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La vieillesse dans la société tunisienne

De
172 pages
Cet ouvrage tente de faire le point sur la place de la vieillesse dans la société tunisienne. L'importance des valeurs familiales et des liens de solidarité réduit les difficultés de la vieillesse. Néanmoins, l'évolution de la vie économique et sociale en Tunisie introduit des changements dans les rapports entre les générations et dans la participation des vieux à la vie de leur communauté, leurs rôles économiques s'affaiblissent mais leurs rôles culturels sont toujours importants, ce qui conduit à distinguer deux modalités d'intégration sociale: l'intégration par l'économique et l'intégration par le symbolique.
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Mustapha NASRAOUI

LA VIEILLESSE DANS LA SOCIÉTÉ TUNISIENNE

L'Harmattan 5-ï. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRA:-:CE

L' Harma Uan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HO:\GRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37
] O:! 14 Torino

ITAllE

Du même auteur La représentation de la pauvreté Dans la société tunisienne, Paris, L'Harmattan; 1996

Introduction

La vieillesse, dernière étape de la vie humaine constitue une expérience existentielle originale. Durant toutes les étapes précédentes de la vie, l'être humain est fortement engagé dans l'accomplissement de nombreuses missions qui tendent à accaparer le champ de sa conscience. Débarrassé, en principe, des préoccupations de l'enfance, de la jeunesse et de l'âge adulte la personne âgée se trouve face à ellemême. Ce retour à soi permet à l'individu de se concentrer profondément sur son être, de méditer sa vie et de réfléchir sur ses expériences. Bien entendu, le retour à soi qui constitue souvent un épanouissement personnel est différent du repli sur soi, morbide et stérile. Nous savons combien les expériences subjectives, puisées dans la profondeur de l'être sont fécondes dans la créativité artistique, philosophique et scientifique. Lorsqu'il n'est pas vécu dans la détresse, le désengagement de la vieillesse n'est pas toujours stérile, il peut être à la fois facteur de ressourcement et de créativité, avantage rarement offert par une vie accaparante et tumultueuse. Les mémoires, les autobiographies, les traités ne

sont-ils pas souvent produits par des personnes à la retraite, l'originalité des talents artistiques n'apparaissent-elle pas souvent à un âge tardif et après de longues années d'amateurisme. Le foisonnement actuel de mémoires écrits par des fonctionnaires et des hommes politiques tunisiens à la retraite n'aurait pas été possible sans un certain détachement par rapport aux nombreuses préoccupations de la vie quotidienne. On dit souvent que la vérité sort de la bouche des enfants mais il n'est exagéré en rien de dire que la vérité sort aussi de la bouche des vieilles personnes dans la mesure où elles n'ont pas beaucoup d'ambitions personnelles qui les incitent à la retenue, au camouflage et à la déformation. Ce langage franc se rapportant souvent à soi-même sous forme de confessions, d'autocritique justifiées par «les égarements de la jeunesse» ou «la vie trouble de l'âge adulte» permet à la personne âgée de s'élever à une certaine sagesse au-dessus des contingences et des intérêts personnels. Rien d'étonnant, dès lors, de voir la société tunisienne confier les missions délicates de réconciliation et d'intercession aux personnes âgées. Mais la vieillesse n'est pas seulement un symbole de sagesse; c'est aussi un signe de la condition humaine dans ce qu'elle a d'essentiel c'est à dire dans sa finitude. Les deux aspects ne sont, d'ailleurs pas étrangers l'un à l'autre. Le sage n'est-il pas celui qui est le plus conscient de la condition humaine? Si la jeunesse suggère la victoire de la vie, la période adulte fait penser à la force de l'âge et la vieillesse quant à elle, témoigne du déclin de l'être vivant et de sa fin inexorable. C'est pourquoi l'entrée dans la vieillesse accompagnée d'une perte d'autonomie si lente qu'elle soit est saisie par la culture tunisienne comme une exhortation à 1'humilité qu'elle traduit sous forme de dictons, proverbes et autres procédés symboliques. C'est sans doute ce thème du crépuscule de la vie qui a donné matière aux poètes mystiques musulmans pour souligner l'extrême faiblesse de I'homme et la puissante gloire de Dieu. Paradoxalement, la mort qui est toujours sujet d'angoisse pour I'homme est chantée comme la plus grande manifestation de la justice sur terre: faibles et puissants, pauvres et riches, dominants et dominés restent impuissants face à leur destin inéluctable. 8

