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La Turquie interpelle l'Europe

De
192 pages
Un grand dossier sur la Turquie dans ce numéro, préparé par C. Chiclet et J.C. Ploquin, avec entre autres :. - Le mouvement islamique entre religion et état. - Les Kurdes en Turquie et en Europe : entre deux identités. - Le conflit gréco-turc vu de Rome. - Nedim Gürsel, le voyageur indépendant. Et aussi d'autres dossiers sur l'Algérie, le Maroc, Israël-Palestine et un débat : l'islamisme en question.
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CONFLUENCES
Médite rranée

Revue trimestrielle
N°23 Automne 1997

La revue Confluences est publiée avec le concours du Fonds d'action sociale (FAS) Centre national du livre (CNL)

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique75005 Paris

CONFLUENCES
Méditerranée
Revue trimestrielle 5 rue Emile Duclaux 75015 Paris N° 23 Automne 1997 Fondateur Hamadi Essid (1939 -1991)

Directeur de la rédaction Jean-Paul Chagnollaud Comité de rédaction Anissa Barrak (secrétariat de rédaction), Christophe Chiclet, Régine Dhoquois-Cohen, Bassma Kodmani-Darwish, Abderrahim Lamchichi, Bénédicte Muller, Jean-Christophe Ploquin, Bernard Ravenel, Martine Timsit, Faouzia Zouari Attachée de presse Sandrine Favre Comité de réflexion Adonis, Paul Balta, Elie Barnavi, Jean-Michel Belorgey, Christian Bruschi Mahmoud Darwish, Shlomo Elbaz, Thierry Fabre, Alain Gresh, Michel Jobert, Paul Kessler, Théo Klein, Madeleine Rebérioux, Edward Saïd, Mohamed Sid Ahmed, Baccar Touzani Correspondants Anna Bozzo (Rome), Carole Dagher (Beyrouth), Samya el Machat (Tunis), Jamila Settar-Houfaïdi (Rabat), Leïla Dabdoub (Jérusalem), Gema Martin Munoz (Madrid), Prodromos Prodromou (Nicosie) Rabeh Sebaa (Alger)

Directeur

de la publication Denis Pryen

@L'Harmattan, 1997 ISSN: 1148-2664 ISBN: 2-7384-5811-4

LA TURQUIE INTERPELLE L'EuROPE
Dossier préparé par Christophe Chic1et et Jean-Christophe Ploquin

En couverture, la mosquée d'OrtakOy "traversée" par le pont reliant l'Europe à l'Asie.

Sommaire
N°23 Automne 1997

LA TURQUIE INTERPELLE L'EUROPE
Dossier préparé par Christophe Chiclet et Jean-Christophe Ploquin
Introduction (7)

vaste et désordonné du discours nationaliste (9) Tanil Bora Une société civile sous contrôle (19) Ertugrul Kürkçü L'union douanière avec l'Union européenne (25) Hassan Basri Elmas Le mouvement islamique entre religion et Etat (33) Rusen Cakir Les Kurdes en Turquie et en Europe: entre deux identités (39) Martin van Bruinessen La mafia infiltre l'Etat (49) Pascal De Gendt Kayseri conjugue islamisme et McDo (53) Jean-Christophe Ploquin La Turquie n'est guère européenne (59) Entretien avec Alain Lamassoure conduit par Jean-Christophe Ploquin La Turquie interpelle l'idée que l'Europe se fait d'elle-même (63) Entretien avec Claudia Roth conduit par Jean-Christophe Ploquin Le conflit gréco-turc vu d'Athènes (71) Entretien avec Stélio PelTakis conduit par Christophe Chiclet Plaidoyer pour l'adhésion à l'Union européenne (77) entretien avec Nihat Akyol conduit par Jean-Christophe Ploquin Nedim Gürsel, le voyageur impénitent (83) Abdelkader Djemaï

Le lexique

Actuel
Algérie
législatives sur mesure (89) Gema Martin-Mufioz Les élections en Algérie ou la quête des fondements Rabeh Sebaa Le plan d'ajustement structurel (107) Hocine Benissad Des élections (103)

Débat: L'islamisme
Débattre

en question

de l'islamisme (121) Bernard Ravenel Islamisme, nouveau fascisme? (125) Olfa Lamloum L' "Islamisme" ou la décomposition du religieux Entretien avec Fethi Benslama conduit par Anissa Barrak

(143)

