LA VILLE PRÉCAIRE

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Dans les discours des élites locales de cette ville, une des difficultés majeures réside dans l'incapacité à trouver des solutions au relogement des personnes isolées. Agées et appauvries, souvent issues de l'immigration maghrébine elles sont progressivement remplacées, par d'autres catégories de populations tout aussi précarisées. Ce qui organise leur marginalité, c'est la contestation de leur appartenance à la ville et à son histoire. Cet ouvrage montre comment une " poignée " de gens sans importance apparente peut être emblématique de l'histoire et du destin d'une ville.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296269446
Nombre de pages : 289
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LA VILLE PRECAIRE
Les "isolés" du centre-ville de Marseille

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions

Michalis LlANOS, Le nouveau contrôle social, 2001. Zhenhua XU, Le néologisme et ses implications sociales, 2001. Jean-Louis FABIANI, Le goût de l'enquête, 2001. Marcel BOLLE DE BAL, La sociologie de langue française: un enjeu, un combat, 2001. Isabelle RIGONI, Mobilisations et enjeux des migrations de Turquie en Europe de l'Ouest, 2001. Gabriel GOSSELIN, Jean-Pierre LAVAUD (éds), Ethnicité et mobilisations sociales, 2001. Frédéric de CONNICK, L 'homme flexible et ses appartenances, 2001. Jean-Yves DARTIGUENA VE, Rites et ritualité, 2001. François SICOT, Maladie mentale et pauvreté, 2001. Aude MOUACI, Les poètes amateurs, 2001. Jean-Olivier MAJASTRE et Alain PESSIN, Vers une sociologie des œuvres, 2001. Sylvie LAGNIER, Sculpture et espace urbain en France, 2001. Françoise MONCOMBLE, La Déliaison, Harlem, Youssef, Ylmaz et les autres, la politiqe de la ville en question?, 2001. José ROSE, Profession quasi-chercheur, 2001.

Gilles Ascaride

&

Salvatore Condro

LA VILLE PRECAIRE
Les "isolés" du centre-ville de Marseille

PREFACE DE MICHEL PERALDI

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@L'Hannatlan,2001 ISBN: 2-7475-1435-8

Ce travail est dédié à tous les isolés du centre-ville de Marseille et d'ailleurs.

... et à Patatina, Peppone et Pipo

SOLITUDE
Je suis dans ma chambre, seul et triste comme le pied d'un unijambiste.

L'ESPRIT MARSEILLAIS

v ous me demandez

de définir l'esprit marseillais. Que répondre, sinon une formule de Saint-Simon: "Je ne me suis jamais donné la peine de me retenir." LE TRESOR INTERIEUR "Ce que vous écrivez est un peu facile", me sort un loin-de-Dieu à mine de dindon. "Facile vous-même, réponds-je, essayez donc! Chacun possède sous son crâne un trésor; se vautrer dedans n'est pas la mer à boire, le mettre noir sur blanc c'est une autre histoire."

Henri-Frédéric BLANC Cirque Univers Editions Titanic 1998

SOMMAIRE
Préface
Introduction

p 13 P 17 d'une appellation à une p35

Première partie: problématique

Chapitre I - De la commande sociale à l'objet sociologique 1.1 - Les avatars du droit au logement 1.2 - Questionnons la question 1.3 - Du spécifique au général et du général au spécifique 1.4 - Les uns et les autres I.5 - Ville et pauvreté ou ville et précarité 1.6 - Précarité dans le logement ou relogement dans la précarité

p37 P 37 p48 P 54 P 58 P 61 p 64 p67 p 68 p70 p 75 P 80 p85 p 86 p 88 p90 p 93 p 94 p97 p99 p99 p 139

Chapitre n

- Gestion

urbaine et pauvreté-précarité

11.1Les usages sociaux de la catégorisation 11.2Rénovation urbaine et conséquences sociales 11.3Politiques publiques et traitement de la pauvreté-précarité 11.4Territoires et ethnicité
Chapitre
111.1

III

- Discours

sur la méthode

- Les

111.2 111.3 111.4 111.5 -

recherches bibliographiques L'observation directe et/ou participante Les récits de vie-entretiens approfondis Les questionnaires avec "les populations" Objet, sujets, vacuité des savoirs

Deuxième partie: enquête auprès des "isolés" du centre-ville de Marseille Chapitre I - L'habitat des isolés

I .1 - Les foyers de travailleurs I .2 - Les meublés

I .3 - Accueil et hébergement d'urgence I .4 - Différences et similitudes

P 164 P 168 P 183 P 183 P 188 P 213 p229 p 229 p 233 p236 P 239 p247 p 252 P 273 p 279

Chapitre II

- Gestion

sociale et précarité

ILl - Gestion précaire d'un habitat précaire 11.2-Droits et interventions sociales précaires 11.3 - La question du relogement Chapitre III
111.1

-Précarité

et requalification urbaine

111.2- Le village planétaire et le territoire archaïque 111.3- Une gestion abstraite du corps social 111.4- D'un syndrome l'autre 111.5- Une triple illusion 111.6- Citadins, citoyens et Marseillais Conclusion Bibliographie

