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LE฀DÏBAT 'ALLIMARD
© Éditions Gallimard, 2008.
Les seules choses indispensables à la vie humaine sont l’air, le boire, le manger et l’excrétion, et la recherche de la vérité.
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JO N AT H A NLIT T ELL
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La prise du pouvoir par la vulgate néo-libérale
Jamais, depuis les débuts de la réflexion économique, on n’avait vu une telle coalition des représentants de la dis-cipline. Alors que l’histoire des théories économiques est tissée d’une succession de controverses, ardentes le plus souvent et parfois violentes, sur la valeur, la nature de la monnaie, les formes de la concurrence, le rôle présumé du capital, les bienfaits ou les dangers de l’intervention publi-que dans la marche des affaires, le débat d’aujourd’hui nous offre une morne plaine. La France, réputée terre d’élection pour la critique, offre une illustration révélatrice de l’aligne-ment des idées économiques sur les étalons internationaux. Un véritable clergé, composé d’économistes institutionnels, de banques, d’organismes de recherche, s’y emploie à esca-moter tout ce qui pourrait être mis en question pour éclai-rer les dirigeants politiques et cette fraction de l’opinion dont la curiosité intellectuelle n’a pas encore été découra-gée. En dépit des multiples embardées de la conjoncture ou des vicissitudes répétées des marchés financiers qui ont été observées ces trente dernières années, période durant laquelle nous nous sommes éloignés du capitalisme keyné-sien, l’espace de la réflexion s’est continuellement rétréci. Nous sommes aujourd’hui en présence de ce que la théorie
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La trahison des économistes
économique spécialisée dans les questions de la concur-rence nomme une position dominante. Alors que le key-nésianisme n’a jamais réussi à établir une position de cette sorte, et moins encore un monopole, soumis qu’il était à la contestation de différents courants libéraux comme à la concurrence d’une théorie marxiste encore vigoureuse, un nouveau courant, qui prétend incarner la praxis libérale de l’économie en marche, est parvenu à engloutir toute tenta-tive de penser l’économie autrement qu’il l’entend. Mais, dira-t-on, que faites-vous du courant altermon-dialiste ? Avez-vous oublié tout ce qu’il a déployé d’efforts et d’arguments pour faire obstacle à ce monopole ? Et, d’ailleurs, n’est-ce pas lui qui a dénoncé les ravages de la pensée unique ? Certes. Mais le courant altermondialiste mêle en son sein deux inspirations. La première incrimine la subordination inconditionnelle des populations et des États au capitalisme contemporain détaché des anciennes entraves nationales. Elle se préoccupe de voir un système économique de plus en plus monolithique imposer l’obéis-sance à des contraintes toujours plus rudes de compétitivité économique et de rentabilité financière. Elle croit discer-ner un mouvement majeur, nouveau dans l’histoire éco-nomique, qui entraînerait les peuples dans une lutte sans merci, sous prétexte de concurrence mondiale. Au fond, elle craint pour le monde d’aujourd’hui, délivré de l’hy-pothèque communiste, ce que redoutaient les libéraux des générations précédentes : la mise en forme définitive d’un mode de production et d’un modèle de société au nom d’une Histoire conçue par l’idéologie. Mais elle est elle-même entravée et largement annihilée par la deuxième ins-piration du courant altermondialiste. Il s’agit ici de ce qu’il conviendrait d’appeler un « négationnisme économique ». Selon cette inspiration, l’économie n’existe pas. Elle est un
La prise du pouvoir par la vulgate néo-libérale
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mensonge en soi. Il n’y a pas à se préoccuper du fonction-nement des marchés, du rôle de ces acteurs qu’on appelle les entreprises, de la formation des prix, de la nature des cycles, puisque tout cela procède d’un chaos organisé sous l’impulsion des puissants de ce monde. Inutile de perdre de précieux moments et d’user ses forces à comprendre alors qu’il faut seulement abattre la bête immonde. On ne doit surtout pas se risquer à faire la théorie d’un système qui ne mérite, au mieux, pour rendre compte de sa nature, qu’un 1 « antimanuel ». La persistance d’un courant d’opinion fondé sur un antilibéralisme de principe, négateur de toute logique éco-nomique autre que celle de la prédation spontanée des populations par l’ensemble des grands acteurs du système, vient renforcer la position dominante des néo-libéraux qu’il prétend combattre. Le discours ultracritique qu’il développe concourt au paradoxe suivant : le capitalisme qui nous accable est levraicapitalisme, celui qui incarne dans son essence, une fois pour toutes, l’économie du pro-fit maximal et la société de la marchandise universelle. Les transformations récentes de l’économie auraient permis le recalage du système sur ses véritables fondements, après les épisodes qui l’avaient vu s’accommoder du progrès maté-riel et moral des populations, à l’occasion de la deuxième révolution industrielle et de son couronnement socio-économique dans le régime keynésien de l’après-guerre. À entendre les gauchistes proclamés, nous serions provi-dentiellement délivrés du leurre que formait l’association contre nature d’une économie capitaliste et d’une gestion quelque peu progressiste de la société dans le sens le plus
1. Bernard Maris,Antimanuel d’économie, Rosny-sous-Bois, Éditions Bréal, 2006. L’auteur s’y efforce d’invalider toute espèce de pensée économique autre que critique du système en tant que tel.
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