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La Turquie d'aujourd'hui au miroir de l'histoire

De
184 pages
Soucieux d'observer la Turquie moderne sans jamais perdre de vue l'éclairage essentiel qu'apporte l'examen du passé, les auteurs ont souhaité revenir sur quelques-uns des sujets qui interpellent le pays aujourd'hui. Entre autres : L'euroscepticisme ; tentative de mise en perspective de la politique extérieure turque ; la doctrine Davutoglu ; l'AKP et l'autoritarisme en Turquie ; aux sources du dynamisme turc...
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SOMMAire
SommaIR eN° 76 - Hiver 2010-2011 La Turquie N° 83 - automN e 2012
Stratégies islamistesLa t urquie d’aujourd’hui d’aujourd’hui au Stratégies Stratégies Dossier dirigé par Jean-Paul Chagnollaud
au miroir de l’Histoire miroir de l’HistoireDossier islamistesDossier dirigé par Bastien Alex & Didier Billion islamistes
Jean-Paul Chagnollaud
Introduction
entretien avec François Burgate
Luz Gomez Garcia Luz Gomez Garcia Dossier
Vers un islamo-nationalisme
Bastien a lex et Didier Billion Didier Billion
Avant-proposLaïcité, islam politique et démocratie conservatrice en Turquie
Jean-François Pérouse roger heacock
Istanbul, du « seuil de la félicité brisé » à la mégapole internationaleLes relations inter-palestiniennes au temps mort
Bastien alex raed eshnaiwer raed eshnaiwer
L’euroscepticisme, le turcoscepticisme et la Turquie : une affaire de perceptions ?23 ans après sa création… où va le Hamas ?
a lain Servantie v alentina Napolitano
Quelle Europe pour les Turcs ?La montée en puissance du Hamas depuis la fin des années 1990
Kemal Kirisci Bernard hourcade
Can the Turkish model be relevant for the Arab Awakening ?Iran - Liban : une relation stratégique ? ?
Didier Billion Aurélie Daher Aurélie Daher
Tentative de mise en perspective de la politique extérieure de la TurquieLe Hezbollah libanais et la résistance islamique au Liban : des stratégies complémentaires
Gérard Groc entretien avec Abed Al-h alim Fadlallah
La doctrine Davutoglu : une projection diplomatique de la Turquie Jamal Al Shalabi
sur son environnementThe Muslim Brothers in Jordan: From Alliance to Divergence
alican tayla Séverine LabatSéverine Labat
L’AKP et l’autoritarisme en Turquie : une rupture illusoireL’islamisme algérien, vingt ans après
Deniz ünal Michel Masson
Aux sources du dynamisme économique turcLes groupes islamistes se réclamant d’Al-Qaïda au Maghreb et au Nord de l’Afrique
76 - hiver 2010-201176 - hiver 2010-2011ActuelVariations
h ubert Colin de verdière hJavier a lbarracin et Paula Cusi
A propos du partenariat franco-algérienLes islamistes : analyse d’un agenda économique en construction
A la mémoire d’André Prenanta lhadji Bouba nouhou
Les Libano-Syriens au Sénégal : trajectoire, accomodation et confessionnalismeCulture
murat Yilmaz
r obert Serravalle Le YÖK et le Politique : un rapport paralysant la réforme de l’enseignement supérieur
Retour sur une relation identitaire : l’Italien vu de Niceen Turquie
r obert Bistolfi r
Langues régionales : il y a deux siècles, une mort programmée…
Christophe Chiclet
Les défenseurs des langues régionales
83 - automne 2012
Prochain numéro (n° 84) : Qatar
© L’Harmattan, 2012 - ISSN 1148-2664© L’Harmattan, 2010 - ISSN 1148-2664ISBN 978-2-336-00239-2ISBN 978-2-296-54239-6 1 9 e 21 e
Stratégies islamistes
Stratégies islamistes N° 76 - N° 76 - hiver 2010-2011hiver 2010-2011
La t urquie d’aujourd’hui au miroir de l’Histoire n ° 83 - automne 2012
Méditerranée
Méditerranée
www.confluences-mediterranee.com
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Méditerranée
MéditerranéeREVUE TRIMESTRIELLE
83
Automne
2012
EDITIONS L’HARMATTAN est une revue trimestrielle dont l’ambition est d’aborder
les grandes questions politiques et culturelles qui concernent les peuples et les sociétés du bassin
méditerranéen. Sans aucun parti pris idéologique, elle privilégie avant tout le débat entre les acteurs,
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Cet attachement au dialogue et à la confrontation des idées vient de la conviction que seul le dialogue
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l’avenir de cette région.