- Les

"isolés" dans l'enjeu du centre ville

12

BELSUNCE BREACKDOWN
Depuis une dizaine d'années, presque discrètement et sans qu'il y ait là un processus concerté ou encore moins un "effet d'école" , le centre ville de Marseille est devenu un laboratoire social, c'est à dire tout à la fois un analyseur des dynamiques urbaines contemporaines, autant que le lieu de validation et de concrétisation d'une "posture de recherche". Cette approche a été inaugurée par les travaux fondateurs de E. Temimel sur l'histoire des migrations à Marseille. Ils participaient d'un réinvestissement exemplaire par l'histoire d'un objet jusque là traité sur un mode mineur voire amnésique. Elle s'est poursuivie dans le travail d'Alain Tarrius2 sur le "dispositif commercial maghrébin" qui a mis en lumière le mouvement des hommes, des marchandises, des informations et des capitaux, dans un espace que l'on percevait figé voire crispé sur sa crise. Le travail des auteurs sur les "isolés du centre-ville" constitue une autre pièce de cette construction qui renouvelle une recherche urbaine, encore souvent enfermée dans l'alternative entre un point de vue par trop généraliste qui" écrase les échelles" , ou des monographies qui présupposent plus qu'elles ne le démontrent, la cohérence de l'objet local. Ce livre, sans vouloir lui enlever ses mérites propres ou sa singularité, s'inscrit à part entière dans un mouvement, ponctué de nombreuses thèses, études, articles, qui, encore une fois sans projet d'école ou d'affiliation à une méthode, tente de construire une approche du phénomène urbain rendu à son événementialité, autant qu'il déconstruit une représentation figée de l'objet local. En effet, ce qui fait commune entreprise dans cet ensemble de productions, tient à la volonté affichée et assumée de décentrer la perspective selon laquelle la ville et son fonctionnement sont devenus aujourd'hui, là encore presque subrepticement, objet local, d'attention, de signalement, de littérature et de cinéma, autant que de recherche. Et si le phénomène n'est pas propre à Marseille, il participe ici d'une volonté diffuse de revalorisation de la réputation de la ville qui sert assez directement un projet de requalification, économique et sociale, des espaces centraux. Pour le dire plus directement, ce processus de réinvestissement (à tous les sens du termes, financier compris) des centre-ville qui ailleurs, dans d'autres villes, s'est fait en croisant un faisceau de facteurs et de raisons, d'initiatives et de stratégies, laissant, à défaut d'une réelle humanité, un peu de plasticité et de latitude, semble devoir se faire ici presque exclusivement comme résultante d'une action publique. Tout dans "la mise en scène" orchestrée par les aménageurs de problèmes par ailleurs
1 2
Temime E., Migrance, histoire des migrations à Marseille, Aix, EDISUD, 1989. Tarrius A.., Arabes de France dans l'économie mondiale souterraine, La Tour d'Aigues, Ed.de l'Aube, 1995

globaux parce qu'urbains avant d'être "sociaux", tend à ramener l'exposition du problème aux dimensions d'un face à face entre la puissance publique sous toutes ses faces institutionnelles, et ses clientèles privilégiés. D'où le caractère surévalué, excessivement surligné, de la présence de populations en situation de grande précarité au centre-ville. Comme le disent très pertinemment les auteurs, "comment se fait-il que des gens socialement aussi insignifiants parviennent à résister à la machine municipale et étatique, à contrarier les rêves mêmes des aménageurs ? Et cela sans
rien faire, ou si peu"

.

C'est donc très lucidement au fait de cette radicalisation des enjeux locaux, qu'ils proposent ici un double détour réflexif avant d'aborder frontalement le champ de leur recherche. Ils prennent d'abord le temps, tout au long de leur parcours, de repositionner le problème évoqué, la situation des "isolés" en centre-ville, dans l'ensemble des enjeux politiques et institutionnels dont cette désignation participe. Ils prennent aussi la peine et ce qu'il faut de détours théoriques pour déconstruire le travail de catégorisation à l' œuvre sous la réalité qui leur a été donné d'observer. Leur travail en effet, s'il a fait l'objet d'une thèse de sociologie, est issu aussi d'une commande publique. Or la sociologie aujourd'hui lorsqu'elle est issue de commandes publiques ne doit pas seulement prendre ses marques et ses distances vis à vis d'une mise en forme bureaucratique et gestionnaire des problèmes, ce qu'elle fait depuis longtemps. Il lui faut plus subtilement faire avec la "sociologisation" des catégories de l'action administrative, qui prétendent aujourd'hui non pas seulement désigner des procédures et des lignes d'action, des publics privilégiés, mais rendre intelligible le réel au travers des catégories qui sous-tendent l'action publique. Rendue aux formes de l'objet en question, la commande publique ne demande pas seulement aux "experts" d'identifier une population et dresser un état des problèmes. Elle leur demande de "penser" un phénomène social, celui des isolés, au travers des catégories d'action par lesquelles elle envisage de le traiter, c'est à dire au travers de ses formes et rythmes résidentiels. Occupants "précaires" d'un habitat précaire, les célibataires maghrébins et africains qui occupent les foyers en déshérence du centre- ville en sont rendus à la "précarité" de leur situation résidentielle. Ils ne seraient ni des clients ni des ayants droit, mais des "naufragés" que les dérives de la vie a échoué sur un territoire qui ne leur appartient pas. Et il reviendrait aux sociologues mandatés de donner consistance à cette insignifiance et vérité à l'illusion qui la porte. C'est l'un des mérites de ce livre que de mettre en évidence ce processus de désignation et de stigmatisation par lequel l'action publique, sous couvert de "faire quelque chose", se désengage de tout devoir ou de toute dette symbolique envers ceux qu'elle prétend traiter, fut-ce avec compassion. 14

Prenant donc leurs distances d'avec cette perception publique du problème, les sociologues retournent le regard qu'ils devaient univoquement centrer sur les précaires vers ceux qui traitent des précaires et mettent en évidence le rapport institutionnel dont la situation résidentielle des "isolés" participe. Parallèlement, ils tentent de comprendre, au-delà de leur situation résidentielle, qui sont ces "isolés" insignifiants et menaçants à la fois, rendus, par leur place dans la ville au centre d'enjeux urbanistiques et politiques, au statut de minorité de blocage. La question alors, change le format du travail. Les sociologues se font ethnologues, tiennent journal et description de leur propre parcours réflexif et empirique à la recherche tout autant d'être sociaux tangibles, inscrits dans des mondes et des sociabilités, que des raisons et du sens de leur présence, en ce contexte général d'inhospitalité. La recherche prend un tour nettement plus ethnologique, pour rendre compte tout à la fois de la vie quotidienne, du "bruit et des odeurs" dont le foyer n'est qu'un moment (comme la confrontation aux institutions gestionnaires), et du destin social de ceux qui ont échoué ainsi, au centre vide du monde. Vie de travail interrompu, vie tronquée par la rupture migratoire, entre un impossible retour et l'inutilité du présent, les isolés du centre-ville sont d'abord des surnuméraires, au sens pertinent mais rude qu'a donné R. Castel à ce terme. Propos fort, dense, recueilli ici d'un vieil algérien: "nous sommes des animaux dans les arbres" , tout à la fois oubliés là par on ne sait quelle secousse tellurique, et traqués, épiés. Le syndrome de la double absence, qui selon A. Sayad3 3caractérise la condition de l'immigré, ni ici ni là-bas, se double ici d'une double amnésie: oubliés là-bas, invisibles ici, du moins aux conditions de dignité et de respect qu'ils attendent. La condition de l'isolé ne se ramène donc pas seulement à des situations résidentielles dégradées et dégradantes, elle est aussi l'une des pièces de ce retournement par lequel s'est joué le sort des mains-d'œuvre immigrées en Europe, hier convoitées et sollicitées, aujourd'hui remerciées. Or si certains sont rentrées là-bas et y refont une vie de rente ou de travail, si d'autres construisent ici une vie de retraité relativement nantis (ce que sont par exemple ces hôteliers qui hébergent les plus isolés des isolés), si d'autres encore se construisent dans la pendularité et la mobilité entre les deux mondes, en tirent opportunité commerciale, restent tous ceux qui n'ont ni les moyens ni la force, ni l'opportunité de rejouer ainsi leur destin. Ils s'accrochent donc à un univers d'habitudes et de familiarité, construit autour du foyer et de ses sociabilités minimales, mais surtout niché dans le quartier, Belsunce, ses cafés, places, marchés, les lieux de cultes, autant d'espaces publics, où, à défaut de trouver une utilité sociale et économique et la stabilité de points d'appui, les "naufragés" trouvent manière de durer.
Sayad A., La double absence, Paris, Seuil, 1999

