Le conflit armé en Colombie et la communauté internationale

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Depuis une décennie, la guerre connaît une escalade sans précédent, sur fonds d'augmentation exponentielle de la production et du trafic de drogues. Forces armées, groupes paramilitaires et guérillas s'affrontent pour le contrôle du pays et de ses ressources avec des conséquences dramatiques pour la population civile. Ce livre analyse l'évolution des politiques des différents acteurs de la communauté internationale (Etats-unis, Union européenne et organisations internationales).
Publié le : mardi 1 février 2005
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EAN13 : 9782336260839
Nombre de pages : 239
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LE CONFLIT ARMÉ EN COLOMBIE ET LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE

@L'Harmattan,2004 ISBN: 2-7475-7440-7 EAN : 9782747574402

Pietro LAZZERI

LE CONFLIT ARMÉ EN COLOMBIE ET LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE

Préfacede
Pierre du Bois

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

Harmattan Künyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L.u. 14-16 HONGRlE

L'Harmattan Italla Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Recherches Amériques latines Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Recherches Amériques latines publie des travaux de recherche de toutes disciplines scientifiques sur cet espace qui s'étend du Mexique et des Caraïbes à l'Argentine et au Chili.

Déjà parus
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A G;ordana

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-

Carte de la République

de Colombie

8

Préface
par Pierre du Bois

Le bilan de la violence en Colombie est très lourd. Coût humain énorme. Coût économique énorme. Coût social énorme. Et cela depuis des décennies. La violence politique n'est pas seule en cause. C'est la violence tout court qui fait des ravages. Elle atteint des dimensions uniques en Amérique latine et dans le reste du monde. Avec un rien d'humour macabre, l'écrivain Gabriel Garcia Marquez écrit dans ses mémoires que les Colombiens s'entretuaient pour un oui pour un non, allant même jusqu'à inventer des prétextes pour s'étriper. La violence en Colombie n'est pas nouvelle, quand le leader libéral Jorge Eliécer Gaitan est assassiné le 9 avril 1948. Mais elle est exaspérée. A son déchâmement immédiat
à Bogota

- qui

passe à la postérité sous le nom de bogotazo

-

répond la répression démesurée des conservateurs installés au pouvoir qui entraîne à son tour la multiplication des foyers de résistance. Le contexte international de guerre froide imprègne le climat ambiant. A Bogota, le mot d'ordre

est - déjà - à la lutte contre la subversion communiste.
L'engrenage broie la Colombie. Tandis que la paix revient dans la capitale et dans les grandes villes, où le mouvement insurrectionnel est maté, le pays profond plonge dans la guerre civile. Et dans les horreurs qui en sont coutumières. Il n'en sortira plus. C'est le temps de la Violencia, un monstre à mille têtes. Les acteurs en sont les forces gouvernementales, les guérillas libérales, communistes ou autonomes, les milices armées, les bandes d'irréguliers qui écument le pays. Dans quelques régions, les paysans, confrontés au déferlement de la terreur, mettent en place des communautés d'autodéfense. Les misères issues de la Violencia sont inouïes. Le bilan donne le frisson. Entre deux

et quatre cent mille morts de 1948 à 1957. Et des centaines de milliers de paysans contraints d'émigrer vers les villes ou vers les pays voisins. La Colombie n'est pas une nation fortement constituée. Plus que par ses ciments, elle est caractérisée par ses divisions. Divisions sociales tout d'abord que traduit déjà une réalité: plus de la moitié de la propriété agricole, industrielle et bancaire concentrée encore aujourd'hui dans une minuscule minorité, alors que, d'après le PNUD, plus de la moitié de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté. En bref: un fossé entre riches et pauvres plus grand que jamais. Divisions ethniques ensuite qui font apparaître plusieurs Colombies : Colombie de l'establishment blanc, tout droit descendu de la colonisation espagnole, Colombie des noirs et des métis, Colombie des

