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Le Cameroun : du multipartisme au multipartisme

De
256 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 302
EAN13 : 9782296315679
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Collection "Points de Vue"

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Le Cameroun à L'Harmattan
(dernières parutions)

EBOUA Samuel: Ahidjo et la logique du pouvoir, 236 p. EBOUA Samuel: Une décennie avec le Président Ahidjo,

176p.
LEENHARDT Olivier: La catastrophe du lac Nyos au Cameroun - Des mœurs scientifiques et sociales, 190 p.
MOUELLE KOMBI Narcisse: La politique étrangère du Cameroun, 240 p. OWONA Adalbert: La naissance du Cameroun, 1884-1914, 224 p. FONTAINE Michel: Santé et Culture en Afrique Noire
Une expérience au Nord-Cameroun, 320 p. en Afrique SIKOUNMO : Hilaire: Jeunesse et Éducation Noire, préfacé par Pierre Emy, 192 p.

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ELA Jean-Marc: Restituer l'histoire aux sociétés africainesPromouvoir les sciences sociales en Afrique Noire, 182 p. MOUKOKO Priso : CamerounlKamerun, la transition dans l'impasse, préfacé par Fotso Djemo, 172 p. ELA Jean-Marc: Afrique - L'irruption des pauvres, 260 p.

Etc.

Samuel NKAINFON PEFURA

Le Cameroun
Du multipartisme au multipartisme

Éditions L'Harmattan
5-7 rue de l'École-Polytechnique 75005 - PARIS

L'AUTEUR

Samuel NKAINFON PEFURA est né à Foumbam dans le département du Noun, au Cameroun. Diplômé de l'ENAM de Yaoundé et de l'llIEOM de Paris, il a occupé plusieurs postes de responsabilité dans l'administration camerounaise, notamment comme préfet et gouverneur de province. Il est titulaire de plusieurs distinctions honorifiques, entre autres celles de "Commandeur du Mérite français" et de "Grand officier de l'Ordre national de la Valeur".

Du même auteur : La Fonction préfectorale au Cameroun éd.CEPER, Yaoundé, réédition 1995.

En couverture: La foule écoute le leader upéciste Ruben Um Nyobé en 1956.

@ L'Harmattan 1996 ISBN :2-7384-4052-5

Avaut-propos
En suivant les événements qui se déroulent au Cameroun en cette année 1990, comme bien d'autres citoyens de ma génération, nés quand ce siècle n'avait qu'une trentaine d'années, je me rappelle la situation politique mouvementée de notre pays pendant les années 50, car c'est à ce moment-là que je commençais à comprendre et à meposer des questions; que je m'étais senti inquiet comme jamais de ma vie. En ce temps-là, je vivais à Nkongsamba; les troubles battaient leur plein; le terrorisme faisait rage et la répression était atroce: la peur régnait dans la ville. Le couvre- feu était instauré à partir de 18 heures mais nous rentrions du travail autour de 16 heures et nous nous enfermions dans notre maison d'où nous entendions les crépitements des balles et, tremblants de toute notre carcasse, n'arrivions plus à retrouver le dessous de nos lits où nous avions l'habitude de nous terrer en pareilles circonstances. La nouniture devenait amère; l'appétit était ôté par la peur de l'insécmité et l'insomnie nous rendait la nuit longue. Cependant le jour revenait quand même et nous ressortions de notre cachette; en passant par la grande place du marché nous voyions, scandalisés, des têtes coupées...oh ! horreur! et exposées comme pour dire aux autres: ''N'essayez plus, sinon vos têtes subiront le même sort" ! Spectacle macabre... Enfin où étaient passés les opposants qui, arrêtés et enfermés dans les geôles de Bafoussam, n'atteignaient 5

jamais leur destination? N'ont jamais été ramenés à leur domicile! Et les maquisards tombés dans les embuscades des forces de l'ordre, à Bafoussam et Mbouda, qui, maîtrisés à leur tour et embarqués dans des camions militaires pour être incarcérés, n'ont plus été retrouvés nulle part? Où sont ceux qui les ont fait se volatiliser entre ces deux localités? Si nos vallées, cours d'eau, * chutes, collines, montagnes pouvaient répondre à ces questions, ils nous feraient d'importantes révélations. Voici une somme de souvenirs de jeunesse confrontés aux travaux des spécialistes dont la liste est jointe en annexe, éclairés au contact des hommes politiques qui ont contribué à leur manière à l'évolution de ce pays et aux autres récits des événements qui ont défrayé la chronique camerounaise en cette fin du XXe siècle. Il y a sans doute beaucoup de choses à dire quand on veut parler de l'évolution d'un pays du multipartisme au parti unique et de son retour à son point de départ, c'est-àdire au multipartisme. Mon but est une contribution à la reconstitution de la lutte qui, à un moment donné, a opposé les partis politiques camerounais.