Israël- Palestine
Le processus de paix Souffre d'une grave maladie... (153) Entretien avec Salim Tamari conduit par Régine Dhoquois-Cohen La colonisation ou la paix (157) Régine Dhoquois-Cohen Pour le moment, les liens sont maintenus... (171) Fanny Fuks Le comité de sauvegarde des accords d'Oslo (169) Ruth Fein

Maroc
La France a-t-elle une politique marocaine? Hubert Durand (171)

Christophe Chiclet
Pour

- Samyael-Mechat - Jean-ChristophePloquin- BernardRavenel
se reporter à la fin du numéro

Notes de lecture

les abonnements

Introduction
Si la Turquie n'existait pas, elle n'aurait sans doute pas été inventée. S'étirant à l'extrémité orientale du bassin méditerranéen, ce pays est sans doute l'un des plus complexes de cette région du monde. Par sa géographie enjambant le Bosphore et unissant l'Asie et l'Europe, par la variété des ethnies qui la composent, par la jeunesse de son histoire et l'ancienneté de ses racines puisant dans un empire ottoman multiculturel et multiconfessionnel, par le frottement incessant d'ambitions modernistes et d'aspirations à la puissance, la Turquie arbore une identité singulière. En consacrant un dossier à ce pays, Confluences Méditerranée n'entend pas se livrer à une monographie. Le but est davantage de signaler les différents enjeux qui se développent en Turquie et qui résonnent sur l'ensemble du pourtour méditerranéen. Bref, voir la Turquie comme un exemple plus global et/ou un cas d'école. Ankara pose certes d'abord des questions à ses voisins immédiats, qui ressentent en premier les contrecoups du nationalisme turc sans être euxmêmes exempts de reproches. Le nord de Chypre est occupé depuis 1974 par l'armée d'Ankara. Le partage des eaux de la mer Egée et la souveraineté sur certains îlots bordant les cités turques sont des sujets de contentieux brûlants entre la Grèce et la Turquie, ayant des répercussions sur l'OTAN et l'Union Européenne. Le nord de l'Irak, où Ankara tente de promouvoir les Turcomans comme force "neutre" au milieu des Kurdes, est régulièrement investi par les troupes turques à la poursuite de la guérilla du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). La Syrie est sous la menace d'un rationnement des eaux de l'Euphrate, dont les sources jaillissent chez son voisin du nord, et se sent à juste titre menacée par des accords de coopération militaire signés l'an dernier entre Israël et la Turquie. L'Arménie est soumise àun blocus turc en représailles contre son occupation de 10% du territoire de l'Azerbaïdjan, pays turcophone du Caucase. Parmi ses voisins, Ankara n'entretient de bonnes relations qu'avec la Bulgarie et la Géorgie, voire avec l'Iran, malgré l'agitation islamiste que Téhéran entretient chez son voisin. Au-delà de ses abords immédiats, la Turquie est perçue comme une puissance moyenne, dont l'évolution est susceptible de fournir des clés à des problèmes se posant à plusieurs milliers de kilomètres de son sol. Les islamistes égyptiens ou tunisiens sont ainsi conscients que des succès du parti islamiste turc Refah partisi, dont le leader, Necmettin Erbakan, a
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assumé le poste de Premier ministre de juin 1996 à juin 1997, dépendent un peu l'avenir de l'islam politique. Seul pays musulman membre de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) et postulant par ailleurs à l'adhésion à l'Union européenne, la Turquie est par ailleurs l'un des pays les plus concernés par les défis que l'Occident pose à l'islam traditionnel. Construite sur le modèle d'un Etat-nation qui refuse de reconnaître la vigueur de la revendication d'un des peuples la composant, les Kurdes, elle piétine dès lors les droits de l'homme et ne parvient pas, comme certains pays du Maghreb, à tirer pleinement profit de sa diversité. L'omnipotence de l'armée évoque enfin la plupart des pays de la rive sud de la Méditerranée, où les généraux ont bien du mal à se comporter en démocrates. La portée des enjeux qui se développent en Turquie dépasse ainsi largement ses frontières mais inversement, le regard que portent sur elle les puissances voisines, et notamment l'Europe, dit un peu de leur vision du monde. Face à ce pays allié mais différent, les dirigeants européens préfèrent souvent mettre en évidence les "particularismes" qui le situeraient à la marge du champ commun européen. Et dès lors qu'elle est à part, les exigences à son égard seront moindres, notamment en matière de démocratie et de droits de l'homme. Claudia Roth, présidente du groupe des Verts au parlement européen, fait entendre dans ce numéro un avis divergent. La Turquie a, selon elle, vocation à être membre de l'Union européenne et c'est pour cela que la vigilance est de mise sur le comportement de ses élites gouvernantes. Dans les deux cas, l'Europe se perçoit bien comme un modèle de vertu mais les conditions d'entrée au club sont différentes. Les mutations qui traversent la société turque sont des exemples à méditer pour l'ensemble de la Méditerranée méridionale. Le nationalisme, la laïcité, l'islamisme, l'occidentalisation, le poids de l'armée, les minorités, la démocratisation, sont des enjeux pour l'ensemble du monde méditerranéen, voire pour des contrées plus lointaines. Par ailleurs, si un jour la Turquie devait entrer dans l'UE, le centre de gravité de cette dernière se rapprocherait de la Méditerranée septentrionale, donnant plus de poids à l'arc Portugal, Espagne, France, Italie et Grèce.

