//img.uscri.be/pth/22b55f85609f6097834a899563bed253f9840a84
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 22,13 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La Russie dans l'économie mondiale

De
332 pages
L'auteur s'intéresse aux facteurs économiques et politiques qui définissent la trajectoire internationale de la Russie : spécialisation dans les échanges internationaux de biens et de capitaux, politiques menées pour la progression de cette spécialisation dominée par les exportations d'hydrocarbures... Il revient sur la structuration de la stratégie des relations internationales de la Russie avec l'ancien espace soviétique, l'Union européenne, les Etats-Unis et la Chine.
Voir plus Voir moins

LA RUSSIE DANS L'ÉCONOMIE MONDIALE

(Ç) L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

2009 75005 Paris

http://www.]ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fi ISBN: 978-2-296-06926-8 EAN : 9782296069268

Olga GARANINA

LA RUSSIE DANS L'ÉCONOMIE MONDIALE

L'Harmattan

Collection « L'esprit économique»
fondée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis en 1996 dirigée par Sophie Boutillier, Blandine Laperche, Dimitri Uzunidis
Si l'apparence des choses se confondait avec leur réalité, toute réflexion, toute Science, toute recherche serait superflue. La collection « L'esprit économique» soulève le débat, textes et images à l'appui, sur la face cachée économique des faits sociaux: rapports de pouvoir, de production et d'échange, innovations organisationnelles, technologiques et financières, espaces globaux et microéconomiques de valorisation et de profit, pensées critiques et novatrices sur le monde en mouvement... Ces ouvrages s'adressent aux étudiants, aux enseignants, aux chercheurs en sciences économiques, politiques, sociales, juridiques et de gestion, ainsi qu'aux experts d'entreprise et d'administration des institutions.

La collection est divisée en cinq séries: Economie et Innovation, Monde en Questions, Krisis, Clichés et Cours Principaux.

Le

Dans la série Economie et Innovation sont publiés des ouvrages d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs
représentations institutionnelles.

Dans la série Le Monde en Questions sont publiés des ouvrages d'économie politique traitant des problèmes internationaux. Les économies nationales, le développement, les espaces élargis, ainsi que l'étude des ressorts fondamentaux de l'économie mondiale sont les sujets de prédilection dans le choix des publications. La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens, de compilations de textes autour des mêmes questions et des ouvrages d'histoire de la pensée et des faits économiques. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le premier thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie; le second: histoire et impacts économiques et sociaux des innovations. La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples, fondamentaux et/ou spécialisés qui s'adressent aux étudiants en licence et en master en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l'application du vieil adage chinois: « le plus long voyage commence par le premier pas ».

A la mémoire de Sacha et de ma grand-mère
A ma famille

Ce livre est issu de ma thèse de doctorat. Je remercie, avant tout, Bernard Gerbier qui m'a proposé de réaliser la thèse, pour l'encadrement qu'il m'a offert tout au long des quatre années de recherches, pour son regard critique et pour sa patience lors de la lecture de mes textes. Patrick Criqui, Catherine Locatelli et toute l'équipe du laboratoire LEPII-CNRS (Université de Grenoble II) pour de nombreux échanges fructueux et pour le cadre de travail agréable et convivial qui m'a été toujours accordé. Jacques Lévesque et l'équipe du CEPES pour l'accueil chaleureux à l'Université du Québec à Montréal et les
nombreuses discussions sur l'avancement de la recherche.

Igor Maximtsev pour son soutien lors de mes séjours en Russie et l'accueil à l'Université d'État d'Économie et de
Finances de St-Pétersbourg. Danièle Revel pour la relecture du manuscrit. Enfin, je suis reconnaissante à toute ma famille et à mes amis de m'avoir encouragée pendant les moments difficiles de cette recherche. Je reste, bien sûr, seule responsable de toutes les erreurs que comporterait ce document.

Préface

Cet ouvrage constitue une double contribution majeure, d'abord à la compréhension de la Russie actuelle et de ses choix d'insertion internationale, ensuite au programme de recherche du Laboratoire d'économie de la production et de l'intégration internationale (LEPII, UMR CNRS). Cela doit peu au fait que Olga Garanina est russe, même si sa connaissance des réalités et mécanismes de son pays l'a évidemment aidée. Cela doit beaucoup à sa méthode. Partant du point de vue que, comme tout pays, la Russie a des intérêts nationaux légitimes qui constitue le point de départ de ses choix d'insertion internationale, Olga Garanina cherche à comprendre quels sont ces intérêts, comment ils sont déterminés, hiérarchisés et mis en œuvre. Olga Garanina dégage de manière solide les éléments constitutifs de l'insertion internationale de la Russie. Cette insertion est d'abord le produit de choix politiques internes à deux niveaux: d'une part, la ,structure et la nature des relations entre les divers niveauJS de l'Etat russe et, d'autre part, la nature des relations entre cet Etat et les milieux d'affaires. Sur ce plan, eUe montre que le choix d'une transition (eUe aurait préféré parler de transformation, mais s'en tient à l'usage même s'il est insatisfaisant) radicale, au-delà de ses conséquences économiques et sociales désastreuses, se traduit par un laisseraUer généralisé qui n'a rien d'une politique commerciale. Ce

laisser-aller généralisé n'a pas d'autre motivation qu'une prédation des ressources, notamment naturelles, à des fins privées. Cette logique est la négation du statut international passé de la Russie et des Russes à travers l'URSS. C'était sans doute sa principale limite et une raison déterminante pour son abandon au profit du retour à une stratégie nationale de développement et de reconstruction politique. Olga Garanina montre de manière incontestable sur le plan de l'économie politique de la Russie le tournant de la fin des années 1990. Si elle n'en fournit pas une analyse politique, ce qui n'est pas l'objet de son propos, son travail permet d'avancer une hypothèse solide aux raisons de ce tournant: la conjonction de raisons externes et de raisons internes. Sur le plan international, la crise asiatique démontre la nocivité des positions théoriques libérales et conduit à une réhabilitation du rôle de l'État. Sur le plan interne, la contagion de cette crise à la Russie montre de manière incontournable que la Russie est en train de perdre son statut international, ce qui conduit à un changement des rapports de force entre les divers groupes d'intérêt économiques constitutifs de la sphère russe du pOUVOIr. Olga Garanina propose une définition de ces groupes d'intérêt qui va lui permettre d'analyser les modalités du retour de l'État (la construction de "la verticale du pouvoir") et le contenu de la politique d'ouverture. Évidemment, dans ce contexte de mise en jeu du statut international de la Russie, la modification des rapports de force entre groupes d'intérêt économiques est conditionnée par les avantages comparatifs dont la Russie dispose au niveau économique. A partir d'une analyse de la balance des paiements russe et de son évolution depuis l'effondrement de l'URSS, Olga Garanina calcule les indicateurs d'intégration de la Russie et leur évolution. Il en ressort que le seul véritable atout économique actuel au niveau mondial de la Russie est son secteur énergétique. Ce résultat conditionne la politique d'intégration économique internationale de la Russie: c'est à partir de la question énergétique que la Russie va concevoir ses relations avec l'extérieur. Olga Garanina présente ensuite ces relations (économiques) internationales en s'en tenant à leurs trois sphères principales. Tout d'abord, la Russie doit comgoser avec l'héritage de l'URSS. C'est la Communauté des Etats Indépendants (CEl). L'éclatement de l'URSS et les crises de ses anciens membres 8