* Mifi, cours d'eau entre Bafoussam et Mbouda. Noun, entre Foumbot et Bafoussam 6

Introduction
Le 1er janvier 1960, le Cameroun encore en lutte pour recouvrer sa liberté émerge des cendres de ses enfants et accède à l'indépendance... Ce jour-là, sous des tonnerres d'applaudissements et de cris de joie, le premier Ministre et futur président de la nouvelle République lâche le mot tragique: LffiRE! «Le Cameroun, dit-il, est LffiRE... et indépendant !» Grand jour donc que ce 1er janvier, jour mémorable fêté dans l'allégresse et avec faste dans les grandes villes du pays; mais boudé dans certaines régions où, la guerre pour la même cause... hélas... continue de faire rage provoquant l'extermination de milliers d'innocents dans les villages mis à feu et à sang, dont les habitants, les rescapés sont installés dans les Z~P AC (Zones de Pacification). Qu'importe! Voilà le Cameroun libre! Mais le Camerounais est-il libre ? Tant il est vrai que la liberté est le pouvoir non seulement d'agir sans contrainte mais aussi et surtout de choisir... car ces troubles qui persistent entraînent des mesures draconiennes de répression (couvre-feu, état d'urgence: assignation à résidence, interdiction de séjour, arrestation et garde à vue ou internement...) et soumettent à autorisation préalable l'exercice des libertés publiques durement conquises: laissez-passer pour la liberté d'aller et venir, récépissé de dépôt pour la création d'association... etc. S'agissant justement de la liberté d'association, il faut préciser qu'elle fait parfois l'objet de limitation ou de refus, 7

selon que son exercice peutporter atteinte à l'ordre public ou nuire aux intérêts de la communauté nationale. Par ailleurs, pour éviter la cristallisation de divisions préjudiciables à l'unité nationale, les associations à caractère tribal sont combattues. Notre étude porte donc sur la naissance des associations et partis politiques, dans les deux parties française et britannique du pays. Ensuite seront étudiées les forcés politiques en présence au moment de la réunification et leur évolution du multipartisme au parti unique; évolution qui aura été déjà observée au Cameroun français. Enfm avec le changement survenu à la tête de l'Etat, en 1982, s'est amorcé le retour du balancier: du parti unique au multipartisme.

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PREMIERE PARTIE: LE CONTEXTE HISTORIQUE

Cette première partie s'attachera à l'analyse du contexte historique de la naissance des partis au Cameroun; autrement dit l'étude des circonstances qui ont précédé ou accompagné cette naissance. Les deux parties du pays sont placées l'une sous l'administration de la France et l'autre sous celle de la Grande-Bretagne. L'action "civilisatrice" des puissances coloniales a été favorable à la prise de conscience des indigènes et à la naissance des partis politiques.

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Chapitre premier
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L'action civilisatrice des puissances coloniales
Maurice Duverger affirme que les partis politique sont nés avec les élections. Mais si cette assertion se vérifie dans les pays occidentaux, ellene semble pas soutenable en Afrique et notamment au Cameroun. En effet, les associations qui sont devenues des partis politiques se sont constituées au départ non pour une quelconque compétition politiquemais pour lutter contre le système colonial. Il s'agit alors de lutter non pas contre la forme que revêt l'administration coloniale mais contre les méthodes abjectes utilisées par les administrateurs pour gérer les colonies: l'indigénat, qui peut donc être considéré comme le ferment de la révolte. La prise de conscience a été favorisée par plusieurs facteurs ayant permis aux indigènes d'améliorer leur niveau de compréhension et de prendre conscience de leur condition de colonisés. Ces facteurs sont l'action des missions chrétiennes et le contact avec le monde occidental. A. L t action des missions chrétiennes Les missions chrétiennes ont joué un très grand rôle dans le développement intellectuel des indigènes au Cameroun et dans leur occidentalisation. 11

