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Le Cambodge

De
334 pages
Le livre rassemble les témoignages d'acteurs privilégiés de la vie au Cambodge, explorateurs, militaires, missionnaires religieux ou humanitaires, enseignants, industriels, coopérants scientifiques ou artistiques, réunis par un fin connaisseur de la région et de ses habitants, amoureux, comme tous ces volontaires dévoués à sa reconstruction, d'un pays marqué par la tragédie Khmer rouge.
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Le Cambodge

Collection Mémoires asiatiques dirigée par Alain Forest
Déjà parus

Philippe RICHER, Hanoi' 1975, un diplomate et la réunification du Viêt-nam. Dong SY HUA, De la Mélanésie au Viêt-nam, itinéraire d'un colonisé
devenu francophile. Gilbert DA VID, Chroniques secrètes d'Indochine (1928-1946) tome 1 - Le Gabaon

.

.tome 2 - La Cardinale
Cambodge,

Robert GENTY, Ultimes secours pour Dien Bien Phu, 1953-1954. TRINH DINH KHAI, Décolonisation au Viêt Nam. Un avocat témoigne, Me Trin Dinh Thao. Guy LACAM, Un banquier au Yunnan dans les années trente. KEN KHUN, De {a dictature des Khmers rouges à l'occupation
vietnamienne. 1975-1979.

Justin GODART, Rapport de mission en Indochine, 1er janvier
1er mars 1937. Présenté par F. Bilange, C. Foumiau et A. Ruscio. Joseph CHEVALLIER, Lettres du Tonkin et du Laos (1901 - 1903). Alex MOORE, Un Américain au Laos aux débuts de {'aide américaine (1954 -1957).. Lê HUU THO, Itinéraire d'un petit mandarin. Raoul PICAUL T, L 'Honorable partie du Vietnam.

-

Claude GILLES

Le Cambodge
Témoignages d'hier à aujourd'hui

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Honnattan Hoogrie E.pace L'Harmottao Kiosha.a Fac..des Sc. Sociales, Po]. et Adm. , BP24], KIN XI Université de Kinshasa - RDC

75005 Paris

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L'Harmattan Burkina Faso ] 200 logementS villa 96 ] 2B2260 Ouagadougou 12

Du même auteur: De l'Enfer à la Liberté: Cambodge - Laos - Vietnam Editions: L'Harmattan, Paris, 2000
Franche-Comté, terre d'accueil :

Cambodgiens- Laotiens - Hmong- Vietnamiens Editions: L'Harmattan,Paris, 2000
Cambodgiens, Laotiens, Vietnamiens de France Regard sur leur intégration Editions: L'Harmattan, Paris, 2004

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr ~ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01475-5 EAN : 9782296014756

INTRODUCTION

De nombreux ouvrages ont été écrits sur le Cambodge, par d'éminents historiens, ethnologues ou autres scientifiques. C'est avec un regard différent que je voudrais faire connaître le Cambodge, celui d'acteurs français qui, sur le terrain, depuis plusieurs siècles, ont séjourné assez longtemps dans ce pays pour nous en faire découvrir les richesses humaines, culturelles, religieuses, économiques et politiques. Ces personnes ont toutes un trait commun: c'est la Franche-Comté, soit qu'elles y soient nées, soit qu'elles y aient vécu pendant un temps assez long. Ce travail est le résultat de nos rencontres, de nos recherches de documents ou de souvenirs. C'est à travers leurs regards parfois différents, mais toujours pleins d'admiration pour ce pays et ce peuple, que nous allons découvrir le Cambodge. Je respecte leur description et analyse de l'époque, avec parfois des compléments car, depuis, des études plus poussées ont été réalisées. I - Le Commandant Balay, qui a séjourné deux ans comme coopérant militaire, a étudié avec ses tirailleurs la population prato-khmère: Les KOUYS (les premiers habitants du Cambodge, les Proto-Khmers). 2 - Henri Mouhot, "découvreur d'Angkor", nous emmènera à la recherche de la période fondatrice de l'empire khmer et de la royauté, du ge siècle au ISe siècle.

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- Les

Missionnaires

nous feront découvrir

la présence

chrétienne et la venue des Occidentaux dans ce pays, depuis les Portugais jusqu'aux Français avec et après le Protectorat (de 1555 à nos jours). 4 - Le Commandant Schilling abordera une période difficile, celle de la guerre d'Indochine avec la présence j aponaise (de 1940 à 1947). 5 - Mme Remack, professeur de géologie à Phnom Penh, va nous situer ce pays sur le plan géographique, pendant la période du Sangkum lors de son premier séjour (1960 à 1965) et, par la suite, lors de son deuxième séjour, nous parlera de ses relations humaines sous la République cambodgienne dirigée par Lon Nol (1970-1975). 6 - Le vide de la présence française sous la période des Khmers rouges sera comblé par des témoignages de Cambodgiens de la région qui, ayant survécu, sont maintenant des vrais Francs-Comtois, même si leur cœur est encore là-bas (1975-1979). 7 - Avec André Schnaébelé nous découvrirons l'aventure d'un industriel qui veut aider ce pays à revivre et c'est l'aspect balbutiant d'un pays qui renaît de ses cendres que nous analyserons (1992-1994). 8 - Claire Minart nous permettra de mieux comprendre la culture artistique du Cambodge avec l'Association Souvanna Phum (1997-1999). 9 - Le Commandant Fousseret nous permettra d'étudier un aspect de la coopération française avec ce pays en 2001. 10 - Laurence Reynes abordera le même sujet, mais sur une période plus longue (neuf mois) et plus récente.

