//img.uscri.be/pth/4dc03e15f4a2da894d11d6809d42fe691167aded
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 9,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La sécurité en Méditerranée

176 pages
Une voix libre. Arabe avant tout. Hala Kodmani. Reconnaître avant tout sa propre image. Théo Klein. Son départ laisse sur nos coeurs un amas de cendres..." Mahmoud Darwish. "Je vais vous dire, en toute franchise..." Hamadi Essid. La sécurité en Méditerrannée Mer commune, sécurité commune. Bernard Ravenel. Vers un nouveau concept de sécurité. Marc Bonnafous. CSCM : un projet pour la paix. Pascal Fenaud, Eric Remacle. Espagne : une redécouverte de la Méditerranée. Esther Barbé. Yougoslavie : un modèle de déstabilisation. Bernard Dréano. Grèce : volonté de détente et perspectives de turbulences. Kalliope Joséphidès. Turquie : Rumeli et Anadolu Hisar. Jean-Marie Demaldent. La fin des stratégies nationales dans le monde arabe. Borhane Ghalioun. Israël : l'obsession de la sécurité. Général Yeoshua Saguy, Général Ouri. Palestine : pas de sécurité sans paix. Ilan Halévi. Maroc : avis de tempête. Jean-François Clément. Le conflit israélo-palestinien après Madrid. "Il nous faut vivre ensemble..."Yossi Beilin, Ibrahim Dakkak. L'enseignement palestinien en danger. Paul Kessler. Moscou-Tel Aviv : espoir et nostalgie. Marina Solotkina. Deux cités en une : Marrakech et Jérusalem, même amour. Shlomo Elbaz.
Voir plus Voir moins

CONFLUENCES
Méditerranée
Revue trimestrielle
77, rue Blomet 75015 Paris N"2 Hiver 1992

Directeur

de la publication Denis Pryen

Directeur RamadiEssid (1939 - 1991)

Directeur de la rédaction
Jean-Paul Chagnollaud

Comité de rédaction Elie Barnavi, Christian Bruschi, Régine Dhoquois-Cohen, Alain Gresh, Bassma Kodmani-Darwish, Bénédicte Muller, Bernard Ravenel Comité de réflexion James Aburizk, Adonis, André Azoulay, Mahmoud Darwish, Michel Jobert, Paul Kessler, Théo Klein, Clovis Maksoud, William Quandt, Edward Saïd, Pierre Salinger, Baccar Touzani

Maquette et mise en page
Anissa Barrak

Correspondants à Jérusalem: Marie-ClaudeSlick à Tunis: Nabila Ramza
@L'Harmattan, 1992 ISBN 2-7384-1302-1

Sommaire
N<>2Hiver 1992

Hommage à Hamadi Essid
Une voix libre (4) Arabe avant tout (5) Hala Kodmani Reconnaître en l'Autre SB propre image (9) Théo Klein «Son départ laisse sur nos cœurs un amas de cendres...»
Mahmoud Darwish

(13)

«Je vais vous dire, en toute franchise...»
Hamadi Essid

(17)

La sécurité en Méditerranée
dossier préparé par BernardRavenel

Mer commune, sécurité commune (27) . Bernard Ravenel Vers un nouveau concept de sécurité (41)
Marc Bonnefous

CSCM : un projet pour la paix (59)
Pascal Fenaud et Eric Remacle

Espagne:

une redécouverte de la Méditerranée
Esther Barbé

(69)

Yougoslavie: Grèce:

un modèle de déstabilisation (77)
Bernard Dréano

volonté de détente et perspectives de turbulences (83)
Kalliope Joséphidès

Turquie:

Rumeli et Anadolu Hisar (91)
Jean-Marie Demaldent

La fin des stratégies nationales dans le monde arabe (103)
Borhane Ghalioun

Israël:

l'obsession de la sécurité (115)

Général Yeoshua Saguy et Général 000 Or entretiens réalisés par Marie-Claude Slick Palestine: pas de sécurité sans paix (125) nan Halévi Maroc: avis de tempête (129) Jean-François Clément

Le conflit israélo-palestinien après Madrid
«Il nous faut vivre ensemble...»
y ossi Beilin et Ibrahim Dakkak

(141)

L'enseignement .

palestinien en danger (149)