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Leur objectif était, bien sûr, de convertir des populations fétichistes et paiennes au christianisme mais aussi et surtout de leur faire partager les diverses valeurs de cette religion à travers l'éducation et une vie en commun. 1. L'éducation Dans la doctrine chrétienne, les indigènes apprirent qu'au commencement Dieu créa Adam et Eve et que tous les hommes de la terre sont les descendants de cet unique couple, d'où l'idée partagée d'égalité de tous devant Dieu et entre eux. Dans ces conditions, ils doivent vivre et agir en chrétiens, en pratiquant la charité et l'amour du prochain et en rejetant des pratiques ancestrales (polygamie, fétichisme, paganisme), et adopter le mode de vie des Blancs: vêtements, utilisation de la langue européenne, assistance aux offices religieux ou aux cultes. Ce sont les écoles missionnaires qui ont formé les premières élites camerounaises. La première école fut ouverte à Douala en 1888 par un certain Christauer qui enseignait la langue allemande, le calcul, l'écriture et la religion, conformément au programme élaboré par Adolf Woermann, chef de la plus importante société allemande implantée au Cameroun. 2. La vie communautaire Les Allemands ont créé à tour de rôle de petites communautés où ils attiraient les indigènes qui devaient cohabiter avec les Européens selon le mode de vie occidentale et conformément aux préceptes de leur religion - le protestant indigène devant vivre comme son confrère allemand, anglais ou français selon l'appartenance de la communauté. Même scénario dans les couvents catholiques. Partageant les mêmes repas, priant le même 12

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Dieu et vivant ensemble, les indigènes ont commencé à sortir de leur complexe d'infériorité. B. Le contact avec l'Occident Le deuxième facteur de cette prise de conscience est le contact avec l'Occident, qui s'est fait de deux manières: à l'occasion des études et dans le cadre des conflits militaires. 1. Les études en Europe Aux premières heures de la colonisation, les enseignements dispensés auxindigènes ne dépassaient guère le niveau de la classe de septième. C'est pourquoi des jeunes gens après le cycle primaire étaient envoyés en Europe pour poursuivre leurs études secondaires et supérieures ou suivre une formation soit de sages-femmes, d'infirmières diplômées, soit d'instituteurs... Les plus doués continuaient vers les carrières supérieures: droit, médecine, mathématiques, lettres... Au cours de ces études les jeunes indigènes du Cameroun reçurent des idées nouvelles au contact d'éminents professeurs, hommes politiques et journalistes. Ils apprirent aussi à se mesurer aux autres et comprirent que quelle que soit la latitude sous laquelle ils sont nés, tous les hommes sont égaux en capacités. 2. Les conflits militaires L'envoi des tirailleurs africains pour aller défendre la France ou l'Angleterre contre les forces d'occupation allemandes, au cours des conflites mondiaux, a permis un brassage des populations qui a fait naître non seulement l'estime entre les hommes de troupe qui ont combattu ensemble (européens et africains) mais une certaine 13

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considération de la part des gradés des forces armées vis-àvis des combattants noirs. Ceux-ci se sont ainsi rendu compte qu'ils étaient égaux aux soldats européens.

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Chapitre II

Les méthodes coloniales d'administration
L'éducation des missions chrétiennes et le contact avec l'Occident ont permis aux indigènes de comparer leur condition de colonisés avec celle de leurs semblables en "métropole". On peut affirmer que les partis politiques ont été créés contre une administration coloniale qui ne faisaitaucun cas de l'indigène. L'indigénat est littéralement l'état de celui qui est né dans le pays qu'il habite; il signifie aussi le régime administratif appliqué aux indigènes d'une colonie. Selon les puissances colonisatrices, l'indigénat diffère.