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Il - Avec Louise Prum, c'est le problème des anciens réfugiés qui veulent travailler dans et pour leur pays natal, au moins pour un temps limité, dans ce cas, avec des joies et des déboires (stagiaire dans l'enseignement) en 2003. 12 - Enfin le témoignage d'un volontaire dans une ONG, Krousar Khmey, avec M. Eric Hans qui nous permettra d'aborder le milieu médical à partir des prothèses audio (plusieurs missions dont la dernière date de juillet 2005). La méthode employée pour cette étude sera la même dans chaque chapitre: elle comportera d'abord le regard de la personne avec son vécu, ses réflexions, puis dans un second temps le contexte politique de l'époque correspondant au témoignage, avec d'éventuels compléments d'ordre culturel, religieux, économique. Je respecte aussi l'orthographe des Noms propres employés par les auteurs des témoignages.

~

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AVANT-PROPOS

Cet ouvrage a l'ambition de décrire les grandes lignes de l'histoire du Cambodge à travers le témoignage de quelques amis et de témoins qui ont vécu et travaillé dans ce pays. Je désire apporter ma contribution dans cet avant-propos, pour répondre à la question qui m'est souvent posée: pourquoi aimez-vous ce pays? Pourquoi vous êtes-vous passionné pour cet ancien protectorat français qui est maintenant oublié de tout le monde? L'histoire de cette passion a commencé en 1973 exactement. Etant responsable de la paroisse Saint François d'Assise de Planoise à Besançon, j'ai fait connaissance avec les étudiants étrangers qui étaient logés par le CROUS dans les appartements de ce nouveau quartier. TIsvenaient au Centre de Linguistique Appliquée (CLA) de la ville pour perfectionner leur français ou à l'université pour l'obtention de divers diplômes. Parmi eux il y avait une trentaine de Cambodgiens et autant de Vietnamiens. J'ai sympathisé avec cette communauté à l'occasion de fêtes que nous organisions pour créer un climat d'amitié entre les étudiants étrangers et la population locale. Je n'ai jamais cessé depuis d'être en contact constant avec eux avant de me rendre moi-même dans leur pays pour mieux les connaître. L'année 1975 a été terrible pour les stagiaires asiatiques de Besançon, Cambodgiens et Vietnamiens, ainsi d'ailleurs que pour tous leurs compatriotes vivant en France. Les uns étaient célibataires, les autres mariés avec des enfants restés au pays avec le conjoint. Cette séparation était prévue pour une durée de neuf mois. Ce séjour devait se dérouler dans le calme, même si leur pays était en guerre. Pour les Cambodgiens, hélas! ce fut très vite l'angoisse qui prit le dessus à partir du mois de janvier 1975, lors de l'offensive terminale des Khmers rouges pour prendre la capitale Phnom Penh, et ainsi détruire la République cambodgienne. Ce cauchemar de trois mois s'est terminé par le drame du 17 avril avec l'entrée des soldats khmers rouges à

Phnom Penh. C'était la fin de la République, le massacre de tous les dirigeants et l'évacuation de toute la population (2 millions d'habitants) en 48 heures. Le sang, l'horreur et une chape de plomb tombaient sur ce pays qui s'enfonçait dans la nuit et l'enfer pour 3 ans, 8 mois et 20 jours. Pour moi, aussi, ce fut un tournant, car les liens d'amitié tissés depuis deux ans se fortifièrent dès janvier à l'annonce de l'offensive finale. A partir du 17 avril, plus de nouvelles des familles restées au Cambodge! L'un des stagiaires, un homme marié et père de famille, craqua et dut être hospitalisé quelque temps à l'hôpital psychiatrique. Quelques mois après, n'en pouvant plus, quatre stagiaires, trois femmes et un homme, M. Chhut Sam An - ce malade - décidèrent de retourner dans leur patrie, malgré nos conseils de prudence motivés par des nouvelles qui filtraient sur ce qui s'y passait. TIs prêtèrent allégeance au nouveau gouvernement et prirent l'avion au début janvier 1976 pour Pékin et Phnom Penh pour descendre dans l'enfer Khmer rouge.! L'inquiétude se fit de plus en plus pressante au cours de toutes ces années jusqu'au jour où je reçus par la poste un petit papier tiré d'un carnet sur lequel était gribouillé un SOS nous appelant au secours. Plusieurs de ces stagiaires se trouvaient dans un camp à la frontière de la Thaïlande et avaient pu faire parvenir ce message par l'intermédiaire d'un représentant du Haut Commissariat aux Réfugiés détaché sur place. Cela motiva mon départ immédiat, le temps de prendre des assurances pour l'accueil en France: certificat d'hébergement, recherche d'un employeur potentiel, etc. En effet depuis trois ans j'allais régulièrement dans les camps de réfugiés en Thaïlande: Aranyaprathet pour les Cambodgiens, ou Nong khaï et Ubon pour les Laotiens. Je connaissais ainsi le processus pour obtenir les autorisations des autorités thaïlandaises et les démarches françaises pour venir dans notre pays. C'est ainsi que j'ai débarqué à Bangkok fin juin 1979 à la procure des Missions Etrangères de Paris à Silom
I

Les récits de deux étudiants ou stagiaires sont relatés dans mon livre "De
en 2000.

