires: la systématisation taxe la maison individuelle de relique «insalubre» de l'ancien régime, qui doit partout céder la place à des immeubles modernes censés conservér une «identité nationale», notamment à travers le respect des spécificités régionales: on rasera donc les maisons paysannes, tout en veillant à doter de quelques attributs «typiques» - généralement anecdotiques les immeubles à appartements proposés par ailleurs aux ruraux comme un important facteur de modernité. On ne peut toutefois nier, dans les domaines du logement et de l'urbanisation, certains aspects positifs, s'agissant de rencontrer les besoins en logements d'une population urbaine accrue de plus 70% sous le coup des migrations rurales : en 1985, le déficit national est de plus de 540 000 appartements (soit 28% du plan quinquenna119761983). Pour beaucoup, l'obtention d'un logement au bloc représentera une garantie d'emploi (la domiciliation joue un rôle important dans l'obtention des postes), une promotion sociale (au même titre que la voiture individuelle, par exemple) et aussi de meilleures conditions de vie (eau courante, chauffage, respect de normes antisismiques, etc.) par rapport aux habitations précaires construites à la périphérie des villes, bien que 50% des blocs soient bâtis à l'aide d'éléments préfabriqués. Mais ce qui peut apparaître comme une promotion pour la population ouvrière des grandes villes, voire même pour les «spécialistes» (personnel éducatif, médical, etc.) qui, mutés dans les zones rurales, s'y voient offrir un appartement pour un loyer dérisoire, est perçu d'emblée comme un cadeau empoisonné par les gens des campagnes, qui quittent non pas «des maisons insalubres, des chaumières», mais bien des demeures confortables, qu'elles soient anciennes ou plus récentes, comme à Snagov, où elles présentaient de nombreuses similitudes avec les villas des villégiateurs bucarestois. 28

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Ainsi, outre même le fait que les blocs construits dans les zones rurales étaient généralement de moins bonne facture (sans canalisations ni chauffage ni toilettes individuelles dans la majorité des cas) que leurs équivalents en milieu urbain, les «démolis» de Snagov ne pouvaient que perdre au change en quittant, sous la contrainte et sans nul espoir de compensation financière (les maisons expropriées et démolies, de toute façon, avaient déjà été sousestimées à 30% de leur valeur réelle ou moins encore), l'ancienne maison dont ils étaient propriétaires pour un appartement en location. A la ville comme à la campagne, c'est avec ce dernier aspect - la démolition - que la systématisation tourne résolument au tragique et devient, malgré tous ses alibis rationnels, la révoltante chimère d'un despote. L'exemple le plus radical est celui de la destruction du quartier d'Uranus, au centre de Bucarest, avec ses milliers de maisons anciennes, mais aussi ses immeubles modernes, ses lycées, ses commerces, ses Églises: alors que tout le monde croyait définitivement enterré le projet de regroupement des institutions nationales, que Ceausescu n'avait plus guère évoqué entre sa première mention en 1979 et sa mise en oeuvre soudaine début 1984, ce sont plus de 40 000 personnes qui devront brusquement être relogées à la périphérie de la capitale pour faire place aux chantiers de la Maison de la République et des immeubles (ministères, logements et espaces commerciaux modernes) bordant les 120 mètres de l'imposant Boulevard de la Victoire du Socialisme. Ces démolitions suscitent, dans la capitale, un climat de psychose que les Bucarestois tentent encore de juguler grâce à leur infaillible parade: l'humour. De cette époque, date l'anecdote de Nicolae Ceausescu se baladant en ville, dans sa voiture présidentielle, accompagné de Ministres et architectes responsables du Plan de la systématisation. Soudain une mouche vient importuner le Président qui, d'un revers de la main, veut la chasse: un geste malencontreux interprété par les architectes comme la volonté présidentielle de faire raser le quartier de la capitale qu'ils sont en train de traverser. Comme souvent en Roumanie, la frontière entre la farce et la réalité reste floue. Partout ailleurs, dans le pays, les démolitions seront mises sur le compte de la folie du Président. Sur l'ensemble du territoire roumain, plus de 200 000 maisons seront démolies entre 1977 et 1988, dont 100 000 dans les villes. A Bucarest, 28 437 maisons disparaissent entre 1970 et 1980, dont 6 976 pour la seule construction du nouveau centre civique. Quant aux campagnes, si quelques villages seulement - tous situés autour de Bucarest: Buda (403 foyers), Ordoreanu (82), Vladiceasca (71), Dimieni (72) - sont entièrement rayés de la carte, alors que la 29