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Le Japon militaire

De
564 pages
Voici décrit le Japon militaire, ses origines, ses idées, ses pouvoirs, ses exploits, ses folies, sa défaite, sa résurgence limitée. Alors que la situation en Extrême-Orient est encore feutrée, le Japon est placé devant un choix stratégique et politique qu'il redoute car il bouleversera son statut international et la donne actuelle en Asie. Entre se doter de l'arme nucléaire ou persévérer dans un apostolat de la paix, existe t-il une voie sereine qui restaurerait son rang international ?
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Jean-José Ségéric
LE JAPON MILITAIRE
Cet ouvrage décrit scrupuleusement le Japon militaire, ses origines, ses idées, LE JAPON MILITAIREses pouvoirs, ses exploits, ses folies, sa défaite, sa résurgence limitée. Soulignant
l’inhibition diplomatique du pays, il analyse la problématique de son avenir.
Alors que la situation en Extrême-Orient est encore feutrée, mais néanmoins
critique, le Japon est placé devant un choix stratégique et politique qu’il redoute
car il bouleversera son statut international et la donne actuelle en Asie. Entre
se doter de l’arme nucléaire ou persévérer dans un apostolat de la paix, existe-
t-il une voie sereine qui restaurerait son rang international ? Mais au fond, que
veut-il ? Le dernier gouvernement mis en place en décembre 2012, celui de M.
Shinzo ABE, d’obédience PLD, montre une surprenante détermination à sortir
le Japon de sa léthargie économique et à consolider ses forces militaires ; M.
ABE laisse même entendre qu’il s’attaquera à une révision de la Constitution.
La suppression du fameux article 9, qui institua un pacifi sme d’État, serait un
événement de portée considérable, annonciateur d’une montée en puissance
militaire, un signal adressé aux puissances du quadrilatère critique qui entoure
le Japon, et en particulier à la Chine. L’accession du Japon à l’armement
nucléaire comme mesure de sauvegarde de la paix – et non comme instrument
d’agression – est une hypothèse vivace ; politiquement tumultueuse, elle ne se
ferait pas sans l’aval des États-Unis.
On voit qu’à l’intérêt pédagogique d’une histoire militaire décantée du Japon
post-shôgunal, s’ajoute celui de l’interrogation fi nale, interrogation qui s’intègre
dans la notion plus vaste de péril asiatique. L’étude du Japon militaire – autant
dire l’essentiel de l’histoire japonaise hors frontières – aide à comprendre le
Japon actuel et à supputer le Japon futur, et par suite le futur en Asie, et la
tournure du siècle nouveau.
Jean-José Ségéric, marin de formation, capitaine au long cours et offi cier de
marine de réserve, a pratiqué pendant trente ans à l’étranger les métiers du
shipping, dans ce cadre il a côtoyé le monde asiatique et entrevu l’importance
des enjeux en Extrême-Orient. Essayiste, il a publié Histoire du Point
Astronomique en mer, Napoléon face à la Royal Navy, L’amiral Mahan et la
puissance impériale américaine.
49 €
ISBN : 978-2-343-00801-1
Jean-José Ségéric
LE JAPON MILITAIRERecherches Asiatiques
Collection dirigée par Philippe Delalande

Dernières parutions

Barbara VAILLANT, Boat people vietnamiens, Entre mémoire et
diaspora, 2013.
Jean-Claude PIVIN, Les semailles des Kurus. Extraits choisis du
Mah bh rata, 2012.
LI Hong, La renaissance des campagnes en Corée du Sud 1960-2012,
2012
Marion FROMENTIN-LIBOUTHET, L’image du Laos au temps de la
colonisation française (1861-1914), 2012.
Philippe GENDREAU, Pierre-Marie Gendreau, un missionnaire
vendéen au Tonkin, 2012.
Gérard Gilles EPAIN, Indo-Chine, Découverte, évangelisation,
colonisation ; Une histoire coloniale oubliée, Tome I, 2012. EPAIN, Indo-Chine, La guerre ; Une histoire coloniale
oubliée, Tome II, 2012.
Thach TOAN, Les Khmers à l’ère de l’hindouisme
(20-1336 apr. J.-C.), 2012.
Linda AÏNOUCHE, Le don chez les Jaïns en Inde, 2012.
Quang DANG VU, Histoire de la Chine antique, tomes 1 et 2,
2011.
TAKEHARA YAMADA Yumiko, Japon et Russie : histoire
d’un conflit de frontière aux îles Kouriles, 2011.
Guy BOIRON, La Grande Muraille de Chine. Histoire et
évolution d’un symbole, 2011.
Prince Mangkra SOUVANNAPHOUMA, Laos. Autopsie d'une
monarchie assassinée, 2010
Marguerite GUYON DE CHEMILLY, Asie du Sud-Est. La
décolonisation britannique et française, 2010.
Joëlle WEEKS, Représentations européennes de l’Inde du
e eXVII au XIX siècle, 2009
Hélène PORTIER, Les missionnaires catholiques en Inde au
XIXe siècle, 2009.
Denis HOCQUET, BHUTTO DU PAKISTAN, Vie et martyre
d’un Combattant de la Liberté, 2009.
Michel PENSEREAU, Le Japon entre ouverture et repli à
travers l’histoire, 2009.
??








Le Japon militaire








































© L’HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00801-1
EAN : 9782343008011 Jean-José SÉGÉRIC








Le Japon militaire
























L’HARMATTAN DU MÊME AUTEUR

« Histoire du point astronomique en mer » – Marines Editions – 2006

« Napoléon face à la Royal Navy » – Marines Editions – 2008

« L’amiral Mahan et la puissance impériale américaine » – Marines
Editions – 2010
(Prix de l’Acoram)
« Alfred Mahan ou la thalassostratégie impériale', in « Approche de la
géopolitique de l’Antiquité à nos jours », sous la direction de H. Coutau-
Bégarie et Martin Motte – Economica -2013.















Pour François S., d’Arequipa — Pérou









































I N T R O D U C T I O N




Par « Japon militaire » nous entendons l’histoire militaire du Japon hors
de ses frontières ; cette histoire est brève, dévorante, parfois insensée et
paroxystique, souvent glorieuse, à plusieurs égards elle est singulière, elle est
une clé de la compréhension du Japon actuel et elle pèse sur son futur. Ce
terme évoque aussi un atavisme guerrier, un trait de civilisation, un climat
psychologique particulier. Ce livre fait revivre le Japon militaire depuis sa
réactivation par Meiji jusqu’au paroxysme de la guerre du Pacifique, ainsi
que, nécessairement, les politiques militaristes de son oligarchie ; il analyse
la phase de contrition et de compromis stratégique du demi-siècle écoulé, et
eil aborde la problématique de son devenir au début du XXI siècle dans un
environnement critique en Asie.
L’histoire militaire extérieure du Japon, même à l’échelle de son histoire
générale, est courte — moins d’un siècle et demi —, car elle ne peut être
contée que depuis l’ouverture en 1868 du Japon au monde extérieur. Les
opérations militaires occupent une vingtaine d’années, sous les règnes de
trois empereurs, Meiji, Taisho et Hirohito. On décompte cinq campagnes
brèves et quatre guerres – contre la Chine, la Russie, à nouveau la Chine, et
les États-Unis. Toutes ces campagnes ont été victorieuses, à l’exception de la
gigantesque guerre du Pacifique, qui se termina par la reddition sans condi-
tions du Japon en 1945. Un trait stupéfiant de ce parcours est la rapidité avec
laquelle ce pays qui émergeait de la féodalité parvint à se hisser en moins de
vingt ans au niveau militaire de ses voisins chinois et russes, puis, à partir
des années trente, à celui des puissances occidentales, au point de prendre
ses distances avec elles pour ne pas être enfermé dans des accords navals
restrictifs. Certes, le Japon emprunta largement la technologie de l’Occident
et se fit aider, mais il prouva un véritable génie technologique.
Cette histoire militaire est aussi celle d’un accaparement du politique par
le militaire. Dans les années trente, les militaires parvinrent à circonvenir les
éléments modérés du bloc impérial. L’histoire du Japon devint alors essen-
tiellement une aventure militaire, expansionniste et impérialiste. L’oligarchie
n’ambitionna rien de moins que d’assujettir une large partie de l’Asie et d’en
chasser les Occidentaux. Elle développa la puissance militaire et tînt le
peuple à l’écart de la politique extérieure. Celui-ci fut éduqué dans la mysti-
que impériale, dans le patriotisme le plus exigeant, et dans la perspective de
la guerre ; il était par avance sacrifié à l’édification du grand Empire. Le
soldat japonais formé avec l’extrême rigueur de la tradition samouraï et des
méthodes européennes, endoctriné à outrance, servira ce système jusqu’au
sacrifice. Les codes impériaux voilent le rôle des empereurs dans cette
politique conquérante, parfois hasardeuse, et finalement dramatique.
9 Cette histoire militaire, si longtemps victorieuse, fut brutalement stoppée
par la défaite de 1945 ; défaite absolue, car à celle des armes classiques
s’ajouta le cataclysme nucléaire. À l’initiative de l’occupant américain, les
profonds changements qu’entraîna cette défaite furent enracinés dans une
nouvelle constitution. Celle-ci, d’inspiration américaine, écarta la fonction
impériale, institua une démocratie à l’occidentale, et, fait peut-être sans
précédent dans l’histoire, elle introduisit dans ce texte le renoncement à la
guerre (Article 9). C’était la fin officielle du militarisme et donc du Japon
militaire.
Cette vision idéaliste s’avéra très vite inadaptée aux réalités de la vie
d’une nation de quatre-vingts millions d’habitants. En 1951, le Japon dut
conclure avec les États-Unis un Traité de sécurité dont la contrepartie fut la
présence au Japon de forces américaines ; il dut rapidement se doter de
forces de sécurité intérieure qui se transformèrent en 1954 en force
d’autodéfense. Le contournement de l’Article 9 était patent et
compréhensible ; ainsi, un processus de remilitarisation rampante se
développa, limité aux armes conventionnelles, tandis que le Japon, témoin
exempté de la Guerre froide, se consacrait à sa reconstruction économique et
morale. Celle-ci réussit prodigieusement jusqu’à la fin des années quatre-
vingt. La stabilité politique était assurée par un parti dominant, le Parti
libéral démocrate, dont la suprématie dura jusqu’en 1993, ce fut « le
système 1955 ». Cependant, la délégation même partielle de la défense
nationale signifiait toujours allégeance, et donc recul de la souveraineté.
eAu début du XXI siècle, après cinquante ans de paix, le Japon est bien
dans le trio, ou le quatuor, des premières puissances mondiales. Alors que la
génération qui connut la guerre du Pacifique disparaît, la sauvegarde de sa
sécurité paraît immuablement assurée : il est toujours allié aux États-Unis
par le pacte de sécurité, les budgets de ses FAD sont parmi les premiers
budgets militaires mondiaux, dans les limites de 1 à 1,5 % de son PNB, et
sans que le label de pays pacifiste lui soit contesté ; il est membre de l’ONU,
l’un de ses plus lourds contributeurs et des plus généreux donateurs aux pays
démunis. Et pourtant le Japon est à un tournant de son avenir : il doit recon-
sidérer les critères de son développement, de sa sécurité et de sa stature
internationale. En effet, son économie stagne depuis vingt ans, la situation
géopolitique en Extrême-Orient présente des risques de conflits, et il n’est
toujours pas la puissance diplomatique qu’il pourrait être, on a dit qu’il
devrait normaliser sa situation.
Sur le premier point, disons brièvement que les méthodes qui réussirent
après la guerre sont obsolètes ; sur le deuxième point, l’origine profonde des
tensions est la compétition économique et les luttes sourdes pour l’hégé-
monie régionale, voire mondiale, dont on ne voit pas qu’elles peuvent
disparaître par des compromis de façade ; enfin si la stature internationale est
le reflet d’une réelle puissance économique, militaire, culturelle, et si sa
haute expression est le statut de membre permanent du Conseil de Sécurité
10 des Nations-Unies, alors le Japon est une grande puissance inachevée. La
normalisation, du moins selon les critères du siècle écoulé, signifie que le
Japon doit recouvrer sa totale souveraineté, affirmer son indépendance et une
haute capacité en matière de défense. Il n’est pas sûr que le monde ait
progressé en sagesse au point que le seul et sincère apostolat de la paix,
assorti de ce bas profil militaire, confèrerait au Japon la stature d’un État
membre permanent du Conseil de Sécurité.
Un regard sur la situation géopolitique de l’Extrême-Orient situe le Japon
au centre d’un périmètre critique constitué de six pays — Chine, États unis,
Russie, les deux Corée(s) et Taiwan —, dont un non asiatique et quatre
déten-teurs de l’arme nucléaire. Les scénarios croisés de conflit ou d’alliance
les plus lourds de conséquences concernent la Chine et les États-Unis, avec
une probable implication du Japon, mais la surprise stratégique peut surgir
de Taiwan, de la Corée du Nord, voire de la Russie en pleine résurgence
politi-que. Toute modification notable, préméditée ou accidentelle, de ce
face-à-face géopolitique interpellera les États-Unis, retentira sur le Japon, et
pourra dégénérer en conflit, en dépit de la théorie de la disparition des
conflits interétatiques. D’une part, la doctrine de la disparition des guerres
interétatiques et de l’impossibilité d’utiliser l’arme nucléaire, ne fait pas
l’unani-mité des théoriciens, d’autre part tout pays doit se préparer à la
forme de conflit qui peut surgir dans son environnement. Or aujourd’hui, le
Japon peut sans doute répondre avec ses FAD à une attaque conventionnelle,
mais pas à une menace ou une attaque nucléaire ; il demeure tributaire des
États-Unis pour cette forme ultime et quasi radicale de protection. Le Japon
peut-il rester éternellement sous le parapluie nucléaire américain, n’est-ce
pas une imprudence, ne doit-il pas accomplir l’acte politique et stratégique
majeur de l’acquisition de l’arme nucléaire, ce qui est à sa portée ?
Cette problématique est complexe et périlleuse : l’accession au nucléaire
signifierait l’abrogation, ou le réaménagement, de l’article 9 de la Constitu-
tion de 1947, la renégociation de son pacte de sécurité avec les États-Unis,
des accommodements grinçants avec les puissances nucléaires locales ; ou
bien elle peut déclencher une crise de politique intérieure, un train de réac-
tions dangereuses à l’extérieur – une escalade des armements, de nouvelles
alliances, menaces ou conflits. La pleine restauration du Japon militaire par
le nucléaire n’est pas une fin en soi, mais il se pourrait que le Japon soit
obligé d’y recourir pour éviter précisément de faire la guerre et pour tenir
son rang international. Conscience politique, souvenir du Japon militaire,
subconscient, tout cela nourrit par le continuum historique guerrier que nous
allons décrire, entre en jeu et pèse sur ce grave choix politique qui transite
epar les urnes. En ce début du XXI siècle l’avenir du Japon, en termes de
puissance et de sécurité — comme celui d’autres grandes puissances — se
joue en Asie sur le front de la lutte économique et, jusqu’à l’avènement d’un
ordre pacifiste nouveau, sur fond de puissance militaire. La tentation pour le
Japon d’ignorer la dangerosité de l’ordre actuel et de s’avancer sur la scène
11 internationale comme un apôtre de la paix est parfois évoquée, comme si la
paix était affaire de bonne volonté ; accessoirement, cette rédemption signi-
fierait que le Japon militaire n’est plus porté par son passé, mais qu’il est
détruit par lui. Nous fermons ce livre sur un essai de prospective.








































12


PROPOS SUR LA GUERRE ET SUR LE JAPON







Le phénomène de la guerre


La stratégie militaire du Japon au cours du dernier demi-siècle, défensive
et conventionnelle à l’ombre du pacte de sécurité conclu avec l’Amérique,
paraît être fondée sur la persistance d’un état de non-guerre — qui par
bonheur est celui de la plupart des nations, et qui est souvent une paix armée.
eAu XXI siècle peut-on encore miser sur les hypothèses de l’impossibilité de
la guerre et de la pérennité des alliances ? Quel que soit le niveau
momentané des risques de guerre, le phénomène de la guerre persiste.
Ce phénomène est immémorial. « La guerre est de tous les temps histo-
riques et de toutes les civilisations », écrit Raymond Aron dans Paix et
eguerre entre les nations ; le XX siècle fut un siècle d’horreurs guerrières.
Après le pacte de la SDN de 1920 le pacte Briand-Kellogg de 1928 fut un
immense espoir de paix, mais dix ans plus tard, il n’était plus qu’une illusion
lyrique. La branche du droit qui traite de la guerre — le droit de la faire (jus
ead bellum), la façon de la faire honnêtement (jus in bello) — apparaît au X
siècle, elle s’enrichit de l’expérience des conflits — ainsi de la Charte des
Nations-Unies de 1946 — et elle ne connaît pas de terme. En contrepoint, les
prix Nobel de la Paix ponctuent les efforts accomplis pour elle : ceci illustre
la persistance du phénomène. Pour Gaston Bouthoul, fondateur en 1945 de la
polémologie française, « La guerre se présente comme une épidémie men-
tale, les guerres continuent d’être un fléau jusqu’à présent inséparable de
toutes formes de sociétés d’État, d’organisations politiques, économiques et
idéologiques ; les méthodes de curation radicale, partant des meilleures
intentions, n’ont qu’un tort, elles supposent le problème résolu ». Plus près
de nous, Samuel P.Huntington écrit que « le conflit est universel. Haïr fait
partie de la condition humaine » ; en 2005, le théoricien de la guerre Colin S.
Gray, qui se voudrait iconoclaste, tient pour base de réflexion que « la guerre
sera toujours présente parmi nous ; elle est une donnée permanente de la
econdition humaine » — dans La guerre au XXI siècle.