l'enfer à la liberté" aux éditions de l'Harmattan

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road. Là le père Venet me prévint tout de suite que ma fille m'attendait à Lumpini, camp de transit au centre de la ville. "Ma fille? " ; quelle fille, je n'ai jamais eu de fille! Cette fille en question était Mme Dan Suon, l'une des stagiaires partis quatre années auparavant et que nous croyions disparus. Elle avait survécu à l'Enfer rouge, ainsi que ses deux amies: Sary qui venait d'être acceptée aux USA et Vanna qui avait retrouvé son mari dans les camps ftontières et qui retournait au Cambodge. M. Chhut, lui, avait été tué peu de temps après son arrivée en 1976, car il avait été imprudent dans son langage. C'est ainsi que subitement, devant cette conception particulière du lien de filiation, je découvrais une mentalité autre, un univers culturel totalement différent du nôtre.! C'était parti. Je me suis trouvé engagé dans un processus qui m'a "avalé" jusqu'à aujourd'hui. Heureusement mon nouveau ministère sacerdotal, la pastorale des migrants, m'a permis de m'y consacrer entièrement depuis 1980. En 1977, avec des amis nous avions créé une association: l'AFCAR (Association Franc-Comtoise pour l'Accueil des Réfugiés) pour faciliter l'accueil et le suivi des réfugiés venus de tous les horizons du monde, d'Amérique centrale à l'Extrême Orient en passant par l'Aftique, le Moyen Orient et le Sri Lanka. J'appartenais, depuis 1978, au Comité National d'Entraide Franco-Vietnamien, Franco-Cambodgien, Franco-Laotien dépendant du ministère des Affaires étrangères comme délégué pour le département avec l'aval du préfet du Doubs; j'ai aussi effectué de nombreux voyages, jusqu'à trois fois par an, dans les camps de réfugiés asiatiques de Thaïlande ou d'Indonésie. J'ai ainsi plongé dans la découverte d'une extrême misère et d'une grande détresse physique et morale, ayant moi-même connu cet état dans ma jeunesse, à dix-huit ans en tant que réfugié dans le centre de la France en 1940, puis dans les prisons allemandes, mais tout cela était loin. Ces souvenirs m'ont, je crois, préparé à cet apostolat spécial pour un prêtre de
I Par la suite j'ai reçu de nombreuses lettres venant des camps qui étaient toutes signées: votre fils, votre fille, même si je ne les avais rencontrés qu'une fois. Marque de respect envers des personnes plus âgées. J'entrais dans un autre univers culturel. 11

paroisse: découverte et approfondissement d'un autre monde que le nôtre. Aller dans les camps de réfugiés n'était pas une promenade de tout repos. Que d'inquiétude, de stratagèmes pour apporter un peu de réconfort, par des lettres ou un peu d'argent pour améliorer l'ordinaire ou pour payer un passeur qui avait facilité l'entrée en Thaïlande! Tout cela était interdit par les autorités militaires thaïlandaises. Les noms des camps de Thaïlande me restent gravés dans la mémoire: Aranyaprathet, Khao l Dang (le camp bambou), Site 2, Site B, Surin, Sakeo 1 et 2, Mairut, Kamput 1 et 2, la prison de Buriram, Phanat Nikhon (Ie camp de transit avant Ie départ), Lumpini et Suam Plu à Bangkok, la prison de l'immigration. Pour ne parler que des camps cambodgiens, car il y avait également des camps pour les Laotiens et les Vietnamiens. Je les connaissais tous. Il existait aussi, entre 1979 et 1983, des camps à l'intérieur du Cambodge sous la direction des diverses factions de la résistance anti-vietnamienne, passage obligé pour ceux qui cherchaient la liberté. Avec le recul du temps je vois encore ces visages heureux, épanouis par ma visite, qui les reliait à l'extérieur, au monde libre. C'était une bouffée d'air pur dont j'étais porteur et l'espoir de partir un jour pour le troisième pays.! C'est ainsi que vivant dans l'attente d'une issue humanitaire à ce drame, je suis arrivé, en 1989, à tenter ma première visite au Cambodge. Les camps se vidaient et les derniers réfugiés restants n'allaient pas tarder à être rapatriés de force au Cambodge par le HCR, à la suite des accords de Paris, à partir de 1991. Ma première visite au Cambodge s'est déroulée sous haute surveillance. A mon arrivée à l'aéroport de Pochentong, un guide m'attendait, prévenu par l'ambassade de Paris. C'était une dame qui parlait parfaitement le français. La première opération douanière a été de me confisquer mon passeport qui me fut
1 Les réfugiés avaient l'habitude d'appeler le pays de destination le troisième pays (la France, l'Australie, le Canada, les USA, etc.). Le premier étant leur patrie, et le deuxième celui du premier accueil: Thaïlande, Malaisie, Indonésie, etc. 12

rendu le jour de mon départ par mon guide. J'ai été hébergé dans le seul hôtel acceptable pour des étrangers, à cette époque: l'hôtel Sor ou hôtel Blanc en français. Hôtel de sinistre mémoire car c'est dans une des chambres que furent assassinés deux des trois journalistes occidentaux accrédités par les Khmers rouges pour effectuer un reportage sur le Cambodge. Ils furent tués quelques jours avant l'offensive vietnamienne du 25 décembre 1978 qui libéra le Cambodge du joug khmer rouge mais qui se transforma très vite en une occupation de 10 ans. Cet hôtel, dans lequel je suis descendu plusieurs fois les premières années, avait un confort qui laissait à désirer, surtout pour les sanitaires! Mon guide m'accompagna pendant tout le séjour, sauf les jours de repos demandés par moi afin de pouvoir visiter quelques familles, à leur domicile. Elle me fit visiter les principaux monuments de la ville: le Palais royal, le Musée national, la prison de Tuol Sleng où furent torturés 18 000 Cambodgiens avant d'être exécutés à Choeng Ek, à 15 kilomètres de la ville, où s'élève maintenant un ossuaire en forme de stupa, le Phnom au centre de la ville, etc. Je n'étais pas venu pour faire du tourisme mais pour rencontrer des familles cambodgiennes à qui je devais remettre des lettres et de l'argent ainsi que quelques petits paquets de médicaments. Ne connaissant pas la ville, je suis passé par l'intermédiaire d'un coursier moyennant un peu de finance pour trouver les familles et leur demander de venir me rejoindre à l'hôtel. La première année il était interdit aux Cambodgiens de monter dans ma chambre et c'est dans le hall de l'hôtel que je devais les recevoir pour la première fois, ensuite ils venaient me chercher pour aller chez eux. J'ai toujours eu des interprètes et tous ont été très aimables avec moi, aussi bien le personnel de l'hôtel que le guide, chacun dans sa fonction. Nous étions encore sous régime communiste. Par la suite le régime s'assouplit et un matin quelle ne fut pas ma surprise d'entendre frapper à ma porte à 6 h alors que je dormais encore. C'était une famille. Stupeur pour moi! J'ai dû vite m'adapter aux coutumes locales où tout le monde est dehors dès 6 heures du matin, pour profiter de la fraîcheur matinale. 13