Il faut dire que la vieillesse interpelle tout être humain, quel que soit son âge. Si projetée qu'.elle soit dans un avenir lointain, cette étape de la vie soulève des réactions qui peuvent aller de la gérontophobie jusqu'à sa capitalisation comme moisson de tous les efforts de la vie, et il n'est pas surprenant de voir les honneurs, les titres et les récompenses venir à la vieillesse. Qu'on ne croie pas, pour autant, que cet âge qui a excité, de tout temps, l'intérêt métaphysique de l'homme le détourne de ses propres interrogations sur son mode de vie au quotidien: comment vieillir sans regretter sa vie ? Comment se prémunir contre les risques de cette dernière étape de la vie? Comment se préparer à la vieillesse? Comment avoir une vieillesse active? Questions d'autant plus importantes à se poser que cette étape n'est plus comme autrefois un âge éphémère, une chance pour quelques personnes privilégiées, mais une période de plus en plus étalée, l'espérance de vie ne cessant de se développer en Tunisie et la longévité n'étant plus un fait exceptionnel (1). Les réactions peuvent varier d'une morale franchement hédoniste à un mode de vie sobre et austère. Certains ne le cachent pas; ils profitent de la vie, disent-ils, avant que la vieillesse ne les surprennent «laissez-nous profiter de notre jeunesse» répliquent des jeunes tunisiens à ceux qui leur reprochent la soif de jouissance et de volupté. D'autres, au contraire, pensent que la véritable sagesse consiste à se doter, tant qu'on n'est pas vieux, de conduites de continence et de retenue pour entamer la vieillesse dans la même modération. Une autre catégorie est déterminée à avoir une vie laborieuse à la jeunesse et à l'âge adulte pour vivre sa vieillesse dans le confort et le bien-être. .. De ce fait, chacun a une image de la vieillesse dont il peut partager certains aspects avec d'autres individus, image certainement influencée par des traits personnels mais aussi par un inconscient collectif et des représentations sociales; c'est pourquoi la vieillesse, comme toute autre étape de la vie, ne se réduit pas à un fait biologique. La culture intervient largement dans le découpage de la vie en étapes, conformément aux attentes sociales et aux rôles qui évoluent avec l'âge. Malgré l'influence de la modernité qui tend à assouplir les frontières des âges, la société tunisienne est encore attentive à la répartition de ses individus en 9

catégories d'âges (enfants, jeunes, adultes, vieux) et toute tentative de les confondre dans un même ensemble est rejetée par cette même société comme un risque d'anomie. Lorsque le besoin se fait sentir la société crée des souscatégories d'âge comme celle de l'adolescence traditionnellement intégrée dans la jeunesse mais que les conditions de la vie moderne et plus particulièrement l'institution d'une scolarité obligatoire a érigée en catégorie spécifique(2). La notion d'adolescence est aussi nouvelle dans la société tunisienne que celle de retraite; ce critère administratif qui correspond de nos jours à l'entrée dans la vieillesse n'y existait pas auparavant et il n'y avait pas de limite d'âge à la cessation des activités professionnelles. Dans une société précapitaliste confrontée souvent à la rareté telle que la société tunisienne traditionnelle, la subsistance nécessite le travail de tous les membres de la communauté à l'exception des malades et des handicapés. Il n'y a rien de fortuit dans le découpage culturel des âges au sein d'une société; chaque âge est lié à un statut et à des fonctions mais tous sont au service d'une même finalité: la cohésion sociale. Si la gérontocratie apparaissait comme un pouvoir reconnu dans l'histoire sociale de la Tunisie c'est parce que l'expérience avait une grande utilité dans une société où il y avait très peu d'innovation technologique. Les « amines» (conseils de profession) étaient nommés parmi les vieux dans le métier. Une des plus grandes missions des personnes âgées dans la société tunisienne traditionnelle était d'exercer un rôle de tuteur sur les jeunes dans leur apprentissage de la vie (éducation, formation, travaiL..). Il reste toutefois à préciser que le «marquage» sociologique des âges ne se fait pas seulement à partir de statuts assignés ou de fonctions attribuées mais aussi à partir de représentations facilitatrices de certains comportements et inhibitrices d'autres; les conduites que la société tolère à un certain âge sont réprimées à un autre; ce que la société tunisienne, par exemple, considère comme caprice pour un jeune, le stigmatise comme folie pour un vieux. Ici, nous ne parlons pas seulement des conduites socialement répréhensibles ou religieusement illicites telles que l'absorption d'alcool, les jeux du hasard et autres conduites libertines mais aussi 10