13
Le militarisme

Le destin du Japon a été entièrement façonné, et finalement ravagé, par le
militarisme postshogunal ; alors que se pose aujourd’hui à lui le choix de
persévérer dans le pacifisme officiel de 1945 ou d’accéder à l’arme nuclé-
aire, l’illusion de la paix éternelle et le souvenir du militarisme, pèsent sur
les décideurs et l’opinion. Le militarisme est initialement une réaction agres-
sive pour parer aux dangers de l’histoire, qui se développe sur un terrain
psychologiquement favorable ; érigé en une doctrine, celle-ci postule que la
puissance militaire est le moyen radical de défendre et de faire progresser la
nation, et donc qu’il faut hypertrophier la fonction militaire. De moyen
stratégique, il devient une fin en soi, un état d’esprit exacerbé, une politique
économique et sociale impliquant armement à outrance, éducation,
propagande, caporalisme ; il prépare à la guerre, puisque celle-ci résout tous
les problèmes, et il la rend inexorable. La genèse et la progression du
militarisme sont propres à chaque État, mais la finalité commune, c’est la
guerre, et ce fut presque toujours la guerre de conquête. Le militarisme se
distingue d’autres dynamiques conquérantes, telles que l’expansionnisme et
l’impérialisme, mais il peut les envahir. Nous proposons en Annexes deux
brefs développements : « Typologie des conquêtes et militarisme », p. 490,
et « La guerre et son droit », p. 496.

Puissance militaire, sécurité et poids diplomatique

Le phénomène de la guerre impose donc aux gouvernants des nations
trois devoirs : réfléchir à la guerre, se donner les moyens de la faire, savoir la
faire. La puissance militaire est l’expression de ses moyens ; elle est mesu-
rable, même imparfaitement ; le classement des puissances militaires est peu
controversé, cependant l’arme nucléaire a troublé la rationalité de la pesée
des forces conventionnelles. La fonction première de la puissance militaire
est d’assurer la sécurité de la nation, la deuxième est de lui conférer un poids
diplomatique, voire arbitral, dans la compétition interétatique, car elle est
encore la condition sine qua non de l’action en politique globale.
Le cas de la Chine est révélateur de l’irrépressible besoin d’accompagner
la montée en puissance économique par l’augmentation de la puissance
militaire, son budget militaire augmente d’environ 10 % chaque année, et la
Chine est aussi une puissance nucléaire, quoique modeste. Le Japon est à
une croisée de chemins ; malgré son engagement pacifiste, il est une
puissance militaire significative, mais ses forces sont classiques alors qu’il
est cerné par des puissances nucléaires. C’est une donnée du problème de
l’Asie.
La mesure de la puissance militaire est complexe, incomplètement
normalisée, l’inventaire des forces est un critère insuffisant. Dans le cas du
14 Japon, fin 1941, le renseignement militaire des alliés pouvait dénombrer les
constituants de sa puissance militaire — nombre de divisions, de navires, de
sous-marins, d’avions, de chars, de bases militaires, etc. Il s’agissait de sa
puissance militaire « nominale ». La recherche d’éléments plus secrets, tels
que les moyens de détection aérienne et sous-marine, de transmissions, la
valeur du renseignement et des codes, le moral des troupes, les soutiens
extérieurs, etc. conduisait à une « efficacité militaire probable ». Mais les
capacités de productions des matériels et d’approvisionnement du Japon en
guerre, de formation des effectifs, la créativité technologique, voire les
possibilités d’endettement de la nation, étaient des données nécessaires pour
obtenir la vraie mesure de la puissance efficace et sa projection dans le
temps. La bombe atomique bouleversa la notion de puissance militaire : on
distinguerait désormais les puissances « conventionnelles » des « puissances
nucléaires », c’est-à-dire détentrices des deux types d’armes et a priori
esupérieures. Cependant, la fin du XX siècle a perturbé cette logique
mécaniste : les conflits dits « asymétriques », une nouvelle intelligence de la
guerre du faible contre le fort, la guerre « irrégulière », l’accoutumance à la
virtualité de l’arme atomique, ont modifié les normes de l’efficacité
militaire, sans altérer cependant la finalité de la puissance militaire.

L’arme nucléaire

La possession de l’arme atomique — sous ses formes diverses et dans un
cadre juridique encore incertain — bouleverse toujours le rapport de forces
entre puissances, sans que son emploi à titre défensif ou à titre préventif, ait
eu lieu depuis 1945. Entre puissances nucléaires en conflit latent règne un
équilibre de la terreur, qui n’a jamais été rompu, au point que d’un commun
accord ces puissances veillent à la non-prolifération de ces armes. Les
puissances nucléaires en conflit contre des puissances non nucléaires n’ont
jamais à ce jour franchi le pas de l’usage de ces armes et utilisent leurs armes
conventionnelles, mais rien ne garantit ce statu quo. Des puissances
militaristes émergentes aspirent à leur possession, bravant la surveillance des
puissances nucléaires les plus anciennes qui suspectent chez elles des
intentions offensives précises.
Le maître mot qu’inspire la possession de l’arme nucléaire est celui de
« dissuasion » ; la puissance absolue de l’arme et le nombre vérifié de têtes
nucléaires par possesseur rendent cette surpuissance quasi inutilisable et lui
confèrent une sorte de virtualité. Que la dissuasion joue entre possesseurs de
l’arme est reconnu, qu’elle joue entre possesseurs et agresseurs potentiels
dépourvus de l’arme, serait logique, mais on ne peut écarter l’hypothèse des
actions suicidaires, à ce jour non vérifiée. Enfin, on ne voit pas que les
arsenaux nucléaires empêchent des conflits classiques qui se déroulent loin
de chez eux, conflits massifs, guérillas, ou actions terroristes, par lesquels ils
peuvent même être concernés.
15 Il demeure que l’arme nucléaire peut être recherchée par un pays — et
nous pensons au Japon — comme le moyen le plus sûr de protection de son
territoire contre une agression. Parce que l’accession au statut de puissance
nucléaire confère de plus un poids politique indéniable, parce qu’elle peut
être une clé de l’équilibre d’une région instable, ou au contraire détruire cet
équilibre, cette accession est semée de doutes, d’obstacles nationaux et
internationaux.


Singularité du Japon


Les invariants géographiques

Dès 1937, la géopolitique du Japon intéressa Karl Haushofer, général et
professeur bavarois, chef de l’école de géopolitique allemande, inspirateur
du pangermanisme. Il publia Le Japon et les Japonais, géopolitique du
Japon. L’angle d’investigation est très ouvert, l’intérêt militaire est constant,
et l’analyse pénétrante et moderne. Il s’avance sans hésitation sur des
terrains devenus depuis sensibles tels que « le tempérament et le caractère de
la race insulaire », « les forces agissantes et inhibitrices qui modèlent le
développement », « l’avenir ethnopsychologique de la culture et de la struc-
ture de l’État japonais ». Haushofer a parfaitement saisi la singularité qui est
la marque du Japon, et qui devait être extrêmement prononcée à l’époque.
On lira avec plus d’intérêt encore les premiers textes des n° 78-79 de la
revue Hérodote, intitulés Japon et géopolitique, de 1995. Certains invariants
géographiques de l’archipel — topographie et ressources du sol —
condition-nent toujours la stratégie du Japon.

Topographie

L’archipel nippon est composé de quatre îles principales, Hokkaido,
Honshu, Kyushu et Shikoku, et de plus de trois mille îlots. Feston monta-
gneux marginal de la cristallisation de la partie et du continent asiatique, il
s’étire sur 3000 kilomètres au Nord-Est, entre les parallèles 30° et 45° Nord,
d’une largeur inférieure à 300 kilomètres. L’archipel est exposé sans
2 obstacle au soleil levant. Sa surface est de 378 000 km , soit les trois quarts
de la France, ou la moitié du Texas. La côte est si découpée qu’elle atteint,
avec les îles secondaires, l’exceptionnelle longueur de 52 000 kilomètres. La
plus courte distance au continent est d’environ de 250 kilomètres, au nord-
ouest d’Hokkaido et dans le détroit de Corée entre Shimonoseki et Pusan,
mais la largeur du détroit de La Pérouse (ou de Soya) qui sépare Hokkaido
de l’île russe de Sakhaline, de même que la distance de l’île japonaise de Tsu
(Tsushima) à la côte coréenne, n’est que de 50 kilomètres. Au nord,
16 l’archipel se prolonge par les îles Kouriles occupées par la Russie, mais en
partie revendiquées par le Japon. Au sud le chapelet insulaire se poursuit par
les Ryukyu, japonaises depuis 1879, jusqu’à Taiwan et les Pescadores. Les
fosses marines en mer du Japon et sur le Pacifique sont abyssales et
l’isobathe des 2000 mètres longe la côte des Kouriles à Taiwan. Par ailleurs,
l’archipel est entièrement dans une zone de séismicité maximale et de
typhons, le séisme de mars 2011, suivi d’un tsounami, a endommagé la
centrale atomique de Fukushima, mettant en question le choix du nucléaire
2civil. Avec 4 479 358 km , le Japon possède la sixième zone économique
2exclusive, ou ZEE, – (la France est deuxième avec 11 millions de km ).
Quelques distances entre points importants de cette zone donnent une
idée de la situation géostratégique du Japon au regard des vitesses actuelles
des avions et des missiles : la zone de Tokyo est à 1000 kilomètres de
Vladivostok et de Séoul, à 2000 kilomètres de Pékin, et Pyongyang est sur la
trajectoire. Okinawa, île centrale des Ryukyu, est à environ 600 kilomètres à
la fois de la pointe sud de Kyushu, de la baie d’Hangtcheou en Chine et de
Taiwan ; Nagasaki, au sud-ouest de Kyushu, n’est qu’à 800 kilomètres de
Shanghai. La largeur maximum de Honshu est d’environ 250 km — (la
profondeur de la Chine à la hauteur de Canton est de 22 000 kilomètres, soit
presque quatre-vingt-dix fois plus). La vulnérabilité du Japon aux frappes
aériennes, ainsi que sa paralysie économique par encerclement et rupture des
lignes d’approvisionnement, sont patentes.

L’absence de ressources pétrolières et minières

Le Japon, prodigieusement doué pour l’industrialisation, dispose de char-
bon mais n’a aucune ressource pétrolière. Ce terrible handicap énergétique a
déterminé sa politique expansionniste au début du siècle dernier, et fut son
talon d’Achille lors de la guerre du Pacifique.
Au Japon, dès 1886, une estimation des ressources en charbon montra
que le pays ne pouvait couvrir que les deux tiers de la consommation journa-
lière de la flotte en temps de guerre ; avant la technologie des briquettes, ce
charbon bitumineux, de faible pouvoir calorifique, produisait une fumée
épaisse nuisible à la discrétion, à la visibilité et aux manoeuvres tactiques.
L’alliance avec l’Angleterre de 1902 solutionna quelque temps ce problème
par la fourniture de charbon « Cardiff », mais il perdura à partir de 1915 lors
du passage au fioul des machines marines, et le Japon dût négocier avec les
compagnies pétrolières anglo-saxonnes ; cette dépendance énergétique serait
chronique. En 1936, la consommation théorique de la flotte était de 10 000
tonnes de fioul par jour à 24 nœuds, et l’estimation des besoins pour une
année de guerre était de 3,6 millions de tonnes de fioul lourd, et 440 000
tonnes de produits blancs pour l’aviation, et le Japon dépendait alors des
USA pour plus de 80 % des importations d’hydrocarbures. L’abrogation en
1939 par les USA du traité commercial avec le Japon, puis l’embargo de
17 1940 sur les équipements de raffinage et sur certains produits, mirent ce pays
dans une situation critique et le poussèrent à contrôler des gisements de
Birmanie, d’Indonésie et du nord de Bornéo. À la fin de la guerre du
Pacifique, sa situation était désespérée : les consommations, les besoins en
transport et en stockage du pétrole avaient été largement sous-estimés par
l’état-major.
Ce handicap pèse toujours sur le Japon. La situation est identique en
Chine. La route du pétrole saoudien, indonésien et africain emprunte la Mer
de Chine méridionale et en fait une zone critique. Les besoins croissants en
pétrole de ces pays conditionnent leur progression industrielle et dictent leur
politique navale, mais aussi régionale, voire continentale.

Singularités culturelles

La singularité culturelle japonaise est incontestable ; notre Annexe,
« Autour de la civilisation japonaise », lui est consacrée. Elle est tellement
marquée que, ajoutée à l’insularité, elle induit une forme de marginalité qui
marque son destin. Samuel P. Huntington écrit dans Le choc des civilisations
que le Japon est à lui seul une civilisation distincte, même de celle de la
Chine, qu’il est « le plus important pays isolé, et que son isolement est
encore accru par le fait que sa culture est très particulière et ne comprend pas
une religion universelle, comme le christianisme ou l’Islam, ou une
idéologie, comme le libéralisme ou le communisme, qui pourraient être
exportées dans d’autres sociétés et créer ainsi un lien culturel avec les
membres de ces sociétés ». Il n’y a pas d’explication rationnelle de ce fait, le
parallèle recherché avec une autre grande nation insulaire, la Grande-
Bretagne, tourne court dans de nom-breux domaines. Cette originalité
semble irréductible. Quoique la carrière du Japon de 1868 à nos jours ait été
prodigieuse, et que le contact avec l’Occi-dent ait contribué à des
réalisations stupéfiantes, le Japon moderne, d’une certaine manière, garde
toujours ses distances vis-à-vis de l’Occident et de ses proches voisins. Le
mode de vie du Japon s’est occidentalisé, banalisé, mais le métissage y est
rare, il est toujours vrai qu’un Japonais est un homme à part, que personne
ne peut devenir un Japonais, et que le Japon occupe une place toujours
discrète sur la scène politique internationale. Cette marginalité ne facilite pas
ses alliances ; or dans ce domaine se joue son avenir. L’instau-ration d’un
équilibre en Asie réalisé autour du pôle civilisationnel — une sorte de loi de
Newton sociologique attirant le Japon vers la Chine et l’éloignant des États-
Unis — est une hypothèse, mais l’importance des enjeux matériels suggère
que les mobiles de ce rapprochement seraient plutôt d’ordre stratégique et
économique.