ont désorganisé les processus productifs et fait chuter les productions. La Russie ne produisant pas les biens de production de qualité dont ont besoin les pays de cet ensemble pour mettre en œuvre de véritables stratégies de développement, les relations économiques intra-CEI se réduisent et seule la dimension énergétique reste incontournable, notamment pour le transit. Il en ressort que ces relations ont plus un caractère politique qu'économique. D'ailleurs, les acteurs privés orientent plutôt leurs stratégies vers les marchés occidentaux. Le deuxième ensemble pertinent est celui des relations avec l'Europe. Là encore, il ressort que la Russie n'a guère à offrir que de l'énergie (65 % de ses exportations vers l'Europe) qu'elle "consomme" de manière largement improductive dans des importations de biens de consommation (pour une bonne part de gamme supérieure), ce qui ne lui permet pas de reconstruire son appareil productif. Il en découle la nécessité d'organiser l'interdépendance en matière de livraisons gazières et le cadre juridique plus général des relations. Enfin, le troisième ensemble est constitué par un choix théorique, celui de traiter ensemble les relations avec la Puissance hégémonique déclinante, les États-Unis, et la Puissance hégémonique montante, la Chine. "Dans une grande mesure, la politique russe à l'égard de la Chine est inversement corrélée avec la politique envers les États-Unis", écrit Olga Garanina. On comprend donc aisément que les, relations bilatérales ne soient pas de même nature. Avec les Etats-Unis, elles ont peu de contenu économique, mais une dimension essentiellement politique. Il s'agit pour la Russie de retrouver une crédibilité politique. C'est cette recherche qui explique la demande d'adhésion à l'OMC qui, on le sait, se négocie d'abord avec ce pays. Avec la Chine, les hydrocarbures et les ventes d'armes servent, sur le plan, géopolitique, à rééquilibrer le rapport de forces avec les Etats-Unis et, sur le plan économique, à importer des biens de consommation pour les régions frontalières et, de manière croissante, à financer les importations de Chine nécessaires à la reconstruction de l'appareil productif russe. Mais cette coopération est confrontée à une contradiction du fait que la Chine demande des armements de plus en plus technologiques. Une telle évolution met en péril l'avantage militaire dont dispose encore la Russie sur son voisin et risque de faire de celui-ci son concurrent sur les marchés internationaux d'armes. Il en résulterait pour la

9

Russie, à terme rapide, la perte de son statut non seulement à l'égard de la Chine, mais aussi sur le plan international. La conclusion de l'ouvrage est donc que, pour l'instant, la Russie ne parvient pas à transformer son économie interne et ses avantages comparatifs internationaux, ce qui obère son avenir. Pour mener cette étude très fortement documentée et étayée sur le plan des données empiriques, elle adopte une démarche d'économie politique internationale qui s'inscrit dans le prolongement de la problématique Perroux-Weiller-De Bernis des relations internationales. Mais elle la renouvelle par les apports de l'approche dite" domestique-sociétale", telle que formulée par la première thèse sur l'insertion internationale effectuée au sein du laboratoire.1 Celle-ci lui permet de poser en termes généralisables à toute nation la problématique et les questions de son insertion internationale. Dans cette approche, l'insertion internationale d'un pays est un problème d'ajustement interne/externe de ses structures. Mais la politique économique extérieure s'explique principalement par des structures et stratégies internes, qui ne sont pas nécessairement le fait d'acteurs ou de groupes "nationaux". Ce sont les facteurs internes (structures domestiques de production, conflits d'intérêts entre les groupes) qui jouent un rôle essentiel dans la formulation de la politique d'ouverture impliquée par l'ouverture au commerce international et aux mouvements de capitaux. Dans le monde actuel de mobilité du capital, la notion de "politique d'ouverture" est plus pertinente que celle de "politique commerciale" qui restreint le champ de l'insertion internationale à la seule dimension des biens (et services). Elle met en jeu la politique commerciale et la politique industrielle. La modification des modes d'ouverture est donc expliquée par les changements de préférence de structure d'un des groupes d'intérêt dominants ou les changements de la hiérarchie des différents groupes d'intérêt. Mais les conflits d'intérêt divers et les évolutions de la structure de production interne sont indissociables de l'économie internationale dans laquelle la nation s'insère. L'ouverture d'un pays a toujours des effets d'internalisation.
I

BOHN M., L'intégration économique sud-africaine. Une approche

d'économie politique internationale, Thèse de doctorat d'économie internationale, Université Pierre Mendès France de Grenoble, 2002. 10

Les choix qu'elle implique et par lesquels elle se met en œuvre ont des conséquences sur les structures économiques et sociales internes. L'adhésion à une institution internationale ou la signature d'un accord international induisent toujours l'acceptation de règles à usage interne contraignantes. Certains groupes sociaux y gagnent, d'autres y perdent. De ces structures émanent donc des demandes d'ouverture accrue ou de protection (que l'économie politique de la protection aide à formaliser). C'est le rôle de l'État que de les gérer et de parvenir aux compromis politiquement soutenables. C'est à lui de résoudre les dilemmes d'action collective que pose l'insertion internationale du pays. Par ses choix et la politique d'ouverture qu'il mène, il prend donc position en faveur de certains groupes au détriment d'autres. Inversement, sa solidité résulte très largement de sa capacité à représenter les intérêts de ces groupes, à court et long termes. L'articulation national/international peut donc être analysée comme un jeu à deu~ niveaux1 avec co-construction des deux niveaux plaçant l'Etat en position d'acteur central. La négociation internationale est révélatrice de ce jeu: elle peut être une contrainte subie ou recherchée par l'État. Dans le premier cas, les effets d'internationalisation sont redoutés parce que refusés; dans le second cas, ils sont appréciés parce que recherchés pour modifier les structures internes au nom des "contraintes internationales incontournables" et, éventuellement, servir de bouclier protecteur à l'État dans ses choix. Ce problème resitué en économie politique, il en découle que les choix nationaux sont le résultat d'un compromis entre les préférences internes des structures productives et sociales, qui produisent les rapports internes de pouvoir, et les préférences des autres pays quant à la nature de l'économie internationale. En effet, toute nation possède des capacités de production et son État peut effectuer des choix de stratégie et de politique économiques pour l'évolution de ces capacités productives. Ces choix expriment des choix sociaux: quelles activités? Quels emplois? Quelles régions? Quelles catégories sociales? Quels modes de redistribution sociale? Quels modes de financement du budget public? Quels périmètres pour les secteurs privé et public avec quels rapports? Bref, quel modèle

1 PUTNAM R, Diplomacy and Domestic Politics: The Logic of Two-Level Games, International Organization, vo1.42, No.3, 1988, p. 427-460.