PaulKessler

Moscou-Tel Aviv: espoir et nostalgie (161) Marina Solotkina

Confluences

culturelles

Deux cités en une: Marrakech et Jérusalem, même amour (169) ShlomoElbaz

L'ambition de Confluences est d'aborder les grandes questions politiques et culturelles qui concernent les peuples et les sociétés du bassin méditerranéen, sans aucun parti pris idéologique, en privilégiant avant tout le débat entre les acteurs, les témoins et les décideurs aussi différents soient-ils. Les membres du comité de rédaction ont choisi cette orientation parce qu'ils sont convaincus que le dialogue est une philosophie de l'action politique. Ni l'ampleur des divergences, ni la gravité des oppositions ne doivent emp~cher que soient patiemment recherchées les possibilités de confluences. Cet attachement au dialogue et à la confrontation des idées ne peut ~tre réduit à une sorte de pacifISme naïf La conviction que seul le dialogue peut permettre de construire durablement de nouvelles formes

de configurations politiques à la fois équilibrées et fécondes
n'implique aucune forme de renoncement, bien au contraire. Comme /' a montré la guerre du Golfe, les temps de /' aprèsguerre froide s'annoncent difficiles pour les relations entre les Etats qui bordent la Méditerranée: loin de s'apaiser, les tensions que provoquent les conflits d'intérêts de toute nature semblent s'intensifier sous /' effet d'une constante accumulation d'incompréhensions et de méconnaissances réciproques. L a création de cette revue à vocation internationale apparait comme une contribution à /' ouverture d'un indispensable espace de confrontations des analyses et des opinions sur les problèmes qui façonneront /' avenir de cette région. Elle est ouverte à tous ceux qui partagent cette nécessaire ambition intellectuelle.

Hommage

à Hamadi

Essid

Une voix libre

Hamadi Essid est mort le 27 novembre 1991. Sa brutale disparition nous a profondément affectés car nous étions proches de lui, et pendant plus d'un an, nous avions, ensemble, préparé ce projet qui nous tenait tant à coeur d'une revue qui . s'appellerait Confluences-Méditerranée. Parmi toutes les qualités qui étaient les siennes, nous garderons surtout, pour en tirer toutes les leçons, ce courage qu'il avait de résister à toutes les passions comme à toutes les compromissions, sa liberté totale, sa curiosité sans limites, la subtilité de sa pensée et son humour. n avait relevé le pari, si difficile, que des hommes de bonne volonté pouvaient inverser le cours de la violence et du refus de l'autre pour y substituer un nécessaire dialogue, vécu comme une véritable philosophie de l'action politique. Théo Klein et Mahmoud Darwish lui rendent ici hommage, après le portrait de I'homme libre qu'en fait Hala Kodmani. Pour faire revivre la pensée de Hamadi Essid, nous avons choisi un texte particulièrement caractéristique de ses positions, tiré d'une audition qu'il avait accordée aux membres de la Commission des affaires étrangères et de l?ldéfense du Sénat, en avril 1991. C'est dans cet esprit qu'est née la revue Confluences-Méditerranée et c'est dans cet esprit qu'elle continuera

Le comité de rédaction

Confluences

4

Arabe

avant tout

Hala Kodmani

Rien ne pourrait mieux contenir toutes les dimensions de cet homme que le qualificatif intelligent. Mais pour lui qui méprisait tant la banalité et toujours cherchait à l'éviter, je regrette un peu la banalité du terme.
Intelligent, il l'était immensément, drôlement, étonnamment,

... "Etre

intelligent, dit Léautaud, c'est comprendre, c'est entendre. Ce n'est pas seulement comprendre les idées, les choses, les faits qui rentrent dans votre tempérament, dans vos habitudes d'esprit... c'est comprendre également les idées, les choses, les faits qui vous sont différents, contraires, et les plus divers... Etre intelligent, c'est, après connaître exactement sa propre façon de sentir et de penser, pouvoir encore se prêter à toutes les autres".l Bien plus que l'intelligence dont ses initiatives, ses écrits, ses interventions, ses amis et ses adversaires peuvent encore témoigner, ce qui distinguait l'intelligence de Hamadi Essid, c'est que tout ce qu'il entreprenait en était empreint jusqu'à sa façon de s'habiller, de se tenir, de se nourrir, de regarder la télévision, et même de se promener. L'élégance que tout le monde lui connait était le fruit d'une recherche originale, et jamais les canons classiques n'auraient admis les fantaisies qu'il osait et qu'il réussissait, toujours dans l'harmonie. Tout, autour de lui, devait mêler la beauté à l'intelligence. A peine avait-il pris en charge le bureau de la Ligue arabe que cet hôtel particulier, autrefois lugubre, s'illuminait, en quelques semaines. Un espace culturel y fut ouvert aux artistes et intellectuels arabes résidant en France, les questions les plus cruciales ou les plus contradictoires
N° 2 Hiver 1992

