Le fait colonial au Maghreb

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Le remous médiatique auquel a donné lieu la loi du 12 février 2005 (article 04) sur les "bienfaits de la colonisation", votée à la va-vite par l'Assemblée nationale française, n'est pas prêt de s'achever tant au sein de la classe politique qu'à celui de la société civile, à l'intérieur de l'hexagone comme dans les anciennes colonies. Est-il possible, voire légitime, de contester le monopole de ce dossier au politique pour le soumettre au débat académique ?
Publié le : vendredi 1 février 2008
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EAN13 : 9782296190245
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Le fait colonial au Maghreb
Ruptures et continuités

Ouvrages parus dans la même collection

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Espaces maghrébins: la force du local? Le chant arabo-andalou

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Identité - communauté
Le travail en question Norme, sexualité, reproduction Langue, école, identités Minorités culturelles, école républicaine et configuration de l'Etat-Nation Identité nationale et enseignement de I'histoire: contextes européens
et africains

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Pour une sociologie de la réception Les frontières de l'invisible: jeu de balle en Picardie De l'autre côté du social L'animal inventé: ethnographie d'un bestiaire familier Itinéraires de l'imaginaire Pour une sociologie de la forme -mélanges Sylvia Ostrowetsky Processus du sens Discours et figures de l'espace public Homo informaticus La ville mouvementée Chronique d'un citoyen ordinaire Cultures populaires et identité nationale De la crise de la sociologie au problème de son objet (2 vol) La mise en espace de la folie Cultures et métissages. La racine et la race Le désert: de l'écologie du divin au développement durable Les fondements anthropologiques de la norme maghrébine: hommage
à Jacques Berque.

Sous la direction de

Nadir Marouf

Le fait colonial au Maghreb
Ruptures et continuités

CEFRESS
(Centre d'Études, de Formation et de Recherche en Sciences Sociales) Université de Picardie - Jules Verne, Amiens

L' Harmattan

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-04911-6 EAN : 9782296049116

SOMMAIRE Liminaire In tro du ctio n générale Histoire, temporalité et mémoire 7 9 25

Espace-temps pré-colonial et colonial: territorialité et ordres sociaux - quelques pistes pour une anthropologie politique du Maghreb contempo rain. ... ... ... ... 27
Nadir M arouf . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .27

Images et Mémoire de la Guerre d'Algérie à travers l'œuvre de I'Uruguayenne Sophie Vidal. Ahmed Abi-Ayad L'iconographie face à l'Histoire Mohamed Bensalah Droit et mémoire Noureddine Saadi Colonisation à la française ...

39 39 67 .67 ......85 85 95

Le Modèle espagnol de l'occupation restreinte au Maghreb durant la période Ottomane: cas d'Oran et de Mers El-Kébir 97 Ismet Terki-Hassaine 97 " Domination et mysticisme". Les expériences des Saint-simoniens et des Fouriéristes. Le champ colonial en Algérie de 1830-1870 115 Yassine Chai.b .115 L'organisation du pèlerinage à La Mecque: regards croisés francobritanniques (1880 - 1930) 135 Luc Chantre .135 Regard occidental sur l''' autre" oriental 147 Le Fellah comme réservoir de virus. Portrait du colonisé au miroir de l'acclimatement sans risque des Européens dans l'œuvre de l'Institut Pasteur d'Algérie, 1910-1962. 149 Matthieu Fintz .149 Les communistes français des années 1840 et la conquête de
l Algérie.

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Alain Maillard

.165 179

Regard Maghrébin sur l'héritage colonial

La colonisation française en Algérie vue par les colonisés à travers une lecture du Manifeste du peuple algérien (mars 1943) 181 Hassan Remaoun .181 Une mobilisation de "sans-pouvoir": Bernard ... Thierry Blin les sans-papiers de Saint193 .193

Une élite "savante" au service de la pénétration scientifique coloniale en Algérie: les officiers du Génie (1830-1880) 199 Saddek Benkada .199 Bilan de l' œuvre éducative Les « bienfaits de la colonisation» dans les manuels scolaires de I' école répub licaine française Claude Carpentier Francophonie cultur els
Nadir

225 227 227 .241

et francophones en Algérie: statuts et enjeux
. . . . . . . ... . . . . . . .. . . . . . . . . .. . . . . . . . . .. . . .. . . .. ... . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . .. ...241

M a rouf

Bilan de l'œuvre législative et administrative Les implications de la « présence» française sur les structures fon cières marocaines ...... ... Mohammed Amar

255 257 .257

L'Administration des tribus dans les territoires du Sud (1905-1947) : Le cas du Haut Sud-Ouest 275 Yazid Ben Hounet 275 Litigiosité en matière foncière et précédent colonial en Algérie
Nadir M arouf

293 319 321 321 337 337

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . .. . . . ..293

Culture, espace et patrimoine La tradition littéraire maghrébine sous le regard colonial: un exemple algérien M ourad Yellès La mise en scène de la ville: regard sur l'espace urbain de Marrakech coloniale et post-coloniale Rachelle Borghi

Esprit seras-tu là ? Le Palais de la Porte Dorée face aux enjeux de la mém 0ir e 351 Hedia Yellès-Chaouche .351 L'héritage urbanistique du Protectorat français au Maroc: expérimentation, assimilation et évolution d'un modèle urbain. Khalid Mikou Les aventures de la sémantique coloniale ou le romantisme ethnographique: psychanalyse, race et religion La psychiatrie coloniale en question Alice Cherki Approches comparatives: Véronique Quaglino
CON CL USIO N ...

359 359 369 371 3 71

Les neurosciences et leurs implications.377 377
... ... 385

Post-indépendance, continuité ou rupture: Nadir M arouf .... .

l'exemple algérien ..

387 387

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Liminaire
La présente contribution constitue le vingt-septième livre de la collection «CEFRESS » que j'ai l'honneur de diriger auprès des éditions L'Harmattan. Le chant arabo-andalou, publié à l'automne 1995, en fut l'acte inaugural. Nous mesurons ainsi le chemin parcouru, quant à la diversité thématique (cf liste d'ouvrages supra) et, tout à la fois, quant à la continuité d'une approche transcendant la diversité des objets dans ce qu'ils recèlent de transversal et de récurrent, sur la longue durée s'entend. Une de nos approches consiste à faire du débat public le moment d'effectivité de la recherche, au contraire de l'appel à contributions où la confrontation d'idées n'est pas possible en temps réel. Cet ouvrage entend ainsi réunir les actes d'un colloque international, organisé en novembre 2006 et intitulé: "Le fait colonial au Maghreb: ruptures et continuités - approches comparatives". Le contexte politico-idéologique qui a décidé de notre intention d'organiser cette rencontre est amplement explicité dans l'introduction générale. S'y trouvent argumentés non seulement le choix du thème, mais aussi le cadre méthodologique qu'il convenait d'adopter pour éviter ce que les linguistes appellent des "énoncés séparés". En effet, il n'est pas rare que les actes d'un colloque donnent lieu à ce constat. Nous avons insisté sur ce souci de ne pas perdre de vue le caractère académique de notre démarche, de nous inscrire dans la temporalité longue, de privilégier ce qui fait sens grâce à un regard distancié si faire se peut, et de mettre dos à dos les approches normatives, celles qui plaident pour les "bienfaits", comme celles qui ne retiennent que les "méfaits" (de la colonisation). Cette rencontre a été, de l'avis de tous ceux qui y ont participé, un vif succès. Cela n'aurait pas été possible sans l'aide intense et chaleureuse de plusieurs acteurs et partenaires: - D'abord le secrétariat du colloque qui a minutieusement préparé la manifestation depuis l'été 2005 et tout particulièrement Nathalie Brandicourt, que je remercie du fond du cœur pour son aide précieuse. Ensuite, l'administration universitaire, et à sa tête le Président, sans oublier le Département « Communication» et celui des « Relations Internationales » qui ont parrainé l'événement avec force et détermination. Qu'ils soient ici remerciés pour leur effort constructif. Mes remerciements vont aussi aux partenaires institutionnels: l'AUF (Agence Universitaire pour la Francophonie), section Maghreb, Monsieur Yacine Chaïb, Directeur Régional du Fonds d'Action Sociale de l'Intégration et de la lutte contre les Discriminations (FASILD), Monsieur Michel Pierre, directeur du département de la coopération universitaire du Ministère des Affaires Etrangères, enfin le Conseil Régional de Picardie, qui ont contribué financièrement à la réalisation de ce colloque.

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Je n'oublierai pas d'évoquer également l'aide substantielle de Madame le Maire d'Amiens, qui a mis à notre disposition la prestigieuse salle "Dewailly", ainsi que les responsables du CREPS d'Amiens, notamment Monsieur Stéphane Bled, qui a été pour nous une des chevilles ouvrières pour la résolution des problèmes d'accueil. Je terminerai ce mot d'éloges en remerciant nos étudiants qui ont bien voulu se porter volontaires pour les tâches diverses, qui s'imposaient aux organisateurs de ce beau colloque. Je voudrais enfin exprimer un regret, celui de n'avoir pas obtenu toutes les communications, malgré les reports de date. Malheureusement, les auteurs les plus défaillants sont ceux qui ont "pignon sur rue", ceux dont la visibilité médiatique est la plus grande. Ce constat servira de leçon pour l'avenir, notamment pour les règles du jeu à adopter pour ce geme de manifestation. Mais il faut rectifier le tir pour dire que la défection des "notables" (tout au moins quelques-uns parmi eux) n'a en rien altéré la haute tenue des contributions, ni la qualité de l'analyse. Cela nous fera réfléchir à l'avenir aux égarements qui peuvent être les nôtres, sur la question de la notoriété produite par l'appareil médiatique. Elle est ce que sont les "marchés des paradigmes" et les effets de mode. Il suffit de lire les articles de ceux qui n'ont pas connu cette gloire, pour se rendre compte d'une rigueur, d'une profondeur d'analyse, et d'un apport à la connaissance dont il faut leur savoir gré. Enfin, je tiens à remercier tout particulièrement Monsieur Bakéba Diaby, doctorant en psychologie sociale à l'UPN, qui a bien voulu consacrer une grande partie de son temps et en dehors de toute obligation contractuelle, à la confection et au collationnement de cet ouvrage.

