La Suisse, pays le plus heureux du monde

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La Suisse est le pays le plus heureux du monde. C’est une étude internationale qui l’affirme. Les critères retenus ? L’emploi, le logement, la santé, la richesse, l’environnement, la sécurité…
Pourtant, la patrie de Rousseau reflète une image assez négative : corruption, évasion fiscale, islamophobie… Face à ce paradoxe, quels sont les secrets du bonheur suisse ?
La Suisse n’est pas seulement un îlot où cohabitent banquiers et gruyères sur fond d’alpages enneigés. Au cœur du miracle helvète ? Les votations. Composé de 26 cantons, qui sont autant d’États souverains, c’est le seul pays où, quatre fois par an, le peuple initie des lois et en surveille l’application : de l’immigration à la religion, de l’énergie à la fiscalité, de la protection des animaux aux bruits des avions ! Unique en son genre, cette démocratie participative suscite la curiosité des démocrates et des républicains du monde entier. Ses résultats sont en effet incroyables : un chômage quasi inexistant, une compétitivité à toute épreuve et le système de formation le plus performant sur le continent.
Les Suisses sont-ils alors xénophobes ? Non, car 24% de la population résidente y est étrangère.
Alliant la rigueur de l’historien et la férocité de l’essayiste, François Garçon pose un franc diagnostic : affaiblie par une crise dont elle ne parvient pas à sortir, il est temps que l’Europe arrête de mépriser la Suisse pour enfin s’en inspirer.
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© Éditions Tallandier, 2015
2, rue Rotrou – 75006 Paris
www.tallandier.com
EAN : 979-10-210-0747-5
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo.
Un grand merci à Ulrich Lehner,
qui a accepté de relire le manuscrit de ce livre.
Les propos tenus n’engagent que leur auteur.
Avant-propos
« 3 000 SMS ! » De retour dans sa loge, à l’issue d’unC dans l’airl’intitulé à guerrier, « Faut-il boycotter la Suisse ? », le journaliste Yves Calvi n’en revient pas. 3 000 SMS en l’espace de 70 mn ! Aucun doute : devant leurs écrans, les téléspectateurs n’ont pas chômé. Nous sommes le 12 février 2014. Trois jours plus tôt, lors d’une votation qui a retenu une large attention dans les pays européens, les Suisses ont dit non à l’« immigration massive ». Désormais, les étrangers résidant en Suisse seront soumis à quotas. À peine connu, le résultat fait l’effet d’une bombe, ou plutôt de plusieurs bombes. À l’exception d’une poignée de souverainistes et de partisans de l’extrême droite européenne qui applaudissent, le choix des électeurs suisses est officiellement condamné. Condamnation que certains larderont de commentaires cruels sur la Suisse, engeance égoïste au cœur d’une Europe accueillante et généreuse. Ce scrutin présente pourtant un aspect parfaitement inédit. Et c’est justement ce que découvre Yves Calvi en survolant la correspondance électronique reçue que lui tend son assistante. À coup de slogans et d’indignations, un discours émerge, massif et unanime, aux antipodes de celui qu’ont tambouriné les ondes au lendemain des résultats. Dans l’immense messagerie que consulte le journaliste, pas une voix pour accabler le vote des Suisses, ce vote que les experts, eux, avaient immédiatement taxé de « xénophobe » et « suicidaire ». Ce que célèbrent ces milliers d’anonymes, ce sont les droits politiques dont jouissent les Suisses, leur capacité démocratique à intervenir à leur guise dans le débat politique, et à en dicter les contours. À l’occasion de la votation du 9 février 2014, des millions d’Européens ont ainsi découvert l’initiative populaire et le droit de référendum. La Suisse n’est plus seulement un îlot mal connu au cœur de l’Union européenne, où cohabitent banquiers et gruyères sans trous sur fond d’alpages enneigés. La Suisse est le pays où les citoyens peuvent dire tout haut ce qu’ils pensent, puis surveiller l’application de leurs choix politiques. Que ces choix soient judicieux ou idiots est une autre histoire, sur laquelle on se penchera. L’important est cette capacité qu’ont les Suisses à pouvoir s’exprimer autrement qu’en brulant des poubelles ou en bloquant les trains. Voilà ce que découvrent des millions d’Européens, le lendemain de la victoire de la désormais fameuse votation populaire « Contre l’immigration de masse ». Mais de la Suisse, ce « pays le plus heureux du monde1 », que savent au juste les Européens, et les Français plus particulièrement ? Voilà trente ans, dans une tribune internationale vantant les vertus du « modèle » suisse, quatre journalistes pronostiquaient que la connaissance du dit modèle paraîtrait sans doute « effarante aux esprits formés à l’école de la République une et indivisible2 ». Lucidement, les auteurs en déduisaient qu’à supposer que les Français s’intéressassent à la Suisse, ils feraient
alors de « fâcheuses découvertes », la Suisse faisant dans nombre de domaines « assez exactement le contraire de ce que fait la France ». Les choses ont-elles vraiment changé ? Et dans quel sens ?
INTRODUCTION
Le double KO
« Si j’étais fidèle à mes convictions politiques, j’irais vivre en Suisse, non pour des raisons fiscales, puisque le taux d’imposition dans les cantons francophones y est élevé, mais parce que c’est le pays de la votation3. » Michel HOUELLEBECQ.