15

En suivant ces naufragés dans leurs lieux d'habitudes c'est donc une toute autre vision de la ville et de son centre qui s'impose et que les auteurs mettent en perspective. Ils les replacent d'abord dans I'histoire de ce retournement qui a vu se fermer les portes de l'usine et qui laisse, vides de toute utilité, "désaffiliés" et surtout frappés d'indignité, ceux là même qu'on était allé chercher, le rappelle encore, sans illusion, un des témoins. Manière efficace sans aucun doute de sortir la ville du temps court des stratégies et des intrigues bureaucratiques et politiques. Ils les décrivent ensuite par leur place dans un quartier frappé de stupeur, qui a perdu y compris ceux qui un temps en ont fait la vie parce qu'ils y venaient, d'ici et de "là-bas" , faire du commerce et des échanges, cherchant dans la mobilité commerciale et le passage des différentiels de richesse, l'opportunité d'un nouveau destin social. Sans pour autant se repeupler de ces "classes moyennes" et start up pour lesquelles on dit avoir fait le vide. Un quartier désormais quasiment rendu à la "table rase" qu'affectionnent tant les aménageurs, vide et silencieux, d'où ne dépasse, comme des témoins gênants, que les traces vivantes d'un passé révolu et liquidé justement, peut-on suggérer, parce qu'il a été décroché du mouvement du monde, et avec lui, ceux d'entre les plus fragiles qui y ont fait souche. M.PERALDI
(LAMES-CNRS)

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Introduction
Rarement, sans doute, un immeuble, tout ce qu'il y a de commun, aura suscité autant de convoitises, de craintes ou de prises de positions. Fait phosphorer autant de cerveaux, couler autant d'encre, ou multiplié les réunions officielles et officieuses. Le Foyer de la Poste, puisque c'est son nom, est un immeuble hausmannien, situé au centre de Marseille, près de la Poste Colbert, d'où il tire son nom, entre la Gare Saint-Charles et la Canebière, à deux pas de l'Hôtel de Ville et de l'Hôtel de Région, à un jet de pierre du Vieux-Port. Voisin du Centre Bourse et de la Faculté des Sciences Economiques, vis-à-vis du Cours Belsunce et du célèbre Alcazar, dont les ruines doivent accoucher bientôt d'une "bibliothèque municipale à vocation régionale" . Cet immeuble, qu'apparemment rien ne prédestinait à la fonction de logement social, a été, en 1980, transformé, mais provisoirement, en foyer de travailleurs immigrés pour permettre le relogement des personnes évacuées des hôtels-meublés de l'îlot Sainte-Barbe; îlot entièrement détruit par la réalisation de la ZAC du même nom. Et, c'est dans cette zone reconstruite que se situe, justement, aujourd'hui, l'immeuble qui abrite l'Assemblée Régionale et le siége local de la Caisse des Dépôts et Consignations, financier et financeur hégémonique du logement social. Mais comme il advient souvent dans "les histoires d'immigrés", ce provisoire s'est installé, abolissant, en quelque sorte, le temps, pour mieux s'approprier l'espace. Les occupants de ce foyer, pour le moins atypique, ont fini par le considérer comme un "chez eux" parfaitement convenable, allant même jusqu'à utiliser le "Café des cinq parties du monde", sur le trottoir d'en face, comme l'annexe ludique du foyer: salle de jeux de société ou de télévision où l'on peut discuter sans cesse en buvant des cafés, ou même, s'en servir de lieu de rendezvous; lieu d'accueil bien plus agréable, et en fait plus intime, que la chambre du foyer, le plus souvent partagée à plusieurs. Aussi, il n'est pas étonnant que l'association ALOTRA4, qui s'était vu, à l'époque, confier la gestion de l'immeuble, ait rencontré les plus grandes difficultés à atteindre un des objectifs qui lui étaient assignés, à savoir, vider l'immeuble de ses occupants dans un délai de quinze ans. Toujours est-il, qu'à l'expiration, en 1995, de la convention passée avec Marseille-Aménagement5, on constatera que les seuls départs

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Association pour le Logement des Travailleurs Société d'Economie Mixte où la Ville de Marseille est actionnaire majoritaire (en compagnie du Port Autonome et de la Chambre de Commerce et d'Industrie, notamment). Cette Sem a hérité des dossiers de l'ex-Somica et s'est vu confier par la Ville le rôle d'aménageur unique du centre ville dans le cadre d'une concession d'aménagement.

