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Le général Robert Aubinière

De
208 pages
Robert Aubinière est l'un de ceux qui ont donné une place à la France et à l'Europe dans la conquête de l'espace. Dans ce dialogue sans apprêt, tenu en 2001, année de sa disparition, il retrace ce que furent sa jeunesse, sa famille, ses études, son engagement dans la guerre et dans l'action clandestine. Un parcours qui l'a conduit de la nuit des camps nazis à la création des outils de l'ambition spatiale : le Centre National d'Etudes Spatiales dont il fut le premier directeur général et le Centre Spatial de Guyane à Kourou.
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Le général Robert Aubinière

Propos d'un des pères de la conquête spaâale française

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Réflexions stratégiques dirigée par Guillaume Schlumberger.

La collection

«

réflexions stratégiques» a pour but de faire connaître des

itinéraires d'exceptions ou de porter à la connaissance du public les analyses d'acteurs civils ou militaires de premier plan dans le domaine des relations internationales, de la diplomatie et de la stratégie. Elle privilégie les mémoires et les essais visant soit à laisser la trace de destins exceptionnels soit à donner une lecture théorique de l'histoire immédiate et des grands enjeux contemporains.

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@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-05193-5 EAN: 9782296051935

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Robert Aubinière et André Lebeau

Le général Robert Aubinière
Propos d'un des pères de la conquête spatiale li-ançaise

Frélàce de Yannick d'bscatha

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Sommaire

Préface...

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Avan t -P ro P 0 s....................................................................................

1 - Les années de jeunesse (1912-1939) .......................................... Les origines Les études L'armée de l'Air 2 - La guerre (1939 - 1945)

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3 - L'officier de l'armée de l'Air (1945-1957) ............................... 55 L'École de l'air L'École de guerre et la 5e région aérienne L'École de Rochefort 4 - Colomb-Béchar: le Centre interarmées d'essais d'engins spéciaux (1957-1959) 5 - L'École de l' air, la DTI (1959-1962) ......................................... L'École de l'air La DTI 6 - Les débuts de l'espace (1960-1962) ........................................... 7 - Le Centre national d'études spatiales 8 - La Guyane 67 79 79 83 97 111 149 55 57 61

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9 - La coopération spatiale franco-soviétique 10 - L 'ELDO (1972-1975) Repères chrono logiq ues ..

(1966-1971)

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Carrière militaire du général Robert Aubinière
Événements historiques Chronologie de l'activité spatiale française État des services Programme de séjour en Guyane de deux ingénieurs du Centre national d'études spatiales
Rem erciem ents ... ...

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Préface

Une grande institution se doit à elle-même de connaître son histoire et de conserver la mémoire de ceux qui l'ont honorée. La publication des propos en forme de mémoires du général Aubinière répond à ce dessein. Il fut, on le sait, le premier directeur général du CNES, de sa création en 1962 jusqu'à 1972. Il en avait porté l'idée lorsqu'il était à la tête de la Direction technique et industrielle de l'armée de l'Air. Sa première rencontre avec les pionniers de la technique spatiale date de l'époque, un peu antérieure, où il dirigeait le centre d'essais d'engins spéciaux de Colomb Béchar, d'où furent tirées les premières fusées Véronique. C'est là sans doute, et des contacts qu'il y eut avec ces précurseurs, que se forma chez lui l'idée qu'il y avait dans ce domaine une voie à ouvrir. À la tête de l'équipe qu'il avait choisie, aussi diverse par les origines que par les talents, il a construit ce qui est demeuré l'outil central de l'ambition spatiale française et l'un des plus puissants moteurs de l'ambition européenne. À l'époque où il a conduit cette tâche, les enjeux de l'espace n'étaient pas aussi clairement visibles qu'ils le sont aujourd'hui. S'engager dans cette voie encore incertaine en abandonnant une carrière militaire prometteuse n'était pas un choix ordinaire; il Y fallait un mélange d'esprit d'aventure et de foi. Les mêmes vertus qui, au cours de la Seconde Guerre mondiale, l'avaient fait s'engager dans la lutte clandestine et de là conduit à connaître la nuit des camps nazis. Dans ces propos où il se raconte avec simplicité et souvent avec humour, on perçoit la puissance d'une personnalité qui a marqué les débuts d'une entreprise dont nous sommes les héritiers. La générosité de son caractère transparaît dans les images qu'il trace de ses collaborateurs de la première heure et dans l'hommage qu'il rend au professeur Jean Coulomb, le président du CNES, auquel le liait une profonde unité de vue.

