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Langages du Maghreb face aux enjeux culturels euro méditerranéens

De
240 pages
Face au Maghreb apparaissent des hégémonies culturelles complexes ; cette réflexion interroge les langages maghrébins et les suprématies culturelles euro méditerranéennes. La communication langagière y apparaît dans tous les cas au centre de l'édifice.
Quelles sont les aptitudes des langages maghrébins en tant que fondement de la personnalité à pouvoir se frayer un chemin salvateur et une voie créatrice ?
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Langages du Maghreb face aux enjeux culturels euro-méditerranéens

Histoire et Perspectives Méditerranéennes Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Hannattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Déjà parus Ahmed MOAT ASSIME, Dialogue de sourds et communication langagière en Méditerranée, 2006. Serge LA BARBERA, Les Français de Tunisie (1930-1950), 2006. Pierre-Alban THOMAS, Pour l'honneur de l'armée. Réponse au général Schmitt sur la guerre d'Algérie, 2006. Maâmar BENGUERBA, L'Algérie en péril, 2006. Abderrahim LAMCHICHI, Femmes et islam: l'impératif universel d'égalité,2006. Abderrahim LAMCHlCHI, Jihad: un concept polysémique, et autres essais, 2006. Jean-Charles DUCENE, De Grenade à Bagdad, 2006. Philippe SENAC, Le monde carolingien et l'islam, 2006. Isabelle SAINE, Le mouvement Goush Emounim et la colonisation de la Cisjordanie, 2006. Colette JUILLIARD, Le Coran au féminin, 2006. René DOMERGUE, L'intégration des Pieds-Noirs dans les villages du Midi, 2005. Kamel KA TEB, Ecole, population et société en Algérie, 2005. Ahmed B. BERKANI, Le Maroc à la croisée des chemins, 2005. Melica OUENNOUGHI, Les déportés algériens en NouvelleCalédonie et la culture du palmier dattier, 2005. Anne SA VERY, Amos Oz, écrire Israël, 2005. R. CLAISSE et B. de FOUCAULT, Essai sur les cultesféminins au Maroc,2005. Nordine BOULHAIS, Histoire des Harkis du Nord de la France, 2005. Jean-François BRUNEAUD, Chroniques de l'ethnicité quotidienne chez les Maghrébinsfrançais, 2005. Ali HAROUN, Algérie 1962 - La grande dérive, 2005. Y oann KASSIANIDES, La politique étrangère américaine à Chypre (1960-1967),2005.

AhmedMOATASSIME

Langages du Maghreb face aux enjeux culturels euro-méditerranéens

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace Fac..des 14-16 L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ,

Konyvesbolt Kossuth Lu.

L'Harmattan !talia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Bnrkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

KIN XI

1053 Budapest

de Kinshasa - RDC

La symbolique

d'une couverture

Constamment «arrosé» par des signes et des symboles venus d'ailleurs, véhiculés en fumçais au Maghreb et en anglais au Machrek, la rive sud-méditerranéenne n'en succombe pas moins à d'autres signes et symboles venus d'Europe, d'Asie et d'Outre-Atlantique. Les Maghrébins, comme les Machrékins, se projettent ainsi dans une mondialisation supposée moderniste mais souvent fragilisante et pourtant adjuvante à la fois. Notamment dans ses versants prospectifs véhiculés par une nouvelle et irrésistible technologie et une incontournable révolution numérique. Mais les Maghrébins en particulier paraissent aussi, sans paradoxe, se référer au trépied matriciel de leur résistance culturelle: l'amazighité, l 'arabité et l 'islamité dont les signes se relaient et se complètent, comme on en voit quelques symboles sur la couverture. Ils se tournent également vers un brillant passé d'une civilisation islamoméditerranéenne à laquelle ils ont contribué à « l'âge d'or» de l'Islam, allant du VIr au XV siècle dans le temps, et de Marrakech à Samarkande et Bagdad, dans l'espace. C'est ce que rappelle, en couverture également, la Tour Hassan de Rabat, construite avec la Giralda de Séville en Espagne et la Koutoubia de Marrakech par la grande dynastie berbère ou amazighe - des Almohades (1147-1269). Tout comme en témoigne aussi, sur la toile d'Internet, l'astrolabe mécanique reproduisant les mouvements du soleil et de la lune. Astrolabe qui provient du corps même d'un manuscrit arabe du grand savant, astronome et mathématicien, Al-Biruni / 973-1050, annonciateur lointain de Copernic / 1473-1451 (cf« le courrier» de l'UNESCO, Avril 1973 et Juin 1974).