En 1990, souvenir d'un jour important: je fus invité à concélébrer la messe un dimanche du mois de juin avec le père Destombes des Missions Etrangères de Paris que j'avais rencontré à Besançon quelques années auparavant. TI était au Cambodge depuis une ou deux années au titre de la Caritas internationale. Le gouvernement venait d'accorder la liberté religieuse et ce missionnaire venait de célébrer pour la fête de Pâques, c'est-à-dire deux mois auparavant, la première messe depuis le 17 avril 1975, dans le théâtre Chen/a. Pour moi cette messe est inoubliable, je me croyais transporté au temps des Actes des apôtres. L'église était une très grande salle au premier étage d'un grand immeuble au centre de la ville et comme il n'y avait pas de fenêtre j'entendais le bruit de la rue. Tous les fidèles étaient assis par terre et très recueillis. Je fus pris d'une intense émotion. Ces rares chrétiens qui avaient survécu au génocide étaient là présents et priant le Seigneur. Puis au fil des voyages suivants, tous les ans je me suis enhardi à dépasser les limites de la ville et à pénétrer dans la campagne environnante avec des amis cambodgiens, en moto, en auto, toujours à la recherche de familles, pour retisser les liens entre eux et la France. Plus tard j'allais dans les grandes villes du pays telles que Battambang, Sihanoukville, Siem Reap avec la visite d'Angkor, Poïpet, et les provinces éloignées comme Rattanakiri. Certains villages étaient reculés dans la forêt et seul il m'aurait été impossible d'y accéder. Je remercie tous les amis qui m'ont aidé à accomplir ces missions. C'est ainsi que j'ai découvert l'intérieur du Cambodge qui ressemblait étrangement au camp de Khao l Dang, site 2 ou site B, par les mêmes maisons en paille, au ras du sol, le même mobilier si l'on peut dire, la même manière de manger le riz, la soupe, le poisson. En fait je me retrouvais en terrain connu au fin fond de la brousse, loin des axes principaux, loin des villes. Marcher sur les diguettes séparant les rizières, en faisant attention de ne pas glisser dans l'eau, parcourir la forêt avec ses bruits et sa senteur, j'aime tout cela même si je suis un citadin. Aimer marcher à pied en ville pour un Occidental paraît plus que bizarre pour des Cambodgiens; l'auto: oui, la moto: passe 14

encore, mais à pied! combien de fois ai-je dû batailler pour marcher à pied, quitte à revenir en moto-dop par suite de la fatigue ou de la pluie subite. Ce préliminaire a pour but de vous faire comprendre que j'ai été en harmonie totale avec les récits de ce livre. Certains témoins sont décédés depuis longtemps, j'ai pu recueillir leur témoignage grâce à des écrits, les autres sont vivants et ont volontiers participé à cette histoire du Cambodge en racontant leur amour pour ce pays, même si actuellement il a de la difficulté à se remettre du néant dans lequel il a sombré il y a peu de temps. J'espère qu'après cette lecture vous aurez une autre vision de cette nation et de ce peuple, riche de son passé et de sa manière de vivre, pour un temps encore, loin de notre agitation occidentale. Claude GILLES

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LECAMBODGEETHN1QUE

En parlant du Cambodge, on pense surtout aux Khmers et à Angkor qui reste "l'âme" du peuple cambodgien. On oublie les anciennes peuplades qui habitaient cette région bien longtemps avant leur arrivée, probablement 4 000 ans avant notre ère. Selon George Cœdès, « Les trois vagues successives de mouvements migratoires qui auraient abouti au peuplement du Pacifique, par les Australiens d'abord, puis par les Mélanésiens et enfin par les Indonésiens et les Polynésiens (dont les migrations sont toutes récentes), seraient originaires de l'Asie du Sud-Est. Ces mouvements se sont effectués, en direction générale, vers le sud et le sud-est, et sont peut-être dus à l'attraction de la mer... La présence en Indochine des ProtoAustraliens remonte à un passé trop reculé pour qu'il y ait la moindre chance d'en trouver des traces dans le type physique et dans la culture des indigènes même les plus arriérés. »1

Histoire du peuplement

1 - « Ces peuplades indonésiennes relativement blanches auraient été les véritables aborigènes. Ce sont elles qui auraient vécu de très longue date dans le Nokor Kok Thlok (nom de l'ancien Cambodge). Ces peuples aborigènes auraient subi par la suite l'invasion de tribus négritoïdes, originaires de la côte de Coromandel (Inde du Sud) qui, repoussées par des races dravidiennes et aryennes au teint clair, auraient abandonné dans les temps reculés leur berceau ethnique. Ces négritos que l'on