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L'évocation de ces débuts de l'aventure spatiale française, si proches et qui semblent déjà si lointains, nous conforte dans la volonté de poursuivre la tâche. Elle nous rappelle aussi que tout commence et que tout finit par des hommes. Yannick d'Escatha Président du CNES

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Avant-propos
Le général Robert Aubinière a été le premier directeur général du Centre national d'études spatiales (CNES). J'ai eu le privilège d'être l'un de ses collaborateurs, depuis mon entrée au CNES, en 1965, jusqu'à son départ pour l'ELDO en 1972. Au début de l'année 2001, il a accepté de retracer pour moi son existence au cours de cinq entretiens qui vont de son enfance jusqu'à son départ de l'ELDO en 1975. J'avais espéré qu'il me serait possible de revenir avec lui sur ces propos pour les approfondir et les étendre à la période ultérieure. Après qu'il eut quitté les activités spatiales, il s'est consacré à l'histoire de l'art révélant par là une dimension de sa culture que bien peu de gens connaissaient. Sa disparition en décembre 2001, alors que je venais de terminer la transcription des cinq premiers entretiens, m'a privé de cette perspective. Le texte qui est présenté dans cet ouvrage n'a pas été réécrit; il est tel que l'a formulé le général Aubinière. Le retoucher risquait de lui faire perdre cette relation avec la personnalité de son auteur qui transparaît dans la verdeur du ton et que ceux qui l'ont connu retrouveront au fil des pages. Avec le président Jean Coulomb, auquel le liait une indéfectible complicité, le général Aubinière est celui qui a façonné, pour les décennies qui ont suivi, la personnalité du CNES. À ceux qui ont eu l'honneur de travailler sous sa direction, il laisse le souvenir d'une personnalité parfois rugueuse mais toujours généreuse, d'un homme peu soucieux de paraître mais déterminé à faire. Il était au sens plein du terme, un homme de caractère.

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André Lebeau

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1 - Les

années de jeunesse (1912-1939)

Les origines
Je crois que la première chose à faire, c'est d'indiquer mes origines; ma famille est plus compliquée qu'on ne le considère généralement. Je m'appelle Aubinière, par conséquent le père officiel est monsieur Aubinière et la mère est une demoiselle Conraux qui est devenue madame Aubinière par mariage. Ce qu'il est important de voir, c'est que, quoiquejamais mes parents ne me l'aient dit - jamais personne ne

me l'a dit - je pense que, en réalité, je ne suis pas le fils de monsieur
Aubinière, mais je suis le fils d'un monsieur Lippmann dont je parlerai tout à l'heure. Nous allons d'abord parler de monsieur Aubinière, de madame Aubinière-Lippmann et de monsieur Lippmann. Il y a donc trois familles. La famille de mon père est une famille de Laval. Ils étaient ébénistes, ils faisaient des meubles à Laval et c'est une vieille famille lavalloise ; il y a encore des Aubinière en Maine-et-Loire et en Loire-atlantique. Il y a d'ailleurs un village qui s'appelle Aubinière ; je ne sais pas si ça a un rapport avec la famille, mais c'est un nom de la région. Cette famille Aubinière avait deux fils, Arthur Aubinière et celui qui nous intéresse, qui est mon père officiel, Gaston Aubinière. Arthur Aubinière était médecin; il était le médecin de la famille de ma mère à Paris et c'est comme cela que ma mère a connu le frère de ce médecin et l'a épousé. Ce Gaston Aubinière était, lui, employé de banque et, en fait, il ne faisait pas grand-chose; c'était un homme assez paresseux et les rapports avec ma mère se sont très vite détériorés; j'en parlerai tout à l'heure. Donc une famille Aubinière originaire de Laval, ayant deux fils à Paris, l'un, Arthur Aubinière, qui est médecin, et Gaston, qui est le père officiel. Parlons maintenant du côté de ma mère. Ce sont des gens des Vosges, de la région d'Épinal; le village, c'est Gercourt à côté d'Épinal. Cette famille a une première anomalie qui apparaît dans les chiffres. Cette famille s'appelait Conraux. Monsieur Conraux, curieusement, a épousé une demoiselle beaucoup plus âgée que lui, ce qui est anormal pour l'époque; il a donc dû y avoir un problème à l'origine. Et en plus ces gens de Gercourt, monsieur Conraux et sa femme, sont partis pour

