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Le Kurdistan d'Irak

De
292 pages
Retraçant 90 ans d'histoire au Kurdistan d'Irak, l'auteur livre le portrait d'un pays mal connu en France, et pourtant riche de peuples et d'anciennes cultures. Grâce à un accès à des archives encore totalement inédites en arabe, persan et kurde, voici des éléments sur les relations entre Kurdes et régime de Saddam Hussein, les relations diplomatiques et les tractations du mouvement kurde avec les grandes puissances, les origines de la guerre civile et des interventions étrangères au Kurdistan et en Irak.
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LE IZURDISTAN D'!RAIZ
1918-2008

Peuples et cultures de l'Orient Collection dirigée par Ephrem-Isa Yousif

Il y a au Proche-Orient des peuples, porteurs d'un riche patrimoine culturel, qui ont joué un rôle important dans l'histoire de la civilisation: les Arméniens, les AssyroChaldéens, les Coptes, les Géorgiens, les Maronites, les Melchites et les Syriaques occidentaux. Hélas, aujourd'hui, ils sont peu connus en Occident. Les Éditions L'Harmattan ouvrent encore plus largement leurs portes à tous ces peuples, communautés, pour que leur patrimoine soit valorisé.

Déjà parus

Sylvie CHABERT D'HYÈRES, L'Évangile de Luc et les Actes des Apôtres selon le Codex Bezœ Cantabrigiensis, 2009. Ephrem-Isa YOUSIF, Les Villes étoiles de la Haute Mésopotamie,2009. F. HELLOT-BELLIER et I. NATCHKEBIA (dir.), La Géorgie entre Perse et Europe, 2008. P. G. BORBONE, Un ambassadeur du Khan Argun en Occident. Histoire de Mar Yahballaha III et de Rabban Sauma, 2008. G. H. GUARCH, Le legs kurde, 2007. Jean-Louis LEBRET, L'Apocalypse. Claire WEIBEL YACOUB, Surma l'Assyro-Chaldéenne (1883-1975). Dans la tourmente de Mésopotamie. Raymond LE COZ, Les chrétiens dans la médecine arabe. Ephrem-Isa YOUSIF, Une chronique mésopotamienne. Ephrem-Isa YOUSIF, Les syriaques racontent les croisades.

Saywan Barzani

LE IZURDISTAN D'IRAIZ
1918-2008

Préface de Gérard Chaliand

L' HA RlvL\ITAN

@

L'HARMATTAN,

2009 75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

http://www.Iibrairieharmattan.com d iffusi on .harmattan@wanadoo.fr harmattan] @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-08626-5 EAN : 9782296086265

Les ouvrages écrits par ceux qui sont partié. prenante d'une réalité politique sont rarement sereins et moinse1fcort{soucieux' de rigueur. Ce n'est pas le cas avec l'excellent livre de SaywanBarzani qui; comme son nom l'indique, appartient à une illustre famille qui s'est distinguée, dès les années quarante du siècle dernier en luttant en Irak et parfois ailleurs pour la cause kurde. Dans une langue claire et sobre, il remet dans son contexte la question nationale kurde au lendemain de la Première Guerre mondiale. Le rapport de forces régionales, la démographie et un retard culturel des élites n'ont pas permis aux Kurdes, en 1920, tandis que se dessine la carte du Moyen-Orient moderne, de déboucher sur l'indépendance. Contrairement aux Turcs, aux Persans, deux sociétés ayant une longue tradition étatique, ou aux Arabes, senTis par leur démographie, l'aire importante qu'ils occupent et un mouvement national embryonnaire, mais déjà présent au tournant du 19èmc siècle, les Kurdes se retrouvent plus divisés après qu'avant la guerre. Jadis partagés entre l'Empire ottoman et la Perse, les Kurdes, avec les nouvelles frontières de l'Irak et de la Syrie, le sont désormais entre quatre Etats. En Irak, le mandat britannique est immédiatement contesté, au sud, par les chiites, au nord, par les Kurdes. Aussi les Britanniques assoient-ils leur pouvoir sur la minorité sunnite arabe tout en favorisant la minorité assyrienne (chrétienne) qui paiera cher sa collaboration dans les années trente lorsque l'indépendance est octroyée à l'Irak. L'insurrection kurde est menée sous l'égide du cheikh Mahmoud. Elle est réprimée par la toute récente Royal Air Force. Celle-ci avait déjà été utilisée, au lendemain immédiat de la Première Guerre mondiale, en Somalie, contre le « Mad Mollah» et contre les Afghans. La répression aérienne paraissait infiniment économique et s'avérait en effet efficace contre des adversaires concentrés. La dispersion de la guérilla, une fois la leçon apprise, servira de parade. T. E. Lawrence le notait déjà (lettre au cI. Wavell, 2 mai 1923): « La tactique de guérilla est, pour la force aérienne, un ratage complet. »