des conduites socialement acceptées voire encouragées à un certain âge telle la danse comme le note bien Nicolas sur l'apprentissage de la danse à Tunis (2001) où les parents ne cessent de stimuler l'enfant dans ses premières réactions presque spontanées de danser: (Vas-y danse, vas-y montre nous ton corps). S'interrogeant jusqu'à quel âge on danse à Tunis, l'auteur donnera la réponse suivante (p. 15) «Il n'existe pas de règle générale quant à l'âge limite des danseurs et danseuses. L'explication la plus communément admise est celle de la limite imposée par la fatigue du corps des participants. Cependant, lorsque l'on interroge les Tunisiennes, il apparaît que l'arrêt de la danse correspond à une certaine période de la vie -la dernière- durant laquelle elles remettent leurs corps à Dieu. Cette période se caractérise par un ensemble de pratiques visant à masquer le corps. Il est logique alors que la danse ne corresponde plus à l'idée nouvelle qui se fait du corps. Port d'un foulard sur la tête, pèlerinage, pratique de la prière, sont autant d'actions qui marquent un tournant dans la vie des Tunisiennes et une volonté de devenir pieuses. Seul alors le mariage d'un fils ou d'une fille réussiront à les faire danser, parce que chair de leur chair, leur bonheur doit se refléter dans le corps ». Evidemment, la représentation de la vieillesse détermine dans une large mesure l'intégration sociale des vieux. Les ethnologues ont observé et analysé la variation de cette représentation d'une société à une autre mais tous s'accordent sur un point capital: l'image du vieux telle qu'elle est véhiculée par la société ambiante est importante pour sa psychologie. Lorsque les vieux sont perçus comme fardeau, ils ont tendance à être écartés de la vie sociale. Réagissant à cette mise à l'écart, ils se replient sur eux-mêmes dans un état morbide en attendant la fin. Dans d'autres sociétés qui ne sont pas nécessairement les plus riches, les vieux sont appelés à jouer les premiers rôles dans la vie de leurs communautés. La Tunisie fait partie d'un continent qui confère, traditionnellement, une place de choix à la personne âgée; elle appartient en même temps à la culture arabo-musulmane forte de ses valeurs communautaires et de ses liens de solidarité. Néanmoins, ce pays a subi tôt l'influence de la modernité provenant de l'autre rive de la méditerranée; sa proximité de l'Europe a largement favorisé son ouverture sur ce continent, Il

berceau de la civilisation modeme(3). La Tunisie connaît des changements à tous les niveaux: la famille se modifie, le système éducatif évolue, de nouveaux besoins sont propulsés au rang de préoccupations prioritaires et l'économie essaie de se mettre au diapason de la mondialisation. La société tunisienne ne se dépouille pas, toutefois de toutes ses valeurs traditionnelles et s'attache encore à de nombreux repères traditionnels. Malgré les distorsions engendrées par la confrontation des deux systèmes de valeurs (l'ancien et le nouveau), la modernité n'apparaît pas toujours comme l'opposé de la tradition. En plus d'une coexistence parfois pacifique rendue possible par le fait d'éviter la mise en regard des termes de la contradiction (Camilleri et Vinsonneau, 1996) la société tunisienne déploie des procédés psychosociologiques pour maîtriser les perturbations liées au changement. Des modalités typiques de ces formations défensives formalisées avec beaucoup de pertinence par Camilleri comme la réappropriation, la segmentation, la dissociation permettent à de nombreux Tunisiens d'aspirer au nouveau sans se détacher de l'ancien. Dans ce contexte fait à la fois de stabilité, de changement et d'accommodation, il est important de se demander quelle est la place de la vieillesse dans la société tunisienne. La question est d'un intérêt psychosociologique certain mais elle n'est pas dénuée d'intérêt pratique dans la mesure où l'on ne parle pas seulement aujourd'hui du vieillissement de l'individu mais également du vieillissement de la société, ce qui peut intéresser à la fois I'homme politique, le planificateur, le gestionnaire des ressources
humaines. ..