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Paris; lui travaillait dans les Postes, un emploi très modeste genre facteur ou quelque chose de cet ordre, et ils ont eu trois enfants, une fille aînée qui est morte très rapidement et puis ma mère et la sœur de ma mère. Ma mère, elle a étudié jusqu'au brevet supérieur; c'était l'époque où les femmes faisaient des études différentes des hommes, et donc il n'y avait pas le problème du latin; elle a passé son brevet supérieur; elle a débuté comme institutrice. Elle a épousé ce monsieur Aubinière et à l'issue de ce mariage, un premier enfant est né qui est mon frère Yves Aubinière dont je parlerai tout à l'heure. Ce mariage n'a pas été heureux parce que monsieur Aubinière travaillait aussi peu que possible et il semble même qu'il ait été renvoyé de sa banque sans en avoir prévenu ma mère; il ne savait pas trop quoi faire; il y allait quand même tous les matins, il partait à la même heure, il revenait à la même heure; très rapidement ma mère s'en est aperçue. Il ne devait pas rentrer beaucoup d'argent et ma mère s'est remise à travailler. Elle a pris un emploi, grâce à son père qui était dans les PTT, elle est devenue demoiselle du téléphone. Vous savez qu'à cette époque-là, il y avait des demoiselles du téléphone qui faisaient passer les communications; il n'y avait pas encore le téléphone automatique. Comme demoiselle du téléphone, elle s'est trouvée en relations avec un jeune industriel qui avait le téléphone, lui, et qui lui téléphonait, monsieur Lippmann. Elle a donc fait connaissance avec ce monsieur Lippmann et ils sont sortis ensemble et de là est né Robert Aubinière. Tout au moins je le pense, parce que jamais mes parents ne me l'ont dit, mais j'ai toujours pensé que c'était comme ça que ça s'était passé. Parlons maintenant des Lippmann. La famille Lippmann est une famille de gros industriels. Le père, Édouard Lippmannl, était le grand personnage; c'était un peu le Marcel Dassault de la famille ou bien le Potez2; c'était un homme très
Édouard Lippmann, né en 1833 à Verdun, ingénieur de l'Ecole centrale des arts et manufactures en 1856, participe à la défense de Paris pendant la guerre de 1870 comme capitaine volontaire dans le corps des ingénieurs. En 1878, il fonde à Paris la Maison Edouard Lippmann & Cie, qui se spécialise dans les forages profonds. Officier de la Légion d'honneur, il a laissé un Petit traité des sondages, Librairie scientifique, industrielle et agricole Eugène Lacroix (Éditeur), 84 p., 1880. 2 Henri Potez, né à Meaulte en 1891, ingénieur de l'Ecole supérieure d'aéronautique et de construction mécanique, est affecté pendant la Première Guerre mondiale, avec son condisciple Marcel Bloch - le futur Marcel Dassault - à la fabrication d'avions. 12
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important; il avait une société de forages et sondages qui existait depuis un siècle et qui a fait tous les forages en Indochine, au Sahara, en France et en Europe; c'était un grand industriel. Il sortait de Centrale3. Édouard Lippmann était vraiment un grand personnage, on ne parlait que de lui dans la famille et son fils Eugène Lippmann, qui était mon père, sortait lui aussi de Centrale. Il est entré tout naturellement chez son père, dans sa maison. Ma mère a divorcé de monsieur Aubinière et a épousé monsieur Lippmann quelques années plus tard et, à ce moment-là, elle est devenue madame Lippmann, et quand j'ai eu seize ans - mon frère avait dix-huit ans et demi - monsieur Lippmann nous a adoptés tous les deux de sorte que nous nous appelions à ce moment-là Aubinière-Lippmann. C'est mon vrai nom d'ailleurs, Aubinière- Lippmann. Ce qui est important c'est qu'en définitive ma mère, comme vous le voyez, avait eu des problèmes financiers importants. Elle avait été demoiselle du téléphone toute seule avec deux enfants, et se retrouvait tout à coup riche par le fait qu'elle se retrouvait dans cette famille très riche, les Lippmann. C'était un grand changement pour elle. Ma mère était une femme que personnellement je trouvais formidable; il y avait deux personnes formidables dans la famille, Édouard Lippmann le grand-père et ma mère. Édouard Lippmann écrasait son fils, comme on a vu plus tard par exemple, Potez écraser son fils. Je suis né en septembre 1912 ; ma mère a dû divorcer et se marier en 1920 ou 1921. Édouard Lippmann, le grand-père, était donc le grand personnage de cette famille; c'était le grand homme, le ponte, et mon père était à ce point en admiration devant le sien qu'il ne prenait aucune initiative; il recopiait les lettres que son père faisait à l'époque pour les problèmes actuels. Il y avait deux choses considérées comme très importantes dans