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Saywan Barzaru esquisse en passant la situation générale des Kurdes qui sont partout réprimés dans l'entre-deux-guerres. Le pacte de Saadabad, en 1937, conclu entre la Turquie qui vient d'écraser la dernière insurrection kurde, celle du Dersim, l'Iran où le chef kurde Simko a été assassiné lors de pourparlers de paix, comme A. R. Ghassemlou, secrétaire général du PDKI le sera à Vienne, en 1989 et l'I-.rak n'est rien qu'un accord triparti pour s'opposer en commt.in à toute velléité kurde d' autodétermination. La partie centrale du livre est consacrée, au lendemain de l'échec de la République de Mahabad, et après le long exil. de Mustafa Barzani en Union soviétique, au dernier demi-siècle (1958-2008). L'exposé factuel est rigoureux. Les jugements sur les dissensions et les divisions entre les partisans de Mustafa Barzani et ceux d'Ibrahim Ahmed et de Jalal Talabani mesurés. On est loin d'un plaidoyer pro domo. C'est surtout un constat sur la période qui est close avec l'effondrement de l'insurrection kurde en Irak en 1975 après les accords d'Alger entre Saddam Hussein et le Shah d'Iran. La période moins relatée, parce que celle de la traversée du désert des mouvements kurdes d'Irak entre 1975 et 1991, est solidement étayée et marque la montée de l'Uruon patriotique du Kurdistan (UPK) de Jalal Talabani. La première guerre contre l'Irak en janvier-mars 1991 modifie de façon inattendue, après la terrible répression de 1988, dont le bombardement à l'arme chimique d'Halabja, la situation des Kurdes en Irak. Celle-ci est d'abord due à la présence de télévisions occidentales qui montrent l'ampleur de l'exode kurde provoqué par les nouvelles exactions des troupes de Saddam Hussein après la cessation des combats avec la coalition dirigée par les Etats-Unis. Sur l'intervention de la France d'abord, puis de la Grande-Bretagne, les Etats-Unis consentent à l'opération Provide comjôrtqui sanctuarise une partie du Kurdistan d'Irak. Saywan Barzani décrit remarquablement le processus qui, à travers une lutte fratricide entre les deux partis relatée avec beaucoup de détachement à l'égard des alliances circonstancielles de part et d'autre, mène aux accords de Dayton et au programme Oil jôr jôod Que la situation politique et économique que les Kurdes ont réussi à créer dans la partie de l'Irak où ils exercent une autonomie dejàcto et qui s'appelle le Kurdistan d'Irak soit remarquable, tous les observateurs en

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conviennent. Des institutions ont été mises en place, une reconStlllction et au-delà, l'édification d'une toute nouvelle infrastructure routière, scolaire et sanitaire est effective. Tout comme l'effort d'harmoniser les rapports entre les deux partis dont l'alliance est le garant de la paix intérieure. Dans le difficile processus de construction d'un nouvel Irak dont l'unique certitude est qu'il ne sera plus jamais dirigé par les Arabes sunnites seulement, la situation des Kurdes' jusqu~à présent. est enviable: ils jouissent de la sécurité et de conditions économiques relativement privilégiées. Cependant l'avenir reste grevé par la résolution politique de la question de Kirkouk, légitimement revendiquée depuis 1970 par le mouvement national à condition que les droits des minorités soient garantis. Par dessus tout, le cal'actère enclavé du Killdistan d'Irak le rend vulnérable aux pressions, sinon aux menaces, de ses voisins dont, au premier chef, la Turquie. Saywan Barzani sait tout cela et il ne manque pas d'observer que l'équilibre social à l'intérieur même de la région autonome reste le garant de la cohésion. Toute direction doit se préoccuper du mieux être de sa population, tout particulièrement lorsqu'on est entouré de voisins hostiles. Gérard Chaliand.

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Introduction

Cernés par les trois grands groupes ou ethnies du Moyen-Orient - les Arabes, les Turcs et les Perses - les Kurdes vivent écartelés sous la domination de leurs voisins. La zone qu'ils occupent est dépourvue d'accès à la mer et donc de voie de communication libre vers le monde extérieur. L'aire de peuplement kurde couvre un territoire estimé de 503000 à 520 000 kilomètres carrés, réparti entre plusieurs pays de la région, dans une continuité géographique. Elle est bordée par d'autres espaces de peuplement: la zone majoritairement turque à l'ouest et au nord, les zones arménienne, azérie et perse à l'est, et la zone arabe au sud. Cette Mésopotamie septentrionale, surnommée « le château d'eau du MoyenOrient », contient les sources de deux fleuves: le Tigre et l'Euphrate. Elle est riche en productions agricoles. Sa population globale est estimée à environ 30 millions d'habitants. Une même langue d'origine indoeuropéenne est parlée dans ce KordeJ"tan, cette «terre des Kord (Kurdes) ». Ses fils partagent pour le plus grand nombre une même religion: l'islam sunnite de rite chaféite. La langue kurde, du fait de l'absence d'autorité étatique centralisatrice, est composée de plusieurs dialectes, principalement le kurmandji au nord et le sorani au sud. Le relief montagneux de la région l'a longtemps préservée des invasions et a contribué à forger, au sein de ce peuple, une culture et des traditions communes. Entre les ime et 9ème siècles de l'ère chrétienne, avec l'arrivée de la religion musulmane, la majorité de la population se convertit à cette nouvelle foi, mais d'importantes communautés chrétienne, juive, yézidie et autres continuèrent de cohabiter dans les mêmes villes et les mêmes villages, surtout en ce qui concerne les musulmans, les chrétiens et les juifs. La majorité des Kurdes musulmans s'organisa autour d'un système féodal ou, plus tard, de confréries religieuses, dans des principautés kurdes semi-indépendantes.

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Le 17 mai 1639, les deux grands empires rivaux ottoman et safavide convinrent de se partager le Kurdistan. Cette division fut entérinée par le traité de Qasr-e-Chirin qui établit le mont Zagros comme frontière. Mais les Kurdes, de par la faible présence de leur États tuteurs, poursuivirent leurs échanges et leurs déplacements en ignorant cette nouvelle frontière (lui resta toujours mouvante. Les différentes régions du Kurdistan se dotèrent peu à peu d'un pouvoir plus centralisateur sous forme de principautés, lesquelles étendirent progressivement leur domination sur de vastes provinces. Au 19ème siècle, on en dénombrait ainsi dix-sept, dont sept disposaient du privilège étatique de frapper leur propre monnaie. Les Ottomans appelèrent ces ensembles politiques « les gouvernements kurdes ». La situation changea radicalement avec les efforts de la Sublime Porte pour moderniser l'Empire. Les revers subis en Europe par les Ottomans amenèrent Constantinople à un renforcement de sa centralisation, mettant fin progressivement à l'autonomie, jusqu'alors admise, des principautés kurdes. Le Kurdistan ottoman, à l'image des autres régions de l'Empire, était dirigé par une administration locale qui gérait un système de provinces décentralisées, dénommées wi/ayet (en arabe) ou ?Jzfayet(en persan et en turc). Il existait six vilayets à majorité kurde. Tout comme la région kurde sous administration persane, l'ensemble de cet espace géographique continuait d'être appelé « Kurdistan ». En 1908, les nationalistes «Jeunes-Turcs» prirent le pouvoir, soutenus par les puissances européennes qui les considéraient comme des réformateurs. En 1914, le nouveau gouvernement choisit d'entrer en guerre aux côtés des Allemands et des Autrichiens. L'armistice du 11 novembre 1918 signa la victoire des Alliés franco-britanniques. Défait, l'Empire ottoman se retrouva démembré et sa capitale occupée. Le Kurdistan avait résisté. Aucune capitale de ses vilayets n'avait été occupée par les armées alliées, et ce jusqu'au dernier jour des hostilités. Ce n'est qu'après l'armistice de Moudros, signé le 31 octobre 1918, que la ville de Mossoul fut investie par les troupes britanniques, le 7 novembre de la même année. Le sort des Kurdes n'en avait pas moins été réglé dès 1916, lors de l'accord secret Sykes-Picot qui prévoyait le partage du Moyen-Orient entre la France et la Grande-Bretagne.