indios - et des indios des hauts plateaux en particulier.
Quelles autres Colombies encore? Les héritages viennent d'Espagne, d'Afrique, de l'Amérique indienne. S'y ajoutent les métissages qui compliquent encore les références individuelles et collectives. La Colombie abrite une infinité de cultures, de sociétés, d'identités qui excluent toute cohésion d'ensemble. En 1956, un accord de Front national entre libéraux et conservateurs met fin aux hostilités. Mais il n'enraye pas la violence. Ni les sources de la violence. Las cosas como son, les choses comme elles sont. Pauvreté, injustice sociale, discriminations, arbitraire, corruption, criminalité continuent de caractériser la société colombienne. Ce ne sont pas des images d'EpinaI. La crise qui ronge la Colombie est tragique. La paix peut attendre. La suite des événements se déroule selon un scénario sans surprise. A peine diminuée au lendemain de l'accord, la violence reprend de plus belle au courant des années 1960 sous l'action des mouvements de lutte armée. Elle ne sera ni éphémère, ni superficielle. La victoire de Fidel Castro, à Cuba, insuffle de nouvelles 10

espérances aux révolutionnaires latino-américains et, donc, aux révolutionnaires colombiens; le maoïsme en fait naître d'autres. Voilà créées tour à tour les Fuerzas armadas revolucionarias de Colombia (FARC) liées au Parti communiste colombien, l'Ejercito de liberacion nacional (ELN), de tendance castriste, l'Ejercito popular de liberacion (EPL), d'orientation maoïste, et, plus tard, le Moviemento 19 de abril (M 19) plutôt populiste. Point

d'unité de doctrine entre eux - mais une commune
détermination à renverser l'ordre établi, à combattre «l'impérialisme américain» et à réaliser une révolution sociale. Embuscades tendues à l'armée, assassinats de notables, attentats contre des installations pétrolières et autres établissements d'intérêt économique, enlèvements, hold-up, occupations de stations de radio forment le menu de la lutte armée. Les guerrilleros ne lésinent pas sur les moyens. Le martyre des otages en est une triste illustration. La révolution est aussi affaire de culture. Acquise comme d'autres intelligentsias latino-américaines aux utopies révolutionnaires, l'intelligentsia colombienne crée et entretient ses propres mythes. Et, parmi ces mythes, celui de Camilo Torres, le prêtre révolté tombé sous les balles de l'armée le 15 février 1966. «Tout révolutionnaire sincère doit reconnaître que la voie armée est la seule qui nous reste» dit Torres dans un texte qui paraît dans Tricontinental, la revue cubaine, en 1969. Il incarne à côté du Che un autre Christ rouge, un autre saint de la révolution, mort au combat pour le salut des hommes. A la lutte armée répond la répression des autorités, de l'armée, de la police. Elle est brutale, impitoyable. Le contre-terrorisme ajoute sa part d'horreur au déchaînement de la violence. Dans ses basses oeuvres, il ne recule pas devant le pire. L'histoire de la répression est une litanie d'exécutions sommaires et de massacres. Le respect des droits de I'homme ne fait pas partie du code de bonne conduite. D'après Human Rights Watch, les Il