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Ils conçoivent ensemble l'hélice qui équipera les chasseurs Spad. La société Potez, nationalisée par le tront populaire en 1937, produit des avions jusqu'à la Seconde Guerre mondiale pendant laquelle, Henri Potez, retiré dans le midi de la France, cesse toute activité. 11est mort à Paris en 1981. 3 L'École centrale des arts et manufactures a été créée en 1829 par Alphonse Lavallée, homme d'affaires nantais qui a mis sa fortune personnelle dans la création entièrement privée de cette école. Il s'agissait de former des ingénieurs dotés d'une solide formation scientifique et capables d'accompagner l'industrie française dans l'ère industrielle. Blériot, Eiffel et Michelin, parmi d'autres noms illustres, sont d'anciens élèves de Centrale. 13

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la

famille.

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première, c'étaitqu'un

ancêtre Lippmann

avait été

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médecin de Louis XV. Tout le monde disait que Louis XV l'avait remercié un jour par lettre; tout le monde croyait que quelqu'un d'autre avait la lettre mais personne ne l'a jamais trouvée. Je ne sais même pas si c'est une légende ou pas mais c'était un grand truc de la famille; on parlait toujours de la famille de Lippmann, médecin de Louis XV. C'est un point secondaire, mais le second fait que la famille considérait comme très important, qui est très important - c'était l'époque où nous étions très bien avec les Russes du Tsar, nous sommes avant 1914, donc avant que le Tsar ne soit tombé - c'est que l'ambassadeur de Russie avait demandé à Édouard Lippmann de venir s'occuper des pétroles de Bakou\ et d'y faire les forages. Mon grand-père avait accepté et il était prévu qu'Édouard Lippmann aille diriger les pétroles de Bakou; c'était donc un énorme truc. Malheureusement, comme Édouard Lippmann était juif, il fallait à cette époque un visa. L'ambassadeur de Russie avait dit à Édouard Lippmann: «Pour vous c'est une simple formalité, simplement il faut quand même que vous fassiez signer un visa ». Édouard avait refusé en disant: « C'est hors de question et dans ces conditions-là, je n'irai pas à Bakou ». C'est un point extrêmement important parce que la société a raté ce jour-là le tournant du pétrole. Elle faisait des trous pour l'eau, elle allait devenir une grande boîte de pétrole. En fait comme mon père n'avait pas les qualités d'initiative suffisantes pour faire quelque chose de nouveau, cette société a toujours été en dehors du pétrole d'où sa mort, d'où le fait qu'elle a disparu. A.L. - Pourquoi a-t-il refusé ['obtention d'un visa? G.A. - L'obtention d'un visa? Parce qu'il a estimé qu'il était français et les Français n'avaient pas besoin de visa et il ne voulait pas que ce soit parce qu'il était juif.