Voir en Annexe 4, p. 499, « Autour de la civilisation japonaise ».

18
Chronologie abrégée des opérations de guerre du Japon


Depuis l’ouverture au monde du Japon, que l’on peut dater de 1868, au
début de l’ère Meiji, et jusqu’à 1945, ses opérations guerrières se sont
succédées selon la chronologie suivante :

1873 ……Occupation des îles Bonin.
1874 ……Équipée militaire à Formose (Taiwan).
1875 ……Mainmise sur les Iles Ryukyu.
1876 ……Premier pas vers la Corée.
1894-95 .. Première guerre sino-japonaise.
1904-05 .. Guerre russo-japonaise.
1910 ……Annexion de la Corée, gouvernement militaire,
1931-32. Invasion de la Mandchourie, création du Mandchoukouo.
1937-45 .. Deuxième guerre sino-japonaise, Guerre du Pacifique.



















19






20 P R E M I E R E P A R T I E





_________







L E S E R E S M I L I T A R I S T E S






1 8 6 8 - 1 9 4 5










Le système militaroimpérial créé sous l’em-
pereur Meiji après 1868 devint atavique ;
cette implacable machine fut à l’œuvre
jusqu’en 1945.
J-J S.





21









































CHAPITRE 1






L A T R A D I T I O N G U E R R I E R E





« Quiconque étudie le code des guerriers
japonais, est forcé d’admettre qu’il existait
une authentique tradition de loyauté, un
respect de l’honneur et un idéal de conduite
chevaleresque, qui contribuèrent par la suite
à la formation d’une éthique nationale
distincte. »
George Sanson — Histoire du Japon.





Quoique notre étude du Japon militaire ne commence qu’au milieu du
eXIX siècle avec le forcement du Japon par les Occidentaux, un regard sur la
tradition guerrière japonaise est indispensable pour comprendre pourquoi, à
la veille de la Première Guerre mondiale, ce pays était aussi militariste que la
Prusse, et pourquoi son peuple était réputé avoir « un tempérament par
excellence militaire, guerrier, héroïque » — (de Lapeyrère). La fin de la
période shogunale des Tokugawa, en 1868, période qui avait été caractérisée
par le pouvoir des Bushis, ou guerriers, vit paradoxalement la fonction
guerrière des samouraïs décliner et leur éthique conquérir le Japon.
Sinon de toute éternité, du moins depuis six siècles avant notre ère,
l’essentiel de l’archipel du Japon était, à l’imitation de la Chine,
politiquement centralisé sous l’autorité d’un empereur, à la fois chef
religieux et civique, assisté d’une lourde bureaucratie, d’une force militaire
de conscription, et imprégné de bouddhisme. Sur les plans culturel et
ediplomatique, le Japon commença à se démarquer de la Chine vers le IX
23 siècle. Le pays était une juxtaposition de fiefs et de clans, dirigés par des
seigneurs assujettis à payer l’impôt impérial. Au fil du temps, l’autorité
eimpériale se délita, et, à partir du IX siècle, le pouvoir effectif fut accaparé
par des familles qui veillèrent à conserver l’institution impériale – stratégie
de pouvoir qui sera constante en politique intérieure. Le découpage
echronologique usuel fait apparaître quatre périodes entre le IX siècle et le
eXVII siècle, suivies de la période d’Edo, qui nous préoccupe, et qui est celle
des shoguns Tokugawa.


1 – 1 – Époques et ères


Les époques correspondent à la durée de règne d’une famille et le nom de
cette époque au lieu de résidence de cette famille. Ainsi des époques Yamato
e(III .-710) ; Nara (710-794) ; Heian (794-1185) ; Kamakura (1185-1333) ;
Muromachi (1333-1573) ; Azuchi-Momoyama (1573-1603) ; Edo (1603-
1868). Après Edo, on parle soit d’époque, soit d’ère.
L’ère était une période, de durée variable, placée sous une appellation
évocatrice d’un événement généralement favorable. Les changements d’ère
étaient une prérogative impériale ; ils correspondaient à des événements
importants, tels que l’avènement d’un nouvel empereur, les révolutions dans
les cycles calendaires, les famines, les incendies, les réformes. À partir de
Meiji, il y a concordance entre les ères et les règnes ; ainsi de 1764 à 1864
on compte quinze ères, mais seulement quatre depuis 1868, ce sont : Meiji
(1868-1912), Taisho (1912-26), Showa (1926-89), Heisei (1989-20).

La période Heian — de 794 à 1185.

Elle se confond presque avec la domination de la famille des Fujiwara.
Celle-ci avait poussé son emprise au point de circonvenir l’empereur et
d’exercer le pouvoir effectif par le jeu des mariages et des régences, le
kampaku. La ville impériale était Heian, actuel Kyoto. Les Fujiwara mono-
polisèrent ainsi le pouvoir pendant plus de deux siècles, de 866 à 1085, puis
le perdirent subrepticement au profit de Minamoto Yorimoto, qui sortait
vainqueur d’une guerre clanique de cinq ans contre les Taïra, de 1180 à
1185, par la victoire navale de Danno-Ura, au sud-est de Honshu.

La période de Kamakura — de 1185 à 1333.

En 1192, Minamoto Yorimoto se fait nommer shogun par l’empereur
retiré (sei-i-tai shogun, « généralissime pacificateur des barbares »), et
institua un gouvernement militaire, le bakafu (« gouvernement de la tente »).
Il s’éloigna de la capitale impériale, Kyoto, et s’installa à Kamakura, au sud
24 d’Edo (future Tokyo). Ce gouvernement était représenté dans les provinces
par les shugo, gouverneurs militaires, chargés des questions de sécurité et de
justice, et par les jito, régisseurs en charge des affaires domaniales et
fiscales ; subsistaient encore les gouverneurs civils dépendants de la régence.
Ce système bipolaire qui s’instaura en 1192 durera jusqu’en 1867, soit
presque sept siècles. Dans ce système, le pouvoir effectif est exercé par le
shogun, assisté de la caste militaire, l’institution impériale est maintenue, y
compris par l’accommodement de la régence. En effet, la légitimité politique
incontestée et le rôle sacerdotal de l’empereur constituaient des facteurs de
stabilité morale et politique ; c’est ainsi que Minamoto ne liquida pas les
régents Fujiwara. Cette époque est marquée par une forte poussée du boud-
dhisme zen et de la culture des guerriers (cf. R. Calvet).
La période Kamakura compta neuf shoguns, qui ne furent pas exclusive-
ment Minamoto. En 1219, lors du troisième shogunat, le clan Minamoto fut
chassé par celui des Hojo qui gardera le pouvoir effectif jusqu’en 1333, tout
en le déléguant à des shoguns de son choix. C’est ainsi que de 1219 à 1252
se succèderont Yoritsune Kujo et Yoritsgu Kujo, puis de 1252 à 1333, quatre
princes impériaux. La période fut marquée par deux tentatives d’invasions
mongoles, en 1274 et 1281, sous le shogunat du prince Koreyasu, qui furent
toutes les deux repoussées.

La période Muromachi – de 1333 à 1573.

Après une brève restauration impériale de 1333 à 1336, l’empereur Go-
Daigo fut chassé par l’un de ses généraux, Ashikaga Takauji, qui avait
éliminé la famille Hojo à Kamakura. Ashikaga se proclama shogun en 1338
et il s’installa dans le quartier Muromachi à Edo. Cette période vit se
succéder quinze shoguns. À partir de 1467 ce fut une période d’anarchie, de
guerres entre seigneurs de la guerre, celle des « royaumes combattants »
(sengoku-jidai). On dénombre quinze shoguns. Les shoguns Ashikaga
perdirent finalement le contrôle du pays. Cette confusion fit naître un type
nouveau de chef, le daimyo, initialement coopté pour ses capacités
d’administrateur. Il fallait être capable d’organiser, de diriger un ou plusieurs
domaines, ou han, voire des régions entières, et de contenir la caste des
samouraïs. Augmentant leurs possessions foncières, liés au shogun par un
lien de vassalité puissant, les daimyo évolueront vers un statut comparable à
celui des seigneurs de la féodalité européenne ; comme les samouraïs, ils
sont les piliers d’un système qui durera jusqu’en 1868. En 1568, le daimyo
Oda Nobunaga s’empara de Kyoto, il fit incarcérer Ashikaga Yoshihaki, et
devint le nouveau shogun.

25 La période Azuchi-Momoyama – de 1573 à 1603.

Elle ne compte que deux shogun. Elle est marquée par un début d’unifi-
cation nationale tentée par Oda Nobunaga — il réduisit en particulier la
puissance foncière et militaire des groupes religieux, mais il fut trahi par un
de ses vassaux et se suicida par le feu en 1582. Hideyoshi Toyotomi, l’un de
ses généraux fidèles, lui succéda et poursuivit l’unification. Il tenta de
conquérir la Chine, en passant par la Corée, mais les deux expéditions entre-
prises en 1592 et en 1597 échouèrent en Corée, et Hideyoshi mourut en
1598. La lutte pour le pouvoir que se livrèrent les daimyo fut remportée par
Tokugawa Ieyasu (beau-frère de Toyotomi) à Sekigahara en 1600. Ieyasu
s’installa dans son château d’Edo, actuel Tokyo, en 1603, l’empereur lui
décerna le titre de shogun. Les Tokugawa conserveront le pouvoir jusqu’en
1868, soit pendant 265 ans — ce sera la période d’Edo.


1 – 2 - La période d’Edo, ou Tokugawa – de 1603 à 1867


La période d’Edo représente à plusieurs égards le paradigme du système
shogunal. Le pouvoir est détenu par la classe des guerriers, ou Bushi ; par
procuration impériale implicite, l’exercice de ce pouvoir par le shogun et le
Bakafu est légitime. L’empereur ne détient plus la puissance économique et
militaire — il a un domaine réduit, des revenus modestes fixés par le Bakafu
(trente mille koku), et des prérogatives subalternes : régenter la Cour,
réformer le calendrier rituel, décider des noms d’ères. Il demeure cependant
une autorité morale, spirituelle — il contrôle les institutions bouddhiques —,
il est symboliquement lié à l’idée d’harmonie des événements, il est garant
de la prospérité du pays, et par suite il est le point de fixation de la
vénération populaire, un recours virtuel. L’emprise du Bakafu est totale ;
ainsi, en 1615 lors du shogunat de Hidetada, il émit des « Règlements
concernant la maison impériale et les nobles de cour ». Cet équilibre est
doctoralement consolidé par un groupe d’historiographes zélés, ou École de
Mito, (Mito étant un fief apparenté aux Tokugawa). Étroitement organisé,
hiérarchisé, ce pouvoir s’applique à un Japon non unifié, à une mosaïque de
fiefs vassalisés, et le clan détenteur s’emploie à le conserver par les alliances
avec l’appui de son armée.
À grands traits, et pour l’essentiel de la période, les caractéristiques de
l’époque d’Edo sont la stabilité politique — non sans épisodes de crises —
une stratification sociale rigide, le parti pris de l’isolement du pays à partir
de 1639, avec sa résultante économique et culturelle, dont le rejet du
christianisme. Ce pouvoir d’essence militaire assura la paix, ou du moins à
l’extérieur, l’absence de guerre. Il devint bureaucratique et l’élite des Bushis,
la caste des samouraïs, militairement sous-employée, glissa de son apogée
26 comme source du pouvoir, vers la disparition de sa fonction fondamentale.
Mais cette volonté de prolonger le Japon ancien, dictée par le conservatisme
de l’oligarchie, l’habitude des privilèges, et par la hantise des « barbares »,
en’était plus tenable en plein XIX siècle, il fallait réformer pour rompre cet
immobilisme de civilisation, prendre le risque du progrès, ne plus mépriser
les classes inférieures, car de toute façon la contamination extérieure était
inévitable. L’ordre shogunal, parce qu’il régnait avec une autorité déclinante
sur un Japon clanique, parce qu’il était divisé sur le risque de l’ouverture à
l’Occident, parce qu’il ne résolvait pas les problèmes économiques, était
voué aux troubles révolutionnaires. Ce serait une implosion du système,
obtenue par des forces claniques — le Satchodohi* — à dominante
samouraï, liguées contre le Bakafu, sans qu’une subversion populaire
s’emparât du pays.
*Satchododi : contraction des noms des quatre fiefs les plus engagés :
Sat(suma), Cho(shu), Do pour Tosa et Hi(ren).

Le verrouillage politique.

Les changements de shogun furent peu fréquents ; sur les 264 années de
shogunat Tokugawa, quinze shogun se succédèrent dont cinq totalisèrent 165
années – Tokugawa Ienari accapara le poste pendant cinquante ans.

Les quinze shogun Tokugawa :

Ieyasu (1603-1605) Ienobu (1709-1712) Ienari (1787-1837)
Hidetada (1605-1623) Ietsugu (1713-1716) Ieyoshi (1837-1853)
Iemitsu (1623-1651) Yoshimune (1716-45) Iesada (1853-1858)
Ietsuna (1651-1680) Ieshige (1745-1760) Iemochi (1858-1866)
Tsunayoshi (1680-1709) Ieharu (1760-1786) Yoshinobu (1866-67)

Le Bakafu

L’oligarchie shogunale, le Bakafu, se composait d’un conseil gouverne-
mental de quatre ou cinq membres, le roju, qui résidait à Edo, qui décidait
collégialement, et d’une pyramide de vassaux, les daimyo en charge du
pouvoir civil et les samouraïs en charge du pouvoir militaire, qui résidaient
en province. Un grand ancien, le tairo, présidait le roju dans les périodes de
crise, soit dix tairos pendant la période Edo, désignés dans deux familles, les
Sakai et les Li. Il y avait également deux entités de gestion et de contrôle : le
wakadoshiyori, groupe de six daimyo recrutés parmi les vassaux héré-
ditaires des Tokugawa, conseil auxiliaire qui gérait les affaires des proches
du shogun ; le metsuke, groupant cinq personnes, avait une fonction d’ins-
pection générale. Le contrôle des finances était confié à trois ou quatre
inspecteurs, les kanjo-bugyo. En matière de justice, le Bakafu avait une sorte
27 de cour suprême, hyojosho, composée des inspecteurs généraux et
comptables et de préfets de villes importantes, statuant collégialement sur
des affaires importantes, par exemple foncières entre domaines. La puissance
financière du Bakafu, nécessaire à l’exercice du pouvoir, provenait du fait
qu’il possédait environ un quart des terres productives, il n’y avait donc pas
d’impôt levé par le shogun.