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Nadir Marouf

Introduction générale*
Le remous médiatique auquel a donné lieu la loi du 23 février 2005 (article 4) votée à la va-vite par l'Assemblée nationale française n'est pas près de s'achever tant au sein de la classe politique qu'à celui de la société civile, à l'intérieur de l'Hexagonel comme dans les anciennes colonies. Le caractère passionnel des débats était à la mesure de l'ambiance générale de ces dernières années et que la loi n'a fait qu'exorciser. TIs'agit du relent revanchard d'une droite conservatrice, gagnant du terrain à la faveur des violences intégristes qui ont marqué l'Occident au cours de ces dernières décennies: la montée de l'islamisme radical en Iran, les deux guerres du Golfe, l'épisode sanglant du Il septembre 2001, la radicalisation de la lutte du peuple palestinien qui passe de la résistance anti-coloniale au djihad islamique, sans compter les attaques terroristes localisées, et qui ont frappé les capitales occidentales, à Paris comme à Londres. Cette nouvelle donne a contribué à construire un imaginaire résurgent rappelant l'ère des croisades, et mettant face à face l'Orient et l'Occident. A l'échelle de l'Hexagone, une telle situation donne lieu à une nouvelle lecture de l'Islam et des Musulmans au Maghreb, lecture exacerbée par la visibilité de plus en plus manifeste, jugée souvent encombrante, des Musulmans de France. Le révisionnisme avéré sur la question coloniale est consubstantiel du climat qui précède: il donne ainsi l'occasion à un courant d'opinions qui ne s'est pas encore affranchi des vieilles querelles, des vieilles nostalgies et des vieux ressassements, de trouver auprès du citoyen ordinaire un écho favorable à la rancœur. Une telle mésalliance est de nature à conduire ce dernier à se « dédouaner» subrepticement de l'exaction coloniale. In fine, la culpabilité n'est donc pas reconnue, l'histoire coloniale n'est plus honteuse, contraire- Par Nadir Marouf, Professeur à l'Université de Picardie Jules Verne d'Amiens, coordinateur scientifique du colloque. 1_ En témoigne le regain d'intérêt, tout au moins en France, pour la question coloniale, au sein de la société civile, à travers la mise en place de collectifs, dans le milieu universitaire (colloque sur les continuités et ruptures coloniales en AfTique, tenu en avril au Centre Mahler de Paris I) ; enfin au plan des médias, une série d'articles consacrée au fait colonial est parue dans l'édition du 21 janvier 2006 du journal Le Monde sous la forme d'un dossier spécial. Plus récemment, la revue "Manières de voir" du Monde diplomatique, qui consacre dans son édition d'avril-mai 2006 un dossier exclusif sur "le Maghreb colonial".
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ment à l'évolution des opinions accréditant, dans une certaine mesure, une histoire honteuse liée à l'épisode de Vichy, et qui semble en tout cas être assumée comme telle, tout au moins si l'on prend pour exemple un certain nombre de manuels récents d'histoire de la France contemporaine; sur la question coloniale, le tabou est, en revanche, loin d'être levé. Bien plus, on s'évertuera à souligner les bienfaits de la colonisation à la française. Les déclarations publiques, qui constituent la partie émergée de l'iceberg sociétal, nous invitent à des chassés-croisés au sein de la classe politique, qui s'est arrogé le monopole du dossier. L'invitation faite par le Président de la République au Président de l'Assemblée nationale pour reconsidérer le texte de loi incriminé ne conduira à rien d'autre qu'à ménager les opinions heurtées d'une certaine intelligentsia, et des notables au pouvoir des anciennes colonies françaises, au nom du politiquement correct. Une telle rectification ne sortira pas, en définitive, du carcan diplomatique dans lequel ce dossier épineux se trouve désormais enfermé. Bien sûr, toute la classe politique n'a pas adhéré à ce qu'il est convenu d'appeler une bavure quelque peu réactionnelle. De même les associations et collectifs d'universitaires, notamment les historiens, n'ont pas manqué de manifester leur désapprobation. Mais il semble que, pris à chaud, ce dossier ne s'est pas totalement affranchi du débat passionnel dans lequel le politique domine.

Plate-forme

de discussion

Est-il possible, voire légitime, de contester le monopole de ce dossier au politique, pour le soumettre au débat académique? En effet, la question coloniale est un sujet complexe, pour le moins interdisciplinaire, et nécessite une réflexion autonome et si possible sereine. C'est pourquoi l'équipe du centre d'études, de Formation et de Recherche en Sciences Sociales (Cefress) de l'Université de Picardie Jules Verne a jugé utile d'organiser une vaste discussion en prenant soin toutefois de baliser le sujet autour de problématiques diverses mais aussi éloignées que possible des approches normatives. Autrement dit, «Le fait» colonial privilégie ici l'énoncé «factuel» et nous évite de tomber dans le piège des « méfaits» et « bienfaits ». La plateforme proposée pourra alors se décliner comme suit: Le choix porté sur le Maghreb évite d'élargir exagérément la discussion à des cas de figure forcément diversifiés et de compliquer à outrance le tableau: en effet, l'Afrique noire ne présente pas les mêmes caractéristiques socio-historiques que le Maghreb. Le maître mot de la négritude avait, aux yeux des ancêtres fondateurs de la décolonisation, (N' Krumah, Senghor, Césaire), le mérite de cimenter les peuples autour d'un dénominateur commun. Cela n'a pas eu beaucoup 10

d'impact sur la diversité ethnoculturelle et linguistique que recèle l'Afrique. La colonisation a eu à faire face à des communautés singulières et compartimentées. Aujourd'hui ce trait d'union privilégié de l'Afrique francophone, c'est précisément la langue française. Le Maghreb présente une différence fondamentale: d'abord le sentiment d'avoir appartenu à la communauté musulmane, ce qui donnait à la «Umma », le statut de nation a territoriale. A cette indifférenciation communautaire s'ajoute l'impact fédérateur de la langue arabe, au moins dans les villes et plus particulièrement chez les élites. D'autre part le rapport colonial au Maghreb était « pollué », à ses débuts, par le précédent ottoman, (même si le Maroc n'était pas concerné), et par un imaginaire européen qui confinait à grands traits à l'ancienne «Reconquista» des chrétiens d'Espagne. Le sentiment d'avoir appartenu à une vaste et prestigieuse civilisation, aux siècles glorieux de l'Islam, qui aurait eu (elle aussi) un effet bienfaiteur sur l'Occident dans le domaine du savoir, comme le traumatisme qui s'installe dans la mémoire collective par rapport au passé médiéval, tout cela entretient, chez les Musulmans du Maghreb, le sentiment d'une fracture irréductible où le colonisateur est perçu comme un intrus, plus en sa qualité de « roumi» (chrétien, romain ?) qu'en sa qualité d'étranger temporelle Bien sûr les choses se sont diluées depuis dans des socialisations à paliers multiples, mais il est important de noter ici que le bras de fer colonial est à replacer dans une temporalité longue et à large spectre. Cette raison nous paraît suffisante pour délimiter notre terrain, car le face-à-face colonial, dans le cas du Maghreb, travaille autant l'imaginaire maghrébin que celui des Français. Le cas Africain nous semble, de ce point de vue, différent, ce qui n'empêche pas quelques approches comparatives. Une deuxième différence fondamentale est celle de l'esclavage, et de son redéploiement tardif dans les Caraïbes: or l' œuvre coloniale au Maghreb n'a pas eu d'impact sur la politique esclavagiste qui était bien réelle. Il se trouve que le colon disposait d'une main-d'œuvre à bon marché auprès des indigènes, en effet, qu'il a par ailleurs dépossédés de leurs terres

pour en faire des travailleurs saisonniers. Il faut ajouter que l'esclavage somme toute inutile pour le colon - a été banni par le cardinal Lavigerie en

1848. Si les arguments qui précèdent militent pour la singularité maghrébine, il faut toutefois ajouter que le fait colonial à la française est, rappelons-le, tout à fait différent dans le cas des protectorats marocain et tunisien, et de la colonisation directe en Algérie. Ce distinguo est d'autant plus utile qu'il
)

- Lire à cet effet l'ouvrage remarquable d'Annie Rey-Goldzeiguer, «Le royaume arabe », publié à la SNED, Alger en 1977. En dépit de la période choisie, celle du Second Empire, la situation coloniale de l'Algérie est analysée à travers tous ses aspects. Il

nous permettra d'en dégager l'impact à tous les nIveaux (économique, culturel, institutionnel, etc.) sur un plan comparatif.

Quelques axes thématiques De tout ce qui précède, il convient de poser les problématiques suivantes:
1- Histoire et mémoire, ou le paradigme de la temporalité

Il s'agit de savoir si le fait colonial en général, et français en particulier, peut être objectivé comme un fait d'histoire, au même titre que le fait esclavagiste dans les civilisations antiques, ou que le fait féodal dans l'Occident chrétien médiéval (Europe de l'Est y comprise). Nous connaissons les dérives éthico-normatives auxquelles une posture par trop militante peut conduire à l'égard de ces faits, bien antérieurs à l'histoire coloniale: elle consiste à juger les rapports sociaux de l'époque en les transposant dans la grille normative contemporaine. C'est ainsi que saint Augustin pouvait (aux yeux de certains étudiants algériens) apparaître comme un personnage renégat ayant tourné le dos à son peuple. Le seigneur capétien, pour d'autres étudiants, ici en Picardie, était un affreux exploiteur de la main-d'œuvre servile. Les esclaves ou fils d'esclaves que j'avais rencontrés dans le Touat (Sahara algérien) au début des années 70, et que nous exhortions, au nom de la <<RévolutionAgraire», à quitter leur maîtres - qui avaient le statut de chorfa (nobles) et de propriétaires fonciers - pour s'installer à leur compte, nous rétorquaient benoîtement qu'ils ne pouvaient rompre les liens d'allégeance d'avec leurs maîtres sous peine d'aller en enfer. Ces constats relativement récents nous ont montré à quel point la socialisation des rapports sociaux, c'est-à-dire la question de l'imaginaire collectif et des représentations, était essentielle dans l' obj ectivation du rapport économique (la problématique de la valeur chez Marx n'était pas éloignée de cette conception). On peut évoquer, dans le même ordre d'idées, le regard que l'on peut porter sur certaines pratiques prédatrices, comme l'économie de capture (Ghezou) chez les nomades peuls et touaregs, ou la Course en Méditerranée qui relevait d'une logique darwinienne, au même titre d'ailleurs que ce qui se pratiquait dans le «commerce transatlantique» au début du mercantilisme : les capitaines de vaisseaux « hors la loi» battaient pourtant pavillon de leur royaume d'allégeance, de la façon la plus naturelle. Que dire alors du fait colonial ès qualités, celui que Lénine a défini comme une évolution naturelle du capitalisme s'élargissant au-delà des frontières métropolitaines et passant ainsi au stade impérialiste? 12