11

"social" ? Ces choix sont donc des choix politiques internes à la nation exprimant les rapports de pouvoir qui la structurent. Mais ces choix ne peuvent pas être purement internes. Il y faudrait vivre en complète autarcie, ce qui n'est le cas d'aucune société humaine développée. S'insérer internationalement suppose donc des négociations (du niveau bilatéral jusqu'au niveau multilatéral) avec les autres pays quant à la nature des relations avec eux. Ces négociations exigent des compromis, les préférences nationales de structure se confrontant à d'autres préférences nationales de structure, tout aussi légitimes au moins sur le plan des principes du droit international même s'il en va tout autrement dans les faits. A ce point, il est patent que les négociations internationales prennent une dimension domestique. Il en découle que la préférence de structure défendue au plan international par l'État, que nous appelons "la préférence nationale de structure", exprime les choix qu'il a effectués entre les préférences de structures nationales formulées par les divers groupes d'intérêt internes. Cette démarche "domestique-sociétale" puisqu'elle accorde la primauté dans la problématique à la dimension interne à la nation, fait surgir une question cruciale: la capacité d'autodétennination interne est-elle également "distribuée" internationalement ? La réponse est évidemment négative. En effet, même lorsque l'objet des négociations est purement économique, celles-ci ne peuvent pas l'être car les relations entre les nations sont en permanence traversées par les rapports de pouvoir internationaux qui font jouer, au surplus des relations économiques, les dimensions politique, diplomatique, militaire et culturelle. C'est notamment ce qui fait l'intérêt et la fécondité de la démarche: le cadre problématique est général, mais il prévoit en son sein son adaptation factuelle. Ainsi, chaque étude de J'insertion internationale d'un pays doit commencer par la détennination des structures économiques qui conditionnent les choix politiques possibles, notamment en matière d'ouverture internationale. Le calcul des avantages comparatifs révélés constitue donc un passage ob!igé puisqu'il indique les secteurs eUou activités sur lesquels J'Etat peut s'appuyer pour négocier et, inversement, ceux et celles qui sont menacés. On peut en inférer, avec un certain degré de pertinence, les demandes d'ouverture et de protection adressées à l'État. Évidemment, il n'y a pas une correspondance mécanique entre les deux, le passage entre les intérêts économiques et leur expression politique mettant en jeu des 12

mécanismes de représentations sociales divers et nullement automatiques dont l'~tude relève de la science politique. De même, l'action de l'Etat est plus complexe que ne le dit, par exemple, la théorie des choix publics même si elle constitue une base de départ solide pour l'analyse. Dès lors, en deçà de l'analyse de l'État qui n'est pas de sa compétence, l'économiste s'efforce de saisir les choix étatiques d'économie politique à travers l'étude fine de la politique commerciale. Celle-ci a, sur l'analyse politique stricto sensu, l'avantage de s'appuyer sur des faits "lourds" et peu susceptibles de contestation, même si leur interprétation n'est pas aisée parce que non mécanique. Quelles sont les positions défendues lors des négociations à l'Organisation mondiale du commerce ou dans d'autres arènes? Quelles sont les options bilatérales ou régionales mises en avant ou privilégiées? Quelles sont les évolutions tarifaires ou de politiques internes (subventions, obstacles non tarifaires, etc.)? Cette analyse renseigne évidemment sur les choix véritables effectués, et donc sur les véritables rapports de force à l'œuvre dans la nation. Une dernière étape de l'analyse peut alors être accomplie. Les relations (économiques) internationales ont une dimension stratégique comme indiqué plus haut. Il est donc essentiel de les envisager du point de vue géoéconomique afin de donner consistance aux rapports géopolitiques entre la nation considérée et ses principaux partenaires. Le croisement des relations économiques et des partenaires va en effet faire apparaître l'éventail des choix politiques possibles. Selon la nature des biens commercés, à l'exportation et à l'importation, leur incidence sur le solde de la balance des paiements et sur la capacité de production nationale, l'identité et la situation des partenaires, la réalité et l'étendue des possibilités de politiques alternatives, ainsi que l'écrivait A. Marshall, I l'analyse pourra préciser, avec moins d'arbitraire que dans les constructions théoriques normatives, les options possibles pour l'avenir de la nation considérée. Certes, elle ne dira pas la seule. encore moins la meilleure, politique à adopter; elle se contentera d'exposer les choix et leurs conséquences sans préjuger des choix réels qui adviendront. Dans l'exemple russe, la population n'aurait eu qu'à s'en féliciter tant la mise en œuvre purement idéologique du credo libéral l'a paupérisée et
I

MARSHALL A., Industry and Trade. 1919, Mac Millan, réédition 1932, 13

p.16.

humiliée, faisant peser de lourds nuages sur son avenir démocratique. En terminant, il me faut remercier encore une fois, comme l'a fait son jury unanime, Olga Garanina pour la qualité de son ouvrage, son ardeur au travail et sa volonté de mener une étude véritablement scientifique de la Russie qui apporte de manière décisive à la connaissance de ce pays et à la problématique développée au sein du laboratoire.