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Le lexique vaste et désordonné du discours nationaliste

TaniI Bora
Le nationalisme turc comme phénomène populaire est en progression depuis le début des années quatre-vingt-dix. Son émergence est parallèle à la montée des nationalismes dans une zone incluant les Balkans, le Moyen-Orient et le Caucase, à l'intersection de laquelle se trouve la Turquie. C'est en réalité ce que l'on désigne sous le terme de mondialisation qui a fort logiquement encouragé ou suscité cette poussée nationaliste. Avec l'effondrement du monde bipolaire, les conflits militaires et la remise en cause des tracés frontaliers sont redevenus possibles, la question des droits de l'homme et le problème des minorités sont désormais au centre de la vie diplomatique tandis que les processus transnationaux de dé régulation et de déterritorialisation économiques continuent de défier l'Etat-nation.

Tous ces facteurs ont renforcé le caractère "réactionnel" du nationalisme turc car la Turquie est née au lendemain d'une crise qui fit peser de sérieuses menaces sur son existence même. Cette tendance s'est accentuée pendant la guerre froide; la Turquie a eu alors le sentiment que son environnement international faisait peser une grave menace sur ses moyens d'existence. Le sentiment d'une telle menace a eu des retombées considérables sur l'identité nationale et le nationalisme turcs. Le défi lancé par la mondialisation à l'Etat-nation est interprété comme une variante moderne de la menace millénaire planant sur l'Anatolie/Turquie, raffermissant ainsi l'esprit nationaliste. Le défi de la mondialisation peut en effet être perçu comme l'une des étapes d'un long processus englobant les Croisades, la "question orientale", les réformes pro-occidentales et l'influence de l'Occident, qui en définitive affaiblirent
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l'Etat Ottoman, et enfin le traité de Sèvres (1920) en raison de l'importance cruciale de la question kurde. Nous pouvons distinguer aujourd'hui trois types de discours nationalistes. Le premier est celui du nationalisme kémaliste officiel qui repose essentiellement sur l'édification d'un Etat national et, partant, sur sa pérennisation, ce qui constitue en un sens le fondement du nationalisme turc. Le second est une version libérale du précédent mais il a subi l'influence des promesses de l'ère de la mondialisation, intégrant ainsi l'occidentalisation; il est dit "civilisationnel" et favorable à la prospérité. Le troisième est une déviation du nationalisme kémaliste dans la mesure où il tire son pouvoir d'une conception raciste et ethnique du nationalisme turc; il est également néo-panturc et farouchement antikurde. Dans l'éventualité où l'Islam, actuellement en plein essor, parviendrait à se réconcilier avec le nationalisme, il pourrait devenir partie prenante de ce troisième type de discours. Nous nous attacherons à expliciter ces trois ou quatre types de nationalismes ainsi que leurs éléments visuels et verbaux.