forces de sécurité ont longtemps considéré les défenseurs des droits de l'homme comme des ennemis, des collaborateurs de la guérilla, et donc les ont poursuivis comme tels. En 2003 encore, treize d'entre eux ont été assassinés et beaucoup d'autres, sous la menace, ont quitté le pays. Amnesty international reproche même aux autorités colombiennes une attitude « de plus en plus hostile aux organisations des droits de I'homme et aux autres organisations de la société civile ». Dans la lutte contre les mouvements de lutte armée, les paramilitaires occupent une place considérable. Forts d'une dizaine de milliers d'hommes, ils contrôlent des régions entières. Qui sont-ils? Dans les faits, ils constituent des milices privées qui coopèrent souvent étroitement avec les forces gouvernementales. Ces paramilitaires ne frappent pas avec le dos de la cuiller. Et parce qu'ils ne frappent pas avec le dos de la cuiller, ils sont entrés à leur tour dans la légende noire de la violence en Colombie. Assassinats et massacres à répétition, enlèvements et déportations de masse sont inscrits à leur bilan. Ce sont plus particulièrement les notables et militants de gauche, les dirigeants syndicaux, les intellectuels progressistes, les journalistes, qui en ont été les victimes. Beaucoup de Colombiens menacés dans leur vie ont été amenés à prendre le chemin de l'exil. Le cessez-Iefeu conclu en 2003 entre les Autodefensas Unidas de Colombia (AUC), qui sont la plus importante des forces paramilitaires, et les autorités n'a pas mis fm aux exactions des milices et des escadrons de la mort. Et puis, il reste l'immense armée des sicarios, des tueurs à gages, dans laquelle les paramilitaires et les autorités puisent pour perpétrer leurs coups les plus fourrés. Devant la menace que représentent les guerrillas en Amérique latine après le triomphe de Castro, les Américains ne restent pas indifférents à ce qui se passe en Colombie. TIs sont même plutôt actifs dans la défense de leur vision du monde et de leurs intérêts. Leur apport consiste dans la 12

formation des officiers qui se fait à la Escuela de las Americas logée à Panama de 1946 à 1984 et depuis lors à Fort Benning, en Géorgie, dans l'élaboration de programmes de lutte contre la guérilla, dans la fourniture d'armements et l'envoi sur place de conseillers et d'instructeurs militaires. Entre temps, à la lutte contre la subversion qui continue de les mobiliser, les Américains ont ajouté la campagne contre le trafic de drogue, à laquelle ils consacrent d'énormes efforts. C'est ce double combat qui justifie et explique, d'une certaine façon, le Plan Colombia - conçu en 1998 par le président Pastrana - auquel ils sont étroitement associés. L'interaction entre la violence et la drogue représente une autre composante de la tragédie colombienne. Les cartels de Medellin et de Cali, qui acquièrent une réputation universelle au courant des années 80, sont jusqu'à leur dissolution totale ou partielle au milieu des années 90 des organisations plus fortes que l'Etat - pour paraphraser l'ex-président Belisario Betancur. lis mettent en place leurs propres structures qui assurent le fonctionnement du marché de la cocaïne et de
l'héroïne

- de

la production à la distribution en passant par la

transformation. Plus récemment, en lieu et place des cartels historiques, sont apparues une multitude de mini-cartels qui compliquent encore plus le jeu des forces en Colombie. La culture de la coca n'a cessé de se développer tout au long des années 1990, comme le font ressortir les statistiques publiées par l'ODCCP. Comment combattre alors le trafic? Toutes les mesures prises jusqu'ici ont apporté peu de résultats concluants. Et la destruction de plantations de coca et de pavot, assez rémunératrices, quand elle n'est pas compensée par des aides économiques massives, mène les cultivateurs à la ruine. Keith Morris, ancien ambassadeur de Grande-Bretagne en Colombie, a sans doute raison, quand il déclare devant le Committee on Home Affairs de la Chambre des communes, en décembre 2001, que le combat principal doit porter non pas sur l'offre mais sur la demande, du 13