Bernard Gerbier Professeur à l'Université Pierre Mendès France de Grenoble Responsable de la Spécialité Recherche "Économie et Politiques Internationales" Master "Économie Internationale et Globalisation" Membre du LEP II (UMR CNRS)

14

"Notre

pays a d'immenses possibilités, non seulement
pour les criminels, mais aussi pour l'État"

Vladimir Poutine (Itogui, 1999, n050)

INTRODUCTION

L'éclatement de l'Union soviétigue en décembre 1991 et la création de la Communauté des Etats Indépendants (CEI) se sont traduits par une redéfinition des axes principaux de la politique d'insertion internationale de la Russie. La poursuite de buts idéologiques dans les relations économiques internationales a cédé la place à la recherche de l'intégration dans l'économie mondiale sur la base des principes de l'économie de marché. A la différence des pays de l'Europe centrale où les réformes de la période de la transition sont vécues comme un processus de libération et ont pour but l'adhésion à l'Europe (ce qui crédibilise les réformes), en Russie ce processus est associé à des pertes considérables. La dissolution de l'Union soviétique implique des pertes géoéconomiques significatives pour la Fédération de Russie, son État continuateur. En comparaison

avec l'URSS, 1 la Russie représente environ la moitié de sa
population, 76 % de son territoire et 60 % de sa production industrielle. Il convient également de citer le resurgissement d'anciennes discontinuités territoriales (région de Kaliningrad), l'émergence de nouvelles frontières séparant la Russie de l'Europe centrale (Ukraine, Moldavie, Biélorussie) et du
I Union des républiques socialistes soviétiques.

Moyen-Orient (Républiques de Transcaucasie et d'Asie centrale), la réduction des façades maritimes et la perte du contrôle de certains de ses ports les plus importants. Enfin, la Russie est devenue un pays plus nordique par rapport à l'exURSS. A comparer avec l'empire russe de 1913, la dynamique est encore moins favorable. Le territoire russe se réduit de 14,8 % des terres émergées mondiales en 1913 à 11,5 % en 2003, alors que sa part dans la richesse mondiale (en PŒ exprimé en parité du pouvoir d'achat) passe de 8,7 % en 1913 à 2,5 % en 2003.1 Pour poursuivre son développement économique, la Russie doit faire face à des contraintes géographiques et démographiques fortes. a) Climat et développement des territoires La nature même du territoire, bien qu'extrêmement riche en ressources naturelles, pose des contraintes sur les performances économiques de la Russie, notamment par ses conditions climatiques rudes. Les dépenses supplémentaires (notamment coûts de chauffage et de transport) expliquent, pour certains, les risques liés à l'ouverture sur l'extérieur pour l'économie russe.2 Les difficultés climatiques "naturelles" sont renforcées par le mode de peuplement, soit une relativement forte population résidant dans les régions les plus froides.3 En effet, la politique de développement de l'URSS a résulté en une surpopulation de la Sibérie et des régions nordiques.4 Cela conduit à la prépondérance de la Russie en termes de possession des villes les plus froides au monde. Néanmoins, cette répartition des structures productives et de population permettait d'assurer le développement des ressources de la Sibérie (qui concentre les principales réserves minérales de Russie) et de réaliser les objectifs géopolitiques, notamment, la présence en ExtrêmeOrient, au voisinage d'une Chine surpeuplée. Après 1991, le vecteur de la migration interne tend à se retourner graduellement au détriment des régions du Nord et de l'Extrême-Orient. Globalement, alors que 75 % du territoire se trouve à l'est de l'Oural, plus de 80 % de la population russe vit
I Produit intérieur brut. Benaroya (2006, p. 7). 2 Voir par exemple Parshev (1999). 3 Voir Hill et Gaddy (2003), discussion dans Treivish (2005). 4 Toutefois, les idées de l'expansion vers la Sibérie, afin d'augmenter puissance de la Russie, étaient déjà présentes dans la pensée russe avant révolution de 1917.

la la

16

dans la partie européenne (à comparer avec 78 % en 1991).1 Or, les défis du développement territorial n'en sont pas pour autant résolus. La Russie est comparée aujourd'hui à un archipel au sens géographique, économique et social, son économie étant composée d'agglomérations urbaines, de quelques villes industrielles plus isolées et de centres d'extraction de ressources, séparés par des espaces très vastes, vides d'activité humaine. Ceci entraîne une hausse des coûts de transport et d'infrastructures, et explique la segmentation des marchés et l'émergence des monopoles régionaux.2 b) Inégalités régionales La situation socio-économique des régions est très contrastée. Alors que le développement de l'économie planifiée se caractérisait par une convergence des niveaux de développement des régions, les disparités économiques augmentent dans les années 1990. Le déclin industriel de la période de transition a révélé l'importance relative de la production sibérienne, basée sur les ressources naturelles. La production est répartie d'une manière très inégale. Ainsi, en 2005, la région de Tioumen, riche en hydrocarbures, affichait le meilleur indicateur de produit régional per capita, soit environ 671 milliers de roubles par tête, suivie par Moscou (385 milliers de roubles par tête). Ceci étant, l'indicateur le moins élevé se situait au niveau de 16 milliers de roubles par tête, dans la république caucasienne de l'Ingouchie? De même, la répartition de la population et des revenus est très inégale entre les régions. Ces disparités régionales se maintiennent d'ailleurs dans un contexte de mobilité limitée des personnes, liée tant aux barrières financières, telles que les prix élevés du logement, qu'aux barrières bureaucratiques, telles que le maintien du système de l'enregistrement obligatoire au lieu de domicile conditionnant dans certains cas l'embauche et certains avantages SOCIaUX. c) Inégalités sociales et crise socio-démographique La perte du statut de superpuissance n'a pas été compensée par les gains économiques pour la majorité de la population. Le
I Benaroya (2006, p. 83). Voir également 2 Dienes (2002). 3 Données Rosstat. Treivish (2005).

17

PIB par tête russe rapporté au PIB par tête mondial (base 100 en PPA) est de 99 % en 1913, atteint 148 % en 1973 et chute à 68 % en 1998.1 Après la libéralisation des prix (1992), 70 % environ de la population s'est retrouvée avec des revenus en dessous du barème fixé par le budget de consommation minimal soviétique.2 Les performances économiques et démographiques se dégradent pendant la crise de la transition. La transition a provoqué deux tendances quant à la répartition des revenus: d'une part, l'appauvrissement d'une large couche de la population et, d'autre part, la différenciation des revenus. Ceci étant, l'écart entre le premier et le dixième dédie a doublé, en passant de 8 fois en 1992 à 16,8 fois en 2007.3 Du point de vue de l'économie politique, cette situation contraste avec l'amélioration des conditions de vie de la population observée lors de l'affermissement du régime soviétique. La coïncidence des réformes démocratiques avec l'entrée en crise économique profonde met en cause la confiance de la population à l'égard des nouvelles institutions.4 Ces processus se répercutent sur la dégradation des indicateurs de santé de la population et des indicateurs démographiques. La population russe diminue depuis 1992, soit pour la première fois après la Deuxième Guerre mondiale. Elle a décliné de 149 millions au début des années 1990 à 142 millions en 2008. Bien que les indicateurs démographiques (reprise de la natalité, baisse de la mortalité) s'améliorent légèrement ces derniers temps, la situation reste assez catastrophique. L'espérance de vie n'est que de 60,4 ans pour les hommes et de 73,2 ans pour les femmes en 2008.5 Au début de la transition, la Russie a bénéficié d'un afflux migratoire net, lequel compensait en partie le solde naturel négatif. Il s'agissait du retour des Russes vivant dans d'autres républiques de l'URSS. Par la suite, l'immigration s'est ralentie alors que l'émigration ne s'est pas réduite dans la même mesure. En conséquence, le solde migratoire ne permet plus de combler la baisse naturelle de la population. Dans ce contexte, selon les
I Benaroya (2006. p. 7). 2 Kortchagina et al. (2005, p. 234). 3 Données Rosstat. 4 Yakovlev (2006, p. 191). 5 Données de la Banque mondiale. Notons que la baisse de l'espérance de vie a débuté déjà à la période soviétique et a été arrêtée durant la perestroï/m, entre autres grâce aux restrictions sur la production et la distribution d'alcool.