obtenus6 furent consécutifs, soit au décès, soit au retour défmitif de résidents dans leur pays d'origine. Il apparaîtra, par la suite, que ce maigre résultat, si l'on peut dire, n'est pas seulement imputable à la seule volonté des résidents car, pour la plupart, ni leurs ressources, ni la stigmatisation dont ils sont l'objet, ne leur auraient, de toute façon, permis d'accéder à un logement décent dans le parc privé, ni même dans le parc social. Cette situation de blocage, a semble-t-il, contraint les institutions en charge de ce dossier à se mettre autour d'une table. Très vite, il s'est avéré que le Foyer de la Poste représentait le point nodal où se recoupaient des enjeux qui lui étaient propres et d'autres qui le dépassaient très largement. Propriétaire par procuration, Marseille-Aménagement comptait sur la vente de l'immeuble pour combler de déficit du bilan de la ZAC Sainte-Barbe, et, naturellement, souhaitait que l'immeuble fût vide pour en tirer un meilleur prix 7. Le gestionnaire ALOTRA pensait que l'actualisation de la convention allait le sortir de l'impasse où il se trouvait: comment équilibrer les comptes de gestion avec de moins en moins de résidents et donc de ressources locatives, déjà insuffisantes, et décroissantes? La première option avait été de différer tous les travaux d'entretien et de mise aux normes, au point de compromettre non seulement la viabilité - l'immeuble de six étages accueille une population de plus en plus âgée - mais aussi sa sécurité, ce qui a valu au propriétaire une injonction à faire les travaux nécessaires ou à s'exposer à une décision de fermeture administrative. Le Fonds d'Action Sociale avait été sollicité pour palier l'absence de solvabilisation des résidents par les aides au logement; celles-ci n'étant pas régulièrement versées par la Caisse d'Allocations Familiales car, justement, les normes d'éligibilité aux prestations de droit commun n'étaient pas respectées dans ce foyer. Avec l'expiration de la convention, le FAS espérait en finir avec un engagement financier conjoncturel (en attendant la mise aux normes) et dicté par les événements, pour se consacrer à ses véritables missions sociales, pour un public dont il pressentait qu'il ne lui avait pas consacré toute l'attention nécessaire qu'appelait la conjugaison du vieillissement et de la précarisation. La Ville de Marseille, tel Janus gardien des portes, surveillant les entrées et les sorties, était représentée et préoccupée doublement. D'un côté, par le Service de l'Urbanisme, instance tutélaire de MarseilleAménagement, chargé de veiller à la mise en oeuvre de la politique municipale de rénovation urbaine dans ce lieu toujours délicat qu'est le centre ville. De l'autre côté, le Service du Logement, qui doit veiller, à la fois, au relogement de tous ceux pour qui c'est nécessaire,
6
7 L'apogée de l'occupation du foyer fut atteint en 1989 avec 211 résidents. Au moment où l'étude est décidée, en 1995, ils seront encore 169. Les investigations ultérieures nous apprendront qu'il aurait fallu vendre l'immeuble au prix de 35 000 F le m2, soit un prix près de dix fois supérieur au marché local et correspondant plutôt au marché parisien ou londonien, dans les meilleurs quartiers, pour combler le déficit affiché.

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et souvent urgent8, et à la "bonne mixité sociale" des différents quartiers. Pour ce service, la fermeture du Foyer de la Poste se traduirait immanquablement par la difficile tâche de trouver cent soixante dix logements supplémentaires. L'Etat, enfm, représenté lui aussi à plusieurs titres: par les services préfectoraux de la Règlementation, de l'Hygiène et de la Sécurité, le Service du Logement, et par les services déconcentrés des Ministères comme la Direction Départementale des Affaires Sanitaires et Sociales (DDASS) et celle de l'Equipement (DDE). Par sa représentation pléthorique, mais banale dans son fonctionnement pour un problème aussi complexe, l'Etat, lui-même, s'exposait au risque de la cacophonie. Ce risque fut rapidement circonscrit à la seule question du logement "des isolés du centre ville" où la DDE fmancerait une partie des travaux de construction neuve ou de réhabilitation et la DDASS, de conserve avec le FAS, tout ce qui concerne l'accompagnement social. Les questions de la sécurisation et de la mise en conformité du bâti furent indexées, et renvoyées, à la mise en oeuvre de la réhabilitation du foyer. Très rapidement, la fermeture du Foyer de la Poste, à brève échéance, est apparue comme un objectif illusoire et, devant l'impossibilité de l'atteindre, certains partenaires institutionnels remirent en cause son principe même. Une période de trois ans a donc été proposée, comme avenant à la convention initiale, par la Ville de Marseille et MarseilleAménagement, et comme sursis, étant entendu qu'à l'issue de cette période l'immeuble devait changer définitivement d'usage. Mais ce qui n'avait pas pu être fait en quinze ans, pouvait-il l'être en trois? Aussi, progressivement, au fil des réunions, est née l'idée d'une "étude-action sur le logement/relogement des isolés du centre ville"; les partisans de l'étude espérant y trouver les éléments de connaissance nécessaires pour définir une politique du logement pour les isolés, sous-entendu, les vieux immigrés arrivés à la retraite et qui ne sont pas retournés dans leur pays d'origine; les partisans de l'action convaincus qu'un opérateur non institutionnel et rompu aux questions de logement et d'immigration finirait bien par trouver des modes opératoires, des montages techniques originaux permettant de réussir, là où une gestion routinière ne l'avait pas permis. Confrontés à cette entreprise complexe, aux enjeux fortement imbriqués, il nous a fallu, tout aussi rapidement, essayer d'y voir clair. Cette clarification passait, certes, par l'étape classique dans le travail sociologique de définition de l'objet. Elle contenait également, une phase plus ardue, parce que plus rarement abordée, et qui consistait à

Toute personne se trouvant sans logement, ou ayant fait une demande auprès du service et/ou vivant dans des immeubles détruits intentionnellement ou accidentellement.

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comprendre en quoi, ou comment, les éléments de connaissance ainsi produits s'exposaient au risque de l'instrumentalisation. Aussi, nous avons cherché à "identifier les différents acteurs collectifs en conflit autour de chacun des enjeux et la reconstitution de leurs relations polémiques et de leurs rôles effectifs dans le procès de la décision publique"9. Car, autant l'appellation "isolés du centreville" semblait une évidence pour les commanditaires, autant elle a nécessité un travail de définition pour lequel les nomenclatures de l'I.N.S.E.E., "vivant seules" et les "hors ménages", permettaient tout juste, une approche quantitative trop globale, à l'échelle de l'arrondissement, et trop ancienne, puisque basée sur le recensement de 1990. A l'évidence, la définition implicite de l'isolé du centre ville ne correspond qu'à une sous-catégorie de cette population de personnes seules. Le critère unique de discrimination retenu sera I'habitat: notre "isolé" vit en foyer, en meublé ou en hôtel-meublé. De ce fait, la population-cible de cette étude va compter une surreprésentation de critères tels que: personne de sexe masculin, d'origine étrangère, plutôt âgée mais "faux célibataire" et marquée fortement par la précarisation dans sa situation socio-économique. Les travaux d'enquête feront apparaître une série de nuances entre les foyers et les meublés, entre arrondissements de la ville, entre ses quartiers, et même, entre foyers et entre meublés. Ils feront apparaître aussi qu'une partie marginale mais croissante de la population-cible relève désormais d'un type d'hébergement, communément qualifié, d'urgence. Mais, en substance, on peut aff1ffi1erque dans les trois premiers arrondissements centraux de Marseille, périmètre assigné à l'étude, le nombre total des "isolés" concernés et identifiés à partir de l'entrée habitat, s'élève à environ 3 600 personnes, résidents "permanents", soit 1 300 résidents dans les foyers de travailleurs et près de 2 000 clients dans les hôtels-meublés, compte non tenu des passagerslO plus assimilables à des touristes. A ces résidents permanents, il faudrait ajouter près de 300 personnes recensées par les structures d'hébergement provisoire ou d'urgence. Bien entendu, ce travail de repérage quantitatif n'était possible que s'il s'accompagnait d'une réflexion sur le contenu même de la notion d'isolé. L'expérience acquise dans les travaux antérieurs sur des terrains semblables Il nous avait habitués à utiliser la notion de travailleur isolé, et d'être, à cette époque-là, bien compris par nos interlocuteurs. Manifestement, le glissement sémantique qui s'opérait avec la disparition du mot travailleur ne pouvait être considéré comme anodin. S'agissait-il de se focaliser sur une population particulière12
9 Guillemard A. M. (1986), Le Déclin du Social, P.U.F coll."sociologies", p.25-26. lOQue nous évaluons à entre 500 et un millier, en file active. Il Notamment le centre ville de Martigues, dès 1974 . 12 Nous pensons au propos de A. Sayad qui disait que l'expression "travailleur immigré" est un pléonasme car l'émigré/immigré a toujours été conçu, uniquement, comme travailleur; ce qui permet de concevoir que l'expression "travailleur isolé" condense déjà celle de "travailleur immigré isolé". 20