Néanmoins, le but essentiel de ce livre n'est pas d'apporter des solutions à certaines difficultés de la vieillesse (soins, prestations sociales, pensions...). Travailler auprès des personnes âgées est une vocation nécessitant le concours de plusieurs spécialistes, ce qui dépasse le cadre de ce livre. Notre principal objectif est de jeter une lueur sur la représentation de la vieillesse dans la société tunisienne et les rapports qu'entretient le corps social, dans son ensemble, avec la personne âgée; une quête de savoir qui répond à un intérêt personnel, fort ancien mais toujours vivace, d'étudier les 12

mécanismes d'intégration et d'exclusion dans la société tunisienne. Aussi, faut-il le souligner, il est inutile de vouloir remédier aux difficultés de certaines personnes sans connaître la structure et les réseaux dans lesquels ils s'insèrent comme groupes et comme individus. Pour accomplir ce travail, nous avons d'abord exploité les données de nos propres investigations au cours de la dernière décennie et qui ont porté sur des questions sociales diverses (pauvreté, vieillesse...), ensuite nous avons fait valoir notre propre expérience comme Tunisien qui vit toujours dans la société tunisienne, situation qui nous facilite, peut-être, l'exploitation de certains de ses symboles (proverbes, énigmes, poèmes, contes, chansons) renseignant sur la vieillesse sans négliger la référence aux données chiffrées lorsqu'elles sont disponibles. Enfin, nous avons lu attentivement les mémoires de plusieurs personnes âgées tunisiennes, lecture qui ne nous a pas empêché de prêter une oreille attentive aux témoignages oraux de leurs congénères analphabètes ou peu instruits, c'est pourquoi la méthode anthropologique fondée sur l'observation, l'analyse des variables situationnelles où les processus d'interaction sont en œuvre occupe une place privilégiée dans notre travail. Les apports de cette méthode ne sont pas fournis par les sondages et les grandes enquêtes statistiques, mais par la participation à la vie quotidienne de la population. Néanmoins, ce travail n'est qu'une contribution à l'étude de ce phénomène complexe et il est imprudent de prétendre le circonscrire. Malgré toutes les précautions prises pour maîtriser un champ d'étude portant sur l'homme et en dépit de tous les efforts pour mettre au clair une partie de la réalité sociale, on ne peut jamais épuiser la richesse d'une société. Le génie d'un peuple quel qu'il soit transcende toujours l'habilité de l'homme de science.

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NOTES

(1) L'espérance de vie en Tunisie est de 72,1 ans en 1999 ~elle était de 51,5 ans en 1966. Voir chapitre intitulé « vieillissement et vieillesse dans la population tunisienne H. (2) La loi du 29 juillet 1991 sur le système éducatif tunisien stipule le caractère obligatoire de l'enseignement de base de l'âge de 6 ans jusqu'à l'âge de 16 ans. (3) Dès le milieu du 19ème siècle, l'influence de la modernité se faisait sentir en Tunisie (codes juridiques, apprentissage des langues européennes, technologie. ..). Toutefois, cette influence restait limitée à we élite. (4) Elle s'est développée progressivement avec l'instauration du Protectorat.

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CHAPITRE I

Âge et cycle de vie

Âge et cycle de vie sont associés à tout processus c'est-à-dire à tout phénomène en évolution. L'identification de l'être est d'autant plus facile à faire qu'il est possible de discerner des étapes dans cette évolution continue. e' est grâce à la découverte de périodes ou de stades dans le développement des différents processus (géologique, physiologique, pathologique...) que la science a significativement progressé. Ainsi, il n'est pas possible de connaître en biologie de nombreux mécanismes indépendamment de leur trame de fond constitué par la phylogenèse et l'ontogenèse; le vieillissement d'un être vivant par exemple est déterminé par ces deux types d'évolution. De ce fait, la philosophie et la science adoptent souvent deux approches différentes à l'égard de la question de l'être; la première est une ontologie métaphysique faisant abstraction des déterminants particuliers de l'être (être ou ne pas être, par exemple), la seconde est l'étude de son évolution telle quelle est déterminée par les facteurs intrinsèques et extrinsèques, approche qui ne peut, en aucun cas ignorer les notions d'âge et de cycle de vie.