Le nationalisme

officiel

Le nationalisme kémaliste - le nationalisme officiel en Turquietraverse une crise qui est due à la difficulté de concilier la conception française de la nation, basée sur la territorialité et la citoyenneté, et l'identité ethnique. En réalité, cette tension peut être observée dans tous les types de nationalismes mais elle apparaît avec plus d'acuité dans le cas de la Turquie. L'idéologie officielle a beau en appeler à un nationalisme territorial fondé sur la citoyenneté à l'occasion des litiges internationaux, des "questions nationales" ou même des rencontres sportivesdomaines ô combien populaires -, le nationalisme ethnique, "puriste" et agressif n'en montre pas moins les dents. Le débat initié en mai 1993 par le Président Süleyman Demirel autour de la notion de "citoyenneté constitutionnelle" est un exemple caractéristique du dualisme du nationalisme turc. Il a estimé que l'identité nationale en Turquie (la turquicité) devait être comprise comme une forme d'allégeance constitutionnelle, et non pas comme quelque chose qui relèverait de l'appartenance raciale ou ethnique. Au demeurant, cette déclaration a rencontré l'hostilité et des cercles kémalistes et des groupes ethnoracistes. Les premiers fondent leur argumentation sur l'hypothèse selon laquelle l'identité turque avait été basée sur un contrat politico-juridique et non sur des considérations raciales, tandis que les seconds partent de l'idée que la République de Turquie est l'Etat des Turcs et que sa "contamination" ne devait pas être tolérée. Les deux groupes ont défendu leurs thèses en s'appuyant sur Atatürk et sur les sources officielles du nationalisme turc dans l'espoir de voir leurs points de vue
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légitimés. Les intellectuels, dépositaires du nationalisme officiel, les élites dirigeantes et particulièrement les militaires ont préféré entretenir cette dualité car les tensions au sein du nationalisme turc élargissent leur marge de manœuvre politique et idéologique. Le nationalisme officiel, au sein duquel ce flottement s'est ancré, repose sur l'existence de l'Etat-nation et sur son pouvoir. Dans un document publié par le Secrétariat général du Conseil national de Sécurité, la "nation" est définie comme "l'un des éléments constitutifs de l'Etat" et la phraséologie officielle affirmant que l'Etat, à l'instar de la nation et du territoire auxquels il est lié, est indivisible rejoint une conception étato-centrique du nationalisme. Les traits les plus remarquables de cette version du nationalisme sont sa nature strictement officielle, ses principes rigides et son enthousiasme artificiel. Son omniprésence traduit l'effort de transcender son impuissance. Pendant que le discours du nationalisme officiel recourait à toute la rhétorique politique et aux rituels correspondants, l'hymne national, l'effigie d'Atatürk, le drapeau, l'étoile, le croissant, tous les symboles de l'Etatnation faisaient l'objet d'une consommation frénétique. Bien que ce phénomène ne soit pas toujours le résultat des incitations ou des pressions de l'Etat, il reflète bien la position dominante de celui-ci dans la société civile. Pendant la crise économique de 1994, les symboles de l'Etat-nation et la phraséologie nationaliste franchissent un nouveau cap. Les problèmes posés, comme nous l'avons vu, par la question de l'identité nationale deviennent chroniques et aboutissent à l'explosion: on agite partout le drapeau turc. Au milieu de l'année 1994, les gens commencent à coller des vignettes adhésives frappées du drapeau turc sur la plaque minéralogique de leur voiture. Les bijoux en forme de croissant et d'étoile deviennent des articles très prisés. Certains chanteurs ou mannequins arborent sur leurs costumes flamboyants le drapeau turc. Les occasions d'entonner l'hymne national se multiplient: on l'entendait d'habitude avant un match international, dans des lieux où l'activité du PKK était intense ou dans les régions d'Europe où la Turquie faisait l'objet des critiques les plus vives; aujourd'hui on l'entonne avant chaque match de championnat. On l'entend même avant les cérémonies d'ouverture des défilés de mode ou avant les concerts pop. Il est fréquent de voir la carte de la Turquie utilisée comme logo. Le journal populaire As-Sabah par exemple s'en sert comme d'un arrière plan pour son logo. Pour faire face à la profonde crise économique de 1994, le gouvernement et les milieux d'affaires rehaussent la tonalité nationaliste de leurs discours. Certains slogans national-développementalistes tels que "la guerre d'indépendance économique", "tout pour la Turquie" ou "je travaille dur pour la Turquie" sont repris par le Premier ministre Tansu Ciller. La progression du mouvement islamiste et le discours antikémaliste des radicaux du Parti Refah poussent le nationalisme officiel à mettre en avant l'image d'Atatürk, omniprésente au point de devenir une sorte de logo, particulièrement visible à la télévision lors des bulletins météo, des retransmissions sportives et même des talk show grand public.
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Il

Pendant la campagne électorale, on a remplacé le croissant et l'étoile par des badges à l'effigie d'Atatürk. Dans ce contexte, les milieux kémalistes et sociaux-démocrates se sont donc faits les avocats d'une version civile du nationalisme officiel. Le kémalisme de gauche voit dans le nationalisme la caractéristique sécularisante et modernisatrice d'une "haute culture". Ce courant nationaliste est perçu par conséquent comme un moyèn de se prémunir contre la menace de l'Islam. Le choix du terme "ulusculuk", préféré à celui de "milliyetcilik", dans le discours des sociaux-démocrates et des kémalistes de gauche est également le signe de la mission de sécularisation et de modernisation qu'ils assignent à ce type de nationalisme. Le terme moderne "ulus" condamne la notion ottomane de "millet" qui connote l'appartenance religieuse (nous traiterons le concept de "millet" chez les islamistes dans la section consacrée au nationalisme islamiste). Le kémalisme de gauche, opposé à la dissidence kurde et à l'Islam, soutient, de manière parfois excessive, la position militaire et adopte le nationalisme comme un code de haute culture, se rapprochant ainsi du nationalisme libéral que nous allons examiner à présent.