La maquette qui les évoque est une intégration adaptée de documents divers provenant de l'UNESCO et de l'Institut du Monde Arabe (IMA) ou de la presse maghrébine. Tandis que la citation ITanco-anglaiseest extraite de notre article publié en six langues dont l'arabe, in revue « Perspectives)}n° 2/1992 (82) du Bureau Internationalde l'Education à Genève (BlE).

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr <!)L'Harmattan, 2006

ISBN: 2-296-01697-9 EAN : 9782296016972

Du même auteur:
Œuvres dirigées:

- L'Islam

et son actualité pour le Tiers-Monde, n° spécial de la «Revue Tiers-Monde », Oct.-Déc. 1982, Paris, PUF, 240 p. (épuisé). - Langue française et pluralité au Maghreb, n° spécial de la revue « Franzosisch Heute », juin 1984, Frankfurt, Ed. Diesterweg, 1984,212 p. (épuisé) Ouvrages particuliers:

- Arabisation

et langue française au Maghreb, Paris, PUF, 1992, 176 p. - Pour une culture de liberté, Rabat 1997, 130 p. - Francophonie/Monde arabe: un dialogue est-il possible? (une interrogation prospective face aux enjeux de la mondialisation), Paris, l'Harmattan 2001, 130 p. - Dialogue de sourds et communication langagière en Méditerranée, Paris, l'Harmattan, 2006, 144 pages. Recherches CNRS: - De nombreux articles et études sur l'Islam, l'éducation, les langues et l'interculturel méditerranéen, publiés dans des oeuvres collectives ou dans des revues scientifiques et culturelles internationales. Notamment en France, au Maroc, en Tunisie, en Algérie, au Liban, au Canada, en Allemagne, en Italie, en Autriche, en Suisse, à l'Académie de Carthage « Beit-al-Hikma» et à l'Académie des Sciences de Varsovie.

Études universitaires:

- Education

et contrat social, Université Mohammed V, Rabat, 1961, 112 p. - Le modernisme islamique et ses initiateurs à l'orée du XXè siècle, Université St Joseph de Beyrouth et Université de Lyon, 1962, 178 p. et annexes. - Politique scolaire dans le Tiers-Monde, Paris, Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1970, 215 pages. - Politique de l'Enseignement secondaire dans le Tiers-Monde francophone, Université de Paris I, 1972, 107 pages. - Enseignants nationaux et Coopérants français au Maroc, IEDES (Institut d'Etude du Développement Economique et Social), 1971, 145 p. - Tendances actuelles de l'Enseignement au Maroc et problèmes d'orientation scolaire, Paris-Sorbonne, 1970, 2 tomes, 318 et 115 pages. - Langage et Politique au Maghreb (à travers le système éducatif marocain), Université de Paris IISorbonne, 1979, 640 p. en 2 tomes.

A paraître: - Itinérances humaines et confluences culturelles en Méditerranée

À Safaë, Haroun, Othman.