1 Les peuples de la péninsule indochinoise. Histoire, Civilisation. G. Cœdès, Dunod, Paris, 1962.

appelait les "sans-loi" auraient gagné les régions sud-orientales de l'Asie et se seraient mélangés avec les peuples aborigènes ?1 2 - Il est probable qu'après cette invasion, les premiers habitants du Cambodge formèrent un grand nombre de tribus, les unes habitant les montagnes du nord, les autres la vallée du Tonlé Thom et le littoral. Toutes ces tribus étaient, grâce à leur métissage avec les négritos de Coromandel, de teinte assez foncée et avaient des cheveux crépus. Refoulées par des invasions plus récentes, elles se sont concentrées dans les régions excentriques: Phnong, Kouy, Samré, Pear, etc. Dès le troisième siècle avant l'ère chrétienne, un flot continu d'émigrants indiens attirés par les richesses des terres lointaines s'en allait coloniser l'Asie du Sud-Est insulaire et continentale. Brahmanes ou marchands emportaient dans leurs bagages la civilisation et les religions de l'Inde, ainsi que leur langue, le sanscrit. Le but des voyages des navigateurs indiens fut le commerce. L'Asie du Sud-Est leur apparaissait comme une sorte d'eldorado regorgeant de richesses: or, pierres précieuses, épices, parfums, bois rares. Ce ne fut pas une colonisation. Il s'agissait avant tout de commerce. Les Indiens s'installèrent en petits comptoirs, entretenant de bonnes relations avec les autochtones. En Indochine, ils rencontrèrent deux peuples formant déjà des sociétés organisées: les Chams dans le Centre-Vietnam et les Khmers dans la vallée du Tonlé Thom. Le peuple khmer est donc né de la conjonction de deux éléments distincts, indien et aborigène. Ce n'est nullement, comme certains le croient, un peuple d'origine purement indienne qui serait venu se fixer dans une région vide d'habitants. Le peuple khmer est un peuple autochtone hindouisé, ou comme l'écrit George Cœdès : "le Cambodgien est un Phnong hindouisé". « Cette conscience de constituer un sous-groupe homogène linguistiquement et ethniquement parlant, mais simplement
I Ce paragraphe et les suivants proviennent du manuel scolaire cambodgien de Tan-Kim-Huon. Phnom Penh, 1963. 18

séparé par une faille culturelle historique, à savoir ['hindouisation, parmi les autres tribus, s'édifie progressivement à partir de deux notions, d'une part l'appareil étatique de type indien (aristocratie, armée, tribunaux, routes, ponts, etc.) et d'autre part l'écriture, véhicule du savoir. TI en découle une différenciation culturelle et non ethnique, due au stimulus extérieur, qui sépare dès le début de l'ère chrétienne les Khmer des autres populations montagnardes de l'Indochine. L'adoption de la superstructure hindoue inspire donc quelques remarques. Il y a lieu de rappeler que le fait d'être de culture indienne ne modifie en rien les caractères somatiques des Khmer. Mais elle induit une dimension sociologique nouvelle dans la mesure où les apports culturels indiens leur ont permis de passer du stade de communautés villageoises à celui d'un royaume groupé autour d'un chef dynamique, fait d'ailleurs

comparable avec le modèle romain implanté en Europe.
Ainsi désormais s'opposent graduellement deux sphères culturelles, celle des Khmer des basses-terres dont l'organisation sociale nécessite une nouvelle structuration de l'espace témoignant de l'assimilation du modèle indien, et celle des gens des Hauts-plateaux dont la structure sociale, n'ayant pas été modifiée par le ferment hindou, se caractérise par la faiblesse de l'infrastructure et des modes de production. »1 3 - « Le Cambodge subit de nouvelles invasions ethniques au 7e siècle de la part des Indo-Malais de Java. Les habitants de la plaine se soumirent sans difficultés aux nouveaux venus alors que les peuplades de la haute région maintinrent leur intégrité ethnique jusqu'à nos jours, c'est pourquoi ils vivent encore maintenant dans un isolement presque complet. Pour combien de temps encore? C'est à cette particularité historique que l'on doit la mosaïque des races montagnardes qui entourent les habitants des plaines plus homogènes. Parmi ces races indépendantes, quelques-unes conservent un type indonésien presque pur (Stieng, Kha) car elles n'avaient presque pas subi le
I Les Prato-Khmer du Cambodge. Michel Tranet, Phnom Penh, 2002. Note de l'auteur: je respecte l'orthographe employée dans les citations. 19

contact des envahisseurs négritos. D'autres au contraire, fortement métissées par ceux-ci, gardèrent une peau noire et un type négritoïde absolu (Samré, Péar, Kouy). 4 - Le Be siècle se trouve, dans toute l'Eurasie, placé sous le signe des Mongols. Une des répercussions importantes des conquêtes mongoles fut l'invasion de l'Indochine par les Thaïs et les Vietnamiens apportant avec eux la civilisation chinoise. Les invasions mongoles dans l'Inde et les progrès de l'Islam en Indonésie En 1295, le commerce du Cambodge est manifestement chinois. Comme les transports étaient lents, les hommes devaient s'embarquer plus volontiers que les femmes. Un chroniqueur chinois signale qu'ils avaient avantage à prendre femme dans le pays. Voilà sans conteste le grand métisseur du Khmer, le plus constant, peut-être le plus ancien, celui qui défrisa ses cheveux, éclaircit la peau des hommes et des femmes. 5 - Enfin, plus récemment, d'autres peuples sont venus au Cambodge par suite des guerres, comme les Chams, les Vietnamiens, les Birmans, les Indiens, etc. Cette immigration récente, datant du 17e siècle, explique l'existence de minorités ethniques importantes dans le Cambodge actuel.» Ceci était enseigné au Cambodge en 1963.

Cambodge

pré-historique

On ignore presque tout du Cambodge préhistorique, comme il a été dit plus haut. Des traces d'habitat en cavernes ont été retrouvées au nord-ouest du pays. La datation de céramiques au carbone 14 a révélé qu'elles avaient été fabriquées aux environs de 4 200 avoJC. Ces primitifs n'ont pas de nom collectif; partout on les désigne sous le nom de Phnong en cambodgien, de Chong en thaï, Kha en laotien, Moi' en vietnamien... Condominas les nomme "proto-indochinois", terme qui indique qu'ils sont des véritables autochtones de la péninsule indochinoise. Bernard20