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4 Le gisement de pétrole de Bakou, en Azerbaïdjan, a été mis en exploitation en 1870 et a été le premier gisement pétrolier de la Russie, puis de l'Union soviétique jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il demeure productif aujourd'hui bien qu'il ait dépassé son pic de production. 14

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A.L. - C'est parce qu'il était juif qu'il avait besoin d'un visa? G.A. - C'est parce qu'il était juif. À ce moment-là, entre la Russie et la France, il n'y avait pas besoin de visa et il a refusé. C'est considéré évidemment comme un grand titre de gloire de la famille. C'est une erreur tactique considérable; mais enfin c'est une erreur tactique que je comprends, qui est magnifique, mais c'est quand même une erreur; ça a causé la mort de l'entreprise. Alors voilà, ça c'est le côté de mon père. Ma mère, elle, c'était la personne active de la famille. Elle s'appelait Georgette Conraux et c'était une femme à poigne. J'avais un frère qui, lui, était le fils d'Aubinière. Je dois dire tout de suite que monsieur Aubinière est mort, ça doit être dans les années vingt; il est mort à l'hôpital du Kremlin-Bicêtre; il était plus ou moins alcoolique. Mon frère Yves, lui, était très brillant. C'était vraiment un très très bon élève; la seule chose, c'est qu'il se faisait renvoyer de partout où il était pour des raisons de discipline. Ma mère avait donc pris l'affaire en main et le tenait très sévèrement, très fermement, de telle sorte qu'elle l'a mis chez les Jésuites; d'abord, elle l'a mis à Stanislas parce qu'il était renvoyé de Condorcet, après avoir eu le prix du meilleur élève de cinquième. À Stanislas, il a fait la connaissance d'un jésuite qui a sympathisé avec lui, le père de Vauplane. Il est d'ailleurs devenu patron des Jésuites en France par la suite. Il était devenu un ami de mon frère; il lui écrivait et il a beaucoup conseillé ma mère pour essayer de se défaire de ce garçon impossible, car il était non seulement insupportable au point de vue de la discipline mais il était malhonnête; si ma mère n'avait pas été là, il y a longtemps qu'il aurait été au bagne ou quelque chose comme ça. Elle l'a envoyé en Angleterre dans un lycée plus ou moins disciplinaire; pendant deux ans il y est resté sans en bouger jusqu'au jour où les Anglais ont fini par dire qu'ils ne pouvaient plus le supporter et l'ont renvoyé à nouveau. Il a passé son bachot, très normalement d'ailleurs et même brillamment, dans une boîte privée à Saint-Aspais près de Melun - ce sont des Jésuites aussiet il a préparé Saint-Cyr à Sainte-Geneviève. Il est entré premier de Sainte-Geneviève, il a eu une épée d'honneur et il est redevenu un homme normal; il a fait une carrière militaire normale. Mais il doit énormément à ma mère car c'est elle qui en fait le tenait.