moment qu'elle reste très élevée dans nos sociétés de consommation. Les narcotraficantes ont leur part dans le déchaînement de la violence. Tout d'abord par les crimes qu'ils commettent. Ensuite par la terreur qu'ils déchaînent à deux reprises à l'encontre des guerrilleros, qui ont enlevé quelques-uns des leurs, et des autorités, qui ont entrepris de les poursuivre. Ce narcoterrorisme inspire à Garcia Marquez L'enlèvement, l'un de ses plus extraordinaires récits. Assassinats de personnalités politiques, de juges, de policiers, de journalistes, attentats à la bombe, kidnappings traduisent l'escalade qui précède la trêve de 1990. En 1994 encore, un attentat attribué au cartel fait une quarantaine de morts à Medellin. La mafia de la drogue a l'art d'associer à ses affaires tout un establishment politique, militaire, économique, diplomatique, ecclésiastique complaisant. L'ambassade des Etats-Unis à Bogota est confrontée elle-même à un scandale de trafic en 1999 qui met en évidence l'étendue des compromISSIons. Les guerrillas sont aussi concernées. Lutter implique des moyens. Où les trouver? La réponse n'est pas sorcière: dans

la drogue. Voilà des révolutionnaires acoquinés avec des
trafiquants. Ce n'est pas recommandable. Mais la lutte armée justifie manifestement des accommodements avec la morale. Ainsi une sorte de boucle unit tous les acteurs dans le même fonds commun de cynisme, dont ils font un judicieux usage. La continuation de la violence de tout côté favorise dérives et pourrissements. « Ici, dit l'écrivain colombien Fernando Vallejo, tout ce qui existe est coupable ». La

guerra sucia, la guerre sale, mérite pleinement son nom.
Dans certaines régions, les trafiquants, en raison de leur rôle économique et social, sont même bien considérés. Le fameux Pablo Escobar, qui est abattu par les forces de sécurité en 1993, passe plus pour un héros que pour un démon parmi la jeunesse sans perspective d'avenir. En quoi 14

est-ce que la lutte contre le trafic de drogue résout en quoi que ce soit les maux très profonds qui rongent le pays? Beaucoup de temps a passé depuis le bogotazo. Mais la violence n'a pas disparu. Et les maux qui l'accompagnent et l'entretiennent: l'injustice sociale, l'arbitraire, la corruption. Le seul examen des statistiques éclaire sur le désastre. A quoi bon ces centaines de milliers de morts? Il n'est pas sûr que la raison de l'homme puisse jamais apporter de réponse. Aucune cause n'innocente les horreurs commises. Les victimes sont des bourreaux qui sont des victimes pour citer un adage populaire. L'enrôlement d'enfants combattants des deux côtés ajoute une lumière encore plus crue sur les dérives de la société. La sagesse impose de rechercher une solution. Mais laquelle? La paix reste un mot creux malgré les efforts de la communauté internationale et les déclarations de la présidence colombienne. Tout cela, Pietro Lazzeri, historien et diplomate, l'analyse et le commente de manière claire, attentive et subtile. Excellent connaisseur de la Colombie, où il a travaillé durant quelques années en qualité de délégué du CICR, il a le sens des réalités et des hommes. Et c'est ce sens des réalités et des hommes qui donne à son étude sa sûreté et sa solidité. Point par point, aspect par aspect, il aborde le complexe et dramatique écheveau colombien, montrant les impasses de la crise interne, les errements du processus de paix, les limites de l'action internationale. Il évoque aussi «l'urgence humanitaire» qu'appelle la violence qui dévaste aujourd'hui toute la Colombie, alors qu'elle était encore limitée à quelques zones au milieu des années 1990. Parmi les conséquences dramatiques, sinon tragiques, sur les civils, que mentionne l'auteur, les déplacements forcés qui prennent le caractère de nettoyages systématiques représente une illustration particulièrement odieuse de la crise humanitaire. Que reste-t-il alors de l'espoir de sortir de l'enlisement durable, presque congénital, où est installé le pays? La tâche est énorme. La violence passée et présente n'est pas le seul 15

résultat des luttes entre forces antagonistes. Elle plonge dans des tréfonds historiques, sociaux, culturels qui en expliquent la durée. Comment obtenir la mue des hommes? Tout un chacun a sa part dans le cauchemar. Lazzeri ne se fait pas trop d'illusions. Et il n'a pas trop de raisons de s'en faire. Le dénouement n'est pas encore en vue. Ni les acteurs internes, ni les acteurs internationaux n'ont de vision ni d'attitude communes envers le conflit armé. Voilà plus de vingt ans que les premières négociations de paix ont été entamées. Où en est la Colombie aujourd'hui? L'auteur, dans sa conclusion, énumère quelques-unes des conditions que requiert, selon lui, le règlement de la crise. En l'état, elles sont loin d'être réunies.