Le nationalisme

libéral civilisateur

Le nationalisme kémaliste officiel est favorable à la modernisation et à l'Occident et ce que nous appelons "nationalisme libéral civilisateur" en est le rejeton, la branche qui s'est nourrie du capitalisme et de la modernisation. Ce type de nationalisme présente quelques similitudes avec le chauvinisme populiste du nationalisme régional (Ligue du Nord en Italie) ou la différentiation culturelle et le racisme culturel tels qu'ils existent en Occident. Ce discours définit l'identité nationale en termes de capacité à atteindre, via la mondialisation, un haut degré de culture. Le sentiment de fierté nationale ne trouve pas sa seule explication dans le caractère unique de la nation ou dans son authenticité mais également dans sa manière "spécifique" de tendre vers des standards universels. "L'Autre" est celui que l'on tente d'analyser: le "Tiers-monde", "l'Orient". Le type de nationalisme visant, comme le préconise le kémalisme, à "prendre le train de la modernité en marche" et l'idée que le kémalisme en constitue l'élan vital était déjà en vogue parmi les sociaux-démocrates et les libéraux. Le vent de la mondialisation et l'optimisme des années quatre-vingts et quatre-vingt-dix n'ont fait qu'accentuer ce discours. Le discours sur le nationalisme civilisateur ressemble à un prélude menant progressivement l'auditoire vers un oratorio. Les relais de ce discours sont, comme nous l'avons déjà indiqué, les médias, la nouvelle intelligentsia libérale et conservatrice, les classes moyennes urbaines - dont l'importance ne cesse de croître - et les secteurs internationalisés des forces capitalistes. Le groupe le plus
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influent, celui qui crée le mieux les symboles appropriés et le discours correspondant est celui des médias, en étroite connivence avec le grand capitalisme. L'économie occupe une place privilégiée dans le discours nationaliste: la performance réalisée au niveau des exportations, l'évolution des modes de vie, la hausse de la consommation, la vitalité de l'économie sont souvent citées comme les facteurs les plus directs de la fierté nationale. L'extraordinaire esprit d'initiative montré par le peuple turc et révélé par les forces "libératrices" de l'économie est l'une des caractéristiques nationales les plus chères. Même le vandalisme urbain et les exemples d'anomie générés par l'esprit d'initiative peuvent être ignorés car ils sont considérés comme le produit dérivé d'une potentialité retentissante (une sorte de "sang neuf'). Cette énergie, qui traduit le désir et la capacité de la société et du peuple turcs de se développer, constitue l'une des valeurs suprêmes, plus encore que l'économie. On se réfère souvent à la jeunesse comme le symbole de cette "énergie nationale". La jeunesse est l'un des éléments principaux de ce discours néo-nationaliste car les jeunes des banlieues constituent, par leur entrain, une cible idéale pour les médias qui à la fois les délivrent d'un mode de vie moderne et mondialisé tout en leur en donnant l'illusion. L'ouverture au monde de la jeunesse issue des classes urbaines moyennes et élevées, son goût pour les plaisirs de ce monde, ses connaissances en informatique et en anglais - deux des caractéristiques de la "société d'information" - sont éonsacrés comme les valeurs du "nouvel homme turc" (l'Euro-Turc). Le fait que le peuple se soit intégré à la culture moderne (occidentale)avec parfois même plus de vitalité - est confirmé par l'apparence extérieure, qui ne laisse de satisfaire, des jeunes des banlieues. La physionomie des jeunes gens aux traits fins, grands, de teint clair et sans moustache pour ce qui est des garçons représente le type même du "Nouveau Turc" (le type turc séduit moins). On peut donc dire que le narcissisme contenu dans la culture pop s'est transmué en une sorte de narcissisme national. Les exemples les plus frappants de ce narcissisme natiq!lal se trouvent sous la plume du rédacteur en chef de Hürriyet, Ertugrul Ozkok, l'un des plus ardents porte-parole du nationalisme libéral et civilisateur. "Le type turc devient plus séduisant" constitue son information favorite. Il écrit que les jeunes filles sont devenues plus séduis~ntes grâce à la mode et à une alimentation plus équilibrée. Sabahattin Oztürk, un lutteur devenu champion du monde à vingt-trois ans, est plus beau que l'Occident (sic), plus moderne, plus élégant. Mais l'auteur salue d'autant plus cet athlète qu"'il est bien bâti, jeune, moderne et ne porte pas de moustache". "Nous Turcs apprenons à aimer la musique, l'environnement et les animaux. Nous faisons l'expérience d'une osmose spectaculaire". Commentant le "tube" de Tarkan il écrit: "C'est le prototype de la sexualité turque qui réunit jeunes filles et femmes d'un certain âge... je veux parler de ce nouveau "type" turc qui sort la sexualité de son seul référent féminin et lui donne un tour plus hermaphrodite. L'aspect physique des Turcs est en train de changer... La nouvelle musique qui sourd de la poitrine découverte de Tarkan est le signe d'une transition
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mentale, un exode qui rejette l'Est sans pouvoir atteindre l'q,uest, une transition entre le nomadisme et la vie sédentaire". Et Ozkok de poursuivre son plaidoyer en faveur du nationalisme libéral et civilisateur qu'il appelle "néo-libéralisme". Ce discours prend à la fois ses distances avec le formalisme rigide du nationalisme officiel et le fanatisme du nationalisme ethno-puriste. Il se présente, au regard des anachronismes des nationalismes antérieurs, comme le nationalisme du siècle à venir. C'est un nationalisme "véritable" qui ne fait aucun complexe: il est dissocié du populisme et du monde rural, n'est pas formaliste et ne transforme pas l'altruisme en masochisme (en se démarquant de l'orientation ethno-puriste, il indique à son avant-garde la voie à suivre au nom du "nationalisme turc"). Ertugrul Ozkok a cru que la mort du guitariste d'un groupe de hardrock d'Istanbul au cours d'une fusillade avec le PKK attestait cette nouvelle forme de nationalisme. Le langage du nationalisme civilisateur n'est pas encore tout à fait rodé. Sa forme d'expression est quelque peu hésitante. C'est la raison pour laquelle il peut subir l'hégémonie des versions officielles et ethniques du nationalisme. En tout état de cause, sa capacité à s'adresser à une large audience lui laisse encore une chance d'affirmer sa prédominance dans le processus de modernisation.