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Il y a une

autre partie de la famille

dont je vais parler parce que ça

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donnera un idée de l'atmosphère. Ma mère avait une sœur qui s'appelait Jeanne. Elle a épousé un monsieur Schmidt. C'était un grand bonhomme protestant; ma mère adorait sa sœur et détestait son beaufrère. C'est elle qui, dans la famille, a laissé l'expression: beau, grand, fort et bête. Dès qu'on parlait de lui, elle disait: « Oui, beau, grand, fort et bête ». Ils ont eu deux enfants, ils ont fait un très bon ménage, mais c'est une famille qui a eu tous les malheurs; c'est vraiment les Atrides parce que la mère est morte très jeune, d'une sorte de leucémie; on ne sait pas très bien ce qu'elle a eu. Ma mère a immédiatement dit que c'était de la faute de son beau-frère, qu'il ne l'avait pas soignée. Enfin elle est morte et ma mère a pris à son compte les deux enfants, si bien que les deux enfants de ce monsieur Schmidt ont été élevés avec nous. Ce monsieur Schmidt s'est remarié avec une femme qui avait une boutique de fleurs et cette femme est morte, peu de temps après s'être mariée, et le père alors s'est suicidé; voyez c'est une famille extraordinaire. Le grand-père déjà s'était suicidé. Donc les deux enfants se sont retrouvés orphelins, héritiers d'une boutique de fleurs. Ma mère a pris l'affaire en main et s'est occupée de la boutique de fleurs; d'après ce que m'ont dit par la suite ces deux enfants, jamais la boutique n'a marché aussi bien que lorsque ma mère s'en est occupée. Et les deux enfants se sont élevés; l'aîné des deux enfants s'est suicidé à son tour et le deuxième est mort il y a deux ou trois ans. Le deuxième a fait les Arts et Métiers et il a vécu normalement; il s'est marié, il a eu un enfant. Voilà, c'est donc une famille extraordinaire cette famille Schmidt, une famille de gens qui se suicident. Tous ces gens-là ont été élevés avec nous, donc nous étions quatre garçons à peu près du même âge, mon frère Yves était l'aîné, Jacques Schmidt qui était entre les deux, ensuite Robert Aubinière et puis Albert Schmidt qui était le plus Jeune. Bon, alors maintenant je vais vous parler de moi. J'ai deux fantasmes dans ma vie, je suis né le 24 septembre 1912, un calcul simple vous montre que normalement ma conception est du 24 décembre 1911. Je me suis toujours dit que j'étais né d'un excès d'alcool, d'un excès de réveillon et j'ai toujours vécu ça. Et, deuxième chose, mes parents, mon père, Lippmann, et ma mère, étaient logés rue Victor Massé, au 41, dans un appartement qui avait été construit en 1910; ils avaient dû le louer à partir de 1912; c'est un ensemble
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d'immeubles

qui étaient autrefois des ateliers de peintres;

Degas y avait

son atelier; ils ont été transformés en appartements de l'époque 1910. Je ne sais pas si vous voyez où est le 41 de la rue Victor Massé; ça touche la place Pigalle, le métro que je prenais était le métro Pigalle; c'est en face d'un bal que l'on appelait le bal Tabarin. Quand je sortais le matin pour aller au lycée, je rencontrais tous les fêtards qui sortaient de là. Et c'est là un de mes fantasmes; je ne peux pas ouvrir une porte fermée; je crois toujours que je vais avoir devant moi une vieille bonne femme peinte comme celles qui traînaient dans la rue et j'ai traîné ça toute ma vie. Quand on sonne à la porte, j'ai énormément de mal à ouvrir. C'est rigolo hein, je crois toujours qu'il va y avoir cette bonne femme devant. J'ai pris le pli quand même; c'est vous dire que c'est un fantasme de gosse.

Les études
J'ai fait toutes mes études au lycée - à ce moment-là on fréquentait
le lycée de la classe enfantine jusqu'au bachot; il n'y avait pas de

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collège - mon père estimait que le lycée était mauvais pour les enfants au début de la scolarité, donc il m'a mis dans un cours privé jusqu'à la cinquième, ce qui m'a d'ailleurs retardé dans mes études. Je suis entré en cinquième au petit lycée Condorcet, rue d'Amsterdam, qui est maintenant un collège. J'y ai fait mes études jusqu'à la seconde, et comme j'avais un peu de retard, j'ai demandé à mes parents à passer le bachot à la fin de la seconde. J'ai passé la première partie du bachot, celui-ci était en deux parties. J'ai fait ensuite terminale, ce qu'on appelait math-élem à l'époque, à Condorcet, avec un professeur qui s'appelait Dumarquet, qui était très connu; il faisait des tas de bouquins; c'étaient les bouquins de math que tous les élèves avaient. J'ai été reçu en math-élem et en philo comme tout le monde et puis... A.L. - Vous avez passé deux bac? G.A. - J'ai passé deux bac oui; on avait, pour le bachot de philosophie, une épreuve de psychologie qui était très facile et on ne passait même pas l'oral, je crois. Si on avait la moyenne à cette psycho, on était reçu. J'ai donc eu math-élem et philo et j'ai fait une année d'hypotaupe à Condorcet; le professeur s'appelait Picardat, c'était ses