Rappelons à cet égard que le capitalisme colonial a procédé alors d'une double rationalité, celle, moderne, de la coercition économique, et celle de la coercition extra-économique, rendue possible dans les colonies après avoir été bannie en Europe occidentale par la modernité, aidée en cela par un changement des mœurs dans le rapport capital/travail. En vertu de l'argument « relativiste », voire contextualiste, proposé pour les périodes antérieures (mode de production esclavagiste et mode de production féodal), la tentation est grande de dire que le rapport social colonial ne faisait que valoriser, au bénéfice du capitalisme, les formes de sujétions préexistantes au niveau des colonies. Le fameux «rapport formel du travail au capital» de Marx peut lui aussi déboucher (mais ce n'était pas là l'intention de Marx) sur une conclusion relativiste et contextualiste, en vertu de quoi le rapport colonial n'est pas plus immoral que le rapport social pré-colonial endogène. Il est probable que l'état d'esprit du colonisateur ne fût pas loin de cette conception quelque peu fantaisiste de I'histoire sociale. On peut admettre, pour ce qui est du sérail ottoman de l'Algérie précoloniale par exemple, que la situation des populations n'était pas brillante, ni dans les campagnes, ni dans les villes. Elles n'ont pourtant pas déroulé un tapis rouge au premier contingent militaire français qui a débarqué à Sidi Ferruche. En dehors de quelques rares familles juives, et un peu plus tard des familles «Kourougli » (turco-mauresques) qui avaient de lourds contentieux avec les «H'dar» (population arabo-berbère) pour les avoir longtemps méprisés voire dominés, et qui ont demandé refuge à l'armée françaisel, la majeure partie des populations ont vécu l'incursion coloniale comme un profond traumatisme. D'abord pour des raisons d'incompatibilité religieuse, culturelle, linguistique entre autres, le tout renvoyant au cauchemar inquisitorial du «roumi» chassant les Maures et Juifs d'Espagne et menaçant de venir les conquérir à son tour sur les terres du Maghreb. A ce traumatisme lié au poids de la mémoire collective, s'ajoute une prédation coloniale dont la violence est à la fois subie et contestée par les paysans, précisément parce que la dépossession foncière s'est faite de manière exogène et qu'elle ne ressemblait en rien aux formes canoniques du prélèvement tributaire de l'ordre pré-colonial qui, lui, était, pour le meilleur ou pour le pire, globalement socialisé. Le colon n'a pas péché par excès de violence, mais par l'imposition d'une violence incomprise, et donc socialement rejetée.
1_ C'est le cas notamment du Général Cavaignac qui, au tout début de la colonisation, avait, sur l'ordre de Clauzel, entrepris de protéger les Kourouglis de Tlemcen en les installant dans l'enceinte du Mechouar. Se joindront à eux d'autres Kourouglis venant de Constantine et d'Alger, en attendant la «pacification» (Cf. André Lecoq, «Tlemcen, ville française 18421871, tome 1 : l'Administration militaire, 1842-1852, Editions Internationales S.A.-Tanger, 1940).

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Un autre problème du fait colonial est que cette conscience collective malheureuse face au joug colonial, même si elle a eu tendance à s'estomper à la faveur du désenchantement de la post-indépendance, reste prégnante dans l'inconscient collectif d'aujourd'hui, notamment dans le milieu populaire: en définitive, le talon d'Achille colonial tient de son étrangéité même, une étrangéité ontologique!. TIfaut rappeler à cet effet que l' œuvre romaine de christianisation n'a quasiment pas laissé de trace au Maghreb, contrairement aux pays d'Orient. En revanche, la judaïté a survécu à l'islamisation au cours de la conquête arabe, d'abord parce qu'elle concernait des peuples autochtones depuis la nuit des temps, et ensuite parce que les migrations successives, tant celles de la diaspora méditerranéenne voire cyrénaïque, que celles plus récentes d'Espagne, ne furent jamais perçues sur le mode de l'étrangéité, en dépit des dérapages interconfessionnels qui furent d'ailleurs plus urbains que ruraux.2 Contrairement aux pays d'Orient, la chrétienté a été vécue, par contre, sur le mode de l'intrusion impériale, d'abord romaine, ensuite espagnole (même si elle fut plus psychologique que réelle), enfin française. La chrétienté avait désormais une connotation de domination et de mésalliance absolue. L'œuvre des Pères Blancs, dont celle de l'évangélisation (à l'évidence dérisoire comparée à l'Afrique noire) n'était pas l'objectif essentiel, a été très limitée. Enfin, la fracture coloniale a été aggravée en Algérie par une guerre d'indépendance trop longue et trop sanglante. Les violences dues à la guerre ont été poussées à l'extrême, et cet extrême c'est la dignité bafouée, c'est, au-delà de la douleur physique ou de la mort, l'atteinte de ce qui constituait le dernier rempart de l'intimité des familles. Le fait colonial est un volcan non éteint. Les blessures sont loin d'être fermées. C'est pour toutes ces raisons qu'il ne peut être appréhendé avec la même distanciation historique qu'autorise l'analyse du féodalisme par exemple. Trop de rancœurs subsistent de part et d'autre de la Méditerranée. Elles sont d'un côté amplifiées par les débordements de violence et de la stigmatisation des jeunes des banlieues; d'un autre, elles reculent, sur la rive sud de la Méditerranée, notamment chez les jeunes, pour laisser place à un désarroi du présent, à une angoisse du lendemain; au fond, les jeunes de banlieues d'ici et de là-bas ont le même état d'âme face à leurs gouvernants respectifs sauf qu'ils produisent des effets inverses par rapport à la cible visée: les protagonistes dans les deux camps ne sont pas forcément les mêmes.
1_ Il faut noter à cet égard que la posture des «colonistes» (contrairement à l'administration militaire dont beaucoup d'officiers étaient d'obédience saint-simonienne) était symétrique, à savoir le caractère irréductible et inassimilable de « l'indigène ». 2_ Il faut rappeler que la diaspora juive d'Espagne exilée au Maghreb parlait parfaitement l'arabe. 14

En définitive, le fait colonial est encore trop chaud pour se laisser analyser dans la froideur historique. D'où le dilemme entre histoire et mémoire: où finit l'une et où commence l'autre? Quelle grille d'analyse convient-il d'adopter pour objectiver le fait colonial en tant que fait d'histoire, et comment gérer son articulation à la mémoire sans tomber dans le combat entre les Horace et les Curiace ?
2- La colonisation à la française directe et protectorat et le modèle britannique: colonisation

Il est curieux de constater que, bien après leur indépendance, les pays du Commonwealth n'ont pas coupé le cordon ombilical avec la couronne britannique. La mort de la Princesse «Diana» a été pleurée à chaudes larmes par les citoyens du Kenya. L'Inde elle-même semble entretenir des relations apaisées avec l'ancienne métropole, en dépit du parti pris de Winston Churchill à l'égard de Gandhi. La colonisation à l'anglaise était fondée sur le commerce et un mode d'établissement qui n'entamait pas directement les sociétés du dedans. Par ailleurs, elle a formé des élites locales qui devaient assurer la relève et constituer un pont avec l'ancienne puissance. Le rôle du clergé protestant (notamment les Evangélistes) semble, de son côté, avoir joué un rôle plus convivial et moins distant à l'égard des populations.! Ce cas est signalé en Nouvelle-Calédonie, pourtant colonie française.2 La présence de prêtres évangélistes anglophones a donné lieu à une socialisation différente de la religion catholique: les prêches étaient faits dans la langue des Kanaks, au contraire des Catholiques français qui prêchaient encore en latin, et dans le meilleur des cas en français. Il ressort que la plupart des leaders du mouvement indépendantiste kanak sont d'obédience protestante. Quid du modèle protectoral à la française? Il est vrai que le Maroc profond n'a pas été entamé, que l'œuvre française s'est concentrée sur le «Maroc utile» selon la formule du Maréchal Lyautey. Il est également vrai que le code de l'indigénat, ou le « dahir » berbère, est resté en vigueur « extra-muros », si l'on peut dire, et placé sous l'autorité des juridictions autochtones de type caïdal.

Cette formule a-t-elle quelque ressemblance avec le modèle anglais?
Quelles en sont les retombées par rapport au présent? Comment interpréter la dynamique sociale, économique et politique marocaine? Comment expliquer cette cohabitation entre un espace social encore structuré par la petite production marchande des médinas séculaires, où se maintient encore le système corporatif, l'institution des «Amin », et, à
1_Pour ce qui est de l'Algérie toutefois, l'Eglise protestante ne s'occupait guère que de la communauté européenne. 2_Thèse soutenue à Lille I en 1990. 15

l'avenant, une segmentation sociale qui a gardé quelques traces du passé précolonial (lequel, d'une certaine manière, garde une relative autonomie par rapport à la centralité étatique) et, d'un autre côté, un espace constitutif d'une modernité en marche portée par l'élite et qui surprend par la levée des tabous qui obstruaient jusque-là la marche vers la démocratisation de la société marocaine? Cette bipolarité garde-t-elle le secret d'une telle dynamique? Quel rapport avec l' «héritage colonial» qui fut un héritage « à la carte» ?
3- Le regard occidental sur 1'« autre» oriental

Au-delà des différences doctrinales et idéologiques, le regard occidental était à l'évidence européocentrique, voire ethnocentrique. Cela remonte aux « Lumières », quand l'Europe dynastique en voie de transformation statonationale cherche alors à se définir en se comparant aux « autres ». Ainsi le «Grand Turc », ayant campé jusqu'aux rives du Danube, s'offrait par sa proximité géopolitique momentanée à la curiosité des écrivains (Voltaire) et publicistes européens et, par sa distance culturelle, à leur comparatisme « contrastif ». Ce fut surtout la nature du pouvoir du Prince Turc ou mogol (médecin Bernier, Bacon), celle des institutions et du régime de propriété (Montesquieu, inventeur du « despotisme oriental ») qui ont en effet le plus retenu l'attention. Le décor est ainsi planté, qui va servir à alimenter la représentation occidentale de l' « autre », périphérique et indigène, dans le contexte d'une double révolution, sociale et technique. Non seulement l'Europe a la primauté du progrès technique mais encore celle de la modernité et du progrès social. L'Europe de l'Ouest n'est plus désormais une entité régionale (fût-elle hégémonique) parmi d'autres, mais elle devient le centre du monde. Le positivisme et son succédané, l'évolutionnisme, constituent l'alpha et l'oméga du champ réflexif, toutes tendances confondues. Sur la question des colonies plus précisément, les Saint-Simoniens y voyaient le moyen de diffuser le savoir et la prospérité aux pays retardataires. L'Eglise y trouvait sa vocation missionnaire pour sauver quelques « âmes égarées »1. Enfin, la position de ce qu'il est convenu d'appeler la Gauche, comme celle de Marx lui-même, ne manquait pas d'ambiguïté sur la question coloniale. En effet, Marx a pu séjourner à Alger (Station d'hivernage au quartier Mustapha concédée alors à I'Angleterre) vers la fin de sa vie. Ses témoignages (correspondances avec F. Engels) sont contrastés: d'un côté
1_ N'oublions pas que dans le récit épique dédié à Roland de Roncevaux, comme dans des textes médiévaux plus tardifs, les Sarrasins, et plus tard les Maures, n'étaient pas considérés comme croyants mais comme païens. 16