5

ont pu y être exprimées et débattues2, et des expositions et des soirées poétiques ont ainsi été offertes à un public en mal d'expressions culturelles arabes de qualité. La représentation du Monde arabe à Paris devait offrir un visage radieux, comme l'idée qu'il se faisait lui-même de la civilisation arabe et de son destin. Désormais, quiconque s'en prendrait aux Arabes le trouverait sur son chemin. Tout Arabe, tous les Arabes c'était lui, c'était nous. Qu'un nom arabe brille dans la haute couture ou le tennis, c'était notre gloire; qu'un Arabe soit élu président de l'Argentine ou sénateur aux Etats-Unis, c'était notre réussite; qu'il soit dealer tunisien ou affairiste libanais, c'était notre honte; qu'il meure de faim au Soudan ou par balles à Naplouse, c'était notre douleur; qu'il marque un but pour son club sochalien, il améliorait notre score... Je regrette aujourd'hui de n'avoir jamais pensé à noter le nombre de fois où il prononçait le mot "Arabe" en une journée, - quelquefois même en une heure -, mais je l'entends encore si bien résonner à mes oreilles. Le mot lui réveillait la bouche, comme s'il croquait un bonbon à la menthe. Il claquait comme une castagnette andalouse. Qu'il le prononce en français, en anglais ou en arabe, il disait "Arabe" sans qu'une seule lettre soit plus faible que l'autre, tandis que le mot entier sonnait toujours plus fort que ceux qui l'ont précédé ou le suivent dans la phrase. Il levait son timbre d'un cran, comme pour lui rendre hommage, le ton toujours ferme, jamais chantonnant. Il disait: «Les Arabes», «Nous les Arabes... pensons, affirmons, croyons, ressentons, condamnons, saluons...» avec l'assurance, bien fondée, qu'aucun Arabe ne pouvait penser, affIrmer, ressentir... autrement. Il se faisait fort d'être toujours le premier parmi les Arabes, souvent même le seul, à formuler la protestation aux propositions de Lionel Jospin sur Jérusalem, exprimer la peur devant la condamnation de Salman Rushdie, la joie après l'unification des deux Yemen, l'espoir face à la proposition de George Bush pour une rencontre à Genève... Lorsqu'une telle information tombait, le soir, je guettais le téléphone et préparais à l'avance de quoi écrire. Il me décevait rarement. Je l'entendais dire.: «Je sais que c'est l'heure des enfants, mais je serai rapide, êtes-vous prête?» Bien des fois, il disait m'avoir épargné son coup de fil à deux heures du matin, lorsque, s'étant réveillé devant son poste encore allumé, il retrouvait, dans une série américaine, le personnage de l'Arabe dans une si méchante caricature, et qu'il se contentait, sur l'heure, de rédiger, de sa petite écriture que j'ai mis des années à savoir déchiffrer, quelques virulentes lignes courtoises, à l'adresse du directeur de la chaîne. Si ce bourreau de travail avait réussi à obtenir de moi, entr'autres, un tel dévouement, ce n'était pas seulement parce que nous avions adhéré à sa passion, mais parce que nous travaillions comme d'autres
Confluences

6

font la fête, en rire et en chanson. n riait de toutes les couleurs et savait faire rire tous ses interlocuteurs. Il savait surtout planter le décor, imiter les accents et mimer les personnages. Quelles que soient les circonstances et parfois même le prix à payer, il ne pouvait résister à dire la plaisanterie qui lui traversait l'esprit. Et l'on riait le plus avec lui, des choses les plus sérieuses.

Hala Kodmani

est attachée de presse au Bureau de la Ligue des Etats arabes à Paris.

Notes: 1 Journal Littéraire du 11 février 1906. 2 Hamadi Essid a notamment organisé une rencontre des intellectuels arabes de l'émigration venus de divers pays d'Europe et du continent américain (décembre 1986) et a réussi l'exploit, avec la collaboration de Ingrid Abdennour Chamoun, de réunir des femmes libanaises de toutes les communautés, venues spécialement du Liban, pour réfléchir ensemble aux effets de la guerre et à l'après-guerre (décembre 1987).

