La Véritable Histoire du commando Erignac

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Qui a exécuté, le 6 février 1998, Claude Érignac, préfet de Corse, de trois balles dans la tête en plein cœur d’Ajaccio? C’est le premier préfet assassiné en France. L’émotion est immense. Au terme d’une enquête controversée dans les milieux nationalistes corses, un commando de militants dissidents est arrêté puis jugé. La fuite d’Yvan Colonna, réfugié dans le maquis pendant quatre ans, va détourner l’attention de leurs procès et occulter leurs véritables motivations. Car le geste du commando, qui a tiré comme un seul homme contre le «symbole Érignac», s’enracine profondément dans l’histoire récente et tumultueuse de la Corse.
Ponctuée de révélations inédites et sans tomber dans une caricature manichéenne et simpliste, voici l’histoire de ces hommes soudés par un idéal commun et violent, par l’amitié et la loyauté aussi. Jusqu’à ce soir de février 1998 où l’unité de ce groupe, qui a voulu tuer l’État, va se fissurer.
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EAN13 : 9791021000261
Nombre de pages : 272
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couverture
BENOÎT BERTRAND-CADI

LA VÉRITABLE HISTOIRE
 DU COMMANDO ÉRIGNAC

TALLANDIER

AVERTISSEMENT

C’est une des affaires politico-judiciaires les plus importantes du XXe siècle, l’une des plus complexes aussi. L’exécution le 6 février 1998 du préfet de Corse Claude Érignac a été perçue comme un fait divers corse comme, hélas, l’île de beauté en connaît depuis des décennies pour ne pas dire des siècles. L’émotion fut certes considérable en Corse comme sur le continent. De nombreux articles, livres, reportages documentaires ou films lui furent consacrés mais aucune enquête n’a à ce jour rassemblé les éléments factuels, l’enchaînement des événements politiques qui ont conduit à cet acte d’une gravité sans précédent dans l’histoire de la Ve République.

Cet assassinat est en fait le fruit, pourri, d’une lente et tragique maturation idéologique d’un groupe de militants nationalistes corses déterminés à frapper l’État français, en la personne de son plus haut représentant sur l’île, pour – c’est un des premiers paradoxes – sanctionner les errances de leur propre mouvement. C’est en tout cas la conclusion de ce travail de plusieurs années. La singularité corse ne tient pas qu’à la violence dont l’île et ses habitants sont les premières victimes. Les séismes de son histoire qui ont conduit à cette tragédie du 6 février 1998 n’ont jamais été étudiés avec attention. Pourtant les événements en Corse se répondent toujours. Cette enquête a pour ambition de les réunir pour inscrire cette affaire dans le cadre qui est le sien : celui de l’Histoire.

Elle s’appuie sur de nombreux témoignages directs, inédits de personnes impliquées. Je me suis engagé auprès d’elles à ne pas révéler leur identité.

PRÉFACE

Les Corses ayant toujours été désunis et sans discipline, partagés en factions mortellement ennemies, furent toujours subjugués par leur faute.

Voltaire, Idées de Voltaire sur l’île de Corse, 1857.

Pour la justice française le dossier Érignac, plus précisément celui d’Yvan Colonna, est clos1. Le berger de Cargèse a été reconnu coupable d’avoir exécuté le préfet de Corse le 6 février 1998. Il a été condamné à trois reprises par une cour d’assises composée spécialement de magistrats. Son pourvoi en cassation a été rejeté pour le plus grand désarroi d’Antoine Sollacaro, un de ses avocats qui sera assassiné le 16 octobre 2012. Les autres membres du commando, Alain Ferrandi, le chef, Pierre Alessandri, Didier Maranelli et Marcel Istria purgent leurs peines. Seuls José Versini et Matrin Ottaviani ont à ce jour été libérés.

Il me faudra du temps pour démêler le fil des relations entre les uns et les autres, comprendre l’histoire jamais vraiment écrite du nationalisme corse, indissociable du parcours de ce groupe d’hommes qui, le 6 février 1998, va commettre l’acte le plus grave de trente ans d’une pseudo-lutte de libération nationale.