18

projections de l'ONU, la population tomberait à 133 millions en 2020, 125 millions en 2030 et 112 millions d'habitants en 2050 dans le scénario médian' et cette diminution de la population s'accompagnerait d'un vieillissement considérable. L'attrait de la main d'œuvre étrangère, se mesurant à 1 million de migrants actifs par an à partir de 2007 selon la Banque mondiale,2 sera donc nécessaire pour remplacer la main d'œuvre, ce qui posera des questions socio-économiques (maintien des équilibres sociaux) et stratégiques (dépendance et vulnérabilité accrues). La Russie d'aujourd'hui affiche clairement sa volonté de restaurer sa place de puissance internationale et de participer de plein droit à la gouvernance mondiale, tant dans ses aspects économiques que politiques et militaires. Elle dispose de nombreux atouts pour réaliser ses ambitions. La décennie désastreuse de 1990 a laissé la place à une stabilisation macroéconomique, les taux de croissance se mesurant à près de 7 % en moyenne depuis 2000. La hausse du prix du pétrole a renfloué les caisses publiques, en permettant, dans un premier temps, de rembourser la dette publique externe et, dans un deuxième temps, en apportant des moyens financiers pour relancer les grands projets d'investissement. Enfin, les changements politiques internes et l'arrivée de l'administration Poutine semblent déplacer les objectifs des politiques publiques. Ainsi, la dominançe des intérêts d'enrichissement personnel des élites dans un Etat fragmenté cède la place à la prépondérance de l'intérêt national. La Russie saura-t-elle faire face à de nombreux défis sociaux et économiques internes, pour assurer son insertion internationale sur la base de ses atouts en termes de potentiel technologique et humain hérité de la période soviétique? Saurat-elle mettre sa dotation énergétique au profit de son développement économique et social? Notre objectif consiste à fournir une explication aux axes majeurs de l'insertion économique internationale de la Russie depuis le début de la transition, pour comprendre la place de la Russie dans

United Nations Population Division, World Population Prospects: The 2004 Revision Population Database, <http://esa.un.org/unpp/> (17 juillet 2006). 2 World Bank (2006b, p. 21), estimation de N. Mkrtchian et N. Zoubarevitch du Centre de recherches stratégiques. 19

,

l'économie mondiale actuelle. Plus précisément, notre objectif sera de comprendre: les préférences des groupes d'intérêt internes (industries exportatrices de matières premières et aussi industries concurrencées par les importations) ; les mécanismes de leur transmission par les institutions publiques et les caractéristiques de l'ouverture sélective qui en découlent; les perspectives de l'évolution de la spécialisation de la Russie dans le système des relations économiques internationales, et ce, au niveau régional et global. Pour répondre à ces objectifs, notre recherche englobe deux dimensions. Le premier volet porte sur l'explication des décisions prises en matière de politique économique extérieure par les coalitions de groupes d'intérêt internes. On cherchera à comprendre l'influence des groupes d'intérêt internes sur les décisions du décideur public. Pendant les années 1990 (et tout particulièrement dans la première moitié de la décennie 1990), il semble difficile de parler de groupes d'intérêt stricto sensu. La période se caractérise par l'ampleur des arrangements personnels et des relations individualisées dans un État capturé et fragmenté (les régions s'accaparant du pouvoir au détriment du centre fédéral). Cette situation est favorisée par les capacités d'influence des intérêts issus du secteur des ressources naturelles (dotés d'avantages économiques), par la grande taille et la situation de quasi-monopole des entreprises soviétiques, par les pratiques de corruption héritées de l'Union soviétique, par l'état désastreux de l'industrie manufacturière ne disposant que de ressources minimes pour promouvoir ses intérêts au niveau politique, par une forte instabilité politique favorisant les comportements de recherche de rente... En conséquence, il semble plus pertinent de parler d'un lobbying individualisé, par opposition à l'action coordonnée des groupes d'intérêt. A partir du début des années 2000, cette situation semble être remise en question avec une recentralisation de l'État central et une recherche de relations institutionnalisées entre le décideur public et les entreprises. Serait-on donc appelé à opter pour une approche en termes de l'économie politique plus traditionnelle, analysant les interrelations entre les lobbies et les institutions? Cependant, l'issue des évolutions en cours est encore incertaine, le balancier se tournant vers une capture des entreprises par l'État (en faveur de quels intérêts? Réalisant 20

quelles politiques ?). L'inertie des comportements laisse supposer un fort degré de préservation des structures clientélistes. Deuxièmement, il s'agit d'étudier l'évolution de la spécialisation internationale de la Russie tant pour ce qui est de la nature des biens échangés que des pays partenaires. Il convient de souligner que, pour la Russie, la distinction des structures d'échange selon les pays partenaires est indispensable puisque les préalables aux échanges (prix, relations de production) ne sont pas identiques. En effet, la Russie d'aujourd'hui est née de la dissolution de l'empire soviétique, par la décomposition de l'ensemble économique, productif et social qu'était l'Union soviétique, par la "perte" de ses satellites (quatorze républiques sœurs), Inversement, quant aux relations avec les pays développés, la recherche acharnée de l'intégration à l'Occident selon les principes de marché vient à la place de l'aspiration (quoique non réalisable) à "minimiser" les liens économiques avec les pays capitalistes. La prise en compte de cette réalité implique donc une approche différenciée selon les grands ensembles de partenaires économiques de la Russie. Le constat qui sera fait en résultat de cette recherche est celui d'une dépendance de plus en plus forte à l'égard des exportations de richesses naturelles, et ce, indépendamment du cercle géographique (ou politique) de partenaires choisi. A ce jour, la Russie n'arrive pas à mettre en place une stratégie de développement permettant de diversifier son économie et d'entamer une trajectoire soutenable de développement. Ce livre comporte deux parties. La première partie est consacrée à l'analyse de la spécialisation internationale de la Russie et des perspectives de son évolution. Ici, nous mobiliserons à la fois les outils de l'économie internationale et ceux de l'économie politique, La première nous servira pour l'analyse de l'évolution des structures de production internes et de l'évolution de la spécialisation internationale de la Russie, alors que la seconde permettra d'expliquer les décisions prises en matière de politique économique. Dans un premier temps, nous allons nous interroger sur le choix des réformes de transition et les politiques en matière d'ouverture internationale qui en découlent. Les arrangements politico-économiques internes et externes permettent-ils de modifier la spécialisation de la Russie, laquelle est aujourd'hui 21