1 - L'âge L'âge qui est le rapport de l' être au temps se définit nécessairement par la durée. A moins de se déplacer dans un contexte métaphysique hors temps (l'éternité), la durée a toujours un effet sur l'être c'est pourquoi l'on parle toujours de l'œuvre du temps. La réalité du temps améliorant les choses ou les rongeant jusqu'à l'effritement total est une donnée essentielle de l'existence. Néanmoins, toute évolution est déterminée à la fois par le temps et les caractéristiques propres de l'être et il importe de souligner que ce dernier ne subit pas passivement les effets du temps mais porte, en lui-même, le programme de sa propre genèse dont les étapes évolutives constituent les repères essentiels. Ces différentes périodes sont associées à des indices révélateurs permettant aux différents spécialistes de dégager l'âge de l'objet ou de l'être vivant. La notion d'âge est nécessairement temporelle; elle est inconcevable en dehors d'une origine et d'une fin; l'éternel n'a pas d'âge; tout processus matériel ou vital finira par se métamorphoser, se désagréger ou se dissoudre dans un nouveau processus. Ibn Haldyn (1332-1406) n' a-t-il pas rappelé que le progrès porte le germe de sa propre destruction. Le développement ne puise pas, toutefois, la réalité de l'âge qui a toujours deux dimensions diachronique manifestée par la tendance à l'évolution et synchronique traduite par l'agencement des différents éléments constituant la structure de l'âge en vue d'un meilleur équilibre. Les dissonances apparaissent lorsqu'un ou plusieurs éléments ne s'intègrent pas dans la structure d'ensemble. Appliquée à l'être humain, cette notion n'est pas exempte de complexité: de quel âge doit-on parler? L'âge civil, le critère plus adopté par nos sociétés, ne traduit pas souvent grand chose. Les biologistes et les médecins parlent d'âge statural et d'âge osseux; les psychologues parlent d'âge mental; les gériatres nous rappellent que le vieillissement n'atteint pas d'une manière uniforme tous les éléments du corps, chaque organe a sa propre temporalité. Ces différents âges ne sont pas toujours en harmonie d'où les distorsions entre les possibilités liées 16

à chaque âge entrâmant des inadéquations entre les attentes, les normes, les standards et les aptitudes réelles. On peut se demander également si la notion d'âge désigne un processus qualitatif ou quantitatif: est-ce une accumulation ou un changement de structure? En introduisant la notion de seuil, certains considèrent qu'à partir d'un certain niveau, le quantitatif produit le qualitatif: conception qu'on trouve aussi bien en biologie, qu'en psychologie et qu'en médecine où le pathologique constitue soit une accentuation soit une diminution significatives des traits dits normaux. Effectivement, c'est cette notion de norme qui définit l'âge qui est toujours un indice révélateur et chargé de sens. C'est pourquoi on peut dire que les normes biologiques mais surtout les normes sociales constituent des indices importants de la vie en groupe (qu'est-ce qu'on attend d'un individu à partir d'un certain âge ?). Ici le temps abstrait de la physique disparaît au profit du temps social jalonné de repères établis en fonction des besoins de la communauté. En effet, l'âge est fortement balisé par la société; il y a un âge pour le mariage, un âge pour le service militaire, un âge pour la retraite... Autant de seuils repris par les différents codes juridiques sous différentes formulations appelées âges légaux, seuils de majorité et limites d'âge. Loin d'être un simple fait, le passage d'un âge à un autre est l'objet d'attentes sociales exprimées sous forme de statuts assignés et de rôles prédéterminés, s'accompagnant dans de nombreuses sociétés, de rites d'initiation. Les attentes de la société des rôles déterminés en fonction de l'âge et la réponse des individus à ces prévisions constituent un trait majeur de l'adaptation; ainsi, le concept de fytywa Geunesse) désigne dans la société arabe préislamique (Jahiliya), non seulement une tranche d'âge mais un ensemble de rôles que le célèbre poète pré-islamique Tarafa illustre bien par ce vers: « Si la communauté se demande y-a-t-il un jeune ? Je me sens visé et je me hâte pour accomplir la mission ». L'âge peut constituer un avantage ou un inconvénient; il n'est pas rare de faire valoir les privilèges de l'âge (droit d'aînesse, avantage de l'antériorité. ..) mais il n'est pas, non plus, exceptionnel de trouver des restrictions qui frappent ceux qui 17