N°2 Hiver 1992

7

«Reconnaître en l'Autre sa propre image...»

Théo Klein

Lorsqu'en janvier 1988, j'ai été opposé à Hamadi Essid, dans le duel de Jean-Claude Bourret, je ne savais que deux choses de lui : qu'il était le représentant de la Ligue arabe en France, ce qui, un mois à peine après le déclenchement de l'Intifada, conduisait quelques amis à me déconseiller cet affrontement; mais aussi qu'il était un homme charmant et mesuré, ce qui avait, justement, incité Jean-Marie Lefèvre à suggérer ce duel. Nous nous sommes fortement opposés mais, semble-t-il, sans jamais manquer à la courtoisie, ni sombrer dans la violence verbale. Jean-Claude Bourret, en nous invitant quelques bons mois plus tard, pour un nouveau duel, avait souligné le caractère courtois de notre premier affrontement. C'est sans doute dans la reconnaissance de la sincérité de nos convictions réciproques et opposées, que chacun d'entre nous avait puisé à la fois l'envie et le courage de poursuivre, et même d'approfondir le dialogue. Un homme intelligent et honnête - et Hamadi Essid mérite pleinement ces deux qualifications - ne peut pas être animé sincèrement de certitudes, sans que cela pose un réel problème à son interlocuteur. Persuadé qu'il se trompait et qu'il était avant tout, mal informé de certains aspects du conflit qui nous opposait, je sentais confusément, à la fois que je pourrais peut-être le convaincre de certaines erreurs de jugement, mais aussi qu'il fallait que je découvre quelle part de vérité était portée par ses propos.
N" 2 Hiver 1992

9

La curiosité d'un être pour un autre est généralement réciproque. De sa curiosité, je devais rapidement avoir confIrmation, lorsqu'il est venu me proposer de poursuivre notre dialogue, à peine amorcé, dans un livre. Deux Vérités en facet a été le fruit de son imagination, puis de notre travail individuel, et enfIn de notre confrontation. S'il n'était pas facile pour moi de pousser aussi loin, et aussi publiquement notre confrontation, j'imagine que cela n'était pas non plus si simple pour lui. Mais à aucun moment il ne m'a semblé faiblir dans sa volonté de poursuivre cet affrontement-dialogue. Sans doute, était-il persuadé, comme je l'étais moi-même, que tout dialogue entre un Arabe et un Juif constitutait un jalon, aussi modeste soit-il, vers la paix et la compréhension mutuelle. Notre tandem devenait avec le temps une sorte de classique, et nous avons ainsi multiplié les conférences et les débats, à travers la France et ses médias. Je crois que nous n'avons jamais fait abandon, l'un comme l'autre, de ce qui nous paraissait essentiel. Nous ne nous sommes jamais fait de faciles concessions. Mais nous avons essayé de mieux nous comprendre, de mieux cerner les éléments du conflit, et de chercher à identifier les idées, les initiatives, qui pourraient permettre de faire cohabiter nos points de vue. Le débat politique n'a jamais cessé d'être franc, et l'opposition nette sur beaucoup de points. Mais l'amitié naissait entre nous, sans que nous n'en parlions jamais. Elle était évidente aux yeux des tiers qui, souvent, ne comprenaient pas, qui parfois refusaient cette évidence que l'amitié naît du respect mutuel, et ne peut pas être entamée par des divergences, dès lors que celles-ci sont pensées sincèrement et exprimées sans ambiguïté. Face à cet homme lucide, parfois pessimiste sur les événements, mais rarement sur les hommes, dès lors qu'il les jugeait estimables, je me sentais libre d'exprimer ma judéité et mon attachement à cette petite parcelle du Proche-Orient, que nous appelons depuis des siècles Eretz Israël, et qu'il appelait Palestine. Ne m'avait-il pas confIé sa satisfaction d'avoir pu dire à la télévision tunisienne: "Cessez de parler de l'entité sioniste, l'Etat d'Israël est une réalité avec laquelle nous devons nous habituer à vivre. Cessez de parler d'un sioniste comme d'un ennemi infréquentable, je dialogue avec un sioniste". Il voulait que les mots aient un sens accepté par tous, pour qu'à travers eux, et, bien sûr aussi par des gestes, les descendants d'Ismaël et d'Isaac, retrouvent leurs liens fraternels nés d'Abraham. Pour dialoguer, c'est-à-dire, pour reconnaître en l'Autre sa propre image, et en même temps, comme le dit Levinas, prendre conscience de sa responsabilité à son égard, il est indispensable, qu'au-delà du regard, les mots puissent exprimer un sens accepté en commun. Nous avions la chance de parler la même langue et, de surcroît, nous avons
Confluences