Sommaire

- Introduction
I. De la Méditerranée ancestrale à la nouvelle donne

15

19 19 20 23 26 31 31 34 39 42 42 44 47 49

1.1- Méditerranée ancestrale a) Métissage fondateur b) Dimension islamo-méditerranéenne c) Une mémoire du futur? 1.2- Configuration actuelle a) Suprématie de la Rive Nord b) Faiblesse de la Rive Sud c) Un dialogue est-il possible ? 1.3- Nouvelle donne euro-méditerranéenne a) Convergences politiques b) Divergences culturelles c) Une diversité à sens unique 1.4- Conclusion partielle

II. Enjeux culturels euro-méditerranéens 11.1- Une européanisation hégémonique a) Au Sud de la Méditerranée b) Au Nord de la Méditerranée c) Une européanisation hégémonique 11

51 51 52 54 56

IL2- Une mondialisation controversée a) Enjeux économiques b) Enj eux sociaux c) Enj eux culturels II.3- Unejrancophonisation conquérante a) Organisation institutionnelle b) Protection endogène de la langue française c) Recul international de la langue française d) Diffusion exogène de la langue française II.4- Soubassements idéologiques a) Américanisme b) Francophonisme c) Européanisme d) Mondialisme IL 5- Conclusion partielle

60 62 64 68 71 72 74 76 79 82 83 88 98 105 115

III. Langages du Maghreb face aux enjeux culturels euro-méditerranéens IILl- Résistances matricielles maghrébines a) Amazighité b) Arabité c) Islamité IIL2- L'éducation au Maghreb, aphone de langage a) La Mauritanie, terrain expérimental b) La Tunisie moderniste c) L'Algérie tourmentée

119 120 121 128 134 142 143 148 155

12

IIL3- Le Maroc, exemple caractéristique a) Le Maroc et le modèle tunisien b) Le Maroc et la dérive algérienne c) Le Maroc et sa Charte incertaine d) Le Maroc et sa faille langagière IIL4- Conclusion partielle

165 166 ..174 ..184 194 .204

~. - Conclusion générale et perspectives &. - Annexes et illustrations 1 - Carte géoculturelle du Maghreb 2 -Carte géopolitique du Maghreb 3 - Carte géoméditerranéenne de l'Europe 4 - Carte géolinguistique de la Francophonie 5 - Carte géoaméricaine du « Grand Moyen Orient» 6 -Graphique de « grandes» langues internationales 7 - Graphique national de la scolarisation au Maroc * Index de références et auteurs cités

209 217

.27

13

Introduction
Cet ouvrage, qui se veut également géopolitique et géoculturel euro-méditerranéen, n'en conserve pas moins, comme axe central, l'éducation et sa trame langagière au Maghreb, pierre angulaire et colonne vertébrale des sociétés maghrébines. Il a été mis au point avant le séisme du Il septembre 2001, mais retouché en 2002 et complété à la fin des années 2006, en tenant compte de l'aventure américaine au Proche-Orient. Il apparaît ainsi plus actuel pour la Méditerranée et ses enjeux culturels, malgré le déplacement conjoncturel vers l'Atlantique de l'axe géopolitique des préoccupations mondiales. Le livre se fonde en particulier sur une série de réflexions ayant eu pour base initiale des entretiens, interventions ou conférences que nous avons successivement prononcées dans de grands colloques internationaux: au Palais de l'Europe à Strasbourg le 7 octobre 1999, à l'Académie de Carthage en Tunisie le 10 janvier 2001, à l'Université de Tlemcen le 29 septembre 2002, enfin à l'Université moderne Mohammed- V de Rabat et à l'Académie du Royaume du Maroc, le 25 octobre 2001 et le 12 décembre 2003, respectivement. C'est peut-être ce qui explique certains recoupements inévitables d'un chapitre à l'autre. Au demeurant, quelques extraits ont pu ou auraient pu trouver place dans des revues ou Actes des colloques qui en étaient à l'origine. Mais ils se limitent à des aspects partiels plus ou moins fragmentaires, destinés à une consultation universitaire interne susceptible de nourrir d'autres réflexions.
15