l'Armée d'Afrique est formellement critiquée et condamnée pour les violences perpétrées à l'encontre de la paysannerie de la Mitidja; de l'autre, il considérait, tout compte fait, que c'était le prix à payer pour passer de la préhistoire à I'histoire: I'historicité des tribus se paie par la condition ouvrière et la conscience prolétarienne. En effet, les paysans du Hadjiout étaient obligés de vendre leurs lopins de terre pour aller s'employer chez les colons. Au contact de ces derniers, ils prendront conscience de leur statut et de leur appartenance à la classe laborieuse. De même la bourgeoisie avait pour mission (malgré elle) de préparer son dépérissement en «fabriquant» I'humanité prolétarienne à l'intérieur de la nation, de même le colon était là pour élargir cette humanité au vaste monde. Le relent évolutionniste et positiviste constituait ainsi l'air du temps, l'épistémè fondamentale. On peut se demander en quoi l'affirmation quant aux «bienfaits de la colonisation» est plus scandaleuse dans le discours d'aujourd'hui que dans celui d'hier, si ce n'est en raison du présupposé et surtout de la qualité du locuteur. Qui a affirmé cela, pour quoi faire et au profit de qui?
4- Le regard du Maghrébin sur l'héritage colonial

Il est curieux de constater qu'en Algérie, l'adoption de certaines traditions et rituels européens a été plus radicale depuis l'indépendance. Curieux paradoxe en effet de voir que les fêtes de 'achoura, du mawlid ou de yanaïr, qui faisaient le bonheur de la génération des enfants d'avant les années 50, se trouvent remplacées, tout au moins dans les grandes villes, par le réveillon et la bûche de Noël, la Saint-Sylvestre et autres anniversaires. Jadis les anniversaires des individus passaient inaperçus. Aujourd'hui, ils sont ponctués par la tarte, les bougies à souffler et le rituel des cadeaux. En Algérie, la langue française est pratiquée de façon plus massive aujourd'hui qu'avant l'indépendance. Le mouvement islamiste a pu, à ses débuts tout au moins, être réactif à une telle évolution. La visite du Président Chirac à Alger n'a pas manqué de surprendre: les foules déchaînées lâchaient des «youyous» et des «vivats» à l'adresse de l'hôte. Les cris de «vive Chirac », «vive la France» sont sortis des rangs berbéristes si l'on en croit la presse, mais pas seulement. Tout le monde a compris que cette manifestation spontanée était une manière d'exprimer un désaveu à l'égard du régime algérien, et des problèmes sociaux que connaît notamment la jeunesse (crise du logement, chômage). Les jeunes précisément, qui n'ont aucun état d'âme vis-à-vis du passé colonial, qui n'ont de surcroît retenu de la guerre d'indépendance qu'ont connue leurs parents qu'un vague récit légendaire, estiment que le paradis se trouve de ce côté de la Méditerranée. Ils sont insensibles aux difficultés

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réelles d'insertion en France. TIsquitteraient l'Algérie en dépit de toutes les désillusions qui pourraient les attendre. C'est peut-être là que se situe le nœud gordien du « fait colonial» et de ses «bienfaits». En dehors de la langue de bois des vétérans, ou des notables politiques, la jeunesse d'aujourd'hui clame spontanément son attachement à la France, une France idéelle dont elle regrette l'absence. Cette France, pour les jeunes, est à l'évidence construite de façon mythique, elle sert d'anti-destin au quotidien prosaïque, elle est à l'image du paradis auquel aspire le croyant. Les recherches entamées par les anthropologues, les psychologues, voire les psychiatres, sur le sujet sont récentes. Il va sans dire que leur éclairage sera précieux pour cet inventaire critique. Quelle signification peut-on tirer, en effet, de cet engouement pour la France et pour la francophonie chez les jeunes Maghrébins? En ce qui concerne la classe d'âge des aînés, que signifie la posture visiblement hostile des arabisants qui se proclament garants de l'identité et de l'authenticité nationale? Cette posture ne trahit-elle pas une certaine fragilité, ou tout simplement un faire- valoir dont l'enjeu se situe ailleurs que dans la partition France-Algérie? Enfin, quel est le statut de cette frange minoritaire que constitue l'intelligentsia rompue dans les deux langues, et qui a pris des positions critiques et autonomes au nom d'une conception libérale et universaliste? Ces intellectuels ne sont-ils pas, notamment en Algérie, pris en étau entre le milieu nationaliste qui les considère comme des renégats, et l'intelligentsia française qui les a méprisés pour n'avoir pu les classer ni du côté des arabophiles inconditionnels ni du côté des francophiles inconditionnels? Sont-ils d'inexorables renégats, ou des Iphigénie sacrifiés sur l'autel du mépris et de l'incompréhension! ?
5- Bilan de ['œuvre coloniale:
5.1- L Jœuvre éducative

pertes et profits

Si l'école laïque a produit un noyau d'élite, elle n'a pas été jusqu'au bout de sa mission. Le taux d'analphabétisme est resté trop élevé au Maghreb. Quel aurait pu être, par exemple, le sort de l'Algérie au lendemain de l'indépendance si l'école laïque s'était démultipliée, atteignant les régions enclavées, bref si le nombre de bacheliers en 1962 avait été multiplié par dix?

Au cours des années 90, qui ont connu une violence terroriste inouïe en Algérie, l'assassinat des universitaires, journalistes ou écrivains qui se réclamaient de la démocratie et de la laïcité, n'a pas suscité d'émotion particulière auprès de l'intelligentsia française, au motif que c'étaient des démocrates de pacotille et qu'ils pratiquaient vis-à-vis du sérail une « rupture de connivence ». 18

1_

Cela nous ramène aux conditions dans lesquelles la gouvemance - tout au moins administrative - du pays a été faite et aux retombées dont l'Algérie pâtit encore aujourd'hui. On peut paradoxalement dire que, sur le plan éducatif, l'œuvre coloniale a péché par défaut. 5.2- L 'œuvre de démocratisation et d'émancipation Cette question est directement liée à la rubrique précédente. On sait que le parti «coloniste» était nettement défavorable à la généralisation de l'enseignement laïque, et qu'au demeurant, il n'attendait rien d'autre du système éducatif colonial que de former, après le certificat d'études, de futurs ouvriers spécialisés. Les écoles professionnelles étaient I'horizon d'attente, et rien de plus. On craignait en effet qu'une scolarisation systématique et poussée ne mît en minorité la population européenne pour les postes à pourvoir, et qu'une démocratisation de la vie politique n'en vînt à réduire à la portion congrue la place des Européens dans les Institutions représentatives, notamment l'Assemblée Algérienne. Ce type d'appréhensions au demeurant démographiques n'a pas échappé au Général de Gaulle qui ne se faisait aucune illusion sur les effets induits du renouveau fraternel, du Plan de Constantine, et autres réformes réparatrices qu'il préconisait au début de son mandat. La conclusion est celle de la « démocratie impossible» dans le cadre colonial. La solution de l'indépendance pour le Général de Gaulle relevait moins d'un acte d'altruisme que d'un calcul réaliste. Quelles sont les limites des « bienfaits» de la colonisation, et comment imaginer leur progression dans le cas de figure d'une ethnicisation à outrance du paysage algérien, et qu'on le veuille où non, d'une vision communautariste du jeu politique de la part du pouvoir colonial? L'émancipation, quant à elle, suggère de voir si les femmes ont profité plus que leurs congénères masculins de cette manne sachant qu'elles étaient doublement soumises, à l'ordre patriarcal d'abord, à l'ordre colonial ensuite. y a-t-il eu - et de façon significative - un déverrouillage du premier par l'entremise du second? ln fine, quel sens accorder à la campagne pour l'émancipation de la femme algérienne, menée tambour battant par Madame Sid Kara, en pleine guerre d'Algérie? Etait-ce un enjeu réel ou une simple entreprise de diversion? Il faut ajouter, sous le chapeau de la démocratisation et de l'émancipation, l'action syndicale et la garantie des libertés politiques. On sait que l'infrastructure (tous secteurs économiques confondus) abritant le monde ouvrier était embryonnaire et que le prolétariat était bien minoritaire à côté du monde paysan et du secteur tertiaire. Néanmoins, le passage de la corporation à l'adhésion syndicale peut être significatif d'un nouvel état d'esprit. A Tlemcen, avec l'introduction des fabriques européennes de la SIPA et de la MTO, dans les années 30, le tisserand ruiné 19

mettra la clé sous le paillasson pour s'initier au nouveau label de la manufacture, celui du "Jacquard". Son adhésion au statut d'ouvrier dans la fabrique coloniale ne s'est pas faite de gaîté de cœur. Cependant, beaucoup adhèrent à la CGT avant de rejoindre le parti nationaliste naissant du PPA.I De même, le colonisateur français a été sans le vouloir, un fédérateur syndical, dans la mesure où un certain nombre de confédérations se créent à l'échelle nord-africaine. Elles sont d'abord conçues pour les travailleurs européens, mais abritent de plus en plus de Maghrébins2. On peut se hasarder à affirmer que le Maghreb existait bien quelque part sous la domination coloniale mais qu'il a perdu son âme depuis les indépendances. Comment penser aujourd'hui ces paradoxes? La domination coloniale et le sentiment de sujétion sont-ils la condition obligée d'une socialisation transversale du fédéralisme maghrébin? 5.3- L 'œuvre législative et administrative Elle concerne plusieurs secteurs: d'abord l'administration publique interne qui avait pour but de moderniser la gestion des territoires soumis à l'autorité de l'Administration coloniale. A-t-elle opéré des réformes judicieuses et, le cas échéant, que sont devenus ces dispositifs après la décolonisation? Sont-ils appliqués dans la lettre ou dans l'esprit? Evoluent-ils avec le temps, à l'instar de l'exmétropole, ou sont-ils momifiés? Quid des organigrammes ministériels, des entreprises et de l'administration publique en général? En ce qui concerne le droit immobilier, est-ce que la décolonisation politique a eu des effets «transitifs» sur les législations nationales? De quelle manière ce droit a-t-il été décolonisé? y a-t-il place pour des synthèses institutionnelles relevant d'une argumentation juridico-philosophique explicite, ou est-on encore pris dans l'étau du mimétisme et du formalisme juridique? 5.4- L 'œuvre d'aménagement du territoire Il est notoire que les travaux d'infrastructure ont permis de transformer le paysage maghrébin à une vitesse inouïe: tissu urbain greffé ou ex nihilo, infrastructure portuaire d'envergure, réseau routier, notamment en Algérie, ayant grandement contribué au décloisonnement des régions, sans compter les aménagements hydrauliques (politique des grands barrages), et fonciers (défense et restauration des sols, remembrement, mise en valeur dans le secteur colonial s'entend). Il faut préciser que cette modernisation profite principalement aux populations européennes pour lesquelles elle était conçue.
1_

2_

Parti Populaire Algérien: Cf. Thèse d'Omar Carlier sur l'Etoile Nord-Africaine.
C'est le cas, par exemple, des cheminots, des traminots, des dockers, etc.