Les daimyo

Dans la classe des daimyo, au nombre de 250 à 270, on distinguait ceux
« de l’intérieur », et parmi eux, les apparentés au shogun, les shimpan (trois
maisons, ou Gosanke : Owari, Kii et Mito) et les ralliés d’avant la bataille de
Sekigahara de 1603, vassaux héréditaires de Ieyasu, ou fudai, et ceux « de
l’extérieur », ou tozama (les autres), ralliés après 1603, et donc particulière-
ment surveillés.
La reconnaissance du rang et de la puissance de ces vassaux était leur
revenu annuel tiré des domaines, les han, au nombre d’environ 250. Le
revenu était exprimé en koku, ou quantité de riz nécessaire à la nourriture
d’un homme pendant un an (180 litres). Le revenu des membres du roju
devait être de plus de cinquante mille koku, les daimyo en avaient néces-
sairement plus de dix mille et pouvaient atteindre le million, alors que les
samouraï avaient moins de dix mille koku. À défaut de fief réel, ou chigyo, le
Bushi recevait une rente, voire un salaire complémentaire si sa fonction
dépassait l’équivalence de sa rente.
Les daimyo avaient des pouvoirs seigneuriaux sur leurs fiefs, et sous les
Tokugawa, sur ceux de leurs vassaux — pouvoirs de levée de l’impôt, de
justice et de législation ; l’administration des fiefs reproduisait sensiblement
celle du Bakafu. Ils avaient une grande autonomie de gestion économique et
sociale ; leur revenu était de l’ordre de 80 000 à 90 000 koku, mais une
dizaine d’entre eux atteignaient entre un demi-million et un million de koku.
De la même façon, le pouvoir du Bakafu sur les daimyo était discrétionnaire.
La sanction pouvait être la relégation sur un fief plus modeste, la réduction
ou la confiscation du fief, la destitution. Dans ce système, comme dans tant
d’autres, luttes et intrigues se succédaient pour capter et sauvegarder ces
prébendes. Quoique les liens de vassalité fussent indiscutés, le troisième
shogun, Iemitsu, par mesure de précaution, institua en 1635 le sankin-kotai,
ou résidence alternée, c’est-à-dire l’obligation pour les daimyo de résider
une année sur deux à Edo, et d’y laisser en permanence leur femme et leurs
enfants, système ruineux pour les daimyo et manne financière pour Edo. Les
tentations de dissidence étaient inévitables, en particulier pour les fiefs
ralliés tardivement ou les fiefs prospères dirigés par des daimyo ambitieux et
indisciplinés. En 1860 le Japon était donc une mosaïque de fiefs liés par
divers niveaux d’apparentement ou de vassalité. Les fiefs tozama de Choshu
et Satsuma, au sud-ouest d’Edo, et celui de Mito apparenté aux Tokawa, sont
28 des fiefs qui entreront en dissidence à partir de 1860 et seront des acteurs
majeurs de la disparition du Bakafu.
Les forces armées

Les forces armées du Bakafu se composaient de détachements fournis par
les daimyo et par des hommes de l’obédience directe du shogun, « pesant »
moins de dix mille koku ; certains, les hatamoto, avaient accès au shogun,
tandis que les gokenin n’avaient pas ce privilège. Les samouraïs assuraient la
garde rapprochée du shogun à Edo et celle des daimyo sur leurs fiefs, ainsi
que toutes les opérations guerrières, appuyés par des troupes d’origine
rurale, les ashi-garu. Une hiérarchie subtile distinguait les samouraïs entre
eux ; vis-à-vis du shogun et des daimyo, leur loyauté était réputée sans faille,
la fidélité ou chujitsu sera un fondement du Bushito. L’utilité des samouraïs
fut alors mise en question.

Stratification sociale

« Les Tokugawa, adoptant les théories sociales du confucianisme appa-
rues en Chine deux mille ans auparavant, créèrent une hiérarchie sociale à
quatre échelons », écrit E. Reischauaer. La classe dirigeante aristocratique et
guerrière représentait environ 7 % de la population, la classe paysanne 85 %,
les artisans et les marchands 6 % et pour 2 %, divers petits métiers et états,
dont celui des samouraïs sans maître, les ronins. Il semble que les religieux
sont inclus dans la classe dirigeante. La progression au mérite dans cette
échelle sociale, prônée par le confucianisme, demeurait cependant difficile.
La population était d’environ 35 millions en 1860, de 43 millions en 1900.
Au cours de la période Tokugawa, au sein de la classe Bushi, la caste des
guerriers professionnels, les samouraïs, pâtit de la fermeture persistante du
Japon au monde et de la pacification intérieure, moins indispensable, elle dut
s’adapter à des tâches pacifiques, administratives ; elle se raccrocha à son
code de valeurs, le Bushido, qui lui survivra. Lors de la restauration
impériale de 1868, elle sera isolée en une classe particulière, les shizoku.
Parce qu’elle était numériquement importante — trois fois plus que la
noblesse française en 1789 (J. Mutel) — et instruite, d’esprit ouvert et loyal,
elle constitua un vivier de cadres pour la modernisation et l’expansionnisme
à venir.

Le rejet du christianisme

Le domaine des croyances et des religions au Japon était marqué par la
reconnaissance de plusieurs traditions d’enseignements et de cultes — shinto
local, bouddhisme, taoïsme, confucianisme d’origine continentale. Pour les
Tokugawa la question religieuse était d’un intérêt politique primordial et il y
avait un préfet des monastères et des sanctuaires, jisha bugyo. Le confucia-
29 enisme parvenu au IV siècle au Japon avait été revu en un néoconfucianisme
eSushi, quant au bouddhisme, né en Inde au VI siècle av. J.-C., il était
eparvenu au VI siècle par la Chine et par la Corée. Parce qu’elles dispen-
saient une morale de la loyauté envers le souverain, ces deux religions
cohabitaient avec l’approbation du Bakafu. Le shinto, d’origine japonaise,
connaîtra une grande faveur avec Meiji et deviendra religion d’État.
Le christianisme fut introduit au Japon par Saint François-Xavier en 1549
et connut un succès important pendant plus d’un demi-siècle – on parle de
trois cent mille chrétiens en 1600. A la mort de Oda Nobunaga, Toyotomi
Hideyoshi interdit le christianisme. Pour les Tokugawa il était un danger
parce qu’il représentait une intrusion occidentale, non intégrée aux hiérar-
chies locales, source possible de contestation du système et de soutien aux
étrangers. Dès 1613, le shogun fondateur, Ieyasu Tokugawa, déclencha la
persécution et l’exil des missionnaires ; les missionnaires revinrent dans les
années 1620-30, le shogun Iemitsu organisa alors l’extermination systémati-
que des chrétiens de 1636 à 1638 — il écrasa une révolte de chrétiens à
Shimabara en 1638 — si bien qu’en 1644, il n’y avait plus aucun mission-
naire au Japon. Le christianisme subsista dans la clandestinité et son
interdiction ne sera levée qu’en 1873.

L’isolement du Japon de 1639 à 1854, le sakoku

Le Japon ne voulait être alors ni colonisé militairement ou économique-
ment, ni évangélisé, ni culturellement contaminé. Il redoutait à juste titre que
l’ouverture même pacifique aux étrangers s’accompagnât des habituelles
calamités impérialistes — les guerres de l’opium de 1839 et de 1856 en
Chine étaient à cet égard des références. Il fallait éviter de se voir imposés
des traités inéquitables, spoliateurs par les termes de l’échange et les bas
tarifs douaniers ou l’emprise sur la douane, le dictat sur la monnaie par la
seule prise en compte des teneurs en métaux précieux, les diverses pénalités
qu’entraînaient les infractions à ces traités, l’arrivée de missions religieuses
dont le prosélytisme troublerait les populations, peut-être prélude à quelque
invasion coloniale. Effet des mécanismes économiques, l’ouverture s’accom-
pagnerait de l’augmentation des prix intérieurs par la pénurie des produits
exportés, du déficit de la balance commerciale par les importations massives
d’armes, d’équipements et de produits manufacturés. Les frontières étaient
edonc fermées, l’émigration et l’immigration interdites. Au XVIII siècle, les
tentatives russes d’intrusion avaient entraîné la colonisation de l’île d’Hok-
kaido et la fortification partielle des côtes. Au cours du premier demi-siècle
suivant, les demandes d’ouverture de relations commerciales des Britanni-
ques et des Russes essuyaient des refus systématiques. En 1804, les Russes
avaient finalement attaqué les îles Sakhalines et les Kouriles. Les échanges
commerciaux étaient donc très faibles, limités à la Chine et à la Corée, et
seuls les commerçants hollandais étaient tolérés, opérant sur un îlot artificiel
30 ou deshima à Nagasaki. Quoique le blocus ne fût pas totalement étanche,
cette situation constituait un frein économique, elle n’était pas unanimement
approuvée au Japon. La poussée étrangère se fit plus insistante à partir de
1850, car les vapeurs étrangers avaient besoin de relâcher en toute sécurité
dans quelques ports des côtes japonaises, et leurs pays souhaitaient
commercer.

Le coup de force américain

Le 8 juillet 1853, le commodore américain Matthew Perry se présenta en
baie d’Edo avec quatre navires de guerre, porteur d’une lettre du président
Fillmore demandant l’ouverture de ports aux navires américains, et infor-
mant que la flotte reviendrait l’année suivante. En août, ce fut l’amiral russe
Poutiatin qui se présenta à Nagasaki. Au Bakafu, alors présidé par Abe
Masahiro, lui-même favorable à l’ouverture, l’émoi fut considérable. Fait
sans précédent, et faute politique, le Bakafu consulta les fudai daimyo, la
Cour et les religieux. La consultation donna bien sûr des résultats contradic-
toires, traduisant l’inquiétude des conservateurs, mais aussi le calcul politi-
cien des opposants au Bakafu. Perry revint dès février 1854 avec son
escadre. Le 31 mars, un accord non commercial fut signé à Kanagawa ; il
ouvrait aux Américains deux ports, Shimoda, au sud-ouest de Yokohama, et
Hakodate, à la pointe sud de l’île de Hokkaido, et il prévoyait une repré-
sentation consulaire. Les puissances profitèrent de cette brèche, des accords
similaires furent conclus avec la Grande-Bretagne le 14 octobre, le 7 février
1855 avec la Russie, et en novembre avec la Hollande.
Le consul américain Townsend Harris arriva à Shimoda au cours de
l’été 1856, l’accueil fut glacial. Il chercha obstinément à obtenir la signature
d’un traité de commerce. Par exception, il fut reçu par le shogun à Edo, après
une longue attente, le 7 décembre 1857. Grâce au tairo du conseil du
Bakafu, Ii Naosuke, partisan de l’ouverture, un traité de commerce fut enfin
signé le 28 juillet 1858 au nom du shogun — sans l’approbation du clan
impérial. Il était bien sûr « inégal », assorti d’un tarif douanier très bas, de
l’extraterritorialité judiciaire pour les citoyens américains, d’un engagement
à fournir des armes, des équipements et une assistance technique.
L’ouverture du Japon était définitivement acquise ; avant la fin octobre de
1858, le shogun avait dû concéder des traités similaires à la Grande-
Bretagne, à la Russie, à la Hollande, à la France, et quelque dix ports furent
ouverts en cinq ans.
Cet événement est crucial dans l’histoire du Japon, car il est le point de
départ d’une triple métamorphose — politique, économique, et
inévitablement sociale — mutation qui sera le grand œuvre du règne du
prochain empereur, Meiji. Le Japon traditionnellement guerrier se
militarisera pour s’aventurer hors de son archipel, il s’y maintiendra jusqu’au
emilieu du XX siècle.
31 Faisant preuve de réalisme, le Bakafu se mit alors en devoir de favoriser
l’acquisition des techniques occidentales. Entre 1855 et 1857 furent créés
plusieurs instituts : de Médecine occidentale, d’Études occidentales (Yoga
Kushi), de Sciences occidentales (Kaiseijo), l’Institut naval (Gunkan
Sorenjo), le bureau d’étude des textes étrangers (bansho shirabedokoro) et
même une Société Journalistique. Mais ces initiatives étaient tardives et
superficielles, le Bakafu fut dépassé par les événements.


1 – 3 – La fin du shogunat


La liquidation du Bakafu fut un grand moment de l’histoire du Japon, ce
qui suit n’est qu’un survol du volet politique, et nous proposons un abrégé
chronologique en note n° 1, p. 514.
La fin du shogunat est associée à l’ouverture aux étrangers. L’ouverture
fut effectivement le facteur qui dénoua une crise politique profonde, propre à
la décadence du système shogunal, crise qui se résoudra dix ans plus tard, en
1868, et après des péripéties guerrières, par la chute du Bakafu des Toku-
gawa et la restauration du régime impérial – puis ce sera l’ère Meiji.
Ainsi que nous l’avons déjà mentionné, ce ne fut pas l’affaire du peuple,
mais celle des féodaux entre eux, un coup d’État contre le Bakafu réalisé par
plusieurs fiefs dissidents, dont les cinq plus actifs étaient Satsuma, Hizen,
Choshu, Tosa et Mito ; quant à l’empereur et sa Cour, ils agirent bien sûr en
adversaires du Bakafu. Le contact avec l’étranger était à juste titre redouté,
mais ce fut la xénophobie, cet état d’esprit largement répandu, qui conduisit
à accuser le Bakafu de pactiser avec l’ennemi, alors qu’il était dans une
impasse face aux étrangers et qu’il cherchait le soutint impérial. Les traités
conclus par le shogunat n’étaient pas si infamants, l’un des premiers actes
impériaux de Meiji en 1868, sera leur ratification. Plus tard, à partir de 1870,
les artisans les plus xénophobes de la révolte anti-shogunale admettront la
politique de collaboration réfléchie avec l’étranger que pratiqueront les
nouveaux leaders. Le fond du problème était en amont : le shogunat n’avait
pas évolué, on ne pouvait espérer de ce système à bout de souffle, prédateur,
endetté auprès des marchands, qui n’avait pas réussi la réinsertion sociale
des samouraïs, qu’il réformerait l’État et de permettrait au Japon d’affronter
le monde moderne qui désormais l’entourait.
Le shogunat ne s’était pas réformé pour la raison qu’il était d’essence
guerrière, crispé sur des préoccupations de classe et sur ses privilèges jugés
usurpés. Car la confiscation du pouvoir par les Bushis était illégitime, et
donc contestable. La pérennité de ce pouvoir et de ces privilèges reposant sur
la vassalité des han et sur une pyramide sociale assujettie aux Bushi, le
système laissait perdurer l’hétérogénéité politique du pays, les luttes
claniques, il négligeait les questions économiques et sociales, se contentant
32 d’une économie figée, et il abusait de l’incapacité de la paysannerie à
s’organiser et à se défendre. L’ouverture inquiétait, ce serait un schisme
culturel, — ainsi du slogan « Esprit japonais, savoir occidental » —, mais
aussi politique, un saut dans l’inconnu ; le sursaut de modernisation d’après
1853 ne trompait pas.
Il était offert à la famille impériale de reprendre la main sous une forme à
préciser. Mais, quoique l’attachement à l’ordre ancien fût très fort, il faudrait
moderniser la nature du pouvoir impérial, adopter les meilleures avancées du
monde occidental, en dépendaient la mutation et la prospérité économiques ;
en politique intérieure, il faudrait rénover, en dépendait la paix sociale. La
plupart de ces hommes qui prirent le pouvoir au Japon en 1868, et qui
deviendront les oligarques du régime Meiji, étaient des samouraïs, donc
culturellement des hommes imprégnés des valeurs de la tradition guerrière.
Compte tenu de l’impact indélébile qu’aura la politique de Meiji, et dans la
logique d’une étude du Japon militaire, nous proposons un développement
sur la tradition guerrière.

Yoshida Shoin

Une figure légendaire de l’aube de la Restauration Meiji est Yoshida
Shoin (1830-1859). Né d’une famille de samouraïs de rang inférieur du clan
Choshu, enfant surdoué, il tenta de s’embarquer sur les navires du com-
modore Perry en 1854 ; pédagogue fameux, qui ouvrit en 1857 une École
d’art politique et militaire. Longtemps respectueux du Bakafu, il ne supporta
pas la trahison que représentait la signature du traité commercial de 1858
avec les Américains, que le shogun Ii Naosuke voulut faire valider par
l’empereur. Yoshida devint un militant du rejet des « barbares » et de la
restauration de l’empereur. En 1858, il complota maladroitement en vue
d’assassiner Ii Naosuke et son émissaire, mais sans passer à l’acte. Il fut
incarcéré à Hagi, dans le fief de Choshu, d’où il continua son activisme
révolutionnaire d’essence populaire. En mai 1859, il fut transféré à la prison
du shogun à Edo avec les rebelles les plus dangereux. Lors des interroga-
toires, son attitude fut exempte de tout calcul : il exposa son mépris profond
pour la dictature du shogun, et même ses projets d’assassinats. Il fut
condamné et fut décapité le 21 novembre 1859 à Edo. Lors de son exécution,
Yoshida fut admirable de dignité. Sa statue érigée à Shimoda, cette rade où
avaient mouillé les navires de Perry, remémore l’intensité de cette crise
politique.