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Introduction

« La paz es como la felicidad, no se tiene sino por momentitos. Uno no sabe que la tuvo sino cuando ya paso. » Gabriel Garcia Marquez

La Colombie est un pays de contrastes aussi bien par sa stupéfiante et très variées géographie qui va des Andes aux Caraïbes, de la forêt amazonienne au Pacifique que par son contexte culturel et social: troisième producteur de café et leader mondial dans la production et le commerce de la cocaïne, pays avec des taux de violence parmi les plus élevés du monde, berceau d'écrivains, peintres et guérilleros, la liste pourrait être longue... Ces nombreuses oppositions jalonnent le parcours de la nation colombienne et en déterminent l'identité dès sa formation. Dans toute l'histoire de la Colombie on retrouve fréquemment des moments de violence généralisée, on peut dénombrer plusieurs dizaines de guerres nationales, régionales, civiles et internationales, observer de profondes injustices sociales et économiques, ainsi qu'un système politique dominé par le clientélisme et la corruption. Toutefois, le pays se caractérise également par sa stabilité institutionnelle, la vivacité de sa société civile, une longue tradition civique et juridique, des performances économiques relativement bonnes: des atouts dont ne disposent pas beaucoup d'autres pays latino-américains. Malgré le grand intérêt qu'elle présente, « la Colombie reste la grande inconnue de l'Amérique latine» affirmait encore

en 1990 Eric Hobsbawm.1 D'autres pays avaient en effet attiré davantage l'attention des spécialistes de l'Amérique latine: l'Argentine, le Venezuela, le Brésil, le Pérou ou encore l'Amérique centrale. Depuis la constatation de l'historien anglais, les recherches sur l'histoire colombienne ont indéniablement fait des progrès, notamment dans le domaine de l'histoire sociale et dans l'étude de la violence dans ses multiples manifestations. Jusqu'au début des années 90, le conflit armé interne colombien a été largement ignoré par la communauté internationale autant sur le plan politique, stratégique que sur le plan de la recherche scientifique.2 En Colombie aussi, les différents gouvernements qui se sont succédés et, au moins en partie, la société colombienne elle-même, ont souvent montré peu d'intérêt à l'égard d'un problème considéré comme marginal et éloigné. Dans les agendas politiques, au cours des décennies de guerre froide, le thème du conflit armé figurait au niveau des relations bilatérales de la Colombie avec les Etats-Unis, principalement dans la logique de la stratégie hémisphérique de lutte anticommuniste et de contreguérilla.3 Les deux gouvernements estimaient que le problème des insurgés internes devait recevoir tout d'abord
1

Eric HOBSBAWM, Préface à l'œuvre de ORTIZ SARMIENTO,

Carlos Miguel, La violence en Colombie. Racines historiques et sociales, Paris, L'Harmattan, 1990. 2 Pour une reconstruction de l'évolution de l'intérêt de la part de la communauté internationale vis-à-vis du conflit colombien, voir l'article de RAMIREZ, Socorro, "La intemacionalizaci6n del conflicto y de la paz en Colombia", El Plan Colombia y la Internacionalizacion dei conjlicto, Instituto de Estudios Politicos y Relaciones Intemacionales (IEPRI), Bogota, Editorial Planeta, 2001, pp. 13-114 ; RAMIREZ, Socorro, Intervencion en conflictos internos : el caso colombiano (19942003), Bogota, Universidad Nacional de Colombia, 2004. 3 BAGLEY, Bruce, TOKATLIAN, Juan Gabriel, "La politica exterior de Colombia durante la década de los 80 : Los limites de un porler regional", en The United States and Latin America in the 1990s : Beyond the Cold War, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1992.