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Chapitre I
Les origines de la Question kurde en Irak: le démembrement l'Empire ottoman et le partage du Kurdistan de

Le 2 décembre 1918, le président du Conseil français, Georges Clemenceau, céda à l'Angleterre « les droits» de son pays sur le vilayet de Mossoul, à condition que la France ait sa part de pétrole. Une partie du Kurdistan passa donc sous occupation britannique, tandis que la région de Sulaïmanieh restait sous le contrôle des Kurdes. Ces derniers reconnaissaient toujours l'administration locale instaurée par les Ottomans, placée alors sous l'autorité d'un chef kurde, le cheikh Mahmoud Barzandji.

Le Traité de Sèvres En janvier 1919 s'ouvrit à Versailles la Conférence de la Paix. Parmi les multiples délégations, il s'en trouva une pour représenter les intérêts des Kurdes, tandis qu'une autre portait les espoirs des Arméniens. La délégation kurde était conduite par le général Chérif Pacha Khandan, originaire de Sulaïmanieh et ancien ambassadeur ottoman à Stockholm. A défaut d'un soutien diplomatique international, Chérif Pacha ne manquait pas d'appétit: la carte du « Grand Kurdistan» qu'il soumit à la conférence interalliés s'étend des rives de la Méditerranée jusqu'au Golfe persique... Le 22 mars 1919, la délégation kurde déposa un Mémorandum demandant l'indépendance du Kurdistan et le rassemblement de tous les Kurdes dans cet Etat souverain. Les Alliés signèrent le Traité de Sèvres en 1920, avec un sultan muré dans son palais du Bosphore, tandis que les troupes alliées occupaient presque la totalité de son empire, à l'exception du Kurdistan et de certaines régions d'Asie mineure. Toutefois, même si ce traité avait été appliqué, il n'aurait pas permis aux Kurdes d'entrer en possession de - 15 -

toutes les régions qu'ils revendiquaient: le pays qui leur était alors proposé ne constituait qu'une partie des territoires qu'ils peuplaient majoritairement. Les régions qui comportaient une minorité arménienne avant le génocide de 1915 furent ainsi considérées comme appartenant à la future Grande Arménie. L'actuel Kurdistan d'Irak faisait, en revanche, partie des régions concédées aux Britanniques, tandis que les Français se rés enTaient une longue bande entre ces deux zones, en plus des régions kurdes de l'actuelle Syrie. Aux régions à majorité kurde entre les zones arméniennes, arabes, turques, perses, on accordait le droit, au bout de deux ans d'auto-administration, à une autonomie limitée: si la Société des Nations les jugeait capables de s'auto-administrer, les Kurdes pourraient organiser un référendum d'autodétermination sur leur indépendance politique future.

La Turquie de Kemal « Atatürk»
Mais, après la défaite de la Prenuère Guerre mondiale, une Turquie nouvelle s'opposa au démembrement de l'Anatolie, sous la direction d'un jeune et charismatique officier, «Ghazi» Mustafa Kemal. Il parvint à s'attirer la sympatlUe des Kurdes et à sceller avec eux une alliance contre les troupes d'occupation européennes. Les Turcs, qui refusaient de ratifier le Traité de Sèvres, lancèrent d'abord une contre-offensive face aux Grecs et chassèrent rapidement les Européens des territoires anatoliens qu'ils occupaient. Cette guerre de libération achevée, la Turquie obtint la révision du Traité de Sèvres, auquel lui fut substitué tacitement, le 24 juillet 1923, le Traité de Lausanne qui reconnaissait la Turquie dans ses frontières actuelles. Au cours des négociations, les Turcs se montrèrent conciliants quant aux droits des Kurdes dans leur nouvel État. Le négociateur Ismet Inonü, lui-même d'origine kurde, affirma: «La Turquie est la mère patrie des Kurdes et des Turcs ». Il promit aussi que son gouVelï1ement respecterait les droits nationaux kurdes. Une fois l'abrogation du Traité de Sèvres obtenue, la République turque put prendre son envol sur des bases révolutionnaires. La Turquie de Mustafa Kemal, devenu Atatürk (père des Turcs) en vertu d'une loi qu'il fit voter lui-même en 1934, se voulait en effet résolument moderne, et la rupture avec le passé devait être radicale: le califat fut aboli en 1923 et l'alphabet arabe remplacé par l'alphabet latin, une décision qui coupa les Turcs de leurs arclUves lUstoriques et de leurs

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littératures antérieures. La religion musulmane fut combattue, le port du voile interdit aux femmes, ainsi que celui du fez aux hommes. Ce vent de modernisation forcée s'accompagna d'une imitation de l'Occident, avec l'instauration d'un État-Nation sur le modèle jacobin. Mais le mythe fondateur de cette nouvelle république alla jusqu'à l'absurde dans la falsification de l'histoire et des origines de la nation turque, proclamant, afin de légitimer leur présence tardive au Moyen-Orient, que les civilisations babylonienne, sumérienne et. hittite étaient l'œuvre des Turcs. Les Kurdes, pourtant de langue indo-européenne, furent officiellement déclarés comme étant des « Turcs des montagnes », venus 5000 ans avant les autres. Mustafa Kemal, conforté par ses victoires, tourna ainsi le dos aux Kurdes et déclara le rer novembre 1922 : « L'État est un État turc ». Toutes les insurrections kurdes entre 1925 et 1938 furent réprimées avec une grande sévérité. Le Kurdistan de Turquie en sortit exsangue, ayant perdu un tiers de sa population. Interdit aux étrangers, il dut vivre
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et vit encore