33 1 – 4 – La tradition guerrière


Nous définissons la tradition guerrière comme le legs de principes, de
savoirs, de pratiques, d’attitudes mentales, de références, mais aussi d’insti-
tutions — en bref une culture des choses de la guerre, issue de l’histoire de
la nation. Elle est malgré tout datée et lentement évolutive. Tous les pays ont
donc une tradition guerrière, base de toute nouvelle aventure. Elle peut être
l’objet d’une intense célébration dans le cadre d’une politique militariste, ou
au contraire laissée dans l‘ombre par volonté anti-militariste.
La question fondamentale qu’elle suscite porte sur la rémanence d’un
esprit guerrier dans le peuple : cet esprit, au fil d’une histoire guerrière
chargée, devient-il un acquis quasi génétique, ou est-il simplement latent et
promptement réactivé par un rappel du passé guerrier, ou bien, au contraire,
n’est-il qu’une affaire d’éducation, de propagande, de circonstances ? Dans
le premier cas, des peuples deviendraient guerriers, agressifs, par atavisme,
dans le second cas, un peuple en guerre serait un peuple patriote défendant
son sanctuaire, ou bien un peuple conditionné par ses dirigeants pour faire
ailleurs une guerre de conquête ou de libération. Le peuple japonais est
réputé guerrier : en 1883, on ne disait pas du peuple des États-Unis ce que
l’ancien attaché d’ambassade, P. de Lapeyrère, auteur d’un Japon militaire,
écrivait des Japonais, « c’est une nation batailleuse. Combattre est pour les
Japonais plus qu’une habitude, c’est un besoin ». Plus tard, lors de la guerre
du Pacifique, on comprit que le sacrifice délibéré des soldats japonais
résultait du poids de la tradition relayé par un système éducatif militariste ; la
constitution de 1947 a banni la guerre, mais, dans la révision que le Japon
edoit faire de sa politique militaire au début du XXI siècle, le poids de sa
tradition guerrière est une donnée psychologique qui demeure difficile à
préciser – voir infra. Mais revenons à celle de l’époque d’Edo.

Le legs des samouraïs

Le legs culturel samouraï subsiste de nos jours au Japon sous trois de ces
aspects : rôle historique et exploits, arts martiaux et éthique samouraï. Cette
culture a imprégné la société japonaise jusqu’au deuxième conflit mondial,
et s’il est difficile d’évaluer la résonance actuelle de l’éthique samouraï,
nous devons malgré tout en évoquer les origines et la teneur.
Les samouraïs, avant de devenir l’élite des guerriers et de détenir le
pouvoir au Japon sous la forme du Bakafu, de 1192 à 1868, étaient des
ehommes d’armes professionnels, mono no fu, puis Bushi à partir de XVIII
siècle, qui se mettaient au service de l’empereur et des seigneurs, pour
protéger leurs fiefs et leurs sujets, le système de la conscription militaire
étant défaillant. Le mot samouraï serait une déformation de saburai, « en
service ». Associés aux diverses luttes claniques, les Bushis acquièrent de
34 l’influence, au point de conquérir des fiefs puissants et de prétendre au
contrôle de la cour impériale. En 1185 eut lieu un ultime affrontement entre
les clans Minamoto et Taira — à la bataille navale de Dan-no-ura — le vain-
queur, Yoritomo se fit nommer shogun en 1192, et instaura le Bakafu. Ce
changement d’ère — de Heian à Kamakura — marque le début des régimes
d’essence militaire, celui des Bushis, qui durera jusqu’en 1868.
Une hiérarchie stricte se mit en place au sein de la classe des guerriers. Le
terme de Bushi resta attaché à l’oligarchie (le shogun, les membres du
Bakafu ou buke, les daimyo). La classe des samouraïs comportait deux
grands groupes. Les samouraïs de haut rang, soit environ cinq mille
personnes, les hatamoto (porteurs de bannière), accédaient aux grands
postes, et étaient pensionnés à plus de cent koku ; le rang subalterne
comportait plusieurs échelons, des hommes liges, gokenin, suivis des
hizamurai, heishi, ashigaru, baishin, goshi, au samouraï sans maître, ou
ronin. L’ensemble de la classe des samouraïs représentait entre 5 % et 6 %
de la population (cf. R. Calvet). Très démarqués des autres classes sociales,
les samouraïs ont des signes extérieurs distinctifs — le haori, veste ample
sur le kimono, un large pantalon, hakama — et des privilèges, dont le plus
prestigieux accordé en 1588, était le port des deux sabres, daitö et shotö, ou
katana et wakisashi. Mais ils sont moralement et économiquement
assujettis aux daimyo.
Après les périodes troublées, la période d’Edo unifia le pays et instaura la
paix intérieure, la fonction militaire s’atrophia, les samouraïs durent accepter
des tâches administratives. La restauration impériale leur sera défavorable,
dès 1869 lors du changement de régime et de la redéfinition des classes
sociales, leur statut aristocratique et leurs privilèges seront frappés. Ils seront
classés shizoku derrière la noblesse kazoku, et après le retour à la conscrip-
tion militaire, en 1873, le concept militaire évolua vers une modernité qui
rendait le samouraï anachronique. Symboliquement, les samouraïs se virent
privés du port des deux sabres. La plupart d’entre eux devront s’intégrer à la
société civile. L’héroïque défaite du dernier carré de samouraï en révolte
aura lieu en 1877 — il appartient à la légende.

Le Bushido et l’éthique samouraï

Les samouraïs, ou Bushis, s’étaient donnés un code d’honneur et de
morale, nommé tardivement Bushido, littéralement « la voie du guerrier »,
mais traduit aussi en « préceptes de la chevalerie », (Inazo Nitobe). Ce code,
contemporain de la féodalité, n’a pas son maître livre, car il est non écrit, il
se transmettait par quelques maximes et par l’exemple. Il représente l’abou-
tissement de siècles d’expérience guerrière, domestique et politique, de
réflexions, de quête de règles de conduite pour ces guerriers professionnels.
Imprégné par les trois courants religieux majeurs — shintoïsme japonais,
35 confucianisme chinois et bouddhisme zen —, le Bushido est un guide de la
vie aussi bien spirituelle que pratique, d’une haute exigence, il pouvait
conduire au rituel du suicide.
L’éthique samouraï, transmise oralement, possède néanmoins quelques
sources livresques, témoignages, chroniques, récits épiques, traités. Parmi
elles mentionnons le bref code Kyûba-no-michif (Voie de l’arc et du cheval),
de Masakadoki, le Mutsu Waki, le code Azuma kagami (Miroir de l’Est) de
1270, le Heike monogatari de 1210, et le Hogen monogatari — inspirés par
la lutte des Minamoto et des Taira — également les quarante-sept
« Instructions familiales » (Kakun) de 1247, rédigées par Hojo Shigetoki
pour ses fils, et le Taiki de Yorinaga de 1153. Le Buke-hatto, de 1615, est
un court manuel de devoirs pour les samouraïs, commandité par Ieyasu, et
rédigé par le moine zen Suden ; plus tard en 1686, on note le Budo shin shu,
de Daideti Yuzan, le Budo shoshin shu de Shigetsuke Taira.
eQuelques textes du XVII siècle sont plus spécifiquement fondateurs du
Bushido, ainsi du « Traité des cinq roues » (Gorin no sho) du samouraï
Miyamoto Musashi (1584-1645), et de « La sagesse inébranlable » du moine
zen Takuan (1573-1645). Le « Précis de la doctrine des guerriers » (Bukyo
yoroku), du ronin Yamaga Soko (1622-1685), élève de Hayashi Razan, est
une codification du Bushido. Enfin, le populaire Hagakure (caché dans les
feuilles) du samouraï Yamamoto Tsunemoto (1659-1719). Ce texte, recueilli
en 1717, ne fut connu du public qu’en 1868. En 1900 parut un ouvrage de
synthèse et d’initiation de facture occidentale, Bushido, the soul of Japan
(Bushido, l’âme du Japon), d’Inazo Nitobe. Nous présentons ci-après ces
deux derniers ouvrages.

Le Recueil de paroles de maître Hagakure

Le moine ex-samouraï Jocho Yamamoto, du fief Nabeshima, vivait en
ermite depuis 1700 à une dizaine de kilomètres du château du han de Saga ;
de 1710 à 1717, il accepta d’exprimer le fruit de ses méditations devant un
visiteur, Tashiro Tsuramoto, puis il décéda en 1719, à l’âge de soixante ans.
Transgressant l’interdiction du maître, le scribe transcrivit les entretiens et
les fit connaître aux samouraïs du fief sous le titre de « Analectes de Nabe-
shima ». C’était une expression brute du Bushido formulée par un authenti-
que samouraï. Le clan reconnut à cette somme son exceptionnelle valeur
pédagogique et la conserva jalousement jusqu’en 1868.
La version initiale du Hagakure représenterait onze volumes ; c’est une
succession de chapitres courts, de maximes, de recommandations, qui édifie
un impératif philosophique : l’art de vivre martial, rude, loyal, courageux du
samouraï idéal. Comme dans toutes les compilations de réflexions sur la vie,
les formules les plus heureuses voisinent avec les plus creuses, les apho-
rismes piquants avec des banalités, la critique des êtres et de leurs actes y
occupe une large place. Le samouraï court après la perfection, mais sa
36 courbe est asymptotique : Jocho recommande qu’un samouraï « ne doive ni
trop boire, ni être trop sûr de lui, ni s’adonner à la luxure », il déplore que les
jeunes samouraïs d’aujourd’hui (1710), soit un siècle avant la disparition des
samouraïs – « se soient fixés des objectifs pitoyablement bas ».
Le Hagakure se prête aux citations et à la composition de recueils théma-
tiques sur le Bushido. On y trouve les principes fondamentaux, parfois
brutalement exprimés, et il traite largement de la relation si fondamentale du
samouraï avec la mort. Voici quelques formules.
« La condition du samouraï est en premier lieu la dévotion corps et âme à
un maître. En deuxième lieu, il lui faut cultiver l’intelligence, la com-passion
et le courage. En troisième lieu, il lui faut soigner son apparence, sa façon de
s’exprimer, et se perfectionner en calligraphie ». À la base, « il faut sentir en
soi la présence d’une force tranquille ». « Un samouraï n’est rien s’il n’a pas
de force de caractère ». « C’est une erreur impardonnable que de se laisser
abattre par les épreuves ». « Ce qui est capital, c’est d’agir toujours avec
dignité et sincérité ». « Un samouraï a le devoir quotidien de cultiver son
esprit et d’exercer son corps ». Dans le registre grave, le Livre 1 contient la
fameuse formule, « Je découvris que la voie du samouraï, c’est la mort »,
formule inlassablement développée : « Si tu es tenu de choisir entre la mort
et la vie, choisit sans hésiter la mort ». « Chaque jour, méditez sur l’inélucta-
bilité de la mort ».
La « Voie du samouraï » envisage la mort volontaire par éventration au
poignard — ou seppuku, ou harakiri – suivie de la décollation au sabre par
un assistant choisi, le kaishaku. « Le seppuku n’est pas un simple acte de
suicide, (…), mais une pratique par laquelle le guerrier pouvait expier ses
crimes, racheter ses erreurs, échapper au déshonneur, rendre rançon pour ses
amis ou prouver sa bonne foi. Ordonnée comme une sentence, l’exécution
donnait lieu à une grande cérémonie. (…) L’exigence supérieure était un
sang-froid absolu et un calme impénétrable. » — Nitobe Inazo.
L’écrivain Mishima Yukio consacra au Hagakure son ouvrage de 1967,
intitulé Le Japon moderne et l’éthique du samouraï, texte hélas morbide, car
il fut suivi trois ans plus tard de son suicide selon le rituel du seppuku. La
signification de ce geste est inséparable du climat social et intellectuel du
Japon des années soixante. Nous évoquons la nostalgie et la révolte de
Mishima en Annexe 4.

« Le Bushido, l’âme du Japon » — 1900

Il est nécessaire de s’attarder sur l’ouvrage de Nitobe Inazo parce que,
dans sa brièveté (160 pages), il nous offre une synthèse du Bushido et la
méditation d’un Japonais de culture universitaire occidentale, et chrétien. Le
titre affirme la portée transcendante du Bushido. Le code d’honneur des
samouraïs rejaillit sur l’ensemble du corps social, au-delà du temps de la
féodalité, parce qu’il est intemporel, il est une marque de civilisation, il est
37 l’âme du Japon. À la parution de l’ouvrage, en 1900, trente ans après la
disparition de leur statut, d’authentiques samouraïs perpétuaient encore le
Bushido dans leur vie privée et sociale, mais leur survivrait-il ? C’est
pourquoi Notibe affronte en fin d’ouvrage, non sans frémir, trois questions
primordiales : l’influence, la vitalité, l’avenir du Bushido. La vision prémo-
nitoire du dernier point nous intéresse. Voici, à grands traits, et par un large
recours aux citations, la teneur pédagogique du Bushido.
Nitobe (1862-1933), professeur, docteur en agronomie et en droit, formé
en Allemagne et aux États-Unis, chrétien quaker, explique qu’il transcrivit sa
perception du Bushido dont il était imprégné parce qu’il avait eu à expliquer
à un Européen comment le sens moral était inculqué au Japon, et qu’il avait
pris conscience que pour qui n’a pas une connaissance intime du féodalisme
et du Bushido, le fonctionnement du Japon moderne est impénétrable. À cet
effet, il avait veillé à illustrer son exposé par des parallèles avec l’histoire et
la littérature européennes. Dans le premier chapitre, « L’éthique », il traduit
Bushido par « préceptes de la chevalerie » et développe ce parallèle. Il
évoque la montée en puissance de la caste des guerriers, ces derniers
parvinrent aux hautes responsabilités et ressentirent la nécessité d’une règle
de conduite commune ; « Si l’appareil militaire était resté vide, sans un
support moral supérieur, à quelle distance de la chevalerie se serait alors
trouvé l’idéal du guerrier ! En Europe, le christianisme sut malgré tout
habiter spirituellement le monde de la chevalerie… Le Bushido du Japon eut
plusieurs sources spirituelles ».
Le bouddhisme zen apportait le sens de l’abandon aux voies du destin, de
la soumission tranquille à l’inévitable. Il apportait une attitude stoïque face
au danger et au malheur, le dédain de la vie, une amitié avec la mort, une
perception de l’Absolu. Le shintoïsme inspira la loyauté envers le souverain,
le respect de la mémoire des ancêtres, la piété filiale. Il modéra l’arro-gance
du samouraï. Il apporta aussi la perception de « la bonté innée et la pureté
divine de l’âme humaine », le culte de la nature, l’amour du pays, et de
l’empereur. « Pour nous, l’empereur est plus qu’un chef d’État, plus qu’un
leader culturel, il est le représentant humain du Ciel sur la terre, réunissant
en sa personne la puissance du ciel et sa miséricorde ». « La doctrine du
shintoïsme, écrit Inazo, abrite deux traits essentiels du cœur de notre race,
patriotisme et loyauté. Structure vive de l’affectivité de notre race, et d’une
forme de d’instinct commune à tous ; le shinto, qui n’est pas un système
philosophique ni une théologie rationnelle (…) a imprégné le Bushido
jusqu’aux fibres d’un mélange de loyauté pour le souverain et d’amour du
pays ».
Le confucianisme fut la source éthique la plus vive du Bushido. « La
sérénité et la souplesse de ses préceptes politiques et moraux, l’expérience
du monde qu’ils recèlent, convenaient particulièrement bien aux samouraïs,
hommes de décisions. Leur tonalité aristocratique et conservatrice répon-
daient parfaitement aux besoins de ces chefs guerriers ». Nitobe souligne
38 l’apport du confucéen chinois Mencius pour sa puissance dialectique et sa
compassion proche d’une pensée démocratique, théories presque subver-
sives, longtemps censurées. Mais le Bushido se défie du pur intellectua-
lisme ; l’érudition n’est rien sans le sens moral et le caractère, et sans son
application dans la vie. Nitobe fait référence au philosophe chinois Wan
Yang Ming pour qui le savoir et l’action ne sont qu’une seule et même
chose.
eLe milieu du XVI siècle, époque de troubles et de barbarie au Japon, mit
à l’épreuve les hommes formés par le Bushido ; ils affirmèrent leurs
capacités à combattre et à endurer, il en émergea « un caractère d’un type
nouveau et unique, une personnalité originale, marque première de la race
japonaise ». En définitive, les principes qui structurent le Bushido sont
simples, peu nombreux, ils offrirent une ligne de conduite sûre, précieuse
pendant les jours les plus sombres et les périodes les plus instables de
l’histoire du Japon.