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En effet, les populations musulmanes citadines sont restées confinées dans les anciens sites urbains de type «médina» (surtout au Maroc et en Tunisie), sauf quand les chantiers exigeaient un déplacement important des populations, auquel cas 1'habitat collectif de fortune se substitue au « hawch » villageois ou à la maison collective de la ville traditionnelle (<< La grande maison» de Mohamed Dib). De même le réseau routier était faiblement fréquenté par une population autochtone qui comptait jusqu'au milieu du 20ème siècle, un nombre négligeable d'usagers. Il se trouve néanmoins que cette infrastructure a été donnée en « dot» au peuple maghrébin, même si ce terme est excessif, sachant que les réalisations héritées ont été faites de mains d'hommes et que la plèbe musulmane en a payé le prix fort. Une autre question sous-jacente est celle de l'entretien et de la gestion d'un patrimoine qui, suivant le pays considéré, a connu des hauts et des bas. 5.5- L 'œuvre architecturale et son héritage En Tunisie, au Maroc comme en Algérie, la conception coloniale a eu tendance à restituer à grands traits l'esthétique architecturale palatiale, voire aristocratique du pays pré-colonial. Ce mimétisme relatif va s'exercer principalement dans les édifices publics: préfectures, postes, musées, etc. Plus tard, en Algérie, sous l'impulsion du Gouverneur Jonnart en 1902 (d'où le style qui porte désormais son nom) et du Résident Lyautey pour ce qui est du Maroc, ce style palatial (arabo-andalou, très chargé au Maroc; turcomauresque, plus sobre en Algérie) va inspirer les notables européens pour leurs résidences privées. En Algérie, et plus précisément à Alger, ces demeures prestigieuses ont été récupérées par l'Etat après l'indépendance et affectées aux ambassades ou transformées en résidences officielles (exemple du Palais d'été où se trouve le siège de la Présidence). La nouvelle bourgeoisie d'affaires s'en est inspirée dans ses constructions récentes, avec, toutefois, moins de bonheur. La lettre a primé sur l'esprit. TIs'avère qu'à bien des égards le mimétisme colonial a été plus respectueux de l'esprit que celui de la nouvelle élite. Cela reste à préciser et, sans doute, à nuancer, pour chacun des trois pays. Les dernières générations d'architectes maghrébins se sont attelées, dans leurs recherches, à ces questions importantes; un certain nombre de thèses sont publiées ou en voie d'achèvement. Il serait fort intéressant d'en faire le point dans le cadre de cet inventaire pluridisciplinaire.
6- La communauté maghrébine en France: hier, aujourd'hui et demain

Elle concerne autant les travailleurs de plusieurs générations que l'élite intellectuelle plus fraîchement installée en France pour des raisons diverses. Il convient de faire le point, là aussi, a contrario, sur les «bienfaits» que 21

constitue la valeur ajoutée de cette ressource humaine dans le patrimoine métropolitain. Cette diaspora est à la fois multiple et complexe, tant dans son mode d'insertion dans le pays d'accueil que dans ses aspirations, son rapport au pays d'origine, etc. Beaucoup de recherches ont été menées dans ce domaine1. TIconviendrait d'en faire un bilan, fût-il synoptique.

Conclusion

De la temporalité téléologique à la temporalité cyclique Le récit mythique de Joseph, alors captif en Egypte, nous révèle un songe singulier: celui des sept vaches maigres et des sept vaches grasses. Le prêtre décodeur prédit alors pour le prophète juif qu'il connaîtra sept ans de misère et de vicissitudes, auxquels succéderont sept ans de bonheur. Il semble que le temps théologique constitue l'archétype du temps téléologique façonné par les chantres du progrès. L'Europe moderne repue donnait sens à sa domination du monde au nom du sens de l'histoire et du progrès nécessaire. Frédéric Ratzel a transcrit ce principe en termes de régulation néo-darwinienne, s'agissant des frontières (concept d' « espace vital »). Aujourd'hui, les Etats-Unis du Président Bush prônent le même rôle de centralité hégémonique au nom du même principe darwinien, à 1'heure où la mondialisation exempte les pouvoirs nationaux de toute vocation hégémonique volontaire, dans la mesure où la régulation mondiale est un «deus ex machina» dans lequel les pouvoirs temporels sont lavés de tout soupçon. Il se trouve malgré tout que l'Oncle Sam maîtrise la donne en attendant que la Chine, voire l'Inde, se « réveillent ». Les USA n'ont-ils pas déjà tenté de coloniser l'Europe après la Deuxième Guerre Mondiale? Les évènements récents ont mis en évidence le nombrilisme du Sérail américain et son mépris du monde quand il a pris la décision unilatérale de mener sa guerre en Irak au nom de sa conception de l'ordre moral. La société civile ouest-européenne, comme la classe politique elle-même, n'ont pas manqué de manifester un certain désarroi et un sentiment d'impuissance face au colonisateur virtuel. Ce sentiment constitue la réplique, à une autre échelle, du sentiment de dépit et d'impuissance qu'avait ressenti le colonisé africain face à l'Europe conquérante d'alors. Il serait trivial d'admettre aujourd'hui l'idée saugrenue que la puissance américaine puisse coloniser la «vieille Europe ». Et pourtant, cette siècle, pour l'Europe incongruité passait pour naturelle et légitime au 19ème face au reste du monde. Cette vision tout à fait spéculative du temps présent nous permettra, je l'espère, en guise de conclusion, de mieux objectiver les contextes, qu'il s'agisse de géopolitique, ou qu'il s'agisse d'éthique: en
Au moment où ce texte est écrit, a lieu dans le cadre de l'émission «A vous de juger », animée par Arlette Chabot (chaîne France 2) un débat sur Je sujet. 22 1_

d'autres termes, il convient d'appréhender, si faire se peut, l'alternative entre le bonheur imposé (par le civilisateur colonial) et le «droit des peuples à leurs problèmes », pour parodier mon défunt maître Jacques Berque.

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HISTOIRE, TEMPORALITÉ

ET MÉMOIRE

Espace-temps pré-colonial et colonial: territorialité et ordres sociaux - quelques pistes pour une anthropologie politique du Maghreb contemporain. Nadir Marouf*
Un des pièges tendus à l'histoire sociale est que, quand l'archive fait défaut, nous attribuons bien souvent aux sociétés du passé des caractères ou des mobiles qui relèvent des mœurs ambiantes, ou tout au moins des valeurs et normes dans lesquelles nous avons été «pétris». Il en est ainsi de la réalité vécue par l'esclave ou le serf et de la nature du rapport affectif qui le liait à son maître. De même, le qualificatif de «national», voire de nationalitaire, concernant les communautés pré-coloniales du Maghreb, se détache difficilement du présupposé contemporain de la nation. Si les critères qui se rattachent à cette catégorie sont ceux de la souveraineté, elle est tout à fait applicable, alors, à la tribu, qui connaît son système de pouvoir, ses hiérarchies internes et les limites de son territoire, même si sur ce dernier point, les contentieux inter-tribaux furent légion. Mais ce n'est guère différent pour les nations modernes. C'est pourquoi il n'est pas inutile de rappeler, ne fût-ce que sommairement, les univers successifsl qui ont servi de matrice aux socialisations diverses, et au processus de constitution des entités autonomes comme au processus d'articulation entre ces entités et d'autres polarités à distance.
Les formations sociales pré-coloniales: Identités l'entropie à l'allégeance. archéologiques, de

Dans le Maghreb des dynasties arabes ou berbères, c'est-à-dire avant les régences ottomanes, les groupes communautaires s'offrent à l'analyse sous une double optique: suivant ce que nous privilégions, ils apparaissent tantôt comme des communautés villageoises plus ou moins autarciques, tantôt comme des groupes segmentaires s'apparentant à des ensembles plus vastes ou lointains.

*

1_

- Professeur
Ecosystèmes,

à l'Université de Picardie Jules Verne d'Amiens, anthropologue du droit.
dirions-nous aujourd 'hui.

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Dans le premier cas, ils semblent s'identifier à leurs territoires, dont ils tirent subsistance. Le mode d'établissement humain de ces communautés, qui sont plus agro-pastorales que proprement paysannes, et leur mode d'occupation et de gestion de leur espace} donnent lieu à une morphologie sociale «entropique», en ce sens que de tels groupements locaux semblent dispersés, voire disparates et ne pas être liés par un ordre supérieur susceptible de les structurer. Cette appréciation renvoie à l'idée de «communautés villageoises» imaginées par Lewis Morgan dans son «Ancient Society »2. En fait, le registre morphologique n'est qu'une appréciation factuelle, nécessaire mais non suffisante, du rapport social. La deuxième clé de lecture de ces communautés est qu'elles partagent avec d'autres formations sociales, y compris modernes, la fonction de production symbolique à côté de celle nourricière. Le lieu en est chargé, comme la sépulture des ancêtres, l'arbre centenaire planté par les anciens, et des lieux moins visibles qualifiés par les événements que la mémoire collective retient, et dont ils ont servi de support réel ou présumé. Cette verbalisation du lieu, c'est le toponyme. Les conditions de cette verbalisation du topos ne sont pas forcément connues. Ce qui en est retenu par la mémoire du groupe, ce sont des actes de fondation pour tout ce qui touche à la vie pratique et au quotidien3. La vulgate recèle également des évocations d'événements magiques mettant en évidence des personnages allochtones. Ainsi la toponymie laisse entrevoir deux acteurs: l'acteur local, indigène, et l'acteur cosmique, ou tout au moins mystique. D'où l'éclatement de cette toponymie en toponymie proprement dite, et en anthroponymie, où l'ancêtre éponyme trouvera place4. Souvent ce dernier n'est pas d'ici, mais d'ailleurs: un ailleurs venant de l'Est, comme le soleil levant, comme les gens de Médine, comme les chorfa venus «apporter l'islam et sortir ce peuple des ténèbres». Nous connaissons l'emprise idéologique, culturelle, voire institutionnelle et politique, de la polarité orientale et des protagonistes édifiants qui l'incarnent5. Cette allégeance inouïe vis-à-vis de celui qui vient d'ailleurs est une des caractéristiques fondamentales de l'anthropologie sociale maghrébine. On a longtemps pensé qu'elle était fondée sur l'élément religieux de la prove-