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A. Les différents régimes d'indigénat
1. Le régime allemand A) Sur le plan social Les méthodes de recrutement et d'utilisation de la maind'oeuvre indigène dans les plantations et autres chantiers avaient provoqué indignation et protestations. * Recrutement de la main-d'oeuvre: Sur les flancs du mont Cameroun les colons ont créé des plantations, et pour trouver la main-d'oeuvre, ils signèrent des contrats 15 r

avec les chefs traditionnels. C'est ainsi que la Société des plantations de l'Ouest Africain (WAPV) fut approvisionnée par le roi Galega de Bali moyennant 300 marks, des cadeaux et la visite d'un dirigeant de la société. Les chefs étaient obligés de signer le contrat de recrutement et ceux qui refusaient pour ménager le sort de leurs sujets subissaient de dures représailles de la part de l'administration car le gouverneur Von Puttkamer avait décidé que tout village dont les habitants s'enfuiraient à l'approche des agents recruteurs serait réduit en cendres. * Utilisation des travailleurs: Ceux-ci étaient exploités à deux niveaux: - d'abord dans les plantations: Après un travail épuisant, le colonisateur leur versait une misère de 8 marks par mois sans autres avantages. Von Puttkamer encourageait les châtiments corporels et refusait d'améliorer la condition des travailleurs. Il approuvait l'utilisation de filles autochtones comme semi-concubines dans les maisons européennes. - ensuite au retour au village: Les chefs dépouillaient les travailleurs d'une partie de leur maigre salaire. S'étant rendu compte qu'il envoyait ses sujets à la mort, le roi Galega rompit son contrat avec la société WAPV. Toujours dans le cadre des mauvais traitements, l'explorateur Dourinik fut accusé de permettre à ses troupes de mutiler les ennemis morts sur le champ de bataille tandis que le juge Wehlàn était connu pour sa cruauté envers les autochtones Douala. Les gouverneurs Gleim et Ebermaier étaient célèbres pour avoir tenté d'expulser les Douala de la ville et exproprier certaines de leurs terres. B) Sur le plan judiciaire Deux ordres de tribunaux furent mis en place: les 16

tribunaux des chefs et ceux d'arbitrage indigène. * Tribunaux des chefs: C'est le gouverneur Zimmerrer qui, par la note du 20 mars 1890, accorda à King Bell le droit de régler les querelles entre ses sujets; ce pouvoir était .limité aux affaires mineures et il les sanctionnait par l'emprisonnement ne pouvait excéder 6 mois - la chicote dont le nombre de coups ne devait pas dépasser 50. S'agissant de meurtres, coups et blessures ayant entraîné la mort, seul le gouverneur était compétent pour les juger. * Tribunaux d'arbitrage indigène: Le décret du 16 mai 1892 avait institué le tribunal d'arbitrage pour l'ethnie Douala et prévu que les litiges entre les ressortissants de cette ethnie seraient tranchés par le chef de l'accusé. Ce texte fixait les sanctions: - en matière civile, l'amende était égale ou inférieure à 100 marks; - en matière pénale, l'amende ne devait pas dépasser 300 marks et 6 mois d'emprisonnement. Mais les tribunaux d'arbitrage indigène n'étaient que des instances intermédiaires car les crimes et les homicides volontaires n'étaient pas de leur compétence et ces tribunaux ne pouvaient infliger ni peine capitale ni emprisonnement de plus de 2 ans; de plus ils étaient placés sous la surveillance de l'autorité coloniale. Entre 1892 et 1897, 4 tribunaux d'arbitrage indigène furent crées à Douala, Yabassi, Victoria, Edéa et en 1911 à Yaoundé et Bané. Les tribunaux d'arbitrage étaient composés des chefs et deschefs supérieurs, les plus puissants des localités concernées choisis en fonction de leur dévouement à l'administration coloniale. Le droit de juridiction n'était pas gratuit car les chefs-juges percevaient entièrement les recettes provenant des amendes alors que les membres des 17