Les vertus du Bushido

L’auteur distingue huit vertus fondamentales du Bushido ; elles ne sont
pas spécifiquement guerrières, elles sont aussi civiques et urbaines, on les
retrouve en partie chez l’honnête homme occidental et chrétien. Elles
définissent cet homme supérieur confucéen idéal que vise le samouraï.
1 — La rectitude ou la justice, ou la droiture : Il s’agit là du plus puissant
concept du code du samouraï ; sans rectitude, ni le talent, ni le savoir ne
peuvent faire d’une carcasse humaine un samouraï. Elle permet de prendre
sans faiblir une décision dictée par la raison ; c’est au plus haut point le sens
du devoir, l’impératif catégorique kantien, le rejet de la malhonnêteté, de la
fourberie, de la lâcheté. La rectitude inspire la décision courageuse, « mourir
quand il est bien de mourir, frapper quand il est bien de frapper ». Nitobe ne
précise pas son essence, il perçoit cependant qu’elle peut être fausse, ou
étroite ; la rectitude pourrait être ce qui émerge de la raison en conformité
avec ce que nous tenons pour le sens moral, lui même héritage d’une
éducation antérieure, celle des doctrines spirituelles déjà citées.
2 — Le courage, l’esprit d’audace et d’endurance : C’est la force d’âme
de braver le danger, d’endurer des souffrances, en toute lucidité. Cet acte
doit servir un but juste, intelligent ; il y a donc une relation de réciprocité
avec la droiture. Se jeter avec intrépidité vers une mort certaine dans un
combat mal engagé peut être une forme stupide du courage. Le courage vrai
est de vivre quand il faut vivre, et de mourir seulement quand il faut mourir.
Le prestige du courage est exalté par la honte de la couardise et de la
faiblesse. Le courage est le troisième des trois piliers du Bushido,
respectivement la sagesse, la bienveillance et le courage – il insuffle au
Bushido sa dimension épique.
39 3 — La bienveillance et la compassion : elle vient tempérer l’image
brutale du sabreur qu’est le samouraï au combat. La bonté, la bienveillance,
la magnanimité, pour tout dire, l’humanité du samouraï ou du daimyo, est le
précepte de portée politique du Bushido. D’origine confucéenne, la bien-
veillance est recommandée au monarque comme « la qualité fondamentale
d’un chef », elle est une clé de la sérénité de son règne, elle permit de dire
qu’au Japon le féodalisme ne fut ni une tyrannie ni une oppression (Yozan).
C’est à ce sentiment que nous dûmes, sous le régime féodal, d’être préservés
du plus sombre des despotismes, écrit Nitobe. Est-ce bien vrai ?
La miséricorde pour le faible, pour l’homme à terre, le vaincu, est exaltée
comme la vertu même du samouraï, ce geste humanise le tueur profes-
sionnel. Farouchement fier de sa force brutale et de l’exorbitant privilège de
pouvoir s’en servir, le véritable samouraï se maîtrise, se dédouble, s’élève
jusqu’à la compassion. Dans la vie ordinaire et dans les combats, il est tout à
fait certain que le samouraï, pouvait être bienveillant, c’est l’image que nous
conservons des samouraïs du merveilleux film de Kurosawa Akira, Les sept
samouraïs.
4 — La politesse : la politesse, l’urbanité, le « respect » selon les traduc-
tions — est en bonne place parce qu’elle est un produit fini d’une société
policée et codifiée, arrivée à maturité. Le samouraï, expert en discipline
intérieure, adepte de l’étude, capable de raffinement, est apte à ce cérémonial
qui embellit la société. La politesse vraie suggère le respect parce qu’elle est
le reflet d’une puissance maîtrisée ; le samouraï montre ainsi sa capacité à
accéder à un niveau supérieur de responsabilité, de pouvoir, ce qui se réalisa
souvent.
5 — La véracité et la sincérité : pour Confucius, la sincérité « est la fin et
le début de toute chose. Sans sincérité, rien n’existe ». Le samouraï plaçait la
sincérité, l’amour de la vérité, au-dessus des autres vertus ; parce que sa
parole ne serait en aucun cas prise en défaut, sa valeur serait intacte, une
garantie ; si bien que lui demander de prêter serment, verbalement ou par
écrit, était déjà une atteinte à son honneur.
6 — L’honneur : le sentiment de l’honneur est une perception aiguë de sa
dignité et de sa valeur personnelle ; il dicte un comportement digne et
respectable en conformité avec des valeurs reconnues, éventuellement
codifiées ; le déshonneur entraîne un sentiment de honte ineffaçable, « une
cicatrice sur un arbre ». L’atteinte à l’honneur, provoquant la vengeance, ne
doit pas être exacerbée en une susceptibilité batailleuse, morbide. Le
samouraï est évidemment un homme d’honneur. Il peut mourir par
déshonneur.
7 — Le devoir de loyauté et de fidélité : « La vie était regardée comme
un simple devoir de servir le maître ; cette vertu (la loyauté), hommage et foi
jurés à un supérieur, est la marque distinctive de la morale samouraï de
40 l’époque féodale » , écrit Nitobe Inazo. Le trait le plus populaire de l’image
du samouraï est cette loyauté et cette fidélité au maître, jusqu’à la mort.
Nitobe précise cependant que le Bushido requiert l’abandon de tout juge-
ment et du libre arbitre. « L’homme qui sacrifiait sa propre conscience aux
caprices d’un monstre ou d’un fou était tenu pour médiocre. Quand un féal
avait un avis différent du maître, l’attitude loyale était d’employer tous les
arguments pour le convaincre de l’erreur éventuelle (…) en cas d’échec, il
était possible, et même d’usage, pour le samouraï de prouver la détermina-
tion de ses propos en versant son propre sang ».
8 — Le contrôle de soi : il signifie domination des émotions, des
pulsions, des instincts, résistance à la douleur. Cet empire sur soi-même est
une longue conquête, fruit d’un travail intérieur intense ; l’absence de peur
résulte de l’adhésion de soi à une discipline supérieure, telle que le Bushido
la propose. « Certains ont suggéré que notre endurance à la peine et notre
indifférence à la mort étaient dues à une moindre sensibilité nerveuse. (…)
Quoi qu’il en soit, aucune explication ne saurait être bonne si elle ne tient
pas compte de notre entraînement séculaire à la discipline intérieure et à
l’autocontrôle ». Le contrôle de soi concourt, avec la politesse et la bien-
veillance, à la sérénité qui doit émaner du Bushido ; son paroxysme est
atteint dans l’acte du suicide rituel, le seppuku, ou hara-kiri, lorsqu’il est
réussi, c’est-à-dire exécuté flegmatiquement.
La question du suicide
Nous avons cité la formule de Nitobe : « le seppuku n’est pas un simple
acte de suicide. C’était une institution légale aussi bien qu’un rituel ». Relié
à l’impératif de droiture, l’acte de s’ouvrir le ventre, centre de psychisme, est
reconnu rationnel et libérateur : « j’ouvrirai le chemin de mon âme et je vous
la montrerai telle qu’elle est. Voyez si elle est souillée ou pure ». La
motivation traditionnelle était une infraction au code de l’honneur. « Quand
l’honneur est perdu, c’est un soulagement de mourir. La mort est la seule
retraite contre l’infamie ». C’est une solution radicale, « La mort, qui
tournait toujours autour des questions d’honneur, était réputée par le Code
Bushido comme le moyen simple de résoudre les problèmes complexes ».
D’autres circonstances pouvaient conduire à ce geste : un échec personnel
pouvait justifier le sokotsu-shi, ou suicide expiatoire, ce pouvait être une
forme de protestation, ou kanshi, mais le geste pouvait être « proposé »
comme sortie honorable à un coupable, ou bien être un mode de réparation
prévu par un traité. Enfin le junshi, ou fait de suivre son maître dans la mort,
edisparut au milieu du XVII siècle — le suicide du général Nogi en 1812, à
la mort de l’empereur Meiji, parut anachronique. Le suicide imposé aux
pilotes kamikazes pendant la guerre du Pacifique, une mort acceptée pour la
patrie et l’empereur, peut être vu comme un abus, une perversion du
Bushido ; celui de Mishima relève de l’échec, de la nostalgie et de la révolte.
41 Influence du Bushido
Nitobe attribue aux samouraïs une influence culturelle déterminante sur
la société de leur temps. « Ce que le Japon était, il le devait aux samouraïs.
Ils étaient la fleur de la nation, mais ils en étaient aussi les racines (…) ils
personnifiaient l’idéal moral et guidaient par l’exemple. Le samouraï s’est
élevé jusqu’au bel idéal de la race tout entière (…). Le Japon intellectuel et
moral était directement ou indirectement l’œuvre du Bushido (…). L’esprit
du Bushido s’est écoulé de la classe sociale d’où il était originaire vers les
classes inférieures, et joua le rôle d’un levain pour les masses, fournissant
une morale à toute la population ». En somme, l’esprit du Bushido, c’est
l’esprit du Japon, Yamato-damashii, et Notibe ajoute que si la religion
comme la définit Matthew Arnold, n’est autre que « la moralité touchée par
l’émotion, peu de systèmes éthiques sont plus susceptibles d’être élevés au
rang de religion que le Bushido ». Cette vision est sans doute idéalisée, la
pénétration de l’éthique samouraï dans les couches populaires n’était sans
edoute pas aussi avancée à la fin du XIX siècle.
Dynamisme du Bushido
En 1900, Notibe écrit que le Bushido est la source d’un grand dyna-
misme, il a modifié la nation dans son ensemble et chaque individu, il est la
force motrice du Japon, il guide la transition du féodalisme vers la moder-
nité. Il est une forteresse morale, culturelle, « influence inconsciente et
presque muette », il permet au Japon d’absorber les savoirs et techniques
occidentaux sans complexes, sans perdre son identité, son patriotisme, son
âme. Cependant, la révolution de Meiji peut ébranler le Bushido en boule-
versant l’ordre ancien, son cadre naturel.
Avenir du Bushido
Mais de même que la fleur du cerisier, emblème du samouraï, le Bushido,
quoique robuste, sauvage, fut exposé à un déclin consécutif à la disparition
de l’ordre des samouraïs et du féodalisme, et il fut menacé d’être corrompu
par l’ouverture du Japon au monde extérieur, par l’irruption des modèles
démocratiques, par l’évolution des modes de vie, par le matérialisme. Mais
aussi par le retour du christianisme, car « le seul système éthique assez
puissant pour faire face à cet utilitarisme et à ce matérialisme est le christia-
nisme, à côté duquel, il faut l’avouer, le Bushido n’est qu’une chandelle sans
éclat ; n’ayant aucun dogme ni aucune formule à défendre, il peut accepter
de disparaître en tant qu’entité ». L’idéal guerrier est menacé de désuétude,
« des vocations plus nobles et plus épanouies que celles du guerrier appellent
aujourd’hui notre attention ». « Le code éthique indépendant du Bushido
périra peut-être, mais son pouvoir ne disparaîtra jamais de la surface de la
Terre. Ce patrimoine d’exception en terme d’honneur, de vaillance, en terme
42 de vertus martiales est le fief inaltérable des générations mortes et des géné-
rations à venir ».
De fait, les gouvernements à venir organiseront une « samouraïsation »
générale de la société Meiji et postmeiji, nécessaire à la paix civile et aux
ambitions expansionnistes, c’était réalisable à partir de la matrice guerrière
héritée du shogunat. Dès lors va se propager le mythe du samouraï, et le livre
de Nitobe Inazo appartient aux instruments de cette propagande ; nous
savons le contenu de ce mythe, et il sera intéressant de voir, un siècle après
Nitobe, comment il est véhiculé, et s’il joue encore un rôle dans la pensée
politique et militaire japonaise.
L’éthique de Nitobe à l’épreuve
L’idéalisation de l’éthique samouraï que propose Nitobe peut révulser
ceux qui gardent la mémoire des exactions des troupes japonaises en
campagne, telles que les massacres de Port Arthur de novembre 1894, ou
ceux de Nankin de décembre 1937 ; pour eux, ce livre est une imposture.
Citons Henri Labroue, auteur de L’impérialisme japonais, paru en 1911 :
« M. Nitobé a popularisé sous le nom de Bushido, je ne sais quelle morale
chevaleresque, faite de préciosité, de vanité et de vendetta ; il a prétendu que
les maximes du Bushido furent celles des samouraïs. Mais on a prouvé à
M. Nitobe que son histoire n’est qu’un roman ; que son Bushido n’est
qu’une mosaïque de préceptes adaptés par lui de l’Occident médiéval ; que
les grands hommes du Japon font souvent figure de Mandarins et de rôdeurs
de barrières, et qu’ils sont nombreux les bandits tels que Yochistsoumé,
Benkei ou le sanguinaire Hidéyoshi, dont on vénère les reliques ».
1 – 5 – Faire la guerre à la veille de Meiji
Faire la guerre met en œuvre à la fois l’art de la guerre (application des
principes de stratégie, de tactique, usages guerriers) et les moyens dispo-
enibles pour faire la guerre. Le milieu du XIX siècle est le moment propice
pour évoquer la situation de cet art au Japon avant que ne débute une
véritable militarisation du pays sur le modèle, et avec le concours de l’Occi-
dent. Il y avait en effet, jusqu’à la fin du shogunat, cohérence entre l’art de la
guerre, les types de conflits armés à résoudre — voire la philosophie des
samouraïs — et un contexte économique et social quasi féodal propre à
l’isolement du pays, mais il saute aux yeux que cet État autarcique aggravait
ses retards dans plusieurs domaines. Le Japon n’était pas au fait de la guerre
moderne, il n’avait non seulement aucune expérience d’opérations militaires
massives, sur son sol ou à l‘étranger, impliquant des forces navales et des
moyens logistiques, de transport maritime en particulier, mais il n’avait pas
d’institutions dédiées à la pensée, à la formation militaire, et il était sous-
équipé. Le Japon découvrit avec effroi son insignifiance militaire lorsqu’en
septembre 1864 une escadre combinée de puissances occidentales anéantit
43 les défenses côtières de Shoshu, en réplique au canonnage en juin précédent
d’un navire américain par les batteries côtières de ce même secteur.
Il faut remonter aux invasions mongoles de 1274 et 1281 pour voir le
Japon affronter une armée étrangère. En 1274, il s’agit de quelque 25 000
Mongols et Coréens, débarquant dans la province de Hizen (à l’extrême sud-
ouest), et seule la tempête qui détruisit deux cents unités de la flotte obligea
les envahisseurs à décrocher. En 1281, ils réapparurent en force, 140 000
hommes, dont 100 000 Chinois ; une fois de plus, un providentiel typhon
(vent divin, kamikaze) détruisit une partie de la flotte, isolant les troupes, et
sauva le Japon ; seulement 40 000 soldats auraient pu rejoindre le continent,
échappant à la mort, car on ne fit pas de prisonnier.
L’art de la guerre terrestre
Les samouraïs n’avaient pas édifié un corpus doctrinal de leur art de la
guerre, ils tiraient parti des ouvrages des stratèges chinois. Le plus fréquem-
ment mentionné est Sun Tzu (Monsieur Tzu) et son Art de la guerre. Si la
plus grande imprécision règne sur l’existence de cet auteur et sur la paternité
de l’œuvre — il a peut-être vécu vers 350 avt J.C. —, la diffusion et
l’enseignement de ses principes au Japon à l’époque des Tokugawa sont
avérés. On doit à Hayashi Razan (1583-1657), l’un des grands intellectuels
du Japon, un Commentaire des maximes de Sun Tzu, paru vers 1625 et à l’un
de ses élèves, Yamaga Soko (1622-1685), un maître en art militaire,
codificateur du Bushido, des Principes des maximes de Sun Tzu. Au début
edu XVIII siècle, on mentionne une Interprétation de l’Art de la Guerre de
Sun Tzu de Arai Hakuseki, et un Exposé de Sun Tzu en japonais par Ogyu
eSorai ; au XIX siècle, un grand commentateur de Sun Tzu fut Komiyama
Yasusuki. On attribue encore à Sun Tzu une influence sur la pensée militaire
et politique moderne, notamment sur celle de Mao Tsé Tung.
Qu’un maître de l’antique art chinois de la guerre ait influencé les
samouraïs ne doit pas nous surprendre. En effet les conditions techniques de
la guerre étaient encore comparables, et donc les préceptes immédiatement
applicables, par ailleurs une approche intellectuelle de la guerre convenait
aux samouraïs dont nous avons évoqué le goût pour l’étude et les préoccupa-
tions éthiques. Il s’agit chez Sun Tzu de la réflexion stratégique et tactique,
du renseignement, de la ruse, de l’action psychologique, du moral des
troupes, de la qualification des chefs, de l’économie générale de la
campagne. On remarque qu’il recommande que la guerre soit courte, les
pertes faibles, les coûts réduits, les destructions limitées et les châtiments
rares. Les préceptes de Sun Tzu pour la conduite d’une campagne de son
temps, et d’utilisation immédiate par les samouraïs, étaient utiles, ainsi des
attaques-surprises, de la recherche de la bataille décisive, ou de la nécessité
de la guerre éclair à cause de l’épuisement des ressources de l’État. Mais la
partie intemporelle de sa pédagogie était également précieuse, c’est-à-dire
44 une attitude mentale alerte et réfléchie, la vision de l’issue politique, la quête
constante de l’intelligence de la guerre, qui doit être celle des chefs de
guerre, et qui implique la maîtrise des techniques guerrières du moment. À la
veille et au début de Meiji, les guerres étaient intérieures, claniques, ou
réprimaient des soulèvements de paysans ; parmi les batailles rangées,
mentionnons Kagoshima en septembre 1877, que livrèrent quelques quinze
mille samouraïs révoltés conduits par Saigo, contre plus du double de
troupes gouvernementales, dont beaucoup de réservistes (voir infra). L’art de
la guerre se préoccupe alors de marches, de terrain favorable, de sièges, de
forts, de charges, de combats rapprochés ; les armes à feu font rage, mais
aussi et encore les arts martiaux. C’est au fond, à échelle réduite, l’art des
campagnes napoléoniennes, art qui a suscité au moins deux traités célèbres,
ceux de Jomini (Précis de l’art de la guerre) et de Clausewitz (De la
guerre), trop tardifs pour Meiji, mais que pourront connaître ses successeurs,
puisqu’ils seront publiés dans les années 1830.
Les moyens