Philippe Groslier préfère le terme de proto-Khmer ou ProtoMôn-Khmer qui a l'avantage d'être largement accepté par les khmérisants, en ce sens que le Cambodgien de souche indonésienne n'est qu'un autochtone acculturé, pénétré de culture indienne. Au Cambodge, on les désigne officiellement sous le nom de Khmers-leu ou Khmers de la montagne, Khmers d'en-haut. TIsvivent en communauté et sont semi-nomades. TIs pratiquent dans la forêt la culture sur brûlis et vivent de la cueillette et de la chasse. TIsavaient la peau brune de type mélanésien et vivaient sur les hauteurs dans la forêt. Les Kouys dont nous allons parler font partie probablement de ces peuplades, ainsi que d'autres tribus dans la province de Rattanakiri : les Krungs, les Jaraîs, les Tampuons dans la région de Banlung, capitale provinciale de Rattanakiri à la frontièrevietnamienne, pour ne parler que de quelques unes et n'ont rien à voir avec les Khmers sur le plan ethnique.
1

Carte ethnographique

La carte suivante situe l'emplacement des Khmers et des Proto-Khmers. Elle date de 1952 et depuis il y a eu des études plus approfondies, mais elle est intéressante par sa clarté. (Je pense au livre de Marie Alexandrine Martin sur les Khmers Daeum, "Khmers de l'Origine," dans les Cardamones. TIsne sont pas insiqués sur cette carte et se trouvent dans le sudouest au bord de la merl

1 Carte tirée d'une conférence du Capitaine Clairambault faite au CEAA (Centre d'Études Asiatiques et Africaines), le 2 octobre 1952. 2 Les Khmers Daeum, "Khmers de ['Origine" Société montagnarde et exploitation de la forêt. De l'écologie à l'histoire. Marie Alexandrine Martin, Presses de l'Ecole Française d'Extrême-Orient, Paris, 1997. 21

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Chapitre 1 Les Proto-Khmers: Au pays des KOUYS Commandant BALAY

Avec le Cdt Balay nous allons étudier plus particulièrement les Proto-Khmers, à travers une de ces ethnies dont on ne parle pour ainsi dire pas, et qui sont inconnues des touristes: les KOUYS. Dans le cadre de la coopération militaire, le Cdt Balayl, originaire du Jura, a été envoyé au Cambodge pour l'instruction à l'Ecole des élèves officiers khmers (1958-1960). Lors des manœuvres effectuées sur le terrain, les élèves officiers d'active de la l5e promotion ont cherché à résoudre, en courant dans la forêt au nord de Kompong Thom au mois de février 1960, les origines des populations locales: les Kauys. Il en a fait un récit approfondi. « Ceux-ci habitent entre Kompong Thom et les monts Dangrek au nord du Cambodge. Le paysage est composé d'une forêt claire, traversée par la rivière principale, le Tung Sen. Le peu d'habitants, l'abondance et la variété des paysages font de cette région un paradis des chasseurs: les éléphants, les tigres, les cerfs, les gaurs, etc. trouvent là les immenses espaces qu'ils aiment loin de l'hostilité des hommes. Le tigre reste pour les habitants un animal terrifiant dont ils invoquent le maître, le génie Takal. »

1 Cambodge 1958-1960 au pays communication personnelle.

des Kouys.

Cdt

Maxime

Balay,

Origine « Descendants certains d'une population ancienne et très étendue, sont-ils les survivants lointains des populations premières qui occupaient le Cambodge avant l'arrivée des Khmers et qui auraient fui dans la forêt lors de leur invasion aux premiers siècles de l'ère chrétienne, comme les Pors (Pears) dans les Cardamomes et les Moïs dans la chaîne annamitique, et qui, depuis, s'y seraient cristallisés? Leur nom de Kouy, qui veut dire "homme", c'est-à-dire homme libre, jamais asservi, peut en être la preuve. Etaient-

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ils eux-mêmes avant cet exode, des ongmalres ou des étrangers venus d'Indonésie? L'histoire ne nous révèle pas leur secret et les habitants, même les plus vieux, ignorent tout de leur passé. L'étude a été faite sur plusieurs villages. On peut remarquer que, sauf le regroupement de hameaux isolés, dans leur ensemble, les villages mentionnés sur les cartes existent toujours. Ceci laisse supposer un accroissement lent de la population qui ignore l'émigration et demeure attachée à son village natal. »

Niveau de vie « Si la misère est encore partout présente, la modernisation générale de l'habitat, un habillement meilleur, semblent montrer une existence améliorée. Le riz est assez abondant pour nourrir les familles, mais sans plus. L'élevage apporte un adjuvant. Est aisé, celui qui possède une charrette avec 2 paires de bœufs. Si la pauvreté totale est rare, la vraie prospérité l'est aussi. »

La langue « La langue khmère est le véhicule commun à tous les villages, mais les Kouys ont conservé leurs dialectes propres. »

Le costume Les hommes « Le costume actuel est celui des Khmers, mais son adaptation est récente. Jadis les hommes portaient une écharpe enroulée autour des reins, le reste du corps étant nu. De nos jours les hommes portent ou le short, ou le pantalon, si le buste reste nu pour le travail, la veste est mise pour les cérémonies. Chefs de village et les évolués portent au repos le sarong. Les 25

petits garçons ont les cheveux rasés; plus âgés ils portent le toupet, rabattu vers l'avant. A l'âge adulte les cheveux sont en brosse. Les très vieux portent quelquefois les cheveux longs, vers l'arrière. Moustache et barbe, aux poils peu nombreux et courts, se rencontrent fréquemment. Le port des amulettes n'est pas visible, mais les enfants mâles portent à leur naissance autour du cou un cordon prophylactique, avec ou sans objet (pièce d'argent). On trouve aussi, au pied ou au bras parfois, un bracelet à grelot. » Les femmes «Elles n'ont conservé qu'exceptionnellement la jupe courte. Il n'est pas rare de les rencontrer, à la pêche, torse nu, la jupe retroussée, à la manière d'un culotton, laissant les cuisses découvertes. A l'extérieur, elles portent une chemisette, mais elles ne portent jamais la chemise cambodgienne. A l'intérieur, au travail, elles ont la poitrine nue, et masquent au passage des étrangers leurs seins avec une écharpe, l'accessoire indispensable de tous les instants. Les petites filles ont le plus souvent les cheveux rasés, puis portent une mèche large rabattue vers l'arrière. A 13 ans, les cheveux sont lisses vers la nuque. Dans beaucoup de villages, les vieilles femmes ont encore les oreilles trouées, mais pas aussi largement que les femmes Moïs. Quelques femmes très vieilles portent dans le trou du lobe, un petit disque en bois; quelques jeunes filles y mettent, les jours de fête, une fleur, mais la fonne générale est un clou, de diamètre assez considérable, en argent; le même que l'on retrouve aux Cardamomes. »