10

eu la satisfaction de constater que ces mots que nous employions avaient le même sens pour lui, comme pour moi. Dès lors, mon amitié pour Hamadi Essid, née d'abord lentement de la reconnaissance de sa sincérité, s'alimentait d'une confiance renforcée dans I'honnêteté de ses propos au-delà de quelques distorsions diplomatiques incontournables. Au fur et à mesure que notre dialogue se poursuivait, nous sentions, je crois, de mieux en mieux, que nous pouvions nous dire nos vérités en face, chacun puisant dans les différences qui subsistaient le désir de

poursuivre cet affrontement- dialogue, maintenant si tristement et si
irrémédiablement interrompu. Dans le Traité des Pères, il est dit: "Là où -il n'y a pas d'hommes, efforces-toi d'être un homme". Hamadi Essid avait entendu et réalisé ce précepte, sans l'avoir jamais connu.

Théo Klein est avocat et ancien président du Conseil représentatif des institutions juives de France.

Note: 1 Deux vérités en face, de Théo Klein et Hamadi Essid, Ed. Lieu Commun, 1988.

N° 2 Hiver 1992

Il

«Son départ laisse sur nos cœurs un amas de cendres.. . »

Mahmoud Darwish

Hamadi Essid est passé dans notre vie, plus rapide et plus éblouissant que l'éclat du bonheur. La flamme qu'il a allumée en nous ne s'est éteinte qu'en apparence et son départ brutal laisse sur nos cœurs un amas de cendres, alourdissant davantage notre cœur d'Arabe, déjà lourd, en cette époque qui ne s'est avérée prodigue qu'en ce qui blesse et ce qui tue. Il représentait ce qu'il y a de plus intime en nous, il était l'amitié, le dialogue avec notre propre identité, autant de valeurs que nous subtilisions aux cendres et au vent. Qui, après Hamadi, dialoguera avec qui? Notre dialogue avec l'Autre ne s'est pas établi sur des bases égales. Pourtant, dans sa pratique du dialogue, Hamadi Essid semblait avoir bâti, à lui seul, une passerelle pour parvenir à l'Autre et dialoguer avec aussi bien à lui, grâce à son désir si profond de réussir à proposer nous mêmes qu'à l'Autre - une image qui corresponde à un humanisme arabe spécifique, né des déchirements de notre Histoire. Se dressant fermement à partir d'un riche patrimoine culturel, il l'a interrogé et s'est questionné lui-même avant de s'octroyer le droit d'interpeller l'Autre. J'ai la conviction qu'on peut, en tant qu'Arabes, être en complète harmonie avec notre époque tout en gardant notre dimension historique. En fait, nous ne saurons atteindre la modernité que si nous l'enracinons dans les profondeurs de notre culture et de notre Histoire.
~