* Cependant, pour une meilleure harmonisation, le texte

intégral est conçu dans une vision globale avec des titres et
sous-titres qui s'enchaînent et se complètent. Aussi, pour chaque chapitre, section ou sous-section, avons-nous fait appel à une méthode diachronique afin de rappeler l'évolution éventuelle d'un axe d'étude et une méthode synchronique dans toute approche sociologique, politique ou culturelle. A ce titre, nous nous sommes reporté à une actualité riche en événements en ce début du troisième millénaire, et plus particulièrement à la période allant de l'an 2000 à l'année 2006, tout en se réservant si nécessaire quelques interrogations rétrospectives et prospectives, fruits d'une longue expérience théorique et pratique, que nous avons accomplie dans des missions scientifiques, aussi bien en Europe qu'en Afrique ou au Maghreb. Il ne s'agit donc pas ici d'une simple addition de textes préconçus, mais bien d'une intégration de différents thèmes se rapportant au même sujet. Ces thèmes ont été constamment revus, remaniés, enrichis et systématiquement renouvelés et mis à jour dans une perspective plurielle ayant toutefois, pour trame unitaire, les «langages du Maghreb face aux enjeux culturels euroméditerranéens ». * Mais le premier objectif de cette réflexion refondue, devait se limiter aux « enjeux» culturels euro-méditerranéens, ainsi qu'aux fondements auxquels «le» substrat maghrébin pouvait faire appel pour s'y intégrer avec ses spécificités et sa dynamique propres, ou en revanche, s'y dissoudre sans coup férir sous le poids d'une domination insidieuse. Cependant, au fur et à mesure de nos investigations, nous nous sommes 16

aperçu que, face au Maghreb et peut-être à son détriment, apparaissent des hégémonies culturelles complexes susceptibles d'échapper aux grilles d'une analyse superficielle. Nous nous sommes donc orienté vers un contenu plus explicite dans la mesure où il désigne «les» langages maghrébins comme objet d'interrogation et les « suprématies» culturelles euro-méditerranéennes comme objet de questionnement, la communication langagière étant en l'occurrence, dans un cas comme dans l'autre, au centre de l'édifice. Une telle démarche mérite sans doute une approche pluridisciplinaire plus complète. Mais, en y privilégiant « le » ou « les» langages comme valeur fédératrice, on est amené, épistémologiquement déjà, à y intégrer, outre le caractère unitaire qu'il - ou ils - implique(nt) implicitement, l'ensemble des processus, historiques, sociologiques, anthropologiques et politiques, voire géopolitiques et géostratégiques autour desquels s'élaborent des perspectives plurielles plus ou moins explicites. Car l'expression langagière d'une manière générale ne relève pas d'une approche linguistique étriquée. Elle est surtout l'émanation de fondements symboliques qui irriguent deux lignes de force perpendiculaires, nécessaires à la survie d'une société. Elles sont apparemment contradictoires, mais elles restent complémentaires. La première ligne de force - horizontale - réside dans une résistance culturelle qui puise sa vigueur endogène dans une (re)construction permanente de la personnalité individuelle et collective, tirant vers le spécifique. Lequel est inévitablement traversé par la seconde ligne de force - verticale - se confondant plus ou moins avec une dynamique exogène, contribuant ainsi à des transformations pourvoyeuses de l'universel. Lequel n'est pas pour autant la négation du spécifique puisqu'il en est aussi l'accomplissement. 17

* Reste à savoir comment vérifier un tel axiome dans des conditions dominants/dominés qui caractérisent les deux rives de la Méditerranée, microcosme assez représentatif du décalage Nord-Sud planétaire. En allant du général au particulier, on peut se demander, en l'occurrence, quel rôle joue, dans ces rapports de force inégaux, la nouvelle donne euro-méditerranéenne, même si elle demeure imbriquée dans sa dimension ancestrale stabilisante. D'autant qu'elle conforte ainsi des suprématies plus ou moins identifiables à des enjeux culturels hégémoniques, souvent soumis à des soubassements idéologiques déstabilisants. Lesquels semblent se manifester, tout d'abord, dans un processus intraméditerranéen d'une jrancophonisation accélérée de la Méditerranée sud-occidentale, son européanisation et sa mondialisation, voire son américanisation. Processus qui paraît peu à peu se muer en idéologies tendant respectivement vers le francophonisme, l'européanisme et le mondialisme, ce qui favorise l'apparition d'une toute nouvelle donne, essentiellement extra-méditerranéenne. En particulier avec l'irruption (in)attendue de l'idéologie américaniste en Méditerranée, au début de ce troisième millénaire. C'est dire qu'on s'interrogera aussi sur les jeux et les enjeux parallèles, implicites ou explicites, susceptibles de servir d'alibi ou de support à ces perspectives de domination. Mais on terminera enfin par un questionnement sur l'aptitude des langages maghrébins, en tant que fondement de la personnalité, à pouvoir se frayer un chemin salvateur et une voie créatrice face à cette jungle de contradictions. C'est ce qui nous conduira, en définitive, à une conclusion conséquente qu'imposent les nécessités prospectives. À Paris, le 20 août 2006 A.M. 18