la confiscation des biens, la privation de liberté

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tribunaux d'arbitrage se partageaient une partie des frais de justice et des amendes diverses. C'est pourquoi ce pouvoir était très convoité, et sa demande accompagnée d'un boeuf; d'où des abus fréquents. 2. Le régime français de l'indigénat A) Sur le plan social Ce régime était caractérisé par la discrimination des populations et le mauvais traitement infligé aux indigènes sur les chantiers des travaux publics. * Discrimination: Les indigènes étaient classés en deux catégories: les sujets et les citoyens, et parmi ceux-ci les Blancs et les Noirs. - Sujets et citoyens : Avant 1946 les personnes suivant les coutumes indigènes étaient des sujets, taillables et corvéables à merci; par contre, les indigènes sachant lire et écrire et parlant la langue française, ayant rejeté la polygamie et consenti à servir dans les forces armées françaises étaient des citoyens, soumis aux lois françaises et exempts des peines disciplinaires sommaires. - Noirs et Blancs: Les Noirs n'avaient pas accès à certains lieux publics: cafés, restaurants, cinémas. Ils n'étaient ni électeurs ni éligibles. De plus leur changement de résidence était soumis à autorisation préalable. Par ailleurs les prelnières législations du travail, objets des décrets du Il mai 1903 et du 4 l11ai 1922 et leurs arrêtés d'application, mettaient davantage l'accel1t sur les obligations des travailleurs africains vis-à-vis des colons et de l'administration que sur la responsabilité de ceux-ci en tant qu'employeurs. Ainsi les faits sadiques et criminels des agents européens des sociétés privées et de 18

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l'administration étaient souvent sanctionnés avec légèreté: il ne fallait pas condamner le Blanc à des peines de prison arm de ne pas le déconsidérer devant les Noirs. Les arrêts des tribunaux de la cour d'Appel de Brazzaville parvenaient toujours par des simulacres de procès à démontrer que les agents européens n'étaient pas vraiment responsables des actes qui leur étaient reprochés. Dans les chantiers les conditions de travail étaient très dures: 50h par semaine sous un climat insupportable, sans aucun loisir, dans des zones infestées de moustiques, propagateurs du paludisme et où pullulaient les mouches tsé tsé. L'encadrement médical était de 1 médecin pour 6000 travailleurs qui exécutaient leur tâche sous la bastonnade. B) Sur le plan judiciaire

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* Tribunaux des chefs: C'est le décret français du 23 avril 1921 qui créa les tribunaux indigènes dans chaque circonscription administrative dont le Président était un administrateur européen assisté des assesseurs autochtones choisis par le Haut commissaire sur une liste de notables et chefs. La justice y était rendue conformément aux coutumes si celles-ci n'étaient pas en conflit avec "les principes de notre civilisation" (selon un juge français de l'époque ). * Les infractions: Les citoyens étaient exemptés des peines sommaires mais les sujets pouvaient subir un maximum de 15 jours d'emprisonnement et payer une amende jusqu'à 1OOF.Pour: - actes de désordre; - organisation de jeux de hasard; - mise en circulation de bruits mensongers ou de nature à troubler la tranquillité publique; - aide donnée aux malfaiteurs, agitateurs, indigènes 19

enfuis de leur village et à toute personne recherchée par l'administration; - entrave à la circulation sur la voie publique ou les routes; - vagabondage; - pratique de sorcellerie; - mauvaise volonté à payer les impôts; - tentative de simulation ou d'aggravation de plaies ou blessures naturelles aux fms de licenciement d'un cllantier public; - divagation d'animaux nuisibles ou dangereux; - divagation d'animaux domestiques sur la propriété d'autrui. On punissait les indigènes n'ayant pas cultivé leur jardin ou ayant refusé de travailler sur la voie ferrée, ou de payer l'impôt ou d'enlever leur coiffure en présence de l'administrateur local. De même était puni celui qui crachait sur le plancher du chef de subdivision ou était en retard au chantier ou au rendez-vous. La réforme judiciaire du 31 juillet 1927 modifia la composition des tribunaux, non .leur esprit, en permettant la participation accrue des chefs et notables à tous les niveaux. * Les tribunaux de 1er et 2e degrés: Les chefs étaient investis du pouvoir de "réconciliation" dans les affaires civiles. En cas de non-réconciliation, le tribunal de 1er degré était saisi et, sinon, en appel, le tribunal de 2e degré composé du président (chef de circonscription administrative) et deux assesseurs avec voix consultative. * La chambre d'homologation: A côté des tribunaux régionaux qui avaient juridiction de 1er degré sur les crimes tels que meurtre, viol, vol à main armée, incendie volontaire, mutilation, cannibalisme, esclavage, pillage de groupe, existait la chambre d'homologation présidée par un juge professionnel français assisté de deux assesseurs 20 1 j