1_irrigation, travaux collectifs, organisation des tenures, etc... 2_dont s'inspirera F. Engels dans son histoire de «la famille, la propriété et l'Etat ». 3_ Les partages de terre, les bifurcations des séguia, ou les invasions de sauterelles... 4_ Sur cette question, voir Nadir Marouf et Omar Carlier, «Espaces Maghrébins, la force du local ?», éd. L'Harmattan, 1996 (notamment le chapitre intitulé: «Toponymie et anthroponymie dans l'écosystème maghrébin»). 5_ par leur baraka généalogique plus que par leurs performances premières ou tout simplement pratiques. 28

nance\ dans la mesure où les menaces hégémoniques hispano-portugaises du temps de la reconquista étaient perçues comme un épouvantail: les «naçara»2 ou les Chrétiens venant du nord de la Méditerranée étaient perçus comme un maléfice. Dans le rituel de certaines corporations artisanales comme celle des tisserands, il y a des proverbes ou des expressions qui en disent long sur l'obsession séculaire du rûmi, et plus précisément du nasrâni : à Tlemcen, le maître du tissage psalmodiait, avant de commencer son ouvrage: «kis tala kis, ya sidi Moulay dris, Allah YXellik y à fàs, wa yeXlîk y a blàd an n' çâra»3. L'épopée inquisitoriale qui a commencé à la fin du I5e siècle en Espagne, et les migrations massives des Musulmans d'Andalousie sont pour beaucoup dans cet imaginaire, et ce que Jacques Berque appela «révolution maraboutique», c'est-à-dire l'émergence des M'rabtîn, se diffusera tout au long du Maghreb dans ce contexte apparent de peur et de défi. Comme les chevaliers de l'Ordre de Malte pour les Raïs turcs, les M'rabtîn font montre d'un résistancialisme teinté de renoncement mystique. Les ribât en furent les lieux. Il va sans dire que le danger du rûmi n'était qu'un mythe, voire un prétexte, notamment dans l'arrière-pays. Ce mouvement a donné lieu à l'ancêtre éponyme, celui du dedans cette fois, qui pour n'être pas noble d'extraction, n'en est pas moins noble par ses mérites, ses hauts faits d'armes4, ses muCjizât5, etc. Peu importe la réalité des mérites, elle n'est pas moins valide que celle des silsilât 6des chorfa. Ce qui compte, c'est le mythe fondateur du lien social, les motivations et les convictions pour construire son destin collectif; ce qui compte, c'est 1'historicité de ce système de croyances. A partir du I7e siècle, le «Maghreb intérieur» connaît, au niveau local, un double leadership fondé, l'un sur le principe généalogique de l'appartenance nobiliaire7, l'autre sur une filiation locale remontant à des ancêtres éponymes dispensateurs de baraka grâce à leur thaumaturgie, leur ascèse, ou

Les fondements anthropologiques, voire psychanalytiques de cette allégeance sont plus complexes qu'il n'y paraît. On se référera à ce propos, à mon article: «identité dyadique et onomastique maghrébine», in «Les territoires de l'identité (Tariq Ragi ed.), L'Harmattan, 1999. 2_ Nazaréens. 3 _ «Navette après navette, que Dieu te garde, ô Fès et que Dieu t'anéantisse, ô pays des naçàra ». 4 _ Il n'yen a pratiquement pas eu... sauf dans les récits de fondations.
5 _ miracles édifiants.
6

1_

_ généalogie.
chorfa.

7_

29

leur mérite initiatique pour la cause de 1'Islam1. Dans les régions sahariennes2, la partition chorfalm 'rabtîn coïncide avec celle autochtones zénètes / étrangers, sauf que ces derniers viennent du Nord du pays. Un détail chromatique dans le Gourara comme dans le Touat saute aux yeux: les Qûbba, tombeaux ou mausolées3, peints à la chaux blanche, se détachent au loin de la couleur ocre des ksûr. Ce distinguo est un indicateur d'extranéité. Il s'agit de santons venant du nord, comme Abd-Al-karim al Maghili. Leurs migrations vers le sud ont une histoire particulière à chacun d'eux mais toutes relèvent d'une hagiographie signalant la condescendance intellectuelle et religieuse des Cités du nord du Maghreb central. Cependant, la contrepartie existe, et ce que l'ethnographie traditionnelle appelle société segmentaire n'est qu'une transcription synchronique à marquage territorial4, matrimonial5, d'une réalité dont la singularité locale ne peut être restituée que par la démarche diachronique. Si le panorama qui vient d'être présenté nous conduit du pré carré, du microcosme, de l'isolat villageois, vers le national, voire le cosmique6. Il faut toutefois noter qu'il est difficile de s'en tenir à un modèle de structuration spatiale et sociale, et donc de socialisation, qui soit représentatif pour tout le Maghreb. D'un point de vue morphologique, le rapport au monde et l'univers perceptif du groupe de référence se construit sur la base de l'existence quotidienne, de la vie pratique, ce qui donne son importance au substrat matériel et territorial: les formes de socialité et de rapport à l'autre sont tout à fait différentes selon l'écosystème considéré: l'univers perceptif du villageois tellien, plus paysan qu'éleveur mais ayant des rapports multiples avec le milieu urbain, au plan institutionnel et de l'échange, n'est pas le même que celui du villageois montagnard ou celui des piémonts, qui n'a été que faiblement imprégné par la culture des «arrivants»? Ce dernier, rompu à l'arboriculture et à l'agriculture de terroir détient un savoir-faire tout à fait appréciable, mais sait peu de choses sur le monde à l'entour. Même les meddah des souks, qui ont joué au Maghreb un rôle d'information et de médiation inter-culturelle notoire, ne furent pas plus «friands d'alpinisme» que les cavaliers hilaliens d'antan.
1_ m'rabtîn. 2 _ Oasis occidentales.

Voir à ce sujet: Sindbad, 1980. 3 _ souvent de forme conique.
4

Nadir Marouf,

Lecture

de l'espace

oasien,

éd.

_ localisations des groupes, des phratries donnant lieu à des «organisations dualistes», pour reprendre l'expression de C.L. Strauss. 5 _ forte exogamie régulant des systèmes d'échange dits «symétriques» dont le <<potlach» en Colombie britannique, la «twiza» au Maghreb, ou le «giri» dans le Japon traditionnel, constituent les formes typiques. 6 _ La quête onomastique ne renvoie aux toponymes et aux ancêtres lointains que pour en obtenir une sorte de centralité à vaste spectre, fondamentale, «azimutale», a-territoriale.... 7_ Phénico-romains, Arabes, Turcs, Français.

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Le villageois connaît ses voisins de l'autre côté de la vallée, à l'occasion des marchés forains qui regroupent les riverains. Mais 1'horizon ne dépasse guère les limites du canton. Les «dii mauri »1 exerçaient leur audience sur ces espaces enclavés. Les aires de loyauté étaient compartimentées de sorte que chaque communauté villageoise avait son dieu local, pour exorciser une naissance, rendre propice une pluie, ou une bonne moisson. Là, point d'universalisme ni de vocation cosmique du religieux, qui est le propre de la civilisation pastorale. En revanche, dans les steppes des plateaux, la mouvance nomade l'emporte et se dégage dans cette société une perception du groupe et du territoire où le droit de propriété se superpose à la notion de souveraineté; c'est, du reste, moins un droit stricto sensu qu'une police de circulation, réglant les servitudes de passage et organisant les parcours et les obligeances rituelles au regard desquelles les groupements voisins peuvent venir faire paître leurs troupeaux ou s'abreuver aux points d'eau. Les aléas climatiques et les contraintes naturelles font que les conditions de survie pour les hommes et pour les bêtes sont variables (en raison des micro-climats) d'une région à une autre, ce qui donne lieu à un mode d'occupation de l'espace régi à la fois par un souci de souveraineté territoriale et de convivialité qui n'est qu'une obligeance pour être l'hôte des autres, en d'autres circonstances. C'est une «assurance tous risques» contre les aléas écologiques et climatiques. Le droit du sol est donc ici un «espacetemps» ; il sanctionne un rapport phénoménologique du groupe à l'environnement. En même temps, l'espace territorial est une res nullius qui se charge normativement à mesure que la défriche l'emporte et que la mise en culture se réalise. Au contraire du droit romain fondé sur l'arpentage et la délimitation cadastrale a priori, ce droit local procède du centre, c'est-à-dire d'une logique centrifuge de l'occupation du sol. L'algorithme de la territorialité est fonction de la capacité de mise en valeur. Nous avons affaire à une conception Ratzelienne de l'occupation foncière, qu'on retrouve par ailleurs dans les curfau Maghreb sous le terme

1_Divinités maures signalées dans l'historiographie romaine. Le culte des saints dans l'Islam maghrébin semble être un substitut syncrétique à ces anciennes pratiques divinatoires. 31

de ihyal . Cette mouvance des hommes, de leur conception du territoire et de la spatialité à géométrie variable donne au groupe agro-pastoral une vision (de l'espace, de son identité et de son rapport à 1' autre) à la fois introvertie2 et extravertie3 . Dans l'écosystème saharien, la dualité nomade/sédentaire est réelle, mais doit être pondérée: la notion de frontière est absente traditionnellement de la culture nomade, mais c'est là une épure. La toponymie nomade relativise ce propos. Par ailleurs, l'agriculture et l'activité pastoralo-caravanière ont entretenu des rapports soit de dépendance soit de complémentarité. Dans le premier cas, les nomades rançonnent les Ksouriens, dans le second, les premiers se sédentarisent aux côtés des seconds et intègrent la rationalité paysanne dans leur culture même si le travail de la terre est confié aux couches serviles. Quant aux sédentaires ksouriens de souche, leur sédentarité n'a jamais signifié «enclavement», malgré la forte impression d'insularité oasienne. Grâce à l'échange et surtout grâce à son insertion dans les réseaux confrériques et à leurs structurations «supra-nationales»4, le Ksourien est virtuellement ouvert sur le vaste monde, est tenu au courant des événements qui se passent à l'échelle du Maghreb. Il incorpore dans sa mémoire des traditions venues d'ailleurs5. Il participe même à des actions militantes en rapport avec une géopolitique régionale qui met en rapport forces locales, nationales et puissances étrangères, coloniales entre autres6 . Un tel étagement du social, depuis le niveau entropique à celui holiste, en passant par la forme segmentaire, entre le confinement au pré carré, et l'expansion cosmique, ne départage pas seulement des groupements territoriaux différenciés et leurs modes d'occupation, il traverse, dans beaucoup de cas les mêmes groupes suivant l'angle d'approche, ce qui ne manque pas de complexité, comme nous venons de l'esquisser. A ces structurations internes, s'ajoute le rapport aux centralités politiques pré-coloniales, à des degrés variables, qui vont de l'autarcie relative à la soumission directe. La lisibilité officielle en est exprimée par une taxinomie binaire, qui est le fait du prince: blad Siba et blad Makhzen. Cette grille de lecture entre espace contrôlé et espace «hors la loi» existait déjà au temps du Limes romain. Elle a fonctionné durant l'époque
1_Vivification ou droit d'effectivité. 2_ Principe de souveraineté et conflictualité intermittente quand les «contrats pastoraux» sont violés. 3 _ Convivialité intertribale, expansion Ratzelienne de l'espace occupé (en référence à l'anthropo-géographe autrichien du début du 20e siècle, Frédéric Ratzel).
4_

5_

définition

<<post-act».