N° 2 Hiver 1992

13

En cela, Hamadi Essid était l'exemple et la référence (...) Il est venu au dialogue, non pas par un sentiment d'infériorité vis à vis de l'Autre, non pas pour réveiller chez l'Autre un quelconque sentiment de culpabilité, mais il y est venu avec toute l'ampleur de son humanisme et avec un langage mêlant la souplesse à la fermeté pour trouver les pôles de rencontre au-delà des différences, relire le passé dans un esprit contemporain, transformer l'ennemi en adversaire - à la manière de René Char. Qui est Hamadi Essid ? Ni un diplomate, ni un homme politique, ni un intellectuel, ni un homme de lettres. Il est la synthèse de tout cela, traduit dans un langage et un métier nouveaux (. ..) Il disait: «Lorsque j'étais dans le domaine culturel, je sentais que dans notre monde arabe qui a tant besoin de porter un nouveau regard sur son histoire, et en particulier sur sa civilisation et sa culture, la finalité de mon action était éminemment politique.» En fait, il apportait une dimension culturelle à la politique. Nous avions tant besoin de sa perspicacité, de sa lucidité, de l'intelligence de son cœur, de son regard et de sa clairvoyance pour comprendre à quel point l'évidence a parfois besoin d'être explicitée, à quel point la victime a besoin d'un avocat habile et convaincant, tant le caractère tragique, douloureux et parfois chaotique de I'histoire parvient souvent à métamorphoser la victime en bourreau, non seulement pour imputer à la victime la responsabilité de son sort, mais aussi pour doter le bourreau de tous les oripeaux légitimant son crime: l'usage de la force dans la création du droit et l'appropriation de la douleur des victimes pour asservir les esprits. Ainsi était Hamadi Essid, dans sa défense intelligente de la réalité palestinienne comme composante essentielle de la conscience arabe contemporaine. Sur le terrain si difficile du dialogue, Hamadi Essid se nourrissait aux sources de sa culture arabe aux dimensions fondamentalement musulmane mais aussi chrétienne, ainsi qu'à celles de la culture humaniste contemporaine aux dimensions multiples et fondamentalement chrétienne. Il était ainsi parfaitement armé pour être le partenaire idéal dans un dialogue multidimensionnel et constructif avec l'Autre. Dans cette confrontation des idées, Il ne cherchait pas à marquer des points à son avantage personnel mais bien à servir de voie d'accès à la coexistence et à la solidarité entre les individus, les peuples et les communautés, afin de participer à l'établissement d'un monde nouveau qui n'atteindra sa pleine dimension humaine que si personne n'en est exclu (...) Obsédé par l'idée que justice soit rendue aux Palestiniens (...), il est devenu un des ambassadeurs de leur cause, transmettant leur message de liberté et de paix, celui de l'ouverture vers l'Autre et de la
Confluences

14

Par son éloquence exceptionnelle, à l'écran ou à l'antenne, en public ou en privé, dans la rue ou dans l'avion, au bureau ou au restaurant, avec l'adversaire ou avec rami, Hamadi Essid était "Si Hamadi", le Tunisien où tradition et modernité s'entremêlent. Il était l'élégance même, venue de sa mémoire andalouse; il dansait comme il pensait, chantait comme il racontait, analysait comme il espérait, s'habillait comme il respirait, détenant partout et toujours le secret de "la beauté par son sens de l'harmonie", selon la formule de son compatriote l'immortel Ibn Khaldoun. Hamadi n'appréhendait pas son avenir ni à partir de son passé, ni à partir de celui de l'Occident, ainsi qu'il le disait lui-même. Il nous proposait de rechercher une autre issue, par la recherche permanente du dialogue avec soi et avec l'Autre. Mais à peine ses intelTogations et son discours avaient-ils atteint leur pleine maturité, qu'il avait quitté la scène du dialogue sans prévenir (. ..) et nous voici, à nouveau, sans perspective et sans horizon, comme si le pire n'avait pas de limites, comme si rabûne n'avait pas de fond

(...)

.

Mon cher Hamadi Essid, tu ne seras plus triste désormais, car tu n'auras plus à connaître les affres de ce vide immense. Mais si tu peux encore nous plaindre, alors fais le, car les morts sont peut-être les vrais vivants et les vivants les véritables morts.

Mahmoud Darwish est poète.
N° 2 Hiver 1992

15

«Je vais vous dire en toute franchise...»
Hamadi Essid

Le 3 avril 1991, Hamadi Essid était l'invité de la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat. Cette audition, peu après la guerre du Golfe, a été l'occasion pour l'ambassadeur délégué permanent de Tunisie auprès de l'Unesco, ancien représentant de la Ligue arabe à Paris, qui voulait être avant tout le porte-parole des Arabes, de s'exprimer en toute liberté sur de nombreux sujets, en répondant aux questions des sénateurs. ExtTaits.

«(...) TIest vrai que je ne me suis pas tenu aux règles du consensus des Etats et je me suis pennis, depuis le début de cette crise devenue conflit, puis guerre, de donner mon avis qui me semble avoir été plus proche de celui des peuples arabes. Ce que je vais vous dire, je vais vous le dire en toute franchise parce que je vous dois le respect de la sincérité, donc en dehors de toutes les règles et réserves diplomatiques et je crois que c'est pour cela que vous
,

m'avez choisi pour vous parler. Je ne suis pas l'ambassadeur de
Tunisie en France, je ne suis pas lié par les règles habituelles qui limitent l'expression d'un ambassadeur, et je parle surtout en tant qu'Arabe qui connaît bien la sensibilité arabe et qui a eu à plusieurs reprises l'occasion d'en parler et même de critiquer certains d'entre vous qui sont ici présents et qui m'ont semblé parfois glisser sur le terrain de l'exégèse de l'arabité.»

W 2 Hiver 1992

17