choisis par le Haut commissaire sur proposition du procureur général dont l'un était camerounais et l'autre français. Ce qui exaspérait les indigènes ce n'était pas les peines prévues ni même l'organisation judiciaire mise en place mais le caractère banal et confus des infractions comme ci-dessus relevé. Par ailleurs certains chefs de circonscriptions pouvaient jeter les autochtones en prison sans recourir à une quelconque procédure judiciaire comme ils pouvaient innocenter les européens reconnus coupables d'actes criminels. Plus grave était le dépouillement des chefs de tous leurs pouvoirs pour les transformer en simples agents d'exécution de l'administration. C'est ainsi qu'en 1925 avec la création des conseils des chefs sans pouvoir réel mais devant être consultés en matière de réquisition de maind'oeuvre pour les travaux publics et de répartition de l'impôt de capitalisation, les chefs indigènes devinrent de simples individus c'est-à-dire sans autorité. Comme si ces responsables indigènes n'étaient pas suffisamment humiliés, l'arrêté du 28 janvier 1949tout en portant le nombre des membres de ces conseils de 30 à 40 a retiré leur pouvoir judiciaire et anéanti la légitimité qu'ils tenaient de leur population. Ainsi d'après cette fameuse réforme, les chefs indigènes étaient choisis par le chef de circonscription "en raison de leur intelligence" pour ne pas dire de leur soumission car en fait d'intelligence le roi Njoya était plutôt un savant mais à cause de sa carrure et de sa forte personnalité il a été écarté du trône, tandis que Charles Atangana, docile interprète, a été nommé chef des Ewondo et des Bané. Le gouverneur Marchand a créé des chefs qu'il appelait "Souverains nominaux". Toutes ces situations créées pour asseoir l'autorité coloniale avivèrent la colère des indigènes.

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B. Les réactions contre l'indigénat Les politiques coloniales allemande et française provoquèrent des réactions diverses non seulement parmi les indigènes mais aussi dans certains milieux européens. 1. En Europe En Allemagne comme en France des voix s'élevèrent pour exprimer l'indignation contre le système colonial. * En Allemagne: Les accusations contre Von Kleist, Von Puttkamer et l'explorateur Dominik ainsi qu~ contre le juge Wehlan furent portées au Reichtag : mutilation des corps des ennemis morts au champ de bataille et cruauté envers les autochtones Douala. Le gouverneur Von Puttkamer fut rappelé, jugé et condamné par la cour de discipline de Potsdam; après cette condamnation il se fâcha et démissionna. * En France: Après la 1ère guerre mondiale, la haute administration prit conscience de l'échec des essais de colonisation. Dans sa circulaire d'octobre 1921, le nouveau gouverneur de l'A.E.F., Victor Augagneur, invita les lieutenants-gouverneurs et les chefs de circonscription àrenoncer aux procédés coercitifs employés jusqu'alors. Entre 1924-1925 une campagne de presse intitulée "Sauvons l'A.E.F." alerta l'opinion métropolitaine sur le drame en Afrique. Mais sur le terrain, les colons continuèrent à recourir à la violence contre les indigènes: les travailleurs arrachés brutalement à leur famille subissaient un régime de bagne digne de la période esclavagiste. Les témoignages à ce propos sont nombreux: - D'abord André Gide qui condamne le travail forcé et dénonce outre les exactions des agents des compagnies forestières et de l'administration, la déportation par 22

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milliers des travailleurs pour les chantiers du chemin de fer Congo-Océan qualifié d"'effroyable consommateur de vies humaines". - Ensuite le journaliste Albert Londres, dans Terre d'Ebène, décrit ainsi les travailleurs sur les sinistres chantiers: "Les hommes sont au travail du caoutchouc, les femmes aux palmistes et les enfants, petites filles et petits garçons impubères, sur les routes comme prestataires..." et il ajoute: "lei il ny avait que du nègre,. le nègre remplaçait la machine, le camion et pourquoi pas l'explosif? Epuisés, maltraités, amaigris, désolés, les travailleurs mouraient en masse". - El1fm Robert Poulaine, dans une lettre au Ministre des colonies, écrit: "Je serais tenté d'écrire en exergue à mon premier article sur l'A.E.F. Ie Laciate ogni speranza de Dante, si je ne craignais pas, en exprimant publiquement
la vérité, de faire tort à mon pays
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2. Dans la colonie Cependant les colons qui étaient contre l'abolition du travail forcé prétendaient que sa suppression serait interprétée par les indigènes comme le droit de ne rien faire. Pourtant ce qui était dénoncé avec vigueur c'était les réquisitions de main-d'oeuvre, les violences et les arrestations arbitraires, le travail non rémunéréi ou les salaires de misère, les interdictions aux Noirs des lieux publics et la mauvaise répartition de l'impôt de capitation. Exaspérées, les populations indigènes se sont mises à rédiger des pétitions et à s'agiter. * Les pétitions contre le système colonial allemand: Les indigènes ont exprimé par des écrits leur mécontentement. Ces écrits ont été adressés au Kolonial gesellschaft (section coloniale des affaires étrangères) le 23