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dans un sous-développement

qui contraste avec l'ouest

de la Turquie. En 1937, des accords furent signés avec les pays voisins d'Irak et d'Iran pour contrecarrer d'éventuels soulèvements kurdes et freiner toute solidarité entre ce peuple, séparé par des frontières de plus en plus étanches. Les promesses et autres assurances données aux Kurdes furent rapidement oubliées ou reniées, et une politique centralisatrice intransigeante s'abattit sur le peuple kurde, signant l'acte de décès d'une tradition millénaire au sein des empires orientaux, pour lesquels multiethnisme et diversité religieuse constituaient un principe de gouvernemen t.

Le vilayet

de Mossoul

Mais un contentieux important persistait entre la Turquie et la Grande-Bretagne. La nouvelle Turquie d'Atatürk revendiquait en effet la souveraineté sur le vilayet de Mossoul dont la population était majoritairement kurde. La capitale de ce vilayet n'ayant été investie par l'armée britannique que quelques jours après la fin des hostilités, les Turcs considéraient que leur souveraineté sur la région n'avait pas lieu d'être remise en cause, et, jusqu'en 1925, ils tentèrent d'associer les populations kurdes de Mossoul à leur revendication.

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De son côté, la Grande-Bretagne concentrait sa politique sur l'Irak, pays pour lequel elle avait reçu un mandat de la Société des Nations, avec pour mission de conduire ce pays à l'indépendance. Dès 1921, une monarchie constitutionnelle y fut instaurée. Au sein de cette société tribale, profondément divisée, la monarchie était en effet perçue comme une nécessité. Mais la principale difficulté était de trouver un candidat au trône qui puisse être accepté par la majorité de la population. Chassé d'Arabie par les Saoud, puis de Damas par les Français, Fayçal, un prince hachémite, fut finalement couronné roi d'Irak. La couronne britannique entendait ainsi récompenser sa famille, les chérifs de La Mecque. Le légendaire Lawrence d'Arabie, officier de renseignement militaire britannique, avait en <:;ffet rassemblé les tribus arabes et les avait incitées à se révolter contre les Ottomans pour faciliter l'occupation britannique des zones arabes de l'empire. Ce roi imposé de l'extérieur répondait aussi à une autre exigence: le pays, à majorité chüte, mais dont les sunnites accaparaient les postes de responsabilité, se devait d'être gouverné aussi par un sunnite. A cet égard, Fayçal était bien «l'homme providentiel », car il était issu d'une grande famille descendant du Prophète, élément important par rapport à la composante chüte de la population. Une consultation fut ainsi lancée dans tout l'Irak. L'ensemble des subdivisions administratives plébiscita le roi, à l'exception notable des régions kurdes qui refusèrent majoritairement de participer à cette opération. Une fois l'État irakien constitué se posa une question essentielle: quelles allaient être les frontières de ce nouveau pays? Les deux anciens vilayets ottomans de Bagdad et Bassora ne posaient pas véritablement de problème, mais Mossoul, à majorité kurde, riche en pétrole et, de plus, revendiquée par la Turquie, devait-elle ou non être rattachée au nouvel Irak? Lors de la négociation du Traité de Lausanne, les Britanniques avaient pu convaincre les Turcs de renvoyer ce différend devant la Société des Nations. Le 30 septembre 1924, cette dernière nomma une commission d'enquête, afin de rendre un avis sur l'appartenance de cette région à la Turquie ou à l'Irak. Dans le cadre de leur enquête, les commissaires de la SDN visitèrent, au cours de l'année 1925, plusieurs villes et villages du vilayet de Mossoul. Ils parvinrent à la conclusion que la région devait rester sous la tutelle de la Société des Nations pour une période de 25 ans supplémentaires. La commission constatait que la population, à majorité

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kurde, souhaitait être administrée par des fonctionnaires kurdes, que la justice et l'enseignement fussent assurés par des Kurdes, et que la langue kurde devînt la langue officielle de l'administration. La Grande-Bretagne pesa alors de tout son poids pour que la Société des Nations renvoie l'affaire devant la Cour internationale de Justice de La Haye. Le 26 octobre 1925, celle-ci tranchait en faveur de Londres et rattachait définitivement le vilayet de Mossoul à l'Irak. Mais, le 16 décembre, la SDN décida que la Grande-Bretagne devait prendre des mesures pour assurer une administration locale (autonomie) aux Kurdes. Les Anglais souhaitaient rattacher le Kurdistan méridional, riche en pétrole, à leur sphère d'influence, soit comme partie intégrante de l'Irak, soit en tant que pays indépendant. Cette dernière solution fut écartée, car la Turquie ne l'aurait jamais admise. De plus, la viabilité du Kurdistan enclavé s'avérait problématique. La solution du rattachement à l'Irak parut donc s'imposer, d'autant qu'elle répondait à une autre préoccupation des Britanniques: l'Irak arabe étant majoritairement chüte, la seule façon d'assurer un équilibre démographique entre la minorité sunnite et les chütes, était d'y associer le vilayet de Mossoul et sa population majoritairement sunnite. Cet arbitrage international eut pour conséquence d'opérer une division entre les Kurdes d'Irak et ceux de Turquie. Il entraîna également la mise sous tutelle du Kurdistan du sud par un pays arabe (environ 70 % de la population). Dans ce nouvel Irak, les Kurdes constituèrent désormais une minorité ethnique. La solution adoptée portait ainsi les germes d'un conflit récurrent et, dès lors, la « Question kurde» ne cessa plus d'être une source d'instabilité à laquelle se trouvèrent confrontés tous les régimes irakiens. La création de la monarchie irakienne fut incontestablement un motif de grande satisfaction pour la Grande-Bretagne. Cette monarchie constitutionnelle, dont l'Angleterre avait puissamment inspiré les institutions, était un allié reconnu et consacré par la communauté internationale. L'Irak ne s'opposait pas au partage de sa manne pétrolière entre les Britanniques, les Français et les Américains, et accepta d'entrer dans le Pacte de Bagdad pour combattre l'influence soviétique au le Moyen -Orien t. Il en alla tout autrement des Kurdes qui se dressèrent contre les Anglais, puis contre les forces anglo-irakiennes.