déterminée essentiellement par les exportations de ressources naturelles et de produits primaires? (chapitre I). Dans un deuxième temps, nous analyserons les indicateurs de l'insertion de la Russie dans les échanges internationaux. Nous montrerons que, dans les années 1990, les avantages comparatifs dans les secteurs d'extraction (notamment les hydrocarbures) se renforcent, alors que la position des secteurs manufacturiers est très faible (chapitre II). Enfin, nous étudierons plus en détaille rôle du secteur énergétique dans le développement de l'économie russe (chapitre III). La deuxième partie cherche à situer les préférences d'ouverture dans le système plus large des relations économiques internationales. L'ouverture sélective est le produit du compromis entre les préférences internes (elles-mêmes issues des conflits d'intérêt des groupes de pression divers) et les possibilités offertes par les structures internationales. Il faut donc comprendre si les relations avec la CEI et les grandes puissances peuvent contribuer à modifier la spécialisation internationale de la Russie. Nous allons procéder à une analyse successive des trois cercles structurant les relations internationales de la Russie: (i) l'ancien espace post-soviétique (pays de la CEI) (chapitre IV), (ii) l'Union européenne, le premier partenaire économique de la Russie (chapitre V) et (iii) les États-Unis et la Chine, la première étant considérée comme la puissance internationalement dominante actuelle et la deuxième comme l'héritière éventuelle du rôle de l'hégémon (chapitre VI). Il semble que sur les trois cercles de partenaires, les échanges deviennent de plus en plus polarisés autour des exportations d'hydrocarbures de la Russie, alors que ses exportations manufacturières restent globalement peu compétitives.

22

PREMIÈRE PARTIE L'INSERTION DE LA RUSSIE DANS L'ÉCONOMIE MONDIALE

Stricto sensu, la transition des années 1990 n'est pas la première dans l'histoire russe. Ainsi, dans le débat économique du début du XXème siècle, nous trouvons par exemple l'ouvrage Économie de la période de transition, publié par N. Boukharine en 1920 et consacré aux questions de la transition vers le système administré. Or, le concept même de transition est trompeur. Le terme de transformation économique, plutôt que celui de transition (qui suppose par nature l'existence d'un objectif fixe à atteindre), serait plus approprié. En effet, le but de la transition économique n'est pas prédéterminé et le point objectif se trouve entre la situation de l'économie administrée et celle de l'économie de marché idéalisée. Néanmoins, nous allons employer le terme de transition, plus courant dans la littérature économique. Le chapitre I étudie la configuration des intérêts en présence influençant le cours des réformes et, notamment le choix de la thérapie de choc. Nous articulons notre analyse autour de deux dimensions: la première est la structuration des relations entre les autorités publiques de divers niveaux au sei!! de la Fédération et la deuxième concerne les relations de l'Etat avec les entreprises. Nous montrerons que la décennie 1990 est marquée par le développement des arrangements ponctuels de toutes sortes entre les agents individuels et les autorités publiques. Ceci étant, seuls les secteurs les plus compétitifs peuvent constituer une base de ressources suffisantes pour le lobbying, qui s'opère à un niveau individualisé (arrangements ponctuels). Les agents contrôlant ces secteurs peuvent ainsi faire valoir leurs demandes de politiques économiques confortant leurs stratégies économiques (appropriation des actifs, obtention des autorisations pour des activités commerciales, exemptions tarifaires, etc.). En matière de politique commerciale, l'ampleur des comportements frauduleux liés à l'évasion douanière nous permet de parler d'un laisser-faire généralisé, proche d'un laisser-aller, plutôt que de la mise en place d'une politique commerciale cohérente. Les évolutions économiques et politiques suivant la crise de 1998 et l'arrivée au pouvoir de V. Poutine laissent entrevoir une remise en cause de ces tendances, notamment, la reconstruction de la verticalité du pouvoir dans les relations entre le centre fédéral et les régions, une mise au pas des oligarques et une clarification des relations en matière d'échanges extérieurs. 24

Le chapitre II examine l'évolution des indicateurs de l'insertion internationale de la Russie depuis le début de la transition. Nous montrerons que ses avantages révélés dans les échanges, soit les hydrocarbures et les matières premières, ne correspondent pas à son potentiel de développement en termes de ressources technologiques et de capital humain. Jusqu'à présent, il est difficile de savoir si, et à quel horizon temporel, la Russie pourra faire évoluer la structure de ses échanges extérieurs pour faire valoir son potentiel compétitif. Le chapitre III étudie le potentiel de développement du secteur des hydrocarbures et son impact sur la diversification et la modernisation de l'économie russe. Premièrement, nous analyserons les limites du potentiel de production et d'exportation des hydrocarbures. Deuxièmement, nous tenterons d'examiner le lien entre le développement du secteur des hydrocarbures et le reste de l'économie. Deux questions seront traitées: le partage de la rente pétrolière et gazière au profit des industries de transformation, et les effets du développement du secteur des ressources naturelles sur les autres secteurs, notamment le syndrome hollandais.