-1-

De la Méditerranée ancestrale à la nouvelle donne
Grâce aux ouvrages, revues et articles qui lui sont consacrés, la Méditerranée, peut-on dire, est désormais étudiée sous toutes les couleurs, au sens propre et au figuré. Non seulement eu égard à sa couleur bleu ciel, expression même de sa fragilité éco-systémique. Mais aussi et surtout pour toutes les dimensions humaines qui en découlent: historiques et économiques, sociologiques et culturelles, politiques et géopolitiques. Chargée d'une histoire ancestrale que sa configuration actuelle ne peut ni effacer, ni même estomper, la Méditerranée dans sa nouvelle donne euroméditerranéenne, arrive difficilement à retrouver ses lettres de noblesse d'antan. * 1.1- Méditerranée ancestrale Creuset des trois religions monothéistes
Christianisme et Islam

- Judaïsme,

- la

Méditerranée

a produit ainsi de

grandes civilisations, tantôt conflictuelles et tantôt symbiotiques mais jamais neutres, se fécondant les unes les autres. Il n'est évidemment pas facile, ni même possible en l'occurrence, de rendre compte d'une histoire aussi longue et aussi complexe. Mais il n'est pas inutile, pour la suite de l'exposé, de rappeler certains faits significatifs bien que 19

limités à trois axes en particulier: un axe historique ayant trait au métissage fondateur, un axe civilisationnel islamoméditerranéen et un axe prospectif comme mémoire du futur. a) Le métissage fondateur de la Méditerranée en tant qu'espace historique et géopolitique apparaît comme un grand fleuve, constamment irrigué par les méandres entrelacés de trois ajjluents essentiellement: humain, spirituel et interculturel, que nous essayerons de rappeler. L'ajjluent humain est sans aucun doute l'affluent le plus important, dans la mesure où il détermine tous les autres, ou tout au moins il les conditionne. Il est souvent dû à des mouvements naturels des hommes ou à des conquêtes politiques ou militaires. Se sont ainsi croisés, sur l'une et/ou l'autre rives de la Méditerranée: Sumériens, Egyptiens, Phéniciens et Carthaginois; Perses, Grecs, Romains et Byzantins; Celtes, Gaulois, Francs, Yandales et bien d'autres peuples qui ont chacun marqué la Méditerranée de leur génie créateur. A cet égard, l'Irak sumérien en particulier apparaît dès le lye millénaire avant Jésus-Christ comme un affluent initiateur de notre civilisation. Il est relayé presque aux mêmes moments par l'Egypte pharaonique, bâtisseuse des pyramides et promotrice de polythéismes. A son tour, la civilisation hellénique de la Grèce antique va exercer dès le ye siècle avant l-C., une influence sans partage sur l'espace méditerranéen. Elle irriguera plus tard la civilisation araboislamique et la latinité, après l'avoir fait pour la romanité. Celle-ci s'était imposée peu à peu à tout le pourtour méditerranéen, ou « Mare Nostrum », à partir de 31 avo l-C., jusqu'à la fin du lYe siècle après J.-C. Elle sera plus ou moins prolongée aux temps modernes, dans le sens NordSud, par l'aventure coloniale dont l'empreinte culturelle
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creuse encore ses sillons jusqu'aujourd'hui. Le même espace pourtant fut longtemps le domaine exclusif de l'islam. Dans le sens Sud-Nord en effet, on ne peut perdre de vue la portée historique de la civilisation arabo-islamique. Depuis la traversée en 711 par l'Amazigh Tarik du détroit de Gibraltar (Djebel Tarik), jusqu'à la chute de Grenade en 1492, elle régna en maître sur toute l'Europe du Sud qu'elle féconda durablement, engendrant ainsi au XVIe siècle la dynamique irréversible de la Renaissance européenne, après avoir brillé d'un vif éclat sur toute l'Andalousie. C'est dans ce processus historique des mouvements humains, allant de l'Egypte pharaonique à la période andalouse en passant par Rome et la Grèce antique, que le monothéisme à son tour, dernier et principal affluent spirituel de la Méditerranée, irrigua et irrigue toujours les deux rives. A l'origine, c'est le patriarche Abraham - dans sa traversée du désert au XIXe siècle avo l-C., allant de la Mésopotamie
(Irak actuel) vers la Palestine