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une réponse militaire à travers la mise en place d'une doctrine efficace de « sécurité nationale ».4 La situation que l'on vient de décrire commence à changer à partir de la fin des années 80. L'intensification du conflit et la croissance rapide de la production et du trafic de drogue focalisent davantage l'attention internationale sur le pays. Les Etats-Unis sont, encore une fois, le pays qui s'est, de loin, intéressé le plus au "problème colombien", notamment par rapport à la lutte antidrogue. En deuxième position, on retrouve les pays européens plus intéressés euxmêmes à une solution négociée du conflit. Le conflit colombien et le narcotrafic ont assumé des proportions toujours plus dramatiques, avec de graves conséquences sur les plans intérieur et extérieur. Dès le début des années 90, la confrontation armée a changé de ton et le conflit s'est progressivement intensifié. Ces éléments ont contribué au fait que la Colombie, un pays traditionnellement assez imperméable aux influences extérieures, se soit peu à peu "ouverte" au regard et à l'attention étrangère. C'est, en effet, depuis la fin des années 90 et surtout sous la présidence de Pastrana, que la communauté internationale a commencé à s'impliquer dans la recherche d'une solution au conflit armé. Face à la crise colombienne et à son escalade, les différents acteurs internationaux proposent des approches diverses. L'évolution du conflit et de la situation intérieure colombienne, ainsi que les changements politiques et géostratégiques internationaux ont évidemment conditionné et continuent à conditionner les attitudes de la communauté internationale vis-à-vis de la guerre en Colombie. Cette étude entend contribuer à une plus profonde compréhension des positions et des engagements des acteurs majeurs internationaux face aux problèmes qui affectent le pays
4

La seule exception étant, au moins en partie, la période de la 19

présidence Betancur (voir de suite).

andin. L'objectif principal de ce travail est donc d'esquisser un panorama complet, autant que possible, de l'attitude de la communauté internationale face au conflit colombien. Pour cette raison, nous examinerons avec une attention particulière les politiques des Etats-Unis, des pays de l'Union européenne, des voisins latino-américains et des organisations internationales (Organisation des Nations Unies, Organisations des Etats Américains, organismes humanitaires) dans le scénario de la guerre en Colombie. La plupart des récentes études sur le conflit colombien privilégient essentiellement, soit une vision interne et "colombienne" des problèmes (politique intérieure, confrontation militaire, etc.), soit un point de vue exogène (guerre contre le narcotrafic, aide militaire extérieure, etc.). Pour l'instant, peu de chercheurs se sont penchés relativement à fond sur la relation entre dynamique intérieure du conflit et interventions extérieures. Le chantier de recherche vient en effet de s'ouvrir.5 En ce sens, cette étude cherche à interconnecter les deux perspectives afm d'avoir une approche analytique le plus large et cohérent possible. Une étude comme celle présentée dans les pages suivantes, implique évidemment l'utilisation de sources de nature différente. Dans le choix de la documentation, nous avons essayé de tenir compte des diverses opinions et approches vis-à-vis de "l'univers conflictuel colombien". Nous avons également veillé à ce que la recherche scientifique reçoive correctement le support des expériences de "terrain" afin de tenir compte autant que possible des visions et des actions des protagonistes mêmes du conflit. A l'inverse, le contact direct avec la réalité du conflit que
5

