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La transition préméditée

De
104 pages
L'espoir fut éphémère avec la junte. Eminemment instable, son chef renie ses engagements et veut se présenter à la présidentielle. Les Guinéens se lèvent, outrés. Le 28 septembre 2009, une répression préméditée s'abat sur un meeting pacifique. La sauvagerie est inénarrable : 156 mort, 1399 blessés, 109 femmes violentées. L'ONU reconnaît des crimes contre l'humanité et envisage la saisie de la Cour pénale internationale. Ces événements n'ont pas que des effets pervers : pour l'auteur les guinéens peuvent transformer les deuils en ciment pour souder leurs liens.
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PRÉFACE
Quelques semaines avant le 28 septembre 2009, la rumeur a dit que le chef de la junte, le capitaine Dadis, faisait venir, à partir de la Guinée forestière et du Liberia, des recrues dans l’armée guinéenne : c’était un mauvais signe, car ces gens étaient des bourreaux potentiels qui, le moment venu, serviraient à brutaliser les populations. Je n’y ai pas cru. Mais le 28 septembre fut ce qu’il fut, une journée de sauvagerie innommable de la part de l’armée. Le lendemain, le premier journal que j’ai lu disait que le massacre avait été effectivement prémédité. J’ai encore refusé d’y croire, imputant les actes à des soldats incontrôlés, comme le disait Dadis. Mais après, je dus faire face à la dure réalité : un soldat avait avoué sur Rfi qu’ils avaient été armés et étaient aux aguets, qu’ils avaient reçu des ordres : « Tuer ou être tué ! » Foudroyé que j’étais, déjà, par la barbarie commise, cette réalité me rendit malade, dans le sens littéral du mot : sur-le-champ je fus pris de nausées et dus quitter ma salle de travail… Simultanément les leaders politiques, dont la plupart avaient été grièvement blessés, ont fait des témoignages poignants. L’un d’eux a écrit ces mots : « Chacun comprendra qu’un otage ne peut négocier lui-même sa libération, le revolver sur la tempe. » C’est de là que m’est venue l’idée de compiler ce livre. Un de mes manuscrits qui étaient prêts pour l’édition comportait des chapitres sur la transition. J’ai alors suspendu le manuscrit en question et en ai extrait ces chapitres pour les enrichir et y ajouter la tragédie du 28 septembre, espérant que le nouvel ouvrage contribuera non seulement à libérer les otages actuels, mais aussi à juguler les prises d’otages en général.

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Mahmoud Ben Saïd

Volume spécial de La Guinée en marche, bien qu’avec un titre indépendant, le livre est composé de cinq chapitres, dont les trois premiers résument chacun un trimestre de la transition (entre janvier et septembre) et les deux autres la tragédie du 28 septembre. Un riche épilogue débat des tendances politiques actuelles et est suivi de deux annexes : l’une sur l’attentat contre Dadis, survenu le 3 décembre, l’autre le rapport de l’Onu sur le 28 septembre. Le texte a été sciemment abrégé, à l’image de Guinéens, adoptons la bonne gouvernance ! – les deux livres sont en fait des ouvrages jumeaux –, pour convenir aux lecteurs, surtout de par son volume. Ainsi, bien des choses ont été simplifiées : les noms sont rarement précédés de titres – d’où Cellou, Fall, Sidya –, et les références des citations sont raccourcies. (Les citations non référencées proviennent des vidéos de la Rtg, publiées par Télédiaspora.) Je dédie l’ouvrage aux leaders des Forces vives, surtout les victimes du 28 septembre. C’est l’occasion pour moi de vous exprimer mon admiration pour votre persévérance, vu les difficultés dans lesquelles vous évoluez. Après l’élection présidentielle, je rêve de vous voir tous travailler ensemble, en une équipe unie, chaque membre y apportant ses compétences et ses qualités personnelles. Je remercie le Tout-Puissant pour Son aide. Sa récompense est la seule chose qui m’intéresse pour ce livre ; les revenus de ses ventes sont entièrement destinés à des fins caritatives. De même, toute faiblesse notée dans le texte aura été causée soit par une erreur humaine, soit un manque d’informations. Je renouvelle ma sympathie à toutes les victimes de la barbarie du 28 septembre 2009 ; je m’incline pieusement devant la mémoire des disparus. Que leurs âmes reposent en paix – Amen ! Matsue, le 23 mars 2010 Mahmoud Ben Saïd

L’INCERTITUDE DU PREMIER TRIMESTRE : QUAND LES « SAUVEURS » S’AVÈRENT INQUIÉTANTS
Les Guinéens ont vite eu des signes d’inquiétude sur la gouvernance du Cndd (Conseil national pour la Démocratie et le Développement) et de son président. Pour celui-ci, ses opaques relations avec son Premier ministre et ses multiples contradictions ont été les signes les plus préoccupants. Le tout s’est aggravé par divers actes répréhensibles de la part de l’équipe. Dans ce trimestre, cependant, le Cndd a entrepris des réalisations que rien ne saurait occulter. Ces faits sont résumés en trois sections ci-bas.

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I. L’emprise de Dadis sur le Premier ministre
1. Un début très prometteur, côté Komara Écrit dans le registre familier, un article de Gci (le site Guinéeconakry.info) a rapporté des déclarations du Premier ministre prouvant qu’il était venu sans réserve pour la tâche qui l’attendait : « Je n’avais jamais connu le président du Cndd, je ne l’avais jamais vu auparavant, ni entendu, ni approché. Il m’a téléphoné le dimanche [28 décembre 2008] : j’étais à Paris », explique Kabiné Komara, en rappelant une partie de la conversation : « C’est vous, Monsieur Komara ? lui demande une voix inconnue. – Oui. – Qu’est-ce que vous attendez pour nous joindre ?