ou bien de mettre l'accent sur son inactivité? Etant entendu, qu'il était clair pour tout le monde que, comme au Foyer de la Poste, les résidents de ce type d'habitat étaient: et des vieux immigrés et des faux célibataires. Mais, l'expérience nous avait aussi appris que cette forme d'habitat particulière que sont, en tous cas, les foyers de travailleurs, influe fortement sur le statut social de ses occupants et les représentations sociales, bien utiles pour les désigner. Un habitat social spécifique Dans une récente thèse consacrée à l'institution Sonacotra 13, l'auteur montre que le foyer pour travailleurs migrants constitue, non seulement, un exemple original de logement social, mais aussi, en quelque sorte, une spécialité française. Le foyer de travailleurs, comme le logement social, public, para-public ou même patronal, envisagé comme solution pratique à la question du logement des travailleurs, clôt, momentanément, la controverse qui opposait ceux pour qui la dangerosité des classes laborieuses déconseillait toute forme de regroupement et ceux qui "sur fond de préoccupations hygiénistes alarmantes à propos de l'insalubrité de l'habitat et des risques d'épidémies (choléra et typhoïde notamment), trouvaient nécessaire à la fois d'assainir les quartiers vétustes à des fins de police sociale et de fixer la main-d'œuvre à proximité d'un centre de productionl4. Précisons, à ce propos, que Marseille ne s'est pas vraiment inscrite dans ce processus. Dans cette ville de transit et d'immigration, à la main-d'œuvre abondante, les employeurs n'ont jamais été contraints à fixer les travailleurs par des conditions de vie décentes. Comme l'écrit André Donzel : " Il importait plus de gérer des flux "de main-d'œuvre, de marchandises, d'argent ..." que d'entretenir des stocks. "15 Marc Bernardot resitue, fort justement, la particularité des foyers de travailleurs dans l'histoire du logement ouvrier. Celle-ci comporte de multiples travaux16 auxquels on pourra utilement se référer. Et, en ce qui concerne les travailleurs immigrés, les conceptions en matière de politique du logement ont connu, à quelques détails prés, les mêmes évolutions mais, comme le précise M. Bernardot, avec un décalage temporel. Nous savons que l'immigration a été, d'abord et avant tout, considérée sous l'angle de la gestion d'une main d'œuvre temporaire. Aussi, la question du logement des célibataires, comme celui des familles,
13
14 15 16
Bernardot M. (1997), Une politique de logement: la Sonacotra (1956 -1992) Thèse pour le Doctorat en sciences sociales, sociologie, sous la direction du Professeur Guillemard A.M. , Université de Paris I - Panthéon-Sorbonne. Bemardot M. idem. Donzel A., (1998), Marseille l'expérience de la cité, Anthropos, Paris, p. 137. Cf. notamment à ce sujet :Verret Moo (1979). L'espace Ouvrier, Colin, coll. "U", 231 p. - Magri S.; Topalov C. (1989), (dir), Villes ouvrières 1900-1950, l'Hannatan, 239p. La - Flamand J.P.. (1989), Loger le peuple. Essai sur l'histoire du logement social. Editions Découverte, 367 p.

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héritera d'une histoire particulière. Cependant, les "isolés", les "célibataires" ont toujours fait l'objet d'une attention soutenue par une grande méfiance. D'ailleurs, le premier "hôtel populaire d'hommes" verra le jour, en France, dès 1910. Cette initiative privée s'inspirera des expériences développées dans d'autres pays industriels17. Mais, jamais dans ces pays, la gestion résidentielle des travailleurs migrants ne prendra la dimension institutionnelle, étatique et nationale qu'elle a prise en France. Dès le début des années soixante, l'Etat se révélera comme un "acteurbâtisseur" de tout premier ordre, accentuant ainsi le mouvement général d'industrialisation de la production du logement. C'est ce double phénomène, de prégnance de l'Etat et d'industrialisation, dans ce secteur, qui expliquent en grande partie l'importance qu'a pris, en France, le logement social dans la structuration du marché du logement. Cette caractéristique n'est pas sans avoir de conséquences sur la "morphologie sociale" 18des occupants du logement social. Car, comme le précise M. Bernardot "l'étude des "conditions résidentielles" doit permettre de mettre en évidence le processus dialectique de re-composition réciproque des politiques et des publics qu'elles visent. Cela rend nécessaire l'analyse de la morphologie de la population des foyers vue comme l'effet des politiques au sens où celles-ci définissent les caractéristiques des publics accueillis. L'étude précise des orientations successives du processus de composition démographique et de la répartition spatiale actuelle des usagers nous permet de montrer l'hétérogénéité sociale de ces derniers allant ainsi à l'encontre de la vision stéréotypée, préconstruite et stigmatisée de la population des usagers des foyers. Cette morphologie est construite et se transforme sous l'effet des différentes poliques de peuplement et de sélections des usagers menées par la Sonacotra mais aussi des attitudes résidentielles, sociales et politiques des populations, en réaction à ces politiques variables dans le temps. Ces dernières se traduisent par un maintien durable des usagers dans des conditions de logement inférieures aux normes nationales et ils réagissent à cette discrimination par l'élaboration de revendications visant à l'obtention d'un statut normalisé"19. Cette analyse appliquée aux foyers de travailleurs, pouvant être étendue à l'ensemble des locataires, en particulier du logement social, tant il est vrai, qu'avec la profession et l'emploi effectivement occupé, le statut et le mode résidentiel déterminent, en grande partie, l'essentiel du statut social. Un présupposé d'urgence sociale La localisation, le peuplement et le statut juridique particulier des foyers de travailleurs - les personnes logées sont des résidents et non
17 18 19 L'hôtel populaire, Fondation" Groupe des maisons ouvrières". Cité par M. Bemardot. Cf. Halbwachs M (1970), Morphologie sociale, A. Colin, Paris, p.18. Bemardot M. Ibidem.