Les recherches conduites récemment par Socorro RAMIREZ (et

également par d'autres chercheurs du IEPRI, voir bibliographie), ainsi que les articles de Fernando CEPEDA ULLOA et de Daniel PÉCAUD, constituent un premier groupe de textes qui essayent d'analyser le conflit colombien sous cette perspective. 20

l'auteur a eu la possibilité d'entretenir, a pu bénéficier, dans un deuxième temps, des avantages d'une analyse plus détachée, systématique et raisonnée des événements. Le premier chapitre de l'étude est consacré, à une esquisse rapide des causes et des caractéristiques fondamentales du conflit armé, à un panorama de ses principaux acteurs et aux plus récentes évolutions de la crise colombienne avec une attention spéciale pour la « politique de sécurité démocratique» du président Uribe. Le deuxième chapitre illustre les relations bilatérales entre la Colombie et les Etats-Unis qui sont déterminantes pour comprendre la conception et la récente mise en place du Plan Colombia, ainsi que la politique de Washington vis-à-vis du conflit colombien. Le troisième chapitre se penche sur les contributions de la communauté internationale au processus de paix entamé par le gouvernement de Pastrana en faisant référence également à des négociations précédentes. Par le biais de l'analyse de l'approche des Etats-Unis à la crise colombienne et de la participation de la communauté internationale aux dialogues de paix, ce chapitre met en évidence la distance, parfois assez importante, entre les chemins entrepris par les différents acteurs de la communauté internationale en direction d'une solution du conflit. Le quatrième chapitre montre les conséquences humanitaires de la guerre ainsi que l'action des principaux acteurs humanitaires en Colombie. Dans la dernière partie du chapitre, la problématique du déplacement forcé est un exemple emblématique de la croissante détérioration de la confrontation armée et la crise humanitaire dans laquelle le pays s'est enfoncé. En conclusion de l'étude, nous avons cherché à confronter les principales positions de la communauté internationale vis-à-vis du conflit armé colombien avec d'autres expériences de résolutions de conflit. A ce propos, les divers processus de paix entamés en Amérique centrale au cours des années 80 et 90, ont été et 21

sont un laboratoire de grand intérêt pour une lecture critique de la situation colombienne contemporaine.

22

Chapitre I - Caractéristiques colombien

du conflit armé

1. Genèse et évolution ouvert

de la guerre:

un débat

Il est extrêmement complexe de donner des indications précises quant à la genèse de l'actuel conflit armé colombien.6 Les opinions des différents chercheurs à propos

de la "chronologie et des causes de la guerre" sont loin d'être
concordantes: certains font remonter les origines de la guerre contemporaine à l'époque de la Violencia, d'autres à la période de constitution des grands cartels de la drogue, d'autres au début des processus de paix des années 80 et, d'autres encore, parlent de phénomènes d'une durée séculaire. L'identification d'une période historique précise à partir de laquelle remonte le conflit armé actuel, est une question qui va continuer à rester controversée pendant longtemps. Toutefois, il est possible d'indiquer au moins une
Le débat sur la genèse du conflit armé colombien contemporain est sans doute l'un des thèmes les plus disputés, complexes et aussi passionnants de l'histoire colombienne. Considéré comme le thème spécifique traité par cette étude, nous nous sommes limités à donner quelques indications de base sur les origines et les causes du conflit armé en Colombie. A ce sujet, voir aussi bibliographie et en particulier PNUD (UNDP), El conjlicto, callejon con salida, Informe Nacional de Desarrollo Humano para Colombia, Bogota, PNUD, 2003 (rapport du PNUD publié en septembre 2003 et qui constitue, malgré quelques points critiques, une des analyses les plus complètes et approfondies du conflit armé colombien), ainsi que les travaux de David BUSHNELL, Carlos Miguel ORTIZ SARMIENTO, Daniel PECAUT et Gonzalo SANCHEZ. Une approche intéressante de l'étude des origines des guerres internes en Amérique centrale est proposée par l'étude récente de Gilles BATAILLON, Genèse des guerre internes en Amérique centrale (19601983), Paris, Les Belles Lettres, 2003, qui présente une approche méthodologique riche d'implications utiles pour le cas colombien.
6

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