dépassent un âge déterminé, on parle de limite d'âge pour éliminer un candidat à un concours. Dans certains examens, les dispenses d'âge sont considérées comme une faveur accordée à certains candidats particulièrement assidus ou distingués et que l'âge situe au-delà de la norme fixée. Les employeurs se méfient parfois des travailleurs âgés, redoutant leur manque d'adaptabilité et préfèrent engager les jeunes. La notion d'âge est inséparable de la notion de cycle de vie même si cette dernière semble suggérer davantage la différence et l'opposition que la continuité. 2- Le cycle de vie Une des préoccupations importantes de la psychologie du développement est de chercher les facteurs de continuité et de discontinuité dans la psychogenèse. Cette quête du «même» et du «différent» dans l'évolution de l'être a souvent opposé ceux qui ne voient qu'un cheminement continu dans le développement de l'être humain à l'instar du physiologiste Tanner rejetant toute idée de stades dans la croissance physique (Zazzo, 1968) et ceux qui voient dans le développement une succession de cycles qualitativement différents. Nous savons qu'une conception structurelle insistant sur l'unité de la personnalité s'est développée depuis le début du siècle en psychologie. La permanence d'un fond stable chez l'être humain à travers les âges est assurée par la notion d'identité qui intègre les différentes composantes de la personnalité. En effet, c'est cette fonction intégrative de l'identité qui assure la cohésion de l'être à travers les changements et le déploiement de stratégies diverses pour s'adapter aux exigences de l'environnement. La dialectique de l'unité et de la multiplicité n'est pas sans rappeler I'histoire de l'eau et de la rivière: « Ce n'est pas toujours la même eau qui coule mais c'est toujours la même rivière». Les témoignages de nombreuses personnes âgées vont dans ce sens: «Me voici parvenu à la vieillesse écrit le Tunisien M.S. Mzali (p.379) avec moins d'illusion au départ certes mais avec la même foi dans les grands principes. .. ». 18

L'idéal qui sert de fil conducteur à la vie se forme le plus souvent à l'enfance ou à l'adolescence et traverse la vie entière, devenant ainsi une raison d'être malgré les accommodations nécessaires qu'il subit avec l'âge en fonction des contraintes de la maturité. C'est à la vieillesse, écrit Mehl (p.128) que l'homme « scelle une œuvre qu'il a inaugurée dès sa maturité» ; la fidélité aux valeurs et le dévouement aux idéaux communs se traduisent dans la vie sociale par des liens affectifs solides qui résistent à l'épreuve du temps: « Amis de bons et de mauvais jours» disent certains Tunisiens, pour exprimer leur gratitude à l'égard des fidèles compagnons. Le concept de génération n'est pas seulement un concept démographique (une lignée ou une tranche d'âge) mais c'est aussi un concept psycho sociologique qui se forme à travers la croyance à des valeurs communes, le partage d'un même idéal et le travail, la vie durant, pour le concrétiser. L'unité de l'homme est, également dans une certaine mesure, déterminée par ses souvenirs. Mais, autant les valeurs sont communes, autant les souvenirs sont individuels et singuliers. Les techniques deviennent obsolètes, les méthodes sont constamment dépassées mais les sentiments n'ont pas d'âge et les souvenirs ne meurent pas. Le passé ne se réduit pas toutefois pour un individu à la démarche plus ou moins rationnelle des historiens; c'est le passé subjectif irréductible, transcendant le phénomène en soi et échappant à l'observation extérieure, si objective qu'elle soit, rappelant plutôt le passé vécu par Proust ou Chabbi(2) que celui analysé par Braudel ou par Abdul-wahab(3). Ainsi, les événements de la Deuxième Guerre Mondiale en Tunisie n'ont pas laissé les mêmes traces affectives chez les Tunisiens, actuellement avancés en âge. Ceux qui s'étaient enrichis par la contrebande, le commerce clandestin, le ramassage des biens laissés par les armées en fuite en gardent, malgré tout, de bons souvenirs. D'autres évoquent, avec plaisir, l'hospitalité et le climat affectif gratifiant qu'ils avaient vécus chez les familles auprès desquelles ils se sont réfugiés; mais à côté de cela, il y a des Tunisiens qui gardent de mauvais souvenirs de leur errance à travers les campagnes et les bourgades à la recherche d'abris ou de leur emprisonnement en Allemagne lorsqu'ils étaient soldats dans l'armée française, etc. 19