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Les révoltes de Cheikh Mahmoud

Barzandji

SulaÏtnanieh, ville fondée en 1774, était la capitale de la principauté des Baban. Cette principauté s'était déjà révoltée, au début du 19è1l1e siècle, contre les Ottomans. Centre culturel, berceau du nationalisme kurde, elle était restée en dehors de l'occupation militaire anglaise. L'administration turque y exerçait toujours sa tutelle, même après la chute de Mossoul. Soutenu par les Turcs, qui ne désespéraient pas de récupérer le vilayet de Mossoul, son influent cheikh Mahmoud Barzandji refusa l'autorité anglaise. En 1919, il proclama le royaume du Kurdistan, créa sa propre administration, ses timbres fiscaux et son drapeau. L'armée britannique mobilisa d'ù11portants moyens militaires et employa, pour la première fois dans l'histoire, son aviation de guerre, afin de venir à bout de la résistance kurde. L'intervention de la Royal Air Force (RAF) se solda par la capture du nouveau roi qui fut déporté aux Indes. Ce n'est qu'en 1922 que les Anglais l'autorisèrent à rentrer à Sulaïmanieh. Le 24 décembre 1922, les gouvernements britannique et irakien firent conjointement une déclaration officielle, communiquée à la Société des Nations, dans le Rapport Jpécial Jur le progrèJ de !1rak. Cette déclaration reconnaissait une large autonomie au Kurdistan méridional dans le cadre de l'État irakien. Les Kurdes pouvaient avoir leur propre gouvernement, décider de sa forme, de l'étendue de leur territoire, et déterminer leurs rapports politiques et économiques avec Londres et Bagdad par négociation directe. Mais cette promesse ne fut pas respectée par les Britanniques et Cheikh Mahmoud mena une nouvelle révolte en 1923, également réprÛTIée par les Britanniques. En 1927, il se réfugia en Iran, avant de rentrer au Kurdistan pour reprendre la lutte armée. Après le Traité anglo-irakien du 30 juin 1930, les Kurdes revendiquèrent à nouveau des droits nationaux. Des affrontements meurtriers éclatèrent à SulaÏtnanieh. De retour dans cette ville, le 10 septembre 1930, Mahmoud Barzandji entendit négocier un« Kurdistan de Zakho à Khanaqin sous mandat britannique », ainsi que la fin de l'administration irakienne au Kurdistan. Le 13 mai, le cheikh fut de nouveau arrêté, puis déporté, cette fois dans le sud de l'Irak. Il cessa dès lors toute résistance et mOU1l1t en exil quelques années plus tard. Les raisons de l'échec du mouvement de Barzandji sont multiples. Face à la puissante armée ÛTIpériale britannique, le rapport de force sur le terrain était par trop inégal. Sur un plan politique, l'alliance avec la

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Turquie, vraisemblablement nouee sur la base d'affinités religieuses, devait s'avérer un mauvais calcul. Si les Turcs voyaient dans cette rébellion l'occasion de reprendre pied dans la région, les Britanniques n'avaient, eux, aucune intention de se priver du pétrole du Kurdistan. Après les révoltes de Sulaïmanieh, une autre région se souleva, cette fois plus au nord, à la frontière turque.

Les Révoltes

de Barzan

Cette zone montagneuse, difficile d'accès, flanquée des montagnes de Chirin, Pirès et de Bradost s'étend le long du Grand Zab. Elle vit sous l'influence des cheikhs de Barzan, de la confrérie religieuse des Naqchbandis, l'un des deux grands ordres soufis au Kurdistan. Ces lsème siècle, par cheikhs ont marqué de leur empreinte la région dès le d'importantes réformes, fondant notamment un nouveau système social: la propriété féodale fut abolie, les terres redistribuées, des instances représentatives mises en place dans les villages. Furent aussi instaurés l'usage des noms de famille tirés du village d'origine et non plus des tribus, l'abolition des mariages forcés, de la dot. Ils édictèrent aussi des règles relatives au respect de l'environnement, comrne l'interdiction de la chasse et de la déforestation. L'influence des Barzani s'étendait sur sept tribus et des zones urbaines, comme la ville multi-religieuse d'Akré. L'originalité de cette organisation sociale fut toujours surveillée d'un œil soupçonneux par l'autorité centrale et les tribus environnantes. De part et d'autre, on s'inquiétait de la contagion, dans les villes et régions voisines, de cette nouvelle réorganisation politique susceptible de remettre en cause les prérogatives et les privilèges des chefs traditionnels ou ceux de l'État ottoman. A plusieurs reprises, les autorités ottomanes dépêchèrent des troupes dans la région afin d'en reprendre le contrôle, soutenues en cela par les chefs des autres tribus kurdes. En 1913, après une deuxième révolte, le cheikh de Barzan, Abdulsalam II, se réfugia en Iran. De là, il prit alors contact avec les Russes qui exerçaient une tutelle sur ce pays, et sollicita leur soutien contre les Turcs. Mais, capturé par des Kurdes d'Iran appâtés par la récompense financière promise (et jamais accordée), il fut livré aux autorités ottomanes. Le gouvernement des Jeunes-Turcs le condamna à la peine de mort et Abdulsalam II fut exécuté à Mossoul en 1914.