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Rédacteur en chef
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Jamal Al Shalabi (Amman)  Ghassan El Ezzi (Beyrouth)
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Jamila Houfaidi Settar (Rabat)
© L’Harmattan
ISSN : 1148-2664 / ISBN : 978-2-336-00239-283 La Turquie d’aujourd’hui
au miroir de l’HistoireAutomne
2012
Sommaire
Dossier
p. 9Bastien Alex et Didier Billion
Avant-propos
p. 11Jean-François Pérouse
Istanbul, du « seuil de la félicité brisé »
à la mégapole internationale
p. 19Bastien Alex
L’euroscepticisme, le turcoscepticisme et la Turquie :
une affaire de perceptions ?
p. 31Alain Servantie
Quelle Europe pour les Turcs ?
p. 43Kemal Kirisci
Can the Turkish model be relevant
for the Arab Awakening ?
p. 59Didier Billion
Tentative de mise en perspective
de la politique extérieure de la Turquie
p. 71Gérard Groc
La doctrine Davutoglu : une projection
diplomatique de la Turquie sur son environnementDossier dirigé par
Bastien Alex & Didier Billion
p. 87Alican Tayla
L’AKP et l’autoritarisme en Turquie :
une rupture illusoire
p. 99Deniz Ünal
Aux sources du dynamisme économique turc
Variations
p. 119Javier Albarracin et Paula Cusi
Les islamistes : analyse d’un agenda
économique en construction
p. 135Alhadji Bouba Nouhou
Les Libano-Syriens au Sénégal :
trajectoire, accomodation et confessionnalisme
p. 153Murat Yilmaz
Le YÖK et le Politique : un rapport paralysant la réforme
de l’enseignement supérieur en Turquie
Notes de lecture p. 170
En couverture :
Erdogan Ataturk © AFP Dossier
La Turquie
d’aujourd’hui
au miroir de l’HistoireDossier dirigé par
Bastien Alex & Didier Billion Dossier Variations
Bastien Alex et Didier Billion
Avant-propos
es premières conquêtes de l’Empire ottoman qui l’ont
hissé au rang de véritable puissance européenne jusqu’au
eDdéclin du XIX siècle qui ont conduit certains acteurs à
le qualifier d’« homme malade de l’Europe », de la fondation de la
république à l’affirmation du statut de puissance régionale membre
du G20, ce sont ainsi plusieurs séquences qui ont rythmé la transfor-
mation de la Turquie et la construction de son identité. Si l’héritage
de ces dynamiques se retrouve aujourd’hui, il semble nécessiter
une (re)mise en perspective historique afin de proposer les clés de
compréhension indispensables au décryptage de l’avenir du pays.
Si la Turquie a récemment fait couler beaucoup d’encre et sur
nombre de sujets, des glissements autoritaires actuels aux facteurs
de sa réussite économique en passant par l’hypothétique modèle
qu’elle peut véhiculer pour ses voisins du Moyen-Orient ou encore
ses complexes relations avec son partenaire européen, ce travail
d’analyse et de mise en perspective est souvent incomplet, voire
absent.
Soucieux d’observer la Turquie moderne sans jamais perdre
de vue l’éclairage essentiel qu’apporte l’examen du passé, nous
avons souhaité, dans le cadre de la présente livraison de Confluences
Méditerranée, revenir sur quelques-uns des sujets qui interpellent le
pays aujourd’hui et l’ensemble des observateurs. Ce dossier thé-
matique n’a pas prétention à l’exhaustivité. Puisse-t-il simplement
apporter quelques grilles de lecture et susciter l’intérêt des lecteurs
pour faciliter la compréhension d’une des puissances de demain,
avec laquelle, et quelle que soit son évolution, il faudra compter.