Le nationalisme

turc radical

Le nationalisme turc ethno-puriste est une version pervertie du nationalisme kémaliste abâtardi dans le milieu des années quarante. Le nationalisme turc, fondé sur une politique violemment anticommuniste, s'est régénéré dans les années soixante. Il a également subi des transformations pendant cette période. Au niveau idéologique, ses mobiles racistes et irrédentistes sont passés à l'arrière plan tandis que les éléments culturels, linguistiques et historiques étaient mis en avant par son nouveau discours. Dans les années soixante-dix, on a affirmé que l'élément principal de l'identité nationale était l'Islam tandis que les thèmes pan-turcs devenaient flous. Au cours des années quatre-vingt-dix, ce nationalisme radical ressuscite. L'émergence du nationalisme en général, et plus particulièrement de la vague nationaliste suscitée par le mouvement national kurde, et la réhabilitation du pan-turquisme ont fait gagner du terrain à cette tendance. La réaction à la mondialisation a également nourri le nationalisme radical. En effet, la mondialisation, perçue comme un impérialisme culturel, et par conséquent comme une menace, a fait renaître le sentiment nationaliste puriste et l'idée d'une culture nationale unique. Sur ce terrain fertile, le nationalisme radical s'est rapproché du nationalisme officiel tout en renforçant son assise populaire. Le MHP (le NAP), le parti du nationalisme radical turc dirigé par Alpaslan Türkes, a étendu son influence au point d'obtenir 7,9% des
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suffrages aux élections locales de mars 1994. Le nombre de jeunes liés à ce parti connaît également une croissance rapide. Le MHP et Türkes ne sont plus considérés comme des extrémistes. Ils ont acquis aux yeux de l'establishment et de l'opinion une légitimité qui les a "normalisés". La renaissance du nationalisme radical s'accompagne d'une transformation idéologique: le néo-nationalisme. La phraséologie du "turcocentrisme" redevient vivace après le sevrage dont il fut l'objet à partir du début des années soixante-dix. On fait davantage référence à présent à l'histoire lointaine et à la mythologie turques. Le loup gris, symbole des Turcs il y a plusieurs siècles, est redevenu respectable à la fois comme symbole et comme source d'inspiration d'une jeunesse alignée sur les positions du mouvement politique nationaliste ("Bozkurtlar"). Le salut du poing avec l'auriculaire et l'index levéspratique nouvelle - s'est généralisé et institutionnalisé. On en est revenu aussi, quinze ou vingt ans après, à la devise du MHP "que Dieu protège les Turcs", que l'on trouve d'ordinaire à la fin du rapport interne du parti. Le changement idéologique est également perceptible dans la manière de désigner Dieu en substituant à "Allah" le vocable "Tanri". La signification de ce mot est quelque peu obscure, mais il renvoie à une "spécificité communautaire". Le fait est que l'Islam a été écarté, même s'il n'a pas été totalement abandonné, et réduit à une caractéristique secondaire de l'identité nationale. Un certain nombre de constats sont à cet égard édifiants: le mouvement islamiste s'est renforcé et se pose comme le rival du mouvement nationaliste; le mouvement islamiste dans les républiques turques et l'Iran sont perçus comme des concurrents; le MHP se fait l'écho à présent du nationalisme officiel, se rapprochant ainsi des positions kémalistes sécularistes. Le nationalisme radical s'étend désormais au-delà de ses limites traditionnelles, étalant son répertoire de symboles à l'intérieur d'un champ élargi. Le "Bozkurts" recrute parmi les jeunes de la classe moyenne urbaine, qui écoutent le rock et le rap (au cours de la campagne des élections locales de mars 1994, le MHP a eu recours à la musique pop au lieu de celle des "Janissaires"). La jeunesse nationaliste se trouve aujourd'hui dans les stades de football où elle scande des slogans semi-politiques, agite des drapeaux et des banderoles sur lesquels figurent le loup gris et les trois croissants. Il faut ajouter cependant que l'image inquiétante et fanatique du nationalisme turc ou du nationalisme radical, en dépit de sa popularité et de sa légitimité grandissantes, n'a pas complètement disparu de l'esprit des gens.