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Au terme d'une période de reprise du pouvoir par les chefs tribaux à Barzan, le cheikh Ahmed fut élu comme chef politique et religieux, selon les règles de la confrérie naqchbandie. Sous son gouvernement, la région se révolta contre les Anglo- Irakiens en 1931-1932. Là encore, la supériorité de l'armée britannique et l'intervention de la Royal Air Force contraignirent les Barzani (400 familles) à prendre le chemin de l'exil. Ils tentèrent de se réfugier dans la Turcluie kémaliste qui ne voulut pas les accueillir. Plusieurs centaines d'entre eux furent cantonnées un an à la frontière bulgare, avant d'être livrées aux Irakiens. Si la plupart furent finalement autorisés à retourner sur leurs terres, le clan du cheikh et sa famille élargie furent déportés dans le sud de l'Irak. Ce n'est que quelques années plus tard que Cheikh Ahmed put retourner au Kurdistan pour s'installer dans la ville de Sulaïmanieh. C'est dans cette ville que le jeune frère du cheikh, Mustafa, se rapprocha des mouvements nationalistes kurdes. Ces derniers favorisèrent son exflltration vers l'Iran et l'aidèrent à regagner la région de Barzan pour diriger la résistance qui n'avait pas cessé, malgré la déportation de son chef. C'est ainsi que Mustafa Barzani lança une nouvelle révolte, en 1943, et réussit, cette fois, à imposer ses conditions à une autorité anglo-irakienne affaiblie par la Seconde Guerre mondiale. Il était soutenu dans son entreprise par des partis politiques kurdes et par des officiers kurdes de l'armée irakienne. En 1946, au lendemain de la guerre, les Soviétiques qui occupaient le nord de l'Iran, permirent aux Kurdes de s'organiser et aux Barzani, ainsi qu'à des milliers de leurs fidèles, de quitter l'Irak pour l'Iran. En coordination avec l'URSS et les Kurdes iraniens, les Barzani, rejoints par nombre d'officiers kurdes de l'armée irakienne, quittèrent en octobre 1945 leur région natale. Ils gagnèrent à pied, en un long cortège, le Kurdistan iranien où ils s'installèrent, dans les différentes régions administrées par les Kurdes d'Iran.

La République

de Mahabad

C'est dans ce contexte que les Kurdes proclamèrent, le 22 janvier 1946, la République du Kurdistan à Mahabad. Une personnalité éminente formée à Moscou, Qazi Mohamed, en assumait la présidence. Les Kurdes irakiens, pour la plupart des Barzani, intégrèrent les forces armées dirigées par Mustafa Barzani, promu général de la République.

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En 1945, les Kurdes iraniens avaient créé le Parti démocratique du Kurdistan. C'est sur ce même modèle, qu'un an plus tard, Barzani fonda le Parti démocratique du Kurdistan irakien. Ces deux partis s'inspiraient fortement des communistes dans leur organisation, mais développèrent aussi une vision nationaliste kurde. A Yalta, les Soviétiques s'étaient engagés à quitter l'Iran. Ils étaient aussi sensibles aux promesses faites par le Shah à Staline de concéder des prérogatives pétrolières à l'URSS. Si le souverain iranien ne tint pas sa promesse, les Soviétiques quittèrent effectivement l'Iran et Moscou laissa la petite république kurde, ainsi que celie d'Azerbaïdjan, à la merci de l'armée iranienne. Les Azéris, pourtant mieux équipés et mieux organisés que les Kurdes, ne résistèrent que faiblement, en dépit de la possession d'armes lourdes. Leur capitale, Tabriz, tomba rapidement. En 1947, le président de la République kurde ouvrit des négociations avant de se rendre. C'était la fin de la République de Mahabad qui n'avait vécu que 330 jours. Qazi Mohamed savait que toute résistance était désespérée et voulut préselver la ville des représailles. Il fut arrêté, puis pendu quelque temps plus tard. La stratégie occidentale qui consistait à endiguer l'avancée soviétique, dans des pays comme la Grèce et l'Iran, avait réussi. Le général Barzani se rendit, lui, dans les régions irakiennes frontalières avec la Turquie et choisit de poursuivre la lutte contre les Anglo- Irakiens. Dépourvu de tous moyens de résistance, il décida, avec les quelques 500 hommes qui le suivaient, de tenter une percée hasardeuse en direction de l'Union soviétique. Du 24 avril au 16 juin 1947, à travers l'Irak, l'Iran et la Turquie, une « Longue Marche» conduisit cette petite troupe vers le nord. Évitant au maximum le contact avec les forces armées des trois pays, après plusieurs combats contre leurs poursuivants, ils palvinrent fmalement à la frontière de l'URSS, traversèrent le fleuve Araxe (Aras) et se réfugièrent en Arménie soviétique. L'épisode de cette « Longue Marche» contribua puissamment à la légende du général Barzani. Le PDK exploita son personnage dans sa propagande et continua de l'élire comme président du Parti, y compris lorsqu'il était en exil. Mais, jusqu'en 1952, la situation des réfugiés Barzani, dispersés, resta très précaire, le plus souvent misérable. C'est seulement après la mort de Staline que leur situation s'améliora et une marge de manœuvre plus importante fut concédée aux exilés.

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N ombreux aussi étaient les Barzani qui croupissaient, depuis 1947, dans les geôles du Sud irakien. Promis, en principe, à la pendaison, leur seul espoir d'en réchapper était d'être utilisés dans le cadre d'éventuelles négociations avec les exilés d'URSS. L'aspect positif que put retirer Mustafa Barzani de ces onze années d'exil consistait en trois points essentiels pour les événements futurs au Kurdistan:
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D'abord,

Barzani

et ses quelques

cinq cent hommes

purent

bénéficier d'une formation civile et militaire, d'où sortirent de véritables cadres pour le Parti démocratique du Kurdistan et des commandants lni1itaires qui servirent à la « Révolution kurde» de 1961-75. Ces réfugiés se marièrent avec des femmes soviétiques, notamment russes et ouzbeks, dont certaines avaient une formation universitaire qui profita à l'organisation politique et sociale du PDK, après leur retour en Irak en 1959.
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Ensuite, un réseau de relations fut tissé avec les officiels soviétiques,
du bloc

ce qui permit aux Kurdes d'obtenir un soutien assez prononcé de l'Est dans leur combat contre le gouvernement de Bagdad.
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Enfin, la «Longue Marche» de Barzani vers l'Union soviétique avait

créé, nous l'avons vu, une légende autour de sa personne et un soutien populaire, ainsi que de la part des élites kurde et irakienne. Ces élites étaient en grande partie marquées à gauche, même si leur résidence forcée en Union soviétique ne convainquit pas Barzani et ses hommes d'adopter l'idéologie communiste. Son aventure soviétique lui conféra aussi une reconnaissance internationale, ce dont témoignent sa réception par le fameux Raïs égyptien, Gamal Abdul Nasser, et l'accueil chaleureux qui lui fut fait à son retour en Irak arabe. C'est dans ce contexte d'une situation en apparence normalisée au Kurdistan et d'un Irak qui se développait sous une monarchie pétrolière stable, qu'éclata, à Bagdad, un sanglant coup d'État.