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des locataires - tout contribue à faire des foyers" des lieux à part pour des gens à part". De leur côté, les hôtels-meublés sont considérés, souvent à juste titre, comme une version, plus précaire et plus misérable, des foyers. C'est donc sur cette "spécificité sociale" que vient se superposer le problème du vieillissement. Or, si depuis plus d'un quart de siècle, le développement d'une "gérontologie sociale" a bien accompagné celui des biens et des services à destination des personnes âgées, force est de constater que les interrogations sur le vieillissement des immigrés sont une donnée bien plus récente. Pourtant, le vieillissement de l'immigration est un fait social ancien. Ce qui peut paraître nouveau c'est la manière dont ce fait se décline dans la période actuelle. Il concerne en premier lieu ceux qui sont venus au moment de la reconstruction. Or, il s'avère qu'à cette époque, et plus particulièrement à Marseille et dans le Sud-Est de la France, l'immigration est essentiellement maghrébine; immigration qui présente la particularité d'être fortement masculinisée, de plus, les politiques favorisant le regroupement familial n'interviennent qu'à partir de 1974. Cette caractéristique explique, en grande partie, avec, selon les secteurs d'activité (le bâtiment, par exemple), l'impératif de mobilité professionnelle, le type de logement qui lui a été "proposé" : les foyers de travailleurs migrants. A plusieurs titres, ces foyers n'apparaissent pas adaptés aux besoins de cette population immigrée vieillissante. Eloignés, le plus souvent, de tout maillage urbain, ils contribuent, par leur situation et leur mode de gestion, à produire de l'isolement, comme l'a très justement noté Abdelmalek Sayad : "le logement en foyer isole les résidents les uns des autres, à l'intérieur même du foyer, et les isole des autres immigrés, plus qu'il ne contribue à les rapprocher et à les unir"20. De surcroît, cette quasi-impossibilité d'investir "un chez soi", en qualité de locataire, semble contribuer à maintenir cette forme d'indécision personnelle du parcours migratoire et se solde, le plus souvent, par des "va-et-vient" incessants entre la France et le pays d'origine, le moment de la retraite venu. Si cette "sur-mobilité" est de nature à développer la densité des relations avec le village ou le quartier d'origine et les gens qui vont et viennent21, les rares formes d'entraide et d'assistance qui peuvent exister dans les foyers, trouvent vite leurs limites pour les personnes en perte d'autonomie. Ces foyers sont des lieux pour personnes valides et tout handicap physique devient vite rédhibitoire; le présupposé d'urgence sociale se fonde aussi sur ce constat que d'une part les vieux immigrés maghrébins vieillissent moins en famille que les immigrations plus anciennes et que l'accès en structure spécialisée, de type maison de retraite, est quasi inexistant ou inaccessible.

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Sayad A., (1991), L'immigration ou les paradoxes de l'altérité, Ed De Boek. p.82 On peut même faire l'hypothèse que c'est SUT cette densité de mouvements et de relations que se construit, pOUT anciens travailleurs, une nouvelle légitimité à l'émigration/immigration. ces 23

Mais l'inadaptation, physique et sociale, des foyers de migrants, sans compter, à plus forte raison, celle des habitats encore plus précaires, n'est pas seule en cause dans la construction du présupposé; les vieux immigrés cumulent les handicaps. Et tous les travailleurs sociaux qui sont au contact de cette population peuvent en réciter la liste. C'est une population illettrée très démunie face à la complexité administrative; d'où son incapacité à faire valoir ses droits. Il lui est très difficile d'imaginer la retraite car mentalement structurée par le travail - raison constituante de la migration - elle a du mal à s'identifier à la catégorie d'inactif et vit comme un malaise, le moment venu, la confrontation au choix de devoir partir ou rester. Ces vieux immigrés sont trop pauvres pour faire face à leurs besoins et, à une partie au moins, de ceux de leur famille. Le passage à la retraite se traduit par une diminution des ressources au moment même où potentiellement les besoins augmentent22. Et encore, si ressources il y a. Car il faut bien prendre en compte des carrières professionnelles chaotiques, des salaires de base très faibles, du travail "au noir" ou pas de cotisations aux régimes de retraite complémentaire. Sans compter l'application sélective du droit en matière de minimum vieillesse. Sélectivité qui, lorsqu'elle est contestée devant les tribunaux, renvoie les vieux immigrés à d'autres arguties juridiques sur la question de la résidence principale, de la domiciliation, et sur la régularité du séjour, pour des gens considérés, tout à coup, comme semi-nomades. Cette longue liste de handicaps sociaux, le plus souvent et improprement considérés comme spécifiques, rapproche les vieux immigrés d'autres catégories de population, tout aussi précarisées, bien que non immigrées. Car à côté de la population "traditionnelle", les foyers accueillent une "nouvelle" population, de plus en plus nombreuse en tous cas, constituée de personnes en situation de précarité qui trouvent dans les foyers un logement, qu'ils espèrent transitoire, à moindre coût. "Progressivement les foyers se transforment ainsi en "résidences sociales" de fait ou agréées par les pouvoirs publics. Nous assistons ainsi au sein des mêmes établissements à deux cycles différents. L'un qui se termine, celui des foyers pour travailleurs migrants, et un autre cycle qui naît et tend à prendre de l'importance, celui des résidences sociales pour personnes en situation d'exclusion "23. La rencontre" des précaires/précarisés" dans le même type d'habitat peut, et ce sera le cas dans notre périmètre d'étude, se doubler d'une concentration spatiale qui confèrera à l'urgence sociale, mais surtout à la perception qu'en ont les décideurs publics, un caractère hautement symbolique et stratégique.