Le nationalisme en Islam
Les tenants de la pensée islamique moderne ont récemment développé une critique de l'Etat-nation et du nationalisme. L'Islam traditionnel se réfère davantage à la "Umma" (la communauté de tous
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les croyants) qu'à la nation. Pourtant le Parti Refah, dont on peut dire qu'il est dominé par le courant islamiste, tient un discours à forte tonalité nationaliste. Ce nationalisme se fonde sur l'idée que la Turquie est potentiellement le pivot du monde islamique. Dans ce contexte, la nostalgie du passé ottoman se traduit par une imagerie impériale (ou irrédentiste) qui s'inscrit dans un cadre moderne et nationaliste. Les sentiments antisémites, profondément ancrés dans le discours islamiste, peuvent se transformer en manifestations de chauvinisme et de racisme en raison du ressentiment grandissant à l'égard des Grecs et des Arméniens - les ennemis historiques de toujours - et de la question de Chypre, véritable "cause nationale". Que sur ce point le nationalisme islamiste et le nationalisme turc tendent à se rejoindre, c'est là le résultat de la lutte qu'ils se livrent pour l'hégémonie. L'incohérence relative du nationalisme -spécifique est l'un des points faibles du mouvement islamiste dans sa course pour le nationalisme, surtout si l'on prend en compte "l'internationalisme" de ses éléments radicaux. Les autres discours nationalistes profitent de cette faiblesse pour la mettre en question. Erbakan, le leader du Parti Refah, utilise les concepts de "millet" et de "milli" pour désigner la "communauté musulmane", cette large palette de musulmans d'origines ethniques différentes au sein de l'Empire Ottoman. On l'accuse par conséquent de ne pas mentionner la "nation turque". L'internationalisme islamiste est actuellement interprété, à la lumière des réseaux de financement du Parti Refah, comme un nationalisme arabo-saoudien. Un autre point mérite d'être souligné: l'influence du Parti Refah dans le sud-est et sa capacité à attirer le vote kurde, lors les élections locales de mars 1994, alimentent les thèses nationalistes selon lesquelles l'Islam serait en contradiction avec "l'intérêt national". Par conséquent, la réaction nationaliste apparaît comme le rempart le plus solide contre la montée de l'Islam dans la mesure où elle est capable de rassembler nationalistes ethniques, étatistes, libéraux et sociaux-démocrates. L'escalade de la lutte idéologique entre l'Islam et le nationalisme n'a pas rencontré un grand écho en Anatolie centrale et orientale où l'on trouve une population rurale qui se définit comme "musulmane et turque". Ces personnes ont tendance à prendre leur distance par rapport aux mouvements qui pourraient chercher à exacerber les tensions entre l'Islam et le nationalisme ethnique. Des islamistes et des nationalistes ont essayé de créer un nationalisme "islamo-turc" susceptible de faire appel à cette population (Parti Büyük Birlik -le Parti de la Grande Unionfondé en 1992 par un groupe dissident du MHP poursuit cet objectif avec ardeur). C'est dans ce contexte que se développe la conception héritée du nationalisme anatolien qui voit dans l'Islam une pensée riche mais politiquement marginale, qu'elle reconnaît cependant comme un élément constitutif de la nation turque. Enfin, il nous faut signaler que les Alaouites s'intègrent d'autant plus vite que le nationalisme progresse. Face à la poussée de l'islamisme radical, les communautés alaouites sont en effet de plus en plus favorables au sécularisme et au kémalisme. Elles sont plus réceptives au
Confluences