-

qui, le premier,

appela

à

l'unité divine en condamnant le polythéisme ambiant, s'étendant à l'époque jusqu'aux profondeurs de la vallée du Nil. Ce n'est sans doute pas un hasard si c'est à partir de l'Egypte que Moïse prend le relais de l'idée abrahamique pour conduire ses adeptes en Palestine. Une nouvelle religion, le judaïsme, y connaîtra son épanouissement avant d'essaimer sur les rives de la Méditerranée. C'est également en Palestine qu'intervient, treize siècles après, l'avènement de Jésus-Christ, fondateur du christianisme comme seconde religion monothéiste. Elle connaîtra, à partir de l'an 50, un retentissement considérable sur le monde méditerranéen dominé par Rome. Le Christianisme, comme le judaïsme, auront ainsi, en rendant familière l'idée cosmique de l'unicité divine et sa transcendance, préparé le terrain à une troisième religion monothéiste, née en Arabie au VIle siècle: l'islam qui fait
21

également de la Palestine - et notamment Jérusalem - son troisième lieu saint après la Mecque et Médine. Son initiateur, Mohammed ou «Mahomet» (570-632) est considéré comme le dernier des Prophètes, après Abraham, « l'ami de Dieu », Moïse, « l'interlocuteur de Dieu» et Jésus, «l'âme de Dieu ». Par cette reconnaissance verticale, ascendante, l'islam se donne ainsi pour mission de récapituler, mettre à jour et conclure cette lignée abrahamique, l'adapter à l'évolution de l'Humanité vers « l'âge de la raison» que le Coran annonce sous forme de nombreuses interrogations. Aussi, l'islam apparaît-il dès le départ comme un ajJluent interculturel qui, malgré des conflits politiques et religieux induits par les luttes d'influence à l'intérieur et exacerbés par les croisades à l'extérieur, féconda toute la Méditerranée pendant plusieurs siècles allant du VIlle au XVe, jusqu'à la chute de grenade en 1492. Cette aventure civilisationnelle s'est d'abord imposée dans une intercultura1ité spatiale allant de l'océan Atlantique aux confins de la Chine et de Saragosse jusqu'à Samarkande. Elle passe ainsi par Cordoue, Fès, Kairaouan, Palerme, Antioche, Damas, Le Caire et Bagdad qui, avec le Calife AI-Mamoun (813-833), successeur de Haroun Al-Rachid, connut sa période la plus faste, comme capitale lumineuse du monde musulman. C'est de là qu'est partie une véritable interculturalité scientifique, fortement influencée par un courant rationaliste, élaboré au sein de l' œuvre monumentale d' AI-Mamoun : «Beït -AI-Hikma» ou « Maison de la Science» qui avait concentré tous les savoirs de l'époque, grâce à une armée de savants de toute origine ethnique ou religieuse. D'où émanait une nécessaire pluralité d'approches n'excluant pas, au contraire, l'indispensable unité d'expression qui ne pouvait être en l'occurrence qu'à travers un langage unificateur commun: la langue arabe. Elle devient ainsi le principal véhicule scientifique et la langua 22