9
Numéro 83 Automne 2012 Dossier Variations
Jean-François Pérouse
Géographe, directeur de l’Institut français d’études anatoliennes
(IFEA), Istanbul.
Istanbul, du « seuil
de la félicité brisé » à la
mégapole internationale
Istanbul est la plus grande mégapole européenne si l’on
inclut sa partie asiatique. Il est clair que le pouvoir AKP
veut en faire un phare à la gloire de la nouvelle puissance
turque. Cet article revient sur l’urbanisme récent en
décryptant les desseins qui le sous-tendent. Il le resitue
également dans le temps plus long pour démontrer que
l’activisme urbanistique n’est pas uniquement une oeuvre
de l’AKP.
ntre 1923, date de l’institution de la République et de la
déchéance politique d’Istanbul – supplanté par Ankara, à Equelque quatre-cents kilomètres à l’est – la métropole du
Bosphore a vu sa population multipliée par plus de quinze, passant
de 850 000 à 13,5 millions d’habitants en 2012. Parallèlement, son
emprise physique s’est considérablement accrue, pour s’étendre
2désormais sur plus de 5 000 km , soit jusqu’à 150 kilomètres d’ouest
1en est entre Silivri et zmit, et plus de 30 km du nord au sud . Le
lancement de la construction d’un troisième pont autoroutier sur
le Bosphore (après les ponts inaugurés successivement en 1973 et
1988) et l’achèvement de la liaison ferrée rapide et sous-marine du
2Marmaray vont sans doute accroître encore cet étalement, accélé-
rant la polarisation des forces vives de la Turquie sur Istanbul.
L’examen « au miroir de la longue histoire » du développement
de la ville depuis les débuts de la République devrait permettre de
11
Numéro 83 Automne 2012La Turquie d’aujourd’hui au miroir de l’Histoire
ne pas se laisser aveugler par les prétentions actuelles et de reconsi-
dérer un discours trop communément admis selon lequel Istanbul
aurait été négligé dans les premières décennies de la République et
prendrait aujourd’hui son historique revanche.
Un souci précoce d’embellissement :
les années Menderes et la décennie 1960
Contrairement à ce qui est souvent prétendu, la République
turque naissante – et recentrée sur Ankara – n’a pas volontairement
négligé Istanbul. La métropole a subi le choc de transformations
géopolitiques et démographiques régionales amorcées dès la fin
edu XIX , sans parler des incendies (dont on sait qu’ils ont été des
emoteurs de la remise en ordre du tissu urbain au XIX ) répétés
dans les années 1910. C’est ce choc qu’elle doit surmonter – départ
ou expulsion de populations qualifiées, réorganisation des flux
commerciaux internationaux, plus que la soi-disant « négligence »
du pouvoir central. D’ailleurs, très tôt, des initiatives de réaména-
gement et d’embellissement sont prises. Des architectes-urbanistes
étrangers (comme Carl Lörcher au milieu des années 1920) sont
invités pour transformer la ville. Un des plus connus est Henri Prost,
appelé dès 1937 pour réaliser le plan d’aménagement de l’ancienne
capitale. Il dirigera jusqu’en 1951 le service de planification urbaine
de la municipalité d’Istanbul. Son plan d’aménagement restera
lettre morte. Seuls certains de ses projets seront ponctuellement
– et souvent de manière partielle – réalisés, parfois après le terme
3de son mandat, dans les années 1960 et 1970 . Dans le cas de Prost,
on mesure l’écart entre la production idéale et savante de la ville et
son développement déréglé de fait ; celle-ci se faisant comme indé-
pendamment de celui-là.
Après le départ de Prost et avec la venue au pouvoir à Ankara
en 1950 d’Adnan Menderes – résolu à ouvrir son pays aux investis-
sements étrangers, notamment américains, et au tourisme interna-
tional –, Istanbul va connaître une vague de grands travaux surtout
destinés à ouvrir la ville à la circulation automobile et à aérer le
tissu urbain dans la péninsule historique. De cette époque datent les
grandes avenues qui convergent à Aksaray, le boulevard Barbaros et
les routes littorales. C’est donc à la fin des années 1950 que la ville
12
Numéro 83 Automne 2012 Dossier Variations
Istanbul, du « seuil de la félicité brisé » à la mégapole internationale
se coupe de la mer de Marmara, les décombres issus des destructions
étant utilisés pour aménager des remblaiements qui ont comme
repoussé la mer au large.