Les événements importants de la vie La naissance « Lorsque l'accouchement est proche, le mari ou les parents font une offrande aux génies, pour assurer la vie de la femme et de l'enfant. L'accouchement se fait à la maison par 26

une sage-femme ou parfois par une sorcière. Le magicien récite des prières autour de la maison; il met des fils de coton interdisant aux génies ou aux spectres de venir gêner la femme. Après l'accouchement, du feu est fait pendant trois jours et trois nuits sous la chambre de l'accouchée, pour la réchauffer, elle et son enfant. Une petite fête s'ensuit: un verre d'eau est versé sur la tête de l'enfant; on lui met des fils de coton autour du cou, des mains et des pieds. Son nom lui est donné par la sage-femme, des baguettes d'encens sont brûlées pour sa prospérité. » Premier âge « Les enfants sont allaités par la mère jusque vers dix mois; l'allaitement est parfois prolongé jusqu'à la naissance d'un autre enfant. L'enfant couche dans une écharpe suspendue aux bois de la paillote. Les enfants vivent nus jusqu'à un âge avancé. TIs restent avec leurs parents, les accompagnent dans les travaux domestiques et champêtres. » Adolescence « La coupe des cheveux (à la puberté) donne quelquefois l'occasion d'une petite cérémonie. Les jeunes gens suivent l'école à la pagode, quand il y en a une. » Mariage « Si les jeunes gens et les jeunes filles sont séparés par la nature des travaux et les habitudes, les occasions ne manquent pas de se fréquenter en cachette. La cérémonie de mariage semble ne se faire que lorsqu'il y a accord des jeunes gens. Le jeune homme en parle à ses parents, un vieux fait alors le lien entre les deux familles... et l'accord intervient. La cérémonie a lieu le soir, en présence des bonzes, des offrandes sont faites aux génies et aux ancêtres. Les vieux assurent la partie officielle du mariage, et en seront les témoins... puis il y a musique et danses de jeunes filles avec écharpes rouges. Le jeune marié s'installe alors chez ses beaux-parents et y reste jusqu'au deuxième ou troisième enfant. TIa alors assez travaillé pour pouvoir s'installer dans une maison à lui. » 27

La mort « Les cérémonies qui entourent les morts ont été profondément marquées par le bouddhisme. Les morts sont enterrés ou incinérés. Tous ceux qui meurent naturellement (vieillesse, maladies communes) sont incinérés. Ceux qui meurent jeunes ou d'épidémie sont enterrés. Il en est de même pour les pauvres, qui faute d'argent enterrent les leurs, en attendant d'avoir assez d'argent pour payer la cérémonie d'incinération. » Alimentation « La nourriture est à base de riz cuit à l'eau; elle est complétée par un poisson sec (prahoc), quelquefois de la viande de porc, de poulet et de bœuf. A la saison des pluies, les pousses de bambous, les papayes, les liserons d'eau, les bourgeons de certains arbres, les concombres, les poissons frais complètent le menu. On mange assis autour d'une natte sur laquelle sont placées les marmites. On mange avec les doigts. L'eau sert de boisson. Le vin de palme et l'alcool sont bus à l'occasion des fêtes. Marmites en cuivre et en terre, louches en noix de coco, baguettes en bambous constituent l'essentiel des ustensiles de cuisine. » La vie du village « C'est l'homme qui dirige le foyer. La femme préside à la vie intérieure de la maison, l'homme s'occupe plus spécialement de l'extérieur. Le village est constitué par un ensemble de familles vivant sur elles-mêmes, mais liées le plus souvent par le sang. Il forme une entité, ayant sa vie. Son isolement relatif fait que les familles vivent les unes avec les autres, s'aidant réciproquement dès qu'une catastrophe s'appesantit sur l'une d'elles. »

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Croyances

et traditions

Bouddhisme « L'introduction du bouddhisme dans ces régions doit être très ancienne et a dû suivre les voies khmères dont on retrouve encore largement les traces à travers la forêt claire. »

Les anciennes croyances « Mais si les habitants ont été profondément marqués par les croyances du Bouddha, ils ont conservé bien vivante, au cœur de leurs forêts, la tradition des cultes anciens. Les habitants semblent reconnaître trois génies essentiellement hiérarchisés: Néak Ta Chas Srock: génie protecteur des villages et des hommes; Néak Ta Yap: génie de la forêt; Néak Ta Kol : génie protecteur des animaux . A côté d'eux se trouvent les génies locaux particuliers à tel village, telle forêt, telle montagne. » Les génies de la nature « Les montagnes, qui dominent de leurs hauteurs les tapis horizontaux de forêts claires, toujours redoutables avec leurs bois épais et touffus, refuges préférés des bêtes sauvages, dangereuses pour l'homme, sont le repaire des génies. Les rivières, elles aussi, peuvent être peuplées de génies très malfaisants. Avant d'aller pêcher au Stung Sen, les pêcheurs offrent, sur la berge de la rivière, au pied d'un banian, de l'alcool, des poulets, des cochons. » Les génies du village « Chaque village a son génie. Celui-ci porte le nom du village, mais ils peuvent porter des noms différents, par exemple, à Chrach, c'est le Neak Ta Chrach ou à Tchie, c'est le Neak Ta Chas Srok. Le génie protecteur a son lieu de culte. C'est toujours à l'extérieur du village, le plus souvent assez loin, en lisière ou à l'intérieur de la forêt. Là sous un auvent, couvert 29