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Chapitre II
La République d'Irak et la « Révolution kurde»

A l'aube du 14 juillet 1958, les troupes irakiennes marchèrent sur Bagdad et encerclèrent le palais royal. La fanulle du roi, ainsi qu'un grand nombre de dignitaires du régime, dont le Prenlier ministre Nouri Saïd, furent exécutés.

La République

du 14 Juillet

1958

La République fut proclamée et une Constitution provisoire promulguée. Le colonel Abdulkarun Qassim, qui sc trouvait à la tête des Officiers libres, s'octroya la présidence du Conseil des nlinistres ainsi que le commandement en chef de l'Armée. Issu d'une famille modeste, il jouissait d'une popularité certaine dans les prenliers temps de son . . acceSSlOn au POUV01r. Le nouveau régune de Qassim se montra d'abord très favorable aux Kurdes et entendit les considérer comme partenaires. La Constitution provisoire de 1958 proclamait dans son article 3 : « La société irakienne est fondée sur la coopération totale entre tous ses citoyens, sur le respect de leurs droits et de leurs libertés. Les Arabes et les Kurdes sont associés au sein de cette patrie. La Constitution reconnaît leurs droits nationaux au sein de l'entité irakienne ». Cette reconnaissance constitutionnelle des Kurdes était sans précédent, mais il faut garder à l'esprit que, sous le régime monarchique, les Kurdes jouissaient déjà d'un traitement d'égalité avec les autres composantes de la mosaïque irakienne. C'est ainsi que le commandement de la Garde personnelle du roi avait été assuré par un Kurde et, en ce qui concerne les postes adnlinistratifs et politiques, les Kurdes y avaient accès dans les mêmes conditions que les Arabes. D'une façon générale, les rapports entre Kurdes et Arabes étaient cordiaux. En 1936, un

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officier kurde réussit d'ailleurs un coup d'État, considéré comme le premier perpétré dans le Moyen-Orient du 20èmc siècle. Le colonel Bakr Sidqi renversa en effet le gouvernement, mais sans porter atteinte à la famille royale, et les Kurdes demeurèrent au pouvoir en Irak toute une année, jusqu'à ce que Sidqi soit assassiné en 1937. Cela dit, les Kurdes n'avaient, sous la monarchie, aucune forme de reconnaissance politique: leur parti, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), était interdit et ses chefs étaient soit emprisonnés, soit vivaient en exil ou dans la clandestinité. A l'avènement de la nouvelle République, Mustafa Barzani fut invité à rentrer en Irak. Il y fut reçu avec tous les honneurs et logé dans le palais de l'ancien Premier ministre Nouri Saïd. Ce traitement valut aussi pour ses quelques 500 compagnons et leur centaine de femmes et d'enfants, d'origine soviétique, admis aussi en Irak et amenés en bateaux par le Golfe persique. Toléré dans un premier temps, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) fut légalisé en 1960. Son organe officiel, le journal Khebat, sortit de la clandestinité et fut publié régulièrement. De leur côté, les Kurdes soutenaient fermement la république de Qassim. De conserve avec les autorités et les communistes, ils s'opposèrent à la rébellion militaire des nationalistes arabes du 8 mars 1959, dirigée par le colonel Chawaf à Mossoul. Mais cette entente cordiale se dégrada à mesure que se durcissait le régime et que, parallèlement, le PDK précisait et avançait ses revendications politiques et culturelles. La confiance de Qassim en ses partenaires kurdes fut ébranlée définitivement lors d'un voyage à Moscou, à l'occasion des festivités commémorant la Révolution d'Octobre. Mustafa Barzani y fut reçu très chaleureusement, trop peut-être, alors qu'une délégation officielle représentant l'Irak était aussi présente. Au cours de ce voyage, Barzani fut même assuré du soutien de l'Union soviétique dans l'éventualité d'une reprise des hostilités avec le régime de Bagdad. Barzani avait en effet perdu tout espoir d'obtenir la reconnaissance de droits spécifiques pour les régions kurdes. Il considérait que la situation politique se dégradait, que Qassim était en passe de se mettre à dos la majeure partie des forces politiques, y compris les communistes, à l'origine ses alliés. Qassim, qui n'avait jamais revendiqué d'appartenance politique précise, s'efforçait de concentrer tous les pouvoirs dans ses mains et semblait céder au culte de la personnalité. Les Soviétiques, de leur côté, promirent une aide en armes à Barzani. Mais ils devaient considérer ultérieurement cette opération comme

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irréalisable. Leur soutien, très discret, fut purement financier entre 1961 et 1970. Les Kurdes ont-ils été manipulés par les Soviétiques ou bien, comme le propose la version officielle du mouvement kurde, la nature dictatoriale du régime irakien les poussa-t-elle à se révolter? Ils accusaient en effet Qassim de ne pas tenir ses promesses concernant leurs droits politiques et culturels, et de poursuivre une politique chauvine arabe. Éclairer cet épisode résoudrait l'énigme suivante: pourquoi les Russes auraient-ils poussé un dirigeant non-communiste à s'insurger contre un régime pro soviétique ? Il est vrai que Qassim avait entamé une rupture avec les communistes, dès 1959, et que Barzani avait des relations privilégiées avec les Soviétiques. Quoi qu'il en soit, des affrontements armés se produisirent à Zakho, le 9 septembre, suivis d'autres, près de Sulaïmanieh, le 11 du même mois. Pour le mouvement kurde, cette date amorce sa révolution.