Si la décennie 1960 est une décennie très planificatrice au niveau
national (avec l’institution de l’Organisation d’État pour le Plan, ou
DPT, en 1961) et, dans une bien moindre mesure à l’échelle régio-
nale (le plan pour l’est de la région Marmara), cet esprit se reflète
peu au niveau urbain. L’improvisation et l’arbitraire règnent.
Le développement contraint : la pression
migratoire et le tout automobile (1973-2001)
En 1973 est ouvert le premier pont routier sur le Bosphore, fasci-
nant ouvrage d’art dont la silhouette symbolise Istanbul sur les murs
de nombreux foyers anatoliens. À partir de ce moment, la voie est
ouverte pour une extension de la métropole sur la rive anatolienne,
qui perd son caractère d’annexe résidentielle, voire de villégiature,
pour être arrimée quotidiennement et fonctionnellement à la rive
européenne. C’est l’époque où le parc automobile amorce son déve-
loppement, transformant les pratiques de déplacement et surtout
participant à l’allongement des distances résidence-travail pour la
classe moyenne en tout cas. Par ailleurs, Istanbul est alors exposé
à une forte immigration qui se répercute dans les taux annuels de
croissance. Il faut loger le plus vite possible. Dans ce contexte, les
pouvoirs publics débordés ou complices pratiquent le laisser-faire,
complices d’un mode de développement dominant spontané (auto-
construction) et incontrôlé. La tentation est grande pour ceux-ci
de se construire des clientèles politiques en fermant les yeux sur
les pratiques abusives. Au milieu des années 1980, avec les nom-
breuses amnisties sur les occupations et constructions abusives, les
apartkondu (immeubles béton/briques auto-construits sur des ter-
rains possédés) commencent à remplacer les gecekondu (petites mai-
sonnettes improvisées à la hâte avec des matériaux de récupération,
et consolidées au fil du temps).
Durant ces années infernales, aucun projet urbain n’est conduit.
Les master-plans sont annulés l’un après l’autre ou non appliqués
ou contournés en permanence. La métropole se construit sur un
mode opportuniste, en fonction des opportunités foncières, des
13
Numéro 83 Automne 2012La Turquie d’aujourd’hui au miroir de l’Histoire
implantations de pourvoyeurs d’emplois et des constellations poli-
tiques nationales et locales. Ces dernières sont provisoires, heurtées,
et il n’y a aucune continuité entre les équipes qui se succèdent. La
formation d’une municipalité métropolitaine et de municipalités
d’arrondissement dotées de compétences propres (notamment en
matière d’octroi de permis de construire) en juillet 1984 ne change
rien. Le seul principe de structuration qui transcende les fluctua-
tions politiques semble être le développement des réseaux, qui
se fait cependant largement selon une logique de « rattrapage » :
plutôt que d’anticiper sur le développement urbain (et de partici-
per à la réalisation de projets), les réseaux – routes, électricité et
eau – courent après la métropole qui se fabrique. Le tremblement
de terre destructeur d’Izmit d’août 1999, qui, ne l’oublions pas, a
aussi affecté nombre d’arrondissements d’Istanbul stricto sensu, vient
sinon mettre un terme à ce mode de croissance, du moins attirer
l’attention sur son irresponsabilité.
Depuis 2001 : internationalisation tous
azimuts et « transformation urbaine »
L’effondrement de l’URSS et de ses satellites, la dynamique
d’arrimage de la Turquie à l’Union européenne et la sortie de
l’instabilité financière et économique (après la fulgurante crise de
2001) vont créer de nouvelles conditions pour le développement
d’Istanbul. La stabilité politique apportée par le Parti de la justice
et du développement (AKP), qui a su exploiter habilement cette
nouvelle conjoncture, achève de consolider la nouvelle attractivité
d’Istanbul qui se dote à l’instigation de l’OCDE et de la Banque
mondiale d’une nouvelle stratégie de développement et de gestion
urbains.