23 septembre 1888 par le "King"(roi) Bell. Puis le 29 octobre 1892 les 19 chefs Douala ont adressé une pétition au gouverneur Zimmerrer au nom de leur peuple. Enfm la pétition des chefs d'Akwa du 19 mai 1905 aboutit au rappel du gouverneur Von Puttkamer. Contre Gleim et Ebermaier, tous deux gouverneurs, qui tentaient d'expulser les Douala de la ville et d'exproprier certaines de leurs terres, le roi Rudolph Douala Manga Bell adressa des pétitions au Reichtag pour demander justice en 1911 et en 1912. Mais les expropriations commencèrent malgré ces protestations. Le 20 février 1913 Manga Bell présenta une note officielle de protestation et demanda un avocat allemand pour représenter les intérêts douala. Le Ministre des colonies Von SoIf ne changea pas de stratégie et quand la guerre éclata en 1914 Manga fut accusé d'avoir conspiré avec les ennemis des Allemands et fut arrêté, jugé et pendu pour haute trahison. Cette exécution de leur chef s'ajoutant aux expropriations dénoncées engendrèrent amertume et rébellion parmi les populations. * Les mouvements: Les dures conditions de travail forcé dans les chantiers entraînèrent des tentatives d'émigration massive des indigènes du Cameroun français vers le Cameroun britannique (Cameroon), le Gabon, Rio Muni ou Fernando-Po. Contre cette situation la réaction de l'administration fut (le restreindre le déplacement à l'intérieur du pays. Tout déplacement fut subordonné à l'autorisation préalable du commissaire de la République ou du c11ef de circonscription et moyennant le paiement de 500 F remboursables au retour; le "pass" spécial coûtait 25 F. Hors du pays et notamment à Mobaye (au Congo) deux chefs religieux appelaient à la guerre contre les Blancs. Karinou, chef religieux Baya, prêchait l'union de tous les 24

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Noirs dans le refus du paiement de l'impôt, du travail forcé, des corvées au profit des Blancs, l'abstention de tout commerce avec l'occupant. La situation était telle que des vieillards proposaient aux indigènes la vente de fétiches contre les balles de fusil du colon. L'autre source de manifestation était l'United Native Church (Eglise indigène unie), fusion de la Mission baptiste allemande avec la Mission baptiste anglaise de Saker, dirigée par Lotin Samé. Après la guerre, les missionnaires français expulsèrent Samé sous prétexte qu'il baptisait les polygames et se mêlait de politique. Les partisans de Samé manifestèrent dans les rues de Douala sous l'instigation d'un marin de passage, Garveyite, qui prétendait que la Black Star Line, la compagnie de navigation de Marcus Garvey, aiderait les Noirs dans leur lutte contre les Blancs. Seul le rétablissement de Samé à la tête de l'Eglise, calma les fidèles. Enfm le maintien par les Français des expropriations allemandes raviva les sentiments anti-français des Camerounais et leurs revendications. C'est ainsi qu'en 1931 un certain Vincent Ganty, ancien agent des services de Douanes de Guinée, se rendit en France après sa libération (il avait été condamné pour agitation) en se donnant le titre de "délégué en Europe des citoyens noirs du Cameroun" déposer une pétition réclamant l'abolition du mandat et la création d'une République du Cameroun. Pour faire face à toutes ces situations et notamment à la haine des indigènes vis-à-vis des Français, ceux-ci réussirent à regrouper les élites dans des associations franco-camerounaises dont le but inavoué. était politique. Ces groupes, sans être des partis politiques déclarés, se comportaient comme tels. Les futurs partis épousèrent leurs revendications.

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