Aux alentours de 1850, les capacités militaires terrestres s’analysent en
première analyse en termes d’effectifs d’infanterie, de cavalerie, d’armement
individuel, pour l’artillerie en nombre, type et calibre des canons ; pour la
marine, il s’agit du nombre d’unités de premier rang (navires de ligne, plus
tard cuirassés et croiseurs), de leur type de propulsion, de leur rayon
d’action, de leur vitesse, de leur armement, en nombre de canons, calibre et
portée, du réseau de bases. Viennent ensuite, les services annexes —
ravitaillement, santé, transmissions, renseignement, cartographie — souvent
moins valorisés. L’inventaire et l’usage des installations fixes de défense et
un autre volet. La prise en compte de la qualité du commandement,
des doctrines stratégiques et tactiques, du recrutement, de la formation,
du moral des troupes, de l’évolution des budgets, des industries de guerre et
de leurs fournitures, des capacités de remonte (haras), des ressources en
combustible, etc, relève d’une analyse plus élaborée. Il n’est pas nécessaire
de quantifier ici toutes ces rubriques pour mettre en évidence le handicap du
Japon par rapport aux nations occidentales, à la France du Second Empire
par exemple.

Katsu Kaishu (1823-1899), un homme de la transition

Né à Edo en 1823, fils de Katsu Kokichi, un samouraï de lignage modeste
et vassal très mal vu du shogun Iemochi Tokugawa, Katsu Kaishu démontra
très jeune une grande curiosité pour les langues et pour la science militaire
— il devint traducteur officiel de néerlandais. Le choc émotionnel provoqué
par l’intrusion du commodore Perry en 1853 ayant été suivi d’une enquête
d’opinion, Katsu soutint que le Japon devait se doter d’une marine puissante,
45 formée et dirigée selon des méthodes occidentales. Il intégra
l’Administration en 1855, devint directeur du centre de formation navale de
Nagasaki. En 1860, il fut intégré au corps des officiers de la marine
shogunale, et il commanda le Kanrin Maru qui emmena aux États-Unis la
délégation japonaise ratifier le traité de Harris (volet commercial du traité de
Kana-gawa de 1854). Il observa attentivement la vie américaine à San
Francisco, et revint convaincu que le Japon devait se transformer. En 1863, il
fonda et dirigea une école navale à Kobé. En 1864, il fut promu amiral, mais
tomba en disgrâce pour cause de sympathie avec le camp impérial. Il fut
réintégré en 1866 par le dernier shogun, Yoshinobu, parce qu’il avait en effet
la confiance des impériaux, et il fut mandaté pour négocier la paix avec
l’alliance clanique « Satchô » ; après quoi il démissionna et rentra à Edo.
Pendant la guerre civile entre les forces shogunales et impériales qui
suivit l’abdication du shogun en octobre 1867, dite guerre de Boshin, Katsu,
quoique partagé entre son aspiration au renouveau et sa fidélité aux
Tokugawa, demeura à son poste. Il devint un homme éminent du shogunat
dont il commanda la flotte de douze navires. Opposé à la guerre civile, il fit
des propositions à Takamori Saigo, chef des forces impériales, en vue de
terminer raisonnablement ce conflit. La prise du château d’Edo était un
objectif majeur pour les impériaux ; Katsu et Saigo eurent une entrevue le 14
mars 1868, la veille de l’attaque, et la reddition du château d’Edo fut réglée
le 3 mai 1868, sans effusion de sang. Katsu accompagna le shogun dans son
exil à Shizuoka.
Katsu Kaishu, par ses talents, ses compétences, sa hauteur de vue, son
modernisme, était le type d’homme qui aurait pu moderniser le Japon et
sauver le shogunat. Sous-employé par le shogun, il intéressa les nouveaux
dirigeants. Sous le nom de Yasuyoshi, il fut nommé ministre adjoint de la
Marine impériale en 1872, puis secrétaire d’État à la Marine de 1873 à 1878,
il fut même conseiller d’État et il reçut le titre de comte en 1887. Il décéda
en 1899, il laissait de nombreux ouvrages sur les questions navales.

46 CHAPITRE 2




L’ E R E D E M E I J I




1868 – 1912






« Durant sa vie, Meiji fut idolâtré par le
peuple, moins pour ses attributs distincts,
que comme force motivante de la trans-
formation du Japon d’obscure monarchie
orientale en une nation moderne ayant son
rang parmi les grandes puissances ».
Donald Keene.


« Quelqu’un a écrit que dans la Restaura-
tion Meiji, il n’y a aucune idée d’humanisme
universel, et je suis d’accord ».
Ienaga Saburo - Intervew 1992.


La période Meiji est fondamentale pour
l’histoire du Japon. Le bloc impérial a créé
les infrastructures du Japon moderne et une
dynamique expansionniste. Le rôle souche
tenu par la fonction militaire n’a cessé de
croître, préparant l’hypertrophie et les folies
du militarisme des années trente.
J-J. S.


47 L’ère de l’empereur Meiji est synonyme de métamorphose, celle d’un
Japon quasi féodal, fermé aux étrangers, en un Japon moderne, expansion-
niste. La mutation, Meiji Ishin, se réalise en moins d’un demi-siècle, sur
plusieurs fronts, la société, l’économie, la politique extérieure. On note
l’abolition des clans féodaux, la réforme administrative, la conscription
militaire, la refonte du système éducatif, l’octroi de la Constitution, l’appari-
tion des partis politiques. Le progrès économique amplifie le processus
d’ouverture, la modernisation fait appel à la science occidentale. L’ouverture
inspire bientôt une politique extérieure expansionniste, qui implique la
militarisation du pays, et qui conduit à deux guerres. Le Japon guerrier
devient le Japon militaire ; à la fin de Meiji, il est une puissance impériale.
Dans la perspective qui est la nôtre, nous montrons pourquoi et comment
le facteur guerrier a joué un rôle déterminant dans cette extraordinaire muta-
tion. Nous suivons la naissance de la pensée expansionniste militaire, la
militarisation du pays, la politique extérieure et les opérations militaires du
Japon jusqu’à la veille de la Grande Guerre. La guerre la plus importante,
contre la Russie, de 1904-1905, fait l’objet du chapitre 4.


2 – 1 – La consolidation du système impérial


L’empereur Meiji, 1852-1912

Mutsuhito, futur empereur Meiji, fils de l’empereur Komei (1831-66) et
de Yoshiko Nakayama issue d’une famille seigneuriale de Kyoto, naît le 3
novembre 1852 à Kyoto, passe son enfance parmi les Nakayama, puis il est
adopté en 1860 par Asako Nyogo, la principale épouse de Komei, et reçoit
alors son nom de Mutsuhito — Meiji sera son nom posthume.
Mutsuhito succède à Komei le 3 février 1867, à l’âge de quinze ans,
ecomme 122 empereur du Japon, et règnera jusqu’à sa mort, le 30 juillet
1912, soit pendant quarante-cinq ans. La personnalité de Meiji est dérou-
tante ; quoique sa vie ait été minutieusement observée — douze volumes
sont consacrés à ses faits et gestes —, il semble que des pans entiers de sa
person-nalité intime aient échappé à son entourage, ou l’aient dérouté. Les
biographes butent sur des témoignages contradictoires ; il est source de
controverses. Elles sont relatives à ses qualités, dont son niveau d’intelli-
gence, à son intérêt pour le peuple, à ses goûts, etc.. Le doute n’est pas levé
sur ses capacités et sur sa contribution réelle aux décisions cruciales pour le
pays. Ses préoccupations intellectuelles étaient courtes, il ne lisait pas ; servi
par une mémoire extraordinaire, il s’informait par ses consultations offi-
cielles. Il était d’une impassibilité et d’un stoïcisme étonnants ; il s’exprima
au travers de milliers de courts poèmes philosophiques en japonais ancien
respectant la forme waka de cinq syllabes, qui ponctuèrent les événements
48 1du règne . Homme de devoir — on constate, ou on devine, sa marque dans
les grandes décisions — il négligeait fréquemment certains volets du rituel
de sa charge. Monarque absolu, divinisé, son style de gouvernement est
caractérisé par le retrait — on lit qu’il se tenait à l’écart de la plupart des
décisions et laissait agir ses ministres, et pourtant les réalisations de l’ère
Meiji furent impressionnantes. Ce détachement, qui eût été dangereux
ailleurs, s’expli-que par l’invulnérabilité de l’autorité impériale et par la
genèse de la Restauration Meiji. Les décisions du début du règne furent
prises, au nom du très jeune empereur, par les hommes qui avaient liquidé le
shogunat, ces hommes marquèrent et consolidèrent le bloc impérial et son
système pendant vingt-cinq ans, jusqu’à promulgation d’une constitution
dont nous dirons si au fond elle était novatrice.
Nous proposons en Note n° 3, p. 518, un portrait de Meiji établi d’après
la somme de Donald Keene intitulée Meiji and his world, 1852-1912.

Le système impérial jusqu’à la Constitution de 1889

Les hommes de pouvoir

L’empereur n’ayant que quinze ans à la chute du Bakafu en 1867, le
pouvoir fut conservé par le groupe des leaders des quatre Hans dissidents, le
Satchodohi, qui avait réalisé la restauration impériale, et de quelques rares
membres de la Cour, soit initialement moins de trente de personnes, dont
voici une liste sans doute incomplète.
Dignitaires impériaux (kuge) : prince Iwakura Tomomi, Sanjo Sanetomi,
Saionji Kinmochi.

Satsuma Chôshu Tosa Hisen

Okubo Toshimichi Kido Khoin Itagi Taisuke Okuma
Shigenobu
Saigo Tsugumichi Ito Hirobumi Goto Shojiro Eto Shimpei

Matsukata M. Inoue Kaoru Fukuoka Kotei Oki Takato
Oyama Iwao Yamagata Aritomo Ueki Enori
Kuroda Kiyotaka Omura Masujiro Kataoka Kenkichi Autres
Mori Arinori Hirosawa S. Sakamoto Ryoma Katsu Kaishu
Shimazu Hisamitsu Inoue Kowashi
Saigo Takamori Hayashi
Tadasu

1 Exemple : « Je souhaite que mon esprit soit clair comme celui des grands personnages
inconnus, mais qui ont un grand esprit et une grande âme. Même si je suis l’Empereur, je ne
suis pas aussi grand en tant qu’être humain ».


49 Ces personnalités écartèrent les princes et les seigneurs qui prétendaient
récupérer la Restauration à leur profit et ils créèrent en 1869 le conseil de
l’empereur (Dajo-kwan), sorte de cabinet gouvernemental, première forme
du Conseil des ministres qui sera créé en 1885. Ce Conseil exerça parmi les
autres organes du pouvoir impérial, un pouvoir quasi exclusif, qu’on qualifia
d’oligarchie ou de bureaucratie, qui s’exerça sous cette forme au moins
jusqu’à la promulgation de la Constitution de 1889. Ces conseillers impé-
riaux, les Sanyo, marquèrent à leur image et durablement l’avenir du Japon,
soit dans ce Conseil, soit après 1890 dans le petit groupe informel des
genres. Bernard Bernier les décrit ainsi :
« Ces hommes ont façonné le régime Meiji, lui ont donné ses traits
principaux, imprimé son style, imposé leurs méthodes leurs goûts, leurs
opinions et leurs préjugés ; toute l’histoire du Japon moderne a été marquée
par leur influence. (…) ils ont joué un rôle incomparablement plus important
que l’empereur lui-même. C’étaient des samouraïs, c’est-à-dire des féodaux
ne connaissant que l’éthique féodale (…) ils conservaient la morgue, le
complexe de supériorité du samouraï ; le concept de souveraineté populaire
leur était complètement étranger, la notion de parti politique leur était
incompréhensible. Ils apportaient à la vie politique une mentalité en quelque
sorte tribale ». Leur premier motif d’engagement avait été la xénophobie,
réalité fondamentale du régime Meiji, issue d’un nationalisme farouche, sans
autres visées hors des frontières. Leur priorité serait de donner au Japon les
capacités militaires de résister à une agression étrangère.
Le nombre de ces caciques historiques diminua au fil des années, par
effet de l’âge ou à la suite d’événements personnels. Les figures majeures du
début de Meiji furent Kido Khoin (1833-77), Okubo Toshimichi (1832-78)
et Iwakura Tomoni (1825-83). Parmi eux, les superconseillers de l’empereur,
ou Genro — le terme serait apparu dans la presse en 1892 — de souche
satcho, furent particulièrement influents à partir de 1900, ils présentaient les
premiers ministres, et certains d’entre eux le furent.