Au printemps 2004, à la suite des élections locales de mars, est
lancée la politique de transformation urbaine, qui va devenir la
politique urbaine exclusive et prédominante. Celle-ci repose sur
l’idée d’un nécessaire renouvellement du tissu urbain, à la fois dans
les vieux centres historiques, les péri-centres, les anciens quartiers
informels de périphérie et les territoires industriels. Au-delà de cet
impératif se dessine la volonté de remodeler la métropole pour
lui faire jouer un rôle de place internationale tertiaire, financière,
14
Numéro 83 Automne 2012 Dossier Variations
Istanbul, du « seuil de la félicité brisé » à la mégapole internationale
événementielle et touristique. L’objectif est clairement d’attirer les
investisseurs étrangers dans l’immobilier d’affaires, l’immobilier
commercial, ou l’immobilier résidentiel de standing. À cette fin,
le design urbain semble s’être substitué à la planification urbaine
dont les acteurs se démultiplient tellement que plus aucune ligne
de force ne demeure. En outre, le vote de dérogations aux plans
d’urbanisme constitue l’essentiel de l’activité de l’assemblée muni-
cipale. Ce qui aboutit à vider de tout leur sens ces documents (sans
parler de leur crédibilité).
Parallèlement aux politiques de transformation urbaine, de
grands projets immobiliers sont conduits grâce à la libération pro-
gressive, mais sélective en termes de bénéficiaires, du foncier public
et grâce à des partenariats privé/public en nombre croissant. Ces
projets sont à la fois résidentiels (de plus en plus sous la forme de
tours high-tech ultra-sécurisées, dotées d’équipements et services
réservés), hôteliers, d’immobilier de bureaux et commerciaux (shop-
ping malls). Les nouveaux développeurs et investisseurs, souvent
étroitement liés au pouvoir politique en place, visent de plus une
clientèle internationale au life style très standardisé. La ville imagi-
née et produite ainsi de manière fragmentée, sans vision générale,
est une ville du luxe, de la consommation et de l’agrément, avec
des variantes plus idéologiques quand il s’agit d’offrir aux classes
montantes conservatrices à la fois la distinction, l’exhibition du
statut fraîchement acquis et le retour aux valeurs nationales et aux
grandeurs du passé ottoman. Exaltation des ors ottomans et nouvel
ordre moral urbain font bon ménage avec l’impératif d’interna-
tionalisation. Le projet « Méridian », porté par un consortium qui
associe une agence publique à deux développeurs privés – dont l’un
est apparenté au Premier ministre en personne – illustre bien le
mode actuel de développement. Il s’agit d’une opération de prestige
– appelée à comprendre la plus haute tour de Turquie – combinant
résidences de haut standing, bureaux et boutiques, située à proxi-
mité immédiate du centre financier international en cours d’amé-
nagement. Ce centre va rassembler un certain nombre d’institutions
déplacées d’Ankara, comme la Banque centrale de Turquie, l’orga-
nisme de régulation des marchés financiers et les plus importantes
banques publiques.
Mais le processus de transformation ne semble que commencer.
En effet, fin mai 2012 a été adoptée une loi qui, au nom du risque
sismique, est destinée à rendre possible la généralisation des opé-
15
Numéro 83 Automne 2012La Turquie d’aujourd’hui au miroir de l’Histoire
4rations de transformation, sur une vaste échelle . Avec cette loi
placée sous le signe de l’urgence vitale, c’est plus de la moitié du
parc de bâtiments d’Istanbul qui est vouée à disparaître. Le chan-
tier annoncé est gigantesque. Porté par l’économie du bâtiment
(les grandes sociétés de construction), il pourrait, s’il est poursuivi,
conduire à un refaçonnement radical du visage d’Istanbul. L’AKP a
fait de cet objectif un pilier central de sa troisième législature. Un
Istanbul à la fois plus turc, plus ottoman, plus musulman et aussi
plus touristique est annoncé.