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débuts de professeur de taupe5, Il est devenu professeur à Janson après. Et puis, je suis allé un an faire ma taupe à Chaptal, celle de Condorcet était nulle. A cette époque-là, on allait où on voulait; on n'avait pas de lois très contraignantes. A Chaptal le professeur c'était Milhaud, le frère du musicien Darius Milhaud. Il était lui-même d'ailleurs musicien; c'était un homme très original. J'ai été admissible à l'X6 et j'ai dû refaire une deuxième année. Je suis allé à Louis-Ie-Grand; j'ai eu comme professeur Pouget et j'ai été reçu à l'X cette année-là. J'avais été aussi admissible aux Mines; je n'y suis pas entré; je n'ai pas terminé les épreuves, j'en avais assez des concours, je me suis arrêté à l'oral. Voilà que j'entre à l'x. A.L. - C'est en quelle année? G.A. - C'est en octobre 1933, je viens d'avoir vingt et un ans. J'entre à l'x. Alors là, j'ai été très malheureux pendant deux ans, d'abord parce que je n'aime pas l'internat; c'était un internat assez sévère, assez rigoureux si vous voulez, pas sévère mais rigoureux. Je crois que maintenant ça n'est plus le cas. D'autre part, moi je n'aime pas beaucoup la vie militaire, et je trouvais que l'enseignement était épouvantable. C'était un enseignement d'un professeur devant trois cents élèves; il faisait son cours à toute vitesse parce qu'il était pris par le temps, et puis après, c'était terminé; on n'en entendait plus parler. On sortait d'une période de taupe, vous connaissez la taupe, c'est le bachotage, les petites classes, tandis que ça... J'ai pris ça très mal. D'autre part, j'avais un père qui avait des idées arrêtées; mon père avait sur les écoles une position extrêmement ferme, aussi simple que possible. Il me disait: « Tu n'es ni suffisamment intelligent ni suffisamment travailleur pour te permettre de ne pas entrer à l'École polytechnique », c'était sa première thèse. Donc il fallait entrer à l'École polytechnique et deuxième aphorisme: « Entrer ça suffit, sortir on s'en fout ». Donc je n'étais pas poussé à travailler à l'École polytechnique puisque de toute façon la sortie n'avait aucune importance; ce qui est une erreur, je le dis tout de suite; c'est une erreur profonde et ça m'a beaucoup gêné. Enfin, quoi qu'il en soit, je n'ai rien foutu pendant deux ans, mais alors rien, ce qui
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La taupe est, dans l'argot lycéen, la classe de mathématiques spéciales; seconde année de préparation à l'École polytechnique, elle fait suite à la classe de mathématiques supérieures ou hypotaupe. 6 L'X est l'École polytechnique. 18

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s'appelle rien, et je suis sorti quand même. J'ai des camarades qui ne sont pas sortis; moi je suis sorti dans les 21 Oème 214, quelque chose sur comme ça, et je suis sorti dans l'armée de l'Air, sauvé par ma bonne santé, parce qu'il y avait plus de places que de candidats. C'est comme ça que je suis entré dans l'armée de l'Air. Voilà. AL. - Quel souvenir gardez-vous de ce que vous avez appris à l'École polytechnique? G.A - Rien. Si, j'ai seulement le souvenir de Leprince-Ringuef. Ça peut paraître extraordinaire parce qu'il vient de mourir. Mais, en 1935, à la fin du cours de physique, le professeur de physique nous a dit : «J'ai demandé à un jeune professeur maître de conférences de vous faire trois amphis sur l'énergie atomique»; c'était Leprince-Ringuet;