franca de la Méditerranée, avant même la naissance et le développement des langues européennes (infra, III. 1b). b) Cette civilisation islamo-méditerranéenne, pour reprendre une expression si chère à Jacques Berque, apparaissait alors comme une synthèse de celles qui l'avaient précédée et une projection sur l'avenir. Elle a su s'en approprier la substance, l'enrichir et la transformer dans le sens d'une perspective universelle qui, sans en récolter paradoxalement le bénéfice du futur, servira en revanche à dynamiser d'autres espaces. Nous n'en retenons que quelques exemples caractéristiques se référant à la Méditerranée occidentale et plus particulièrement au Maghreb et à l'Andalousie. Surtout au XIIe siècle des Berbères almohades où la spéculation philosophique autour de la rationalité ne le cédait en rien aux sciences religieuses ou profanes. A cet égard, bien avant le Français Descartes (1596-1650), l'Andalou-marocain Averroès (1126-1198), admet la création perpétuelle qui, se renouvelant continuellement, modifie et façonne le monde dont la connaissance ne peut provenir de la sécurité de consensus (ijmâ), mais de l'exercice individuel du jugement et de la libre pensée (ijtihâd). Pour ce philosophe musulman, il ne peut y avoir cependant d'opposition entre révélation et science, foi et raison, car «deux vérités ne peuvent se contredire ». Grâce à des traductions latines et hébraïques, sa pensée traversa les frontières et contribua, même controversée, à la Renaissance et à la construction de la modernité européenne. L'averroïsme fut ainsi enseigné du XIIIe au XVIe siècles et au-delà, sous les feux croisés d'une vaste polémique, dans toute l'Europe, malgré sa condamnation le 7 Mars 1277, après de longs et loyaux 23

services, par l'Université de Paris, pour « propagation d'une doctrine matérialiste, impie et blasphématoire ». Doctrine qui contribuera cependant au développement critique des universités européennes, comme la Sorbonne, Oxford, Heidelberg, Cracovie, Bologne et Padova. Tant il est vrai que, « si l'acte de philosopher ne consiste en rien d'autre que dans l'examen rationnel des étants, le fait de réfléchir sur eux, en revanche, doit constituer la preuve de la causalité », écrit dès le XIIe siècle Averroès, dans son « Traité Décisif» (Façl - al - Maqal). A l'autre bout de la chaîne, on peut citer également un Maghrébin, Ibn Khaldoun (1332-1406), annonciateur lointain de Montesquieu (1689-1755) et Auguste Comte (1798-1857). C'est le dernier de la série islamique savante avant la décadence du monde arabo-musulman. Fondateur de la sociologie moderne, Ibn Khaldoun fut donc le premier - dans sa « Muqaddima» ou « Prolégomènes» - à donner à l'étude de I'Histoire, entre autres sciences sociales, un fondement scientifique: « On a comparé Ibn Khaldoun à d'innombrables écrivains, philosophes et penseurs: Machiavel, Bodin, Vico, Gibbon, Montesquieu, Mably, Ferguson, Herder, Condorcet, Auguste Comte, Gobineau, Tarde, Breysig, Hegel et William James (sans parler de quelques autres). Les musulmans sont justement fiers de celui que son plus récent traducteur, Franz Rosenthal, appelle un génie (...), tandis que pour AJ. Toynbee, sa Muqaddima demeure, sans aucun doute, la plus grande œuvre de son genre qui ait jamais été créée par qui que ce soit, en tout temps et en tout lieu» comme le rappelle à juste titre Vincent Monteil en préface d'une traduction nouvelle des Prolégomènes, dans la série des œuvres universelles représentatives encouragées par l'UNESCO. D'autres échos, plus récents et non moins significatifs, nous parviennent encore à travers de nombreux travaux d'actualité, comme ceux consacrés à cette grande figure par le chercheur 24