25

CHAPITRE I LES CHOIX DE L'INSERTION INTERNATIONALE

Comme l'a déclaré V, Poutine lors de son discours devant l'Assemblée fédérale le 26 mai 2004, "...ce n'est que récemment que nous sommes arrivés à la troisième étape dans le développement de l'État russe moderne, à la possibilité de développement à des taux élevés, à la possibilité de réalisation d'objectifs d'envergure de l'intérêt national. Et maintenant nous avons à lafois et l'expérience suffisante et les outils nécessaires pour poser devant nous des objectifs véritablement de long terme, .. Aujourd'hui, pour la première fois depuis longtemps, nous pouvons anticiper notre vie, non pas pour quelques mois, I ni pour un an, mais pour des décennies... 1/. Telle est la perception de la situation interne au début des années 2000. En effet, la décennie précédente s'est révélée être un désastre économique, politique et social pour la Russie. La crise économique, ayant réduit de moitié la taille de l'économie russe, a été plus longue et plus profonde que dans d'autres pays post-soviétiques. Les conditions de vie de la population se sont détériorées. D'un point de vue politique, la Russie a certes évité les conflits ouverts majeurs à l'instar de la Yougoslavie, mais elle en est sortie avec des structures étatiques désintégrées

1 <www.kremlin.ru> (12 juillet 2006). Sauf mention contraire, les traductions du russe et de l'anglais en français sont les nôtres,

et capturées par les intérêts de quelques nouveaux riches ("les nouveaux Russes"). Ce chapitre cherche à faire le point sur les politiques menées. Ceci étant, nous privilégions l'approche en termes d'économie politique afin de comprendre les intérêts et les stratégies des acteurs dominants. La configuration des intérêts des acteurs va guider la formation des structures institutionnelles en Russie et conditionner les choix politiques adoptés. Après une brève synthèse sur la trajectoire économique russe depuis le début des réformes, nous analyserons la configuration des intérêts en présence influençant le choix d'une transition rapide. Nous montrerons que la décennie 1990 est marquée par le développement des arrangements ponctuels de toutes sortes entre les agents individuels et les autorités publiques. Ceci étant, seuls les secteurs les plus compétitifs peuvent constituer une base de ressources suffisantes pour le lobbying, qui s'opère à un niveau individualisé par le biais des arrangements ponctuels. Les évolutions économiques et politiques suivant la crise de 1998 et l'arrivée au pouvoir du gouvernement de V. Poutine laissent entrevoir la remise en cause de ces tendances, redonnant le rôle dominant à l'État central. Ensuite, nous montrerons comment ce cadre politique interne se transpose sur les choix de politique commerciale, caractérisée par une forte instabilité et la promotion des intérêts individuels (de dérogation aux normes générales) dans la décennie 1990, et se transformant vers un cadre plus stable après 2000, les logiques de court terme cédant la place à des approches de plus long terme. UNE TRANSITION RAPIDE VERS LE MARCHÉ La thérapie de choc se traduit par une chute profonde et durable de la production et des investissements. Alors que le secteur des hydrocarbures procure des transferts de valeur permettant la survie des industries manufacturières non compétitives tout au long de la décennie 1990, la crise de 1998 marque la reprise de la croissance en Russie.

28

L'échec des réformes de transition La thérapie de choc produit des résultats désastreux, conduisant à une crise économique profonde et prolongée dans le temps. a) Une crise économique profonde Bien que les réformes aient atteint leur objectif principal, à savoir le passage au marché et l'introduction de la propriété privée (le privé assure aujourd'hui 70 % du PIB environ)!, 1es coûts économiques de la transition ont pesé très lourd. La Russie vit un déclin p1us profond et plus prolongé que d'autres économies des Pays de l'Europe centrale et orientale (PECO),2 elle perd près de 40 % du PIB et 50 % de la production industrielle en 1991-1998, alors que les investissements chutent de 80 %. En comparaison, le PIB de l'URSS a baissé de 24 % "seulement" pendant la Deuxième Guerre mondiale et celui des États-Unis a diminué de 30,5 % pendant la Grande Dépression de 1929-1933.3 La reprise ne survient qu'en 1999 (excepté une amélioration en 1997), mais ce n'est qu'en 2006 que le PIB atteindra près de 100 % de son niveau de 1991 (graphique 1.1). Graphique 1.1. Dynamique du PIB russe depuis le début de la transition
120 100 80 "'~ 60 40

-P16

20

o
p>" '<>
q,o/'

-'<f''''

.-"
,,0; Ri"" s:>" .,,<1> 'N"" ').<1> 'N'" '"~

- .

production Industrielle
F6CF

oi£-

Source: pis (en priX constantsj: iMF World Economicouï/ook database, 2005, production industrielle: Rosstat, FBCF (formation brute de capital fixe) : Ahrend, Tompson (2005).

i I I I I September

I Estimations de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, citées in Ahrend, Tompson (2005). 2 Dans les pays de Visegrad (Pologne, Hongrie, République tchèque et Slovaquie), la production a repris deux ans après le début des réformes. 3 Reddaway, Glinski (2001, p. 249). 29

Le déclin s'est généralisé, mais avec une ampleur différente selon les industries. Les industries basées sur l'extraction des ressources minérales pouvaient compenser la baisse de la demande domestique par une orientation croissante vers les marchés internationaux, ces derniers étant en quête de ressources primaires. Leur déclin est donc relativement moins fort, alors que les industries manufacturières, faiblement compétitives face aux concurrents étrangers, ont connu un déclin plus important (par exemple l'industrie légère). Selon les données du Rosstat,J le secteur énergétique (hydrocarbures et charbon) a perdu 30 % de sa production environ en 1990-1995, alors que la moyenne était de 50 % pour tous les secteurs. Le complexe militaro-industriel (CMI) a enregistré également une très forte baisse. Selon les données officielles, la production militaire a baissé de 87 % en 1992-1996, alors que la production totale du CMI a diminué de 77 %.2 Du point de vue des structures industrielles, comme l'ont montré Blanchard et Kremer (1997), la transition s'est révélée plus difficile pour les industries complexes, puisqu'elle a décentralisé le processus de marchandage entre les clients et les fournisseurs, en causant une désorganisation. Ainsi, lors du passage au marché, la production déclinera considérablement dans les industries à chaînes de production plus longues, les négociations dans un contexte de contrats incomplets et d'asymétries d'information se soldant par des échecs. Au moment où les liens commerciaux et de production sont rompus, l'intermédiation prend un rôle particulièrement important au début des années 1990.3 Ainsi, la "rente d'intermédiation" acquiert une place particulière dans le processus de création de valeur. Dans certains cas, la valeur créée dans la production peut être sous-estimée du fait de l'accaparement de la rente d'intermédiation (par exemple, le cas du constructeur automobile qui vend sa production au distributeur à un prix inférieur au coût de revient, faute d'infrastructures de distribution). Notons que le déclin industriel en Russie n'a pas été suivi par l'accroissement correspondant du chômage. Alors que les modifications des structures de production sont assez rapides, le glissement de la main d'œuvre est ralenti. Le chômage potentiel
I Service Fédéral des Statistiques d'État (ex-Goskomstat). 2 Schroeder (1998, p. 247). 3 Sapir (1999). 30