Nous avons connu un aède de Zaouiet-Kounta, qui récitait par cœur, à l'occasion d'une réunion festive, des textes poétiques des 18e-1ge siècles appartenant au répertoire hawzi de Tlemcen et 'aroubi d'Alger et de Blida. 6 _ Ali Ben Ghdahoum, héros national tunisien du 1ge siècle, avait lutté contre les Mamelouks. Se trouvaient à ses côtés des sympathisants venant de Tamentit au sud d'Adrar. 32

dynastique comme indicateur fiscal1. Elle a été radicalisée par l'administration beylicale mais dans une configuration différente mettant en rapport la ville et son «hawz» d'un côté, et le no man 's-land rural de l'autre. Elle a survécu, en d'autres termes et sous d'autres découpages, durant l'épopée coloniale. A la différence du principe d'allégeance des dynasties pré-ottomanes qui reposait sur des légitimités mystico-religieuses, l'Etat ottoman a connu deux phases au Maghreb central: au cours de la première, il a bénéficié du capital symbolique précédent, dans la mesure où les raïs turcs sont venus défendre les communautés musulmanes contre les envahisseurs chrétiens d'Espagne. Ce capital ne s'est pas renouvelé, ce qui donne lieu à une deuxième étape, marquée par un modus occupandi de type colonial, ou du moins le préfigurant. Cette phase signifie que le système d'administration directe, s'appuyant sur une soldatesque plus ou moins régulière et rémunérée, se substitue au système d'allégeance, c'est-à-dire qu'il inaugure une coercition militaire répressive, tout à fait différente de la violence idéologique antérieure. De ce fait, l'Etat beylical s'est fragilisé, car faiblement socialisé par la base populaire. Entre les masses, notamment celles de l'arrière-pays, et le sérail qui compte peu de monde, la coupure était nette. Il est curieux de constater que l'administration coloniale était souvent baptisée du nom de «beylik». Ce terme signifie pendant très longtemps, y compris dans l'Algérie post-coloniale, à la fois <<pouvoir» «extranéité».Par ailleurs, ce pouvoir de et plus en plus désocialisé finit par donner lieu à une anomie générale à la veille de colonisation, hormis quelques tribus réunies autour d'une zaouia ou d'une famille de notables, restés en retrait. Partout ailleurs, la Régence turque se laisse démanteler par les querelles intestines, entre les provinces de l'Est, de l'Ouest et la métropole où réside le Dey, et à l'intérieur de chaque oligarchie locale. Les désillusions de l'Emir Abdelkader furent de découvrir, au moment du combat, qu'il ne pouvait compter sur aucune tribu pour fédérer les forces de résistance à l'armée française. Avait-il une conception avancée de l'Etat et de la Nation? Cela est probable, mais il faut rester prudent, car la vision claire d'une <<nationdécadente» inscrite dans un espace territorial qui se superposerait à l'Algérie septentrionale pour le moins, est venue tardivement. On la décèle dans ses mémoires d'exil aux bords de la Loire. De même, en ce qui concerne les résistances localisées qui ont lieu un peu plus tard, et qui ont fait d'Al Mokrani, Bouamama et de Fatma-n'Soumer des héros nationaux, je pense que ce fut là des résistances menées par des féodalités politico-religieuses, qui voyaient dans la puissance coloniale la fin de l'exaction fiscale dont ces notables tiraient bénéfice. C'était donc deux
1_ Les territoires soumis à l'impôt et les «autres»...

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logiques antagoniques: l'une capitalistel, l'autre féodale luttant pour préserver non pas la «nation»2 mais une aire de loyauté de diamètre restreint. Les féodalités puissantes ont tenté leur chance de se battre et peut-être de vaincre: cela aurait pu se produire pour l'Emir Abdelkader, qui a failli être reconnu «sultan» de Tlemcen, par la puissance coloniale, laquelle y voyait une libéralité à l'égard de la monarchie 'alaouite de Fès. Les féodalités trop faibles ont préféré jouer la carte de la capitulation, voire de l'allégeance... Il ressort de ce panorama que l'Algérie était, à la veille de 1830, un pays entièrement morcelé, où chaque féodalité locale a misé sur une stratégie pro domo, ce qui favorisa les renégats et entraîna surtout un chassé-croisé de situations et une anarchie qui n'a fait que faciliter, à l'avenant, le processus de <<pacification».Ferhat Abbas s'écria de façon candide un siècle après le début de la colonisation: «J'ai consulté partout les morts et les vivants, j'ai vu les cimetières, je n'ai rencontré nulle part la nation algérienne». En disant cela, il disait une chose juste, dans un contexte politique où il ne fallait pas le dire.. .
Le fait colonial fédérateur par atrophie

Ainsi, la société pré-coloniale, quelles que soient la force intégrative de l'Etat et les formes de socialisation sous-jacentes, reste, aussi bien dans les temps forts de l'allégeance, que dans la situation de segmentation et de repli tribal qu'elle a connus à la veille de la colonisation, caractérisée par le lien onomastique. C'est davantage une société anthroponymique que toponymique. Le référent identitaire est celui du groupe et de la filiation avant de se cristalliser dans un espace territorial plus ou moins défini. C'est ce qui explique les flux et reflux des aires de loyauté, comme le caractère aléatoire des mouvements d'expansion ou de morcellement des collectivités territoriales et de leurs polarités politiques (caïdales) ou mystico-affectives (confrériques, éponymes...) respectives. Les premières mesures entreprises par l'administration coloniale pour délimiter les terres collectives dites carch3 ont buté sur le découpage des tribus, ce qui a favorisé - confusion oblige - une réduction des espaces soumis aux règles coutumières du i 'hya'4. Cette spatialité tribalo-foncière à géométrie variable résulte de la logique du réseau, au contraire de celle du territoire. La territorialité est le signe d'une révolution dans les sociétés européennes: elle a été inventée par le capital naissant et I'hégémonie du droit formel bourgeois. La «frontière nationale» sanctionne la protection du patrimoine investi et pérennisé par la nouvelle classe au pouvoir et la fin des
1_ sous la forme coloniale. 2_ nébuleuse définie a posteriori. 3_ Le fameux «cantonnement» sanctionné par la loi de 1851. 4 _ vivification, voir mon article infra page 321. 34

privilèges féodaux. L'Algérie pré-coloniale, régie alors par une spatialité de type féodal, va entrer en conflit brutal avec la topique de l'arpentage et de la délimitation importée par le capitalisme colonial. Si l' œuvre coloniale constitue, à cet égard, un artefact, elle contribue, cependant, sur le long terme, à une nouvelle structuration des sociétés soumises et à de nouvelles spatialités qui vont être socialisées à des degrés divers, suivant les lieux et les contextes historiques. En effet, la prégnance de la nouvelle spatialité dépend, d'une part, du mode différentiel d'intégration coloniale1 et, d'autre part, des latitudes et des milieux géographiques: au Sud, la notion de frontière n'a pas la même signification que dans le Nord. En effet, cette différence d'appréciation est fonction de la sédentarité dont le mode de régulation est celui de la capacité productive du sol: les différences pluviométriques ou climatiques, la nature des terres et leurs vocations soit agricoles, soit pastorales, soit agro-pastorales2, tout cela donne à la frontière du sens ou du non-sens. Si elle apparaît dans les régions du Tell comme un isobare géopolitique fondé sur des discontinuités historiques3, voire géographique4, tel n'est pas le cas sur des latitudes plus méridionales, du côté algéro-marocain notamment où le destin des peuples à la fois nomades et sédentaires, depuis la vallée du Dràa, qui part du contrefort atlantique de l'Anti-Atlas jusqu'aux limites est de l'Erg occidental vers El-Goléa (en passant par le triangle du TouatGourara-Tidikelt formé autour du plateau du Thadmaït) fut des siècles durant un destin commun. Celui-ci fut attesté non seulement par l'histoire commune et la convergence du fonctionnement social5 mais encore, mutatis mutandis, par un écosystème commun. Cela est encore plus vrai partout ailleurs dans les confins sahariens où les frontières géopolitiques tracées par le cartographe colonial entre l'Algérie et la Mauritanie, le Mali, le Niger, voire la Libye le furent «au cordeau» non pas sur le terrain, mais sur les cartes d'Etat-Major. Sur les territoires du Sud, occupés tardivement par la France (entre 1902 et 1908) et intégrés à l'Algérie septentrionale, le problème de la représentation indigène d'une territorialité surimposée et rigide n'est pas encore arrêtée. Elle ambivale entre le sentiment profond que la seule frontière culturellement et biologiquement significative, est celle qui sépare les aires de
intégration à la «carte», comme ce fut le cas plus tard avec le «Maroc utile» du Résident Lyautey. 2_ suivant les pesanteurs propres à chacune des vocations et à leur articulation au sein des mêmes collectivités territoriales. 3_ en l'occurrence, avec le Maroc, hiatus institutionnel entre régime impérial ottoman et régime monarchique. 4_ la plaine de Guercif étant considérée comme un no man' s land naturel séparant Maghrîb al aqsa et Maghrîb-al-awsat. 5_ ubiquité de la trilogie féodale shorfa, m 'rabtîn, harratîn.
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1_