Istanbul face à son passé : les affres
de la patrimonialisation
Un des principaux paradoxes d’Istanbul est, comme aimait à le
5souligner Stéphane Yerasimos (1942-2005), d’être une ville fon-
damentalement historique par son sous-sol, sa topographie même,
ses substructions et une partie de sa trame urbaine, où plus de
95% des constructions actuelles ont moins de vingt-cinq ans. Tout
aménagement et toute décision patrimoniale impliquent donc des
choix, des priorités, dans une métropole où les héritages sont aussi
enchevêtrés et abondants qu’ils le sont. La découverte à partir de
2005 – à l’occasion des interminables travaux d’aménagement de
la station Yenikapı du Marmaray – des restes du port antique de
Théodose Ier comblé par les alluvions, ainsi que de plus de trente-
cinq épaves, a bouleversé l’histoire longue d’Istanbul. Sans parler
des vestiges néolithiques rencontrés sur le même site qui obligent à
réviser toutes les chronologies des établissements urbains à Istanbul
établies jusqu’alors. Comme on l’a bien vu à l’occasion de l’année
2010 où Istanbul avait été désigné « Capitale européenne de la
Culture », deux moteurs de la patrimonialisation sont à l’œuvre
concurremment : le développement du tourisme culturel à l’adresse
d’une clientèle non musulmane supposée être plus sensible aux
héritages antiques et byzantins ; et, d’autre part, les politiques iden-
titaires tentées d’accorder la priorité aux héritages islamo-ottomans
pour flatter une sorte de fierté retrouvée ainsi que pour séduire les
touristes étrangers musulmans, dont la fréquentation est en hausse
nette depuis le début des années 2000. A travers l’exemple des
murailles terrestres, conservées grâce à une mobilisation internatio-
16
Numéro 83 Automne 2012 Dossier Variations
Istanbul, du « seuil de la félicité brisé » à la mégapole internationale
nale et nationale pionnière, à la fin des années 1880, ces dynamiques
contradictoires sont très lisibles. La politique patrimoniale actuelle
tend à n’accorder de valeur à ces murailles qu’en tant qu’elles ont
été forcées au moment de la Conquête de mai 1453, épisode fonda-
teur des nouveaux récits historiques sur la ville. Depuis le début des
années 1950, des plaques apposées aux murs rappellent le moment
libérateur de la Conquête – à chacune des portes –, et le Château
des Sept-Tours (Yedikule), mis en scène comme un ouvrage d’art
ottoman, fait comme écran à la Porte Dorée, pièce pourtant monu-
mentale dans le dispositif urbain et les rituels impériaux byzantins.
Dans ces débats sur le patrimoine, sa production comme sa ges-
tion – comme dans les débats sur l’environnement, grand sacrifié
du mode de développement actuel d’Istanbul –, les organisations
de la société civile (STK) jouent un rôle-clé depuis les années 1980.
C’est d’abord contre les projets de Bedrettin Dalan (1984-1989) que
se sont formées et dressées ces organisations, associations ou fonda-
tions, avec l’appui des chambres professionnelles – comme celle des
architectes ou celle des urbanistes – toujours vigilantes. En trente
ans, le nombre de ces organisations s’est considérablement accru,
pour couvrir un large champ de compétences et d’interventions,
ainsi qu’un vaste éventail idéologique.
Par rapport à 1923, l’Istanbul actuel – que le gouvernement a
placé au cœur de sa stratégie de prestige pour l’horizon 2023, les
cent ans de la République turque – est marqué par un contraste
fort entre les ambitions globales affichées et les réalités socio-éco-
nomiques souvent difficiles pour une majorité de la population. La
dualisation est prononcée, entre l’Istanbul, vitrine brillante du pou-
voir actuel exhibée sur le marché international et l’Istanbul caché,
non déclaré, encore auto-construit et vulnérable. Aucune politique
urbaine intégrée et garante des biens communs – notamment envi-
ronnementaux – ne fait lien entre ces deux dimensions. ■
Notes
1. Pour plus de détails, on pourra se reporter à notre « Istanbul depuis
e1923 : la difficile entrée dans le XX siècle », Istanbul. Histoire, Promenades,
Anthologie & Dictionnaire, sous la direction de Nicolas Monceau, éditions
Robert Laffont, coll. Bouquins, 2010, pp. 231-290.
2. Le Marmaray, sur 64 km, va relier Gebze, arrondissement situé à l’extrême
sud-est de l’aire urbaine dans le département de Kocaeli, à Halkalı, gare de la
grande banlieue ouest, par 1,4 km de tunnel sous-marin et 12,5 km de tunnel
17
Numéro 83 Automne 2012