de grande ampleur a été remplacé par un chômage officiel

modéré et une baisse des salaires réels. I Ceci est lié au
développement des formes atypiques de l'emploi (emploi à temps partiel, vacances administratives forcées, emplois secondaires, emploi dans le secteur informel, arriérés de paiement, paiements non officiels ou en nature, production de biens et services par les ménages). La forte concentration géographique de l'industrie (textile dans la Russie centrale, villes mono-industrielles), ainsi que la persistance des obstacles à la mobilité de la main d'œuvre y ont contribué également. Ces formes d'emploi se présentent comme des substituts du système de protection sociale à l'étape de la crise et comme source d'augmentation de l'emploi avec la reprise.2 Alors que le marché russe était parmi les plus régulés dans les économies en transition, la pratique de masse des accords informels (c'est-àdire le contournement des règles) assurait sa flexibilité. L'étude plus pointue des évolutions de la structure du PIB est difficile du fait de nombreux problèmes statistiques. Ainsi, l'appréciation du vrai volume du PIB nécessiterait la prise en compte de l'activité informelle, se mesurant à 18-38 % du PIB en 1996 selon des estimations différentes3 et, enfin, des distorsions de prix relatifs. Il se peut donc que la contraction réelle ait été moindre que selon les statistiques officielles. Néanmoins, des estimations alternatives basées sur le niveau de la demande portent le déclin à un tiers environ entre 1989-1994 (à comparer aux 50 % des statistiques officielles),4 ce qui reste toujours catastrophique. Ces résultats nous amènent à analyser le bien-fondé des politiques menées. b) Deux approches Avant la chute au marché n'existe essentiellement la de la transition du bloc socialiste, la théorie de la transition pas. Les débats qui vont suivre concernent vitesse de la mise en place des réformes.
5

Alors, deux modèles principaux se dégagent:

I Ainsi, les effectifs dans J'industrie ont diminué au total de 26 % entre 1992 et 1996, alors que la baisse de la production industrielle a été beaucoup plus forte (48 %). Schroeder (1998, p. 249). 2 Voir par exemple Guimpelson, KapeIiouchnikov (2006). 3 De Broeck, Koen (2000, p. 5-6).
4

Les estimations du Gavrilenkov et Koen (1994) du FMI, citées par Ahrend et
le lecteur aux analyses de Andreff (2002, 2(03),

Tompson (2005, p. I I). 5 Ici, nous pouvons renvoyer Roland (2000, 2002).

31

- le premier modèle dit de "thérapie de choc" (modèle du "big bang") est issu du consensus de Washington et suppose (i) la libéralisation des prix, (ii) la stabilisation, c'est-à-dire une politique monétaire stricte et le respect de l'équilibre budgétaire et (iii) la privatisation. Il s'appuie sur la thèse de la supériorité du marché par rapport au plan (c'est-à-dire du mécanisme de prix par rapport à celui du rationnement quantitatif) et l'hypothèse des acteurs rationnels et informés. Les partisans de cette approche (dont l'influence intellectuelle est soutenue par les organisations internationales) prônent une mise en place rapide et intégrale des réformes de marché. Ainsi, ils soutiennent "la thérapie de choc contre le gradualisme, la libéralisation contre l'intervention économique de l'État (hormis un rôle régalien minimal), et la privatisation avant la restructuration plutôt que l'inverse".) En termes d'économie politique, l'argument de la vitesse de la réalisation des réformes s'appuie sur l'utilisation de la fenêtre d'opportunité, cette dernière étant ouverte par l'introduction de la démocratie. Les réformes doivent être mises en place le plus vite possible, en assurant l'irréversibilité des changements.2 Les propriétaires des entreprises privatisées y fournissent le groupe de support principal. Or, au fur et à mesure de l'avancement (ou plutôt de l'enlisement) du processus de transition, de plus en plus de nuances apparaissent dans le cadre de cette approche d'inspiration néoclassique. Notamment, il se dégage un passage vers l'analyse des effets structurels à moyen terme. A partir de 1996, les organisations internationales reconnaissent l'importance d'une gouvernance publique et privée efficace, de la nécessité de l'offre de services publics, du développement du système bancaire, de l'utilité de la protection douanière modérée, soit de l'inefficacité du big bang et de l'importance du développement préalable des institutions. Ainsi, la recherche de l'équilibre macroéconomique à court terme cède la place à la reconnaissance de l'importance des institutions. le deuxième modèle relève de la perspective évolutionnaire-institutionnaliste et met l'accent sur la création préalable des mécanismes de marché et l'importance de la séquence des réformes à suivre. Ses partisans contestent
) 2 Andreff (2002, p. 271). Par exemple, Lipton, Balcerowicz (1995). Sachs (1990), Murphy, SWeifer, Vishny (1992),

32

l'analyse standard en s'appuyant sur les facteurs institutionnels, structurels ou sociaux' et s'accordent sur l'idée que les réformes structurelles (privatisations, changement institutionnel, restructurations, etc.) ne peuvent être réalisées par la thérapie de choc. D'autre part, la reconnaissance de l'importance de la séquence de réformes implique le débat sur l'ordre des réformes à faire passer, la stabilisation apparaissant en première urgence, la privatisation, l'ouverture sur l'extérieur ou la restructuration pouvant intervenir à la phase terminale. L'argument sous-jacent de cette approche en termes d'économie politique consiste en ce que la séquence appropriée des réformes permettrait d'assurer le soutien à la poursuite des réformes.2 Par exemple, l'émergence des PME était censée constituer le support à des réformes ultérieures du secteur public. Même s'il est faux de dire que le consensus de Washington néglige les institutions (il met l'accent sur l'adoption de lois pour protéger la propriété privée et les droits des actionnaires et des créditeurs, sur la lutte contre la corruption, etc., les marchés étant censés se développer spontanément), l'approche évolutionnaire-institutionnaliste développe une vision plus large. L'attention particulière est accordée au minimum d'institutions nécessaire avant les réformes pour soutenir le développement des marchés (imparfaites au début, elles sont censées évoluer au fil du temps). Les critiques s'adressent non pas aux principes mêmes de la libéralisation, privatisation et stabilisation, mais à la rapidité et à l'envergure de leur introduction. La différence principale entre ces deux approches consiste en l'intégration de l'incertitude. Dans le cadre du consensus de Washington, on considère que les gains des réformes sont sûrs et que les réformes doivent être mises en œuvre simultanément. L'optique évolutionnaire-institutionnaliste, inversement, insiste sur le fait que faute d'institutions adéquates, les politiques de libéralisation, stabilisation et privatisation peuvent aboutir à des situations sous-optimales et que les institutions peuvent se perfectionner au fil du temps. Bien que les limites de la théorie standard aient été connues au moment de la transition, c'est le consensus de Washington qui a été la philosophie dominante des réformes.
1 Voir la synthèse dans Andreff (2002). 2 Par exemple, Dewatripont, Roland (1992,

1995).

33