pâturagesl du néant2, d'une part, et une socialisation de la polarité nationale due à une forte urbanisation et aux diverses formes d'acculturation sousjacentes, d'autre part3. D'un côté, persistance, notamment chez les franges semi-nomades, d'une vision écologique, donc aléatoire, de la frontière; de l'autre, sentiment nébuleux d'une centralité nordiste à vaste rayonnement, par effet diffusionnel des signes et des marchandises, et dont se charge la cité saharienne. Un tel syncrétisme entre deux imaginaires sociétaux et spatiaux, celui de la mouvance et celui du topos, est en pleine ébullition encore aujourd'hui, voire plus aujourd'hui qu'hier. Si la nouvelle structuration de la société saharienne traditionnelle est une affaire de l'Algérie actuelle, et si elle a été faiblement entamée par le système colonial, tel ne fut pas le cas, en revanche, dans le Tell qui, pour minoritaire qu'il soit géographiquement, n'en est pas moins majoritaire par sa densité démographique et par le nombre de ceux qui y vivent. D'abord, le processus d'insertion et de soumission au capitalisme colonial fut notoirement plus important, même si des nuances régionales doivent être signalées, et même si, globalement, l'effet de prolétarisation est plus symbolique que réel. La colonisation dite directe a eu pour objectif d'organiser une agriculture moderne à finalité marchande. Elle a développé une urbanisation et des services, accessoirement une infrastructure

industrielle et portuaire, en aval et en liaison directe avec l'output agricole.
Le préjudice subi par les populations paysannes au cours du 1ge siècle et jusqu'aux années 30 du 20e siècle, par l'effet de dépossession et de morcellement foncier, a profité aux colons d'abord: l'obtention de terres confisquées à l'occupant indigène, puis celle d'une main-d'œuvre à bon marché, avant de profiter à l'activité urbaine, celle-ci étant plus liée aux services qu'à l'industrie proprement dite. Le pronostic de Marx sur l'Algérie ne s'est pas réalisé, les personnages de Zola, campés dans les bassins houillers de la France républicaine, ne se sont pas reproduits sur la rive méridionale de la Méditerranée et, contrairement aux vœux du premier, ils ne sont pas venus grossir massivement «l'armée victorieuse» du prolétariat international. Nonobstant ce constat, la dépaysanisation donnant lieu en partie à une prolétarisation timide dans les grandes exploitations agricoles coloniales, et en partie à une prolétarisation non moins timide dans les manufactures urbaines, ou dans les infrastructures (chemins de fer, ports) a eu une signification plus grande par ses aspects symboliques que par l'effet du nombre.
1_Qui relèvent de la mouvance,
2_

donc à géométrie variable.

les limites ne sont jamais fixes, elles varient suivant les saisons et les cycles climatiques généralement non prédictibles. 3_ notamment le désenclavement que permet le système moderne de communication.
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Les promus à l'emploi salarié, mais aussi à la scolarisation, vont s'insérer dans les réseaux syndicaux, comme la confédération des cheminots, dockers et traminots, qui dépassent le cadre de l'Etat colonial proprement dit. Ces réseaux à forte primauté cégétiste, s'inscrivent dans l'espace nordafricain tout entier, puisque désormais l'ensemble de trois pays est soumis au même pouvoir colonial, même si celui-ci connaît des différences institutionnelles.l Par ailleurs, le mouvement associatif et syndical ouvre la voie à une structuration des actifs autochtones des villes, tant au niveau <<national», maghrébin qu'international. C'est dans ce contexte que naît l'Etoile nordafricaine (ENA), le premier parti pour l'indépendance des peuples du Maghreb. Ce n'est pas pour rien que sa fondation par le zacim Messali Hadj eut lieu en France. Les premiers adeptes se recrutaient dans le vivier de l'émigration parmi les populations ouvrières de l'entre-deux-guerres. Ce mouvement comportait alors deux caractéristiques entremêlées: la première tient à une acculturation syndicalo-politique, parrainée par le mouvement communiste, à un moment où la question nationale semblait avoir trouvé une relative légitimité au sein de la Troisième Internationale. En effet, la lutte pour l'indépendance des peuples n'est désormais plus incompatible avec la lutte sociale2. La seconde tient à une coloration éthique et culturelle du mouvement de Messali, fondée sur la religion et les valeurs

refuges des pays d'origine, ce qui pose un problème de cohabitation avec le
PCF, vite réglé dans le sens d'une rupture intervenue au début des années 30, et à l'initiative du Zacim. Il ressort que l'irruption d'une conscience politique moderne est bâtie sur un socle syncrétique fait de convictions séculières proches de la gauche traditionnelle face à la classe possédante et spoliatrice, d'un côté, et de convictions culturelles selon lesquelles l'Occident chrétien et coupable soumet injustement à son règne des peuples musulmans aspirant à rétablir leurs valeurs profondes, de l'autre. Ainsi, l'instance coloniale fédère à son insu et contre elle les masses urbaines et péri-urbaines nord-africaines, pour lesquelles il y a désormais un face-à-face irréductible d'ordre politique, économique et culturel tout à la fois. Cette bi-polarité est décodée sous des formes différentes suivant les séquences politiques: elle se présente sous la dyade «société autochtone société allochtone», la première étant unie par la religion et par la langue, unie aussi par sa condition de sujétion à un ordre exogène; la seconde étant vue comme une excroissance cumulant extranéité de la langue et de la religion. Le mouvement indépendantiste gagne le Maghreb, notamment
1_Protectorat d'un côté, colonie de l'autre. 2_ Sur cette question il y a de nombreux travaux d'historiens ou de politologues. Notons deux auteurs qui en ont fait une vaste synthèse: Omar Carlier (L'Etoile nord-africaine) et Benjamin Stora (Messali Hadj). 37

l'Algérie, et s'élargit très rapidement à des militants de toutes conditions, et non seulement ouvrière. TI en est ainsi des anciennes corporations artisanales, qui furent les seules forces sociales virtuellement antagonistes d'avec les pouvoirs pré-coloniaux, qui étaient porteuses d'un projet de société: leur désaffection, amorcée avant la colonisation, va être amplifiée depuis l'introduction de la «fabrique». La plupart des artisans, notamment les tisserands de Tlemcen, quittent de guerre lasse leur atelier pour s'employer dans les fabriques européennes, au début des années 30. Mais des artisans qui n'ont pas trouvé de débouché dans l'emploi salarié et qui ont continué à survivre (babouchiens, coiffeurs, ébénistes et autres prestataires) ont gagné pour la plupart le mouvement de Messali. La diversité socioculturelle des militants de la deuxième phase explique en partie que la ligne strictement syndicalo-communiste de départ était complètement noyée dans une dynamique nationaliste singulière. Enfin, si un tel nationalisme fut engendré par les émigrés de la région parisienne et des bassins miniers du Nord et de l'Est de la France, il va évoluer dans le sens d'une ouverture vers le monde arabe. Le début des années 30 est marqué par l'attention des militants algériens à l'égard des "pays frères" d'Orient. Mustapha Kamal Atatürk est le héros de la umma musulmane. Son portrait se trouvait dans toutes les demeures des citadins. La musique orientale, éditée par les frères Baïda à Berlin et à Chatou, fait son entrée dans les cercles et associations. L'orientalisme artistique n'est alors que l'expression émotionnelle d'un orientalisme politique: le parti Wafd de Saad Zaghloul en Egypte, le radicalisme anti-britannique du roi Fayçal d'Irak et d'autres figures emblématiques donnent le ton et servent de référent à la «umma» algérienne en formation. D'où un unanimisme faisant fi des cultures politiques internes, des statuts sociaux et des sensibilités ethnoculturellesl, même aux pires moments des quant-à-soi et des partitions qui ébranlaient le microcosme des dirigeants politiques entre 1949 et 1954. Le FLN, surgeon des partis divisés qui précèdent, a drainé derrière lui, dans la mesure où il apparaissait crédible face à l'anomie des années 50, des militants de tous bords. Ainsi la fonction fédératrice de la France coloniale a été suffisamment forte pour atténuer les divisions internes et rendre possible une adhésion unanime, sinon quasi unanime autour du FLN et de son option radicale pour l'indépendance.

1_Anecdote relatée par un ancien étudiant kabyle: se trouvant à Toulouse, où il étudiait le droit, il vit pour la première fois Messali Hadj en 1947 dans un meeting: «son discours m'a
ému au point d'en pleurer

- Pourtant,

je ne comprenais

rien à l'arabe...)}

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Images et Mémoire de la Guerre d'Algérie à travers l'œuvre de l'Uruguayenne Sophie Vidal Ahmed Abi-Ayad*
En ma qualité d'hispanisant, je me propose de présenter le témoignage de l'Uruguayenne Sophie Vidal de Magarinos sur la guerre d'Algérie à travers son ouvrage intitulé: Argelia: El martirio de un pueblo (l'Algérie: le martyre d'un peuple). Publié le 1ernovembre 1961, date de l'anniversaire du déclenchement de la guerre et juste quelques mois avant les accords d'Evian, à Montevideo, (Uruguay) dans l'édition, El siglo ilustrado.1 Ma contribution consiste essentiellement à transmettre les sentiments et les impressions, ainsi que la perception et le regard direct de l'auteur, sur cet événement qui n'a pas manqué de bouleverser, non seulement l'opinion internationale mais aussi celle de tous les Français de l'TIe-de-France. Il est évidemment clair et important de faire apparaître ici, et à cette époque même, sa propre évaluation et vision critique sur tout ce qu'elle a pu vivre lors de son voyage officiel en Algérie. Aussi, la présente contribution constitue-t-elle, pour l'essentiel, une traduction annotée de l'œuvre de Sophie Vidal.

Présentation

de l'auteur

Sophie Vidal de Magarinos est originaire de l'Uruguay. Auteur de cet ouvrage très peu connu et dont la parution en France était impossible et inimaginable en ce moment même, où le conflit de la question algérienne

Ahmed Abi-Ayad, Université d'Oran, Chercheur CRASC 1_ Le fait que Sophie Vidal ait voulu faire paraître son ouvrage, en ce tout début du mois de novembre, le faisant coïncider avec la fête de la Toussaint, représentait pour elle une manifestation et une attitude dignes et généreuses. Elle voulait aussi, par là même, exprimer sa reconnaissance pour tous ces hommes morts sur le champ de bataille, et avec lesquels elle a plus ou moins partagé de profonds sentiments de peine et de douleur durant son périple en Algérie et au Maghreb. Car leur unique et seul motif consistait au désir de vouloir retrouver leur droit indéniable à la liberté, dénoncer cette injustice sans fin, exploitation et occupation des terres d'autrui sans aucun réel partage. Le livre est écrit en espagnol. Une traduction en français est programmée au sein du Laboratoire de Recherche Ouvrages du Supérieur (LARDS), de la faculté des Arts, des Langues étrangères et Arts de l'Université d'Oran.
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