Les Genro

Ces hauts conseillers, aux états de services importants et
honorables, tenus pour des sages, étaient désignés par l’empereur parmi ses
meilleurs samouraïs oligarques Satcho ; Saionji d’origine aristocratique fut
une exception ; en faisaient partie de fait les chefs de gouvernement ayant
dirigé par deux fois un cabinet. Leur statut était extra-constitutionnel et leurs
décisions juridiquement infondées, mais leur pouvoir réel était considérable ;
ils furent pendant vingt ans des quasi-substituts de l’empereur, perpétuant
l’esprit des fondateurs de Meiji ; leur influence fléchit à partir des années
vingt, le dernier, Saionji, lucide et anxieux pour l’avenir du Japon, résista
sans succès à la montée du militarisme des années trente.
50 Les genres d’origine Satsuma : Kuroda, Oyama, Saigo T., Matsukata ;
ceux d’origine Choshu : Ito, Inoue, Yamagata, Katsura ; d’origine kuge :
Saionji. Furent premier ministre, Ito trois fois, Yamagata et Matsukata deux
fois, Saionji deux fois. Six survécurent à Meiji, trois dépassèrent les années
vingt, Yamagata, Matsukata et Saionji, décédés respectivement en 1922,
1924 et 1940. Ito et Saionji étaient d’une envergure exceptionnelle.

Itô Hirobumi (1841-1909) :

« Il était la tête pensante et agissante de l’Empire. Dès 1898… Ito était
vice-ministre des Finances, de ce moment jusqu’à sa mort, il allait veiller à
tout, décider de tout, pétrissant à son gré la pâte japonaise, en même temps
qu’il comptait avec vigilance toutes les pulsations de la politique
internationale. C’est lui, plus qu’aucun autre, qui transforma son pays en une
des quatre ou cinq grandes puissances du monde… Je ne rencontre aucun
autre conducteur d’hommes dont l’œuvre ait été aussi complexe, aussi
décisive, aussi grosse d’avenir. (…) Son œuvre est gigantesque, c’est le
démiurge du Japon moderne. Mais l’horizon japonais ne suffisait pas à son
ambition… Ito tomba victime de ces idées d’impérialisme dans le succès
desquelles il voyait le couronnement de la puissance japonaise.
L’impérialisme lui a survécu. », écrit Henri Labroue, dans L’impérialisme
japonais paru en 1911. Mentionnons que sa vie privée était loin d’être
exemplaire.
Ito, termina sa carrière comme résident général en Corée jusqu’en 1908,
il y échappa à des tentatives d’assassinat, bien qu’il fût opposé à l’annexion.
Alors qu’il rendait visite au ministre des Finances russes Kokovtsov à
Harbin en Mandchourie le 26 octobre 1909, il fut abattu à son arrivée à la
gare de trois coups de révolver tirés par un patriote coréen, An Chung-gun.
Ito avait incarné l’emprise brutale du Japon et la trahison des promesses de
l’empereur faites aux Coréens, son assassinat exprimait la colère des
Asiatiques contre le Japon, signal que les dirigeants japonais tinrent pour
négligeable.

Saionji Kinmochi (1849-1940) :

Né à Tokyo dans une famille de kuge, adopté par la famille Saionji, élevé
dans l’entourage impérial, il bénéficia de la sympathie de Meiji, et plus tard
de l’amitié de Ito. Il fut envoyé en France — via les États-Unis et Londres, et
arriva à Paris en mai 1871, au moment de la Commune. Il y resta jusqu’en
1880. Il vécut à Nice, à Marseille et à Paris. Il se lia d’amitié avec Émile
Acollas, professeur anti-monarchiste et libéral, qui avait ouvert à Paris un
cours de droit pour étudiants étrangers, préparatoire à l’Université. Il obtint
un diplôme de niveau modeste à la Sorbonne. Il eut dans ce cadre des rela-
tions amicales avec Clémenceau ; il connut Listz, Judith Gautier, et un Paris
51 progressiste… Il en revint avec des idées libérales — ce qui est sa marque
jusqu’à un certain point — le sens du droit, et la pratique du français. De
retour au Japon, il fonda en 1881 avec Matsuda et Nakaye, une feuille, La
liberté d’Orient, mais on lui suggéra vivement de se consacrer à la carrière
officielle que lui réservait sa naissance aristocratique. Cette carrière,
habilement conduite, fut remarquablement longue et active, sinon fructueuse.
En 1882, il accompagne Ito Hirobumi lors de son voyage d’études sur les
constitutions européennes, en 1884, il est fait marquis, en 1885 il est ministre
plénipotentiaire auprès de l’Empire austro-hongrois à Vienne, en 1888
ambassadeur à Berlin ; en 1891, il préside une commission des lois civiles et
commerciales, en 1893 vice-président de la Chambre des Pairs, conseiller
eprivé de l’empereur, ministre de l’Éducation et des Affaires étrangères des 2
eet 3 cabinets Ito. En 1900 il est membre fondateur du Seiyukai de Ito,
président du Conseil privé à la mort de Kuroda, chef du parti Seiyukai en
1903, puis chef du gouvernement de 1906 à 1908 et de 1911 à 1912. Il est
nommé Genro en 1913 (le plus jeune et le dernier) ; en 1919, il supervise la
délégation japonaise à la conférence de la paix, ce qui lui vaut d’être fait
prince en 1920. Il sera souvent consulté jusqu’à son décès en 1940.
L’ambassadeur français Auguste Gérard le décrit comme un homme
d’une grande distinction et affable, très ami de la France. « Le prince était
une personnalité complexe, un homme d’une subtilité infinie… charmant,
élégant, plein d’ironie et de détachement » — écrit M. MacMillan. Issu du
clan impérial et porté par son système, il pouvait sembler ne pas agir par
ambition ; marqué par la tradition libérale de la France, « il était à sa façon
un internationaliste, il croyait qu’un ordre international stable permettrait au
Japon de s’épanouir pacifiquement au milieu des autres nations » —
M. MacMillan. Saionji représenta une évolution du cabinet vers le
parlementarisme — dans son cabinet de 1906 figurèrent deux élus de la
Chambre des Représentants, Hara et Matsuda. Il assuma jusqu’à la Grande
Guerre la difficile période de l’après-guerre russo-japonaise au Japon et en
Mandchourie. Il s’opposa au militarisme fulgurant et il figura sur la liste des
personnalités à assassiner en 1936, mais ses chances de réussite étaient
faibles ; l’attaque-surprise de Pearl Harbor par le Japon eut lieu un an jour
pour jour après son dernier anniversaire.
L’oligarque éclairé avait servi trois empereurs, et exercé longtemps une
autorité informelle ; flirtant avec la démocratie, il n’avait au fond jamais
remis en question le principe impérial. Il fut sincèrement anti-militariste et à
ce titre il est recherché par les historiens japonais contemporains. Daniel
Cohen termine ainsi sa note biographique de 1969 : « Sa mort fut davantage
que la mort d’un homme, c’était la fin d’une époque. (Saionji) était issu du
féodalisme, mais il l’avait détruit, ce en quoi il était unique. (…) Il était né
dans la féodalité et mourrait dans le fascisme, mais il avait semé fermement
au Japon les graines de la démocratie et du règne du droit, que rien
n‘arrêterait ». Oka Yoshitake, dans sa biographie de Saionji, le situe aussi
52 dans une perspective tragique : « Le cours de la vie de Saionji — en tant que
personne — semble quelque peu résumer la progression fatale des
espérances premières du Japon à son désastre catastrophique ». L’essentiel
de sa carrière politique est bien retracé dans The emperors’s adviser,
ouvrage de Lesley Connors paru en 1987.

Les réformes

Cette oligarchie procéda en peu d’années à des réformes de grande
ampleur, techniques et politiques. Les vainqueurs du Bakafu préparèrent
l’opinion par un texte d’intention digne de « l’ère du gouvernement éclairé »,
une divine surprise de la part de réformateurs aussi imprégnés de féodalisme.
Il s’agit du serment des cinq Articles, délivré le 6 avril 1868, alors que la
guerre de Boshin bat son plein, au nom de l’empereur qui n’avait pas été
consulté. Citation :

1 — On établira largement des assemblées délibératives, et toutes les
affaires de l’État seront décidées par voie de discussion publique.
2 — Supérieurs et inférieurs, unis, s’occuperont des affaires du
gouvernement avec zèle.
3 — Il est nécessaire que chacun, des fonctionnaires civils et militaires
jusqu’au peuple, puisse accomplir sa vocation afin d’éviter le mécontente-
ment de l’opinion publique.
4 — Les coutumes pernicieuses du passé seront abolies, et on prendra
pour fondements les justes lois de la Nature.
5 — On cherchera le Savoir dans le monde entier, de façon à exalter le
Régime impérial.

Le texte avait été rédigé par Iwakura Tomomi, un kuge (dignitaire) de la
Cour, mais préparé par deux jeunes samouraïs, Yuri kimimasa et Fukuoka
Kotei, et revu par Kido Takayoshi. Les quatre premiers articles nous trans-
portent dans une démocratie, mais le cinquième nous ramène dans l’archipel
impérial. Si la volonté de chasser les coutumes pernicieuses et de revenir à
des lois naturelles était sincère, il n’était pas du tout dans les intentions des
dirigeants de créer dans le futur une démocratie parlementaire ; l’intention
réelle aurait été de gagner l’adhésion du pays au moment où se négociait la
reddition du shogun. Un livre d’approbation fut ouvert à la signature des
nobles, on compta 767 signatures.
Les réformes administratives, sociales, économiques et militaires, furent
rapidement entreprises et menées à bien. Deux grands objectifs étaient
désignés : par la modernisation, augmenter les puissances économiques et
militaires du Japon, afin qu’il s’impose à l’extérieur et que le sort humiliant
de la Chine lui soit épargné ; façonner le Japon au format du strict cadre
impérial selon les oligarques.
53 La centralisation administrative

Le gouvernement avait confisqué en 1868 les terres de Tokugawa, soit
environ un quart du pays, qu’il fallait administrer. Sur proposition d’Iwakura
et de Sakamoto, rejoints par Okubo Toshimichi et Kido Khoin, le principe
d’une administration nationale bureaucratique centralisée, ou gunken, fut
adopté. Des préfectures furent créées, les anciens domaines furent
« restitués » à l’empereur. Par étapes, le gunken fut imposé en 1871, et en
1874 il y avait 72 préfectures dirigées par des gouverneurs fonctionnaires ;
cette administration fut mise sous la surveillance d’un ministère de
l’Intérieur. Les seigneurs ainsi dépossédés toucheraient cependant dix pour
cent des impôts perçus sur leur ancien domaine qu’ils devraient quitter.

Les réformes sociales

La création d’une classe de dirigeants, celle des fonctionnaires sélection-
nés au mérite, entraîna en 1869 une révision de la hiérarchie sociale en
quatre classes : la haute noblesse ou kakosu, les guerriers de rang supérieur,
ou shizoku, ceux de rang inférieur, ou sotsu, et le peuple, ou heimin. Les
samouraïs furent mis sans exception dans la classe shizoku, le nombre
d’échelons intermédiaires fut réduit, ainsi que les émoluments dans les
grades supérieurs. En 1872, par mesure de simplification, la troisième classe,
celle des guerriers de rang inférieur, fut supprimée, la plupart des intéressés
passant dans la classe des gens du commun. Les samouraïs en service furent
rémunérés par l’État qui, supprimant l’ancienne règle, leur permit d’exercer
les métiers de la société civile. Ployant sous la charge financière ainsi créée,
le gouvernement décida en 1876 de régler aux seigneurs et aux samouraïs
une indemnité forfaitaire, équivalente à quelques années de rente, réglée en
partie en espèces et en obligations de l’État ; l’opération requit la somme
considérable de 250 millions de yens, que le gouvernement couvrit par
l’emprunt — y compris en Angleterre — et par l’émission d’obligations.
La classe des samouraïs était anéantie, la suppression en 1876 du port des
deux sabres en était le cruel symbole ; l’indemnité pour solde de tout
compte, et la loi de conscription de 1872 qui réduisit leur nombre dans
l’armée, entraînèrent la paupérisation d’une partie d’entre eux et provoqua
des mouvements de révolte. Les samouraïs eurent au gouvernement un
défenseur de grande envergure, Saigo Takamori, de Satsuma, qui prendra
lui-même la tête d’une rébellion et qui affrontera l’armée impériale. Mais
c’était une cause perdue ; pour ces réformateurs, la caste militaire féodale
était confusément liée à l’abaissement du pouvoir impérial, il fallait liquider
ce système et créer une puissance militaire à partir de concepts occidentaux
et de quelques principes hérités du Japon ancien. Les artisans de cette nuit du
4 août avaient été des privilégiés du système féodal.

54 Les réformes économiques

Les historiens soulignent l’ampleur de l’œuvre accomplie dans les
domaines déterminants pour soutenir une politique d’indépendance, puis
expansionniste. Il fallait atteindre l’autosuffisance alimentaire, créer un tissu
industriel et les services d’une nation moderne, promouvoir le commerce et
produire des armements. L’État s’impliqua comme entrepreneur dans de
nombreux secteurs – manufacturier, construction navale, mines, chemins de
fer, machines, bâtiment, textile, transports maritimes, routes, etc. —
revendant parfois au secteur privé des unités opérationnelles. Il favorisa le
recours aux technologies occidentales par l’envoi d’étudiants en formation à
l’étranger, la prise en charge de techniciens étrangers, le système des
constructions sous licences, etc. La classe sociale qui paya le plus lourd
tribut à l’industrialisation du Japon fut la classe paysanne, il est vrai la plus
nombreuse ; elle fut lourdement taxée par la réforme fiscale foncière et elle
fut encore contrainte à des corvées pour contribuer à l’équipement du pays.
Les études sociologiques relatent bien sûr la révolte des samouraïs, mais
aussi celles des paysans, de 1873 à 1877, puis de 1882 à 1886, le rôle du
Parti libéral d’Itagaki, la répression gouvernementale, la dissolution
volontaire de ce parti par son fondateur, le désarroi des paysans pauvres.
« Condamnés au métayage, exclus du droit de vote, ils se détournent de
l’action officielle et des partis politiques, on voit poindre parmi eux, dès
1884, l’ébauche d’une conscience de classe » — Bernard Bernier.
La modernisation du pays s’accompagna inévitablement de l’apport
d’idées avancées et de l’occidentalisation des mœurs. Pour l’oligarchie
désormais impériale, aucune idéologie subversive ou même libérale n’était
tolérable, le temps d’une confirmation de la nature profonde du régime était
venu, et ce serait, pour la première fois, par la voie d’une Constitution. Un
pas dans cette direction fut franchi en 1885 avec la création du cabinet
parlementaire.

Création du cabinet parlementaire – 1885

En décembre 1885, Sanjo demanda à être relevé de ses fonctions à la tête
du conseil de l’empereur. Sur une idée de Ito Hirobumi, un nouveau mode
fut adopté : le Gouvernement (terme qui sera repris dans la Constitution)
serait constitué d’une équipe de ministres choisie et dirigée par le Premier
ministre, lui-même désigné par l’empereur, ministres qui seraient à la tête
des (neuf) départements de la structure gouvernementale, et personnellement
responsables devant l’empereur. Ito fut le premier de ces chefs de
gouvernement. La liste de ces gouvernements de 1885 à 1912 met en
évidence le faible renouvellement des personnalités et une durée
d’exercice du cabinet de deux à cinq ans, si l’on excepte les crises
ministérielles.
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