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discours nationaliste officiel, pro-occidental et civilisateur. Si le kémalisme accueille les communautés alaouites, c'est en raison de leur "caractère séculier". Débarrassées en outre de leurs influences arabopersanes, elles sont perçues comme une version populaire authentiquement turque, et donc nationale, de l'Islam. TIest intéressant de constater qu'une fraction du mouvement nationaliste radical (née de la doctrine ethnique des années quarante) a une approche identique à celle des Alaouites.

Un langage composite
Chaque nationalisme comporte des aspects orientaux et occidentaux, ethniques et civils qui peuvent aussi bien entrer en contradiction les uns avec les autres que se recouper partiellement, ou même coïncider. A un moment où le discours nationaliste, dans ses différentes versions, est en nette progression, ce croisement peut se révéler fécond et complexe. L'évolution la plus frappante est la transformation de plusieurs symboles nationaux en art pop. TIs deviennent ainsi semi-autonomes par rapport à la politique. Des symboles nationaux sont identifiés avec des marques de fabrique (comme c'est le cas pour Nike ou NewMan!), ce qui les rend consommables. Il est possible de trouver le croissant et l'étoile chez la jeunesse hard-rock. Même le loup gris du nationalisme radical peut être utilisé par la jeunesse non-militante. Ainsi assiste-t-on au début d'un double processus: d'une part les sentiments nationalistes dominent la vie quotidienne et la sphère publique, et d'autre part cette popularisation les rend "apprivoisables". Nous pensons qu'à court terme la première dynamique dominera mais qu'à long terme la seconde finira par prendre le dessus.
(Traduit de l'anglais par Tarek Moussa)

Tanil Bora est rédacteur en chef de la revue de sciences sociales Toplurn ve bilirn (publiée en Turquie).

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Une société civile sous contrôle
Ertugrul Kürkçü

Les leaders de l'initiative civique turque étaient bien fiers de leur exploit lorsque ce qui a été appelé "le plus grand mouvement de contestation populaire de l'Histoire de la Turquie moderne" a pris fin, en mars dernier. Lancé sous le mot d'ordre "Une minute d'obscurité pour une éternité de lumière", la contestation s'était étendue à l'ensemble du pays pendant tout le mois de février 1997 pour - mois dramatique ces qui a vu l'armée turque intervenirles affaires I quatrième fois de quarante dernière années dans début mars, après avoir politiques du pays - pour s'achever suscité une série de controverses sur le rôle de l'armée vis-à-vis de la société civile.

A partir du 1er février et tous les soirs à 2lh, principalement dans les grandes villes telles que Istanbul, Ankara, Izmir, Bursa et Dyarbakir, les gens éteignaient les lumières puis" durant une minute, se mettaient à battre le tambour, à siffler et à émettre des signaux lumineux. Le mouvement a recueilli l'adhésion de citoyens de toutes conditions sociales depuis les hautes sphères du pouvoir jusqu'aux gardiens d'immeubles. Ainsi, par exemple, comme les lumières du gratte-ciel qui abrite le quartier général du magnat stanbouliote Sakip Sabanci étaient éteintes à 21h, le portier Mehmed AsIan se mettait à sa fenêtre pour battre les casseroles avec son voisin qui le rejoignait tous les soirs: "Notre voix n'est pas entendue, dit-il, alors je fais du bruit pour nous faire entendre." Largement soutenu par les médias turcs, le mouvement a atteint en février des proportions gigantesques, mobilisant plusieurs millions de personnes. Cependant et contre toute attente, ses initiateurs - un forum civique anonyme -, l'ont laissé s'arrêter bien qu'il n'ait pas encore réussi à avancer d'un iota vers son objectif initial, à savoir "la solution

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