c'est comme ça que j'ai connu - enfin connu c'est une façon de parlerj'ai entendu pour la première fois de ma vie Leprince-Ringuet. A.L. - Vous m'avez dit, en je ne sais plus quelle occasion, que vous aviez fait connaître votre opinion sur les études par lettre. G.A. - Oui, absolument. Par lettre et même dans une thèse que j'ai faite à l'École de guerre où j'avais choisi comme sujet de thèse - thèse

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le mot est un peu fort, un travail - la formation des officiers. Je venais
d'être directeur des études à l'École de l'air, donc je connaissais bien la formation des officiers et j'ai fait savoir combien était ridicule l'enseignement à l'École polytechnique à cette époque. Les professeurs étaient d'un niveau assez bon, mais ça ne servait à rien; on n'écoutait jamais un professeur; ça ne venait pas à l'idée. Même le major; le major avait étudié avant, et pendant le cours, ça lui donnait du temps pour lire. AL.

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- Vous n'aviez pas

de travaux pratiques?

G.A. - Non, ça n'existait pas.

7 Louis Leprince-Ringuet (1901-2000), polytechnicien promotion 1923, professeur au Collège de France et membre de l'Académie des sciences, physicien français connu pour ses travaux sur les rayons cosmiques et pour ses ouvrages de popularisation des sciences. Membre de l'Académie française en 1966. 19

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AL. - Est-ce que l'entrée dans l'armée faisait partie des études à l'École polytechnique?

G.A. - En fait, à cette époque - prenons ma promotion - on était 214 je crois. Il y avait 27 bottiers, c'est-à-dire 27 qui étaient les 27 premiers en gros, à avoir des places comme ingénieurs des mines, ingénieurs des ponts mais ça pouvait être aussi des ingénieurs du génie maritime, des ingénieurs de l'air, des hydrographes. Ça, c'était la botte, vingt-sept. Il y a eu deux élèves qui ont démissionné pour entrer dans la vie civile et qui sont devenus civils, et tout le reste, c'est-à-dire, ça doit faire en gros 180, 190, étaient militaires. AL. - Vous commenciezpar deux années d'études et après ça vous
entriez ... G.A. - On commençait par deux années d'École polytechnique et après ça on entrait dans une école d'application de l'Armée. Les artilleurs allaient à Fontainebleau, les sapeurs allaient à Versailles, je crois; moi je suis allé à Versailles aussi, puisque l'École de l'air était à ce moment-là à Versailles, et puis à Salon. On y faisait aussi deux ans; deux ans d'études à l'X et deux ans d'école d'application et on sortait lieutenant. Voilà. AL. - Quelle promotion de l'École polytechnique? G.A - 1933-1935; le 1eroctobre 1935, je suis devenu lieutenant dans l'armée de l'Air, j'ai fait deux ans... pas tout à fait deux ans, un an et demi, ... et on entrait ensuite en unité. AL. - Est-ce que vous avez, dans votre promotion, gardé des contacts avec... G.A - Ah bien oui. D'abord j'avais de très bons camarades, les aviateurs d'abord. Ceux que j'ai gardés, c'est Fourquet8, le général

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8 Michel Fourquet, est né en 1914 à Bruxelles; il sort de Polytechnique en 1935 et intègre l'armée de l'Air. Commandant d'escadrille pendant la guerre de 39-40, il demande sa radiation en 1941. Il rejoint alors le réseau de résistance Alliance jusqu'à la fin de 1942, puis l'Angleterre et les Forces aériennes françaises libres; il commande de décembre 1943 à novembre 1944 le groupe de bombardement Lorraine. A la fin de la guerre, il a effectué 71 missions de combat. La suite de sa carrière l'amène à de hautes fonctions: secrétaire général de la défense nationale, délégué ministériel pour l'armement en 1966 et chef d'état-major des Armées de 1968 à 1971. 20