En Corse, les antagonismes et les passions sont aussi grands que les distances peuvent sembler courtes quand on la survole. Rejoindre deux points de l’île peut prendre souvent le double de temps que pour un trajet sur le continent. Il en va des routes comme des hommes.

Étrange île, confinée dans l’exiguïté de ses frontières naturelles, enfermée sur elle-même où ennemis de l’extérieur et de l’intérieur se côtoient au quotidien, se croisent et se saluent avant de se combattre. Cette société qui ne confesse que trop rarement le bien qu’elle pense des autres, trop occupée à se déchirer pour regarder en face les crises de sa propre histoire. La proximité, voire la promiscuité, de la vie insulaire fait peser sur le quotidien un voile épais auquel seuls les touristes peuvent être insensibles.

Les vacanciers partis, l’hibernation commence alors au son des déflagrations des armes automatiques et des explosions dans la région la plus criminogène d’Europe, un record conservé jalousement depuis des décennies. La population, elle, observe avec un certain détachement, mêlé parfois d’une étrange fascination, ces guerres obscures que mènent mouvements clandestins indépendantistes, voyoucratie locale ou entrepreneurs malveillants. Plus de dix mille attentats en trente ans, soit un par jour. Orgueilleuse, insoumise, la Corse défie la France en exécutant ses propres enfants. L’usu corsu, l’us corse, cette sordide tradition de se faire justice sans autre verdict possible qu’une condamnation à mort, domine et écrase les lois de la République sans qu’aucune politique parvienne à la reléguer au passé.

L’histoire personnelle des hommes du commando Érignac s’entrelace avec cette histoire récente de la Corse. En tirant sur le préfet de Corse, un des plus estimés que l’île ait connus, ils ont aussi visé les contradictions et errances de leur propre combat.

La véritable histoire du commando Érignac est le récit de la colère et de la frustration d’une île, de l’espoir et de la détermination de certains, des dérives et des lâchetés d’autres, des atermoiements et des maladresses d’un État. Mais surtout voici l’histoire de six hommes, soudés par un idéal commun et violent, par l’amitié et la loyauté aussi, jusqu’à ce soir de février 1998.

« Les clichés ont le pouvoir d’occulter la réalité », soulignait Jérôme Ferrari, prix Goncourt 2012 dans une interview2. En effet, nombre d’hommes politiques, de magistrats, de policiers, voire de journalistes, répètent de manière polyphonique et unanime que l’omerta (la loi du silence) est le mal corse par excellence. Le mot n’existe pas en corse, il est italien.

1. Face aux magistrats instructeurs et lors de ses trois procès, Yvan Colonna a nié toute participation à l’attentat de la gendarmerie de Pietrosella, de même qu’à l’exécution de Claude Érignac le soir du 6 février 1998. Aucun élément matériel n’a permis de mettre en cause Yvan Colonna. Seules les accusations des membres du commando, au cours de leurs gardes à vue en mai 1999, le désignaient comme étant le tireur. Depuis, tous ceux qui l’avaient accusé sont revenus sur leurs déclarations. Entendu par la juge Laurence Le Vert le 16 juillet 2003 à 14 h 25, Yvan Colonna a déclaré : « Un, je n’ai pas participé à ladite opération contre la gendarmerie de Pietrosella ; deux, je n’ai pas participé à l’attentat perpétré contre le préfet Érignac ; trois, je n’ai jamais participé ni de loin, ni de près, au groupe dit des “Anonymes”. » Il a reconnu, à l’occasion de son dernier procès en juin 2011, avoir été sollicité pour faire partie du groupe des « Anonymes ». Mais il affirme avoir décliné la proposition. Yvan Colonna continue de proclamer son innocence, et en janvier 2013, il a formé un ultime recours devant la Cour européenne des droits de l’homme.

2. « Sous les clichés, la Corse », article publié dans le quotidien Libération, le 2 avril 2011.

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