La « Révolution

kurde»

de 1961

Les premiers combats s'engagèrent alors que le président du PDK lançait paradoxalement des appels au calme. Il jugeait, en effet, que les Kurdes n'étaient pas prêts à entrer en guerre. De fait, dès les premiers jours de la rébellion, l'armée irakienne réagit vigoureusement. L'ensemble des forces kurdes fut dispersé et les régions libérées aussitôt réoccupées. Le président du PDK se trouva en fâcheuse posture et contraint de se rapprocher de la frontière syrienne. Une campagne de propagande du gouvernement irakien dénonça Barzani comme un traître et le général Qassim affirma à la presse que la rébellion était définitivement matée. Mais alors que les forces du PDK menaçaient de s'effondrer face à l'armée irakienne, Barzani, s'appuyant sur ses compagnons de la «Longue Marche », une troupe aguerrie et bien entraînée en URSS, parvint à redresser la situation. Après avoir, dans un premier temps, maintenu ses positions dans l'est du Kurdistan, il s'empara peu à peu, vallée après vallée, d'autres zones montagneuses situées le long des frontières turco-irakienne et irano-irakienne. Une vaste région, estimée à 30000 km2, passa ainsi sous le contrôle des combattants kurdes, les Peshmergas, littéralement « ceux qui vont au devant de la mort ». Cette «Armée kurde révolutionnaire» et les

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organisations du Parti démocratique du Kurdistan contribuèrent largement à un mélange de populations dans l'ensemble du pays kurde, ce qui servit, entre autres, à rapprocher les dialectes, à défaut de les unifier totalement et, pour finir, à créer un sentiment national. La stratégie militaire kurde consistait en une guerre de front, tirant avantage de la géographie difficile du Kurdistan. Quant aux villes, les Kurdes évitaient de les contrôler pour laisser à l'État la charge de les ravitailler et l'obliger à disperser ses forces en les sécurisant.. L'autre pilier de la stratégie kurde consistait à ne pas recourir au terrorisme urbain, mais à tenter d'attirer la sympathie du monde extérieur, en l'informant sur les souffrances, bien réelles, endurées par la population kurde au cours de cette guerre. Ils déployèrent une grande énergie pour envoyer, en dépit de l'enclavement de la région, des reporters occidentaux au Kurdistan ou trouver des soutiens extérieurs à la cause kurde. De plus, sachant qu'ils ne pouvaient espérer aucune avancée sur la question de l'autonomie politique, les combattants kurdes jouèrent, chaque fois que c'était possible, la carte de la négociation. Les trêves furent toujours activement recherchées. Elles représentaient autant de répits pour la population civile soumise au blocus irakien et aux bombardements de l'aviation de Bagdad. Mais le régime de Qassim ne négocia pas et fomenta une tentative d'assassinat sur Barzani, en dépêchant un négociateur qui chercha à l'attirer dans un lieu devant être bombardé. Aussi fallut-il attendre son renversement pour que se présente à nouveau l'occasion de négociations avec Bagdad. Affaibli dans le nord du pays par une rébellion qu'il ne parvenait pas à soumettre, Qassim perdit également le soutien des grandes formations politiques irakiennes. Isolé sur le plan intérieur, il entretenait des relations médiocres avec le régime de Nasser en Égypte. A vec l'Occident, les rapports se dégradèrent franchement quand Qassim exprima ses prétentions sur le Koweït, un pays auquel la GrandeBretagne venait d'accorder l'indépendance en 1961. Indice palpable de cette tension, les Anglais allèrent jusqu'à mobiliser des troupes sur la frontière koweitienne pour parer à toute invasion de l'Irak.

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Le coup d'Etat du 8 février 1963
C'est dans ce contexte que des nationalistes arabes, nassériens et baathistes, opérèrent un nouveau coup d'F~tat, le 8 février 1963. Les Kurdes avaient été avertis et avaient reçu des assurances, de la part des conjurés, d'un règlement éCluitable du problème kurde. La junte militaire reconnut ainsi, le 11 mars 1963, « les droits nationaux du peuple kurde ». Le PDK ne perdit pas de temps et adressa, le 24 avril, un mémorandum demandant la création d'institutions kurdes à cal'actère étatique, une représentation proportionnelle dans les instances centrales et un partage des revenus pétroliers. Mais une fois installé au pouvoir, le nouveau régime privilégia à son tour une solution militaire. Les idéologues du régime dénoncèrent « ces traîtres kurdes », accusés de vouloir « créer un nouvel Israël» au sein de la patrie arabe, ainsi que «d'empêcher l'union de la nation arabe» en participant au « complot de l'impérialisme occidental ». Une campagne militaire très dure fut engagée contre les régions kurdes, assortie d'une répression accrue dans les villes. L'armée syrienne fut même priée d'apporter sa contribution, une façon comme une autre de mettre en pratique la solidarité arabe. Mais une défaite cuisante ramena les Syriens derrière leur frontière. Incapable de percer les lignes de défense kurdes, le régime irakien sollicita, en 1964, une trêve de plus, que Barzani accepta.

Le schisme

kurde

et les « djash 66 »

Mais au cours de l'année 1964, une scission affecta cette fois le PDK. Le président Barzani se trouva confronté à un bureau politique hostile, influencé par son secrétaire général, Ibrahim Ahmed. Ce dernier considérait Barzani comme un « chef tribal» et lui reprochait d'être de « droite », tandis que ses partisans et lui-même, au sein du Bureau politique, s'affirmaient comme «des intellectuels de gauche ». Ibrahim Ahmed rallia un certain nombre de dirigeants du PDK, notamment sur le fait que Barzani n'aurait pas dû accepter la trêve avec Bagdad. Puis il annonça à Mustafa Barzani sa destitution de la présidence du Parti. Ce dernier répliqua en convoquant un 6èrncCongrès, au début du mois de juillet 1964, où les 900 délégués présents élurent un nouveau Comité central et un nouveau Bureau politique.

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