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Plus de voyages, plus de soins, plus de loisirs, ... Desrumaux G ., (1998), Les nouveaux visages de l'immigration vieillissante, in Le troisième âge de l'immigration, Ecarts d'identité n087, Grenoble, p.18. 24

D'une spécificité à l'autre "Un coup d'oeil jeté sur un plan de Marseille et le rappel de quelques données toutes simples suffisent sans doute à souligner les traits essentiels de ce quartier. Belsunce n'occupe dans le vaste ensemble marseillais (..) qu'une place extrêmement modeste. Sa population, relativement dense dans la première moitié du xxe siècle, a considérablement diminué en quelques décennies (13 000 habitants sur un total de 800 000 I). (oo) L'existence et la "réhabilitation" du quartier apparaissent pourtant aux yeux de tous comme un enjeu de première importance. Cela tient sans doute à son emplacement au coeur de la ville, tout proche de ce lieu chargé de symboles qu'est encore aujourd'hui la Canebière. Cela tient aussi au rôle que Belsunce a joué dans l'histoire de Marseille depuis l'époque colbertis te, point de départ de l'expansion marseillaise en méditerranée.L'édification, à lafin du XVIIe, d'une cité nouvelle qui tourne le dos à la mer (les principales artères donnant sur les portes situées notamment vers le nord et vers l'est), en opposition à la vieille ville bâtie sur les hauteurs et dominant la Méditerranée, n'est pas totalement conforme aux plans primitifs. Ce quartier où vont s'installer noblesse et bourgeoisie, gardera toujours cet aspect d"'inachevé" qui semble inhérent à toutes les entreprises de l'urbanisme marseillais"24. Alternativement laboratoire de "l'urbanité contemporaine" ou prototype de la "ville globale"25, Marseille constitue indéniablement un terrain privilégié pour l'histoire et la sociologie urbaine. Ainsi, la citation d'Emile Temime confirme que rénover le centre ville n'est pas une invention de la dernière équipe municipale. C'est une vieille lune poursuivie, si l'on en croit André Donzel26, depuis le début du siècle, car, dit-il, dès 1905 27 le Conseil municipal décide de reconstruire le quartier dit de "derrière la Bourse"; entreprise qui durera presque un demi-siècle compte tenu des difficultés engendrées par les expropriations. Cette impression de déjà dit et de déjà vu doit sans doute beaucoup aux projets innombrables qui ne se sont jamais concrétisés ou, en tous cas, qui n'ont jamais été conduits jusqu'à leur terme. Si bien entendu ledit terme consistait à atteindre les objectifs affichés. Depuis la fm des années soixante, une dizaine de projets d'urbanisme - couplés parfois à des politiques de développement social, de développement
des quartiers ou de développement social urbain

- ont

été élaborés et

mis en chantier; "Euroméditerranée" est le dernier en date. Ce projet est sans doute le plus médiatisé, mais concrètement, ce n'est pourtant pas celui qui transformera le plus la morphologie urbaine et sociale
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Temime E. (1995), Marseille transit: les passagers de Belsunce, Autrement, H.S. n079 Sassen S., (1996), La ville globale, Descartes et Cie, cité par Donzel A. DonzelL A., Op. Cit.
Il est tentant de rappeler ici que c'est aussi en 1905 qu'on entendra dixit les historiens - la revendication d'une mosquée au centre ville. pour la première fois

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des quartiers populaires centraux, du moins, ni dans l'immédiat, ni dans un futur proche. Ce que semble bien confirmer l'audit28 réalisé à la demande des ministères concernés par le projet "Euroméditerranée" et qui, sans remettre en cause le bien-fondé de l'opération, dénonce la faiblesse des réalisations et la part, excessive, consacrée aux campagnes de communication. Alors, à défaut de pouvoir évaluer les mérites respectifs de tel ou tel projet, le débat se déplace sur la question de l'image. Rénover l'image de la ville, en particulier de son centre, reste l'obsession de tous les responsables politiques et économiques. Ce sont ces logiques, poussées parfois jusqu'à l'absurde qu'a très ironiquement commenté François Taillandier dans son "Journal de Marseille" : "Je me plonge dans le numéro 1 d'une revue intitulée "Les Chroniques ", raflée à la librairie de la Vieille-Charité et qui porte sur les projets d'urbanisme à Marseille. Je n'ai aucune opinion sur les projets en question, je me contente d'admirer la revue "Les Chroniques ". Elle donne dans le sophistiqué en matière de typographie, de maquette, de mise en pages, d'illustrations. Les textes sont écrits dans le langage de l'administration quand elle veut faire chic, voire lyrique. Je gage qu'on en rira dans un demi-siècle, comme on rit aujourd'hui des discours de comices agricoles "Euroméditerranée est un projet urbain et un projet économique, mais c'est aussi le projet de toute une ville vers son avenir,. des femmes et des hommes ..." Attention, désormais on précise: des femmes et des hommes. Omettre cette précision serait une faute inqualifiable, pire qu'une faute, une gaffe, probablement la source de mille et un ennuis. Il y aurait une association de vigilance pour intenter un procès. "Des femmes et des hommes ", donc, "qui inventent des modes de vie, des façons d'entreprendre". Jusqu'à une période récente, on se contentait d'entreprendre quelque chose,. cela manquait de poésie,. maintenant on invente une façon d'entreprendre. Résultat de tant d'inventivité : "Une histoire s'écrit, que nous devons partager". Le rédacteur de cette phrase n'a pas dû être peu fier de cette subtile postposition de la relative. L'effet en est saisissant de gravité. On est aspiré, littéralement, dans cette histoire qui s'écrit. Tournons les pages. "Regards d'urbanistes: ils ont pour métier de lire la ville ". Là encore, quelle transfiguration! Le petit air profond que cela vous a, "lire la ville" ! Qui ne se sentirait placé devant l'imminence d'une révélation? Moyennant quoi, dans le projet Euroméditerranée, "le paysage de la modernité se fond à la tradition ". Cela non plus n'est pas mal, "le paysage de la modernité ". Et assurément de nature à faire monter le prix du mètre carré. Tout le monde n'a pas le privilège de vivre dans "lepaysage de la modernité". C'est tout de même autre chose que des parkings, des tours et l' hypermarché Continent au bout et à gauche. On se sent déjà habiter l'avenir.
28 Blanc A., (Dir.), (1997), Rapport d'audit sur l'opération d'intérêt national Euroméditerranée à Marseille, Inspection générale des finances-Conseil général des Ponts et Chaussées. 26