Alors que la Suisse coulait des jours heureux, deux événements, survenus entre 2009 et 2014, l’ont brutalement tirée de sa tiède torpeur. L’un et l’autre ont abîmé l’image d’un pays historiquement associé à la mesure et à la discrétion. Longtemps encore, la Suisse portera la marque de ces chocs.
Le pays des banquiers voyous
Ils se comptent probablement sur les doigts d’une seule main, les banquiers suisses qui, en 2007, auraient parié sur la disparition du secret bancaire, ce môle sur lequel la banque suisse a bâti sa fortune et sa réputation ! Qui pouvait sérieusement imaginer que le secret bancaire s’effondrerait en cinq ans sous les coups du fisc américain ? Tel est pourtant le scénario qui s’est écrit entre 2008 et 2014. Finie l’époque où, évoquant l’évasion fiscale dont la France était victime, un ministre français osait écrire : « Lorsque nos capitaux franchissent la frontière et se réfugient dans vos banques, cela signifie que le gouvernement s’est mal conduit et qu’il a rompu la confiance que les citoyens doivent avoir dans la politique économique et monétaire de leur pays. […] La Suisse, c’est notre sanction4. » Les temps ne sont plus à l’autocritique. La crise financière des États a atteint un niveau de gravité tel que, désormais, seul le bistouri paraît pouvoir sauver le patient. Bref retour en arrière. L’ouverture des hostilités a commencé en 2009. Le 19 février, le fisc américain condamne la banque UBS à une amende de 780 millions de dollars. Son crime ? Avoir dissimulé une liste négociée entre la Suisse et les États-Unis de 4 450 contribuables à l’IRS, l’Internal Revenue Service, l’agence gouvernementale américaine qui collecte les taxes diverses et l’impôt sur le revenu. En Suisse, beaucoup avaient imaginé que, dans le cas où un État se découvrirait victime de spoliations,
l’affaire serait une énième fois réglée discrètement. Qu’il suffirait de signer un gros chèque à chaque nouvelle fraude. Après tout, question transparence, les autorités américaines savent se montrer accomodantes, comme en témoigne le pullulement de sociétés opaques dans l’État du Delaware, où le nombre de sièges sociaux (935 000) dépasse celui des habitants5. Aussi longtemps que Washington tolérerait ces aberrations sur le sol américain, les tirades contre les banques suisses seraient donc des effets de manche pour les médias américains. Tel est le scénario que s’ingéniait encore à croire le monde bancaire européen en 2008, notamment les banquiers suisses. Tragique méprise ! Tel un décor Potemkine, le marché financier s’est effondré et, du côté des spécialistes, le parallèle avec la crise de 1929 vire à l’obsession. Le monde entier a sous les yeux ces usines fermées, ces cadres virés dans l’heure, déboulant aux pieds des tours de la finance, leurs cartons d’effets personnels sous le bras. En mars 2009, le corbillard du secret bancaire suisse est publiquement dressé. Il est un autre facteur, sans lien avec le monde bancaire, qui change la donne : la guerre froide est terminée. Cet événement majeur, qu’inaugure la chute du mur de Berlin, a démonétisé la Suisse, notamment à Washington. Si, au plan diplomatique, la Suisse reste encore utile aux États-Unis dans des pays comme l’Iran ou Cuba, il s’agit de situations résiduelles. L’interface diplomatique suisse, longtemps précieuse, n’a plus besoin d’être ménagée. La disparition du péril communiste, qui déclasse la Suisse au plan géostratégique, puis la faillite des finances publiques qu’ont saignées les guerres au Moyen-Orient, précipitent le changement de mœurs du côté des autorités américaines. En faillite, l’État américain est sous perfusions permanentes. Sus donc aux évadés fiscaux, aux banques qui les assistent et, accessoirement, à la Suisse qui héberge la vaste entreprise criminelle ! En Suisse, la sphère bancaire n’a pas pris la mesure du changement d’époque. Myope sur l’évolution en cours, elle n’a pas vu combien sa marge de manœuvre s’était brusquement rétrécie. Et si, en matière d’évasion fiscale, la Suisse est en bonne compagnie avec les îles anglo-normandes, les Caraïbes, le Luxembourg ou l’Irlande, la cuirasse helvétique présente cependant un gros défaut : elle est la destination la plus courue par les fraudeurs. En 2012, avec 2 200 milliards de dollars de dépôts non déclarés, la Suisse surplombe le pack des pays hébergeurs. Jusqu’alors, à intervalles réguliers, les autorités fiscales allemande, française ou italienne s’en étaient prises à la Suisse, havre de leurs fraudeurs. Mais, bataillant en ordre dispersé et probablement aussi sous le commandement d’acteurs à la moralité parfois douteuse, comme l’a révélé l’affaire Cahuzac en France, les nettoyeurs européens restaient des « petits joueurs ». C’est une toute autre artillerie que déploient les États-Unis. L’administration américaine a accumulé les charges contre les banques helvétiques. Non seulement elles ont commis un crime mais, se targuant d’une solvabilité à toute épreuve, elles peuvent payer. Elles paieront donc.
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