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– Qui êtes-vous ? – Venez : on a besoin de vous. – Moi, je ne viens pas comme ça ! – Si vous ne venez pas, c’est la trahison… Je vais vous envoyer un mandat, si vous ne venez pas. » Ayant compris que l’inconnu qui le taquinait n’était autre que le président du Cndd, le mardi Kabiné Komara prit un vol spécial en vue d’arriver à Conakry quelques heures plus tôt que le vol régulier. « Je n’ai même pas demandé à quel poste on m’a nommé », ajoute-t-il. De l’aéroport il se rend au camp Alpha Yaya, quartier général du Cndd, et se met immédiatement au travail. Par là, il avoue – c’était dans une parenthèse lors de la passation de service – qu’il voulait connaître l’homme et tester sa sincérité. Après six heures de travail, il sort satisfait, confiant ceci à son épouse : « Je suis arrivé inquiet mais j’ai rencontré un monsieur profondément sincère. » Voilà le démarrage du Premier ministre, qui se croyait libre dans son travail. Mais les faits prouvèrent très tôt que sa liberté était très limitée en réalité. 2. Une suite des plus décevantes, côté Camara Les premiers signes apparurent à travers les tractations lors de la formation du gouvernement, qui prit un très long temps. La raison principale était que le Cndd en voulait une part importante. Cet opportunisme fut sévèrement dénoncé par les acteurs politiques et la presse, surtout que parallèlement il se passait des choses étranges à Conakry, comme des sacrifices de bœufs en pleine circulation, effectués le 9 janvier 2009 par le Cndd. Plus tard, les autres nominations confirmèrent la dominance de Dadis. Au service des douanes, par exemple, c’est lors d’une rencontre en plein air qu’il nomma le directeur, apparemment sans consulter le Premier ministre.

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Mais l’acte qui démontra le plus éloquemment la faiblesse de Komara fut la nomination du porte-parole du gouvernement, Justin Morel Junior. D’abord, Komara fit publier un arrêté nommant Morel. Cela, semble-t-il, provoqua une vive chamaille entre lui et Dadis, qui fit publier un décret pour nommer le même Morel au même poste – juste pour indiquer que tout se décide à la présidence, rien à la primature. Ainsi, la faiblesse de Komara fut entièrement mise à nu, et le public commença à suggérer sa démission.

II. Les maladresses et crimes du Cndd
1. Perquisitions douteuses aux domiciles des leaders civils Très tôt le jour de l’an 2009, des hommes en uniforme ont perquisitionné, de manière musclée, le domicile du sieur Cellou Dalein Diallo, leader d’un parti politique. L’incident fit beaucoup de bruits, mais il se calma vite : le Cndd envoya une délégation pour présenter des excuses à l’intéressé. Toutefois, le public ne fut pas officiellement informé sur les auteurs ni sur les raisons de la perquisition. Certains adversaires politiques de Cellou furent soupçonnés, mais il n’y eut pas vraiment de preuves. Le 2 mars, c’est le domicile secondaire de Hadja Rabiatou Sérah Diallo, sis à Boffa, qui fut perquisitionné, par l’équipe du capitaine Moussa Tiégboro Camara (ministre chargé du grand banditisme – maintenant commandant). Le capitaine et la syndicaliste se sont expliqués dans L’Indépendant et La Lance, respectivement. Il dit qu’ils recherchaient des kidnappées ; elle croit que le but était de la « salir ». En effet, trois jours avant la perquisition (le vendredi 27 février), un inconnu avait téléphoné à Hadja Rabiatou Diallo, pour solliciter un logement dans le même bâtiment, ce qui montrait qu’il se tramait quelques intri-

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gues : « Si on est venu perquisitionner juste après ce coup de fil, je suis tentée de croire que c’est un complot ourdi contre moi, que cette personne avait été dépêchée pour demander un accueil chez moi afin d’y déposer des objets compromettants. Heureusement, je n’ai pas accepté. » 2. Arrestations abusives et criminelles En guise d’exemple, le ministre chargé de la sécurité présidentielle, Claude Pivi (alors sous-lieutenant), a été cité dans deux actes très graves. L’un était un règlement de comptes doublé d’une escroquerie. Il a fait arrêter un homme d’affaires, Daouda Cissé, pour un problème qui avait été réglé depuis 15 ans, d’après Guinéenews. Ensuite il a demandé une « rançon » de 100 millions pour la libération de la victime, selon les proches de celle-ci. Le deuxième acte est un crime innommable. Le même Pivi a arrêté et torturé au feu six personnes (un Guinéen et cinq Camerounais) sur la base de simples soupçons. Les familles des victimes ne voulant pas ébruiter le problème avant que justice ne soit rendue, la presse n’avait pas donné assez d’explications là-dessus. Mais je pus recueillir certaines informations, à titre personnel. Pivi les a arrêtés « du fait que le rétroviseur de sa voiture ait été volé quand il mangeait dans leur restaurant. » Il les a envoyés au camp pour – comme il en était lui-même convaincu – les forcer à avouer qu’ils étaient en complicité avec les voleurs. 3. Les contradictions du président du Cndd Dans le brouillon de cette sous-section, j’ai commencé par développer – exemples à l’appui – les contradictions de Dadis en longueur, avec les subdivisions suivantes : a) J’ai droit à l’erreur ; je n’ai pas droit à l’erreur ! b) Je participe à tous les conseils des ministres ; je n’assiste à aucun d’eux !