de "abow" en général et à deux étages, dans une clairière aménagée, se trouve une représentation du génie. Quelquefois c'est une pierre unique, vaguement sculptée avec une forme humaine. Le plus souvent ce sont deux pierres sans sculptures et plus généralement encore deux bois sculptés (principes mâle et femelle du génie). Un culte solennel est rendu au génie une fois l'an en janvier ou février. C'est la fête de la montée des génies: le loeung Néak Ta. La cérémonie commence par le sacrifice d'un bœuf, dont la tête est exposée sur un autel à deux étages, face au Néak Ta. La viande étalée sur la plate-forme du Néak Ta est partagée entre tous, puis grillée et mangée. On demande au génie d'apporter la pluie, d'assurer la prospérité du village et d'écarter les maladies. Chacun dépose autour du Néak Ta des petits paniers avec du riz. » Culte totémique « La plus originale des croyances des peuples kouys est la survivance des Arak. Dans les villages qui ont gardé les coutumes à l'état pur, il existe des familles Arak, mot traduit par les interprètes khmers par les "sorciers". Mais ce mot définit mal la chose. Chaque famille Arak est en relation avec un génie particulier. Ces génies ne sont pas à confondre avec le ou les génies protecteurs du village. A l'intérieur des familles Arak, la liaison avec le génie se fait par une seule personne désignée par l'esprit lui-même, au cours d'une cérémonie spéciale. La sorcière alors connue, c'est elle qui dans la famille Arak assurera les liens avec l'esprit; c'est en général une femme. C'est lorsque la maladie s'abat sur les villages que les Arak prennent toute leur importance, surtout si la maladie paraît résulter d'une offense au génie. L'intervention des Arak semble différente selon les villages. Si la guérison s'ensuit, une fête est organisée pour remercier les génies. Les Arak devaient intervenir jadis dans de multiples occasions de la vie familiale, mais ces rôles disparaissent peu à peu. »

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Musique « Les instruments de musique sont très rares dans les villages. En dehors des tam-tams des pagodes, on trouve essentiellement: un tambourin, recouvert de peau de serpent et dont les parois sont en bois, un violon à deux cordes dont la caisse de résonance est constituée par un cylindre de bambou. »

L'homme

et le pays

Le village « Suivant la configuration du sol, le village constitue le centre ou le côté de la clairière de rizière que l'homme a taillée dans la forêt. De loin il apparaît comme une oasis de verdure avec ses hauts cocotiers et ses touffes d'arbres qui forment un premier plan aux hauteurs bleutées qui barrent l'horizon. Une vague haie d'épineux, de cactus ou de bambous délimite l'aire du village. La maison du chef de village, souvent plus importante, plus vaste, plus moderne, se trouve à un endroit quelconque du village. Le génie qui veille à la protection des habitants a toujours son Néak Ta à l'extérieur du village et en général à l'orée du bois. Les villages sont stables. Les Kouys ne connaissent plus le nomadisme de l'habitat des Moïs et des Pears des Cardamomes. Les villages constituent des agglomérations qui comptent de 50 à 100 maisons. » La maison « La vie domestique est centrée sur le village construit à côté des champs. Ici pas besoin d'une maison de campagne pour la saison des cultures: un simple abri suffit pour se protéger des rayons du soleil. La maison est le lieu de vie de la famille, "le foyer" ; elle est aussi grenier, accessoirement étable. La maison - "une paillote sur pilotis" - a l'allure générale des pauvres maisons cambodgiennes. La maison est le plus souvent fermée par des nattes sur toutes les parois; seule la porte, plus ou moins large, la fait communiquer avec l'extérieur. Le choix des matériaux peut contribuer à donner à la maison son allure 31

caractéristique. Le type classique a le toit en chaume et les parois en lattes de bambous tressées. Dans certaines zones, la fibre de latanier constitue le matériau essentiel. Au sud les grandes herbes de la forêt sont tressées en paillassons et déroulées sur le toit. Les Kouys ignorent le mobilier. Quelques outils et paniers sont accrochés aux parois de la maison. La cuisine se fait à l'extérieur. Dans la chambre sont pendus les rares effets. Hommes et femmes couchent les uns à côté des autres sur des nattes déroulées. Sous la maison sont rangés les instruments encombrants (pilons - mortiers - charrues - herses). L'éclairage est fait aux torches de résine, accrochées aux parois de la maison. »

Photo Cdt Balay

Maison Kouy

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Le travail agricole

La terre « La terre est au Royaume, mais les habitants en ont la libre disposition par accord des habitants entre eux. La terre est prise sur la forêt dans les zones déprimées et riches en terre. Elle est d'abord un Ray, puis elle est transformée en rizière classique. La zone cultivée par le village est limitée en lisière de la forêt claire par une clôture en bambou, afin d'éviter que les bêtes sauvages pénètrent sur les champs. }) Le riz « Deux jours avant les labours, en mai ou juin, une cérémonie aux génies est organisée par le chef de famille avant la tombée de la nuit. La technique agricole est semblable à celle des Khmers. Labourage à la charrue de bois, avec deux bêtes; hersage à la herse en bois. Le riz est semé après avoir trempé IO jours dans l'eau pour faciliter la germination. La moisson est faite à la faucille par les femmes en décembre. }) Le coton « A côté du riz, les habitants cultivent le coton et un peu de
maïs. })

L'élevage - la pêche - la chasse « L'élevage constitue une forme d'activité rurale importante. Presque toutes les familles ont au moins deux bêtes, les plus riches en ont jusqu'à dix. Certaines familles élèvent des porcs et des poules. La petite pêche est pratiquée par tous à la fin de la saison des pluies, dans la rizière, les mares. Nasses et filets sont les engins de pêche les plus répandus. Le poisson est mangé frais, séché au soleil, ou fumé. La chasse est une activité très secondaire. On chasse à l'arbalète, ou au fusil
local. })

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