Néanmoins, il est important de savoir si tout le passé est retenu ou des «morceaux» du passé sont mis en exergue, purifiés, amplifiés, dramatisés ou embellis d'une façon consciente ou inconsciente comme ces mécanismes de la mémoire sociale qui se fixent sur des événements particuliers du passé pour les ériger en symboles, mythes et récits fondateurs. L'unité de l'être humain à travers les âges trouve également sa justification dans les fondements théoriques et empiriques de plusieurs courants psychologiques: d'abord, les anciennes écoles de caractérologie qui font valoir à travers les deux notions de caractère et de tempérament un fond stable de l'être humain; ensuite, la typologie psychologique moderne mettant l'accent sur la constance des tendances fondamentales de la personnalité. La fidélité d'un test, qualité importante en psychométrie, n'est-elle pas de déceler une constance dans les traits d'une personne entre deux évaluations séparées dans le temps (test-retest). Puis, la psychanalyse souligne avec force l'importance de la première enfance dans la formation de la personnalité; c'est la période où se forge la structure psychique qui va marquer tout le reste de la vie ; la psychanalyse, remarque un médecin français (Hannoun, p.54) «soigne généralement les hommes et les femmes de leur enfance» . L'existence d'une constante personnelle à travers les âges heurte ceux qui pensent que l'individu passe par des cycles de vie différents voire opposés. La vie personnelle est dans cette optique une succession d'étapes différentes, chacune a sa propre autonomie et sa fonction spécifique permettant, à la vieillesse, d'atteindre la finalité sublime c'est-à-dire l'intégrité de l'être (Laforest, 1989). La répartition de la vie en cycles distincts met en relief les processus de différenciation concrétisés par les nombreuses crises que traverse l'être humain comme des passages obligés dans la vie (crise de négativisme au terme de la première enfance, crise d'adolescence, crise du milieu de la vie...). Elles ont pour fonction d'assurer une mutation qualitative. Toute la théorie d'Erikson sur les cyclès de vie est fondée sur la fonction de ces transitions douloureuses dans le développement de l'être humain pour atteindre finalement l'intégrité, c'est-à-dire l'actualisation plus ou moins complète des potentialités individuelles. 20

Nonobstant l'existence de certaines spécificités liées aux étapes de la vie, la société pousse souvent la catégorisation sociale jusqu'à l'opposition stéréotypée (folie de jeunesse, sagesse de vieillesse). La spécification des âges est signalée même dans les sociétés occidentales (Camilleri et Vinsonneau, p.20) où les clivages sont habituellement moins accentués que dans les sociétés orientales: «La culture institue une discontinuité qui va jusqu'à l'opposition entre les rôles d'enfant et d'adulte dans au moins trois domaines: irresponsabilité / responsabilité/, soumission / dominance, évitement / affinnation sexuelle». La société tunisienne s'oppose à la « confusion des âges»: se lier à un jeune conjoint alors qu'on est vieux constitue une anomalie; porter les vêtements de jeunes alors qu'on est d'un âge certain est une fonne d'excentricité. Une position similaire apparaît clairement dans les analyses d'Edgar Morin sur l'identité (2001, p.76): « Il y aurait presque changement des personnes quand on voit à quel point les adultes et les vieux oubliant qu'ils ont été jeunes, considérant la jeunesse comme une sous-espèce particulière, de même les jeunes, bien que, sachant qu'ils vieilliront, considèrent les vieux comme une espèce sénile par nature» avant de conclure (2001, p.76) que « chaque âge a ses vérités, ses expériences et ses secrets». Nous savons aussi à la suite de nombreux travaux de psychologie sociale expérimentale (Tajfel, Doise, Deschamps...) que lorsque deux groupes sont fonnés même sur des bases objectives (sexe, âge, ...), ils ont tendance à creuser l'écart entre eux, mettant l'accent sur les aspects qui les séparent et minimisant les éléments qui les rapprochent. La mise en œuvre de processus d'identification à l'endogroupe et de différenciation de l'exogroupe, aboutissent à une opposition catégorique que l'Ecuyer (197jh,n-è5) appelle l'identification par contraste, ce dernier processus est mis en évidence par de nombreux travaux notamment ceux qui étudient les processus de comparaison sociale en fonction de l'âge (Martin et Alaphilippe, 1999, p. 73): «Lorsqu'on force les sujets à se comparer à un groupe particulier, c'est la nonne qui ne caractérise pas le groupe de comparaison qui est préférée». Les personnes, elles-mêmes s'investissent, selon les âges, de missions, s'attribuent des rôles en conformité avec les attentes sociales. La radicalisation des positions, le militantisme actif sont 21