"La place de la Joliette, un des lieux clés d'Euroméditerranée, se transformera en lieu convivial". Jusqu'à présent la place de la Joliette n'était qu'un endroit ,. elle va devenir un lieu. C'est tellement plus beau, un lieu. Et un lieu convivial, qui plus est. Ne dites plus: cet endroit me plaît, dites: j'avoue que j'ai une vraie passion pour ce lieu. Et attention, ce n'est pas fini: "De ce lieu est en train de naître un pan de l'histoire urbaine". Un pan qui naît d'un lieu! Qui voudrait manquer ça? C'est encore l'histoire qui s'écrit et que nous devons partager. La porte d'Aix aussi va devenir un lieu,. "un lieu majeur de la ville". Que de lieux, que de beaux lieux! Et quelle chance nous avons de vivre en un temps où l'on a une telle passion d'améliorer le monde.(oo) Pour finir, la revue Les Chroniques s'envole: "Le piéton, serein sous les sophoras, peut aller de stations en promenades, de parvis en terrasses " C'est l'avenir radieux. Le plus ennuyeux dans tout cela, c'est que le projet Euroméditerranée, en soi, constitue peut-être une excellente idée,. et que derrière cette phraséologie grotesque, il y a réellement des gens qui travaillent, pardon, "des femmes et des hommes" qui travaillent. Et l'on a des remords de paraître mépriser ce qu'ils font. Pourtant, il ne faut pas laisser passer l'emploi perverti des mots. Il ne faut pas laisser utiliser les mots comme des masques, de la propagande, de la poudre aux yeux29" Mais les stratégies municipales de revalorisation symbolique du centre, confondu souvent, et à dessein semble-t-il, avec le quartier Belsunce, ne peuvent se réduire au seul problème de revalorisation de l'image. La présentation qu'on voudrait idyllique d'un centre riche, moderne, attirant, dynamique, "branché" même, butte toujours sur la pauvreté des quartiers populaires centraux, dont Belsunce, comme le souligne Sylvie Mazzella: "La particularité de ce quartier est telle que l'analyse synchronique de la division sociale de l'espace marseillais effectuée par Michèle Mansuy et Maryse Marpsat, le constitue en une catégorie "quartier Belsunce". Les auteurs expliquent que de toutes les agglomérations françaises, Marseille est la seule à posséder un quartier de ce type qui se caractérise par un grand nombre d'actifs vivant seuls, par une forte présence de commerçants et d'ouvriers non qualifiés, par de nombreux étrangers et par son type de logements anciens et vétustes. Comparant Marseille à Lyon et Bordeaux, les auteurs reprennent les deux grandes spécificités de la morphologie de la ville: une division Nord-Sud et un centre composite. Elles réactualisent à partir du recensement de 1982 et dans la comparaison statistique, les thèses avancées en 1967 par Marcel Roncayolo".30 Et c'est cette

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Taillandier F., (1999), Journal de Marseille, Ed. du Rocher, Monte-Carlo, pp. 44-46. Mazzella S. (1996), L'enracinement urbain: Intégration sociale et dynamiques urbaines. Les familles magrhébines du centre ville de Marseille. Thèse de Doctorat en sciences sociales, sous la direction du ProChamboredon lC., EHESS Aix-Marseille. 27

particularité, héritée de l'histoire économique, sociale et urbaine, qui consacre, à intervalles réguliers, la singularité marseillaise. Singularité qui peut être interprétée de plusieurs façons. Soit les quartiers populaires subsistent parce qu'il n'y a pas, malgré les discours, de projet tangible. "Marseille n'est ni grande ville du tertiaire supérieur, ni capitale régionale incontestée, ni cœur d'une offre nouvelle d'échanges en méditerranée, ni pôle technologique et centre de tourisme d'affaires et de loisirs selon le modèle Côte d'Azur. Marseille se cherche et se languit" a écrit, fort justement, Mario Isaac31. Soit justement, à cause ou grâce à cette histoire économique, sociale et urbaine, le centre de la ville a déjà produit cette fameuse "habitabilité urbaine post moderne" caractéristique des villes pôles d'échanges et non plus seulement de productions, ou de centralités anciennes, comme semble le suggérer Marcel Roncayolo qui voit en Marseille "L'anti-géographie par certains côtés ,. à l'inverse le sens des diasporas, des parentés disséminées, des correspondances des comptoirs, si l'on veut, mais dont les échanges seront plus complexes. Somme toute n'est-elle pas l'archétype de ces villes de communication, villes européennes ou internationales (..) ? '132 Soit les quartiers populaires du centre résistent parce que leur pauvreté ne signifie pas, bien entendu, qu'il y a absence de vie, d'inscription spatiale, des gens qui y résident. Lesquels développent des stratégies qui, si l'on en croit Alain Tarrius, "ont toujours une longueur d'avance" sur les projets des aménageurs. Le discours se déplace alors sur la question de la légitimité des habitants du centre à y rester, au nom de "l'intérêt supérieur" de la ville. Ainsi, se développe toute une fiction qui tend à faire croire que les investisseurs immobiliers surtout, mais aussi tous les autres33, rechignent à investir dans Marseille, car le centre à une trop mauvaise image auprès des consommateurs potentiels ou alors celle, parallèle, qui affIm1e que le centre est "accaparé", exclusif et excluant. L'argument est que "le centre appartient à tout le monde et à personne en particulier". Un peu comme si le reste de la ville, ou les espaces péri-urbains, pouvaient échapper à cette règle. D'où l'enjeu, démesuré ou illusoire, passéiste par certains côtés, de vouloir à Marseille une centralité qui donne à
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Cité par Sylvie Mazzella. Roncayolo M. (1990), L'imaginaire de Marseille,Port, Ville Pôle, CCIM. p.77. Une étude réalisée, au milieu des années quatre vingt, "auprès d'investisseurs européens" à la demande de la Chambre de Commerce et d'Industrie de Marseille concluait à la faible attractivité pour cause de mauvaise image (confondue ici avec la réputation) de la ville. Dans les document ou les discours des responsables de la CCIM les causes de la mauvaise image sont tantôt les caractéristiques du peuplement du centre, tantôt les grèves à répétition qui paralysent le port, tantôt la conjugaison des deux facteurs. Cela n'a toutefois pas empêché la SARI, aménageur du quartier de la Défense à Paris, d'acheter les anciens docks et d'en faire une opération immobilière très réussie et une "adresse" d'implantation d'entreprises "qui innovent". Notons que cette opération est concomitante, si ce n'est à l'origine, des premières discussions entre la CCIM, le Port Autonome de Marseille et la SNCF. Discussions d'où émergera l'idée d'un projet d'aménagement d'envergure et qui, à la suite des premières rencontres avec les représentants de l'Etat, prendra le nom d'Euroméditerranée. 28

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